I. — Les premières hostilités
Préparatifs de guerre sous Beàudiné, chef militaire des protestants en Languedoc. — Assemblée locale de conciliation rendue inutile. — Fonte des cloches et de l'orfèvrerie des églises. — Levée de troupes. — Joyeuse assemble aussi des forces. — Ses succès. — Le Consistoire et le Colloque de Montpellier décident de nouvelles levées. — .4 la suite des seconds succès de Joyeuse, la panique règne à Montpellier. — Mesures de rigueur contre les catholiques et ruine des faubourgs. — Arrivée de V armée catholique près de la ville.
En vain par deux fois, dans les derniers jours d'avril, on avait publié les édits royaux maintenant celui de janvier et prohibant toute levée d'armes2. Le culte calviniste fut, sous prétexte de mauvais temps, remis du fossé de Lattes dans l'église N.-D. des Tables3; et dès le 28 mai Beàudiné faisait, toujours au nom du roi, proclamer ses propres ordres, lesquels commandaient la guerre*.
Lui-même en alla surveiller les préparatifs. Il anima le zèle général par la nouvelle que « les rebelles » (ainsi nommait-il tous ceux qui n'obéissaient point à Gondé en France, à lui en Languedoc), s'apprêtaient à venir à Montpellier « tuer, murtriret saccaigerlesd. habitans, en hayne de ce que l'évangile de Nre. Seigneur Jésus Christ y est prêché». Il inspecta toutes choses, et cet examen permit de constater que la ville
1 (Jh)-oniques et Doctitnents, p. 67.
- Ibid., p. 61.
3 Ibid., p. 63.
4 Ibid., p. 67.
ne se trouvait aucunement en état de défense, avec ses murs écroulés en maints endroits, ses portes mal gardées, son artillerie hors d'usage en fait de pièces et non pourvue comme munitions : ensemble bien propre à favoriser une surprise de l'ennemi. On résolut donc de pourvoir à tout, et spécialement de murer les portes, sauf celles de laSaunerie, de Saint- Gilles et du Peyrou, n'en laissant même que deux d'ouvertes et encore de jour, sous bonne garde l. Le guet de nuit fut aussi organisé -.
C'est alors que. prévoyant les maux qui allaient suivre, quelques généreux citoyens, dont fut certainement celui qui nous en a conservé le récit3, prirent l'initiative d'une conférence locale en faveur de la paix. C'étaient des magistrats de la (lourdes Aides, «premier membre d'icelle ville et collège de court souveraine ». Il faut lire en entier le tableau de cette assemblée solennelle, tenue à l'abri des agitations et de la pression populaires, dans la cbambre du Conseil, le matin du samedi 30 mai 1502, c'est-à-dire le surlendemain de la belliqueuse proclamation de Crussol. Trente-huit délégués y représentaient toute la Cour des Aides, la Chambre des Comptes, le Présidial, le Consulat, le Consistoire, les Universités, la noblesse et la bourgeoisie de la ville. Le premier président aux Aides, Pierre de Panisse, exposa l'état présent des choses, dépeignit les maux à redouter, et proposa comme remède de députer à Joyeuse afin de le conjurer de faire, tant à Montpellier que dans toute la province, déposer les armes et tendre à la concorde. Chacun hà-dessus exprima son avis, émit son vote, et la majorité adopta cette affirmation de loyalisme. Mais les trois consuls se retranchèrent derrière l'avis h prendre de leur Conseil des Vingt-Quatre, et les quatre surveillants firent de même pour le Consistoire. Or, la réponse ne pouvait être douteuse, le premier de ces corps étant tout calviniste et le second menant exclusivement les affaires. Il ne fut donc même plus parlé des propositions émises, et les
1 Délib. du Conseil de Ville du 27 mai 1562.
2 Chroniques et Documents, p. G3.
3 Jean Philippi (Chron. et Doc., pp. 67 et suivantes).
esprits n'en demeurèrent que plus aigris. La guerre approchait, bien inévitable. L'activité des préparatifs redoubla partout.
