I. — Le Clergé
Affaiblissement de l'autorité épiscopale. — Chapitre Cathédral. — Collégiés et chapelains. — Prieurs; fléau de V absentéisme. — Curés; ignorance, négligence. — La réforme du clergé régulier <U>jà accomplie : Dominicains, Franciscains, Carmes, Augustins, autres communautés d'hommes ; couvents de femmes : Sainte- Catherine, Prouillanes, Clarisses. — Résumé.
Le diocèse de Montpellier, qui succéda en 1536 à celui de Maguelone, connut à la fois cette générale décadence des mœurs dans le clergé qui a été la cause la plus réelle des progrès du protestantisme, et les inconvénients d'une situa-
1 Voir les trois volumes déjà parus du bel ouvrage de M. Imbart de La Tour, Les Origines de la Réforme.
* Chroniques et Documents , p. 33.
tion particulièrement compliquée. Ici comme ailleurs et plus encore sur ces côtes fortunées de la grande mer latine, les églises, pour la plupart fondées par les riches propriétaires des villœ gallo-romaines, ensuite usurpées par les seigneurs dans le haut moyen âge, avaient été graduellement restituées aux évêques; mais, pour en assurer le service, ils les concédèrent à des communautés capitulaires ou monastiques. De là un affaiblissement très réel de leur influence quant au choix et à la surveillance du clergé. La décadence, puis la sécularisation du Chapitre cathédral y ajoutèrent.
Le Concordat de 1516 avait trouvé Montpellier, ville riche et peuplée, dépourvue cependant de siège épiscopal. Celui-ci était confiné à Maguelone, une petite île déserte entourée d'étangs et de marais, refuge de droit mais non de fait d'un Chapitre qui, sous la règle augustinienne, élisait l'évêque dans son sein. J'ai montré ailleurs avec détails * comment la première application du Concordat sur ce dernier point fut difficile. La résistance contre le nouvel évêque, Guillaume Pellicier le Jeune, une fois vaincue, il semble que la rancune soit restée. De nouveaux dissentiments l'exaltèrent, quandle prélat voulut opérer le transfert du siège à Montpellier; et la bulle qui le décréta en 1536, dut être corrigée par une transaction postérieure. Même certains de ses articles restèrent pour l'instant lettre morte. C'était donc l'état de conflit.
Guillaume Pellicier était, par son savoir universel, sa réputation, sa faveur auprès du souverain, ses missions diplomatiques, une personnalité éminente. Malheureusement l'exemple de ses mœurs ne pouvait que nuire à son action coercitive, si énergique et constante se soit-elle montrée. Ses talents mêmes contribuèrent aussi à l'éloigner du diocèse, et à chacune de ses absences correspond une recrudescence du protestantisme.
1 De façon générale, pour tout ce qui concernera l'évêque Guillaume
Pellicier, son action sur le Chapitre, ses démêlés avec lui, je renvoie à
mon Etude sur Le Procès de Guillaume Pellicier ; Paris, Picard, 1907, in-8°.
Le Chapitre cathëdral renfermait des germes de décomposition que les événements devaient rendre plus actifs. D'abord il restait trop nombreux. En dépit de la forme officiellement reçue en 1536 : — prévôt, archidiacre-mage, archidiacres de Valence et de Gastries ; sacristain, aumônier, ouvrier, chantre ; chanoines, au nombre de vingt-quatre, — dans la réalité, ce corps comprenait une cinquantaine de membres, soit par le fait de la survie des uns, soit par le fait de l'indu remplacement des autres. Il avait été formé, en effet, de deux communautés : Augustins de Maguelone, Bénédictins de Montpellier ; et celles-ci étaient des groupements en pleine décadence morale, qu'on exposait, en outre, désormais à la redoutable tentation d'une trop grande richesse et d'une vie toute au dehors.
Sur l'état du Chapitre maguelonais au XVIe siècle, les documents sont rares mais caractéristiques. J'en signalerai trois. Ce sont les tractations multiples et passablement mercantiles qui précédèrent l'avènement de Guillaume Pellicier le Jeune. C'est, au moment de la sécularisation, la remarque piquante de l'oncle de celui-ci, le vieil évêque résignataire : « Belle réforme, qui de blancs nous rendra noirs ! » C'est enfin la bulle de 15'36 constatant que presque tous les officiers et ministres ont habitation et font résidence en ville.
