II. — L'introduction des Capucins
Faveur accordée par l'évêque Pierre de Fenouillet aux ordres religieux. — Trèoe des controverses. — Apostolat spécial des Capucins. — Leurs préparatifs d'établissement ; émotion des protestants. — Plantation d'une croix sur le terrain. — Opposition des consuls. — Intervention de Ventadour, motivée sur des incidents entre catholiques et protestants et sur des divergences de vues chez les catholiques. — Nouvelle de l'assassinat d'Henri IV et belle conduite du premier consul Mazerand. — Etablissement des Capucins. — Leurs prédicateurs.
A vingt ans de là et lorsque, dans l'intervalle, une rafale nouvelle était passée sur cette œuvre, en obligeant l'évêque a recommencer tous ses efforts, Pierre de Fenouillet écrira ceci : « Le soing pastoral que nous avons tousiours eu, et qui nous afaict soigneusement embrasser et rechercher tous les moyens a nous possibles pour rappeler au bercail du Filz de Dieu tous les desvoyés de son Eglize et soustenir ses intherestz temporels, desquelz les injures du temps et l'heresie l'ont despouillée dans la ville et diocèse de Montpellier, nous a pareillement porté a favoriser tous les ordres relligieux et leur facilliter le moyen de se loger dans lad. ville, pour estre par nous utillement employés a procurer le salut des âmes a
1 L. Guiraud, La Paroisse Saint-Denis à Montpellier, p. 216. '- Déclaration du 15 mai 1612 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1612, f° 531).
nous commises w1. Or cette pensée maîtresse de tout son épiscopat, Fenouillet la réalisa dès le début. Ce fut non seulement par le rappel des Trinitaires et la concession qu'il leur fit faire, le 2 novembre 161:1, de l'église Saint-Paul2, concession qui eut pour effet la reconstruction de l'édifice 3, mais ce fut surtout, — bien autre entreprise, et innovation, en somme, discutable, — par l'introduction des Capucins à Montpellier.
Cette affaire, une des plus grosses de l'époque et qui dépassa les limites de la ville, est connue dans toutes ses péripéties avec une entière garantie d'exactitude, grâce à des documents d'origine très diverse et néanmoins concordants4 devant une saine critique.
L'initiateur du projet et son énergique champion fut l'évéque Pierre de Fenouillet, particulièrement affectionné à l'ordre franciscain. Mais l'occasion déterminante se présenta par le voyage du général, le P. Jérôme de Castelferretti, qui, se rendant en Espagne, s'arrêta, les premiers mois de 1609, à Montpellier. C'est alors qu'un couvent de Capucins fut sollicité par l'évoque pour sa ville. Le général l'accorda sous le bon plaisir du roi.
1 Arch. de l'Hérault, H, FF. Prêcheurs de Montpellier, reg. R, f° 152 V.
1 lbid., H, Trinitaires de Montpellier, reg. du XVIIe siècle, f° 11. Cf.
p. 678, note 2 et min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1015, f° 019 v°.
3 Prix-fait à Pierre Chimard, maçon, du 28 février 1015 (Min. de Julien Paretz. étude Coste, reg. de 1015, f° 122 v°).
4 Délib. des Conseils de Ville ou extraordinaires de Montpellier des 4 juin, 14 novembre et 29 décembre 1009, 29 janvier, 0 février, 11 juillet, 2, 8 et 30 novembre 1010. — Délib. des catholiques de Montpellier des 0 janvier, 19 mai, 24 et 25 juillet, 25 décembre 1010, conservées in-extenso (Arch. de l'Hérault, H, Capucins de Montpellier). — Analyses de requête des catholiques sais date et des délibérations d>'s mêmes des G février, 13 et 21 juillet, 10. ■unit cl 28 novembre 1010 [lbid. : un mémoire). — Procèsverbal du secrétaire de la Chancellerie de révé"que Arch. de l'Hérault, <i, IV, 188, fos 3-10 v°. Cf. analyse dudit document par M. l'abbé Yillemagne, Une émeute pacifique en 1609 dans Reçue historique du diocèse de Montpellier, 4e année, pp. 21 e1 suivantes . — P. Apollinaire, Capucins et ftuguenots à Montpellier [1609-1622] dans Revue du Midi, année 1893, pp. 321-339. Relation d'après les documents de l'Ordre.
Sauf références ou observations spéciales, je renvoie en bloc à ces diverses sources.