Pendant que l'on réparait les murs d'enceinte, on se préoccupa des munitions. Avec le moyen indiqué par Grussol à toute la province1, il fut aisé de se procurer la matière. Les cloches fournirent un élément considérable. Une enquête faite après la guerre en mentionne quelques-unes prises et fondues, dont certaines avaient par endroits un pan d'épaisseur2; mais j'ai publié la liste complète des pièces ainsi perdues pour l'art canipanaire : leur nombre s'élève à quatrevingt-neuf provenant de trente-neuf églises 3. Ainsi se turent pour toujours ces voix multiples et harmonieuses, dont le silence attristait déjà quelques mois auparavant un calviniste montpelliérain, fier de leur quantité et de leur beauté4. Fonts baptismaux de Lattes5 et sans doute d'autres églises, grilles de fer de la Cathédrale et de Saint-Firmin, grands chandeliers de laiton de cette dernière église et de Notre-Dame allèrent, entre divers objets, augmenter la matière fusible, qu'on centralisait à l'église Sainte-Anne0, comme celle de Sainte-Croix fut affectée au dépôt des fascines7, et celle du Petit Saint-Jean servit d'hôpital de guerre8. Avec tout ce métal, furent fondus par Thomas Charpentier9 des fauconneaux et des boulets. La poudre vint de divers lieux ou fut préparée à Montpellier 10.
Au trésor de guerre fut affectée l'orfèvrerie des églises, si riche, si pesante. Le seul dépôt de Saint-Pierre fournit
1 Chroniques et Documents, p. 70.
-1 ïbid., p. 387.
:| L. Guiraud, La Paroisse Saint-Denis à Montpellier,^ 123, note 1.
4 Chroniques et Documents, pp. 46 et 49.
5 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1562, au 26 juin. ,! Chroniques et Documents, p. 387.
7 Arch. mun, de Montpellier, CC, Command. de 1562, au 19 décembre-
8 Ibid.,au 10 septembre 1562.
9 Ibidem.
111 lbid., passim .
XES GL'ERHES DE RELIGION J4 /
600 marcs d'argent L Des espèces alors frappées aucun type n'a été découvert. Philippi parle seulement de testons -.
La levée des troupes se fit par toute la province au moyen de proclamations, et ne fut pas chose malaisée, du moment que Grussol ordonnait «corir sus aux adversaires de la religion et ruiner leurs places et chasteaulx »3, Dans les environs immédiats de Montpellier, on commença de réaliser ce programme par Maguelone. Chasser les chanoines, rompre statues et tombeaux magnifiques, emporter les reliquaires ne fut qu'un jeu. L'église, forteresse par elle-même, fut aménagée avec une garnison pour garder le passage de l'étang4.
Dans Montpellier une ardeur Belliqueuse régnait. Marchands et autres portaient les armes les plus diverses, prises de force aux catholiques et aux gentilshommes, et ils se munissaient aux dépens du premier venu de chevaux de selle, de trait, de Labour. On forma ainsi quatre ou cinq compagnies, tant à cheval qu'à pied, dont, à l'abstention de la noblesse locale, s'improvisèrent capitaines des magistrats, des bourgeois, des gens de bas état, voire des catholiques contraints à ce faire pour leur capacité. Car on les retenait dans la ville, et l'on fouillait tous les voyageurs5.
La police était faite par quatre capitaines de quartier: Michel Saint-Ravy, de Sandre, seigneur de Saint-Georges, Guillaume Tuffany et le seigneur de Saint-André °. Mais le gouvernement, déjà exercé par le Consistoire, fut spécialement délégué par Crussol à une commission tirée de ce corps et composée de Michel Saint-Ravy, général des Aides, Guillaume de Contour, contrôleur général des finances, François Rey et Pierre Raymond, marchands, enfin Michel Hérouard, chirurgien. Cette pentarchie reçut les pouvoirs les plus étendus : disposer de tous revenus et meubles ecclésiastiques,
1 Chroniques et Documents, p. 63.
2 Ibid., p. 63.
3 Ibid., p. 67.
4 Ibid., p. 63.
5 Ibid., pp. 67, 70 et 71.
6 Histoire ecclésiastique, 1. III, p. 166.
lever des troupes, arrêter personnes et biens des catholiques *. Elle en usa et ceci explique la pénurie relative, en un moment si compliqué d'événements, des procès-verbaux du Conseil de Ville, dessaisi de toute influence. La conséquence fut l'exode volontaire, non sans beaucoup de difficultés, de nombre de catholiques et même de protestants opposés à cette guerre. Les cours de justice vaquèrent, et la moisson, toute proche, fut troublée -.
Une telle conduite des Montpelliérains ne faisait que fortifier Joyeuse dans le dessein de réduire la ville à l'obéissance. Simultanément il employa, pour elle et les autres cités où les religionnaires dominaient, les moyens judiciaires et ceux de la guerre, mais de fait les premiers échouaient : commission à des conseillers du Parlement de Toulouse pour informer3, arrêt et consignation des deniers royaux*, protection des immeubles du roi5. Il fit donc, lui aussi, de grandes levées de troupes, et rassembla sous ses enseignes des gentilshommes et capitaines de métier, tels que le baron de Fourquevaux, gouverneur de Narbonne, le seigneur de Gonas, les barons de Rieux et de Fendeille ; il recourut même à un fameux bandoulier espagnol, Peyrot Loupia. Un de ses lieutenants les plus zélés, à cause de ses rapports avec Montpellier, était George-François d'Antiquamarete, seigneur de Villeneuve de Narbonne et beau-frère du juge-mage6.
