Il en sera traité au chapitre suivant
102 la QUESTE DEL SAINT GRAAL
nettement le sens figuré de cette histoire, il a imaginé de substituer à Jésus, dans une partie au moins de la messe surnaturelle, un personnage de roman, purement fictif et dont l'invention sent l'hérésie, Josephes, fils de Joseph d'Arimathie et soi-disant le premier des évêques chrétiens ^. Mais on démontrerait facilement que ce Josephes, dans sa personnalité et dans son histoire, est ime sorte de préfiguration du héros Galaad, lequel est luimême une représentation du Christ. L'évêque Josephes, c'est donc un « équivalent )) mystique du Christ. Ainsi s'explique qu'il le remplace dans le rôle sacerdotal de la Divine Liturgie.
De ces analyses et de ces rapprochements, quelle conclusion se dégage ? On ne peut guère faire que des hypothèses. La plus probable, c'est que l'auteur de la Queste, voulant faire paraître Dieu dans son livre, a utilisé les plus belles images divines qu'il connaissait soit dans la littérature soit dans l'art. Tantôt ses descriptions s'apparentent aux visions miraculeuses, tantôt elles laissent entrevoir l'influence de modèles iconographiques rares ou exotiques. En tout cas il a gardé une grande indépendance Tl a réuni, modifié, combiné les thèmes du mysticisme littéraire ou esthétique de manière à en former des ensembles originaux, d'une richesse de sens et d'une complexité qui sont comme la marque de son génie. Une synthèse comme l'office du Graal est unique, croyons-nous. Mais ce mélange de littérature et d'iconographie nous paraît être un exemple précieux des rapports réciproques qui unissaient en ce temps-là les arts plastiques et httéraires. Si les clercs, comme l'a démontré M. Mâle, ont fourni aux artistes maint sujet, maint détail, en revanche les belles œuvres des artistes, une fois créées, s'imposaient aux imaginations et prêtaient leur forme aux rêves. La décoration de nos églises n'est faite, dit-on, que d'inventions de clercs réalisées ; mais les esprits de ces clercs sont remplis de souvenirs d'œuvres d'art, des chapiteaux, des verrières de leurs églises, des broderies et des orfèvreries de leur trésor. Lorsqu'en l'an 1200 le prieur de l'abbaye de Longpont fut miraculeusement averti de la mort prochaine du saint moine Jean, le Seigneur lui apparut a tel que le
I. Orthodoxement, comme on sait, le premier des évêques chrétiens est S. Jacques le Mineur,
LA TRAVSriUPTfOV ROMAVPSO'^T^ 10^
rel^rhehtrnt les l>e\ntrcs v^rru^u (i|iialiH ;i j>i( lorihun in vUro (Irpinj^i s»)h't Doniiui Nontri imaRn) *. « Ni l'inuiKc lU- Ji^HH ni crilc (11* lu Vi«T^'f n'tMisscnt |)U (^tn- trar(M's daiih la matiAro tan» riiitiTventioiî (I«*h rlcrcii ; mais ï|ui dira dans rnml)i<*n rl'apparitions et dr niinirlcji Jc^iis lit la VifVf^o avaimt 1rs traits du Hoati |)i( u d'Amiens vt de Notre-Dame? de Pari» ? Qu'il m* si'rve de la plume, du i)inreau ou du ciseau, l'Art est unlfjue, et vit de transpositions.
A côté de si remarquables représentations des personnes divines, les autres ^tres surnaturels, anges ou démons, font dans la Qucste assez pauvre figure. L'auteur, pour leur donner l'apparence terrestre, n'a pas fait plus d'efforts d'invention que n'en comportait leur nMe généralement secondaire et d'utilité. Le plus sou\'ent, il a intégré les uns et les autres dans la fiction générale de son livre, et parce que cette fiction était chevaleresque, les a par principe transformés en chevaliers. Ainsi le châtiment d'un sacrilège est confié à un chevalier aux armes blanches, dont la nature céleste est révélée par deux traits : il se déclare envoyé de Dieu ^ et son nom ne peut être dit à aucun « home terrien ».
Cette représentation des anges s'autorise d'ailleurs de nombreux exemples sacrés et profanes. Dans l'Ancien Testament des cavaliers célestes représentent plus d'une fois les agents des vengeances divines : tel celui qui foule aux pieds Héliodore violant le Temple ^, ou les cinq qui se mettent à la tête de l'armée de Judas Macchabée *. Aussi S. Grégoire le Grand *, Raban Maur ^ écrivent-ils : « Angeli dicuntur milites », et l'on sait du reste que le Moyen Age traduit milites par chevaliers. Les anges sont chevaliers ; ainsi apparaissent-ils dans les Chansons de geste. On se souvient du bel épisode fantastique à'Aspremont, où saint Georges prend la bride du cheval de Roland et où