II. — A l'Ecole-Mage
Les régents venus du dehors, la plupart étudiants en médecine, y servent d'initiateurs. — Paul Le Comte : sa parenté et son rôle problématiques. — Antoine Jonas. — Pierfe Charnier. — Réaction catholique. — Guillaume Episcopus.
S'il était naturel qu'à l'Université de Médecine le rôle d'initiateurs ait été rempli par les étudiants, il ne l'est pas moins qu'il appartînt aux régents dans l'Ecole-Mage ou des Arts. D'ailleurs, je l'ai dit, ces régents étaient la plupart des étudiants aussi. Tel fut le cas du premier de la période dont le nom ait été transmis, et qui demeure un personnage passablement énigmatique. Il faut rapporter ce qui de lui est certain et signaler ce qui en peut être présumé.
Il s'appelait Le Comte et se dit originaire ou professeur du diocèse de Rouen; quant au prénom d'Apollon ou Paul, faudrait-il voir dans la première forme quelque fantaisie d'humaniste, ou dans la seconde une abréviation de la première2? Aucune matricule n'y répond, à moins qu'on ne doive le reconnaître dans le Guillaume Le Comte, du même diocèse de Rouen, inscrit le 22 août 1527 à l'Université de Médecine3. Cependant l'Apollon ou Paul de l'Ecole-Mage passa son bac-
1 « Pro ferendis lapidibus a loco cathedre ad locum custodie » (Arch. de la Fac. de Méd., S, 2, f° 57. Cf. A. Germain, La Renaissance, etc., p. 64, noie 1).
2 « Me Paulo Le Comte » (Arch. mua. de Montpellier, CC, Commandements de 1533, f° 8 v°). — « Ego Apollo Cornes alias Paulus, magister in artibus parrhisiis (sic) magister diocesis Rothomagus (sic) » (Arch. de la Fac. de Méd. S, 5, p. 14). — « Paulns a Comitibus » (Ibid., S, 2, f 129;. — <( P. Le Conte » (Arch. de l'Hérault, G, IV, 70, 22 décembre 1537).
:1 Arch. de la Fac. de Méd., S, 19, f° 91. — Du même diocèse de Rouen est aussi un autre étudiant : « Jacobus Cornes », immatriculé le 16 juillet 1539 {Ibid., f" 174).
calauréat en médecine le jeudi après la fête des Rois, 9 janvier 1533, et il lit sou premier cours dans cette science le 3 février suivant l. Maître es arts de la Faculté de Paris, il fut régent à Montpellier l'année 1532-1533 2. Enfin, le 22 décembre 1537, on le voit prendre, sur la présentation de Nicolas Sanravy, son baccalauréat utriusque juris '■'•.
Existerait-il quelque lien entre ce personnage et le réfugié français en Suisse Jean Le Comte, compatriote et élève de Lefèvre d'Etaples, comme celui-ci un ami de l'évèque de Meaux Briçonnet et un protégé de Marguerite de Navarre M Ces détails-là, ceux qui seront donnés sur l'évèque Guillaume Pellicier, créent déjà des convenances. Mais il en est un qui formerait coïncidence extraordinaire, s'il n'est pas une conséquence fort naturelle des choses. Le 25 mai 1533, pendant le séjour de Paul Le Comte à Montpellier, Jean Le Comte bénissait à Granson, où il était pasteur, le mariage d'un évadé du clergé maguelonais, Melchior Laurent, ex-curé des environs de Montpellier5, il semble bien enfin que le régent de Montpellier doive être identifié avec ce « scriba Gallus ». son homonyme, qu'on voit secrétaire de la ville de Lausanne en 15516.
Quoi qu'il en soit de sa personnalité, le passage de Paul Le Comte par les trois écoles de Montpellier, lequel pour celle de Droit répond à l'éclosion dans son sein des nouvelles doctrines, fait songer à du prosélytisme, et dès lors l'appel fait pour l'année suivante de Jean Durant de Nimes ~, futur ami de Bigot 8, prendrait une allure de réaction.
1 Arcli. de la Fac de Méd., S, 5, p. 14, el S, 2, fus 129 v° el 130.
2 Arch. niun. de Montpellier, CC, Command. de 1533, fos 8 v° el 29 v°.
3 Arch. de l'Hérault, <1, IV, 70. 11 avail mis d'abord seulement a juris civilis ».
4 D'après le Journal de Jean Locomte (Abraham Ruchat, Histoire de la Uéformation de lu Suisse ; Nyon, Giral-Prelaz, 1. III, pp. 132-134).
5 Herminjard, Correspondance etc., t. III, p. 178. 11 Corpus Reformatorum, t. XIV, p. 13.
7 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1533, f° 29 v° ; de 1534, :m 15juillet ; de 1535, f° 15 v°. — Arch. de la Fac. de Méd., S, 19, f° 133 ; S, 5, p. 30.
