Les assemblées publiques
Conciliabules des deux partis. — Rappel de La Chasse, auquel les calvinistes font escorte en armes. — Inaction de lu Cour. — Retraite à Saint-Pierre des autorités catholiques. — Inanité des accusations portées contre elles. — Prédications catholiques. — Bruit de lu venue de Villars. — Diplomatie des magistrats protestants. — Les calvinistes s'emparent de ïéglise Saint-Matthieu.
— Tumulte près de N-.-D. des Tables. — Données sur h- nombre et la qualité des calvinistes.
L'éclat, le succès des réformés le 28 juillet 1560 leur gagnèrent de nouveaux adhérents ; mais ils mettaient aussi les autorités locales dans l'impossibilité de se taire plus longtemps. Le jour qui suivit, 29 juillet, un Conseil général fui convoqué à l'Hôtel de Ville. Toutes les notabilités y assistaient, l'Eveque en tète, accompagne de celui de Carcassonne, le montpelliérain François de Faucon. Apres un exposé :: (\r^ incidents de la veille et de la nuit et une discussion motivée, on vota les résolutions suivantes. Le premier consul partira en diligence, afin d'avertir Joyeuse en l'absence de Villars, lui narrer les faits et les poursuites commencées. 11 ira ensuite jusqu'à la Cour pour informer le roi, l'assem-
1 Histoire ecclésiastique, t. Ier, p. 37(5.
- Voir p. 138, note 4.
:; Voici cette première mention historique locale <■ sur les assemblées secrettes qui se font a lad. ville puis aulcuns jouis en ca, ronsernans le faict de la religion chrétienne et de l'esglise catholicque, comme est venu a la notice et cognoissance des consulz, et que a esté trouvé veu par aulcuns desd. officiers royaulx accompanhés d'une partie des consulz ».
blée suppliant le prince de n'ajouter foi qu'aux dires de ce délégué. Enfin, par un autre exprès, le Parlement de Toulouse recevra copie des procédures. En ville, pendant ce temps, le guet sera néanmoins renforcé aidant que besoin sera '.
Ainsi confié à Guillaume de ( Ihaume, le rapport à faire soit à Joyeuse soit au roi parut aux catholiques par trop sujet a suspicion. A leur tour donc, le lendemain, 30 juillet, ils tinrent un Conseil particulier, qui vota renvoi du juge-mage au cardinal de Lorraine-, afin de contrebalancer l'action du premier consul.
Avec la sécurité que leur donnait le choix du délégué officiel de la Ville, les protestants rappelèrent le ministre La Chasse, et celui-ci si- mil a prêcher et administrer publiquement les sacrements à l'Ecole-Mage 3. Même il ouvrit le registre des baptêmes par celui, au mois d'août, de la fillette d'un cardeur, Pierre Grasset, et peut-être faut-il voir une intention symbolique dans le prénom d'Esther qu'on lui imposa1. Le mois suivant il y eut sept baptêmes, et autant dans la seule première dizaine d'octobre. Car le nombre et l'assurance >\c> réformés croissaient par le manque de secours donné aux catholiques montpelliérains. Pour eux, ils avaient fait appel dès le début5 à quelques petits gentilshommes de la. région,
1 Délib. <ln Conseil général de ville .lu 29 juillel 1560. — Chroniques et Documents, p. 260. — Histoire ecclésiastique, t. I'1, p. 37(3.
- Histoire ecclésiastique, t. 1er p. 376.
:1 Histoire ecclésiastique, l. Ier. p. 376. — Cri ouvrage, revenant sm le premier séjour à Montpellier do La Chasse, déclare qu'il n'y <• avoil peu snlisisli'i- l'an précèdent », ce qui placerait le l'ail avant le 25 mars 1560. Comme Philippi a indiqué le mois de juillel, il est probable qu'il y a là quelque erreur de lecture pour ■< l'an précèdent >>, à moins que ce ne suit une allusion à Pasquier (Voir p. 132, noie 1).
4 « Aousl m. v° lx. — Le (usure ilu papier) dud. nous a esté baptisée Ester, fille de P(usure)e Grasset, cardeur, entre les mains de Jean Forcadc, aussi cardeur. -I. E. M. >■ (Arch. mun. de Montpellier, GG, 314, f° 1).