Quant au monastère Saint-Benoit de Montpellier, il était alors bien loin de l'esprit qui avait, en 1367, présidé à sa fondation. On n'y avait que trop oublié les recommandations du grand papeUrbain V touchant la clôture, le travail, la sobriété jauss1 le désordre, après avoir commencé par les étudiants, avait gagné les claustraux. Les mesures coercitives dont il fallut user finalement permettent de mesurer l'étendue du mal, et les documents initient aux détails. Là, comme ailleurs, les méfaits de la commende, l'abandon parles dignitaires de la vie de communauté, ladilapidation des biens et les mauvaises mœurs sévirent dès la fin du XVe siècle, et le premier tiers du XVIe n'y est rempli que de la lutte contre les abus menée par quelques religieux fidèles, surtout par le cellerier Guillaume Boscavin, en qui s'incarne tout l'honneur des anciens jours.
Par sa vigilance et celle du Conseil étroit, institué en 1511, que de désordres furent découverts et combattus i !
Sous prétexte de veiller à tour de rôle annuellement à la nourriture des claustraux, chacun de ceux-ci en profitait pour faire hors du monastère causa lascivandi des sorties fréquentes; ils sont désormais suppléés par un «bouteiller » laïque, qui se rendra au moulin, au four, au marché du poisson. Voici des moines auxquels il faut imposer comme pénitence de garder la clôture stricte une année entière avant d'être réconciliés. En 1518, l'un d'eux est pour ses mœurs emprisonné, ensuite contraint de renoncer à sa bourse d'étudiant, finalement expulsé du monastère. Le scandale perçait parfois au dehors. Un jour, quatre jeunes religieux ayant disparu, l'un d'eux en emportant des biens de la communauté, quand on les a vainement recherchés, on doit faire proclamer défense d'acheter ces objets. Un étudiant, le 2 février, en plein repas de corps, ayant injurié et battu le recteur de l'Université de Droit, on le chasse du Collège Saint-Benoît. D'autres, en bande et suivis de leurs serviteurs, ne rougissent point de parcourir la nuit les rues de la ville, armés et querelleurs, au point que l'infirmier du monastère proteste ne leur devoir, en cas de blessures, ni soins ni remèdes. Tristes et nombreux indices de l'esprit qu'allait infuser l'élément bénédictin au nouveau Chapitre.
Si encore le recrutement avait ;pu s'améliorer par la suite ! Mais comment en eût-il été ainsi ? Théoriquement, même en bien des points pratiquement, c'était, en somme, la vie claustrale, dont ils connaissaient les obligations, qu'avaient embrassée jadis les chanoines réguliers de Maguelone ou les moines de Montpellier. Les nouveaux sujets entraient, au contraire, dans un corps séculier et riche, ce qui exigeait une moindre vertu. A l'inverse, la brigue ne manquait pas. Selon la bulle, jusqu'à ce que par extinction le nombre des
1 A part ce que j'en ai dit dans Les Fondations du pape Urbain V à Montpellier, t. III, pp. 172 et suiv., voir sur ces abus aux Arch. de l'Hérault, G : reg. 6 de Saint-Germain, fos 18 ; reg. 7, fos 254, 258 v°, 331, etc.
chanoines ait été réduit, aucune réception n'aurait dû avoir lieu. Mais longtemps il en alla de façon différente. Dans l'intervalle de vingt-cinq ans qui sépare l'érection du Chapitre de l'établissement public du calvinisme à Montpellier, chaque fois qu'une vacance se produisit, elle fut comblée tantôt par élection du corps, tantôt par collation de l'évêque, le plus souvent par bulle. La situation matérielle du Chapitre, très florissante grâce à la réunion des biens, le permettait et l'on en profitait, tout en exigeant d'avance l'extinction après la mort du nouveau pourvu. Aussi la place de chanoine de Saint-Pierre était des plus recherchées dans la chasse aux bénéfices à laquelle se livraient nombre de clercs : ne donnait-elle pas droit à d'importantes distributions et à la possession de prieurés ? Combien plus quand il s'agissait des dignités et des personats ! Pour l'archidiaconé de Valence on vit aux prises, en 1555, trois compétiteurs l.
