‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 53 sur 110 · IV. — RÉSUMÉ DE LA SITUATION EN · texte numérisé non relu

IV. — RÉSUMÉ DE LA SITUATION EN

Clergé désorganisé. — Autorité civile bafouée. — Magistrature impuissante. — Ecoles désertées. — Monuments et œuvres d'art dévastés. — Vie économique entravée. — Affreuse misère. — Tristesse de la ville.

Si. en effet, se plaçant au point de vue montpelliërain, on compare l'état de la ville tel qu'il a été retracé au début de cette Étude à ce qu'il est devenu au printemps de 1562. comment ne pas s'affliger des ruines de tout genre accumulées en ces deux années ? Rien n'a été épargné.

Jadis premier corps social, le clergé se trouve maintenant absolument désorganisé et son œuvre arrêtée. L'évêque cbassé du diocèse, le Chapitre cathédral en partie émigré, en partie condamné à l'impuissance, tous les autres dispersés, le clergé subalterne balayé par la rafale, qui a sévi à peu près sur toutes les paroisses : tel est le triste état des cadres ecclésiastiques. Les édifices du culte et les demeures de leurs desservants dépouillées, dévastées sont, en outre, usurpées. Les biens sont atteints : on ne paye plus les dîmes ou on les applique à l'entretien des ministres1. Quant aux communautés de réguliers, partageant au matériel le sort commun, elles ont été bien plus traquées encore. De ces moines au verbe sévère et entraînant, qui n'avaient pour les défendre ni situation sociale ni appuis de famille ni richesse de corps, on s'est encore moins soucié. Le martyre, la fuite ou l'apostasie, telle a été pour eux l'alternative. Aux yeux de ses adversaires l'Eglise catholique est dpnc ici frappée à mort-. Us ont

1 Délib. du Chap. cathédral du 29 juillet 15(31.— Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg 241, f° 245 v°. 5 Chroniques cl. Documents, p. 46.

voulu en abolir tout vestige1 et parce que, néanmoins, ses adhérents y sont encore en grand nombre et ardemment désireux d'en pratiquer les rites-, la haine s'accroît toujours davantage3.

L'autorité civile n'est pas moins bafouée. Le gouverneur de la ville a été six mois en fuite; même revenu, qui parle de lui ? Envoyés extraordinaires, gouverneurs sur le fait des armes, qui vont désormais se succédant, priment, effacent son rôle. Les Consuls et le Conseil de Ville, utilisés d'abord à la tolérance et à l'établissement du calvinisme, ont dû passer la main au Conseil politique de l'Eglise, au Consistoire, même au Colloque, lequel n'a plus rien de local.

11 y a encore des cours de justice, mais il n'y a plus de justice, ni criminelle, ni civile. (Juel en est, d'ailleurs, le code présent ? A l' encontre des lois, immémorial ement étudiées et appliquées à Montpellier à la louange de tous, on voit les édits de répression, de tolérance, de pacification qui se heurtent, parfois contraires, obscurs trop souvent; corrigeant, expliquant, dénaturant ces édits, les déclarations multiples ; annihilant le tout, les amnisties. C'est vraiment l' incohérence et, à une telle distance du pouvoir central, plus d'une fois un malheur. «La religion », au sens calviniste du mot, a ainsi couvert des crimes de droit commun 4. La complaisance ou la peur individuelles pèsent sur les arrêts. La crainte du pire pour l'ordre public retient la répression. Parce qu'il a pensé autrement et agi selon ses convictions là-dessus, voici que le juge-mage a été sacrifié. La vacance de sa place accroît l'impunité. Et pourtant jamais l'autorité de la justice n'a été plus nécessaire, car, en face de troubles quotidiens pour cause de religion, le seigneur de LaMosson, chargé de l'ordre, a vu sa petite troupe licenciée au bout de trois ou quatre jours5.

1 Chroniques cl Documents, pp. 49 el 5(J. ~l Ibid., p. 57.

a Ibid., p. 58.

4 Ibid.. pp. 40 et 59.

'" Ibid., p. 57. — Délib. <lu Conseil de Ville du 17 avril 1562. — Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1502, au 18 avril.

l'établissement ni protestantisme 23?

