II. — Le camp de Lattes
Pour assiéger Montpellier l'armée catholique s'établit à Lattes, lieu pourou de ressources abondantes. — Forces des assiégés. — Leur heureuse sortie à la Sereirède. — Vaine sortie au mus d'En Valut .
— Escarmouche près de Lattes. — Tentatives de Véoêque Pellicier sur Maguelone et des religionnaires sur son château du Terrai. — Formation d'un camp entre Laites et Montpellier par les protestants. — Position critique de celui des catholiques de Lattes. — Recouvrement de Maguelone à 2+rix d'argent.
Lattes, où les chefs de l'armée assiégeante avaient assis leur camp5, est situé à mi-chemin de Montpellier à la mer, dans une plaine qui s'affronte aux étangs du littoral, plus précisément à celui dit Méjan ou du milieu, entre ceux de Vie ou Maguelone et de Pérols ou Mauguio. Le Lez. qui parcourt cette plaine, formait jadis en cet endroit une île, déli-
1 Histoire, ecclésiastique, t. III, p. 185.
- Chroniques el Documents, p. 260.
:! Date qui semble plus exacte, d'après ce qui précède, que celle du 4, indiquée par Philippi [Chron. el Doc, pp. 79 et 2(36. — Cf. Histoire ecclésiastique, t. III, p. 186).
1 Histoire ecclésiastique, t. III, p. 186; et Chroniques et Documents, pp. 79 et 266. — Sur la Tour de Lattes, voir La Réforme catholique, chap. VI § i:.
5 Afin qu'on puisse aisément suivre le développement des opérations du siège de 1562, j'ai dressé le plan approprié de la banlieue est de Montpellier, depuis l'étang jusqu'au village de Castelnau. Dans les Eclaircissements qui l'accompagnent (Chron. et Doc, pp. 274 et suiv.), on trouvera, méthodiquement ou alphabétiquement classées avec leurs preuves, les identifications des mas, lieux et chemins. Ici les résultats sont simplement tenus peur acquis.
mitée par son lit naturel et par le canal dit Roubine, qu'on en avait dérivé pour les besoins du commerce. Lattes eut ainsi un port sur l'étang. De même il eut son castellum, déjà mentionné par Pomponius Mêla4. Renouvelé au moyen âge, le castrumde Latis suivit la fortune de la ville de Montpellier et se mêle à son histoire. Au milieu <lu XVI" siècle il n'en demeurait plus que la tourou donjon, située au sud de l'église, celle-ci encore subsistante, quoique largement réparée. Alentour se groupaient des maisons. Deux portes au moins- : celle du sud-ouest, dite du Port, celle du nord-ouest, dite Vinoze=Vineuse, des vignes ou du vin, y existaient alors3. Au nord du càstrum, l'île renfermait, en outre, le riche domaine d'Ensivade, entouré de jardins, de bois et de prés, qui appartenait à l'archi diacre-mage, Pierre de Nogarède.
Non seulement l'île, mais ses environs étaient éminemment propres à la guerre de retranchement et d'embuscade qui va être narrée. Le Lez, la Lironde, la Mosson, trois rivières qui se jetaient dans l'étang, et les ruisseaux de Rieucoulon, de la Capoulière, de Lantissargues, leurs aftluents, fertilisaient le terroir, en permettant l'établissement de multiples rigoles d'arrosage, lesquelles constituaient autant de fossés. De tous les plus importants étaient ceux qui dérivaient l'eau du Lez vers la Prairie vieille, acquise par Urbain Y pour le monastère Saint-Renoît et maintenant venue au Chapitre cathédral *, et ceux qui fécondaient la Prairie du roi, donnée par Jacques III de Majorque àl'hôpital-collège Saint-Sauveur5. Mais il n'était pas de bourgeois ou de marchand montpelliérain qui n'ambitionnât un domaine, un champ, un pré à Lattes, d'où l'extrême morcellement de son territoire, la mul-
1 Eug. Thomas, Dictionnaire topograpliique du département de l'Hérault, v° Lattes.
- On mentionne parfois une porte Saint-Laurent, dont le nom peut faire aussi double emploi avec Tune des deux autres.
3 Arch. mun. de Lattes, CC, compoix, passiw.
* L. Guiraud, Les Fondations du pape Urbain Va Montpellier, t. III, pp. 76, 106,220.