Une autre cause contribuait à contaminer ce corps ecclésiastique, le premier de la cité. Dans une ville d'écoles telle que Montpellier, on n'avait pas attendu le Concordat pour pousser tant séculiers que réguliers vers les grades universitaires, et dans les temps mieux ordonnés du moyen âge les posséder était un titre aux yeux du pape dans la provision des bénéfices. L'accord de Bologne réglementa la question. De droit le tiers des bénéfices fut réservé aux gradués, entre lesquels, simples ou nommés, on les partageait. La seconde de ces catégories était formée par ceux que le roi désignait, et cela le plus souvent en raison de leur noblesse, utilisant le Concordat comme moyen de gouvernement. Chaque année donc les candidats faisaient ((insinuer», c'est-à-dire enregistrer, leurs lettres de grade ou de nomination, en les accompagnant de certificats pour leur temps d'études ou bien de preuves de noblesse. Sur ces listes les collateurs, en l'espèce les chanoines à leur tour de cheville, choisissaient à l'ancienneté des lettres de nomination; en cas de simultanéité, la supériorité du grade décidait ; devant la parité des grades,
1 Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 42 et suiv., 73 et suiv., 74 et suiv.
l'ordre des études: théologie, droit canon, droit civil, arts libéraux, l'emportait. Sans doute, on ne saurait blâmer en principe un système qui mettait la science en honneur parmi le clergé; mais, tel qu'en fait on le voit pratiqué, il offrait divers inconvénients graves.
Le premier, c'est que l'orthodoxie fut plus rapidement compromise par le contact permanent, aux écoles et plus tard ailleurs, des clercs avec un élément purement laïque. Le second, c'est qu'il établissait entre les deux fractions du clergé : les gradués et ceux qui ne l'étaient pas, une ligne de démarcation vraiment trop accentuée. Je reviendrai bientôt sur cet inconvénient. Au surplus, la science ecclésiastique, celle qui doit, pour les ministres du culte, rester au meilleur rang, paraît, au contraire, avoir été sacrifiée à l'autre. Des éléments très sûrs d'information me permettent d'affirmer que, dans toute la période de gestation de la Réforme protestante, pas une des inscriptions en théologie ne se réfère à un chanoine ; qu'aucun de ceux-ci ne se qualifie gradué en cette faculté; enfin qu'un seul est appelé à exercer le ministère de laprédication. Le droit canon attiraittoujours ce clergé, comme de juste, mais certains de ses membres y joignaient le droit civil, évoluant de plus en plus vers une sorte de laïcisation du Corps *.
Gomment n'en eût-il pas été ainsi, quand on voit, de 1536 à 1560, le Chapitre cathedra! se recruter principalement parmi les jeunes gens, gradués ou sur le point de l'être, sortis des familles de l'aristocratie, de la bourgeoisie, de la magistrature, du haut commerce qui, de Montpellier ou de la région, ménageaient ainsi à leurs cadets une situation pleine d'honneurs et de profits? Avec un tel mode de recrutement, où la vocation ne jouait aucun rôle, on ne peut s'étonner que les vertus d'état aient manqué. Nulle assiduité aux offices : l'un s'en fait dispenser par bulle sous prétexte de ses études ; les autres vaquent aux affaires temporelles du Chapitre, surveillent les réparations, perçoivent les dîmes, donnent à ferme les bé-
