PREFACE
Qucste./d Fai cherché, et ce que je présente ici est une partie de ce travail préalable que souhaite M. F. Lot.
Je nai point pris pour objet final d'aboutir à une explication d'ensemble delà légende du Graal,ou même du Lanceloi en prose. Sans doute, si on accepte les résultats de ce travail, le problème de Funité du Lancelot se pose d'une façon nouvelle, et peut-être la classifcation du cycle du Graal est-elle à corriger en quelque endroit : mais ce nest pas le désir de pareilles conséquences qui ma guidé. Uintérêt de monographies comme celle-ci est d'être sans arrière-pensée, indépendantes de tout système. Au reste il m'a semblé que la Queste avait en soi de quoi justifier une étude un peu attentive : à la regarder de près j'ai cru y trouver la main d'un artiste et je m'estimerais heureux d'avoir montré dans ce livre un peu dédaigné un des beaux monuments de notre XIII^ siècle.
Note. — Le présent travail devait, dans ma pensée, se compléter : i^ d'un examen détaillé de la langue et du style de la Queste ; 2° d'une étude sur les remaniements de la Queste et sa destinée; 30 d' observations sur les rapports de la Queste avec des œuvres connexes, notamment TEstoire ou Grand saint Graal.
J'ai renoncé, pour le moment, aux deux derniers compléments, qui eussent trop alourdi — et retardé — l'ouvrage principal. Quant au premier, outre qu'il avait le même inconvénient que les autres, je me suis convaincu qu'il était impossible de le traiter convenablement en renvoyant le lecteur aux seules éditions Furnivall ^ et Sommer 2. A ce point de vue elles ne sont pas moins insuffisantes l'une que l'autre. L'édition Sommer, en particulier, basée sur le choix arbitraire d'un manuscrit qui n'est pas des meilleurs, a une ponctuation et des alinéas qui disloquent les développements et même les phrases. Il m'eût fallu citer in extenso mon texte pour la plupart des exemples. J'ai donc estimé que cette étude devait attendre l'édition de la Queste que je compte donner prochainement. Toutefois je n'ai pas cru pouvoir supprimer entièrement une partie si importante à la connaissance complète de l'œuvre et l'on en trouvera plus loin quelques extraits.
1. La Queste del S. Gtaal, éd. F. J. Furnivall. Londres, 1864 (for the Roxburghe Club).
2. Arturian Romances, t. VI {Queste et Mort Artus). Washington, 1914.
i;î:vANc;iM'; de galaad
(ANALYSE SOMMAI la*: DE LA QUESTE)
Au (Irbiit d'une ('(udr (h» la Queste, il n'est pas inutile d'analyser soininain nient ce roman complexe, moins pour en ('•numt'rer exactement tous les (épisodes que pour en esquisscT déjà le sens géncnU. Résumer un pareil livre, c'est un peu l'interpréter à sa mani(."^rc et anticiper ainsi sur les conclusions auxquelles on aboutira.
