IV. — Infiltration générale
Elle se fait surtout au moyen des écoles. — Rôle plus marqué à cet égard de l'Université de Droit. — Exportation des idées de la Réforme dans la magistrature et la population. — Elles s'insinuent dans le clergé : quelques désertions de clercs.
Ce qui est plus saisissable encore que la pénétration des idées évangéliques et luthériennes dans le milieu scolaire, cest leur infiltration dans la société tout entière par son moyen. Or ici l'Université de Droit a dû exercer une influence encore supérieure à celle de Médecine, à juger par les noms inscrits sur ses registres et qui, rapprochés de données postérieures, marquent les recrues de la Réforme. C'est, en effet, avec des opinions religieuses toutes faites qu'arrivaient
dans la seconde la plupart des étudiants français du nord ou étrangers, et peu de docteurs se recrutaient à Montpellier ou y restaient. Les documents locaux ramènent toujours le petit nombre des mêmes noms. Si ardues et rebutantes semblaient à beaucoup les études médicales, si minces en regard les avantages qu'elles procuraient ! Il n'y avait pas seulement le joyeux auteur de Pantagruel, écolier et docteur de Montpellier, qui estimât «Testât fascheux par trop et melancholique, et que les medicins sentent les clysteres comme vieulx diables » L « Cnni videam rem medicam neqne facilem neque Oreoent, immolongissimjamatque diffîciUimam ; nam quanta magis mayisque proficio, tanto inagis intelligo rem arduam, longam alque laboriosam», écrit naïvement à son protecteur Amerbach un étudiant bàlois -, et il répète un mois après : « Longam atque adeo difjicilem quod certe non quivis statlni deprehendere potest 3 ». Les clients étaient plutôt rares, le peuple recourant volontiers aux chirurgiens" barbiers ou aux empiriques, hommes et femmes. Néanmoins les étudiants en médecine, précisément parce qu'ils étaient étrangers à la ville, k la région, prenaient pension dans les familles ou y venaient par voie d'échange, et là volontiers, aisément, par la force même des choses, agitaient les problèmes religieux. Félix Flatter chez le vieil apothicaire Catalan en agira ainsi L La mère de ce Salamon dit Bonnail qui fut une des premières recrues du protestantisme, hébergeait des Allemands 5.
Mais l'Université de Droit était encore mieux à même de répandre les opinions nouvelles. C'est avec raison que, réclamant vers 1018 la préséance sur le Frésidial, ses professeurs arguaient de ce qu'ils avaient formé tout ce corps de justice
1 Cité par Ch. Revillout (Les Promoteurs, etc., p. 287). - Lettre de Caspar Pétri à Boniface Amerbach du 5 juin 1543 (Bibl. de l'Université de Baie, G, II, 23, fos 52-53). :t Lettre du même au même du 12 juillet 1543 [Ibid., fos 54-55). 1 Félix et Thomas Platter à Montpellier, p. 35. 5 Ibid., p. 47.
à ses fonctions '. L'assertion est aussi exacte pour la période étudiée ici. A s'en tenir aux partisans avérés de la Réforme, on voit alors passer par l'Ecole : Guillaume d'Airebaudouze2, Jean3 et Guillaume Philippi *, François de Montfaucon5, lesquels iront à la Cour des Aides ; Gratien Bandinel et Nicolas Galvet6, au Présidial ; Etienne Ranchin7 et Jean Martin8, qui maintiendront ces idées dans leurs chaires de régents, tandis que des notabilités montpelliéraines, comme Jean et Louis de Bucelli 9, Pierre de Gaudete d0, les répandront dans la société.
Surtout l'infiltration se faisait tout naturellement dans le clergé, si intimement lié à l'Ecole de Droit. On en saisit les premiers effets par la rupture du célibat ecclésiastique. J*ai cité le cas de ce Melchior Laurent, curé des environs de Montpellier, qui en 1533 alla faire bénir son-mariage à Granson par le pasteur Jean Le Comte H. Quatre ans après il faut relever celui de François Pellicier, clerc de Melgueil, parent et familier de l'évêque. Il avait reçu, par la bulle de sécularisation en 1536, une place de chanoine au Chapitre cathedra] et avait été pourvu du prieuré de Boisseron. Mais tout à coup le vicaire-général de l'évêque, ce dernier étant alors à Rome, apprit que François Pellicier était sur le point de contracter mariage, si toutefois la chose n'était pas accomplie déjà. Il s'empressa de le remplacer à Boisseron '-, et l'année suivante
1 Arch. de l'Hérault, D, Université de Droit, liasse 6, préséance sur le Présidial.
- Arch. de l'Hérault, G, IV, 70, 21 novembre 1536.
1 Voir chap. IV g u.
5 Arch. de l'Hérault, G, IV, 70, 2(5 juillet 1340.
6 Voir sur ces chanoines : Les guerres de religion, chap. II § m.
' Arch. de l'Hérault, G, IV, 70, 22 novembre 1537. — Arch. niiin. de Montpellier, CC, Command. de 1550, fos 7 et 21. — Sa carrière se poursuivit fort longtemps.
* Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1550, f0* 7 et 21.
H Arch. de l'Hérault, G, IV, 70, 27 avril 1539 et 26 mai 1540.
10 Ibid., 5 février 1540.
11 Voir p. 48.
'- Arch. de l'Hérault, G, not. de FÉvêché : Darles, reg. de 1529-1541, f° 38.
le Chapitre, dans son accord avec le prélat, prit soin d'imposer que François renoncerait à sa place de chanoine '. D'autres défections furent celles de Jean de La Coste-, cousingermain du très catholique juge-mage Pierre, dont j'aurai souvent l'occasion de parler, de Gilles du Temple3, de Vincent Noaly4, de Jean de Bucelli5, autant de clercs qui iront successivement former les cadres calvinistes.
11 n'est ici question que de la ville. Mais le champ d'action ou de rayonnement s'élargit chaque jour. Les idées que Montpellier a reçues du dehors, il va les propager dans toute la région, même au delà, et, grâce à une direction nouvelle, le mouvement se généralisera dans les masses.
1 Transaction du 20 mai 1538 (Arch, de l'Hérault, G, not. du Clergé : Guillaume Jayniar, reg. 5, f° 82).
- Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 32 et suivants. — Chroniques et Documents, p. 363. Mais c'est à tort que le rôle visé fait de Jean le frère de Pierre de La Coste. Ce frère s'appelait Guillaume, clerc également (Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 32 et suivants). Son prénom et son degré de parenté sont attestés par Jean Philippi (Chron. et Doc, p. 153), par ses lettres de provision du 31 août 1574 de l'office de son défunt frère (Arch. du Parlement de Toulouse, Edits, reg. 1908, f° 116) et par une transaction de famille (Min. de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1575- 1576, f°49).
3 Voir chap. IV ^ n .
4 Ibidem.
5 Prieur séculier de Sainte-Marguerite de Montlaur, dépendance de Saint-Gilles, il y fut remplacé le 22 février 1549 (Arch. Vatic, Jul. III, t. 22, p. 17).