Avec une telle insécurité, qui viendrait à cet « amène verger des sciences » qu'était Montpellier jadis1, mais qu'à ravagé déjà la tourmente ? Sans maîtres ni élèves, les écoles sont fermées. La plus utile en somme, la plus populaire, l'École-Mage ou de grammaire a été la première éprouvée, depuis la brusque cessation des cours par le fait de son invasion en juillet 1560 -. Cette année scolaire n'était point finie ; la suivante n*a commencé que le? janvier 1561. De nouveau tout à coup le régent Pierre Terrier a été congédié3, en novembre de la même année les calvinistes étant retournés prêcher à l'Ecole4. Gomme, ensuite, ils se sont réinstallés à Notre- Dame, il est question, au Conseil général du 22 décembre, de relever les ruines de l'École-Mage, d'en réorganiser l'enseignement. Jour pour jour, un mois après, troisième usurpation pour le même objet5. Au 17 avril, bien que l'École eût été de nouveau évacuée, on en était à ce point exact des errements déjà suivis, de l'impuissance quant aux ressources, ou de projets chimériques, car, n'ayant pas un seul maître à cause delamodicité des gages, le Conseil de Ville décida d'en chercher trois, et pour cela d'engager un procès contre le Chapitre sur la prébende préceptoriale, comme de se servir des revenus des confréries, selon les articles votés aux Etatsgénéraux d'Orléans. Ajouter qu'en juillet 1563 nous retrouverons la question au même point6, c'est constater le dommage persistant porté à l'institution. Les Universités ne souffraient pas moins. Au Droit, on ne renouvelle pas le recteur en 1562", la Ville ne stipendie plus de professeurs, bientôt les étudiants font défaut8. A la Médecine, il en est de

1 Bulle de fondation du Collège des Douze-Médecins (L. Guiraud, Les Fondations du pape Urbain Y à Montpellier, t. Ier, p. 57).

2 Voir p. 138.

3 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1561, aux 5 et 14 avril, 2 août, 10 octobre et 27 novembre.

i Chroniques et Documents, p. 263.

5 Ibid., p. 52.

6 Voir : Les Guerres de religion, chap. III ^ ni.

7 et 8 Arch. de l'Hérault, G, IV, 70.

même : la chaire de Bocaud ne sera pourvue, et encore provisionnellement, que le 5 avril 15631, les autres pour l'instant demeurent muettes; de la rentrée 1561 à celle de 1502, point de délibérations, pas de répartition de la bourse, puisqu'il manque les émoluments, immatriculations ni grades ne donnant plus -.

C'est là une grosse perte pour la réputation intellectuelle de la ville, comme en est une pour son patrimoine artistique la dévastation des monuments et du mobilier religieux. 11 en est d'autres, matérielles, qui résultent des « foulles», c'est-àdire des charges de la gendarmerie, des entraves à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, de l'insécurité en général du temps, et aussi de la misère profonde qu'elle engendre.

Cette misère devient un problème douloureux et gros de menaces. Le nombre des pauvres est, en effet, considérable et s'accroît tous les jours. A cela rien d'étonnant, la ruine des établissements ecclésiastiques ayant tari la source des aumônes, d'un côté, et, de l'autre, les gens sans aveu pullulant dans une ville où les a attirés l'espoir du pillage. Pour comble, la peste sévit dans la région de Toulouse; Fourquevaux chasse de Narbonne les calvinistes; on se jette donc cà Montpellier. Quel remède découvrir ? et à quels expédients on recourt ! Les étrangers seront d'abord impitoyablement repoussés : un garde payé et quatre ou six habitants par rang se tiendront pour cela aux trois seules portes qui resteront ouvertes. Quant aux indigents de la ville, on les

fera travailler s'ils veulent. Et, comme on sait bien qu'il

faut principalement compter sur l'aumône, on s'efforce d'assurer obligatoirement celle-ci. Il conviendra de poursuivre le Chapitre cathedra], afin qu'il fournisse un tiers du revenu de ses bénéfices : denier bien problématique, vu la ruine des fermiers et le refus des dîmes. Surtout on constituera nue commission de six membres, un par sixain, qui recueilleront les aumônes individuelles des habitants. Et. ajoute le

1 Voir : Les Guerres île religion, chap. III £ m.

2 Areh. de la Fac. de Méd., S, registres respectifs.

l'établissement du protestantisme 239

procès-verbal de la délibération du Conseil du 17 avril 1562. « ceulx que ne payeront libéralement et selon leurs pouvoirs, seront cottisës par lesd. six députés avec les Gonsulz, et contraints a payer les cotisations ». Parce qu'on prévoyait maints procès sur cette question, il fut décidé de les pour, suivre aux frais de la communauté.

Aussi ne reste-t-il plus ni sourire ni joie ni fêtes en cette ville close et gardée, qu'attriste l'appréhension, dont la haine empoisonne l'atmosphère morale. Car, si les catholiques avaient escompté les bienfaits de la détente, de la liberté réciproque, du respect des serments, ils savent désormais à quoi s'en tenir sur les dispositions d'un «peuple plus odieux des messes que auparavant, quellefsj promesses et accord z qu'on eut faint faire » *.

On en était à Montpellier arrivé là, et cependant les guerres de religion proprement dites n'étaient pas encore commen cées !

1 Chroniques et Documents, p. 58.

Soc. Arcii. de Montpellier. ,(1

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