‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 50 sur 150 · V.^^ ci-dessus · texte numérisé non relu

V.^^ ci-dessus

42 la QUESTE DEL SAINT GRAAL

Galaad (à part l'exception signalée plus haut), dénotent particulièrement l'horreur des victoires outrées et homicides. Il renverse, il met en fuite, il laisse les gens à terre tout étourdis, mais il ne tue pas. Quand Lancelot, grâce à sa pénitence, a retrouvé sa prouesse et rencontre le chevalier qui naguère l'avait honni, il le jette à terre, mais n'en tire pas d'autre vengeance. Bien plus, avant de s'éloigner, il lui rattrape son cheval, ce même cheval sans doute qui lui a été pris, et l'attache à un arbre « por ce que li chevaliers le truist près quant il se relèvera ». A la modération il joint la bonté. Ceux qui tuent dans la Queste, ce sont les impies. Ce sont ces réprouvés qui apparaissent çà et là, surgissant du fond des forêts ou de quelque sombre château fort : les bandits de Carcelois par exemple ; souvenirs féodaux peut-être autant qu'allégories morales. Ce sont enfin les mauvais compagnons de la Table Ronde et particulièrement Gauvain. L'auteur de la Queste a prêté à Gauvain tous les vices de la chevalerie selon le siècle ; il en a fait la vivante antithèse et comme le repoussoir de ses héros. Mais sa manière préférée de honnir Gauvain est de lui attribuer des meurtres. Tandis que pour les élus le début de la « quête » est déjà merveilleux, Gauvain ne voit rien, mais il massacre. Il avoue avoir, d'entrée de Jeu, tué plus de dix chevaliers : il achève des vaincus, frappe à mort son ami Yvain ; à la fin du roman on apprend encore qu'il a tué le sage roi Baudemagu. Image de la sanglante erreur de cette société chevaleresque qui, sous prétexte de prouesse, se détruisait elle-même et se damnait. Ces équipées aussi meurtrières que la guerre, ces massacres commis comme des jeux étaient, comme on sait, une préoccupation constante de l'Église. En 1179 le concile de Latran avait interdit « ces détestables fêtes « qu'on appelle tournois, où les chevaliers s'assignent des ren- « contres et, pour montrer leur vigueur et courage, se combattent « furieusement au péril des corps et des âmes » ^ Le concile allait jusqu'à refuser la sépulture ecclésiastique à ceux qui mouraient

I. « ... detestabiles illas nundinas vel ferias quas vulgo torneamenta vocant, in quibus « milites ex condicto venire soient et ad ostentationem virium suarum et audaciée « temere congrediuntur ; unde mortes hominum et animarum pericula saepe proveniunt, « fieri prohibemus. Quod si quis eorum ibidem mortuus fuerit, quamvis et poscenti venia « non negetur, ecclesiastica tamen careat sepultura. » {A et. conciL, impr. du roi, 171 4, « ann. 1179.)

rr TAnrPAtr nr i.A vif run^.imssr. 41

dans ces n'nrontrrs. Il ctuit iiattin-l <|ii<: U (Jufste, fiiinant éclioà CCS condamnations, jct.1t un discr(5dit particulier sur ce péché d'homicide. (I(»nt la rhevalfrie avait fini par oublier la ^(ravité

ail point <!(• s'en faire mur gloire.

Il semble pourtant que l'iKaniride ne soit dans le roman que le silène extérieur et connue social de la perversité, tandis que la luxure en est l'essence même. Ix' grand princip«- de la sainteté n'est pas : « Tu ne tueras point n, mais : « Tu resteras vierge, de corps et d'Ame. » Il y a même un passage du roman qiri met en balance ces deux obligations et montre le prix incomparable de la virginité : c'est le cas de conscience curieusement tragique proposé à Holiort. Dans le même instant un homme est appelé au secours par son frère en danger de mort et par une jeune pucclle en danger d'être violée. Contrairement à l'impulsion naturelle du cdnir luunain, il laisse son frère pour sauver la jeune lillc ; et son action est agréable à Dieu, désagréable au Démon. Ainsi l'homicide déplaît moins au Créateur qu'une virginité perdue et le vrai saint aime mieux être responsable de la mort de son frère que du viol d'une vierge inconnue.