8 Guillaume Bigot, Christianas philosophiez prœludium, pp. 84 et 24.
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Antoine Jonas d, régent pour l'année 1535-1536, a aussi laissé des traces non équivoques de ses convictions. Originaire du diocèse de Viviers, il s'était fait immatriculer en médecine le 2 septembre 1535 -, lorsqu'il prit la direction de l'Ecole- Mage 3. On le retrouve à Rodez dans la même fonction, ensuite comme hérétique détenu dans la prison de l'évêque, d'où un arrêt du Parlement, en date du 6 décembre 1538, ordonne de l'extraire avec ses livres et ses papiers, afin de lui faire son procès à Toulouse *. Là il dut abjurer, puis reprendre sa carrière de pédagogue et de propagandiste : le Parlement s'occupe encore de lui, et enjoint à l'archevêque de Vienne de le faire mener en ses prisons dans le délai d'un mois, pour y subir la pénitence à lui prescrite5.
De 1537 à 1540 deux professeurs ont eu la régence de l'Ecole- Mage, tous deux de la région et condisciples à l'Université de Médecine : Pierre Poujol, de Joncquières, au diocèse de Nimes, immatriculé le 17 octobre 1534'». et Pierre Charnier, du diocèse d'Uzès, le 26 octobre de la même année7. Le premier exerça en 1537-1538 8, le second en 1530-1540" ; en juillet 1539 ils le faisaient simultanément M. Sur Poujol, bachelier le 13 février 1541 ", je ne saurais rien dire. Mais Pierre Charnier, — un nom qu'illustrera le pasteur Daniel Charnier. — avait promis, lors de son immatriculation, de ne point se faire de quatre ans recevoir bachelier et pendant ce temps de
1 Corpus Reformatant»), t. XIV, p. 13.
2 Arch. de la F.ic. de Méd., S, 19, f° 140 ; S, 2. f° 164.
3 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1535, f° 18; command. et comptes de 1536, fos 9 v°, 10 et 20.
4 Invent. somm. (les Arch. dép. : Haute-Garonne, B, 1, p. 190.
5 Ibkl., p. 203.
11 Arch. de la Fac. de Méd., S, 2, f° 154.
7 Arch. de la Fac. de Méd., S, 19, f° 141.
8 Arch. mun. de Montpellier, CC, Comptes de 1537, fos 12 et 14 v°.
9 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1539, f° 17. 111 Ibid., f° 0.
11 Arch. de la Fac. de Méd., S, 5, p. 42.
Soc. Arch de MoNirEuiER. A
« audire dialecticam et phisicam »i. Or il ne put, à l'Ecole Mage achever en seul son année de régence, c'est-à-dire 1539-1540. On voit ses gages réduits aux 5/6 du second semestre « tant pour l'absence que led. Charnier a faicte de ne régir lesd. escolles par autre temps, que pour ce que lesd. consulz l'ont l'aict cesser par autre temps, pour evicter les inconveniens que pouvoient survenir entre lui et aucuns escolliers, ses adversaires » -.
Par ce fait et par la qualité de son successeur, le frère Pierre Goste, religieux augustin 3 et prédicateur du carême à N.-D. des Tables cette même année 1541 de sa régence '\ il ne semble pas douteux qu'on assiste à un acte défensif du catholicisme.
Au contraire, une réaction dans le sens de la Réforme se produisit à la rentrée suivante. Il est vrai : on avait bien sujet d'être las de ce renouvellement continuel des maîtres et l'on conçoit que, ayant à l'épreuve jugé déjà celui de 1541- 1542 apte à les satisfaire, les magistrats municipaux l'aient arrêté pour plusieurs années, par contrat du 28 février 1542. Mais il se trouve que cet humaniste se doublait d'un réformateur. Il portait le nom de Guillaume Lévesque ; pourtant il est plus connu, selon l'usage du temps, sous celui d'Episcopus. Avec lui, fut inauguré un régime nouveau, propre à accroître la fréquentation scolaire et répondant à une mesure analogue pour l'Université de Droit. Jusqu'alors les gages des régents étaient de 60 livres tournois par an, que venait augmenter une cotisation des élèves; les Consuls les élevèrent pour Episcopus à 100 livres, « proveu qu'il ne prendra rien des enfans de la ville, pouvres ou riches, comme a esté dit par délibération du Conseil sur ce tenu par devant monseigneur
1 Arch. de la Fac. de Méd., S, 2, f° 158 v°. — De fait, il ne prit son baccalauréat que le 7 février 1541 (Ibid., S, 5, p. 44).
2 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1540. f° 15 v°. — D'où peut-être l'intervention de Poujol.
3 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1540, f° 22 ; de 1541, fos4 v° et 13.
4 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1541, f° 5 v°.
le Gouverneur»1. La délibération visée n'existe plus. Je ne saurais dire, par conséquent, quels motifs furent apportés à l'appui de cette.réforme de tant de portée, si ce fut, par exemple, dans le but de retenir les élèves que pouvait attirer le nouveau collège de Nimes. Il faut toujours applaudir, en principe, au système de la gratuité, qui soustrayait les maîtres ta la tentation de céder à l'opinion régnante afin de s'attirer plus d'élèves, et qui dispensait largement à tous le bienfait d'une culture générale préparatoire aux études supérieures. Mais, en l'espèce, il devait probablement surtout servir à diffuser les idées de la Réforme. Cet Episcopus, que nous retrouverons pasteur à Saint-Geniès en 1561 -, y restant, quoique ordonné pour Gasteljaloux 3, transféré ensuite à Vauvert i. n'était point encore, en 1546, arrivé au terme de son contrat avec la Ville, lorsqu'il accepta de le résilier 5, pour faire place à un apôtre avéré du calvinisme : Claude Baduel.