JOURNAL
15G2 En août, Joyeuse et de Fourquevaux, capitaines catholiques, établissent leur camp à Lattes, pour assiéger Montpellier. — Mais les forces des religionnaires se campent aussi entre Laites et Montpellier.
En septembre, heureuse sortie du capitaine protestant d'Aysse. — Proclamation dons la ville que tous les étrangers doivent en sortir, et les citoyens se rassembler en ormes.
Ou 5 au 8 septembre, démolition des églises des faubourgs, par les religionnaires:
Le 9, deuxième sortie des religionnaires, sans résultat.
Le 10, troisième et heureuse sortie des religionnaires. — Préparatifs des catholiques contre Maguelone, et des protestants contre le château du Terrai.
Le I I , bombardement de Maguelone. — Quatrième sortie des religionnaires, dirigée contre le mus d'Encivade, quartier général des troupes catholiques.
Le 12, nouvelle de l'évacuation du Terrai par les catholiques et ravitaillement de la cille. — Escarmouches, conduite vaillante des femmes de Montpellier.
Le 13, arrivée dans la ville d'un courrier du baron des Adrets,
annonçant sa tenue pour le jour même et son intention de donner une camisade. — Arrivée dudit baron des Adrets au camp des religionnaires.
Le 14, entrée du baron des Adrets dans la ville. — Reconnaissance (fu'il fait des forces des catholiques. — Saisie de bétail sur le camp catholique. — Tentative inutile contre le moulin de Lattes.
Le 15, construction d'un pont sur la Routine de Lattes et répartition en trois troupes des forces des religionnaires pour assiéger à Lattes les catholiques.
Le 16, subite retraite du baron des Adrets dans Montpellier, qu'il frappe d'une contribution de 15.000 livres.
Le 1 7, annonce de la marche des Provençaux sur Montpellier.
Le 18, retraite du camp des religionnaires dans la ville.
Le 19, décision prise par les religionnaires d'envoyer une partie des troupes au devant des Provençaux.
Le 20, départ de ces troupes pour Nimes. — Cinquième sortie des religionnaires à Gramenet.
Le 27, découverte dans les bagages des Provençaux à Saint-Gilles d'une lettre de Fourquevaux à Sommerive. — Fortification de Montpellier. — Attaque, par les catholiques campés à Lattes, du Moulin de l'Evêque, où périt un de leurs bandouliers, nommé Peyrot Louppia.
Le 28, nouvelles reçues à Montpellier de la victoire des religionnaires sur les Provençaux à Saint-Gilles.
Le 29, réjouissance dans la ville à cette occasion.
Le 30, sortie des troupes catholiques du camp de Lattes, afin de surprendre le capitaine protestant Grille revenant de Saint- Gilles, et sortie des troupes de la ville pour empêcher ce dessein. — Rencontre aux Arenasses près Castelnau et retraite des troupes catholiques au camp de Lattes.
Le /'''• octobre, les religionnaires reconnaissent le champ de bataille.
Le 2, conférence du capitaine Grille et de l'évêque d'Alet.
Le 3, Joyeuse lève le camp de Lattes. — // va ensuite à Florensac, où ses troupes se mutinent, et qu'il saccage. — Siège inutile d'Agde par les catholiques et exploits divers de religionnaires montpelliérains . — Conclusion.
Soc. Arch. de Montpellier. 18
1562 Le sieur de Ioyeuse, lieutenant pour le Roy au Pais de Languedoc en l'absence de Monsieur le Connestable, et le sieur de Forquevaux ', gouverneur de Narbonne, estant venus près de Montpellier, avec un camp de six mil hommes de pied, sept - a buict cens chevaux, six canons et deux colevrines, asseirent leur camp a Lattes, village distant de Montpellier environ demie lieuë, neantmoins a la veue de laditte ville, et se logèrent tant dedans ledict village qu'au lieu appelé Ensivade 3, lieu tout environné de la rivière du Lez, qui tombe aux estangs de la mer auprès dudit Lattes. Estans en ce lieu, ceux de la religion reformée de Montpellier, — (dont les chefs estoyent Messire laques de Grussol, seigneur de Beaudisné, et le capitaine Grilhe, seigneur des Baux, capitaines bien exercez a la faction de la guerre, accompagnez de huict Cornetes d'Argollets, de cent à six vingts hommes pour Cornette, desquels estoit chef ledict sieur de Beaudisné, les sieurs de Bar4, Herbaut, Bouillargues, Gremian, Gresmont, La Grange et Paige, avec quatorze compagnies d'infanterie, ausquels commandoyent Ayssé, Serignan 5, Le Roux, Le Long, Gremian le ieune, Rapin, Sangla, Sainct Verant, L'Argentier, Rascalon, Toyras0, une compagnie de Suisses et deux compagnies de la ville de Montpellier, chascune d'icelles compagnies de deux cens hommes, — feirent une saillie, le lendemain, pour recongnoistre l'ennemy, de deux compagnies d'argolets et cinq cens harquebouziers, et l'allerent trouver bien près de son camp, duquel presque sortirent tous, voyant si petit nombre de ceux de la religion reformée. Ce que voyans, ceux de ladite religion se retirent peu a peu, et furent toutesfois suyvis de quelques gens de cheval papistes, qui furent si bien soustenuset chargez par ceste petite troupe qu'il en demeura sur le champ quatre vins et deux; et n'en mourut de ceux de la religion que trois. Dont le reste fut si bien poursuyvi qu'ils furent repoussez en bâtant jusques dedans leur camp, duquel ils tirèrent quatre coups de canon et deux de
1 Ed. : Forquenaux.
2 Ed. : sep.
3 Ed. : Eusivade.
4 L'édition des Archives curieuses porte : de Barre.
5 Ed. : Sic riant.
6 Ed. : Tri/ ras.
1562 coulevrine contre ceux de ladite religion, qui ne feirent aucun mal. Le chef dé ceste escarmouche estoit le cappitaine Ayssé, qui ramena bravement ses gens en la ville avec les armes et despouilles des morts ; où, estans entrez, s'en allèrent de ce pas au temple de Tables rendre grâces a Dieu, comme a l'autheur de ceste victoire.
Pour oster toute opinion d'intelligence de trahison de ladite ville, le lendemain fut crié, de par le Roy :
Que tous estrangiers eussent a vuider de la ville dans vingt quatre heures, et que ceux de ladite ville pouvans porter armes eussent a se trouver avec leurs armes, ascavoir : ceux de cheval a la Pierre *, devant le logis du sieur de Beaudisné, et ceux de pied au lieu appelé la Loge 2.
Item. — Que tous maistres eussent a porter le nom de leurs serviteurs et de quelles armes ils les pourroyent armer.
Et, pour ce qu'a l'arrivée du camp des Papistes ceux de la Religion reformée du plat païss'estoyent retirez avec leurs familles en ladicte ville, on les accommoda en icelle le mieux qu'il fut possible. Et d'entre eux ceux qui pouvoyent porter armes servirent a la defence de la ville, la cause leur estant commune.
Le v. vi. vu. et vin. jour dudict moys on fut en repos de guerre. Pendant lequel temps on démolit les faug-bours et temples d'iceux qui commandoyent a la ville, jusques au nombre de xxv, c'est ascavoir les Cordeliers, S. Eloy, S. Denis, la belle Dame de Bonnes Nouvelles, le S. Esprit, S. Marciala, S. Michel, S. Mos *, les Augustins, S. Anthoine, les Carmes, S. laques, Saincte Eulallie, les lacopins, S. Guillem, N. D. de Valmanne5, Nostre Dame du Paradis, S. Thomas, S. Sauveur, le grand S. Iean, Saincte Claire, S. Barthélémy, S. Claude, la Magdaleine, S. Martin de Prunet 6.
Le ix. dudit moys ceux de la ville feirent une sortie de quatre compagnies d'argoulets et de cinq a six cens harquebouziers, et
i Ed :
: pierre.
» Ed.
: loge.
:i Ed.
: Marcal.
* Ed.
: Mors.
•• Ed.
: N. Valmanne.
« Ed.
: S. Mort de Preuve
1562 donnèrent jusques aune métairie appetée En Yalat ', distant du camp des Papistes cinq a six cens pas. Et là feirent alte l'espace d'une bonne heure, sans que personne de la compagnie s'esbranlasl. Ains, ce voyant, feirent affûter leur artillerie, laquelle ils avoyent mise sur le bort de leurs tranchées pour d'avantage endommager ceux de ladite Religion; puis après sortirent hors de leurdict camp. Ce que voyant, ceux de lad. Religion commencèrent a se retirer le petit pas, droit aux vignes, où ils avoyent laissé une bonne embuscade pour attirer l'ennemy là, lequel vint seulement jusques au lieu duquel estoyent partis ceux de ladicte Religion, et feirent aile quelque temps. Alors ceux de la Religion commencèrent a marcher vers eux. Ce que voyant, reculèrent du costé ou estoit leur artillerie braquée, qui fut cause que ceux de la Religion feirent de rechef alte, sans les suivre. Et lors estoit presque jour failly ; par quoy lesdicts Papistes se retirèrent en leur camp, et les autres en la ville. Lejoursuyvant, ceux de la ville sortirent après les prières faictes (ce qui ce faict ordinairement avant aucunes entreprises) avec délibération d'aller trouver l'ennemy jusques aux tranchées de son camp. Et, cheminant droit vers iceluy jusques a la portée du canon de la ville, feirent alte et envoyèrent recongnoistre l'ennemy. hors la sentinelle qui estoit au Clocher du Temple de Tables (duquel lieu aisément on voyoit tous ceux qui entroyent cl sortoyent dudict camp), descouvrit2 une trouppe de cavallcrie qui en sortoit, s'encheminant vers le village de Payrols 3. Ce que ladicte sentinelle donna a entendre par un signal, ayant advancé une banderolle du costé par lequel ils estoyent sortis de leur camp, ce qui fut tost apperceu de ceux de ladicte ville, lesquels estoyent conduicts par Monsieur de Beaudisné. Par quoy prindrent leur chemin droict audit Payrols4, et passèrent la rivière du Lez a gué au pont Trincat, et vinrent jusques en une métairie appartenant aux croysez de Malthe, appellée Soulieche, ou trouvèrent des fourrageurs du camp de l'ennemy, qui emmenoyent quaftres charretes chargées de vin et usten-
1 Ed. : Ennalal.
2 Ed. : descouvrirt.
3 Ed. : Payrots.
4 Ed. : P ai/ ruts.
1562 ciles de mesnage, qu'ils avoyent pillez es métairies et maisons prochaines, et estans lesdits fourrageurs en bonne délibération de disner et leur disner prest ; mais on ne leur en donna le loisir, car ils furent tous tuez.
11 faut icy noter que, quand ces bons catholiques papistes, allans aux fourrages, trouvoyent du linge commun et un peu gros, tant en linceux, chemises, nappes, serviettes, etc., ils n'en faisoyent compte. Et, quand quelcun d'entre eux s'en chargeoit, l'autre luy disoit : Que veux-tu faire de ces borrasses, c'est a dire gros linge ? Avant qu'il soit trois jours, nous entrerons a Montpellier et aurons tout ce beau linge fin de ces meschans huguenots.
Aussi, pour ces mesmes fins, Guillaume Pellissier, evesque des Papistes dudict Montpellier, estoit venu de Provence, d'une abbaye qu'il y a, nommée Sainct Honnoré, laquelle est sur la mer, et avoit vendu a quelques mariniers dudict S. Honnoré le pillage qu'il esperoit avoir dudict Montpellier, et en avoit touché argent, qui fut cause que !es povres sots estoyent venus avec luy, amenans leurs batteaux, pcnsans s'enrichir a jamais, comme ces! Apostat leur avoit promis, tant luy et les autres s'estoyent persuadez de ruyner ceste povre ville.
Or, estans ceux de la ville audict Soulieche (comme dit est), ou avoyent destourné de disner les surdits fourrageurs, ceux du camp sortirent a la file et feirent alte a la campagne au dessoubs dudict Soulieche, et envoyèrent de la, pour descouvrir, vers un petit bois qui est au dessous d'une métairie appartenant a un nommé Videry. Or le cappitaine Herbaut, partant de la trouppe de ceux de la ville, les alla recongnoistre avec une partie de sa compagnie, et les rencontra pies de ladicte métairie, montans le vallon. Lors ledit Herbaut les chargea i tellement qu'a la veue de l'ennemy luy et ses gens en tuèrent- vingt cinq ou trente, sans que leurs gens feissent aucun semblant de les venir secourir. Dont l'on amena plusieurs chevaux de ceux qui estoyent demourez sur le champ dedans la ville, De quoy se resjouyrcnt ceux de ladite ville, louans Dieu de ce que personne d'entre eux n avoit esté blessé ni avoit receu aucun dom-
1 Ed. : char g a. - Ed. : entrèrent.
1562 mage. Et les papistes se retirèrent a leur camp bien fâchez et en grand crainte.
La nuict du x. jour venue, les ennemis papistes feirenl amener trois pièces d'artillerie, lesquelles, trois jours auparavant, ils avoyent faict desmonter et embarquer a Magguelonne, Isle de la mer ou de l'estangd'icelle, ou y a un fort, lequel souloitestrele chef de l'Evesehé et duquel ceux de la Religion s'estoyent saisis ; et la posèrent près d'un moulin a vent rompu, qui estoit en ladite Isle, et la braquèrent contre ledit fort du costé de la grande chappelle.
Or, ayant les sieurs de Crussol et Grilhe advertissement par un espion, le soir mesme,que au camp des ennemisy avoit débat entre les capitaines, car les uns estoyent d'oppinion de s'en aller, les autres de demeurer, mesmes qu'ils n'avoyent point de vivres, aussi qu'ils estoyent espouvantez de ce qui estoit advenu le jour auparavant, a scavoir de leurs gens qui avoyent este tuez a leur veue, ensemble qu'ils avoyent chargé ladicte artillerie, ne sceurent autre chose coniecturer lesdits Sieurs, sinon que les Papistes vouloyent lever leur camp pour s'en retourner d'où estoyent venus. Par quoy délibérèrent leur aller couper chemin, et, pour ce faire, qu'il estoit de besoing sur la diane aller assiéger le chasteau du Terrail, loing de Montpellier de trois carts de lieuë, appartenant a l'Evesque, et duquel l'ennemy s'estoit emparé, a cause qu'il est sur le grand chemin d'où venoyent les vivres a leur camp. El y avoient laisse le cappitaine Combas, avec cent hommes, un des plus malings et meschans de tout leur camp. Mais, estans en ce propos, lesdits de Beaudisné et Grilhe résolus et ayant faict apprester et accommoder ceux ausquels pour ce faire avoyent donné charge, du grand malin, avant la diane, les sentinelles tant des murailles de ladicte ville que du clochier du temple de Tables entendirent et virent comme l'artillerie susdite battoit ledit fort de Magguelonne, ce qui fut cause de faire changer l'entreprise que lesdits de Beaudisné et de Grilhe avoyent délibéré exécuter le soir devant.
Alors commandèrent faire sur la tour du temple du feu et de la fumée pour faire'signe a ceux qui estoyent dans le fort de Maguelone, afin de leur donner courage, car ils n'estoyent que 20 soldats là dedans, et estoit impossible a ceux de la Religion les secourir, d'aultanl qu'ils n'avoyent point de batteau pour passer l'eau, qui
1562 duroit un quart de lieue. Toutesfois ils s'asseuroyent que ceux qui estoyent dans ledit fort tiendroyent bon, ayans assez de munitions, avec ce que le lieu estoit fort pour soustenir la batterie qui s'y faisoit. Or ledit fort de Maguelonne fut battu depuis six heures du matin jusqu'à neuf et demie ; et tirèrent neuf volées de leurs trois pièces, qui sont 27 coups.
Le Capitaine qui estoit au susdit chasteau de Terrail, eut advertissement et de bon matin (car ils n'avoyent que trop d'espions dedans la ville) que ceux de ladite ville le vouloyent venir assiéger. Ce que sachant a la vérité, vuida de bonne heure avec ses soldats plus viste que le pas, et se retira au camp des papistes.