1 Chroniques et Documents, p. 70.
2 Ibid., p. 71.
' Arch. du Pari, de Toulouse, chambre criminelle, arrêts des 9 juin et 20 août 1562.
4 Ibid., arrêt du 5 décembre 1502.
5 Arch. de l'Hérault, R, Cour des Aides : requêtes, délégations, affaires de 1555 à 1015, au 3 août 1502.
6 Le nom patronymique et celui des seigneuries de ce personnage sont fournis par une série de documents relalifs à la donation d'une cloche pour N.-L). des Tables en 1573, que j'ai eu la chance de retrouver et qui ont été publiés in-extenso dans le remarquable ouvrage de M. Jos. Berthelé, archiviste de l'Hérault : Anciens textes campanaires de l'Hérault
Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 2e série, t. V, pp. 32-35).
On y voit d'abord que George-François d'Antiquarnarete était seigneur
Avec ces forces Joyeuse réussit à infliger aux protestants, le -20 juillet, près dePézenas, un échec qui dispersa les troupes de hasard du baron de Grussol. Ce fut une vraie déroute. Tandis que le chef se renfermait dans cette petite cité, ses bandes rétrogradèrent éperdûment jusqu'à Montpellier à travers les garrigues, pourtant abruptes, qui furent « courtes aux fuyards». Le lendemain nombre de blessés et de désarmés se pressaient aux portes delà ville, sous le coup encore d'une indicible frayeur, car ils croyaient Joyeuse à leurs trousses. Aussi communiquèrent-ils la panique aux habitants, lesquels à l'envi se mirent à évacuer jour et nuit femmes, enfants et meubles *. L'alarme fut vaine alors, Joyeuse, entré à Pézenas par un accord conclu le 23 juillet, s'étant retiré vers Narbonne, tandis que Crussol revenait à Montpellier2. Une armée à la débandade et quatre villes perdues, tel était, pour le parti calviniste, le bilan de ce premier choc.
11 parut donc trop dur au Consistoire de Montpellier et à ceux de toute sa classe ou ressort d'accepter la convention arrêtée entre Joyeuse et Crussol, et de rechef la guerre fut décidée, les préparatifs recommencés sur nouveaux frais. On dressa d'autres compagnies, confiées à d'autres capitaines 3,
de Villeneuve et du Villar de Fargues. Or, il s'agit, du Villeneuve formant anciennement un faubourg de Narbonne, le long des Barques, et du Villar de Fargues, localité disparue, située dans la commune actuelle de Narbonne et ancien fief des vicomtes de cette ville. (Abbé Sabarthès, Dictionnaire topographique de l'Aride, k ces noms).
On y voit aussi que le seigneur de Villeneuve avait, épousé Gabrielle de Séguier, laquelle était sœur d'Anne, femme de Pierre de la Coste (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1573-1575, f° 1).
Comme le personnage a été souvent mêlé par la suite aux événements de la région, il importe de corriger ici les erreurs des tables de la nouvelle édition de Y Histoire de Languedoc, qui le confondent avec Pierre de Bourdic, seigneur de Villeneuve lez Avignon et gouverneur de Montpellier (Voir pp. 17 et 18). Les Bénédictins même ne les distinguaient pas bien. En réalité, au tome XI de l'édition Privât, il s'agit : p. 572, de Bourdic ; pp. 408. 409, 489, 555, 558 et 561, d'Antiquamarete).