Or, Fenouillet pouvait cà l'avance compter sur l'approbation du souverain.
On avait. — et ceci a été précédemment détaillé, — déjà beaucoup fait de controverse à Montpellier et ses environs depuis quelques années, et l'on en faisait ailleurs aussi. Partout les jésuites s'étaient tenus sur la brèche, et de bonne heure Henri IV avait estimé que, « suivant ces erres, nous ramènerons plus de séparez de l'Eglise en un an que par une aultre voye en cinquante » 1. Mais, huit ans après, le monarque, préoccupé de la paix intérieure, semble avoir modifié son opinion. Il disait maintenant au ministre Charnier que, c< quant aux disputes, il ne les trouvoit pas mauvaises, encore qu'il ne les trouvât pas bonnes, mais qu'il ne vouloit point les empêcher ». Il réclamait surtout la modération dans les termes 2. De ces dispositions royales Fenouillet, qui, justement alors, entreprenait en particulier Sully et fut nommé au siège de Montpellier3, reçut la confidence, et il parait vraisemblable qu'il écarta, pour ce motif, de sa ville la controverse Patornay et Grangier contre Peyrol et Faucher. Elle se tint à Bagnols, bien que les protagonistes essentiels se fussent primitivement mesurés à Montpellier, comme il a été dit.
Dans un genre tout différent, c'étaient aussi de zélés missionnaires que les capucins, ces moines à l'esprit premier de leur Ordre et dont l'aspect autant que le langage tout simple parlait aux foules. Ni par elle-même ni par ouï-dire de la précédente, la génération actuelle n'avait connu autre chose que des communautés riches et décadentes, des religieux imprégnés plutôt des idées du siècle. Gomment n'eût-elle pas été frappée à la vue de ces apôtres nouveaux, tête et pieds nus, à la robe de bure grossière et rapiécée, serrée par une humble corde, qui, mendiant leur pain et donnant leurs enseignements intelligibles à tous, allaient par tous les chemins
1 Berger de Xivrey et Guadet, Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 230 ; à d'Epernon, le 5 mai 1600.
2 Journal de voyage de Daniel Charnier, au 12 mars 1608 [Bulletin S. P. F., t. II, p. 440).
3 Ibid., p. 433, au 23 février 1608.
Soc. Aech. de Montpellieb 44
du monde, comme l'admirable Pauvre d'Assise, prêcher la croix et la pénitence, l'amour de Dieu et celui des hommes ? Et tout ceci revient à expliquer le désir de Feuouillet.
Le général des Capucins, quand il y eut accédé, enjoignit, à son passage parNarhonne, au provincial, le P. Archange de Lyon, de se préparer pour l'établissement. Dès que ce dernier religieux eut reçu la requête'des habitants, syndiqués à cet effet, sous l'impulsion du prélat, il se rendit lui-même à Béziers, envoyant à Montpellier en éclaireurs les PP. Jacques d'Auch et Placide de Poitiers *. Entrés de nuit dans la ville, ils logèrent chez le prélat, se montrant peu. Mais l'évêque, qui avait obtenu une approbation du roi, se concerta avec eux et les catholiques pour le choix d'un emplacement. Ils jetèrent leurs vues sur un grand jardin en ville, voisin de la Cathédrale. Ce lieu semble avoir toujours été prédestiné à un usage pieux : Urbain V l'avait acquis pour ses moines de Saint-Benoit (d'où le nom d'Ort del Papa, Jardin du Pape) après qu'on avait essayé vainement d'y transférer les Carmes dépossédés2; au XVIIe siècle un Séminaire, au XIXe un couvent d'Ursulines, au XXe de nouveau le Grand-Séminaire diocésain perpétueront la tradition. Donc un gentilhomme d'Aniane, David de Lauzeran, vendit le jardin pour 2.000 livres, à l'évêque, le 29 mai 1609 3. Aussitôt le provincial arriva, escorté de ses fabriciens4, et présida au tracé des bâtiments sur le terrain; puis ils repartirent, afin de ne pas trop effaroucher les protestants. Seuls restaient le P. Archange et le P. Jacques, qui participeraient cà la prise de possession, fixée au surlendemain, dimanche 31 mai, dans l'après-midi.