5 Donation du 10 août 1343 ((Arch. de l'Hérault, H, Saint-Sauveur).
tiplication. par conséquent, des fossés et des rideaux d*arbres qui bordent ceux-ci. Encore aujourd'hui cet aspect général demeure à l'endroit. Enfin, comme un réseau à mailles serrées, nombre de chemins reliaient soit avec Lattes ou avec Montpellier, soit entre elles une quinzaine de localités, anciennes villœ ou églises, les unes déjà disparues comme agglomérations ', les autres encore subsistantes -.
A de tels avantages stratégiques, qu'augmentèrent des travaux spéciaux de retranchement, faisant avec raison songer plutôt à la défensive qu'à l'offensive, il faut ajouter les ressources du sol en bois, vignes, jardins fruitiers, pâturages surtout, et celles de la pêche, aussi bien que les facilités du ravitaillement extérieur par eau et par terre. Fourquevaux s'était donc assuré une excellente base d'opérations pour l'époque où des renforts attendus lui permettraient d'agir.
Si le gouverneur de Narbonne avait su choisir la position de son camp, afin de vivre et nuire à la ville assiégée, celle-ci possédait, à rencontre, plus d'un avantage. En premier lieu, elle n'était nullement investie, et les routes maîtresses, celles de Béziers et de Nimes, lui demeurèrent toujours libres. Ensuite,-isolée et munie, elle pouvait défier tout assaut, toute escalade. De ses clochers enfin, surtout de la haute tour de l'Aiguille à N.-D. des Tables, les guetteurs surveillaient les moindres mouvements de l'ennemi, et par leurs signaux orientaient les sorties. On doit encore compter comme un atout le zèle à défendre leurs foyers ou leurs amis de tous
1 Telles Salvignae, avec son église Saint-Vincent dite ensuite de Pérols, que représentait le mas de l'Estelle ; Sorriech et son église Saint-Etienne, alors domaine de Saint-Jean de Jérusalem ; Pomessargues, devenu le mas de Gallières ; les deux Montaubérou, le grand et le petit, avec chacun son église ; Novigens, avec son église Saint- André, sur la rive gauche du Lez; Priveirargues, près des faubourgs de Montpellier; Centrairargues, Prunet, Ghaulet, Montels, entre la ville et Lattes, avec leurs églises respectives: Saint-Hilaire, Saint-Martin, Notre-Dame, Saint-Michel; Cocon, dont il est parlé amplement dans les Eclaircissements ; Maurin, avec son église de Saint-André ; enfin Maguelone.
- Pérols, Mangnio, Villeneuve.
ces capitaines, enfants du pays ou voisins cévenols. Entre tous sont à signaler Pierre Suau dit le capitaine Bouillargues, les du Pleix ou Grémian, les Amalric dits Page ou Senglar. Parmi les calvinistes provençaux venus à la rescousse, le plus célèbre est Honoré des Martins, seigneur des Baux, surnommé le capitaine Grille1.
Les troupes protestantes étant impatientes d'agir, une sortie fut décidée pour le 4 septembre2. D'Aisse, ancien gouverneur d'Aiguesmortes, la conduisit avec deux compagnies d'argoulets et cinq cents arquebusiers. 11 s'avança fort près du camp de Fourquevaux, qui, remarquant le petit nombre de cette troupe, fit sortir presque toute la sienne. D'Aisse, en se repliant avec lenteur, sut attirera sa poursuite une partie des cavaliers catholiques, puis il les chargea si vigoureusement, près du mas de la Sereirède, qu'il en coucha quatre-vingtdeux sur le terrain, au prix d'une légère perte de trois hommes. Même il leur donna la chasse jusqu'à Lattes, y subit sans dommage quelques coups de canon, et ramena ses gens et ses morts en ville, où tout aussitôt il alla à Notre-Dame rendre grâces de ce succès.
Simple prélude, d'ailleurs. Fourquevaux, pour donner à fond, attendait d'autres forces : Peyrot Loupia, qui arriva le 5, et Joyeuse, occupé dans le Narbonnais à rassembler des hommes et de l'artillerie, car il savait Montpellier fort, sinon par ses murailles, du moins par la concentration des combattants, et il voulait en finir avec cette ville, afin de prévenir
1 Voici quelles sont les relations du siège de 1562 :
1°. — Histoire des troubles de Languedoc (Chron. et Doc, pp. 79 et suivantes).
2°. — Chronique du Petit Thalamus (Ibid., pp. 222 et suivantes).
