I. L. Bréhier, op. cU
ÎOO la QUESTE DEL SAINT GRAAL
« vision prouve que sous l'espèce du pain est vraiment le corps « du Seigneur, et que cette transsubstantiation ineffable s'opère « par l'autorité du Saint Esprit. »
({ Au couvent de..., à la fête de la Nativité, les frères se pré- « paraient à la communion. Après YAgnus Dei, comme ils se « prosternaient selon la coutume, l'un des frères vit l'Enfant « Jésus, non pas tel qu'un nouveau-né, mais comme s'il avait « été crucifié : de toutes ses blessures le sang coulait et tombait « dans le calice ^. »
On voit là, comme dans la Queste, l'hostie qui se transforme au corps de Jésus enfant entre les mains du prêtre, et même la confusion symbolique de Jésus enfant et de Jésus crucifié, qui se retrouve dans la Queste où Jésus paraît successivement sous ces deux aspects après la consécration. Quant à l'intervention de l'Esprit Saint, bien qu'elle soit de dogme, on voit qu'elle n'est visible ni dans toutes les scènes miraculeuses de Césaire ni dans toutes celles de la Queste. Pour en faire une circonstance essentielle de la transsubstantiation, il fallait probablement être plus théologien que ne le sont ordinairement les visionnaires. Quoi qu'il en soit, la manière dont elle est figurée dans la Queste est loin d'être sans intérêt. Au lieu de la colombe de Césaire, c'est toute la Trinité qui apparaît sous la forme de trois hommes. Nous n'insisterons pas sur la légitimité incontestable, au point de vue du dogme, de l'apparition de toute la Trinité à ce moment de la messe. Quant à la forme qu'elle prend ici, elle n'est point inconnue de l'art. Le plus ancien exemple qu'on en connaisse se trouve parmi les illustrations des Homélies du moine Jacques ^. On y voit, assis sur le large trône impérial d'Orient, trois personnages semblables, imberbes, au visage jeune : c'est manifestement le type de Jésus au moment de la Passion, répété trois fois. On connaît les raisons théologiques de cette représentation ; les passages de l'Evangile qui attestent la ressem-
1. Caes. Heisterb., Dial. de Mirac, Tissier, II, 275 sq. Ce sang du Crucifié, coulant dans le Calice, est un thème iconographique connu. Souvent c'est une figure de feninie, l'Église, qui tient le calice : notamment dans un vitrail de Reims, où je crois excessif de voir, avec M. Mâle [Art relig. xiii® s.), un emprunt à la légende du Graal. — D'autre part, on a pu remarquer, dans le deuxième exemple cité, la colombe près du calice, qui fait singulièrement penser à Wolfram d'Eschenbach.
2. Ms. Vatic. gr. 1162, f° 113 v", et ms. B. N. Paris gr. 1208, pp. Stomajolo, pi, 48.
LA TRANSrKIITION ROMANKSQIJR lOI
hl.UK <• «lu l'rn- r\ <lii l'il> . '< Qui T\v S"it, «lit j'Mit, v'»it * rlui u (|ui m'a cnvoyt'' ' », vl cncorr : « IMiilijïpr, (jui im- v«)it vciit u aussi If IVrc ; coinnunt dis-tu : MouIk -nous !(; IV-rt! ? Ne « croyez- vous pas i\uv ']v suis ru u)ou IVif vi (\mv mon Père est « ru moi ? • ») Sans doute il m* s'af^it dans ces textes que de la consul)stautialite. et ri'-vauf^'ile de Jean ne pr<!'tend démontrer (HIC II n iiuK divine de Jésus. Mais il était tout naturel que les ima^'inations chréti<Muies trouvassent li\ le droit de se représenter le IVre sous la même apparence humaine (pie le Fils : de théolof;i(lue. la resseinblaiK c du Père et du Fils devait devenir plastique. Quant ;\ l'ICsprit Saint, il « procède du Père et du <( Fils », dit le symbole de Nicée. Il y avait h\ encore de quoi justifier, pour l'art, sa ressemblance avec les deux autres personnes divines. Cet anthropomorphisme trinilaire pouvait d'ailleurs s'appuyer sur le verset bien connu cle la Genèse, « Fais<^)ns M riiomme à notre image et ressemblance ' », qu'on trouve précisément, dans un autre exemple, joint à la représentation de la Trinité. Dans un manuscrit de 1180, une miniature présente trois figures identiques, placées l'une à côté de l'autre, et tenant une banderole sur laquelle on lit le verset : Faciamus etc.. «.
Cette représentation de la Trinité paraît malgré tout assez rare au Moyen Age : les artistes en ont généralement préféré d'autres moins proches de l'humanité ou plus symboliques. La scène de la Qiicste est donc loin d'être un poncif.
Dans ces scènes de la Queste apparaissent, mêlés à des motifs qu'on peut retrouver ailleurs, des traits inconnus, des variantes audacieuses. C'est ainsi, par exemple, que dans le miracle de la Transsubstantiation l'auteur donne à l'Enfant Jésus « le viaire « aussi roge et ausi enbrasé corne feu ». Trait dont l'étrangeté décèle une intention s^aiiboUque ^. C'est ainsi encore que pour relier plus étroitement sa scène de Divine Liturgie à l'ensemble de l'histoire du Graal, et sans doute aussi pour marquer plus