1 Le procès-verbal de Fenouillet porte leur nombre à cinq, tandis que le P. Apollinaire n'indique que ces deux religieux. On peut, dans le premier document, avoir visé l'ensemble des capucins venus à Montpellier, c'est-àdire les PP. lacques et Placide d'abord, ensuite le provincial et les fabriciens.
2 L. Guiraud, Recherches topographiques etc., pp. 131 et 132. :; Min. de Julien Paretz, étude Coste, reg. de 1609, f° 418.
4 On appelait ainsi dans l'Ordre les religieux dirigeant les constructions.
Selon l'usage des capucins, eet acte comportait la plantation d'une croix sur le terrain.
L'évêque, dès qu'il eut signé le contrat d'acquisition, alla lui-même notifier son dessein et l'annonce de la cérémonie au premier consul. Philippe de Bossuges, maître cà la Chambre des Comptes. L'établissement dans Montpellier, ville d'otage, d'une communauté de capucins, religieux introduits en France pendant les guerres de religion, constituait une innovation, partant une dérogation à l'Edit de Nantes. La protestation du premier consul se basa sur cette considération, et elle fut soulignée par les exhortations de Pierre de Bocaud, premier président à la Cour des Aides, fort estimé du souverain. Un motif par lequel ils la renforcèrent, c'est que l'emplacement choisi confinait au mur de ville. Même ils laissèrent entendre à l'évêque que persister dans ce projet pourrait amener une émeute, un massacre de catholiques, à commencer par lui. C'était mal connaître Fenouillet. 11 s'empressa de répondre qu'il était parfaitement instruit des volontés du roi, de la lettre duquel il donna lecture, résolu à ne pas poser une pierre sans son autorisation, mais aussi à user de son droit de propriétaire, en plantant une croix chez lui. Si personnelle voulait les suivre, lui et les capucins y procéderaient seuls.
N'osant enfreindre ouvertement la volonté du prince, les protestants recoururent à des expédients. Le premier consul réclama huit jours de délai pour convoquer son Conseil. Puis, la possession du jardin étant en litige, on fit, par la partie adverse de Lauzeran, mettre opposition à la vente. Mais, comme il y avait urgence, les consuls adressèrent une requête au gouverneur, assemblèrent un conseil de magistrats calvinistes, et notifièrent l'avis négatif de ceux-ci à l'évêque, le dimanche matin, sur le seuil de l'église Notre-Dame, où il entrait pour la grand'messe. Alors, au cours de cet office, le prélat monta en chaire et, prenant texte de l'évangile du jour (dimanche dans l'octave cle l'Ascension), il prononça une allocution entraînante. Comment son éloquence naturelle, universellement reconnue, n'aurait-elle point tiré parti de
versets si opportuns : «Ils vous chasseront des synagogues; et vient l'heure où quiconque vous tuera, croira servir Dieu. Et ils vous traiteront ainsi parce qu'ils ne connaissent ni le Père ni moi » 1 ? Il indiqua le programme de la cérémonie : vêpres à l'église de la Ganourgue, sermon du P. Archange, procession pour porter la croix au jardin. Puis il recommanda aux timides de rester chez eux, et aux autres de ne prendre pour armes que la mansuétude et l'humilité, la Croix étant par elle-même assez puissante pour résister à ses ennemis. Le prélat, néanmoins, ne négligea pas les précautions légales. A l'issue de la grand'messe, il réunit les magistrats catholiques et reçut d'eux une consultation opposée à celle de leurs collègues. Aussi quand, après son repas, les deuxième et troisième consuls, Etienne Ranchin et Daniel Malecare, vinrent chez lui, escortés de nombre de calvinistes, pour l'intimider par des menaces même de mort, il leur confirma sa résolution et partit pour la Ganourgue. Le discours du P. Archange y roula sur la vertu et le triomphe de la Croix, sans qu'un mot blessant pour les calvinistes lui échappât. Ensuite l'évêque bénit la croix préparée Mais, tandis qu'on s'apprêtait à partir, le bruit se répandit qu'un millier au moins d'hommes armés garnissaient le mur de ville, lequel dominait le jardin. D'où hésitation parmi les catholiques, conseils et prières d'un certain nombre d'entre eux au prélat. Et celui-ci de répondre aux apeurés qu'ils restent. Puis il place la croix sur ses propres épaules, pour la céder cependant ensuite à l'un des Capucins 2. L'épée au côté, deux gentilshommes, l'un desquels était le chevalier de Montmorency 3, tinrent, malgré ses dénégations, à escorter le porteur. Marchaient ensuite le clergé, les chanoines, l'évêque avec l'autre capucin, des magistrats et conseillers, le juge-mage de Trinquaire et la foule évaluée à quatre ou cinq mille personnes. La maîtrise du Chapitre cathédral exécutait le VeaMla
1 Joann., XVI, 1-3.
2 Le procès-verbal désigne le P. Archange, mais le P. Apollinaire rapporte que c'était le P. Jacques et que le provincial suivait avec l'évêque.