Pour donner à cet exemple sa valeur exacte, il conviendrait d'ajouter que ce frère si saintement sacrifié se trouve, en l'espèce, un assez mauvais homme, capable, dans la colère, des pires crimes. En fait, Bohort avait à choisir entre deux êtres inégalement chers à Dieu et son jugement s'est réglé sur la préférence qu'il supposait à son maître céleste. Se conformer toujours aux intentions divines, être toujours dans les voies du Seigneur, c'est le principe suprême de la sainteté. Au-dessus de la pratique des vertus particulières, au-dessus même de la pureté de la vie, il existe un état où seuls parviennent les élus : c'est l'absolue consécration à Dieu et l'oubU de tout le reste. S'affranchir des servitudes naturelles à l'homme pour être serviteurs exclusifs de Dieu, tuer en soi tous les sentiments qui pourraient limiter ce dévouement, passions, désirs, affections même, dessécher son cœur mortel pour ne penser qu'à Dieu, tel est le double effort des gi-ands saints. L'attachement au monde est chose d'enfer ^. L'âme faible y retombe souvent : témoin Lancelot.

I. Cf. l'épisode de Perceval (Sommer VI, 77) : « Je ne se nule greignor malvestié que «de celui qui se puet aidier et nel fet... Si sera grans domages et grans maie aven-

44 la QUESTE DEL SAINT GRAAL

qui cherche Dieu d'un cœur encore mal guéri des erreurs moii daines. Vaincu dans un tournoi, il s'afflige du déclin de sa valeur, au lieu d'accepter chrétiennement cette épreuve, dont le sens finalement se révélera réconfortant et vraiment glorieux. Au seuil même de Corbenic, il se fie à sa vaillance pour sortir d'une épreuve, au heu de s'en remettre à Dieu complètement. Plus tard, lorsqu'il goûte enfin une récompense mesurée, la réprobation de son frère Hector lui fait verser des larmes et hâte son départ : il n'est pas assez détaché du monde, il n'appartient pas à Dieu sans partage. Aussi, malgré son application à toutes les vertus, il reste encore loin des vrais saints.

La Queste rapporte plusieurs châtiments insignes : ils n'ont point frappé, pour la plupart, des pécheurs ordinaires, mais des hommes qui, au cours d'une vie honnête, avaient un jour contrarié quelque grand dessein de la Providence. Au regard de ce crime énorme, leurs vertus et leurs œuvres passées n'ont pas pesé lourd. Ainsi le roi Mordrain, le protecteur infatigable des premiers chrétiens, honoré jadis de grâces miraculeuses, est soudain condamné à des siècles de souffrance pour avoir voulu voir les mystères du Graal, que Dieu réservait à un autre. Le Roi Méhaigné, Fun des meilleurs défenseurs de la foi, est frappé d'une peine toute semblable pour avoir seulement tiré l'Epée que Dieu réservait aussi. Leur mérite à tous deux leur vaut un peu d'indulgence, et un jour vient où ils sont pardonnes. Mais le roi Vàrian, un nouveau converti, qui lui aussi touche à l'Epée interdite, tombe mort sur la place, bien qu'il fût « un des plus preudomes del monde ». Ainsi Mordrain comme Lancelot , Varlan comme Gauvain, nous donnent, dans la diversité de leurs fautes, la même leçon de soumission totale aux volontés de Dieu. Les saints Galaad, Perceval et Bohort nous en donnent des exemples.

L'un d'eux (Bohort), on Ta vu, a eu le mérite de ne pas succomber à l'amour fraternel : mais sa grande épreuve, son triomphe, c'est lorsqu'un peu plus tard, il repousse l'assaut combiné de l'amour, de l'amitié et de la pitié. Une femme d'une beauté troublante s'offre à lui, il sait que s'il refuse un parent tendrement aimé sera en péril de mort : il refuse. A bout de

« ture se vos i morez. Car vos estes si jones hom et si bons chevaliers que encore « poriez vos molt valoir . » Ainsi parle le Diable.

Page 1