3°. — Histoire de l'Eglise de Montpellier (Ibid., pp. 206 et 267).
4°. — Journal du siège de 1562 (Ibid., pp. 274 et suivantes).
5°. — Histoire de l'Europe (Ibid., pp. 314 et suivantes).
6°. — Histoire ecclésiastique, (t. III, pp. 184-190 et 192-195).
Chacune répondant à un point de vue particulier, ma tâche a consisté à les coordonner en les contrôlant. Leurs incertitudes ou erreurs seront signalées.
- Le Journal du siège de 1562 paraît mettre l'affaire au 3.
la venue du baron des Adrets '. De son côté, Beaudiné consommait la ruine des faubourgs. Les journées des 5, 6, 7 et 8 s'écoulèrent donc sans autres incidents que l'expulsion de la ville des étrangers catboliques2 et la revue des hommes en état de porter les armes, l'aile au carrefour de la Pierre pour les cavaliers et devant la Loge pour les fantassins.
Le 9 fut exécutée une deuxième sortie, avec plus de forces. Le mas d'En Valat, à quelque cinq ou six cents pas de Lattes, en était l'objectif. Les religionnaires demeurèrent là une heure avant de pouvoir déterminer aucune démonstration. Enfin les catholiques pointèrent l'artillerie qui bordait leurs tranchées, et se décidèrent à quitter celles-ci. Les calvinistes, renouvelant leur tactique du 5, feignirent de se replier comme cà regret sur les vignes, où ils avaient laissé une embuscade; mais l'adversaire s'arrêta en chemin. Nouvelle marche en avant des religionnaires, retraite calculée de Fourquevaux à portée de son artillerie, et prudente station de l'adversaire. Au cours de ces manœuvres, le jour tomba et chacun réintégra ses positions.
Las du jeu de la veille, le 10 les assiégés montpelliérains, qui l'étaient si peu, d'ailleurs, résolurent de prendre contact avec l'ennemi. Les prières faites, ils se dirigèrent donc, sous le commandement de Beaudiné lui-même, en droite ligne vers les trancbées du camp. Mais, arrivés à la limite de portée de leurs canons, ils firent halte et détachèrent une reconnaissance. Pendant qu'elle opérait, le guetteur de Notre- Dame leur signala une troupe de cavaliers qui, du camp de Lattes, se dirigeait sur Pérols. Aussitôt les religionnaires, par un gué près de Pont-Trincat, franchirent le Lez et arrivèrent à Sorriech, grange des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Là ils trouvèrent des fourrageurs ennemis ramenant quatre charrettes chargées de vin et d'ustensiles de ménage, pillés aux métairies environnantes. Tous passèrent de vie à trépas, au moment où ils s'apprêtaient à diner. Mais,
1 Ed. de Barthélémy, Correspondance inédite de Joyeuse, n° XIV, pp. 43-48.
Au contraire on armait les calvinistes [Chron. et Doc., p. 275).
sur ces entrefaites, du camp se glissait en file toute une troupe, qui arriva jusqu'au dessous de Sorriech. De là elle envoya à la découverte dans un petit bois en contrebas du mas de Vidéry. Or, à son tour, le capitaine Arbaud, se détachant du corps des religionnaires avec une partie de sa compagnie, rencontra ces ëclaireurs catholiques, lesquels remontaient le vallon. 11 les chargea, en tua vingt-cinq ou trente et captura quelques chevaux. Encore une bien petite affaire, comme on voit. Mais au camp de Lattes on préparait mieux : la reprise de Maguelone, désirée par Pévêque.