En ce temps-là, les chevaliers de la Table Ronde étant tous réunis autour du roi Artus pour célébrer la Pentecôte, des présages surprenants les remplirent soudain d'un sentiment d'attente inquiète. Ils annonçaient les grandes aventures du saint Graal et la venue du Bon Chevalier destiné à mettre fin aux enchantements qui pesaient sur le monde. Le festin de la Pentecôte était à peine commencé que les portes du palais se fermèrent d'elles-mêmes, et qu'au milieu de la stupeur générale un vieillard vêtu de blanc parut et dit : « La paix soit avec vous. » Auprès de lui venait un chevalier aux armes couleur de feu : c'était celui que tous attendaient, le descendant de David, le Libérateur. Tranquille et sûr de sa mission, le héros alla droit s'asseoir au siège périlleux, que de terribles prodiges avaient jusque là interdit à tous les mortels. Il montra par là, et par d'autres signes semblables, qu'il était bien celui que les présages avaient annoncé, le meilleur chevaHer du monde. Et Dieu même prit soin de le confirmer en faisant paraître à cause de lui le saint Graal au festin de la Table Ronde. Apparition merveilleuse, qui emplit les assistants de délices terrestres et de grâce divine, mais qui leur sembla trop brève. Tandis que le roi Artus remerciait Dieu d'un si beau miracle, tous ses chevaliers firent soudain le vœu de courir le monde aventureux pour retrouver et voir plus clairement le mystérieux Graal. Les temps étaient donc venus
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qu'avaient prédits tant de prophètes et de saints ; le roi Artus comprit que désormais c'en était fini des aventures d'amour et de prouesse ; déjà le plus brillant et le plus courtois de ses chevaliers, Lancelot du Lac, ne venait-il pas d'être humiUé et déclaré déchu par une messagère envoyée de Dieu ? Et plein de tristes pressentiments, le roi Artus pleura sur ses beaux souvenirs d'antan, sur ses compagnons qui ne reviendraient pas, sur la fin du monde chevaleresque. Cependant la reine, l'amante coupable, mais fidèle, de Lancelot, était étrangement préoccupée du jeune héros dont on lui rapportait tant de merveilles. Insensible aux signes divins qui le marquaient pour une destinée incomparable, elle ne s'attachait qu'à la ressemblance qu'on lui trouvait avec Lancelot. Elle voulut le voir, lui parler ; et elle ne douta plus qu'il ne fût vraiment le fils de Lancelot. Elle tenta de lui faire déclarer sa naissance, afin que la gloire du fils profitât au père; comme il s'y refusait, elle la lui révéla elle-même et lui célébra ce Lancelot qui, à ses yeux, était toujours « le plus beau des chevaliers, le meilleur et le plus aimé ». Mais le héros, indifférent aux passions de l'amour, ne pensait qu'à sa mission divine.
Tous partirent, malgré les tardifs efforts du roi et de la reine. Confiant dans la protection céleste, Galaad ne voulait d'armes que celles que la Providence lui enverrait. Il avait ainsi conquis une épée dès sa venue à la cour d'Artus. A peine était-il parti pour la quête qu'une autre aventure lui apporta un écu. On gardait en effet dans une abbaye de moines blancs un écu blanc à la croix vermeille, que personne jusque là n'avait pu emporter. Lorsqu'il entendit parler de cette aventure, Galaad pressentit qu'elle lui était réservée ; il ne voulut pas pourtant empêcher le roi Baudemagu, l'un des plus bages des hommes, de la tenter encore. Baudemagu fut aussitôt puni de son imprudence par un chevalier céleste et l'écu fut reporté à Galaad. Il avait jadis appartenu au roi Evalach, l'ami fidèle des premiers chrétiens, et lui avait valu une miraculeuse victoire : Josèphes, le fils de Joseph d Arimathie, en avait tracé la croix avec son propre sang ; et ces saints personnages avaient prophétisé qu'il ne serait jamais plus porté que par Galaad.
Galaad trouva encore dans cette abbaye une autre aventure qui commença de révéler aux hommes le sens divin de sa mis-
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sion : il ch;isî;n loft fk'inon^ (\\ï\ hantairnt wnr tomix» et fit jM'T hors du cimctit'^ro bc'ni le cori)^ du rr'prouvc^ rpii y **tait cn^-vi-U. Il fit^ura ainsi la venue du ( luist von^'cur au milieu de l'hinnanité pcTherosse.
Il «juilta l'ahhave avee un jeune v.det, Mélyaut, (ju li y av. ut arnu' ehevalier. Mais rett(î inéfîale compaj^nie dura peu : M«''lyant Ile (arda pas ;\ sorlir dt* la voie dn^ite* et ti coinnieltrc des pë( hës (pli furent «luK'inent eliAtic^s ; ce fut encore (ialaad qui le sauva. Poursuivant ses aventures bienfaisantes, le Bon Chevalier délivra les prisonnii^res que retenaient au ('hAtcuiu des Puoelles sept chevaliiTs mécréants : image de la descente du Christ aux lui fers.
