XXVI LA TRADITION MANUSCRITE
résultat de ces remaniements mesquins et perpétuels, qui, tout en respectant à peu près le sens général du texte, en déguisent la forme. Mais comme les caprices de ces arrangeurs échappent aux lois de l'évolution des textes, et comme ils n'avaient souvent le choix qu'entre un nombre restreint de tournures équivalentes, il arrive que des textes certainement apparentés de près diffèrent en un grand nombre de ces détails, et inversement que des leçons identiques apparaissent dans des copies de familles différentes. Et dans tous ces cas-là, le classement des manuscrits ne sert à rien pour établir le texte. A vouloir fabriquer de toutes pièces un texte critique de la Queste, on se perdrait certainement (V. à l'appendice le tableau des variantes d'une page).
Renonçons donc à employer ici les procédés mécaniques de la méthode critique, qui ne sauraient s'adapter à une tradition si diverse et fuyante. Cherchons à tirer de l'état même de cette tradition non point une méthode universelle, mais quelque directive particulière, valable seulement en la présente circonstance.
Les manuscrits de la Queste se répartissent, on l'a vu, en groupes dont chacun nous présente ce qu'on peut appeler une version de la Queste. Il y a la version X (A^, P, Y, S, S'), la version V, etc.. Elles ne sont pas toutes d'égale valeur. La meilleure, la plus voisine de l'original, est évidemment celle qui contient le moins d'innovations, partant, qui est le plus souvent d'accord avec quelque autre et qui, bien entendu, est le moins défigurée par des lacunes. Cherchons cette version, pour nous y attacher tout d'abord. Elle nous fournira un texte suivi, acceptable dans sa forme : elle nous dispensera donc de tenter l'impossible discrimination des mille « petits riens » dont parlait Michelant. Ce sera là la substance solide, vivante et non artificielle de l'édition de la Queste.
Quelle est cette version ? Ce n'est pas S (N, P, Y, S, S'), dont on a vu plus haut les défauts, et qui n'a été que trop préférée par les éditeuis modernes.
Ce n'est pas non plus la version de F et Ad, qui contient des leçons intéressantes et dont nous verrons qu'on peut tirer parti, mais qui est l'œuvre d'un écrivain souvent distrait et novateur.
Du vaste groupe K, R, Z, T, X, U, U', M, etc., nous écarte-
I>r ÏA QUESTF ni r maint ORAAL XXVII
rons aussi, «mi raison dr son infrriont*' et di* srs nombrcu«ci déformations. Il' soiis/s'ronpe Aa, M , V\ etc., et, à cauM de leur t'pilof^'iu» spt^cia!, T et A'
Rfstt'nt Icsdtîux vrrsions K,R,Z i*\ ^{A,b,C, D, 0,Ac),\ncontrstabltnicnt les plus satisfaiî»;intc«4 et cntrt* lesquelles on peut hcsitcr. ('onsidt'T(^cs d'ensemblr. elles sont MMisiblrment /«quiva- !ent<'S, mais elles ne sont pas «'Ralenient proi)rfs à notre dessein.
Le jnrou|)e (i n'est pas très honiogrnt*. ( erles il rst reronnaissabltî à des leçons signiticatives, qui se retrouvent dans ces six mss. ; mais ;\ part cela, les manuscrits 3 î»<>nt assez dissembl.ibles. Ils ont des qualités différentes, des variantes de style personnelles, et aucun d'eux n'est vraiment susceptible d'entre transcrit et adopté de bout en bout comme base d'une édition.
B, on Va \u, ne contient cpie les 2/3 de la Queste de Map, et, malgré la qualité t'vidcmment supérieure de l'original qu'il suivait dans cette partie, on ne peut songer à le choisir : il serait trop paradoxal d'aller chercher dans la Queste de Borron, remaniement avéré, le meilleur texte de la Queste de Map.
C a des lacunes nombreuses, parfois assez longues. Dans la Nef notamment il manque, à l'endroit de la mort d'Abel, l'équivalent do près de quatre pages de l'éd. Furnivall, puis toute la fin de l'épisode, depuis la confection des trois « fuseaux », soit encore une page ; et cette dernière lacune paraît bien une abréviation volontaire.
0 est un beau et bon manuscrit ; mais il est de la fin du xiv<* siècle et il rajeunit fortement la langue du roman.
Ac, qui a les mcmes qualités, a l'inconvénient, plus grand encore, d'être du xv® s. Et tous deux sont, au moins par endroits, entachés de remaniements et d'interpolations.
Z) a eu l'heureuse fortune d'être à deux reprises élu entre tous les mss. de Paris, d'abord par M. D. Bruce, qui en a édité la Mort Artur, puis par M. H.-O. Sommer, comme on l'a vu. Dirai-je que cet honneur redoublé me paraît un peu excessif ? Ce n'est nullement un ms. hors de pair. Sa date de 1274 sans doute a plus attiré l'attention que la valeur de son texte. Il ne lit pas toujours bien son modèle, copie parfois des choses inintelligibles ; par contre, comparé à d'autres, il accuse une propension marquée à l'arrangement. Ce n'est pas un guide très sûr.