L'assertion de l'annaliste anonyme auquel on doit le Journal du siège de 1562, à savoir que Pellicier « estoit venu de Provence» et de son abbaye deLérins, entraînant, par l'espoir du pillage des mariniers de ce lieu, est peut-être tendancieuse de malice à l'égard du prélat, mais Je fond en est certainement vrai, car la matérialité de faits contraires eût empêché un contemporain de la risquer. D'ailleurs, Philippi aura, pour marquer la reddition volontaire de Maguelone, le mot : « fmablement », qui confirme l'insuccès d'une tentative antérieure. Voici donc le plan combiné d'abord pour s'emparer du lieu : embaucher une flottille, qui servit dès le 7 septembre à transporter dans l'île les parties démontées de trois pièces d'artillerie; remonter ces pièces, ta l'abri d'un moulin à vent détruit; de là battre les édifices du côté de la Cathédrale, car la garnison ne comptait que vingt hommes et ne pouvait, faute de bateaux, être secourue par la ville, tandis que, maîtres du Lez et des étangs, les catholiques du camp de Lattes se trouvaient en état d'y porter leurs forces. L'exécution de ce dessein fut menée heureusement jusqu'au bombardement, qui dura de six heures du matin à neuf et demie, pour tirer vingt-sept coups. Mais il cessa alors, sans avoir produit de résultat contre les murs épais du fort, et, vers onze heures, sept voiles furent vues rentrant au camp. Jl semble logique d'en conclure que cette tentative fut bien le fait de Pellicier, sans doute établi à l'Estelle1, et
1 Sur ce domaine voir p. 10Û, noie 5, et L. Guiraud, Le Procès de Guillaume Pellicier, pp. 44 et 49.
Soc. Arch. de Montpei.ukr. 4-
qu'il l'accomplit par ses propres moyens. Elle sera réitérée sous une autre forme.
Justement alors 1rs calvinistes de Montpellier projetaient de rendre la pareille à l'évêque, en allant reprendre le château du Terrai. Car, informés la veille au soir par un espion qu'à Lattes on hésitait sur le parti à prendre : soit lever le siège, tante .le vivres, soit le continuer, le baron de Grussol et de drille, qui croyaient plutôt à la retraite des adversaires, avaient décide d'aller la leur couper en s'emparant du Terrai. Le seigneur de Combas, qui se nommait Louis de Pelet J, frère du chanoine-chantre, l'occupait avec cent hommes. Mais, au moment où, de grand matin, les chefs protestants s'apprêtaient a partir, ils furent avises de l'attaque des catholiques contre Maguelone et, préférant secourir ce dernier lieu, ils renoncèrent à leur dessein sur le Terrai. A l'aube, pourtant, un espion catholique avait averti Combas, et celui-ci, qui redoutait la venue des religionnaires, s'empressa d'abandonner le château et de rallier le camp de Lattes. On ne sut cela au juste en ville que le lendemain 12, et aussitôt fut faite proclamation que chacun ayant bêtedecharroi allât chercher le blé accumulé au Terrai tant par les rentiers que par l'ennemi.
L'attaque de Maguelone, le projet sur le Terrai avaient, de part et d'autre, occupé la matinée du 11 septembre. On délibérait encore àMontpeliier sur la conduite à tenir, les moyens à employer, lorsque, vers onze heures, vint la nouvelle que, l'artillerie catholique ayant cessé le feu contre Maguelone, des barques s'éloignaient de l'île. Impatients d'une action, les chefs calvinistes prirent une grande décision et l'exécutèrent sur le champ. Puisque l'ennemi s'éternisait à Lattes, menaçant Montpellier sans se démasquer lui-même, il fallait, à son tour, l'assiéger. Laissant donc la ville sous la protection de ses murs et de quelques troupes, le gros des forces calvinistes en sortit. 11 était divisé en deux corps à peu près
1 Arch. du l'ail, de Toulouse, chambre criminelle, reg. 96, 25 janvier
égaux : l'avant-garde, sous les ordres de Grille, avec Rapin pour maître de camp, comprenait les cornettes d'Arbaud et de Bouillargues; le reste, sous Beaudiné, était composé de sa propre cornette, commandée par Porquières e-t de celle d'un Grémian. Huit pièces d'artillerie appuyaient ces troupes. Elles si1 dirigèrent par Saint-Martin de Pnmet, vers le mas d'En Valat. Tandis qu'on y faisait une halte de deux ou trois heures, quelques voltigeurs allèrent vainement aguicher l'ennemi. Ce que voyant, Beaudiné prit le parti de former un camp au mas de Boisson, point un peu plus élevé, à proximité du mas d'En Valat, où il utilisa une olivette pour abri et des chemins pour tranchées.
Ceci changeait la face des choses, en coupant les vivres au camp de Lattes, lequel ne pourrait plus être ravitaillé ni par terre, à cause du camp calviniste interceptant quelques chemins, ni par eau, Maguëlone surveillant la Boubine. Dès lors il fallait recouvrer cette dernière forteresse, el l'on y arriva par composition. Le commandant, homme besoigneux, se laissa acheter, mais reçut aussi le juste prix de sa forfaiture, ayant été ensuite tué avec partie de la garnison.