5 Comme le prouve l'arrestation du solliciteur (Voir p. 136). Même Y Histoire ecclésiastique relate la chose avant l'élection de Chaume (T. Ier, p. 375), laquelle eut lieu le 1er mars.
l'établissement du PROTESTANTISME l'il
surtout des Cévennes, qui menèrent à Montpellier des partisans. Ces hobereaux faméliques, attirés par les promesses. l'argent, les faveurs, se portèrent volontiers vers les villes et ne tardèrent point à les terroriser *. A Montpellier, depuis le mois de juillet, de jour et de nuit, ils parcouraient les rues en troupes armées, escortant le ministre2. Cette ville et celle de Nimes, à elles seules, rendront de cette façon, au commencement de septembre, un contingent de plus de mille soldats pourvus de corselets, piques et arquebuses3. On juge par là de l'état des choses. Aussi le juge-mage en avertit son beau-frère Snbalier, procureur général au Parlement, et celui-ci, qui centralisait les informations de la province, insista fortement auprès du cardinal de Lorraine4, lui dépêcha même un exprès, si ce n'est Pierre de la Coste en personne, pour le mettre verbalement au courant5. De son côté, Joyeuse pressait vivement la Cour, avertie par lui quatre mois auparavant et demeurée inactive, peut-être par la nécessité de reporte?' alors toutes ses forces en Dauphiné. Il ne
1 Joyeuse, dans sa lettre au roi du 20 septembre 1560, dénonçait ces pratiques : « Tous les jours ilz fies réformés) mectent peyne de gaigner gens et de qualité et d'aultres, ne leur reffusans chose dont ilz puissent avoir affere ; mesmemenl les gantilhommes et autres desquelz se peuvent servir, s'ils entendent qu'ilz sont en arrière en leurs maisons par debtes ou aultrement nécessiteux, incontinant ilz sont tellement pratiqués par argent, et ne leur est rien espargné >>. Renseigné sur le nom de ceux qui à Nimes fournissaient, distribuaient ou recevaient l'argent, Joyeuse ajoute : « A Montpellier n'y en a pas moingz » (Bibl. publ. impér. de Pétrograd, mss. fr., 95, n° 6. Cf. Ed. do Barthélémy, Correspondance inédite de Joyeuse, pp. 37-39).
- D'après Philippi (Chron. el Doc, p. 32).
3 Lettre de Joyeuse au cardinal de Tournon, du S septembre 1560 (Bibl. publ. impér. de Pétrograd, mss fr., 95, n° 9. Cf. Ed. de Barthélémy, op. cil., pp. 32-33), et Histoire de Languedoc, t. XI, p. 335, oii cette lettre est à tort datée du 11).
* Lettre du 1" septembre 1500 (Bibl. Nat.,fr. 15.S73, f° (52. C(. Histoire de Languedoc, t. XI, p. 333).
5 Lettre de Sabatier et Mansencal au cardinal de Lorraine, du 13 septembre 1560, pour lui dire « l'importance des émotions continuées aux villes de Xymes, Montpellier et aultres circumvoisines » [Bibl. Xat., fr. 15.873, f° 2. Cf. Histoire de Languedoc, t. XI, p. 337;.
dissimulail pas la crainte que tous éprouvaient d'une c< totale subversion » '. Mais rien ne vint.
Les seuls moyens que pouvaient, en ces conjoncturel, employer les catholiques montpelliérains, ils les prirent, et c'est tendancieusement et inexactement que les historiens calvinistes de l'époque ont produit contre eux une triple accusation relative à leur attitude.
Et d'abord bénévolement l'évêque, le juge-mage et d'autres catholiques se seraient retirés dans l'ancien monastère Saint-Benoît, contigu à la Cathédrale, fortifié et gardé par eux étroitement-. Or c'est, au contraire, sous le coup de risques notoires qu'ils se résolurent à une telle extrémité.
Risque pour l'église d'abord. Déjà les réformés se trouvaient trop à l'étroit à l' Ecole-Mage, où le chiffre des assistants, tle douze cents le -28 juillet, s'élevait, vers le 24 septembre, a trois ou quatre mille '■*. 11 fallait, en outre, prévoir la restitution de l'édifice, non pour la rentrée des écoliers, car. les vacances n'existant point, la fréquentation aurait dû rester constante, mais cà cause i\u programme des cours, qui recommençait le li> octobre, (l'est pourquoi le bruit circulait que les réformés projetaient la surprise d'une église; on désignait même la Cathédrale4. De fait, le 24 septembre, ils réclameront hardiment la cession d'un édifice cultuel et, peu de jours après, ils le prendront de force. Ainsi les événements ont confirmé les appréhensions et les mesures des catholiques.