3 Un fils naturel du Connétable.
Régis. Quand on parvint à la dernière rue, elle était pleine d'hommes armés de mousquets. En les apercevant, le capucin qui portait la croix, pria vainement les deux chevaliers de se retirer. Alors il s'arrêta, et l'évêque, insistant à son tour, réussit à les éloigner. Les calvinistes en armes avaient devancé le cortège au jardin, mais, à son arrivée, ils le quittèrent, se massant sur le rempart. De là ils tirèrent en l'air dix ou douze coups de mousquet. Sans panique aucune, la croix fut dressée, honorée par tous les assistants; puis le cortège se reforma, pour gagner, devant la curiosité émue des huguenots, l'église Notre-Dame, où un Te Deum fut chanté.
Le P. Archange prêcha ensuite les fêtes de la Pentecôte et repartit, laissant quelques religieux, entre autres le P. Placide, auxquels le Chapitre de la Trinité de Maguelone concéda un asile provisoire1. Du coup les Pénitents-Blancs, encouragés par la cérémonie, résolurent, l'occasion s'en présentant cà la mort de Michel Salgues, d'assister désormais, en costume, aux obsèques de leurs confrères 2.
Pendant ce temps, les consuls, de leur côté, assemblaient un Conseil général extraordinaire, et l'on y décidait de saisir de l'affaire, comme étant d'importance générale, les députésgénéraux. Fenouillet faisait aussi son rapport. Ace moment la colère des calvinistes les entraîna jusqu'à un acte vraiment irréligieux, celui d'arracher et de brûler la croix. Mais, sur une réponse d'Henri IV, datée du 12 juin et favorable aux catholiques, une seconde, plus haute, fut de nouveau plantée.
Battus sur le principe, les protestants se mirent à discuter sur son application. Ils représentèrent au roi que l'emplacement choisi était contigu au rempart, que certains des capu-
1 Dans la maison de Daniel Daussargues 'dit Courpoyran, où Pierre David, seigneur de Montferrier, leur permettait, le 9 juillet 1609, « en considération du sainct service et a la prière des pères Arcange, provincial, et frère Plasside, religieux de l'ordre des Capuchins », d'ouvrir des vues sur sa maison, contiguë (Min. de Julien Paretz, étude Coste, reg. de 1609, f ° 476 v°) .
2 Délib.du 13 juin 1609.
cins envoyés à Montpellier étaient d'anciens soldats et qu'une surprise était à craindre. Pour juger de leurs raisons, le souverain demanda communication du plan des lieux et des constructions projetées et, après examen, maintint sa première décision. La dépêche du 1er octobre, qui en apporta la nouvelle, était écrite en double. L'évêque s'empressa de la faire signifier aux consuls par deux chanoines et un huissier. Mais le commandant pour les armes, M. de Saint-André, avait ordre d'en informer la municipalité et la population. Il assembla à cet effet un Conseil extraordinaire, le 14 novembre 1609, néanmoins sans obtenir de soumission. C'était, disait-on toujours, aux églises réformées de se prononcer : si l'évêque réclamait l'exécution des ordres royaux, on s'abriterait derrière cet argument ; s'il bâtissait, on exigerait, pour le laisser faire, un nouvel ordre du roi, après parties ouïes. Dans ce but, les calvinistes obtinrent de Ventadour un délai, et mirent en mouvement les députés-généraux.
Mais, simultanément aux seconds ordres d'Henri IV, l'élection, faite le 23 octobre 1609, du P. Matthieu de Rodez comme provincial et du P. Archange pour gardien de Montpellier vint réjouir et encourager les partisans des capucins. Le P. Archange, par ses prédications très goûtées pendant dix mois, c'est-à-dire l'année ecclésiastique 1609-1610, avança les affaires : le Chapitre permit de prendre la pierre de l'ancienne cathédrale Saint-Pierre ; les catholiques achetèrent des matériaux de maisons voisines. Il était possible de commencer.