Or, pendant que l'on battoit Maguelonne, ceux de la Ville estoyent à adviser comme ils la pourroyent secourir. Et, comme ils estoyent en ceste délibération en leur Conseil, la sentinelle de la tour du temple de Tables leur vint dire qu'il y avoit deux heures que l'artillerie n'avoit tiré contre Maguelonne, mesme qu'il y avoit 7 voiles qui estoyent partis dudit Maguelonne et prenoyent leur chemin droit à Lattes, ou estoit le camp des Papistes. Par quoy ils ne sceurent que penser : assavoir si ceux de Maguelonne s'estoyent rendus, ou si l'ennemi les avoit délaissez, car ils ne pou\ oient croire (comme il n'estoit à croire) qu'ils y fussent entrez par force en si peu de temps. Par quoy délibérèrent (en attendant certaines nouvelles de ce que en estoit) de sortir de la ville et s'en aller camper au plus près du Camp des Papistes qu'ils pourroyent, ce qui fut fait.
Et sortirent environ les 11 heures du matin les dessusdites compagnies d'argolets, avec li compagnies d'infanterie, menans avec eux deux canons et 2 pièces de campagne et \ petits fauconneaux que ceux de la ville avoyent fait faire, portans le boulet gros comme une grosse pomme d'orenge ; et allèrent du costé de S. Martin de Prunet * vers le mas d'En Valat2. Estant la, toute la troupe fit alt'e. Cependant quelques argolets allèrent voltiger vers l'ennemi, a la portée d'une arquebuzade, dont leur fut tiré du camp des ennemis un coup de canon. Et, ce neantmoins, furent attendans et voltigeans plus de deux heures, sans que personne dudit camp sortist.
1 Ed. : de preuve.
- VA. : d'Eii nalal .
1502 Qui causa que ceux de la ville délibérèrent de camper, s'appro chans de l'ennemi et tirans à gauche dudit mas de En Valat1 où il y a une grande Olivete et force vignes et de grans chemins Laversans, qui leur servoyent de tranchées. Et assirent leur artillerie au bout de ladite Olivette, n'ayans autre lieu plus commode, d'autant que le pays est fort descouvert, et sont toutes terres labourables jusques au camp de l'ennemi, qui estoit fort à couvert d'arbres qui sont en une islc environnée de grans fossez, remplis de l'eau de la civière du Lez, comme dit est. Donc les Papistes, voyans leurs ennemis si près d'eux, leur tirèrent force canonnades, ne pensans point qu'ils se deussent là camper.
Or, pendant que ceux de la Religion asseoyent leur artillerie, les Sieurs de Ioyeuse et Fourquevaux 2 et plusieurs Capitaines, et, entre autres, un brigand Espaignol, nommé Messer Peyrot Louppia, lequel avoit tenu le bandol plus de 20 ans es frontières d'Espagne, et lequel Ioyeuse avoit appelle à son secours, iceluy Peyrot avoit amené avec luy 500 hommes des plus brigans de leur camp ; et, comme tous les susdits soupoient en une salle de la mettairie appelée Ensivade3, laquelle est au bord du fossé où estoit leur camp, lesquels, en soupant, faisant le partage du butin de la ville, la ni des biens que des femmes et tilles, entre autres y en eut un qui dit au sieur Ioyeuse qu'il luy pleust luy donner la maison d'un Chirurgien nommé M. M. H. pour le sauver (car ledit M. II. avoit fait beaucoup de services audit suppliant, et luy estoit encores serviteur), lequel luy respondit, en blasphémant Dieu, qu'il la feroit garder, et, s'il pouvoit tenir vif ledit M. II., qu'il le feroit passer par les picques. Et de fait commanda a trois soldats qui estoyent là presens qu'incontinent qu'ils seroyent entrez audit Montpellier, s'allassent saisir de ladite maison, de la femme et des enfans dudit M. H. et singulièrement de sa personne, s'ils pouvoyent l'avoir vif, et qu'il en feroyt faire chair en pastez.
Item, un autre gentilhomme, nommé N. Teinturier4, seigneur
1 Ed. : d'Ennalal .
- Ed. : Fourquenaux.
3 Ed. : Eusivade.
4 Ed. : teinturier.
1562 de Montmaur1, vray franc archier de Baignolet, demanda audit loyeuse la maison et boutique d'un marchant de draps de soye, nommé sire Iean Hebreard, luy disans ses paroles : « Monsieur, par le corps, etc., ie ne demande point de femmes ny de filles ; mais donnez moy la maison de Hebreard, pour avoir du velours à me faire des chausses, car les miennes sont deschirées ».
Tels et autres infâmes propos tenoit ceste meschante compagnie, lors que cependant ceux du camp de la Religion tirèrent un coup de canon qui rencontra la couverture de ladite métairie au droit du sommier, et à l'endroit où estoit la table mise des dessusdils, qui leur fit tumber des tuilles, bois et poudre en telle abondance sur leur viande qu'elle fut espicée de telle sorte qu'ils n'en voulurent plus manger, et leur fit bien changer de propos, pensans estre morts. Alors le susdit Louppia dit audit loyeuse en son langage : « loyeuse, myre las claves que te porte Montpellier ». voulant dire que c'cstoit coups de canon. Ledit loyeuse avoit dit audit Louppia que ceux de Montpellier luy devoyent apporter les ciels.
Tout ce iour se passa en tirant canonnades d'un camp a l'autre, et, entre autres, du camp des Papistes fut tiré un coup de colevrine contre les tranchées où estoit l'artillerie de ceuv de la ville, où estoyent les Sieurs Beaudisné et de Grilhe, avec autres capitaines et soldats, dont la balle toucha presque au chappeau dudit Sieur Beaudisné.
Le 12 dudit moys, on sceust de vray que l'ennemy avoit quitté le chasteau de Terrail, dont en fut crié de par le Roy que un - chascun ayant bestail de charroy eust à aller quérir du bled qui estoit demeuré en ce lieu, tant des rentiers comme de celuy que l'ennemi y avoit fait charier, pensant le faire transporter3, ce qui fut l'ait.
Cependant les deux Camps tout ce iour là ne feirent que canonner l'un contre l'autre. Ceux de la Religion alloyent escarmoucher jusques aux pieds des toussez où estoit le camp des Papistes, duquel ne sortoit personne.
Ne faut obmettre icy la diligence des femmes de Montpellier, lesquelles de tous estais, tant artisans, marchandes, bourgeoises et
1 Ed. : Montmaus.
2 Ed. : et.
3 Ed. : transporté.
1562 damoiselles, alloyent à leur camp, portans pain, vins et eau fresche, tant à leurs maris que aux soldats, estans par trouppes, délibérées et asseurées sur les promesses de Dieu, qui garde et conserve ses enfans (du nombre desquels elles se asseuroyent estre), que, si elles eussent trouvé les ennemis, avec leur courage, par les chemins, les eussent combattu à coups de pierres, et se fussent plustost laissées tuer que de se rendre.
Le iiJ dudit mois, environ les trois heures après midi, vint a la maison de la ville un gentilhomme de la part de Monsieur le Baron des Adrets, lequel avoit laissé ledit Baron a une ville distante de Montpelier de quatre lieues. Lequel advertit les Consuls et ceux qui commandoyent en ladite Ville que ledit Baron leur mandoit qu'il trouvast dans deux ou trois heures 1500 chemises prestes, sans en faire bruit, ce que fut trouvé de ceux de la Ville fort estrange, entendant bien que ledit Baron vouloit donner une camisade, d'autant qu'il ne cognoissoit le lieu où estoit campé l'ennemy ; mesme que l'on ne pourroit avoir si soudain tel nombre de chemises que cela ne fust divulgué par tout, et que l'ennemy aussi n'en fust adverly dans une heure (car il n*y avoit faute d'espions dedans la Ville, comme dit est), ce que fust remontré audit gentilhomme. Lequel respondit qu'on le laissast faire et qu'il avoit prins six Papistes qui venoyent du Camp, par lesquels il avoit sceu la disposition du lieu où estoit le camp, d'avantage comme ils avoyent enterré la plus part de leur artillerie, ayans entendu la venue dudit Baron, deliberans de s'enfuir. A quoy ceux de la ville n'adjousterent grand foy ; loutesfois en advertirent les Sieurs de Beaudisné et de (irilhe, qui estoyent au Camp. Cependant recouvrèrent des habitans huit cent chemises en moins de deux heures.
Sur le soir dudit iour, environ les huit heures, arriva ledit Baron, accompagné de 800 Argolets, et n'entra en la ville ; ains alla trouver les Sieurs de Beaudisné et Grilhe au Camp, et envoya sa Compagnie à la Ville. Et demeura ledit Baron celle nuict-là au camp, et recogneut cecy de l'ennemy, du costé de la rivière qui est vers la ville, puis visita celuy de ceux de la Beligion.
Il faut noter que ledit Baron estoit venu avec ses gens, en deux iours, du Pont S. Esprit, distant de dix huicf grandes lieues de Montpelier.
Le lendemain, qui estoit le lundi, ledit Baron se vins! rafraîchir dedans la Ville, environ les cinq heures du malin. Apres disner, il feil sortir toute la Cavallerie qu'il avoit amenée, ayant chacun une chemise endossée, (chose qui fit cognoistre que en son cerveau y avoii de la quinte, de vouloir donner une camisade en plein iour), avec quelque peu d'infanterie de ceux de la ville, qui estoyent demeurez, sans aller au camp, pour la garde de ladite Ville. Et se lit conduire de l'autre part de la rivière pour aller recognoistre l'ennemy d'icelle pari, laquelle il n'avoit sceu recognoistre le soir précèdent, à cause qu'il n'y avoit lieu là où on eust peu passer la rivière, et fut conduit par Anthoine Verchant *, Lieutenant de la Compagnie de Monsieur de Sainct Ravy-, dudit Montpelier, et par le Capitaine Mujolan3, lesquels le menèrent passer la rivière du Lez au lieu appelle le Pont Trincat, et prindrent leur chemin a Soulieche et au Mas de Fangose. De là descendirent vers l'estang, tournoyant par ce moyen le camp de l'ennemy, l'assiéte duquel ils pouvoyent aysement voir, d'autant qu'ils estoyent haut, et ledit Camp en plaine, guerre '• loin de luy.
Estans dessendus vers ledit estang, trouvèrent en la prairie iôingnant ieeluy 100. moutons des pourvoyeurs du camp des Papistes, lesquels ils faisoyenl paistre. Et tuèrent une partie de ceux qui les gardoyent ; les autres, se plongeans jusques aux oreilles dans ledit estang, se noyèrent. Les moutons furent emmenez en la ville.
Ledit Baron, avec toute la trouppe, alla droit au camp des Papistes, et, en recognoissanl ledit camp, donna jusques au moulin du village de Latles. qui est tout contre les murailles, séparé seulement de la rivière a trente pas du Chasteau, duquel ils s'estoyent saisis le premier iour qu'ils vindrent camper là; auquel, le iour de devant, ceux de la Ville avoyent mis douze soldats, lesquels, n'ayant vivres ni autres munitions, s'estoyent rendus, après avoir enduré trente coups de canon. Et, combien que les Papistes eussent receu lesdits soldats avec condition qu'ils sortiroyent vie et bagues sauves,
1 Ed. : Verchaut.
2 Ed. : Sainct Raux.
3 Ed. : Mugerlan.
'' Ed. : plehir guerre.
1562 ce nonobstant, s'estans rendus, furent mis au fil de l'espée. Or ceux dudit Cliasteau tirèrent plus d'une heure coups de harquebouzades et canonnades, de leur Camp, contre nos gens qui avoyent gaigné ledit moulin et estoyent entrez dans le village. D'entre lesquels il y eut un soldat, nommé Antoine Valon l, masson de Montpellier, qui monta sur la trenchée de l'ennemy, là où il demeura quelque temps ; de sorte que, s'il eust esté suyvy, tous les Papistes eussent esté defl'aits, tant estoyent effrayez. Mais ledit soldat, se voyant presque seul, se retira. A ceste fois n'y eust que quatre soldatz blessez. Et ceux de la Religion demeurèrent là jusques à la nuict, et après se retirèrent dans la Ville, entre buict et neuf beures du soir.
Le 15. iour, fut délibéré qu'on feroit un pont de bois sur la roubine de Lattes, qui est un bras de la rivière du Lez qui s'en va desgorger dedans festang, et par lequel les batteaux viennent de la mer audit Lattes, et par lequel les vivres venoyent au Camp des Papistes, tant de Provence que du costé de Narbonne ; et que, ledit pont fait, on mettroit le siège en trois endroits contre les Papistes : c'est assavoir que le Camp de ceux de la religion jà campé se diviseroit en deux, dont l'une partie seroit conduitte par le Capitaine Bouillargues, et iroit en bas vers ladite Roubine, où se feroit ledit pont, passant à gué l'autre bras de la rivière, qui estoit entre ladite Roubine et ledit Camp, avec une pièce de campagne ; et que le Baron des Adrets iroit de l'autre costé de la rivière, où il avoit le jour précèdent recogneu ledit Camp, avec une autre pièce de campaigne et quatre autres de celles qu'on avoit fondues à Montpelier, avec quelques compaignies d'infanterie que l'on luy bailleroit, ensemble les compaignies qu'il avoit amenées ; et le reste du camp demeureroit où il estoit campé. Par ainsi le passage tant des vivres que du secours et espérance d'escbapper estoit osté aux papistes. Et tous les trois camps de ceux de la Religion se pouvoyent secourir l'un l'autre au besoing. Ce que fut fait, car, de bon matin du 15, le pool fut fait et les susdits camps assis ; et tout le iour fut si bien assailly le camp des Papistes qu'ils estoyent hors d'espoir de se pouvoir sauver. Bouillargues-, les battant, tirant droit au port, fai-
1 Ed. : Valou.
- Ed. : BouillcKjues.
1562 soit que nul batteau pomoit arriver ne demeurer en seureté audit port. De l'autre costé, le Baron des Adrets, du premier coup qu'il feit tirer de la pièce de campaigne qu'il avoit, alla si à point contre le moulin qui leur mouloit le bled, estant contre les murailles, qu'il perça la muraille dudit moulin et rompit les roues, de sorte qu'il leur demeura inutile. Et vindrent en tel estât qu'ils demeurèrent en armes toute la nuict, estans desliberez sur la diane de leur donner une alarme et eschapper qui pourroit, leur artillerie enterrée.
Il advint que quelque mouche piqua ledit Baron des Adrets, lequel, environ la minuict, manda à Bouillargues qu'il se retiras!, el qu'il luy estoyent venues nouvelles de Lyon, qu'il faut qu'en toute diligence il s'en aille. Et de faict, en ce mesme instant, fait trousser bagage et se retire à Montpelier ; et ledit Bouillargues se va remettre au camp de ceux de Montpelier. Ledit Baron demeura tout le jour 16. dudit mois dedans la Ville, où il contraignit les habitans de payer la gendarmerie qu'il avoit amenée, laquelle n'avoit receu argent avoit trois mois. Ce qui fut fait, car il remonstroit avec menaces comment il estoit venu à grands frais et à la requeste de ceux de ladite ville. Lesquels, craignans un saccagement de leur ville, payèrent audit Baron des Adrets, pour sadite gendarmerie, la somme de quinze mille livres. Et, pour ce faire, feirent soudain un emprunt gênerai sur tous les habitans. Laquelle somme de quinze mille livres receuë, ledit Baron s'en alla la part d'où il estoit venu, qui fut une grande ioye aux Papistes de se voir délivrez d'un si grand péril auquel ils s'estoyent trouvez le jour et la nuict précédente. Et le camp de ceux de Montpellier demeura là où il estoit auparavant campé.
Le 17. ceux de ladite Religion eurent nouvelle comment les Sieurs de Sommerive et de Suze estoyent après pour faire faire un Pont à la branche du Rosne que se divise à la ville de Arles et du costé de Fourques, séparant la Provence d'avec le Languedoc, et là passer leur Camp pour se venir ioindre avec celuy dudit Sieur de Ioyeuse, qui estoit audit Lattes devant Montpellier, pour, en après, avec quatre mil hommes qui se devoyent venir ioindre audit lieu, lesquels le Grand prieur d'Auvergne amenoit du costé de la Montaigne vers les Seveines, pour venir délivrer ledit de Ioyeuse du lieu où il estoit enfermé et après assiéger la ville de plus près.