Itisque pour le juge-mage. On a vu son action énergique auprès du Parlement au début. Il était allé en personne procéder aux poursuites lors de l'assemblée chez Didier Bandier. Il avait rempli sa mission à la Cour. Il avait averti de nouveau le Parlement. Maintenant, en plein état de trouble, le s septembre, il venait encore au Conseil général, et
1 Lettre au roi, du 8 septembre 1560 (Bibl. publ. impér. Je Pétrograd, niss. fr.,95, n" 5. Cf. Ed. Je Barthélémy, op. cit., pp. 33-34, lequel a lu : << submersion ».
- Histoire ecclésiastique, t. Ier, p. 377.
3 Chroniques et Documents, p. 337.
-> Ibid., p. 341.
l'établissemeni du PROTESTANTJSAIE 1 'l3
l'évêque et l'official Lebas avec lui, subir tout l'effort de ses adversaires. Car Pierre de la Goste fut pris violemment à partie. On l'accusa d'être l'ennemi de Montpellier; il répondit qu'il en était, au contraire, l'ami, l'habitant, ayant refusé un plus grand office pour ne point quitter la ville. Alors on lui lit grief précisément d'être magistrat au lieu de sa naissance et aussi d'avoir son frère comme subordonné. Pour preuve de sa bonne volonté, le juge-mage alla jusqu'à offrir de résigner son office, moyennant le remboursement du prix. Finalement il se vit récusé 1. Afin de garder la possibilité d'agir comme il le fera bientôt. Pierre de la Goste était donc contraint de se mettre à l'abri.
Une seconde accusation est, contre l'évêque et le jugemage, celle d'avoir fondu alors une partie de la riche argenterie du Chapitre-. Or on sait par les délibérations de ce Gorps des 5, 6, 16 mai 1552 que l'aliénation de certaines pièces fut accomplie dès cette époque, laquelle répond à la détention de Pellicier. Surtout il fut décidé le 5 novembre
1560, par une délibération aussi, de vendre parmi les reliquaires les moins dommageables au Chapitre, afin de se procurer les 1500 livres dont ce Corps avait à exécuter le payement, tant pour lui que pour l'évêque, par emprunt du roi destiné à la gendarmerie. C'est là que sont passées les pièces dont la disparition fut constatée << puis après», c'est à dire en octobre
1561, passées en partie, car j'aurai encore à dire alors pour compléter la question. 11 est vraiment regrettable que des informateurs locaux si peu scrupuleux aient surpris ainsi le rédacteur de X Histoire ecclésiastique, constatation qui se renouvelle à plus d'une reprise.
Enfin les réformés contemporains ont fait grief à l'évêque de n'avoir, en ces temps difficiles ni même jamais, adressé la parole à son peuple3. Si tant est que cela soit exact, on peut
1 Délib. du Conseil général du 8 septembre 1560. - Histoire ecclésiastique, t. Ier, p. 377.
'•' Complainte apo logique des églises de France en 1561 ^Mémoires de Coudé, éd. Secousse, t. II, p. 301 .
asgurer que, du moins, Pellicier fit beaucoup prêcher. A part
les stations accoutumées del'Avent et du Carême aux églises Notre-Dame, Saint-Firmin, la Cathédrale ' et Saint-Denis2, ainsi que les serinons des fêtes, il opposa aux prêches quotidiens des instructions journalières dans les trois premières des ('«lises nommées et dans toutes celles des bénéfices du Chapitre au diocèse. Il les confiait à de « lions et notables presrlienrs », qu'on allait même chercher jusqu'à Avignon3. Gomment mieux remplir ce devoir' du pasteur? Il y joignit la prescription île la prière, du jeune, de la fréquentation des sacrements, en particulier d'une réception générale de la divine Eucharistie, fixée au dimanche 21 septembre4. Et voilà des préoccupations qui diffèrent singulièrement de celles que prête a l'évèque Y Histoire ecclésiastique : " passer le temps à l'exercice des dés et des cartes » 5.
Cependant la Cour, plus tranquille du côté du Dauphiné, s'occupa du Languedoc. Le 16 septembre, Joyeuse, informé parle Connétable que Yillars se préparait à y venir avec des forces; lui en témoignait sa joie11. A Montpellier on sut bientôt la nouvelle, qui fit renaître la confiance chez les catholiques, et suscita chez les magistrats un zèle subit, mais feint.