Le 5 janvier 1610, on traçait au cordeau le plan du monastère, lorsque survinrent les consuls avec le guet, qui s'y opposèrent. Dès le lendemain, l'évêque convoqua les plus notables catholiques, leur soumit le cas et ses solutions : continuer? avertir le commandant pour les armes, Saint- André? parler aux consuls? Les trois partis furent adoptés concurremment et, comme la date des Etats pressait Fenouillet, il voulut commencer à creuser et poser la première pierre. Nouvelle opposition des consuls, d'une part ; informations sur réquisition de l'évêque et, aux Etats, récriminations contre les consuls, de l'autre, tandis que, à son tour,
le colloque de Montpellier envoyait à Ventadour par Simëon Codur, ministre de Béziers, un réquisitoire contre le prélat. Aux Etats de Pont-Saint-Esprit, le lieutenant du roi en Languedoc eut sous la main toutes les parties plaignantes, tant Fenouillft que les premiers consuls ancien et actuel, c'est-à-dire François de Sandre, seigneur de Saint-Just, et Philippe de Bossuges. A la suit»? de longs pourparlers.il décida que la Ville députerait au roi et que, dans cinq semaines, si son envoyé n'obtenait du souverain ni délai ni prohibition a l'établissement, l'évêque serait libre de bâtir. Mais les députés furent désavoués par le Conseil de Ville et Laurent Dortoman adjoint à Bossuges pour, de concert avec Codur, demander cà Ventadour le renvoi pur et simple. En route, les délégués prirent ceux de Nimes et d'Uzès. et tous ensemble arguèrent si bien, auprès du lieutenant en Languedoc, soit des termes du brevet déclarant que rien ne serait innové dans les villes de sûreté, soit des réponses aux cahiers interdisant aux jésuites et autres de s'y établir \ que Ventadour promit de revenir, après vérification de ces documents, sur sa dernière décision.
Mais deux autres motifs, semble-t-il, ont dû influer davantage sur ce changement de résolution chez le représentant royal, mieux à même que la Cour de juger sur place, d'une part, de l'excitation grandissante des esprits et, de l'autre, d'une certaine divergence de vues chez les catholiques.
A mesure que ce dernier parti cultuel gagnait du terrain, tant au point de vue religieux que civil, il tendait à restituer à Montpellier sa physionomie de jadis, dont les violences d'abord et puis le rigorisme calviniste l'avaient dépouillée. Car, il faut le rappeler encore, consistoire, colloque, synodes et assemblées, soit de la province soit du royaume, gouvernaient seuls la cité. Les consuls se faisaient les obstinés exécuteurs de leur consigne et. dirait-on aujourd'hui, les gendarmes du Consistoire. Vint le moment où se posa de
1 II y avait là une erreur, car la prohibition no sera accordée qu'en avril 1612. Jusque-là les réponses du souverain étaienl ambiguës.
nouveau la question des réjouissances publiques, je dirais même celle des amusements privés, car, au temps de la mission du jésuite Destrictis, c'est-à-dire de 1603 à 1605, on avait vu se produire, à cause de cela, l'abjuration du protestantisme par toute une famille d.
Au nombre des manifestations traditionnelles de la gaieté chez une population assez 'ardente, figurait la plantation clés mais ou arbres donnant lieu à des exercices d'adresse. Vraiment il y aurait eu mauvaise grâce à les condamner tout à fait. Le synode provincial de Montpellier de 1596 les avait donc tolérés, en excluant néanmoins tout souvenir de catholicisme et prohibant danse et musique 2. Une autre coutume, également suivie au mois de mai, était la fête de Charité, le jour de l'Ascension, consistant en distribution de pain, préalablement bénit. Certains indigents protestants n'osaient en profiter. Le synode de 1607 les y autorisa. Toutefois il recommanda de s'efforcer d'abolir la coutume3. C'est pourquoi, l'année suivante, lorsque les catholiques montpelliérains dressèrent un mai au Petit-Saint-Jean, toujours desservi par Gourdon, ce chanoine exalté, le capitaine du guet, requis par les consuls, vint l'arracher. Aussitôt les catholiques de faire informer contre la municipalité et le capitaine, sans néanmoins se servir pour le moment de cette procédure. Mais ils menaçaient de le faire quand les consuls seraient sortis de charge. Ces derniers se firent donc couvrir par tous leurs coreligionnaires ti.