1 Chroniques et Documents, pp. 73 et 74.
2 Ibid., pp. 75 et 76.
3 Ibid., p. 76.
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et, aprôs avoir vendu le reste des reliquaires ', on recourut à l'emprunt forcé,. Il fut exécuté avec une rigueur extrême, car, au premier refus, l'imposé était emprisonné au fort Saint- Pierre jusqu'à l'entier payement. Or jamais contribution de guerre n'avait été si élevée : elle alla jusqu'à 100, 200 ou 500 écus par tète. Même le diocèse fut invité à y eontribuer de 6.000 livres, payables sur l'heure "par les riches, sauf à poursuivre la répartition -,
De nouveaux échecs à Frontignan, puis Poussan ayant forcé Beaudiné à rétrograder encore jusqu'à Montpellier, pour la seconde fois la frayeur y sévit, intense, inspirant des mesures sévères. A nul qu'aux femmes et enfants il ne fut plus loisible de quitter la ville, et beaucoup de ses habitants, peu faits à de telles alarmes, s'en désolaient. La suspicion augmenta le nombre des prisonniers de Saint-Pierre. Plusieurs catholiques notables y furent incarcérés, car on les croyait d'intelligence avec l'armée de Joyeuse. On supposait aussi que les gentilshommes, même protestants, sortis au début avaient rallié cette dernière, et des déprédations furent commises dans leurs propriétés urbaines ou rurales3. C'est vraisemblablement à ce moment qu'il convient de placer les infortunes d'un riche marchand catholique, Isarn du Jardin, racontées par Gariel4 et par Pierre Serres5. Réellement fut-il aceulé à l'abjuration ou à la ruine? Toujours est-il qu'il vivait en ce temps-là et que ses biens seront postérieurement, de la part de ses fils grandis, l'objet de revendications °.
C'est sous l'empire de craintes si fortes que fut décidée la
1 Délit), du Conseil de Ville du 7 septembre 1562.
- Chroniques et Documents, p. 76. — Délib. du Conseil de Ville, pqssiin.
:s Chroniques et Documents, pp. 77 et 78.
4 Séries Prœsulum, lre éd., p. 593.
'• Histoire de Montpellier, t. Ier, p. 562.
6 Les fils d'Isara « allegoyent leur feu père avoir esté sirconvenu a la passation de lad. vente » de son nias de la Sereirède à Pierre de Convers en 1563, et l'héritier de celui-ci dut transiger (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1600-1601, f° 169). Convers, pourtant, était catholique, et le mas était ruiné. Cette transaction aura pu faire naître chez Gariel, un contemporain, son opinion sur les infortunes d'Isarn du Jardin.
ruine des faubourgs. Certes, il faut la déplorer à tous les points de vue : religieux, car elle priva, pour bien longtemps ou pour toujours, de leurs demeures nombre de moines et de moniales, qui les possédaient depuis des siècles par légitime propriété; civil, puisque furent sacrifiés ces jardins de rapport et ces maisons de plaisance qui rendaient la vie aisée et agréable aux habitants d'une ville close, à réseau serré de rues étroites; esthétique aussi, en détruisant l'aspect tout particulier, pittoresque et charmant, d'une cité qui émergeait, au beau soleil méridional, avec ses clochers élancés et sa fière enceinte, d'une zone verdoyante, piquée, comme de gemmes de prix, d'églises ou de cloîtres, dont certains «les plus beaulx de France»1. En outre, la haine du catholicisme s'était suffisamment donné carrière, pour qu'on puisse soupçonner ceux qui l'avaient ainsi manifestée d'éprouver une joie secrète cà voir totalement abattre les monuments qu'ils avaient saccagés. Pourtant le mobile essentiel de cette destruction, ce fut la terreur, souvent conseillère des pires actes de la foule : il fallait à tout prix faire place nette autour de la ville, pour la mieux garantir. C'est pourquoi les propriétés des particuliers aussi bien que des moines, des prolestants tout comme des catholiques furent sacrifiées. Vingt-cinq établissements ecclésiastiques ou hospitaliers et des écoles disparurent par cette destruction. On en vint à bout parla sape, le bélier et le feu2. La ruine avait été ordonnée par Crussol le 29 août3, et dura au moins du 5 au 8 septembre4. 11 est remarquable qu'elle absorbait cà ce point l'activité, l'attention générales, qu'en dépit de leur abondance habituelle il ne fut pas célébré de baptêmes du 31 août au 8 septembre.
Pendant cette opération, l'armée de Joyeuse approchait. Commandée par Fourquevaux et Conas, elle se porta dès
» Voir p. 12.
2 Le témoignage de Philippi (Chron. et Doc, pp. 78 et 79] est- corroboré par les comptes du clavaire municipal de 1562, aux Ier février et 3 mars 1562 (a. st.).
3 Chroniques et Documents, p. 78.
4 Ibid., p. 275. Cf. p. 79.
l'abord au Terrai, château de l'évoque près Saint-Jean de Védas, et fit ni.ine de l'assiéger1. C'était le 30 août, jour où y fut tué dans une escarmouche le calviniste François David -. Mais, en voyant les alentours de la ville rasés, les catholiques tournèrent vers Lattes et y campèrent, le 2 septembre ;j, après s'être, au passage, saisis de la. Tour et y avoir tué tout ou partie de sa garnison4. Désormais les adversaires étaient aux prises, quoique n'ayant pas encore tous leurs moyens.