II est a croire que tous avaient été réprimandés, car tous protestèrent de leurs efforts sans résultat et députèrent pour présenter dans ce sens les événements7. Nul ne voulait se compromettre, d'où l'amer reproche que de Bèze leur adresse : << Au lieu de donner conseil et confort à l'Église, non seule-
1 Délib. du Cliap. cathédral du 10 janvier 1559 (a. st.).
- Voir p. 127.
;t Délib. du Chap. cathédral du 10 septembre 1500. — Chroniques et Documents, p. 32.
1 Délib. du Chap. cathédral du 10 septembre 1500.
,; Lettre du 10 septembre 1500 (Bibl. publ. impér. de Pétrograd, mss. fr., 95, n° 3. Cf. Ed. de Barthélémy, op. cit., p. 351.
7 Lettre signée De^an (Bibl. Nat., fr. 15.873, f° 35. Cf Histoire de Languedoc, t. XI, p. 339). — Arch. de l'Hérault, B, Cour des Aides, Requêtes, délégations, affaires de 1555 à 1015, 20 octobre 1500. — Lettre de Clerc à Yillars du 8 octobre 1500 (Bibl. Nat., fr. 3.257, f° 25. Cf. Histoire de Languedoc, t. XI, p. 339, note 1).
l'établissement Dl Protestantisme 145
meut ils l'abandonnèrent, mais, qui plus est, se joignirent aux persécuteurs » *.
Les Consuls principalement se trouvaient sous le coup des plus graves menaces soit du juge-mage soit du Parlement. Le premier les rendait responsables de l'ordre dans la ville, livrée aux étrangers armés qui l'avaient envahie. Le second les ajournait au 18 novembre, afin de voir condamner la communauté à perdre sa juridiction, ses murs et ses privilèges pour avoir toléré les prêches et assemblées illicites -. C'était là le pire des châtiments, dont les conséquences étaient multiples et ruineuses. Sous une telle pression des circonstances, on imagina donc une mise en scène destinée à endormir le pouvoir. La chose se passa le 24 septembre, en deux actes. Les récits, de source protestante, qui en ont été conservés, sont bien concordants3.
Au moment où le prêche quotidien de sept heures du matin, fait par le ministre La Chasse à l'École-Mage, allait commencer, parut le lieutenant-criminel au Présidial, suivi des Consuls et de nombreuses notabilités. Ce lieutenantcriminel, nommé Charles de Barges, était destiné à jouer un rôle actif pendant les troubles. Aussitôt arrivé, il fut invité à occuper la place d'honneur. De là, au milieu d'un silence profond, il prononça le plus adroit des discours destinés a préparer le ton à la réplique. Très violemment il s'éleva contre les sectes des Nicolaïtes et des Libertins, qui n'admettent aucune autorité civile. Ensuite, interpellant toute l'assemblée, il lui demanda de répondre à trois questions : reconnaissait-elle le roi François II pour son légitime seigneur ? entendait-elle observer les édits qui défendaient les assemblées en armes ? tenait-elle pour magistrats licitement ordonnés lui-même et les autres (