Cependant les autres chevaliers partis pour la quôte du Graal en même temps que Galaad y trouvaient, selon leurs mérites, des fortunes diverses. Gauvain, nnguc^re l'un des plus illustres, s'étonnait de n'avoir, pour la première fois de sa vie, aucune aventure. Un soir, ayant rencontré des ennemis que Galaad avait épargnés, il les avait tués. Des ermites, des abbés lui remontrèrent que par ses longues erreurs passées il avait perdu la grâce de Dieu et que la pénitence seule pourrait la lui rendre. Mais Gauvain refusa de les entendre et reprit sa vaine chevauchée. Lancelot, non moins maltraité, fut moins indocile. Un soir qu'il s'était trouvé seul, perdu dans la forêt et dans la nuit, il avait voulu entrer dans une petite chapelle où un chandelier à six branches brillait d'un étrange éclat ; mais il n'en avait pu ouvrir la grille intérieure. Il s'était alors étendu au pied d'une croix voisine. Là, enseveli dans une sorte de demi-sommeil qui lui ôtait tout mouvement, il assista inerte à une merveilleuse procession d'anges portant le saint Graal. Il vit le miracle d'un chevalier malade, qu'on avait apporté sur une Utière et que l'approche du Graal guérit incontinent. Il \it aussi ce chevalier lui ravir, comme à un excommunié, ses armes et son cheval. Mais rien ne le put tirer de sa torpeur. Lorsqu'entin il s'éveilla, il connut sa disgrâce et comprit que l'expiation de ses péchés commençait. Après avoir longuement erré, plein d'une tristesse qu'augmentait encore l'allégresse matinale du monde, il alla se jeter, pour crier merci à Dieu, dans la première chapelle qu'il rencontra. Le prêtre vit sa peine et, par de persuasives paroles,
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le détermina enfin à confesser le péché où il s'était complu, ses amours avec la reine Guenièvre.
Dans le même temps Perceval, après avoir reçu d'une recluse maints éclaircissements sur les aventures du Graal, sur sa propre destinée, fut lui aussi mis à l'épreuve. Ayant été attaqué par une bande armée, il avait été secouru providentiellement par Galaad, qui aussitôt avait disparu. Il eût voulu le rejoindre, mais il n'avait plus de cheval, et il avait vainement demandé une monture aux cavaliers passants. C'est dans ce désarroi que les tentations vinrent l'assaillir. D'abord un cheval diabolique l'emporta dans une île sauvage. Puis dans ce Heu inquiétant une double fantasmagorie, qui venait tantôt de Dieu et tantôt du démon, déroula autour de lui ses apparitions tour à tour réconfortantes ou fallacieuses. Enfin la grande épreuve commença : une femme parut, sur un vaisseau chargé de richesses. Elle était d'une merveilleuse beauté, et ses doux propos et le luxe et le vin eurent bientôt fait perdre la tête au héros ingénu. Il allait succomber, quand un signe de croix fit évanouir tout l'enchantement. Revenu à lui, Perceval ressentit tant de honte et fit une si fervente pénitence que Jésus même lui vint apporter son pardon. Perceval eut en outre l'insigne honneur d'apprendre de la voix même de Dieu qu'il était désormais l'un des élus.
Une vie nouvelle avait commencé pour Lancelot avec sa confession. Il fallait maintenant y persévérer, malgré les difficultés. Lancelot resta quatre jours chez le religieux qui l'avait confessé ; il partit le cinquième, bien chapitré, avec des armes et une âme nouvelles. A peine avait-il repris son chemin que Dieu l'éprouva : un valet lui fit les reproches les plus violents de sa mésaventure récente, de sa déchéance, de toute sa vie pécheresse. Lancelot subit l'insulte avec une parfaite humilité. Il arriva ensuite chez un ermite, où il fut témoin d'un de ces beaux miracles que Dieu fait parfois pour les justes. L'ermite lui parla longuement de la miséricorde divine et mêla à ses reproches des encouragements et des promesses. Lancelot répondit en racontant avec des larmes tout le début de sa conversion. Alors le religieux, prenant un ton solennel, le requit de déclarer quelle vie il préférait, de celle qu'il avait menée autrefois, ou de celle où il venait d'entrer. Sur sa pieuse
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n^ponsc, il lui imposa uuv rc'^f^lc iiiistc^^rc : Lancelot (i<!vait (!♦• niciis porter la hairr, s'abstenir (\v chair vt de vin, cntendn l.i messe tous les jours et se confesser chatpie semaine.