1562 Qui fut cause que, le 18. jour, ledit camp de ceux de la Religion se relira dedans la Ville, entre trois et quatre heures.
Le 19. fui advisé par le Conseil que les Capitaines Grilhe, de Bar en Provence, le cappitaine Bouillargues et autres, jusques au nombre de six compagnies d'Argolets et trois compagnies d'infanterie, iroyent a Nisines pour entendre le chemin que vouloyent tenir les Provençaux Papistes, conduits par les susdits Sommerive et de Suze; le reste de leurdit1 camp demeureroit dans Montpelier avec ledit Sieur de Beaudisné, ce que fut fait.
Et partirent les susdits de Grilhe et de Bar le 20. iour, à la diane, prenans leur chemin droit à Nisme, où arrivèrent le 20. De quoy estans advertis les Papistes, eurent opinion, mesme le bruit courut par tout leur camp, que les Sieurs de Beaudisné et Grilhe avoyent laissé la Ville et emportoyent grande somme de deniers.
Ledit iour sortirent quelques Compaignies d'Argolets et de Ilarquebouziers delà Ville, et allèrent vers Latles, au lieu appelle Gramenet, lieu bien près du camp des Papistes. Lesquels estans descouverts par l'ennemy, leur cavalerie sortit toute en bataille, faisant deux rangs à esles à 500. harquebouziers de leur infanterie. Et y eut une escarmouche qui dura près d'une heure, dont furent tuez des Papistes douze et de ceux de la Religion un. Entre autres choses, le capitaine Herbaut (lequel estoit de la Religion) osta la lance à un Papiste, et d'icelle luy tua son cheval, et, le voulant mener prisonnier, fut secouru des siens. Le susdit fut recognu estre un des fils du Baron de Caslelnau près Pesenas, lequel, du temps que l'on faisoit les assemblées secrettes audit Pesenas, gardoil la porte2.
Et, entre le pillage [qui suivit la bataille de Saint-Gilles] furent pris les coffres du Sieur de Suze et Sommerive, dedans lesquels furent trouvées plusieurs Lettres de conspiration contre ceux de la Religion, entre autres unes de Fourquevaux :i au Seigneur de Sommerive, dont la teneur s'ensuit :
1 Ed. : leitrsdits.
2 Ici se place le récit de la bataille de Saint-GilU :; Ed. : Fourquenaux.
1562 Monsieur,
Suyvant ce que m'avez accordé, ie suis venu à Montpelier, et, en vous attendant, me suis campé au lieu de Lattes, assez près de la ville ; et, pensant assiéger les Huguenots, me suis trouvé deceu, car ils m'ont tellement assiégé que ne puis bouger un pas que ne soye frotté. Mesmes, ces iours passez, cuydant estre du tout perdu, fus contraint d'enterrer mon artillerie, ayant délibéré sur la minuit donner une fausse alarme et me sauver avec ma Cavalerie au mieux que i'eusse peu. Par quoy vous prie au plus tost qu'il vous sera possible vous en venir avec le plus de forces que vous pourrez amener ; vousasseurant, si ne me secourez bien tost, que ie recevray la plus grand' honte que iamais povre gentilhomme receut, outre le dangier où nous sommes. Vous asseurant que ne fus oncques en telle destresse.
Qui sera l'endroit, Monsieur, auquel vous prieray de rechef me vouloir secourir en ceste mienne grande et urgente nécessité d'aussi bon cœur que ie me recommande à vostre bonne grâce.
De Lattes en mon Camp, ce 14. jour du mois de Septembre 1562.
Vostre entier Amy,
De Fourquevaux1.
Cependant que ce que dit est se faisoit audit S. Gilles, le Sieur de Beaudisné, lequel estoit demeuré audit Montpellier avec le reste des gens de guerre, faisoit tous les iours travailler aux réparations de la Ville, espérant que, si l'ennemy se renforçoit et s'approcliast plus près de la Ville, de la bien défendre.
Le 27. ceux du Camp de Lattes vindrent à un moulin nommé le Moulin de l'Evesque, distant des murs de Montpellier de six à sept cens pas, où ceux dudit Montpellier alloyent meudre leur bled ; et là ils avoyent mis 20. llarquebouziers dans une tour. Ils avoyent délibéré rompre ledit moulin, ce qui advint autrement, car ils en furent si bien chassez que oncques depuis n'y retournèrent. Mais le susdit Peyrot Louppia, Capitaine des Bandouliers susdits, y fut tué d'un coup de mousquet, qui le print à l'oeil droit et sortit par derrière l'aureille gauche. De la mort duquel tout le camp des Papistes
1 Ed. : De Fourquenaux.
1562 fut en grande fascherie et dueil, et le firent enterrer en grande solennité au temple de Lattes, à leur mode papale.
Le mardy 28. dudil mois, le Sieur de Beaudisné receut nouvelle de la deffaite des Papistes à S. Gilles par un soldat que le Sieur de Grilhe luy envoya, et qu'il s'acheminoit pour retourner à Montpellier. De quoy grâces turent rendues, au Temple de Tables, au Seigneur d'avoir obtenu une telle victoire contre ses ennemis, estant véritablement oeuvre de luy et non des hommes.
Le mercredy 29. jour fut fait un cri que, la nuict close, on eust à faire des feux au haut des tours des maisons (il faut noter que Montpellier est tout basti de pierre et la plus part des maisons ont au dessus des plattes formes où l'on se promeine), ce qui fut fait, et ce pour deux raisons, dont l'une à celle fin que l'ennemi, qui voyoit le feu de son camp, pensast que le capitaine Grilhe rentroit dedans la Ville, lequel devoit venir le lendemain ; l'autre, afin que ledit ennemi sceust que l'on se resiouissoit à la ville de la victoire que Dieu leur avoit donnée. Or furent faits une infinité de feux au haut des maisons, environ les neuf heures du soir, de sorte que ceux qui estoyent dehors, rapportèrent que on eust dit que le feu estoit par toute la ville. En mesme heure, toute l'artillerie delà ville fut tirée,
Le lendemain ieudy, qui estoit le dernier iour du mois de Septembre, le Capitaine Grilhe, revenant de Sainct Gilles à Montpellier, sans adverlir le Sieur de Beaudisné de son arrivée, comme il luy avoit envoyé dire qu'il luy feroit entendre, à celle fin qu'il se tinst presl pour le secourir, si l'ennemi le venoit trouver au chemin ; or, partant ledit Grilhe de Lunel, l'ennemi en fut adverti, lequel partit de son camp, y laissant bien peu de gens, et print le chemin de Malguie1, petite ville près Montpellier, laquelle s'est bien defl'endue de toutes les incursions, lesquelles luy ont esté faites durant ces dernières guerres. Donc ceux de Montpelier, leur voyant prendre ce chemin, ne pensoyent rien moins qu'ils allassent droit audit Malguie, car ils n'attendoyent que Grilhe vinst sans qu'ils fussent advertis de sa venue.
Mais, quand l'ennemi fut hors de la veuë de ceux de Montpellier, cl à couvert d'un bois qui est à une métairie appellée le Bousquet,
1 Melgueil, aujourd'hui Mauguio (Hérault).
1562 il laisse le chemin dudit Malguie (et print droit au grand chemin de Lunel, passant par Montauberon) *, et fut derechef aperceu de ceux de la Ville, lesquels incontinent descouvrirent son entreprinse, se doutans bien de ce qui advint. Donc soudain sortirent en armes, allans le droit chemin de Lunel. Et, estans passez le pont de Chasteauneuf, trouvèrent que le Capitaine Grilhe estoit en route 2, car les Papistes l'estoyent venu rencontrer au lieu dit les Arenasses 3, qui est un chemin plein de sable. Et, l'ayant trouvé en désordre, l'avoyent * chargé, de sorte que, si ceu\ de la Ville ne fussent venus, il y eust eu grand' boucherie de ceux de la Religion. Mais les Papistes, voyans venir tant de gens et en si grande diligence vers eux, se retirèrent de là.
Le Sieur de Beaudisné estant arrivé au susdit pont, et ayant passé un chemin bien estroit et autres qu'il falloit passer avant que trouver le lieu où l'ennemy estoit, trouva, au bout du chemin, un gentilhomme Papiste, Sieur de Bizanet près Narbonne, bien armé et monté, avec un grand rondache, qui crioit : « Les Adrets ! où est les Adrets? » Et le Sieur de Beaudisné, lui respondant : « Le voici! le voici ! » lui tira la pistolade si à point qu'il n'y eust corps de cuirasses qui ne fust percé et le corps navré. Dont ledit Bizanet. en se retirant, crioit si fort qu'il estonnoit tous ceux qu'il rencontroit.
Les Papistes, voyans que ceux de la ville estoyent tous frais et leur donnoyent à dos, se retirèrent subittement le long de la rivière. Mais ceux de la Ville, craignans qu'ils ne vousissent passer un gué qui estoit près de là où estoit le dit ennemi, pour après leur donner sur la queue ou bien s'acheminer vers la ville, gaignérent vistement ledit gué, et là firent alte, attendans pour voir que voudroit faire l'ennemi. Lequel reprint le haut des vignes, et s'en retourna à son camp. Mais, en passant près du moulin susdit, ceux qui estoyent là en tuèrent plus de 20. Ladite route fut le dernier jour du mois susdit, environ trois ou quatre heures après midy.
1 Ed. : Motauberon.
- Par cette expression, il faut entendre celle d'aujourd'hui : e,t déroute, et non : en chemin .
3 Ed. : Les Renases.
4 Ed. : l'avoit.
Soc. Arch. de Montpellier.
1502 Le vendredy suyvant, premier jour d'Octobre, de grand matin, furent recogneus les morts, et en fut trouvé 257, tant d'un costé que d'autre. Entre lesquels fut trouvé le Sieur de Merle, homme de bien et vaillant. Le susdit Bizanet fut emporté à leur camp, et du camp à Narbonne, sus une charrette, où tost après mourut.
Le Samedi 2. iour d'Octobre, le capitaine Grilhe parlamenta avec l'evesque d'Alet i, lequel estoit venu avec le Sieur de Ioyeuse au camp.
Le Dimanche 3. iour, ledit Ioyeuse partit pour s'en retourner, avec son camp, ayant un pié de nez.
Ce iour allèrent à Florensac, qui appartient au Sieur de Crussol, duc d'Uzes2, où les soldats se mutinèrent contre ledit Ioyeuse et le pensèrent tuer, pour ce qu'ils n'avoyent esté payez, et que le pillage de Montpellier leur avoit esté promis : qui fut cause que ledit Ioyeuse leur permit de saccager ledit Florensac3, ce qu'ils firent. Puis se retirèrent à Ville neufve la Cremade.
De là, quelques jours après, allèrent assiéger la Ville d'Agde, laquelle estoit gardée par le Capitaine Sengla, qui avoit une Compaignie de ceux de Montpellier, etc.
Par ce petit discours, nous pouvons facilement cognoistre de quelles forces le Seigneur arme les siens, avec asseurance que iamais ne les délaissera, moyennant qu'ils cheminent droit devant luy ; au contraire, comment il fait trebuscher ceux qui n'ont espérance qu'en la force de leurs mains.
1 Ed. : Dalei.
2 Ed. : Euzes.
3 Ed. : Florence.
HISTOIRE DE LEUROPE
par JACQUES de MONTAIGNE
NOTICE
L'ouvrage a été utilisé par les Bénédictins de Languedoc et par Léon Ménard,maison savait fort peu sur l'œuvre et l'auteur. — Biographie de celui-ci ; son rôle personnel et intéressé dans la Réforme; sa carrière. — L'œuvre : ce qui en a été dit par ceux qui la virent ; ce qu'il en est resté; description des volumes retrouvés et à retrouver ; « extraits » qui en sont donnés ici ; jugement général.
Parmi les sources manuscrites qu'ont employées les historiens du Languedoc au XVIIIe siècle, ils n'ont pas manqué de faire état d'un ouvrage composé, dans le dernier quart du XVIe siècle, par Jacques de Montaigne, président à la Cour des Aides de Montpellier. Cet ouvrage, auquel les Bénédictins appliquèrent le nom d'Histoire de V Europe, est assez fréquemment cité par eux, et l'on voit qu'il leur a souvent fourni des versions d'événements un peu différentes des autres chroniques. Mais, peut-être parce que nous sommes aujourd'hui privés d'un travail si intéressant, la nuit s'est faite sur l'œuvre et l'auteur. De celui-ci donc on avait tout dit. en répétant sans varier que, né au Puy en Velay, Jacques de Montaigne fut avocat-général en 1555 et président en 1576 à la Cour des
Aides de Montpellier, garde-sceau en même temps à cette Cour, c'est-à-dire juste ce que contenait une courte note anonyme dont il va être question.
On verra ce que des investigations poursuivies permettent d'ajouter ici à ces trop insuffisantes redites i.
La dernière vanité de l'homme, a-t-on dit, est son ëpitaphe. Si les prescriptions testamentaires de « messire Jacques de Montaigne, conseiller dLi Roy, gênerai, président en la Court des Aydes de Montpellier et garde des sceaux en icelle », par lui dictées, le 2 juin 1595, au notaire Jean Rodil, de Montpellier, 2 furent exécutées intégralement, ce devait être une énumération impressionnante que celle des « tiltres d'honneur desquelz cinq roys de France, ses maistres, l'avoient honoré », et hien propre à ((inciter ses enfans, nepveuz et autres successeurs a suivre le chemin de vertu par lequel il est parvenu a ses grandz estatz ». Cette énumération, je suis à même de la faire à sa place ; je crains, toutefois, d'avoir sur son ((chemin de vertu» à signaler quelques sentiers de traverse. Certes, on sait que, en des temps aussi troubles que ceux où vécut le personnage, l'esprit peut errer et la bonne foi être surprise, que la passion du moment explique, si elle ne les justifie pas, bien des actes. Mais, quand un homme se montre habile et souple, j'allais presque dire impudent aussi, à ce degré de constamment et quand même faire servir gens et choses à son profit personnel, il est bien permis de contrôler ses dires sur ses actes.
La famille Montaigne était originaire du Velay. En 1557
1 On ne trouve pas autre chose, — si ce n'est la désignation, d'après le Catalogue de la Bibliothèque Nationale, de deux volumes de Jacques de Montaigne, — dans le répertoire de M. Henri Hauser (Les sources de l'histoire de France, XVIe siècle, t. III, p. 65, n° 1473). De même la notice sur l'œuvre de Jean Philippi (Op. cit., p. 94, n° 1523), dont l'attribution est contestée, n'apporte absolument rien de neuf.
- Voir Documents, au 2 juin 1595.
on trouve à Brioude un praticien de ce nom1. Mais le père de Jacques était « maistre Guillaume Montaigne.... du Puy, homme riche et oppulant », lequel fut commis par l'évéque du lieu, pour lever en son diocèse les deniers des décimes mises en 1536 et 1537 sur le clergé. Or, « jacoit que eust entiennement2 prélevé tous lesd. deniers a quoy ce montent lesd. décimes, en l'an vc quarante, randant son compte en la Chambre de Comptes a Paris, seroit demeuré redevable de la somme de deux mil quatre cens tant de livres ». C'est pourquoi l'évéque, François de Sarcus, soutenu par le receveurgénéral des finances à Paris, Jacques Marcel, obtint la saisie des biens de l'officier infidèle et son emprisonnement à Lyon , où il s'était réfugié. Guillaume Montaigne trouva néanmoins le moyen de s'évader sans payer, puis mourut, ayant fait son héritier Jacques, issu d'un premier lit 3. C'est donc à lui désormais que l'Evêque du Puy allait avoir affaire. D'abord procureur du Roi au bailliage de Velay4, Jacques Montaigne se jugea-t-il, par de tels événements, disqualifié dans son pays? On peut le supposer, en le voyant s'expatrier. Avec ses juridictions nombreuses, la ville de Montpellier l'attira et, par la nature des attributions, sa Cour des Aides devait fixer le choix de ce plaideur obstiné. Docteur es droits 5, beau parleur et narrateur verbeux 6, il débuta comme avocat pour les particuliers, se montra plein de « scavoir et souflisance » et ne tarda pas à être remarqué 7. Les Consuls de 1555
1 « M'' Jehan Montaigne, praticien, demourant a Brioude. » (Arch. Nat., X1A, 1586, f°283, 2 oftobre 1557).