Le ministre, répondant pour tous, s'empressa de répudier
1 Histoire ecclésiastique, 1. Ier, p. 380.
2 Chroniques et Documents, p. 340.
3 Histoire ecclésiastique, t. Ier, pp. 377 et suivante?. — Chroniques et Documents, pp. 337 et suivantes.
Soc. Arch de Montpellier. |n
avec indignation toute assimilation avec les sectes visées ; il nia que personne, depuis son retour, eût porté les armes, désavoua tous ceux qui pourraient songer à une sédition, el protesta enfin que, les assemblées ayant pour but unique d'enseigner à vivre chrétiennement, « selon la pure parole de Dieu », le roi n'entendait certainement pas les prohiber ni commander aux consciences, ce qui est réservé à Dieu seul. Il conclut en reconnaissant hautement François II pour roi et les magistrats, ses représentants, pour supérieurs. Aussitôt tous les assistants d'acquiescer en levant les mains et proclamant à haute voix vouloir obéir à Dieu, au roi. aux magistrats. Alors Maupeau requit le lieutenant-criminel el les Consuls de leur accorder une église pour s'y assembler. Bien haut Charles de Barges refusa, et il leur interdit derechef toute réunion. Mais le ministre ne promit que l'abstention du port d'armes et les magistrats, n'insistant pas. se retirèrent. Le prêche alors commença. C'était bien une pure formalité remplie
L'après-midi de ce même jour, Guillaume de Chaume assembla un Conseil général, où l'on ne voit figurer que des réformés. Il exposa la descente de justice faite sur sa réquisition à l'École-Mage, l'insuccès qu'elle avait eu auprès des assistants, l'insuffisance des forces locales pour empêcher les assemblées.' 11 annonça l'ajournement des Consuls par le procureur au Parlement et les injonctions du juge-mage d'avoir à faire protéger la ville par une garnison de cent hommes. Les conclusions du Conseil furent qu'on ne pouvait empêcher les assemblées, sous peine de déchaîner la guerre civile ; qu'il n'y avait pas lieu d'employer une troupe à solde, quand tous les habitants étaient prêts à garder la ville à tour de rôle; qu'ils répondaient, d'ailleurs, de l'ordre, pourvu que l'évêque ni le juge-mage ne le troublent point par leurs mesures de défense. Et, comme le plus pressant péril était la citation à Toulouse, on décida d'envoyer en mission auprès du roi Jacques de Montaigne, avocat-général à la Cour des Aides. Muni des procès-verbaux dressés par le lieutenantcriminel et le premier consul, des lettres et requête du pro-
L'ÉTABLISSEMENT ni PROTESTANTISME HT
cureur de Toulouse, il devait présenter le récit des faits, témoigner de la fidélité îles habitants et solliciter, après interdiction au Parlement de Toulouse de connaître des affaires de Montpellier, l'évocation de celle-ci au Conseil privé. Ainsi comptait-on gagner encore du temps et esquiver l'exécution clés ordres donnés à Villars.
Ce qui montre bien quelle était l'assurance des réformés, c'est l'occupation, au début d'octobre, île l'église Saint- Matthieu !. Succursale de la paroisse Saint-Firmin, cette église était plus spécialement devenue celle des médecins. Le Collège du Pape et celui du Roi en étant tout voisins, elle renfermait la cloche de l'Université. Elle avait alors pour prieur Alain Caprerie, un des chanoines qui publiquement en 1563 adhéreront au protestantisme, et pour ouvrier ou administrateur temporel Sauvaire Maigret, membre d'une famille de marchands acquise au nouveau culte. De l'un et de l'autre la connivence avec les envahisseurs fut dénoncée en plein Conseil de ville du T octobre par le lieutenant-particulier Jean Torrillon. Tous ces motifs semblent avoir désigné l'église au choix des calvinistes. Un matin donc, Toiras2. seigneur de Saint-Jean de Gardonnenque aux Cévennes, s'installa sans bruit avec sa troupe dans l'édifice, et déjà le prêche y sonnait qu'on ignorait encore la qualité de ses occupants. Quant à Maigret, pour mettre à l'abri sa responsabilité, il demanda qu'on dresse un inventaire de l'argenterie.
Serait-ce aune tentative semblable a l'égard de Notre-Dame
1 Chroniques et Documents, pp. 31 et 260. — Histoire ecclésiastique, 1. Ier, pp. 378 et 379. Cet ouvrage appelle l'église : « Saint-Michel » probablement par erreur de lecture du manuscrit. — Délib. du Conseil de Mlle du 7 octobre 1560, où le fait est ainsi exposé par l'ouvrier de l'église, Maigret : « A cause que le ministre avec ceulx qu'on appelle hugnenauk ont prinse de voye de faict et tiennent a présent lad. esglise pour y feré prescher led. ministre, que avoit presché et administré les sacremens, comme se disoit, a la mode de Genefve a l'Escole Maje ».
2 Son nom est fourni par une lettre de Villars (Bibl. Nat., fr. 3.158, f ° 99 .
des Tables qu'il faudrait attribuer le violent tumulte déchaîné à ses portes pendant le sermon, dans la matinée du 7 octobre? Très évidemment il y avait là des gens fort surexcités, puisque le premier consul y reçut de l'hôte ou aubergiste de la Coquille un fort coup de poing1. Mais c'est plutôt, sans doute, un de ces « maintz petitz reproches », auxquels se livraient « ceulx du populere moins discrets », comme parle Philippi -.