Aussi, (le (e moment, les aventures de Lancelot changentelles de caractt^rtî. Au lieu des menaces ou des malédictions rie naguère, Dieu lui fit entendre des paroles d'encouragement, lui envoya îles visions réconfortantes, lui fit partager la vie ascc-tique des ermites. Il lui rendit même sa ])rouesse en la purifiant : car J.aueelot, rencontrant le chevalier (pii naguère l'avait dépouille tle ses armes, le renversa, sans trop le blesser, et lui rattrapa son cheval (pii s'échappait. Ses mésaventures même étaient en réalité des signes de la bienveillance divine : ainsi, un jour il rencontra un inconnu qui lui tua son cheval et le laissa au bord d'un(^ foret, tout dépourvu mais obligé de se confier à la grâce do Dieu, qui ne lui manqua pas.
Tandis que le ])écheur repentant parcourait les étapes de la voie âpre et glorieuse, les pécheurs endurcis achevaient de se perdre. Ils ne rencontraient aucune aventure et le monde autour d'eux se faisait morne et désert, ou bien des visions menaçantes leur annonçaient le triomphe des élus et leur propre damnation. Gauvain, qui avait commis plus de dix meurtres depuis son départ de la cour, eut encore le malheur de tuer son ami Yvain et malgré de tels avertissements il refusa d'écouter une dernière admonestation d'un religieux. Son destin était fixé : aussi ne fut-il plus question de ce réprouvé.
Les prédictions annonçaient que Bohort, malgré une faute ancienne, serait, avec Galaad et Perceval, le troisième des élus. En effet, dès son départ de la cour, Bohort, ayant rencontré un religieux, reçut de lui une règle de vie ascétique à laquelle il resta toujours fidèle. Il portait une cotte de bure blanche au lieu de chemise et ne vivait que de pain et d'eau. Quand il se confessait, les prêtres étaient étonnés de sa pureté. Lui aussi fut tenté et soumis à de redoutables épreuves. Il se trouva un jour appelé au secours en même temps par son frère, le pécheur Lyonel, qui était en danger de mort, et par une jeune vierge qu'un ravisseur allait mettre à mal. Après une minute d'angoisse il courut sauver la jeune fille, préférant à l'élan naturel de son cœur ce qu'il croyait plus agréable à Dieu. Le démon profita
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de son trouble pour essayer de le jeter dans le doute et de le ramener par l'amour fraternel vers la faiblesse humaine. Bohort ne tomba pas dans le piège. Il sut également résister à la double tentation de l'amour charnel et de la pitié ; et il préféra voir la tentatrice se tuer plutôt que de sa damner avec elle. Il faisait d'ailleurs aussi peu de cas de sa propre vie que de celle d'autrui. Quand son frère Lyonel revint pour se venger de ce qu'il estimait une trahison, Bohort ne voulut pas se défendre contre lui et il se fût laissé massacrer plutôt que de risquer l'homicide ; mais tant de constance lui valut d'être sauvé par un miracle. Ce fut la dernière épreuve de Bohort. Un ordre divin l'envoya vers les rivages de la mer, où il devait rejoindre Perceval, sorti comme lui vainqueur des assauts de l'Ennemi.
Depuis le temps où il avait porté secours à Perceval, Galaad avait chevauché en tous sens à travers la forêt pleine d'enchantements, et il avait achevé plus d'aventures qu'on n'en saurait conter. Un jour une demoiselle inconnue lui offrit de le guider vers la plus haute de toutes : tous deux en peu de temps rejoignirent Perceval et Bohort, sur un esquif qui voguait ou s'arrêtait selon la volonté divine. Les trois élus se trouvant réunis, les grandes révélations pouvaient commencer pour eux. L'esquif les emporta donc à pleines voiles loin du royaume de Logres. Vers le soir, à l'heure sacrée de none, ils abordèrent à une île sauvage où ils découvrirent une nef d'une magnificence surnaturelle. Cette nef avait été jadis construite par le roi Salomon, avec le bois d'arbres issus du Paradis terrestre ; elle réunissait en soi tous les symboles qui traduisent l'attente messianique, elle gardait le souvenir de tout ce qui préfigura la venue du Sauveur. Dieu lui-même, avec un cortège d'anges, l'avait consacrée comme un temple et il l'avait sévèrement gardée de toute souillure dans sa course millénaire à travers les mers. Sur le lit de la nef Salomon avait déposé l'épée du roi David, pour qu'elle armât son dernier descendant, le Bon Chevalier. Il y manquait un baudrier, que seule une vierge pourrait y mettre : la sœur de Perceval y attacha celui qu'elle avait fait de ses cheveux d'or. Galaad pouvait désormais ceindre cette épée et repartir pour les exploits suprêmes.