1 Arch. de l'Hérault, (t, IV, 70, passitu.
néfices. Vainement l'évêque reprend, exhorte, menace, le syndic dénonce, le ponetuaire marque les absents pour être privés des distributions '. Nulle décence dans le costume, l'extérieur : à l'un il faut que l'évêque, choqué un jour de Toussaint parla vue de sa barbe, la lui lasse couper dès le lendemain -; certains ont abandonné la couronne ; des chanoines en viendront à demander de ne plus paraître en habit clérical3. Il est vrai que le peuple les respecte peu, parce qu'il n'en voit guère de continents. L'official, impuissant par ses exhortations réitérées cà vaincre le désordre des mœurs, doit faire appuyer ses remontrances par l'autorité civile l. Et ceci ne manque point de piquant, car magistrats, certains des chanoines le sont, et ils le sont plutôt que chanoines. Tels, comme Lebas, un des meilleurs cependant, ou Nicolas Calvet, sont conseillers au Présidial; tel autre, Léonard Aguillon, général des Aides ; ou tel enfin. Guillaume Philippi, avocat du roi à la Cour des Aides. Par leurs mœurs l'Eglise catholique est éclaboussée, il serait trop poussé de la dire salie. Presque aucun, en effet, n'a reçu les ordres, au moins les majeurs ; rarement ils s'approchent des sacrements. Et c'est même là un continuel sujet de querelle entre eux et les évêques Pellicieret Subjet.
Dans ce clergé, favorisé par l'intellectualité, la culture, aussi bien que par les avantages matériels, il faut également comprendre les membres des collégiales, assez nombreuses à Montpellier. En voici rénumération :
Collégiale Notre-Dame du Palais, fondée au XIII" siècle par Jacques Ier d'Aragon et desservit! par six prêtres.
Collégiale Saint-Sauveur, fondée au milieu du XIV" siècle par le cardinal Dupuy et desservie par douze chapelains.
Collégiale Sainte-Anne, fondée à la tin du XVe siècle par un prieur diocésain, Pierre Aristeri, et desservie par quatie prêtres.
1 Délib. du Chap. cathédral, passim.
2 L. Guiraud, Le Procès etc., p. 17, noie 4.
:* Délit?, du Chap. cathédral des 3 janvier 1546 [a. st. el 1" avril 1549. s Délib. du Chap. cathédral des 20 a oui et 20 novembre 1548, 25 et 31 octobre 1549, etc.
LES ORIGINES m PROTESTANTISME 11
i lollégiale du Petit-Saint-Jean, l'ondée seulement en 1545 par Geraud de Massas, grand-prieur de Saint-Gilles, de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, desservie par quatre prêtres sous la direction du sacristain de la maison de Montpellier.
Même doivent y être rangés les chapelains attachés à ces fondations qu'au cours des siècles la piété des fidèles avait multipliées, principalement dans les églises urbaines. Les registres de notaires sont pleins de leur énumération; pourtant, comme on n'y mentionne que des résignations, des collations et des arrentements de biens, je n'ai pu recueillir d'indications sur l'état moral de cette classe du clergé, élevée au sacerdoce mais sans charge d'àmes.
Les titulaires des prieurés-cures ou des vicairies perpétuelles , en bon nombre chanoines, qui devaient assumer cette charge d'àmes, se faisaient suppléer, retenus ailleurs par leur fonction ou leurs études, et ils se contentaient de percevoir les fruits. Il en était qu'on n'avait jamais vus dans leurs bénéfices, qu'ils troquaient à la première occasion. Tel à Poussan ce moine de la Chaise-Dieu, Jean de Guillaumenques : hôtelier de son abbaye, il avait eu dispense pour jouir dudit prieuré ; il en avait pris possession par procureur et il le céda à un de ses collègues moins de deux ans après1. Que se passait-il ? Le temporel du bénéfice était mis aux enchères, affermé à un laïque, lequel se trouvait amené à lui faire rendre en revenus et dîmes le plus qu'il pouvait. Une de ses obligations consistait à faire servir l'église in divinis par un ou plusieurs prêtres salariés, dits curés. Recrutés dans la classe populaire, dépourvus, faute d'établissements spéciaux, d'une vraie formation ecclésiastique, les curés constituaient cette portion du clergé dont, quelques années plus tard, l'évêque Subjet constatait la profonde ignorance antérieurement au protestantisme2.