La majorité des calvinistes était alors formée, en effet, de gens de la basse classe. Il est aisé de s'en convaincre en parcourant le rôle des assistants aux assemblées, dressé dans des conditions qui seront bientôt élucidées3. Son ensemble est constitué par des artisans, principalement descardeurs, aux noms sans signification. Cependant on y trouve, détail plus intéressant, une vingtaine de tenanciers de logis ou hôtelleries, dont certaines : La Croie- Blanche, les Trois- Couronnes, la Souche, le Mouton d'Or, fréquentées par les étudiants en médecine4. Quelques membres en vue du parti sont inscrits, il va de soi : tels 1rs diacres Formy et Maupeau, le surveillant Bonnail. Cilles du Temple, jadis inculpé d'hérésie, et ces trois hommes arrêtés et relâchés le 25 juillet 1500 : Didier Bandier, Nicolas Talard, Hilaire Bergeron. Mais toutes les classes plus élevées de la société y ont leurs représentants. Beaucoup de marchands : quatre Maigret, trois
1 « Ce jourd'huy malin, led. mr de Possan, premier consul, ayant entendu que, au devant les portes Notre Dame de Tables, lorsque le sermon se disoit, avoit grand tumulte et congrégation de gens, pour le debvoir de sa charge y sen.it allé avec les compaignons de sa suyte, pour y mectre paix et gauler le port des aimes et autres voyes de fâict, inconvénient et battement. En quoy faisant, seroit venu nng homme, qu'il a ouy nommer l'hoste de la Cauquilhe, lequel il auroit volu fere retirer : mais, au lieu de oboyr, lui auroit led. hoste donné un coup de poin [veu? pour plusieurs gens notables » Délib. du Conseil de Ville du 7 octobre 1560).
- Chroniques (H Durante, ils, p. 33.
3 Sur ce rôle, que je publie [Chron. pI Doc, pp. 346-378;, voir chap. VI.
4 Arch. de la Fac.deMéd., S, 2, passim. Cf. A. Germain, La Renaissance,etc. , Documents.
Verchant, deux Bastier, Màymond de Farges, fils du fameux apothicaire, le riche ' Jean Hëbrard, Guiraud Gâches, Jean Serilhan, etc. Beaucoup de gens de loi, notaires, procureurs, avocats, et parmi ces derniers : Guillaume Trémolet, Jean de la Goste, Galvet, Recolin -. Des magistrats seulement l'auditeur Ortolan, mais les parents, femmes ou enfants de plusieurs : Cécile de Senglar3, la femme de l'avocat-général Jacques Montaigne, et Jeanne Amalric. sa belle-mère ; la femme du juge Gavaudan ; les fils de l'auditeur de Montaud ; le fils et le neveu d'un juge Bernard ; la femme du lieutenantprincipal Torrillon, nommée Catherine Barrière4. Parmi les médecins : Balthasar Aventurin5, Etienne0, Jean Blazin dit Scuron, Michel Hérouard, Jean Bocaud, ces trois derniers professeurs. Quant aux bourgeois, on nomme : des Bonnail, des Salamon, un Delom. La noblesse fournit un contingent appréciable, et qui justifie bien par sa composition l'assertion de Joyeuse touchant ces « quelques gentilhommes du pays de petit lieu », et ceux qui, se trouvant « en arrière en leurs maisons par debtes, ou aultrement nécessiteux », sont « incontinant pratiqués par argent w7. Figurent donc sur le rôle : Simon de Sandre, seigneur de Saint-Just8; Pierre de
1 Chroniques et Documents, p. 281.
'-' Le rôle le nomme « Collin ». Mais son nom est connu par beaucoup do documents locaux. Il avait un paient chanoine.
:; Cécile de Senglar de son vrai nom [Chron. et Doc, p. 295), mais celui d'Amalric était resté à toute cette famille.
1 D'après le testament même de Jean Torrillon, qui s'y intitule aussi seigneur du Creux (Min. de Richard, étude Cornier, reg. de 1571, f" 120, (') avril 1571).
5 Le rôle le nomme Venturin, mais permet de l'identifier avec un Balthasar Aventurin (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1590-1591, f° 645;.
,; Il est vraisemblable «pie ce n'est point là un nom patronymique, lequel n'a pu être suppléé.