2 Faudrait-il : entièrement ?
3 Arch. dép. de l'Hérault, B, Cour des Aides de Montpellier, reg. de renvois, évocations et offices de 1554 à 1558 : lettres attributives de juridiction du 8 novembre 1555. — Ibicl. : enregistrement, le 22 septembre 1557, d'arrêt de la Cour des Aides de Paris en date du 3 juin précédent.
4 Minutes de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1579-1581, f° 148, acte du 7 mai 1579.
' Minutes de Chaugier, étude Blain, reg. de 1574, f° 36, acte du 25 mai
6 On verra plus loin l'opinion des Bénédictins sur son ouvrage.
7 Voir p. 294, note 2.
le firent leur assesseur4. La même année, il acquit la charge d'avocat-général du Roi à la Cour des Aides, et on l'y reçut sans examen2. Il trouva, enfin, le moyen de faire élever ses gages de 500 livres, pour les égaler à ceux de son confrère à Paris, en faisant valoir qu'il était seul, quoique en ressort plus petit, et qu'on l'obligeait à renoncer à la clientèle 3. Ainsi pourvu, il se jugea en excellente situation pour faire face aux réclamations très justes del'évèque, ses vicaires, procureurs et officiers, des doyens, des chanoines, du Chapitre et du clergé du Puy.
Même il prit l'offensive. Non seulement, disait-il. la dette paternelle était annulée par le don fait à la Reine douairière d'Ecosse du reste des décimes non levées dans le ressort du Parlement de Toulouse de 1516 à 1551 et par une transaction qu'il alléguait avoir conclue avec elle; mais il prétendait revenir sur l'adjudication des biens de Guillaume Montaigne. 11 tira donc l'affaire devant là Cour des Aides de Montpellier. Par trois fois4 il fallut interdire à celle-ci d'en connaître, car,
1 Arch. mun. de Montpellier, CC, commandements de 1556, f° 6 v°, acte du 28 avril 1556.
2 « La Court au bureau, en procédant a la réception de Mc Jacques Montaigne de l'office d'avocat du Roy en icelle, actendu qu'il a esté receu longtemps y a au nombre des advocatz de lad. Court, ou a fait plusieurs plaidoiez et par iceulx y monstre et mis en evidance son scavoir et souffisance, a ordonné et ordonne que led. Montaigne sera receu aud. office d'avocat du Roy, et a ses fins prestera le serment en tel cas requis, auquel, pour les causes susd. et autres la mouvans, lad. Court a remis et remect l'examen acoustumé fere desd. a la réception desd. estatz et office, et sans conséquence des autres qui se presenteroient a l'avenir pour estre receuz es offices et advocatz en icelle. — Fait au bureau le xix jour de jullui l';m mil vc lv. — Chiefdebien, trésorier de France et gênerai des finances. — De Combes. — Ricardi. — De Salla. — Grilhe. — Mathey. — De Saint Ravy. — De Lauselergue. — De Cler. » (Arch. dép. de l'Hérault, I!, Cour des Aides : provisions, renvois et évocations, registre de 1553 à 1566).
On voit un peu plus loin que, le 2 août, Montaigne agissait comme avocat-général.
:: \icli. dép. de l'Hérault, B, Coin- des Aides: renvois, évocations et offices de 1554-1558 : lettres-patentes du 16 février 1555 (a. st.).
'' Tbid. : lettres attributives du 8 novembre 1555 ; lettres de ne litepen-
HISTOIRE DE l"eUROPE 295
sous une autre forme, il poursuivait ses revendications à la Cour du Petit-Scel de Montpellier et de là au Présidial de cette ville, où par ses accointances il obtint délais sur délais pendant plus d'un an, même le procès étant déjà soumis à diverses reprises au Procureur pour être vidé, « des mains duquel chesque foys led. Montaigne par requeste treuve moyen le tirer et empescher le jugement»1. Enfin il porta le différend au Grand Conseil, et prit ses témoins jusque dans la Cour du Roi2. Cet homme retors succomba cependant, puisque luimême convient avoir perdu tous ses biens auPuy3. Il est vrai qu'il s'entendra à en dissimuler les causes et à renverser les rôles, et c'est pourquoi j'ai dû, d'après les documents officiels, développer un peu plus cette affaire dont les incidents furent nombreux 4.
La Réforme, de longue main préparée à Montpellier, commençait à s'y manifester ouvertement. L'avocat-général en devint un militant. Quelles influences l'y poussèrent? il est aisé de le deviner. D'une part, la Cour des Aides constituait un milieu gagné par les idées nouvelles; de l'autre, Jacques Montaigne avait pénétré, par son mariage, dans une famille non moins signalée pour leur être favorable. Cécile de Senglar était fille de Nicolas et de Jeanne Amalric, elle-même une Danclrea, remariée à Jean Bastier 5. Aux Amalric appartenaient le capitaine Page et le fameux capitaine Senglar ; un
dente du 11 février 1556 (a. st.) ; lettres prohibitives du 31 août 1557. i Arch. dép. de l'Hérault, B, 13 : sentence, le 26 février 1557 (a. st.), du Présidial de Montpellier.
2 Ibid.
3 Voir p. 297.
4 J'en citerai seulement un, qui est typique. Fatigués de tant, de poursuites, l'évêque et le clergé du Puy avaient transigé avec Montaigne en lui donnant 200 livres, à condition d'être par lui mis à couvert de toutes difficultés ultérieures. Mais, l'argent versé, Montaigne s'effaça et les procès reprirent.
5 Minutes de Nicolas Talard, not. du Clergé, aux Archives de l'Hérault, G, reg. 16, f° 7 et reg. 18, f° 307 v° ; minutes de Richard, étude Cornier, reg. de 1571, f° 237 v° ; minutes d'Antoine Comte, étude Cornier, reg. de 1598-1599, f° 198 v°.
Bastier, chanoine, abjurera ; les Dandrea restent suspects. Quant à l' avocat-général, son rôle n'est point douteux.
En 1560 on le voit soutenir l'élection de ce François de Chaume, seigneur de Poussant qui détermina les premières manifestations publiques du protestantisme. La même année, il accepte d'aller à la Cour faire, sur l'état delà ville, - un rapport verbal appuyé de mémoires, et il contrebalance ainsi l'influence de l'Evêque agissant auprès du cardinal de Lorraine3. Au cours de cette ambassade il fut arrêté, et, bien que je ne puisse avec certitude en dire le motif, j'incline a penser que ce fut sur les conseils de Villars*. Mais on ne pouvait ignorer à Montpellier que Montaigne avait des comptes a démêler avec la justice. La nouvelle de son arrestation mit donc en perplexité le Conseil des Vingt-quatre, lequel décida ceci le 28 novembre : envoyé pour les affaires de la Ville, l'avocat-général sera secouru aux frais de cette dernière, si toutefois il n'a pointexcédé son mandat; mais, au cas où l'événement aurait une autre cause, on ne s'en mêlerait point, et il devrait « s'en purger, comme il est tenu, pour sa descharge et honneur »6. Le crédit fait à l'honorabilité du personnage était donc limité.
Pour ce motif vraisemblablement, lorsqu'il s'agit l'année suivante d'envoyer une autre ambassade à la Cour, afin de disculper les Montpelliérains de la prise violente de la Cathédrale, Montaigne ne rallia que la minorité, et dut son choix au refus de Charles de Barges, juge-criminel g. H n'était pas encore payé, dit-il, des frais de sa première mission. La Ville acquitta ce qu'il réclamait, mais lui adjoignit un compagnon7.
1 Délib. du Conseil de Ville du 13 mars 15.")!) (a. st.
2 Délib. du Conseil de Ville du 24 septembre 1560.
:1 Voir : Les origines et l'établissement du Protestantisme chap V § 11.
4 Dès le 22 octobre 1560 Villars recommandait à Montmorency de se saisir de deux émissaires des protestants pour les interroger (Bibl. Nat. fr. 3158, f" 99). 11 a pu en suggérer autant pour Montaigne.
5 Délib. du Conseil de Ville de ce jour.
,; Délib. du Conseil de Ville du 21 octobre 1561.
7 Délib. du Conseil de Ville des 20 octobre et 2 novembre 1561.
La promesse d'envoyer le comte de Grussol, favorable aux réformés, fut le résultat de l'ambassade, dont Montaigne rendit compte i plus tôt que des deniers reçus2.
Le Conseil politique de l'Eglise réformée, créé le 20 décembre 1561, compta parmi ses quatorze membres l'avocat-général3. Ce Conseil est responsable des événements qui remplirent les années 1562 et 1563, spécialement de la destruction de tous les établissements religieux des faubourgs. Un des plus vastes et des plus richement dotés était celui des FF. Prêcheurs, vulgairement dits Jacobins, situé derrière la promenade actuelle du Peyrou. L'hérésie l'avait particulièrement gagné par l'un de ses prieurs, Caperon ; elle l'avait couvert d'impopularité comme résidence de l'inquisiteur de la foi ; elle l'avait enfin, par la persécution violente, privé de son supérieur orthodoxe, Fr. Jean Pouzaire. Aussi, tandis que les autres religieux mendiants s'étaient enfuis, plusieurs Dominicains, saufs par leur abjuration, étaient restés dans la ville. Ami par état de la légalité, l'avocat-général qui, maintenant, se faisait appeler: «noble homme Jacques de Montaigne » '\ dirigea ses convoitises de ce côté, et ourdit un plan de campagne très savant.
A peine Joyeuse, découragé par la défaite, à Saint-Gilles, des Provençaux, ses alliés, eut-il levé le siège de Montpellier, au début d'octobre 1562, Montaigne s'adressa aux capitaines victorieux, Crussol et de Grille, «tenans le lieu de lieutenans du Roy en ce pais de Languedoc, pour le tenir en l'obéissance du Roy et pourchasser la délivrance de Sa Magesté, de la Royne, sa mère, et de messeigneurs ses frères». Il en obtint, le 12 de ce mois, la jouissance de l'enclos du monastère et des autres terres en dépendant. Un simple acte de justice, au surplus, selon lui, car il avait «perdu tous et chacuns ses biens qu'il avoit en la ville du Puy, d'où il est natif, pour luy avoir esté prins et ravis parles sedicieux,
1 Délib. du Conseil de Ville du 31 décembre 1561.
2 Délib. du Conseil de Ville du 28 août 1563.
3 Histoire de l'Eglise de Montpellier (Voir p. 263).
4 C'est ainsi qu'il se qualifie dans tous les actes de notaires.
en haine des charges et commissions qu'il a eues en la ville de Montpellier, et des diligences et courses qu'il a faictes pour icelle devers le Roy contre les sedicieux et papistes, qui porchassoient la ruine d'icele » !. Un mois après, Montaigne se disait donc «aiant le transport du Roy des biens, terres et propriétés que soloient tenir les moines Jacopins de la ville de Montpellier », et il commençait à en affermer deux pièces pour trois ans 2.
Mesure un peu hâtive, car dans la région au pouvoir des religionnaires, la spoliation des biens ecclésiastiques était en voie de devenir générale et officielle. En vertu de la décision prise par l'assemblée protestante tenue à Nimes en novembre, les surintendants à l'adjudication de ces biens dans le diocèse de Montpellier commencèrent leurs opérations le 2 décembre 1562. Dès ce jour le couvent des FF. Prêcheurs fut délivré pour 54 livres à Aubert Barrière, sieur de La Golombière 3. Montaigne s'émut, alla trouver cet adjudicataire payant, et celui-ci, d'ailleurs autrement pourvu, puisqu'il avait affermé encore la Grande-Observance à Montpellier et le bénéfice du village de Poussan4, consentit à une renonciation notariée. Les termes en étaient, certes, explicites ; même ils voulaient l'être trop. Car le sieur de La Golombière y racontait que, « se trouvant au lieu ou la délivrance se faisoit, il auroit enchéri de quelque sous, de laquelle n'est a présent recors, plus pour le plaisir et la commodité qu'il esperoit du logis desd. Jacopins... que pour atante de profit». Mais il n'entendait pas troubler dans la jouissance de ces biens Montaigne, «qui, a son advis, mérite beaucoup plus de recompence que celé que luy a esté baillée, aiant esgard aux services qu'il a tousjours faictz et faict jornellement a la Vile ». Je n'ajouterai qu'un mot : cette déclaration porte la date du 28 octo-
1 Minutes d'Amargier aux Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé, reg. 87, f°s 12 et 13.
2 Ibid., f° 16 v°.
3 Arch. dép. de l'Hérault, G, VI, 32.
* Ibid.
HISTOIRE DE LEUROPE 299
bre 1562 *, précédant ainsi de trente-cinq jours l'adjudication qu'elle vise ! Très vraisemblablement antidatée aussi, et dans le même but de légaliser le bail du 12 novembre2, fut cette autre déclaration, extorquée, le 28 octobre, à Jean de Croso, « procureur et aiant l'entière charge et maniement des afaires pour tous les autres relligieux qui sont demeurés en ceste ville, aiant renoncé a la papauté pour suivre le parti de l'évangile », et par laquelle il se proclamait, lui et eux, «fort aises et contens qu'il ait pieu aud. sieur de Montaigne de prandre la charge et administration desd. biens ». Car l'avocat-général avait fait luire à leurs yeux l'espoir d'une petite pension :i.
Cependant la paix d'Amboise, qui stipulait la réintégration des ecclésiastiques dans leurs biens, allait déranger tous ces habiles calculs de Montaigne. Mais, toujours fertile en expédients légaux, il imagina celui-ci. L'édit avait été publié à Montpellier le 13 mai 1563 4. Or de cette date à celle de l'entrée de Damville, le 9 novembre, Philippi dépeint la situation critique des quelques «povres petitz prebstres » qui se glissaient peureusement dans la ville5. Sans laisser à Raymond Quatrefages, se disant prieur et syndic des FF. Prêcheurs depuis 1560, le temps de se reconnaître 6, l'avocat-général aux Aides, qui était un gros personnage, lui dicta confirmation de la déclaration de Jean de Croso, renonciation au bénéfice de l'édit, procuration même à un compère7 afin de poursuivre jusqu'au Conseil privé la réintégration de Montaigne
1 Minutes d'Amargier aux Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé, reg. 87, f° 12.
2 Voir p. 298, note 2.
3 Minutes d'Amargier aux Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé, reg. 87, f° 13.
* Histoire de l'Eglise de Montpellier (Voir p. 268) ; cf. Histoire des Troubles de Languedoc (Voir p. 98).
5 Histoire des Troubles de Languedoc (Voir p. 102).
6 L'acte est du 16 mai.
7 Jacques David, seigneur de Montferrier, que j'aurai occasion de faire connaître.
« dépossédé» '. Trois autres religieux furent successivement invités à remplir les mêmes formalités2. Mais, devant Caylus, commissaire pour l'exécution de l'édit, toute contrainte cessa. L'administration municipale elle-même soumit au Conseil de Ville les agissements de Montaigne : il avait, exemple dangereux, détourné à son profit personnel les biens donnés par des particuliers en vue d'obits et d'anniversaires, et pour cela il fallait le poursuivre après avis de gens doctes. En outre, on l'accusait d'avoir oublié de fournir le compte des deniers reçus à l'occasion de sa seconde ambassade3. Comme on donna suite à l'affaire, il fut contraint de rendre gorge 4.
Donc, au sortir des premiers troubles, Montaigne se retrouvait, «n'ayant moyen de s'entretenir au service du Roy, estant chargé de sept enfans et grande famille, sans avoir outre bien que ses gages». C'est du moins ce qu'il mit en avant pour faire rétablir, sous la'forme de pension à vie, 300 livres d'une augmentation de gages dont, à la requête du Parlement de Toulouse, il avait dû abandonner la plus grosse part à son collègue Guillaume Philippi, procureur du Roi à la Cour des Aides 5. Aussi essaya-t-il, aux seconds troubles, des mêmes voies de s'enrichir, mais par d'autres procédés, les violents.
Si le détail minutieux n'en a pas été tout conservé, les
1 Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Amargier, reg. 88, f° 29.