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Les trois chevaliers (!«• Dieu arriv^nnt bientôt à un cliAtcnu où ils fuient attiKjui's. LYpdc de David |K>rt.ilt dei» coups p\\m qu'lniiuaiiis, ils liront \\\\ K^and carna/^'c. (!omme iU en Avaient (jucUiur scrupule, un |)rêlrc les nisîiura en leur apprenant qtic leurs vi( tinus iraient de» nu^créants « pire^ que Sarrasins ». Dii'U se numifosta à <'ux par des apjjarition.H diverses ; puis vint une rencontre où leur compagne acheva bu vie par un hacrifico vojontairi'. lùifui les trois < Iicvalirrs furc-nt encore s/par»'*^ iwmr un temps avant leur réunion dëlinitive.
Avant de mourir, la sœur de Perceval avait demandi^ que son corps fût mis sur une nef et abandonne aux flots : elle savait (ju'ils l'emporteraient vers le lii ii sacré où devait se terminer l'aventure du Graal. Lancclot, rcstd seul au milieu de la triple horreur des rochers, des forêts et des eaux, vit un jour cette nef aborder à sa rive d(5sertc. Il y monta et la compagnie de ce corps saint l'emplit de suavité. Un mois et plus il navigua ainsi, vivant de la grâce de Dieu, comme Israël au désert. Parfois, du bord de sa nef, il échangeait de religieuses paroles avec les ermites habitant les rochers des rivages. Puis Galaad le rejoignit et tous trois, les deux vivants et la morte, réahsèrent ainsi la communion des saints.
A Pâques, Galaad ayant été appelé par Dieu à d'autres aventures, Lancclot resta seul, demandant par d'incessantes prières de voir enfin quelque chose du saint Graal. Un soir il aborda au perron d'un château gardé par deux lions : c'était Corbenic. La voix divine lui annonça qu'il trouverait là une grande partie de ce qu'il avait tant désiré. Mais dès les premiers pas, le malheureux néophyte laissait paraître son imperfection : il n'avait pas cette absolue confiance en Dieu qui est la marque des vrais saints. Aussi sa visite au lieu sacré garda-t-elle quelque chose de furtif et d'irrégulier. Entré là comme un qu'on n'attendait pas, il lui fut permis d'approcher jusqu'à la porte du sanctuaire, mais non plus loin, d'entrevoir un instant les grands mystères, mais non d'y assister. Afin qu'il fût rendu à chacun selon ses services en cette demeure divine, Lancelot fut tout à la fois puni de sa longue erreur et récompensé de sa conversion : plongé dans une sorte de sommeil inerte et tout semblable à la mort, il fut cependant gratifié de visions célestes et quand il revint à
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lui, il regretta la fin de cette peine délicieuse : « Ha, Deus, « por coi m'avez vos si tost esveillié ? »
La quête de Lancelot était terminée ; il resta encore cinq jours au « saint hôtel » auprès du Roi Pêcheur et, suprême honneur, il prit part à l'un de ces festins prodigieux où le Graal couvrait les tables des mets que chacun désirait. Puis, toujours vêtu de la haire, il reprit le chemin de Logres et rentra l'un des premiers à la cour d'Artus.