7 Bibl. publ. impér. de Pétrograd, mss. fr., 95, n° (>. Cf. Ed. de Barthélémy, Correspondance inédite de Joyeuse, p. 37, 6 septembre 1500.
s Le siège de cette seigneurie était-il le Saint-Just près Lunel, ou bien représenté par « ung mas a Landissargues, appelé le mas de Sainct Jordy, avec ung tenemant de terres, jardin a roue, prés et ferragiere, confrontant de droit Honnoré Guilherminet le pond de Landisargues, du marin Brous-
Combes de Montagu l, seigneur de Gombas2; Jean de Gaudete des Ursières, seigneur de Gastelnau ; Aubert Barrière, seigneur de La Colombière3 ; Bernard de Sobeyras, seigneur de Mujolan4; Jean des Guillems, seigneur du Vilar et frère
son, du levant la carrière allant au nias de Las Soties, du couchant le valal de Landisargues » (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix après 1600, basane verte, Saint-Firmin, 1'° 7.")) ? Ce nom de Saint-Georges lui venail de ce que la seigneurie de Saint-Georges était possédée par une branche des Sandre, l'autre avant celle de Saint-Just, et de ce que la première hérita à un moment de la seconde. Mais on disait aussi : Lan* dissargues (Ibid., f° 79 v°), nom qui décèle l'origine romaine du lieu, comme celui de Saint-Just pourrait faire allusion à quelque église disparue. Le « mas de Saint-Just » était encore connu sous son nom au XVIIIe siècle (Arch. mun. de Montpellier, II, n" 368). Passé aux des Pierres, seigneurs d'Arènes des Ports (Ibid., CC, compoix de 16(0 basane, Saint-Firmin f° 114), il a gardé celui d'Arènes. Le démembrement de cet important domaine a été amené par l'établissement de la ligne du P.-L -M. et do la gare d'Arènes. Mais le demeurant porte le nom.
1 Ce Pierre de Combes avait hérité d'un oncle, Nicolas de Montagu, d'où son double nom (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1583-1585, f° 103, 24 mars 1583).
- La seigneurie de Combas était comprise dans la juridiction et terroir de Montpellier et la paroisse de Montaubérou (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1587-1591, f°550). Le mas qui en représentait le siège, es' dit situé à Neguecats et confrontant : du nord, Trinquaire et Corners : du midi, le chemin de Montpellier à Saint-Marcel (chemin vicinal n° 80) ; du levant, le chemin de la Font Valaurie à Montaubérou (chemin vicinal n° 98) ; du couchant, soi-même, fossé au milieu (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix après 1000, basane verte, Saint-Matthieu, f°41 v°). Il a été absorbé dans les dépendances du château de la Mogère (Ibid., II, n°s85, 102, 2U3).
:i (( L'ancien domaine duCrès [en 1272 , dit depuis de la Colombière, correspondait à l'emplacement du nouvel asile départemental des aliénés, au Bois de l'Hôpital, etc. » (Jos. Berthelé, Les archives du domaine de Matbosc près Montpellier, p. 4, note 2). — Quant à Aubert Barrière, son nom est mêlé aux affaires du temps (L. Guiraud, Le Procès de Guillaume Pellicier, p. 102, et le présent volume. \>. 111).
4 Christophe de Sobeyras, puis son fils Bernard sont qualifiés seigneurs de Mujolan, le second déjà le 17 juin 1502. Il avait, en deuxièmes noces, épousé Françoise Bonnail (Arch. de l'Hérault, G, not du Clergé: Jacques Barthélémy, reg. 242, f" 74. Cf. Guillaume Baillet, reg.de 1547, f" 21 v°, et Pierre Martin, reg. de 1550, n° 37, f" 255). Je pense que c'est bien de celui-ci qu'il s'agit dans le rôle. — Mujolan est près de Fabrègues.
de Jacques, seigneur de Figarei '; un de Saint-Félix, seigneur de La Grange2; un de Sarret, [ils aine du seigneur de Saint- .lean de Védas 3 ; les enfants de François de Gaudete <\rs Ursières, seigneur de La Vaussière ! ; la veuve de Dominique de Narbonne, seigneur de Poussan, c'est-à-dire Françoise Barrière5; Jeanne de Cranonne. femme de Pierre des Ursières6; celle de l'avocat Guillaume Bornier, laquelle se nomme
1 La seigneurie du Vilar ne consistait plus, à cette époque, qu'en « herbaiges» et droits seigneuriaux. Ses confronts et désignation permettent d'en identifier le lieu avec celui de Puech- Villa ou Chàteau-d'Eau (Grand Thalamus, f» 233 v°, art. 239 et f° 309, art. 517, ce dernier acte, du 24 mars 1560, publié par M. .Tos. Berthelé, Archives de la Ville de Montpellier, t. III, pp. 525 et suiv.j. — L'identification du personnage devient ainsi possible. Jean et Jacques des Guillems, frères et seigneurs de Figaret, vendeurs du Vilar à Jacques David selon la transaction de 1500, se retrouvenl dans d'autres actes, où Ton voit que, Jacques ayant eu la seigneurie de Figaret et ensuite Jean après sa mort (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1581-1582, fos 171, 229 et 234 v°), c'est celui-ci qui avait dû être le seigneur du Vilar. J'ajoute que la, faute du scribe du Grand Thalamus : gens pour Jean, laquelle a fait traduire par Genêt dans l'analyse de Joffre (Jos. Berthelé, Archives de lu Ville de Montpellier, i. III, p. 175 , se trouve ainsi corrigée.