Maintenant, c'est-à-dire au début de 1610, les esprits étant surexcités par l'affaire des Capucins, un incident très vif se produisit pendant les derniers jours du carnaval, plus spécialement consacrés jadis aux ebattements des étudiants et des jeunes gentilshommes. En souvenir vraisemblablement des représentations scéniques de la Renaissance, les catholiques dansèrent un ballet. Le sujet en était-il général ou
1 Lilterœ annuse de 1604, p. 368.
2 Synode provincial de Montpellier de 1596.
3 Synode provincial d'Aiguesmort^s de 1607.
* Délib. du Conseil extraordinaire du 23 mars 1609.
local? En tous cas, c'était « un certain ballet en desrision de la religion » c'est-à-dire du protestantisme. Ce plaisir, qui par là tombait, en effet, sous le coup des ordonnances, fut empêché par la patrouille. Les catholiques s'y obstinèrent. Tous les soirs ils parcouraient la ville en troupes et masqués. C'est surtout de la maison du président Jean de Beauxhostes, seigneur d'Agel, que partaient ces groupes trop joyeux. La patrouille jeta des pierres contre ses fenêtres, excès que le président annonça l'intention de poursuivre judiciairement. Quelques autres catholiques étaient résolus, et ils s'en vantaient, à se faire justice eux-mêmes, en infligeant la bastonnade aux quatre derniers consuls (de tour à la patrouille ces soirs-là) dès qu'ils seraient sortis de charge. Ces consuls se firent donc encore avouer par une assemblée générale 1.
De quel côté partaient les provocations, d'où les représailles, voilà ce qu'il reste malaisé de décider, car, à la même date, on voit les catholiques molestés et troublés dans leurs exercices religieux. La preuve en est dans cette exhortation pieuse mais bien sentie que le prieur des Pénitents- Blancs, Pierre Rudavel, conseiller auPrésidial et un converti, adressait, le iï mars, à trois récipiendaires : «D'aultant plus les hérétiques s'efforcent de mespriser et fere hair ces honorables exercices de pieté et Compagnies dévotes, d'aultant plus se doibvent les chrestiens roidir pour les rellever et honnorer, et que tous les mespris qui nous arrivent de ce costé, nous doibvent estre pour l'amour de Dieu de belles guirlandes et riches couronnes, que Dieu nous rendra éternelles en paradis » 2.
A ce premier motif plausible de la conduite de Ventadour s'en ajoutait un autre : l'hésitation chez certains catholiques dans l'affaire des Capucins. Ce flottement se fait sentir dès le début, quand, le 31 mai 1609, Fenouillet met en doute d'être suivi pour la plantation de la croix. 11 est constaté par les
1 Délib. du Conseil extraordinaire du 22 mars 1G10. 8 Délib. des Pénitents-Blancs du 11 mars 10 10.
documents un peu plus tard, lorsqu'on voit un nouveau syndic des catholiques, le notaire Noël Planque, remplacer Hilaire Gentil; ensuite Pierre de Bonnail de la Baume, un des intendants catholiques, faire désavouer Gentil par une assemblée, tenue dans l'église de la Ganourgue le 26 octobre 1609, et qui vote de plus fort l'installation du couvent des Capucins; enfin, le 4 novembre 1610. Gentil, être sommé de restituer tous les titres, et se désister de toute prétention au caractère de syndic i. Or des détails qui précèdent la conclusion s'impose. Gentil représentait une fraction dissidente, l'autre étant inspirée, dirigée par l'évêque et le président d'Agel, chef des catholiques depuis la retraite de Pierre de Rozel. Et, en administrateur conscient de ses responsabilités, soucieux de respecter la charte issue de l'Edit de Nantes, instruit par l'expérience du passé, Ventadour inclinait visiblement vers l'idée d'une transaction.
Lui seul pouvait la faire accepter. Aussi, par une lettre au président Bocaud demanda-t-il que les protestants consentissent à différer le voyage de leur délégué à la Cour jusqu'à sa propre venue à Montpellier. En déférant à ce désir, les consuls et le Consistoire en avertirent les députés-généraux, les priant de veiller à ce que nul dommage n'en résultât pour leur cause2. Cependant Ventadour se rendit à Montpellier dans les premiers jours de mai 1610 3, entendit les uns et les autres, traita avec les délégués, plutôt il semble ceux des modérés4, et rendit une ordonnance5 dont le sens était que les capucins feraient un établissement à Montpellier, mais
1 Arch. de l'Hérault, <i, nol. du Chapitre: Noël Planque, reg. de 1594- 1611, f° 918 v°.
2 Cette lettre autographe, écrite le 10 avril 1010 par Jean Gigord, au nom des consuls e1 Consistoire de Montpellier, aux députés-généraux, m'a été fort obligeamment communiquée par son possesseur, Mr Cazalis de Fondouce.