2 Ibid., f°s 36, 36 v°et40.
3 Délib. du Conseil de Ville du 28 août 1563.
4 Le 10 septembre 1563, la Ville ordonnançait à Raymond Gillibert, porteur, » tant, pour ung voyage par luy faict a Thoulouse pour la ville (pic pour fnin-nit lires par luy faictes pour avoyr lettres de la Chancellerye dud. Thoulouse, au nom de ladicte Ville, contre Mr me Jacques de Montaigne, pour le faict des Jacopins de Montpellier » (Arch. mun. de Montpellier, CC, reg. du clavaire de 1563). — Le 18 octobre elle en fais/ut autant à Pierre du Mas, sergent, pour « plusieurs exécutions qu'il a faictes en ceste ville pour le faict des biens des Jacopins contre Mr Montaigne. » (Ibid).
■ S.rch. X.M.. I', 2313, f°68l : lettres du 11 novembre 1564; f° 995 : lettres du 18 juin 1566.
arrêts du Parlement de Toulouse montrent Jacques de Montaigne une première fois décrété d'emprisonnement le 3 janvier 1568 *, puis condamné, par contumace, le 10 mars 1569, de concert avec bien d'autres, « pour cas d'exes, crisme de lèse magesté, levée d'armes contre la magesté du Roy, invasion de la ville de Montpellier, murtres, massacres, pilheries, sacriliege, démolitions d'églises et autres maisons, sacagements commis en lad. ville de Montpellier », à « estre délivrez ez mains de l'exécuteur de la haulte justice, lequel leur fera faire les cours accoustumez de lad. ville de Montpellier, montez sur ung tumbereau ou charrette, ayant la hard au col; les admenera ez places publicques d'icelle ville, ou, en de potences que a ces fins seront dressées, estre realement exécutez penduz et estranglez » 2. Le 10 mai 1569, un nouveau décret de prise de corps fut lancé contre Montaigne3, soit à cause du renouvellement des hostilités, soit pour être impliqué dans quelqu'un de ces complots ourdis par les fugitifs en vue de remettre la ville au pouvoir des protestants4, soit enfin à cause des constatations alors faites sur ses agissements. Car il excellait trop vraiment à tirer des malheurs publics son avantage personnel.
Un des faubourgs les plus dévastés par la guerre était celui de Lattes. Appelé «les barris ouverts», c'est-à-dire les faubourgs non clos, il semblait prédestiné cà subir tous les coups de main. Placé, en outre, à l'amorce des chemins conduisant aux moulins du Lez, à Lattes et à Mauguio, il avait essuyé le plus grand effort des deux partis qui se les disputaient. Enfin le riche couvent de l'Observance, l'hôpital Saint-Eloi et ses deux églises de Notre-Dame et de Saint-Eloi avaient attiré la fureur calviniste. Toute la droite du faubourg, occupée jadis par eux, n'était plus que deux amas de ruines séparés par une olivette saccagée. Le lieu tenta Montaigne, qui s'y
1 Arch. du Parlement de Toulouse, arrêts criminels, reg. 93. 9 Arch. du Parlement de Toulouse, arrêts criminels, reg. 97.
3 Ibid.
4 Telles, par exemple, celle dont Jacques de Farges fut la victime responsable, et celle du capitaine Barry.
tailla un clos aux dépens de l'hôpital d et trouva, comme nombre de voisins, une carrière de pierre à bâtir dans l'église des FF. Mineurs2. On verbalisa bien, on poursuivit; mais cette fois Montaigne garda sa prise3. Car, la guerre finie,
1 Ordonnancement à noble Michel de Pluvier, seigneur de Paulhan, « pour avoir poursuyvi et obtenu du Roy et de sa grand Chancellerie les lettres pour le recouvrement du claux que mc Jaques de Montaigne tient et possède, et par luy en partie usurpé des patuz et communs de lad. ville, assiz au devant l'ospital Sainct FAoy » (Arch. mun. de Montpellier, CC, mandements de 1567, au 22 mars 1569).
- Voici ce que rapporte à cet égard un indiscutable document officiel :
« Comme aussy eust faict production de la susdicte veriffication et rellation dud. jour vingt troisiesme mars mil cinq cens soixante neuf, de laquelle résultait que les susdicts Bastian Baudalaire, Blaize Saunier, Pierre Brunel, Gibert Paris et Jean de Marie, mes massons jurés de nostredicte ville de Montpellier, en ensuyvant la requeste présentée a nostredict gouverneur ou son lieutenant par le substitut de nostre dict procureur gênerai audict Gouvernement, prenant la cause pour lesdicts religieux et appellans, mis au pied d'icejle, dudict jour vingt ungiesme mars mil cinq cens soixante neuf, signé de La Coste, juge maige audict Gouvernement, et a la réquisition dudict sindic de ladicte Observance, se feussent transportés en ung jardrin hors la porte de Lattes appartenant a me Jacques Montaigne, advocat gênerai en nostre Court des Aydes audict Montpellier; auquel jardrin eussent treuvé trois mil carrons d'esglise que Guiraud Conte, de ladicte ville, leur eust dict avoir veu lhors que ledict Montaigne le faisoit charrier de ladicte esglise de l'Observance a son dict jardrin, ensemble deux autelz et six pièces de pierre, tirans sept pams de long ou environ, deux pilles de pierre bugadieres de lad. Observance, etc. ». (Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance, grosse sur parchemin de l'arrêt du Parlement de Toulouse du 7 avril 1612).
;t L'olivette de l'hôpital Saint-Eloi, devenue creux à fumier, fut, en effet, vendue le 15 octobre 1604 par Henry de Montaigne, fils de Jacques, à Jean d'Estienne, sieur de Carlencas. Elle forma on partie le sol de l'hôtellerie du Lion d'Or, au lieu occupé aujourd'hui par l'hôtel de la Métropole. Tout ceci résulte d'un factura pour Saporta contre les Cordeliers, les hoirs Carlencas et M. de Montagne, lieutenant-principal, ainsi que de divers plans du XVIIe siècle (Arch. de l'Hérault, H, fonds des Cordeliers de l'Observance).
Quant aux pierres, vraisemblablement ce sont celles que la femme de Jacques de Montaigne promettait de fournir, en passant prix-fait pour la clôture du jardin au faubourg de Lattes, le 1er avril 1572 (Minutes de Portai, étude Blain, reg. de 1572, f° 164). Car on sait que, le 6 juillet
pourvu qu'on ne s'y fût point laissé capturer, l'édit de pacification couvrait tout. Non seulement donc il rentra indemne à Montpellier, mais il put s'y refaire une carrière, et fort belle.
Il est vrai, fugitif quand la Cour des Aides recommença de siéger en juin 1568 *, il trouva, au retour, son office exercé par Alexandre Baranton2. Cependant Jean de Bouques, sieur duPous, ayant payé de la vie son rôle aux seconds troubles, la place de président au Présidial devenait libre. On voit Montaigne l'occupant déjà le 1er avril 1572 3, et il paraît probable que, à cette époque, il s'était fait catholique4. Puis, en quatre ans, que d'efforts et quel trafic d'offices pour arriver à une position stable !
Le juge criminel au Gouvernement de Montpellier, Charles de Barges, étant mort, Montaigne se fait pourvoir de cette charge5. Il n'en continue pas moins de porter le titre d'avocat-général 6, le vend même à Jean de Trinquère, sieur de Baux7. Ensuite, ayant obtenu l'érection d'un office de second avocat pour son fils aîné, que la Cour des Aides refuse d'admettre 8, il troque, afin de ravoir le premier, avec Alexandre Baranton celui de juge-criminel 9. Il est déjà alors maître des
1611, la restitution n'était pas encore opérée (Arch. de l'Hérault, H, fonds des Cordeliers de l'Observance : grosse de l'arrêt du 7 avril 1612\
1 A la suite de la soumission de la ville par La Crouzette, lieutenant de Montmorency.
2 Les listes de Rignac placent sa nomination .en 1570 (D'Aigrefeuille, t. I", p. 599).
3 Minutes de Portai, étude Blain, reg. de 1572, f° 164.
4 II l'était en 1579, quand il maria sa fille aînée.
5 Annexes de Pierre Roussel, étude Blain, t. Ier, f° 191, acte du 8 juin
« Minutes de Jean Portai, étude Blain, reg. de 1571, f° 477, acte du 10 septembre 1571.
7 Minutes de Pierre Roussel, étude Blain, reg. de 1574, f° 210, acte du 2 avril 1574.
8 Arch. de l'Hérault, C, Trésoriers de France, reg. de 1597 : lettres-patentes du 15 avril 1597 relatant ce fait.
9 Annexes de Pierre Roussel, étude Blain, t. Ier, fÙS 189 et 191, actes du 8 juin 1574.
requêtes de l'hôtel de la Reine-Mère *. Surtout il a l'ait créer pour lui, par arrêt du Conseil du 4 février 1574 -, une Chancellerie près des Cours souveraines de Montpellier : Cour des Aides, Chambre des Comptes, Siège prësidial même, prétend-il3. Il ne dédaigne point un office de conseiller-clerc au Présidial de Béziers 4. Président à la Cour des Aides en 1576 5, il voudra encore le devenir à la Chambre des Comptes0. Tout ce qu'il entrevoit à solliciter, tout ce qu'il peut obtenir, il l'accapare, le cumule, pour en jouir, pour le vendre, pour le donner à ses fils ou à ses gendres.
Car il a sept enfants à pourvoir, et là aussi il faut le voir à l'œuvre. Ses quatre filles surtout le préoccupent. Elles sont nobles, puisqu'il l'est devenu. Dès longtemps il s'était octroyé la particule, nous l'avons constaté. Mais la noblesse est un privilège attaché à la Chancellerie, et il s'en fait donner des lettres7. Ses filles donc épouseront des gentilshommes d'épée ou de robe, qu'il poussera dans la carrière de la magistrature. En janvier 1579, Jeanne se marie a Pierre du Robin, général à la Cour des Aides, et reçoit une dot de 1000 écus8, péniblement payée9. Quatre ans après, Catherine trouve un parti : Jean de Gairaut, écuyer, originaire d'Alais, officier à Sauve. A celui-ci Jacques de Montaigne promet la charge de tiers président à la Chambre des Comptes, créée pour lui-
1 Minutes de Pierre Roussel, étude Blain, reg. de 1574, f° 303, acte du 14 mai 1574.
2 D'Aigrefeuille, t. 1er, p. 599.
3 Minutes de Pierre Roussel, étude Blain, reg. de 1574, f° 303, acte du 14 mai 1574.
4 Dont, le 23 août 1576, il ratifiait la vente à Etienne Forcadel, docteur et avocat de Béziers (Minutes de Jean Portai, étude Blain, reg. de 1570, f° 278 v°).
s Ibid.
6 Annexes d'Antoine Comte, étude Cornier, vol. de 1576-1591, f° 156.
7 D'Aigrefeuille semble bien les avoir vues (t. 1er, p. 376).
* Un acte du 17 avril 1579 (Minutes de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1579-1581, f° 80 v°) mentionne le contrat comme passé le 11 janvier devant Caudaureille, notaire de Frontignan.
9 Annexes d'Antoine Comte, étude Cornier, vol. de 1576-1591, f° 83.
HISTOIRE DE LEUROPE 305
même, avec promesse d'union de la première présidence à vaquer, charge qu'il estime à 2.000 écus. lui cas de nonréussite, le beau-père donnera 1000 écus, la belle-mère ajoutera 1000 livres '. Pour faire épouser Marie à Jacques de Clerc, conseiller au Présidial, il faut lui compter une dot égale, c'est-à-dire 4.000 livres ; la vente à Pierre du Robin, l'aîné des gendres, de l'office de garde-sceau procurera l'argent et apaisera la jalousie2. Encore Françoise, malgré les ultimes recommandations de Cécile de Senglar à Montaigne3; ne se mariera-t-elle qu'après la mort de celui-ci 4.
Quant aux fils, Jacques, ayant échoué comme avocat-général, devient procureur du Roi en la prévôté de Languedoc5. En faveur d'Henry, qui lui succède dans l'héritage de ses parents6, Montaigne tentera encore de faire rétablir la charge de second avocat", puis il résignera en survivance à son intention son propre office de président à la Cour des Aides8. De François je ne connais que le nom 9.
1 Annexes d'Antoine Comte, étude Cornier, vol. de 1576-1591, f° 5G, pactes du 27 juin 1583.
2 Un acte du 16 juin 1609 apprend ces détails (Minutes d1 Antoine Comte, étude Cornier, registre de 1609, f° 456).
3 Par son codicille du 8 mai 1595 (Minutes de Jean Rodil, étude Rlain, reg. de 1593-1595, f° 515).
4 Ainsi qu'en témoignent le testament de Jacques de Montaigne (Voir Documents, au 2 juin 1595) el encore mieux un acte du 2 août 1606 (Minutes d'Antoine Comte, étude Cornier, reg. de 1600, f° 726). Dix-huit mois après, elle était déjà mariée à noble Jacques d'Anquechin, seigneur de Congerville (Annexes de Gibert, étude Rlain, t. Ier, f° 152).
5 Arch. de l'Hérault, E, fonds Léoncini : minutes de Bermond de Laval, reg. de 1599-1001, f° 173, acte du 29 juin 1599.
6 Jacques mourut avant ses parents, d'après le codicille de sa mère (Voir note 3).
7 Arch. de l'Hérault, G, Trésoriers de France, reg. de 1597 : lettrespatentes du 15 avril 1597, validant l'union dudit office à ceux de premier avocal et de procureur-général.
8 Arch. de l'Hérault, C, Trésoriers de France, reg de 1600, f° 179 v° : provisions d'Henry de Montaigne, en date du 10 septembre 1595, enregistrées le 9 août 1000. — Contrairement à ce que dit d'Aigrefeuille (t. Ier p 376), c'est Henry et non Jacques qui fit souche à Montpellier.
9 Arch. dép. de l'Hérault, G, not. du Chapitre : Darles, reg. de 1566- 1591, f° 392, acte du 14 mai 1585.
Soc. Aech. de Montpellier. 20
La fréquence des crues quant aux charges de judicature n'explique pas seule ces faveurs réitérées. Pour les obtenir si rapprochées, il fallait que Jacques de Montaigne eût à la Cour de puissants protecteurs. Lui-même en a nommé deux : Catherine de Médicis1 et M. de Sauve2, celui-ci vraisemblablement la voie vers celle-là. Plus d'une fois par la suite j'aurai à parler de ce Simon Fizes, villageois de modeste extraction qui, se poussant par ses protecteurs, ses aptitudes, finalement par la beauté de sa femme, une dame d'honneur de Catherine, devint premier secrétaire d'Etat et gouverneur de Montpellier. Lui aussi un jour mit un office de magistrat dans la corbeille de noces d'une de ses parentes3; il était donc indulgent à ces mœurs. Pour Catherine de Médicis, n'avait-elle pas intérêt à ménager l'historien qui, dans un ouvrage contemporain et universel, pouvait lui dispenser le blâme ou l'éloge, et, de fait, s'y est montré, au dire d'un juge compétent, «fort partisan de la Reine Mère»4 ?
Et cependant, malgré tous ses titres, de si hautes protections et une œuvre vraiment importante, il faut bien constater que jamais Montaigne n'a été entouré de cette publique considération dont a joui son collègue Jean Philippi. Sur lui je n'ai pu recueillir un seul témoignage contemporain d'estime, d'admiration, de confiance; c'est plutôt le contraire qui percerait5. Sa mort passe inaperçue autant que celle du plus
1 II reconnaît que la mort Je Catherine de Médicis lui a été funeste, car c'est d'elle qu'il dépendait pour lui de recouvrer l'office de tiers président à la Chambre des Comptes, la finance lui en ayant été donnée après le rétablissement (Minutes de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1595-1597, f° 740, acte du 24 mars 1596).
2 La permutation d'offices avec Baranton (Voir p. 303 , note 9) fut faite sous réserve du bon plaisir du Roi et de M. de Sauve.
3 Mss. de la Société Archéologique de Montpellier, 4 janvier 1578.
4 Voir p. 308, note 1.
'•• Aux exemples donnés plus haut je puis joindre celui-ci.