Galaad, après avoir quitté son père, avait repris le cours de ses aventures rédemptrices. Au vieux roi Mordrain, aveugle et infirme, qui depuis quatre cents ans attendait sa venue, il apporta la double délivrance de la guérison puis de la mort. A Siméon, enseveli dans une tombe ardente depuis le temps de Joseph d'Arimathie, il apporta aussi le pardon par la seule vertu de son approche. Puis, accompagné de Perce val, il promena pendant cinq ans à travers le monde l'invincible puissance de la grâce. Enfin Bohort s'étant joint à eux, les dernières aventures commencèrent. Les trois compagnons arrivèrent bientôt à Corbenic, mais non pas, comme Lancelot, à la dérobée et sans la bienvenue même d'un valet. Ils étaient ceux qu'on attendait. Leur arrivée empht de joie le saint Heu. D'abord l'épée brisée, qui jadis avait blessé Joseph d'Arimathie, se ressouda aux mains de Galaad ; puis neuf chevaliers inconnus, venus de contrées lointaines, se joignirent soudain aux trois héros en une nouvelle Cène apostolique. Et la divine Hturgie se déroula, avec des processions d'anges et des apparitions célestes. Afin que cet office du Graal fût d'une spiritualité parfaite, un bienheureux descendit du ciel pour le célébrer : mais ce fut Jésus même, à la fois prêtre et victime, qui donna la communion à Galaad et à ses compagnons. Ce fut Lui encore qui leur découvrit la vérité du Graal. Mais le Maître ajouta que ce n'étaient là que des révélations incomplètes et que Galaad en aurait enfin de totales quand ils seraient en la cité sainte de Sarras.
Après que Galaad eut guéri le Roi Méhaignié, qui l'attendait comme le roi Mordrain, la Nef symbohque de Salomon emporta les trois élus vers la cité de Dieu. Et le saint Graal était avec eux. A l'approche de la Jérusalem céleste Galaad ne cessait de demander à Dieu la grâce de mourir à l'heure qu'il en ferait
L'éVANGILE DE WAI.AAD XI
la i('<|u<Mo ; car, disait-il A Pcrcoval, s'il p^)iivait tri^paMer ati inilii II d'apparitions ctMcstcs comme celles de Corbenic, il entrerait tout droit en Paradis. Al'in (\\ir fussent accomplies les proplirties, (ialaad se coticha un soir dans le lit de Salomon, et h lendemain la nef abordait h Sarras. Au passage de Galaad Us paralyti(pi(s marchaient. Les trois comp.ignons ayant été emprisonnés par le roi du pays, le Ciraal fut avec eux dans la pris(Mi. (M)nnnr jadis avec Joseph d'Arimathie. Cette épreuve dura un an ; ai)rés quoi le roi païen les délivra en mourant et (ialaad lui succéda. Il fit faire une arche d'or et depicrreries pour abriter le (Iraal. Puis, au bout d'une année encore, il vit de nouveau la di\ inr liturgie se dérouler autour du Graal ; mais cette fois il \it tout à plein les merveilles suprêmes. Aussi demanda-til à Dieu de mourir en ce moment sublime : il communia et fut exaucé. Dés que (ialaad eut expiré, le Graal et la lance disparurent pour toujours ; Perceval se retira dans un ermitage où il vécut encore quelques mois et Bohort, resté seul, reprit le chemin du royaume do Logres. Les récits qu'il fît de ses aventures furent mis en écrit, et c'est de là que maître Gautier Map tira l'histoire qu'on vient de lire.
La date. — Dans son Étude sur le Lancelot en prose ^ M. F. Lot, voulant dater cet ensemble de romans, réunit, sous leur forme la plus récente, les données chronologiques qui en concernent toutes les parties. Comme nous ne voulons point toucher ici au problème de l'unité ou de la pluralité d'auteurs du Lancelot, essa3^ons d'isoler, dans l'étude de M. F. Lot, ce qui a trait à la Queste seule. Nous trouvons ceci :
lo La Queste connaît le Conte del Graal de Chrétien, qui est d'environ 1180.
20 Elle connaît l'œuvre de Robert de Borron, qui, selon toute vraisemblance, est postérieure à 1212 ou 12 14. (Il n'est d'ailleurs pas nécessaire, pour utiliser cet argument, d'avoir une opinion sur la relation de la Queste avec le Perceval ni sur l'attribution du Perceval à Robert de Borron : la « préliistoire )> du