3 Cette date se déduil de celle du lô juillet, à laquelle on dit le délai de deux mois expiré.
4 D'après la protestation des autres, à moins (pie l'intervention de Fenouillet n'ait amené ce changement de front.
:' Je n'ai pu en retrouver le texte, mais la teneur s'en déduil de la délibération des catholiques du 11) mai 1610.
en un lieu autre que le jardin contigu au rempart. Le choix en serait fait dans un délai de deux mois, les protestants devant quelque indemnité pour aider au surplus de la dépense. Contre cette décision, les catholiques réclamèrent en faisant valoir, à part son effet moral après la cérémonie du 3i mai, qu'au jardin ils avaient déjà un emplacement gratuit et accepté par l'évêque, ainsi que les matériaux de construction. Il fallait donc au moins élever le chiffre de la subvention municipale, et pour le tout prier Ventadour de revenir sur sa décision. Ceci se passait le 19 mai 1610. Le lendemain éclatait un coup de foudre, ressenti par tout le royaume.
La nouvelle de l'assassinat d'Henri IV, accompli à Paris le 14 mai, fut, en effet, connue à Montpellier le -20 par des lettres du Connétable et de Ventadour, celui-ci étant alors à Agde. Ce fut merveille, après une telle surexcitation des esprits, que les choses se soient si bien passées. Plus tard Ventadour s'en attribuera le mérite, en assurant que ce jourlà il était à Montpellier1. Il convient de distinguer: certainement les jours précédents, même le 14, si Ton veut, il y était venu 2 et il y reviendra au moins le 23 3. Mais c'est d'Agde, par une ordonnance rendue le 20, qu'il pourvut à ce que les habitants se donnassent mutuellement sauvegarde et qu'une surveillance des portes et murailles fût exercée. Un Conseil extraordinaire fut tenu dès la réception de ces nouvelles, et sans discordance on y décida que tous les consuls et tous les conseillers se rendraient aussitôt chez le président d'Agel, où s'étaient réunis les catholiques. C'était «pour leur assurer et jurer au nom de la Ville qu'ils ne désirent que vivre en paix et amitié, comme ils ont faict par le passé, et protéger envers tous et contre tous, conformément aux eedicts de pacification, et les prier de leur cousté en fere de mesmes, afin que tous ensemblement l'on ne pourchasse que le bien
1 Lettre de Ventadour au roi du 12 septembre 1616 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 165-4).
2 La délibération des catholiques du 19 mai parle de son voyage et de son séjour.
3 Histoire de Languedoc, t. XI, p. 908, note 1.
et service du roy et manutansion de sa couronne»1. Bel exemple de loyalisme et de concorde civique, qui fait honneur au gentilhomme calviniste présidant cette année au consulatde ville, Joachim de Mazerand2, gendre de l'ancien gouverneur Pierre de Dammartin. Le lendemain, au Conseil ordinaire, la sauvegarde fut, en effet, solennellement jurée en faveur des catholiques 3.
La trêve des Capucins avait heureusement coïncidé avec ces événements. Dès qu'elle fut expirée, les catholiques allèrent, le président d'Agel et Joly délégués, le rappeler à Ventadour, en le suppliant de terminer l'affaire. Le 21 juillet, ils rendaient compte de leur voyage : Ventadour les avait adressés au roi, en leur donnant une lettre pour la reine-régente. Mais, comme il y préconisait sa solution, cela déplut aux catholiques, et l'on envoya Rudavel lui demander d'en changer les termes. Il refusa, ayant déjà, sur requête des députés protestants, Gigord et Verchand, deuxième consul, expédié ses dépêches à la Cour. On n'eut plus qu'à décider une ambassade au roi, afin d'obtenir, en invoquant les ordres réitérés d'Henri IV. que l'emplacement primitif fût maintenu, décision confirmée le lendemain *par une assemblée plus nombreuse. Mais à cette fraction intransigeante Rudavel parut suspect comme membre du Présidial, et il fut remplacé par Deydé. (Juant à la Ville, en dépit des invites de Ventadour, tout en réclamant de lui délai sur délai, elle s'obstinait à ne plus poursuivre adininistrativement l'affaire, l'ayant remise aux députés-généraux. Elle persista dans cette attitude même quand la régente eut, le 2 octobre 1610, enjoint à Ventadour de procéder en personne à l'établissement des Capucins, suivant les volontés du feu roi :>. Ventadour accorda encore un délai pour assembler le colloque ou le synode,