La création d'un office de tiers président à la Chambre des Comptes, qui lui avait été accordé en 1583 et qu'il avait promis à l'un de ses gendres (voir p. 304), fut attaquée au Conseil d'Etat, lequel, par arrêt du 20 noverabre 1581, ajourna Montaigne pour être ouï sur les remontrances et
HISTOIRE de l'europe 307
vulgaire artisan '. Et cela bien certainement, étant donnés son intelligence, son activité, son talent, n'a pu tenir qu'aux agitations de sa carrière politique, à ses appétits insatiables d'honneurs et de profits, aux industries suspectes qu'il se permettait pour augmenter ses revenus -. A fouiller ainsi la vie de l'homme et à la rapprocher, clans sa réalité tout au moins mesquine, de l'idée qu'il cherchait à transmettre de lui à la postérité, on ressent comme une sorte de malaise moral, et involontairement on se laisse gagner par la suspicion à l'égard de l'historien.
En s'excusant auprès des siens de ne leur laisser qu'une fortune si réduite, Jacques de Montaigne attribuait cela, autant qu'aux guerres civiles, au fait d'« avoir esté plus afïectionné de servir le public par la continuation du grand euvre
ordonna des poursuites (Annexes de Jean Rodil, étude Rlain, vol. de 1574-1590, f° 99, acte du 10 février 1585). Rétabli, l'office fut perdu encore par le trépas de la Reine-Mère. Enfin, en 1595, Montaigne, s'étant rendu à Lyon pour solliciter le transfert au nom de son gendre, échoua malgré tous ses efforts (Minutes de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1595-1597, f° 746, transaction du 24 mars 1596).
1 Voici la simple mention de sa sépulture : « Le mesme jour [4 novembre 1599] a esté enterré Jacques Montaigne a S1 Pierre » (Arch. mun. de Montpellier, GG, 3, f° 60 v°). Cf. son testament (Documents, au 2 juin 1595).
- Après les graves faits cités, un exemple minime mais caractéristique est celui du marché conclu avec cet habitant de Montpellier, serrurier de profession, «lequel a prié M1' me Jaques de Montaigne, docteur ez droictz, conseiller du Roy, garde des seaulx des Courtz souveraines et juge criminel en la ville et gouvernement de Montpellier, de luy obtenir du Roy nostre sire lettres de don d'une maitrise de Testât de sarrurier dans lad. ville de Montpellier ; ce que led. sieur de Montaigne a promis a la prière dud. Quercoye fere le plus tost que fere se pourra ; et led. Quercoye a promis et promet aud. s1' de Montaigne, présent et aceptant, de luy payer, incontinent qu'il aura obtenu lad. provision, tout ce que apparoistra avoir cousté lad. despeche et expédition par la lettre missive de celluy qui aura poursuyvy et obtenu icelle » (Minutes d'Antoine Chaugier, étude Blain, reg. de 1574, f° 36, acte du 25 mai 1574).
de l'istoire que a anrichir ses enfans ». Si l'on considère la durée et l'importance de la période qu'embrasse ou bien l'étendue des régions que vise son ouvrage, les documents y insérés in-extenso, enfin le style «extrêmement diffus», il semble, en effet, qu'il ait eu un développement énorme. L'un de ceux qui ont le mieux été à même de l'apprécier, l'estime dans son entier, par ce qu'il en a vu, à une quarantaine de volumes. Mais de ceux-ci au XVIIIe siècle on ne connaissait que sept. dont il paraît -ne subsister que trois aujourd'hui. De telle sorte que, pour parler de ce « grand euvre », il faut recourir surtout aux témoignages jadis rendus à hou escient. Ces témoignages, au nombre de trois, sont dus : I" A l'auteur anonyme d'une note copiée par les Bénédictins en tête de leurs extraits de l'ouvrage de Jacques de Montaigne '. Il est certain que l'auteur de cette note est distinct de ces historiens du Languedoc, puisqu'ils disent de lui : « Celui qui a ajouté quelques reflexions sur son ouvrage au commencement de son premier volume », et qu'ils combattent l'opinion du rédacteur de la note en tant qu'il suppose Montaigne catholique. Il se pourrait que cet anonyme fût Léon Ménard -.
1 Comme toutes les notices sur Montaigne et sur son ouvrage procèdent de la note en question, je crois utile de reproduire ici ce qui suit le titre, car on lira plus loin celui-ci :
» L'auteur, qui estoit catholique et fort partisan de la reine mère, Catherine de Medicis, est proprement plustot un compilateur qu'un historien, son stile étant extrêmement diffus et peu poli. Il a mêlé dans la narration quantité de pièces du temps, dont quelques unes sont, rares et curieuses ; il est beaucoup plus exact pour ce qui s'est passé dans le Languedoc, ou il vivoit, et dans les provinces voisines.
» Cet ouvrage contenoit sans doutte plus d'une quarantaine de volumes ; il en reste 5 en petit in-folio, mais assez épais, a la Bibl. Seguier, et un en grand in-folio, ou on décrit ce qui s'esl passé partie île l'année 1559, partie de 1560, tout 1501, tout l.">f>.\! e1 lotir) et partie de 15(>7 et 1568. Tout le reste manque ; le 5e de ces volumes est uniquement employé à décrire l'élection, voyage et retour de Henry 3 au royaume de Pologne en 1568» (Bibl.Nat., Coll.de Languedoc, Bénédictins, t. 93, feuillet papier collé au f° 186).
* Voir p. 309, note 2.
HISTOIRE DE l'eUROPE 300
2° Aux bénédictins D. de Vie etD. Vaissète, dans la préface de leur Histoire de Languedoc1.
3° A Léon Ménard, l'historien nimois2.
Il faut joindre à ces témoignages les mentions des catalogues de Coislin3, de D. Poirier4 et enfin de la Bibliothèque Nationale, qui constituent de précieux éléments d'identification. D'après toutes ces sources, je parlerai de l'ouvrage.
Le titre répondait à un grand dessein. Le voici :
Istoyre ftdellement escritte de toutes choses mémorables advenues en tous les royaumes et provinces de ï Europe depuis le commencement de Vannée 1559 jusques a Van 1587 , par messire Jacques de Montaigne, natif de la ville du Puy en Vellay, président en la Cour des Aides et garde des seaulx de la Chancelerie de Montpellier, distingué (sic) par livres mis a jour selon le cours des années 5.
D'ailleurs, ce titre est confirmé par celui d'un des volumes qui subsistent6, et un certain nombre d'œuvres de ce temps en portèrent d'analogues. Pourtant on conçoit que les Bénédictins aient senti la nécessité de le simplifier: ils ont donc appelé l'ouvrage Histoire de l'Europe du président Montaigne, et c'est ainsi que je le désignerai moi-même.
L'Anonyme mentionnait six volumes existants, dont cinq eu petit in-folio et un en grand in-folio. Mais les Bénédictins n'ont parlé que de cinq et on le conçoit, l'autre étant par son contenu étranger à leurs préoccupations; il en est de
1 Histoire de Languedoc, t. XI, p. x.
2 Préface de son projet à? Histoire de Nismes (second manuscrit) citée par A. Germain (Lion Mcnard, sa vie et ses ouvrages; Montpellier, Martel, 1857, p. 48). Voici ce que Ménard dit de caractéristique :
i' La première pièce fut composée avec toute l'exactitude possible par Jacques de Montagne... Ce manuscrit m'a fourni quelques pièces très curieuses et très importantes, dont j'ai donné la substance dans le cours de l'ouvrage et le corps tout entier parmi les Preuves, à cause qu'elles ne se trouvent nulle part ».
■■ " '' Voir p. 310.
5 Emprunté à la note anonyme (Voir p. 308, note 1 .
11 Voir p. 311 : Livre vie ou vu''.
même pour un septième, également in-folio, dont il sera question ici. Car, me plaçant à un point de vue différent, celui de l'œuvre de Montaigne en général, je crois utile de fournir sur chacun des volumes qui ont laissé trace d'existence une brève notice, afin de faciliter la découverte éventuelle de ceux qui manquent aujourd'hui.
L'Histoire de l'Europe ne semble pas être jamais restée à Montpellier, aucun de nos historiens locaux ne l'ayant vue ni citée. D'autre part, nous savons qu'elle faisait partie de la bibliothèque Séguier1. L'auteur l'avait-il offerte à Henri III ou à Catherine de Médicis, après l'avoir menée jusqu'à l'année 1587 1 Les événements politiques si troublés de l'époque Fontils, de vicissitude en vicissitude, fait échouer entre les mains du Chancelier ? Je n'ai rien pu découvrir sur ce point. Elle passa au fonds Coislin. y fut inventoriée2 et figura ensuite dans le Catalogue des manuscrits de Saint-Germain des Prés parD. Poirier3. Mais la disparition des cinq volumes in-4° fut attribuée par ce dernier savant à un larcin commis en 1790 ï. Peut-être pensait-il a ceux des manuscrits de l'Abbaye qui enrichissent aujourd'hui la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg. Si j'ai vainement cherché ceux de Montaigne parmi les volumes de ce dépôt, j'ai pu en reconnaître un dans le fonds français de notre Bibliothèque Nationale. Et voilà qui laisse une maigre chance ouverte à l'espoir de retrouver un jour les autres en quelque dépôt public ou privé. Puissent y contribuer les indications que je vais grouper autour des livres de Y Histoire de l'Europe dont l'existence a été constatée au XVIII" siècle !
Livre Ier. — Second Catalogue Coislin, n° 481 ; Catalogue D. Poirier, n° 2031 ; non retrouvé. Ce livre, qui était entier,
1 Voir p. 308, note 1.
- D'abord par l'Anonyme de Saint-Germain, dont les notices furent découpées par D. Poirier, puis dans le second Catalogue imprimé.
3 Catalogue des manuscrits de la ci-devant abbaye S1 Germain (Bibl. Nat.. f'r. n. a. 5796).
4 » Les volumes -03 1-2035 ont été' volés en 1790», lit-on entre les n05 2034 et 2035 du Catalogue D. Poirier.
répondait aux années 1559 et 1560. Il portait le litre général donné plus haut, que D. Poirier a simplifié ainsi : Histoire des choses nj,emorables arrivées en Europe depuis 1559 à 1 587 , par Jacques de Montaigne, président de la Cour des Aydes de Montpellier. Vol. in-4° ou pet. in-folio1.
Livre IIIe. — Second catalogue Coislin, n° 482; Catalogue D. Poirier, n° 87; aujourd'hui Bibl. Nat., fr. 15.494. Vol. gr. in-f° de 252 ff.. avec feuillet préliminaire. Les Bénédictins disent qu'il n'était pas complet ; il le parait néanmoins. Il répond à l'année 1561 et se rapporte à la France. On n'y trouve pas le récit de la prise de la Cathédrale de Montpellier, que les Bénédictins assurent avoir été racontée par Montaigne avec grands détails2. Figurait-il dans le livre suivant?
Livre IVe. — Second catalogue Coislin, n° 426 ; Catalogue D. Poirier, n° 2032 ; non retrouvé. Ce livre était complet, disent les Bénédictins. II répondait à l'année 1563, d'après l'Anonyme; à l'année 1562, selon les Bénédictins, dont les extraits le démontrent. 11 se rapportait aux événements accomplis dans le Languedoc.
Livre TV'' ou VIIe'3.— Second catalogue Coislin, n° 513 ; Catalogue D. Poirier, nu 88 ; aujourd'hui Bibl. Nat., fr. 15.496. Vol. gr. in-folio de 150 ff. Il porte ce titre : Istoere mémorable
1 Ce début de l'œuvre de Jacques de Montaigne aurait-il été imprimé ? Les nouveaux éditeurs de l'Histoire de Languedoc (t. XII, p. 2021) affirment (pie oui et ajoutent que ce fut à Genève en 1565. Cette opinion est basée sur une affirmation de Du Ilaillan dans la préface de son Histoire de France, affirmation rapportée dans la réédition de la Bibliothèque historicpie par Fevret de Fontette (t. Ier, n° 5782). L'ouvrage attribué à Montaigne serait l'Histoire de la Religion et de l'Etat de France dejJttis la mort du Roi Henri II jusqu'au commencement des troubles en 1560, [Genève] 1565, in-8°. Et ceci aboutirait à faire honneur à Jacques de Montaigne du premier volume de l'ouvrage connu sous le nom de Mémoires de Condè. Or, jusqu'à preuve positive, je crois que cette attribution doit être réservée, et je signale contre elle le manque de concordance chronologique, visé dans une autre Notice (Voir p. 271), entre une relation du recueil précité et un extrait de Montaigne, qui va suivre.
- Histoire de Languedoc, t. XI, p. 362.
3 L'auteur avait, en effet, mis : sixième, puis a corrigé : septième.
et universelle de tendes cl/oses advenues tant en flandres que ez autres provinces 'de la basse Germanye es minées mil cinq cens soessanle cinq e soessante six. Au f° 86 commence l'histoire du siège de Malte.
Livre IXe. — Second Catalogue Coislin, n°427; Catalogue D. Poirier, n° -2033; non retrouvé. Les Bénédictins disent qu'il en subsistait seulement une partie, et Poirier précise que c'était la suite de ce IX1' livre. Il répondait à l'année 1507. Vol. in-4° ou petit; in-folio.
Livre Xe. — Second Catalogue Goislin, n° 428; Catalogue D. Poirier, n°2034; non retrouve'1. 11 était complet et répondait à l'année 1568. Vol. in-4°ou petit in-folio.
Livre XIV. — Second Catalogue Coislin, n° \'2\) ; Catalogue D. Poirier, n° 2035 ; aujourd'hui Bibl. Nat, fr. 15.495. Les Bénédictins disent qu'il était entier ; D. Poirier en fait une suite, et de fait le volume débute par le « Chappitre huictiesme du quatorziesme livre de l'histoire de l'Europe ». 11 est consacré à l'élection d'Henri de Valois au trône de Pologne et à son retour en France. Vol. pet. in-f°, mais le papier est de format in-4°, contenant v-84 ff .
Ainsi les parties connues de l'ouvrage, visant la France, l'Angleterre, les Flandres, l'Allemagne, la Pologne, Malte. justifient bien son titre d'Histoire de l'Europe : mais elles ne semblent pas indiquer le développement qu'on lui croyait. Tout au plus six livres pourraient s'intercaler entre les sept cités, et rien ne prouve qu'ils ne soient pas, dans le plan général, restés à l'état de projet.
En ce qui concerne le Languedoc et les luttes religieuses dont cette province fut le théâtre, il paraît non moins probable que Léon Ménard et les Bénédictins, d'après les dates qu'ils indiquent, se sont trouvés à même de consulter tout ce qui s'y rapportait, et en ont, par conséquent, sauvé l'essentiel. Certes, il eût été important, pour l'histoire de la Réforme à Montpellier, de pouvoir reproduire ici intégralement le reeit d'un témoin oculaire, même quand ce témoin a été un acteur fort compromis et de moralité un peu suspecte.
Puisque la disparition de certains volumes et le contenu des autres ne le permettent pas aujourd'hui, il m'a paru que certains « extraits » conservés dans les papiers des Bénédictins formeraient, a défaut de mieux, une intéressante contribution à nos chroniques locales.
Je dois faire une remarque sur ces «extraits», (le n'est pas le texte même de Montaigne qu'il faut y voir, mais plutôt une analyse très minutieuse, suivant le chroniqueur pas à pas, afin de lui emprunter tous les détails, sans reproduire ses expressions littérales. J'en trouve la preuve dans la liberté prise envers Montaigne par l'auteur des « extraits ». 11 a, en effet, écrit, à propos de la remontrance des députés du Parlement de Toulouse au Roi : « Cette remontrance, quoyque fni'l belle et fort patetiquë, est trop longue pour pouvoir être rapportée » *. Et ici une note marginale explique : « C'est le P. Dévie qui parle, et non l'historien, qui donne les remontrances au long ». Comme rien ne marque le changement d'auteur, et que D. de Vie exprime pourtant une idée diamétralement opposée à celle de Montaigne, je suis amené a croire qu'il n'entendait pas produire une copie, à l'instar de celle de Philippi par exemple, qui se trouve dans le même recueil de notes. A cette époque, d'ailleurs, le mot extrait avait le sens de résumé, non de citation comme aujourd'hui.