Or, c'était à elle que se trouvaient dévolues les plus délicates fonctions du ministère : l'enseignement de la doctrine, la dispensation des sacrements. Mise en contact direct avec
1 Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, f°s 20 et suiv., 172 e1 suiv. - Voir : La Réforme catholique, chap. Ier § 1.
les populations, elle personnifiait au spirituel l'Eglise catholique ', tandis que le fermier la matérialisait, si l'on peut ainsi parler. Jamais on ne supputera exactement les ravages de ce fléau : l'absentéisme.
Quant au clergé régulier, le tableau est bien moins sombre. Sans doute, on y constate encore une décadence sur les âges primitifs. Mais la réforme, venue de dedans ou de dehors, y est déjà accomplie presque partout. C'est pourquoi, aux jours d'épreuves, il comptera peu d'apostats, fournira au contraire des apôtres zélés, même des martyrs. Ce clergé était représenté à Montpellier par beaucoup d'ordres, de «religions», comme on disait alors. Parcourons leurs établissements.
fl a été question plus haut du monastère-collège Saint- Benoit, connu à cette époque sous le nom des Saints-Benoit et Germain. Quoique postérieur de fondation, il représentait le plus ancien des ordres, sur lequel le temps et le bien-être avaient eu l'action la plus dissolvante.
Les ordres mendiants apparaissent autres. A part leurs édifices, qui, « tant en grandeur et beaulté de temples que maisonages et clostres », étaient « des plusbeaulx de France»-, ils ne possèdent rien, à proprement parler, les terres ou rentes qu'on leur voit formant simplement la dotation des chapellenies : le fidèle qui confie à l'ordre le soin d'assurer un service de messes, constitue un bien-fonds dont le revenu est affecté aux honoraires. Et, parce que ces religieux attendent tout de la charité publique, leur intérêt même leur conseillerait de se recommander à elle par des vertus. En outre, la raison d'être de leur établissement dans cette ville de sf/uliam générale a été la facilité de s'instruire. C'est donc une élite de religieux qui y vient des provinces avoisinantes : on y travaille, on y étudie, on y prend ses grades eu théologie ou en droit canon,
1 Le rentier de ValHaunès déclarera préférer payer aux protestants qu'an prieur, « duquel n'a jamais receu et ne reyoit doctrine d'ediffication » (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Guill. Tourrenc, reg. 38, f° 44 v°).
2 Chron. ci Doc, p. 78. Cf. p. 223. Témoignage confirmé par une lettre des Consuls du 12 novembre 1512 (Arcli. mua. de Montpellier, BB, reg.de lettres).
t. ES ORIGINES PU PROTESTANTISME 13
et c'est là que se recrutent les prédicateurs. Au surplus, où les abus se sont montrés, ils ont été combattus énergiquement, non sans difficultés toutefois. On va en juger.
Le couvent des FF. Prêcheurs avait été fondé, du vivant même de saint Dominique, derrière la promenade actuelle du Peyrou. A la fin du XVe siècle, il était réduit à dix ou douze moines et fort « en deshordre ». Les religieux avaient abandonné toute vie commune : ils couchaient, groupés par deux, trois ou quatre, selon leur camaraderie, dans de belles chambres au rez de chaussée, chacune avec son jardin; mais en revanche la pitance était maigre. S'en dédommageaient-ils au dehors, dans leurs escapades par la petite porte dérobée ou par dessus les murs ? Entre eux des rixes éclataient. La faiblesse du prieur y aidait, car à sa table même il laissa battre jusqu'au sang un religieux, un régent, par un autre et celui-ci chanter lagrand'messe dès le lendemain. La justice séculière dut se mêler de l'affaire, celle de l'évêque aussi. Le coupable fut gardé en prison jusqu'à l'arrivée du maître-général, le P. Vincent de Ghâteauneuf. Car, ce dernier se trouvant à Avignon, les Consuls s'empressèrent de lui demander la réforme, et il y procéda. A cette annonce, les religieux relâchés se dispersèrent dans des communautés de vie plus aisée. Leur remplacement, le rétablissement de la clôture, de la vie commune et des offices firent que la ville put s'émerveiller cfe voir une cinquantaine de moines suivant la véritable règle d.