- Le seigneur de Saussan s'appelait en 1503 Thomas de Saint-Félix (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé: Guill. Solier, reg. 110, f° 23). 11 semble donc qu'on aurait ainsi le nom de famille du seigneur de La Grange, lequel est dit frère de celui de Saussan. Mais voici que, dans son testament, en date du 11 août 1571, Guillaume de Bucelli. seigneur de Saint- Hilaire, nomme comme étant ses frère et sœurs, utérins évidemment, François de Saint-Félix, seigneur de Saussan, ainsi (pie Catherine et Anne de Saint-Félix (Min. de Pierre de Nemause, étude Grollier, reg. de 1571, f" 240 v°). Il pourrait alors s'agir de ce Bucelli, si toutefois François de Saint-Félix a été frère de Thomas. — Rien ne m'a permis de déterminer s'il s'agit de la Grange du Pin près Saint-Clément, qui dépendait de Franquevaux, ou de tout autre lieu.
:: Lequel seigneur s'appelait alors Jacques (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 242, 8 avril 1501). Son fils et successeur fut un Jean, dont il sera plus tard question.
I Personnage souvent nommé. — La Vaussière, jadis La Valsière, nom qui réexiste, a été savamment identifié avec le mas de Martin (Jos. Berthelé, Archives de la Ville de Montpellier, t. III, pp. 475 et suivantes).
5 Voir p. 79, note 2.
II Testament de Pierre de Gaudete .Min. de David Gibert, étude Blain, reg. do 1609-1610, f° 350 v°).
Françoise de Plantavit, d'où elle est dite d'Assas1; Marthe de Bossavin et la femme de Barthélémy de Montfaucon. président aux Aides, qualifiées aussi demoiselles. Enfin dans le clergé on compte : l'abbé de Valmagne, c'est-à-dire Robert Deleuze2; Nicolas Cal vet et Pierre-Raymond Engarran, lesquels sont chanoines, et Pierre Pinel. qui ne l'est déjà plus3, en dépit de ce titre.
Si intéressants que soient de tels noms ou ceux que d'autres documents permettront d'y joindre, ils restent, au regard des huit à neuf cents que renferme la liste, une minorité, dont la signification sociale est diminuée peut-être par les liens de parenté et les relations de voisinage qu'on surprend entre nombre d'eux*. Il est vrai, ce rôle ne représente pas la totalité des adhérents a la Réforme5 ; mais, à l'inverse, on peut admettre que la curiosité autant que la conviction aura pu procurer des assistants aux assemblées.
Quoi qu'il en soit, le calvinisme se fortifiait de jour en jour, et les incidents qu'il provoquait, se multiplièrent à tel point que le cardinal de Lorraine, averti par l'évèque Pellicier, n'hésita point à lui répondre : « C'est a nous maintenant a nous défendre, et a n'espargner aucun de nos moyens et facultés pour essayer a repousser les injures et insolences de tels malheureux séditieux »6.
Désormais c'est là tout le sens donné à la mission du comte de Villars. Nul instrument ne pouvait être choisi mieux approprié à ce programme de sévérité.
' Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1583-1586, f° 17.
"2 Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Nicolas Talard, reg. 15, f° 129 v°, 18 octobre 1559.
3 Sur eux trois, voir : Les (Jrnerres de religion, chap. 11 g ni.
1 Les premiers principalement par le moyen des familles Barrière, de Chaume, de Gaudete des Ursières, de Farges, Bonnail. Les secondes, comme en font foi les indications données ci-dessus. On peut y ajouter drs exemples d'étrangers à Montpellier, tels que Henry de Lescure, gendre du chancelier Rondelet (Testament de celui-ci du 20 juillet 1566, communiqué par M. de Plantade), et le seigneur de Lagriffoul, beau-frère de Guillaume de Chaume (Voir p. 135, note 4).
5 Suppliques des Consuls, qui font suite au rôle.
,; Lettre du 11 octobre 1560 (Histoire ecclésiastique, t.. Ier, pp. 379
et 380).