Ces extraits donc on analyses par D. de Vie de l'ouvrage de Montaigne que je donne ci-après, se rapportent au siège de Montpellier par Joyeuse en 15C>'2 et à la réduction de cette ville par La Crouzette, lieutenant de Damville en 1568. deux dates où l'avocat-général cà la Cour des Aides de Montpellier jouait un rôle actif dans le parti religïonnaire. Or. il est assez piquant de constater son extrême modération de langage. On peut penser que eette réserve régnait dans toute l'œuvre, puisqu'elle a été remarquée au point que l'Anonyme a cru l'auteur catholique et que les Bénédictins l'ont qualifié de « calviniste modéré -». Et ceci me semble, avec le titre de président pris par le chroniqueur, prouver que la mise au
1 Bibl. Nat., Coll. de Languedoc, Bénédictins, t. 93, f° 195. - Histoire de Languedoc, t. XI, p. 361.
314 l.A RÉFORME A MONTPEI,LIER
net, sinon la composition de son œuvre, doit être placée de 1576 à 1587, c'est-à-dire à une époque où il avait renoncé à la politique active. Elle ne saurait dès lors avoir été empreinte de cette sincérité, de cette fraîcheur des impressions vécues qui rendent si précieuse celle de Philippi. Elle perdait encore en vivacité par l'insertion de nombreuses pièces contemporaines, qui, si elles valent comme documents introuvables ailleurs1, n'en interrompaient pas moins trop fréquemment un récit par lui-même fort prolixe et négligé 2. Enfin la chronologie parait chancelante, en la comparant à d'autres sources. Sous de telles réserves, voici ces ((extraits».
AFFAIRE DU CAMP DE LATTES (Août-septembre 1562)
Beaudiné, chef protestant, s'enferme dans Montpellier. — Destruction ih'.s faubourgs et énumération des églises et couvents rasés-
— Fourquevaux et Conas, chefs catholiques, forment à Lattes un camp pour assiéger Montpellier. — Alors Beaudiné forme un autre camp entre Lattes et Montpellier pour assiéger celui de Fourquevaux. — Escarmouches. — Arrivée du baron des Adrets ; préparatifs contre le camp des catholiques, rendus inutiles par le départ du baron des Adrets. — Sur la nouvelle de l'approche des Provençaux catholiques, de Grille envoyé contre eux. — Pendant l'expédition à Saint-Gilles, arrivée de Joyeuse à Lattes. — Escarmouches. — De Grille, vainqueur à Suint-Gilles, surpris et battu près de Castelnau. — Conférence et accord. — Evacuation du camp de Laites. — Départ de Beaudiné.
1 Voir p. 309, note 2.
- Voir p. 308, note 1.
HISTOIRE de l'europe 315
Beaudiné se retira a Montpellier ou aprez avoir distribué son infanterie dans les fauxbourgs, il depescha incontinent le capitaine Rappin a Sommieres pour la levée de quatre compagnies, et Herbaut en Provence pour une de cavalerie, avec ordre a tous les lieux de sa dépendance de lever le plus de troupes qu'il leur seroit possible. Cependant le sr de Beaudiné, étant averti de la jonction de Fourquevaux et de Conas et de leur dessein de l'assiéger dans Montpellier, fit retirer ses troupes dans la ville et abbattre, soit au dehors soit au dedans, * qui pouvoint être de quelque dommage pour luy ou de quelque utilité pour les ennemis, comme les murailles des jardins, maisons et temples et surtout ceux qui, étant voûtez, pouvoient servir de plate forme pour battre en cavalier ou par courtine et en flanc ceux qui etoint dans la ville. Du nombre des édifices publics abbalus feurent les convent des Jacobins, des Cordeliers, des Carmes et des Augustins, qui etoint les plus beaux et les mieux situez du royaume; le collège de S1 Sauveur, maison également belle et forte, située devant la porte de la Saunerie, dans l'enclos de la nouvelle muraille commencée par le pape Urbain pour embellissement de la ville, laquelle fut en divers endroits minée et sapée avec les deux tours qui l'accompagnoint ; la maison des chevaliers de S1 Jean avec les deux magnifiques maisons des religieuses de S1'' Claire ; l'eglize et convent des religieux de Ste Aularye- ; les écoles du droit civil, qui etoint devant la porte du Peyron ; l'eglize et hôpital du S' Esprit, qui etoint devant la porte du pilier de3 de S' Gilles ; l'eglize et presbitere de S' Denis, l'une des plus belles paroisses de la ville, situez devant la porte de S* Denis; avec plusieurs autres édifices au nombre de trante, outre ceux des faubourgs de S1 Guilhen, du Pilier de4 S1 Gilles, qui valoint autant qu'une partie de la ville, et plusieurs maisons bâties dans des jardins des particuliers, qui feurent ruinées avec une diligence et une rage et une perte qui passe l'imagination. Le peuple souffrit pourtant non seulement la ruine de ses propres maisons, mais y contribua luy même, pour éviter par la la fureur des catho-
1 II manque ici doux mots, sans doute : les édifices.
- Ms. : Aulaye.
s Ms. : et.
' Ms. : et.
liqiies cl se mettre a couvert des cruautéz que ces derniers avoint exercées a Toulouze et a Limoux.
Pendant que les religionaires etoint ainsi occupez a la destruction et ruine de tous les lieux qui pouvoint favoriser l'ennemi, soit au dehors soit au dedans, les srS de Fourquevaux et de Conas se presanterent avec toutes leurs troupes devant Montpellier, dont ils tirent semblant de vouloir faire le siège. Mais le sr de Beaudiné, informé de leur deffaut d'artillerie pour le commencer, ne voulut faire sur eux aucune sortie, crainte de leur donner lieu de s'approcher, ce qui les obligea de se retirer demi lieue de Montpellier avec toute l'armée et d'y faire un séjour de cinq a six jours, pendant lequel ils tentèrent, mais inutilement, d'attirer ceux de la ville par des détachements de leur cavalerie. Le s1 de Beaudiné attendant les secours qu'il ' de divers lieux pour attaquer ensuite toute l'armée, Fourquevaux et Conas, avertis de ce dessein, quittèrent ce posle pour aller se camper a Lattes, lieu extrêmement - fort par sa situation naturelle, environné de la rivière du Lez, dont le canal est fort profond et gueable en peu d'endroits.
Le sr de Beaudiné, ayant receu tous les secours qu'il attendoit, sortit de la ville au commencement d'août et se mil en marche avec quatre cornetes de cavalerie, scavoir : la sienne, commandée par le sr de Porquieres, et celles de Bouillargues, (îremyan el dllerbaul, avec dix huit enseignes d'infanterie, soutenue de quelques pièces de canon, qu'il partagea en deux corps; dont le premier, qui faisoit lavant-garde et dont le s1 de Bapin eloit mestre de camp, etoit composé de neuf enseignes d'infanterie et des cornetes de cavalerie de Bouillargues et d'Herbaut, sous les ordres dus' de Grille; et l'autre, composé d'autant de troupes el qui faisoit le corps de bataille, eloit sous le commandement du s' de Beaudiné.
L'armée ainsi rangée en bataille marcha vers Laies, el s'arrêta pendant trois heures3 devant ce lieu pour attirer les srs de Fourquevaux et de Conas au combat, qu'ils refusèrent, tant a cause du retardement de Joyeuse, lieutenant du Boy, (pie de celuy d'une grande
1 11 y a ici omission d'un mot.
- Ms. : eoctrement.
3 Ms. : heureux.
lo()2 pailie de leurs troupes d'infanterie et de cavalerie, qu'il devoit conduire avec luy. Le sr de Beaudiné, voyant la lenteur de l'armée des catholiques et le peu d'envie qu'ils avoint de sortir de Laites, alla se camper dans une olivete a la portée du canon dudit lieu, ou les catholiques, qui vouloint assiéger Montpellier, se virent assiégez eux mêmes par les religionaires. Et demeurent ainsi trois semaines1 a la veue les uns des autres, se contentant de se harceler tous les jours de part et d'autre. Un jour entr'autres, ceux de la ville, voyant le sr de Beaudiné assiz sur uu canon et a son coté le sr de drille, avec la pluspart des capitaines, qui s'etoint assemblez pour terminer le différant de deux officiers, pointèrent si bien leur canon et le tirèrent avec tant d'adresse qu'ils enlevèrent au s1 de Beaudiné, sans luy faire pourtant aucun mal, tout le haut du chapeau de paille qu'il avoit sur la tête.
Ce même jour, sur l'avis que le s' Baudiné receut que le sr des Adrelz devoit venir le joindre avec quelques troupes, el qu'il se faisoil fort de forcer les ennemis en passant la rivière qui leur servoit de retranchement, il fit promptement, par son conseil, provision d'un grand nombre de planches pour en faciliter le passage. Le lendemain le s' des Adretz étant arrivé au camp des religionaires avec quatre corneles de cavalerie, dont trois etoint 2 commandées par les srs de Bar de Provence, et l'autre par le capitaine Merle, et le s1' de Baudiné l'ayant asseuré que, sans la difficulté insurmontable de la rivière, il auroit attaqué et deslogé les ennemis de leur poste, il pria le sr de drille de vouloir le conduire aux environs du camp des catholiques, pour en reconnoitre par luy même la situation ; et, a son retour, il asseura que rien n'etoit plus aisé que de forcer les ennemis, pourveu qu'on eut des planches assez longues pour traverser la rivière. A leur défaut après, il fit construire des ponts sur la Bobine, qui est un canal artificiel, par lequel les vaisseaux pouvoienl passer du lieu de Lattes dans les étangs de la mer. On se résolut d'attaquer les catholiques par deux endroits. Le s'' des Adrez prit avec luy ses quatre cornetes de cavalerie avec huit enseignes d'infanterie ; et le s1 de Grille, pour le conduire,
1 Ms. : semaine.
2 Ms. : etoit.
1362 passa la rivière du Lez sur le PorI Juvenal, et s'alla loger près du moulin du coté de la Tour de Laies, ou il avoit posté deux compagnies d'infanterie ; d'où il lit tirer sur le moulin avec tant de succez qu'après y avoir lue ou blessé quarante ou cinquante hommes, il obligea les autres de l'abandonner. Mais, comme les assiégez avoint ' extrêmement fortifié le devant de ce poste, parce que c'etoil l'endroit du fossé le plus étroit, il ne peut jamais les forcer, toute leur infanterie étant a couvert de leur feu par les tranchées et bordant le bras de la rivière, et leur cavalerie en bataille au milieu de l'isle, a la reserve de quelques officiers généraux qui faisoint la ronde pour animer le courage des soldats. Le feu desquels, joint a celuy qui prit au magazin des poudres a canon et brûla plusieurs personnes, empescba les troupes du sr des Adrez d'attaquer le rempart du moulin.
Le s' de Baudiné, voyant la possibilité de forcer les ennemis dans leurs retranchements, se mit en bataille avec ses quatre corneles de cavalerie entre son camp et celuy des ennemis, et le reste de son infanterie alla gagner le bord du fossé de Lates du coté de la Robinc, ou l'on avoit jette un pont, tant affin de se donner mutuellement du secours, si les assiégez eussent l'ail quelque sortie, qu'aifin d'empescher ceux cy de recevoir des vivres du coté de la plage. Ces deux armées s 'étant canonées l'espace de neuf heures sans aucun succez du coté de celle des religionaires, ceux cy, après un conseil de guerre, se retirèrent, partie dans la ville et partie dans le camp. Qûoyque la perte de ces derniers feut peu considérable, on reconnut pourtant qu'on auroit mieux fait de postposer le conseil des Adrez a celuy de Baudiné, qui connoissoit mieux que personne les diflîcultez de l'entreprise et la situation avantageuse des ennemis. On remercia pourtant le sr des Adretz du secours qu'il avoit porté, on loua son courage et on le pressa même de rester; mais, ayant représenté au Conseil les raisons qu'il avoit de retourner incessamenl en Daulphiné, sur l'avis qu'il avoit eu de la marche du duc de Nemours, a dessein de réduire par les armes les religionaires de celle province, qu'il avoit soutenus jusqu'alors, il se disposa pour son départ. Touché pourtant du mauvais succez de leur entre-
1 Ms. : avoit.
15(32 prise et de la foiblesse de leurs ' troupes et surtout de leur cavalerie-, il leur laissa trois cornetes de la sienne, sous le commandement du s1 de Bar. Cela fait, il partit le jour suivant avec la cornele du s'' de Merle, malgré les instances que luy firent ceux: de Montpellier de rester encore deux jours dans leur camp, persuadés que, dans cet intervalle, leurs troupes, animées et soutenues de sa presance et de sa valeur, forceroint infailliblement les catholiques. Apre/, sondepart les deux armées demeurèrent campées l'une a la veue de l'autre jusqu'à la tin du mois d'aoust, sans autre action que celle de quelques escaramouches entre les deux partis.
Au commencement du mois de septembre, le sr de Baudiné, — ayant été averti que les srs de Sommerives et de Suze avoint assemblé en Provence et dans le Comtat Venaissin huit cornetes de cavalerie, dont quatre etoint3 de gendarmes, qu'on appelloil des ordonnances, sous les ordres du Prince de Salerne, comte de Tendes et des srs de Sommerives et de Suze, et vint deux enseignes d'infanterie ; qu'ils avoint construit un pont de bateaux sur la partie du Rhône qui passe entre Trinquetaille et la Camargue et au château de Forques, pour faciliter le passage de l'armée et de l'artillerie, a dessein d'assiéger la ville de S1 Cilles et ensuite celle de Montpellier; de plus, étant averti en même temps du départ du sr de Joyeuse de Narbonnés, avec quinze cent hommes de pied et environ trois cent chevaux, pour aller dégager le sr de Fourquevaux et les troupes qui etoint au lieu de Lates ; que le Grand Prieurd'Auvergne, le vicomte de Polignac avec les sls Dassier, de l'Estrange et de Senaret etoint en marche avec tout ce qu'ils avoint peu ramasser de troupes, soit en Auvergne soit en Gevaudan et le Vivarez, pour attaquer le sr de Baudiné et réduire a l'obéissance du Roy toutes les villes et forteresses qu'il occupoit, — assembla aussitôt son conseil de guerre pour scavoir a quel des trois il falloit d'abort s'opposer, et il fut résolu d'une commune voix de commencer par deffendre aux troupes de Sommerives l'entrée dans le Languedoc et de les empêcher de se rendre maitres k des villes et des forteresses voisines et surtout de
1 Ms. : leur.
2 Ms. : cavalière.
3 Ms. : eloil.
4 Ms. : maître.
1562 Sainl Gilles, dont il ne seroil pris aisé de les chasser. Cet avis fui suivi d'autanl plus volontiers qu'ils n'avoint a craindre ni le duc de Nemours, occupé en Dauphiné par les troupes du sr des Adrez, capables de l'arrêter el de l'amuser plus de temps qu'il n'en falloit pour combattre le s1 de Sommerives, et qu'il esperoit que le sr de Joyeuse seroit arrêté par ceu\ de Montpellier, ni enfin la jonction du grand Prieur d'Auvergne et des autres seigneurs, parce qu'elle parbissoit fort éloignée. Comme ils craignoint pourtant que ceux de Gevaudan el de Vivarez, effrayez du voisinage et de la supériorité des catholiques, n'abandonnassent les places qu'ils leur avoint donné en garde, ils eurent soin de les rasseurer par la promesse qu'on leur fit faire de leur donner tout le secours dont ils pouroint avoir besoin.