La réforme des FF. Mineurs en 1522 fut plus mouvementée encore. Il s'agissait de les remplacer par les Observantins, établis à Montpellier depuis 1439. Ceux qui en furent chargés en Languedoc durent demander main forte au pouvoir civil. Les religieux se barricadèrent. Le peuple prêtait son aide aux réformateurs. Il faillit y avoir collision sanglante -. Finalement la règle triompha; et cette communauté sera au premier rang, le jour des épreuves venu.
1 Lettre citée p. 12, note 2 et autre du 3 avril 1513. Cf. Le Petit Thalamus de Montpellier, p. 485, lequel place les faits en 1503.
2 Procès-verbal du gouverneur (Arch. de l'Hérault, H, fonds des Cordeliers de l'Observance).
La réforme des Carmes, ordonnée pour le Languedoc *, eut pour commissaire spécial l'évêque lui-même 2.
Celle des Augustins pourrait bien être indiquée par l'existence d'un inventaire au XVIR siècle 3 et par l'état florissant des études.
Des ordres charitables du Saint-Esprit, de la Merci et des Trinitaires, on ne peut apprécier le degré de régularité. La réforme générale du dernier fut ordonnée en 1541, et en 1554 un ministre pour Montpellier envoyé de Mirepoix 4.
Parmi les monastères de femmes, le plus local était celui de Sainte-Catherine, près la porte de la Blanquerie. Dès son avènement, Guillaume Pellicier entama une vive lutte contre la prieure Miracle Bompar pour enquêter sur la vie et les mœurs de toute la communauté 5. Celle-ci, d'ailleurs, était, des vingtquatre membres prévus, réduite à trois en 1561 G. De ces vieux monastères, richement dotés, la plaie, c'est la commende avec son cortège de brigue, de népotisme, d'accaparement par les familles haut placées. Pour être nommées, les religieuses changent même d'ordre 7.
A la fin du XVe siècle, la communauté des Prouillanes ou Dominicaines se refusait à tout contrôle et direction des FF. Prêcheurs. Jusqu'ici, vu le relâchement de ces derniers à Montpellier, on ne saurait en conclure contre les religieuses. Mais elles repoussaient également la clôture, et une enquête, ordonnée de Rome, révéla de graves désordres. Le pieux évêque de Maguelone, Isarn Barrière, et des officiers du roi portèrent plainte. L'autorité civile intervint « pour
1 Invent. somm. des Arch. dép. : Haute-Garonne, B, 1, p. 140.
2 Arch.de l'Hérault, G, not. de l'Evêché : Darles, reg. de 1529-1541, f° 08 v°.
3 Arch.de l'Hérault, H, fonds des Carmes du Palais.
4 Invent. somm. des Arch. dép. : Haute-Garonne, B, 1, p. 209. — Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, f° 30 v°.
5 L. Guiraud, La paroisse Saint-Denis à Montpellier, pp. 55 et 56.
6 Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Amargier, reg. 86, 21 avril
' Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 34, 88, 152. — Cf. Arch. Vatic, ind. 462, pp. 613 et 614; Jul. III, bull., p. 334 et Paul. IV, 1. 8, p. 312.
outer les dissolucions et irregularitez intollerables ». Malgré les religieuses, la clôture fut rétablie L
C'est bien aussi de réforme qu'a la portée le transfert des Minorettes ou Glarisses de leur maison hors les faubourgs à celle de l'Observance, à la Saunerie, en 1527 3. Deux religieuses : une aixoise, une montpelliéraine, avaient été chargées par le monastère d'Aix d'y présider4. En 1561 la communauté était composée de vingt-neuf membres, sous le supériorat de la toulousaine Jeanne Charpentier5.
Résumant donc ce qui concerne le monde religieux, on voit un évêque éclairé, énergique par caractère, paralysé néanmoins par ses mœurs privées et par le fait des privilèges ; un haut clergé savant, distingué, mais de conduite à peu près laïque; un bas clergé voué à l'ignorance et discrédité; un clergé régulier déjà régénéré et en état de promettre une ressource sérieuse ; mais, entre ces éléments, une absence de cohésion qui facilitera la déroute devant le péril.