1 Délit). <lu Conseil extraordinaire du 20 mai 1610.
2 Chroniques ri Documents, p. 412.
3 Délib. du Conseil de Ville du 21 mai 1010.
4 La délibération porte : « dimanche 20 », mais l'analyse indique le 2.r>, qui, en effet, tombait un dimanche en 1610.
* Cette lettre du 2 octobre 1010 est rappelée dans celle du 4 décembre (Voir ci-après).
mais le ministre Rudavel vint faire observer qu'aucune de ces assemblées ne pouvait rien désormais, le synode national étant saisi. Or la Cour ne voulait plus tolérer de retard : le 4 décembre 1610, la régente renouvela ses ordres à Ventadour, s'en excusant en quelque sorte sur les volontés d'Henri IV !. Ventadour lui-même avait enfin compris que tous ces délais n'étaient que leurre. Quand il reçut la lettre de la reine-mère l'installation des Capucins était déjà chose faite. Il était venu à Montpellier, il avait étudié la question du logement et s'était décidé pour la maison du Bousquet, à la rue du Cannau. Il allait en coûter 12.000 livres aux catholiques, mais l'immeuble offrait la ressource, en vue d'une installation immédiate, de « voultes propres pour une esglise et plusieurs chambres habitables ». Le 4 décembre 1610 le lieutenant du roi en Languedoc rendit une ordonnance dans ce sens -, et le contrat fut aussitôt passé 3.
Par ce changement de local, l'opposition des protestants ne fut pas désarmée. Elle trouva, au contraire, des prétextes plutôt grotesques dans le voisinage de leur Grand-Temple4. C'est alors que les religieux, découragés, supplièrent le vieux Connétable, de passage cà Montpellier, afin d'être établis en un autre immeuble. Mais les consuls alléguèrent l'arrangement conclu5. Les Capucins s'accommodèrent donc de leur mieux sur place, s'agrandissant, non sans opposition, bâtissant une église assez vaste 6, et ils reconnurent les libéralités des catholiques par leur zèle, en occupant de 1609 à 1621 les chaires de Montpellier7. De ces prédicateurs, on peut citer
1 Histoire de VEdit de Nantes jusqu'en 1622, f° 107.
2 Annexes de Julien Paretz, étude Coste : pièce originale.
3 Contrat du 6 décembre 1610 (Min. de Julien Paretz, étude Coste, reg. de 1610, f° 790 v°. Cf. reg. de 16] 1, f° 35 v°).
A Délib. des catholiques du 20 décembre 1610 (Arch. de l'Hérault, H, Capucins de Montpellier). — J'y reviendrai au chapitre suivant.
5 Délib. du Conseil de Ville du 14 août 1612.
6 Contrat du 12 septembre 1617 et pièces diverses (Arch. de l'Hérault, II, Capucins de Montpellier). — Délib. du Conseil de Ville du 4 juillet 1619.
7 Délib. du Chap. cathédral des 11 mai 1612, 12 mars 1013, 0 mars 1615,
nommément : en 1613 le P. Grégoire, en 1618 les PP. Gilles et Ignace, en 1619 le P. Gilles, puis le P. Bruno et le P. Eustache. Pourtant on regrettait les jésuites : en 1610 revint le P. Henri Adam1 ; en 1616 nous verrons une tentative pour appeler le P. Jacques George 2 ; et l'on compta aussi sur d'autres ordres : les cordeliers 3, les dominicains, les trinitaires, comme il sera dit. Et cela se conçoit pour le milieu cultivé où venaient de réussir si bien les jésuites. Mais les capucins, au moins parmi le peuple, à la ville et dans les villages 4, ont largement collaboré (au besoin, l'acharnement des calvinistes à les persécuter en témoignerait seul) à l'œuvre de conquête du catholicisme.