Le sr de Baudiné, aprez avoir pris toutes ces sages précautions, avec la résolution d'aller au devant des s,s de Sommerives et de Suze, décampa de devant Lates el s'en alla a Montpellier; ou, ayant témoigné le dessein qu'il avoit de laisser le s1 de Grille dans celle ville et de se mettre luy même a la tête des troupes destinées pour le secours de S1 Gilles, les habitans luy représentèrent avec tant de force la nécessité et le besoin qu'ils avoint de sa présence, pour dissiper et prévenir les intelligences du sr de Joyeuse avec les catholiques de la ville, que, touché de leurs remontrances el de leurs prières, il envoya a sa place le s1 de Grille au secours de S1 Gilles, avec les trois comètes de cavalerie des srs de Bar et celles de Bouillargues, d'Herbaut et d'Aubenas et de Merle, que le s'' des Adrez avoit laissé a Bagnols, et environ huit ou neuf cent arquebusiers a pied. A son arrivée a Nismes, il en fit donner avis aussitôt au sr de Beauvoisin le jeune, qui commandoit dans S1 Gilles, par le capitaine Bouillargues, affin de ranimer son courage par l'espérance d'un prompt secours contre l'armée des catholiques, qui etoit a ses portes. Ce commandant eut a peine receu cet avis qu'il se vit sommé de se rendre au sr de Sommerives comme gouverneur de Provence; mais il fit repondre fièrement a celuy cy qu'outre que la ville de S1 Gilles etoit du gouvernement de Languedoc, et par conséquent hors de sa juridiction, il etoit résolu de ne la rendre qu'au sr de Baudiné, qui luy en avoit confié la garde et donné le commandement. Aprez cette réponse il depescha incontinent le sr de Bouillar-
1562 gués au sr de Grille pour luy représenter le pitoyable estât de la place et la foiblesse de ses murs.
Le s"' de Joyeuse arriva cependant a Lates, et le jour suivant il s'alla presanter devant la ville de Montpellier, dont il s'etoit tlaté de recevoir aussitôt les clefs ; mais une sortie vigoureuse, que le sr de Baudiné fît faire sur luy, joint a un feu continuel qu'il fit faire sur ses troupes du haut des remparts, l'obligea a se retirer avec confusion dans son camp de Lates.
Le lendemain il y eut des escaramouches vives et fréquentes entre les troupes des deux partis. Les capitaines Porquaires et Gremyan, qui avoinl leurs compagnies dans Montpellier, ayant demandé et obtenu d'en sortir avec soixante chevaux et cent ou six vints arquebusiers, commandez par le capitaine Pierre du Plez, de Saussan, se mirent en ambuscade prez du camp de Lates et une heure aprez firent sortir une douzaine de soldats, vetuz en muletiers, faisant mine d'aller charger de la vendange dans une vigne voisine ; ce que voyant, les soldats catholiques, animez paiTesperence du butin, se jetterent aussitôt, sans aucun ordre de la part de leurs officiers, sur ces prétendus muletiers, dont la fuite précipitée ne servit qu'a les conduire jusqu'au lieu de l'ambuscade, ou ils feurent si vivement et si brusquement attaquez par ceux qui les y attendoint qu'il en resta quatre vints sur la place, et le reste fut ou dissipé ou poursuivi jusques dans leur camp, ou l'alarme fut si grande qu'elle obligea toute l'armée de se mettre en bataille ; mais, s'étant bientôt aperceu du petit nombre de ceux qui avoint fait cette expédition, on mit la cavalerie a leurs trousses, qui les poursuivit avec tant de diligence que, les ayant ateints sur le Pont Juvenal, prez duquel il y avoit un moulin et une tour dont la garnison, ayant deffendu et empesché le passage, les obligea de s'arrêter, ce qui auroit favorisé la retraite des fuiards et leur entrée dans Montpellier, si s'etant détournez du grand chemin a la veue de la cavalerie des catholiques, ils ne luy avoint donné le temps de forcer le passage du pont au dépens de plusieurs blessez ou morts des fuyards. Du nombre de ces derniers fut le capitaine Peyrot Loupian et, les ayant ensuite
Soc. Arch. de Montpellier 21
1562 joints dans un fossé fort avantageux, abandonné * par leur cavalerie, de les dissiper et de les obliger d'abandonner leur capitaine Gremyan, qui fut tué prez de Montpellier au dessus de l'esglise de S1 Denis, avec le jeune Malhane, un des meilleurs et des plus braves officiers du parti, et quarante ou cinquante soldats qui etoinl demeurez avec eux. Cette expédition se fît avec tant de diligence qu'elle prévint l'arrivée tant de la cavalerie de Porquaires2, qui avoit pris le grand chemin pour les soutenir, (pie de celle du s1' Baudiné, que le presche, auquel il assistoil lors avec la plus pari des officiers et des3 soldalz, empescha de sortir plutôt de la ville pour les dégager.
Mais le porteur de cet avis [de la victoire de Saint-Gilles] ayant été pris et tué, le s' de Grille continua sa marche vers Montpellier jusqu'à- un endroit nommé la Belle Croix, ou, ayant découvert la cavalerie du sp de Joyeuse, qui venoit a luy, il rangea ses troupes en bataille. Dans ce même temps le sr de Baudiné, se doutant que le sr de Grille, n'ayant pas suivi son avis, ne se trouvât trop foible pour résister aux troupes du s1 de Joyeuse, sortit de Montpellier avec six enseignes d'infanterie el deux comètes de cavalerie; et détacha le capitaine Gremyan avec sa compagnie de cavalerie et quatre enseignes d'infanterie pour le Pont Juvenal, faisant mine de vouloir s'emparer du logis des catholiques, pour obliger leur armée a quelque diversion et la détourner par la d'exécuter son entreprise ; ce qui ne l'empescha pourtant pas de continuer sa marche vers le s' de Grille ; ce (pie voyant le sieur de Gremyan, il se mit a leur queue de l'autre coté de la rivière, pour joindre le s'' de Baudiné au pont l de Castelnau, ou il arriva dans le temps que le sr de Baudiné venoit de passer le pont avec sa compagnie de tryolets et deux enseignes d'infanterie, et eloit entré dans un chemin creux appelle les Arènes, que la cavalerie du s1 Grille avoit déjà pris aussi bien que celle du sr de Joyeuse, pour gagner avec son infanterie, qui avoit pris la
1 Ms. : abandonner.
- Ms. : Perquaires,
:' .Ms. : de.
* M s. : port.
1562 route des olivetes, le pont de Gastelnau. Ce que voyant, le s1' Baudmé fit charger les catholiques les plus avancez avec tant de fureur qu'il les obligea de se retirer au plus vite a leur année, mais si mal traitez qu'ils n'eurent plus envie de retourner au combat ; ou il n'y ' eut d'autre perle considérable du coté des catholiques que celle du s1 de Bisanet, et du s' de Beaut'ort, blessé d'un coup d'arquebuse, de celuy des religionnaires.
Le sr de Grille, s'etant trouvé mêlé parmi les catholiques, auroil eu, sans un secours qui le dégagea, le me:ne sort que six vints soldats ou enfans perdus et dix huit cavaliers de son armée, qui furent ou pris ou tuez. Du nombre des derniers fui le brave et vaillant capitaine Merle, qui fut extrêmement regretté.
Peu de jours aprez cette action, le s1' de Joyeuse, voyant que le séjour de son armée a Lattes etoit inutile et que la deffaite des s,s de Sommarive et de Suze luy otoit toute espérance de combattre le s' de Beaudiné, fit demander le passage libre de ses troupes au sr de Grille par l'eveque d'Alet, fils du sr de l'Est range, ce qu'il accorda d'autant plus volontiers qu'ils etoint, de part et d'autre, las de tenir la campagne. Cependant le sr de Baudiné, ayant appris la mort de Roudorgniac, gouverneur d'Agde, et craignant que le sr de Joyeuse ne surprit cette place dans sa retraite, il suivit et observa de prez la marcbe de ses troupes, avec quatre cornetes de cavalerie, suivie de celle de Grille, de l'infanterie, conduite par le sr de Bar, et de deux pièces de canon. Mais, voyant que le sr de Joyeuse rompoit son armée, il s'en retourna a Montpellier, ou il donna ses ordres pour le Vivarez et le Gevaudan, et donna le gouvernement d'Agde au capitaine Sengla, ou il se rendit aussitôt, accompagné de quelque infanterie, et ou il donna des preuves de sa valeur.
Au commencement d'octobre suivant, le sr de Baudiné, étant parti de Montpellier dans le dessein de s'opposer aux entreprises des catboliques contre le Vivarois et Gevaudan, etc.
(Bibl. Nat., fonds de Languedoc, Bénédictins, t. 93, f«s 204 v° — 222 v°).
RÉDUCTION DE MONTPELLIER AU ROI (juin 1568)
Après le deuxième édit de pacification, La Crouzette, lieutenant de Damville, réussit par douceur à se faire accepter comme gouverneur par les Montpelliérains. — 77 fait approcher les troupes royales. — Vive opposition de certains religionnaires. — Négociations des autres. — Triste exode des protestants. — La Crouzette demeure maître de la ville.
Sur la ville de Montpellier occupée par les religionaires depuis le commencement des troubles de Languedoc, et réduite sans violence a l'obéissance du Roy par l'intrigue et l'adresse du s1' de La Croisette, lieutenant de la compagnie du s1' de Dampville, qui luy en fit donner le gouvernement.
Il parut bientôt que les religionaires ne s'étoint soumis que par 1568 nécessité au second edit de pacification, puisque, dez le moment qu'ils feurent en liberté et qu'ils se virent en état de se faire craindre, ils résolurent de recommencer leurs desordres et a donner des marques de leur rébellion, et que leurs cbefs firent deffendre aux gouverneurs des villes de leur parti de les remettre sans leur ordre et sans leur consentement. La ville de Montpellier estoil une des plus considérables, des plus fortes et des plus affectionnées au Parti religionaire et certainement de plus difficiles a réduire, tant a cause de sa force que du grand nombre des religionaires des autres villes de la Province qui s'y etoint réfugiés, pour se mettre a l'abri des insultes et des mauvais traitements des catholiques. Le sr de La Croisette, lieutenant de la compagnie des gendarmes du sr Damville, gouverneur de Languedoc, voulant se distinguer et rendre au depans de sa vie un service signalé au Roy, tenta de se rendre maitre de celte ville, a la faveur de quelques officiers du Roy et des principaux babitans religionnaires, qu'il sceut si bien gagner qu'ils luy donneront entrée et le reconnurent pour leur gouverneur. Mais,
HISTOIRE Dli L'EUROPE 325
1508 comme il se voyoit trop foible pour résister aux forces de cette ville et au grand nombre d'étrangers des villes voisines de Beziers, d'Agde, d'Aiguemortes et autres lieux, qui s'y etoint retirez et qui etoint sous les armes, et qu'il eloit d'ailleurs par le sr de Joyeuse averti des grands préparatifs du prince de Condé pour renouveller les troubles dans le royaume, il fit secrètement approcber deux compagnies d'infanterie du régiment de Sarlaboux, avec une bonne partie de la compagnie de gendarmes du s1' Damville, et tanta de les introduire dans la ville. Mais ceux de la nouvelle Religion, informez de son dessein, commencèrent a faire du bruit et a jetter l'alarme dans toute la ville ; et, comme ils avoint les consuls a leur dévotion, aussi bien que plusieurs capitaines qui en avoint eu le gouvernement, ils s'assanblerent avec eux, et, conformément a leur délibération, ils represanterent au s1 de La Croisette qu'il ne devoit ni ne pouvoit introduire dans leur ville d'autres troupes que celles qui etoint ordonnées par le Roy et par le s1 de Damville, d'autant plus que ni la ville ni le service du Roy ne le demandoit pas, tons les habitans étant aussi soumis aux ordres de Sa Maiesté que s'il y avoit dix mille hommes dans la ville ; qu'au reste, s'il persistoit de vouloir faire entrer des nouvelles troupes, soit d'infanterie soit de cavalerie, sans un ordre exprez de Sa Mté ou du sr de Damville, ils se mettroint1 en étal de leur deffendre l'entrée, et qu'ils protestoint de tous les domages qui s'ensuivroint ; et qu'enfin ils etoint persuadez qu'il ne vouloit introduire ces nouvelles troupes que pour exercer sur eux les mêmes violances et les mêmes cruautez qu'ils avoint exercé sur ceux de la ville du S1 Esprit, quoiqu'ils n'eussent fait aucune résistance, comme il paroit par leurs informations envoyées au Roi et au sr Mareschal de Damville.
Le s1 de la Croisette repondit a ces remontrances qu'en introduisant ces troupes, il n'avoit aucun mauvais dessein contre la ville ni contre les habitans; mais que c'etoit pour le service du Roy et l'exécution d'un ordre exprez du sr de Joyeuse, son lieutenant gênerai, auquel ils devoint se soumettre, s'ils- ne vouloint passer pour des sujets rebelles. Le premier des consuls, nommé Jean Lasset,
1 Ms. : mettroit.
■2 Ms. : il.
o-(> LA RÉFORME A MONTPELLIER
1508 conseiller du Roy au Presidial, que les religionaires avoint fait consul el viguier pandant les troubles comme le plus hardi, le plus séditieux et le plus téméraire, soutenu d'un auditeur de la Chambre des Comptes nommé Ortolan, et de quatre autres de même caractère, eut l'insolence de dire au sr de La Croisette qu'il en coûterait la vie a deux mille hommes avant qu'on permit l'entrée de ces troupes dans leur ville. Aprez cette menace, ce séditieux étant de retour a l'assemblée et l'ayant asseurée de la resolution du sieur de La Croisette de Caire entrer ces troupes malgré leurs remontrances et leurs menaces, les religionaires se mirent incontinent sous les armes, et se rendirent au nombre de plus de deux mille hommes a la place nommée la Loge, ou ils se divisèrent en différants corps, qui se saisirent des avenues de la porte des Carmes, par ou les troupes du s' de La Croisette devoint entrer, et se retranchèrent pour leur en deffendre l'entrée.
Les plus sages des habitans tant de l'ancienne que de la nouvelle religion, prévoyant les malheurs et les suites fâcheuses d'un combat qui ne pouvoit être que très sanglant par l'animosité, l'égalité el le grand nombre des troupes des deux partis, crurent qu'il etoit de la prudence de traverser ce combat. Ils ménagèrent pour cela une trêve de trois ou quatre heures, pendant lesquelles, les principaux chefs et officiers des religionaires s'etant assemblés a l'hôtel de ville avec le s1' La Place 1, leur ministre, celuy cy leur parla d'une manière si forte et si vive qu'aprez leur avoir remontré la faute qu'ils avoint faite d'avoir pris les armes de leur propre autorité, dans un temps de paix, contre un gouverneur que le Roy avoit accordé a leurs prières et a leurs- sollicitations, et que c'etoit une rébellion ouverte contre le Roy et par conséquent contre Dieu, qui ordonne une soumission entière aux ordres des souverains, il leur fit voir tous les maux qui devoint :f la suivre, soit4 qu'ils feussent ou victorieux ou vaincus. Ces remontrances firent tant d'impression sur l'assemblée qu'il fut résolu de permettre la sortie de la
1 Ms. : La l'Inssr.
2 Ms. : leur.
■'• Ms. : devoit.
1 Ms. : soint.
1568 ville a tous ceux de la nouvelle religion qui craindroint { quelque mauvais traitement de la part des catholiques jusqu'à ce qu'elle eut été informée des intentions du Roy et du sr de Damville et des raisons qu'avoit eu le sr de Joyeuse d'agir contre leur règlement et leurs ordonnances. Il fut résolu aussi que le sr de La Croisette - seroit supplié de donner a ceux qui sortiroint de saufs conduits, qu'il accorda d'autant plus volontiers qu'il etoit fort aise de remettre cette ville a l'obéissance du Roy sans exposer ses troupes ni faire la moindre violance aux habitans.
Tandis que les troupes du Roy entroint dans la ville par la porte des Carmes, plus de deux mille cinq cent religionaires, que les larmes, les cris de leurs parens, de leurs femmes ni de leurs enfans ne peurent arrêter, en sortirent par celle de Lates et s'en allèrent du coté de Castelnau, accompagnez du s1' de La Croisete a la tête de sa cavalerie, pour les empescher de rien entreprendre contre les troupes du Roy qui etoint en marche; et se retirèrent a Sauve, Ganges, Durfort, S1 Ypolile el autres lieux des Sevenes, comme3 religionaires de Nismes et autres lieux voisins, ou un grand nombre d'autres s'etoint retirez auparavant, pour se mettre a couvert des mauvais traitements des soldats calboliques, qu'on avoit mis en garnison dans les Ailles depuis la publication de ledit de pacification jusqu'à l'assemblée que le s1' d'Assier y vint tenir. (Bibl. Nat, fonds de Languedoc, Bénédictins, t. 93, f°s 213-^14 \°).
1 Ms. : craindrait.
- Ms. : deCroisette.
:i Ici existe un blanc.
i — vu