Ibid., iiS
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Les aventures qui naissent de cette quête divine, les péripéties qui y déterminent le succès ou l'échec des chevaliers, c'est ce que l'auteur appelle, d'un mot qui est le vrai titre de son livre, les (( Aventures del Saint Graal )>. A plusieurs reprises il emploie ce mot dans un sens qui n'est pas moins significatif que son explication de la « queste ». Quand Mélyant, l'écuyer de Galaad, revient blessé à l'abbaye d'où il était parti et conte à un moine la voie interdite, la couronne d'or et l'attaque soudaine du chevalier blanc qui l'a blessé, le moine s'écrie aussitôt : « Certes, sire « chevaliers, voirement avint ce del Saint Graal, car vos ne « m'avez dite chose ou il n'ait grant senefiance... » Puis, après que le moine a dévoilé à Mélyant le sens religieux de son affaire, l'auteur ajoute : « Assez parlèrent des aventures del Saint Graal «entre le preudome et les. ij. chevaliers celé nuit.» Il faut noter que le Graal, en soi, dans sa matérialité, n'a point eu de part à cette rencontre. Les « aventures del Saint Graal », c'est donc tout ce qui dans les circonstances de la vie comporte une signification religieuse, tout ce qui touche au sort des âmes : c'est la part de Dieu dans les événements humains.
Ainsi peu à peu s'éclaire et se complète le sens du livre : la quête du Saint Graal, les aventures du Saint Graal, c'est l'histoire des âmes à la recherche de Dieu, la description de leurs efforts, de leurs défaillances, de leurs échecs et de leurs succès. Sous l'apparence chevaleresque, c'est la grande aventure de l'homme qui est ici exposée : c'est un tableau de la vie chrétienne telle que pouvait l'observer ou la rêver une conscience du xiiie siècle.
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L'idëo do tracer un labh.au de la vii^ chri'ticnnc n'a pu venir (pi'à l'esprit «l'un clcrc, qui eût à la fois la connaihsance de la doctiini' et l'expérience des âmes. Mais il n'a donné à un tel oiivragr la fonne du roman que jxircc qu'au lieu de s'adresser aux cKmts il voulait donner, au public niond.iin qui se complaisait aux romans de c:lievaleri<', l'apparence d'un divertissement et la réalité d'un enseignement. Kn dépit des subtilités où il a parfois été entraîné et des difilicultés de transposition que comportait inévitnblemint un pareil dessein, c'est bien un livre d'édification, de vulgarisation, pourrait-on dire, que ce clerc a composé pour des profanes. Le mythe intéresse et touche des esprits qui supporteraient impatiemment une discussion théorique. Platon, peut-être Aristotc, ne craignirent pas d'exposer sous cette forme leurs plus hautes spéculations. Il est curieux de voir un homme du moyen âge suivre sans le savoir cet exemple, et enclore tout ce qu'il pouvait posséder de sagesse dans un mythe dont quelques parties ne sont pas indignes de l'art antique. Mais on s'explique ainsi que ce tableau de la vie chrétienne, qui par moments reflète les préoccupations de la théologie contemporaine, mette surtout en scène les dogmes élémentaires et les simples pratiques de la dévotion. Considérée de ce point de vue, la Queste est un document d'une grande valeur pour l'histoire de l'esprit français : elle nous montre assez exactement la proportion de spéculations théologiques, de morale pratique et enfin de sentimentalisme et de poésie qui pouvait alors entrer dans le christianisme vulgaire.
Le dogme. — Maigre le caractère nettement exotérique de l'œuvre, la place qui y est faite à la doctrine pure est assez intéressante. On sait qu'au début du xiii^ siècle le mystère de la Transsubstantiation provoquait de vives controverses. Une des
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propositions de Pierre de Bruys et du moine Henri de Lausanne était que le corps du Christ n'avait été consacré et présent sous les espèces du pain et du vin qu'une seule fois, le jour de la Cène, et que depuis aucun homme n'avait pu renouveler ce prodige ^. Cette hérésie, renouvelée du manichéisme, semble avoir eu assez peu d'adeptes et n'avoir pas troublé les consciences. Il n'en était pas de même des discussions touchant le moment précis du sacrifice où s'opérait la transsubstantiation. D'éminents docteurs, dont le plus connu est Pierre le Chantre, avaient à la fin du XII® siècle soutenu cette thèse, que le mystère n'était accompli qu'après la double consécration du pain et du vin, de l'hostie et du calice. La thèse contraire qui, comme on sait, a fini par l'emporter et par devenir la seule orthodoxe, était que la consécration du pain et la phrase « Hoc est corpus meum » suffisaient à opérer la transsubstantiation. Bien que Pierre le Chantre fût mort dans les dernières années du xii® siècle, la controverse durait encore à l'époque de la Queste, comme le prouve le Dialogus de Miraculis de Césaire de Heisterbach, qui est daté de
L'auteur de la Queste s'est manifestement intéressé à ces discussions et a nettement exprimé dans son œuvre ses opinions. D'abord sa croyance à la présence réelle est attestée par sa description répétée du miracle de la transsubstantiation et par ces paroles prêtées à l'un de ses héros :
« Je voi que vos tenez mon salveor et ma redemcion en sem- « blance de pain. Et en tel manière nel veisse je pas : mes mi « oil qui sont si terrien qu'il ne pueent veoir les espiriteus « choses nel me lessent autrement veoir, ainz m'en toUent la « veraie semblance. Car de ce nedout je mie que ce ne soit veraie « char et verais hom et entérine deité ^. »
Peut-être qu'il n'aurait pas tant insisté sur ce dogme, s'il n'avait jugé utile de prendre position contre l'hérésie des Pétrobrusiens.
Sur le moment de la transsubstantiation, l'opinion de l'auteur de la Queste n'est pas moins précisée. Voici les deux passages où ce mystère est décrit :