‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 57 sur 110 · III. — Les deux camps · texte numérisé non relu

III. — Les deux camps

Adroites canonnades : le dîner d'Ensivade, le chapeau de Beaudiné. — Les femmes de Montpellier. — Equipée du baron des Adrets : ses projets, son arrivée, camisade en plein jour, le plan protestant, brusque départ . — Sur la nouvelle de l'expédition en Languedoc des catholiques provençaux, levée du vamp des religionnaires et envoi d'un renfort vers le Rhône.

Dès leur établissement au mas de Boisson, lesreligionnaires eurent à essuyer de l'ennemi quelques coups de canon, mais bientôt ils les lui rendirent avec bonheur. Car, les chefs catholiques étant à dîner au mas d'Ensivade, un boulet creva la toiture de la salle et saupoudra désagréablement les plats . L'anonyme du siège n'a pas manqué de corser le tableau par des propos de brigands prêtés aux convives et par une plaisanterie de Loupia: «Joyeuse, regarde les clefs que t'apporte Montpellier! ». L'inconvénient est que le lieutenant du roi

ne se trouvait pas là pour l'entendre, ne devant arriver que

seize jours après *. Crussol et ses compagnons ne faisaient pas non plus maigre chère à leur camp, d'après les comptes de table retrouvés2. En très grand nombre y reviennent, à côté des viandes solides de bœuf et de mouton, lapins et poulets, pigeons et tourterelles, coqs d'Inde et perdrix, cailles et becfigues, avec les fruits variés de la saison et les pâtisseries montpelliéraines, de tout temps renommées.

Désormais si près l'un de l'autre, les camps ennemis ne se heurtent pas. ils se canonuent avec dextérité. Au coup du diner d'Ensivade répond celui qui effleura le haut du chapeau de paille de Beaudiné, assis sur l'affût d'une pièce, au milieu de ses capitaines 3. Et voici maintenant une vision d'idylle gracieuse mais héroïque aussi, évoquée par un des bénéficiaires de la scène : «Ne faut obmettre icy la diligence des femmes de Montpellier, lesquelles de tous cstats, tant artisans, marchandes, bourgeoises et damoiselles, alloyent a leur camp, portons pain, vins et eau fresche, tant a leurs maris que aux soldats, estans par trouppes, délibérées et asseurees sur les promesses de Dieu, qui garde et conserve ses enfans (du nombre desquels elles se asseuroyent estre), ([ue, si elles eussent trouvé les ennemis, avec leur courage, par les chemins, les eussent combattu à coups de pierres et se fussent plustost laissées tuer que de se rendre ». Oh! le reflet exact de ce XVIe siècle, plein de sang et de charme, où les combats et les intrigues alternent et se mêlent, où s'oppose au rigorisme calviniste toute la galanterie de la cour des Valois! Avec ce frais tableau, les joyeusetés de la venue des Adrets constituent une halte reposante du fracas des armes. Contons cette randonnée du terrible baron.

1 L'incident eut lieu le 11 septembre (Chron. et Doc, pp. 280 et 281), et la venue de Joyeuse est du 27 (Ibid., p 207).

s Arch. nain, de Montpellier, CC, Pièces de comptabilité : mémoire de Jean Anchiés.

3 Jacques de Montaigne (Chron. et Doc, p. 317) attribue ce tir aux assiégés delà ville, chose qui aurait dû alors être une manière de jeu, mais semble bien invraisemblable.

Le 13 septembre, vers les trois heures de l'après-midi, on vit arriver à l'Hôtel de Ville un gentilhomme envoyé par lui en courrier. Son aide ayant été sollicitée par Grussol, il cheminait à marches forcées, ne mettant que deux jours de Pont-Saint- Esprit à Montpellier. L'émissaire l'avait donc laissé à quatre heures de cette dernière ville, où son arrivée était imminente. Mais d'ici là il fallait se procurer en grand secret quinze cents chemises; le baron en donnait l'ordre aux autorités montpelliéraines. Ebahissement de celles-ci, car, tout en comprenant bien que leur allié projetait une camisade d, procédé alors usité, les gens de la localité, au courant de la topographie des camps, n'y pouvaient voir que le plus excellent moyen de se mieux signalera l'ennemi. Ensuite comment se procurer sur le champ une telle quantité de chemises sans donner l'éveil aux espions }. Tout ceci fut remontré au messager mais il eut la réplique prête : ayant capturé en chemin six catholiques qui venaient du camp, il connaissait la disposition de celui-ci, savait qu'on y avait enterré la majeure part de l'artillerie et qu'on y méditait de fuir. On ne crut guère tout cela, mais le baron venait grand erre, et vite on prévint à leur camp Beaudiné et Grille ; on finit par trouver, sinon quinze cents, du moins huit cents chemises, correspondant juste au nombre des cavaliers de des Adrets, détail qui révèle déjà une restriction mentale de le laisser opérer seul.

Vers huit heures du soir-, il atteignit Montpellier avec ses quatre cornettes, qu'il fallut héberger. Pour lui, sans entrer en ville, il se rendit droit au camp et, dans l'obscurité des nuits de septembre, se hâta d'aller reconnaître, guidé par Grille, les positions de l'ennemi du côté de la ville; ensuite il visita celles des religionnaires. Dès cinq heures du matin, le 14, il vint se reposer en ville et, après dîner, faisant endosser les chemises à ses hommes, suivi d'un petit contingent d'infanterie que formaient les habitants, il piqua droit, en

1 Le but de ces camisades était de se reconnaître la nuit entre soi.

"- Contrairement à YHistoire de l'Eglise de Montpellier et à Y Histoire drs Troubles de Languedoc, Jean Anchiés (Voir p. 2G0, note 2) mentionne dès le 13 des vivres pour le baron des Adrets.

pleine lumière et pays ras, vers le camp de Lattes. Antoine Verehant, lieutenant de Saint-Ravy, et le capitaine Mujolan guidaient sa marche. La troupe passa le Lez à Pont-Trincat, gagna Sorrieeh et le mas de Fangouse, contournant les retranchements des catholiques, et descendit vers l'étang par une prairie. Là paissaient innocemment, sous la garde de quelques hommes, quatre cents moutons, destinés à l'armée catholique. Facile victoire et bonne prise pour des Adrets ! Pas un berger, pas une bête ne lui échappa. Une partie des gardiens furent tués ; les autres, qui croyaient ainsi se sauver, « plongeant jusques aux oreilles dans ledit estaitg », s'y noyèrent. Les moutons furent conduits à la ville. Et la marche reprit.

Allant toujours vers le camp, afin de le reconnaître de ce côté, le baron donna sur le moulin du village, dont les catholiques s'étaient saisis à leur arrivée, c'est-à-dire le lendemain du jour où les religionnaires de la ville avaient réussi à y jeter douze soldats, bientôt contraints, sans vivres ni munitions, de se rendre après avoir essuyé trente coups de canon. Maintenant ce moulin fut repris par des Adrets, dont la troupe se répandit dans le village sous le feu du château. Même un habitant de Montpellier, simple maçon, monta sur la tranchée et y resta quelque temps. Mais, ne se voyant pas suivi, il dut se retirer. Ce brave se nommait Antoine Valon. Ne pouvant davantage, les religionnaires rentrèrent à la nuit close en ville.

Contre ces adversaires qui, bien ravitaillés et bien retranchés, attendaient avec confiance leurs renforts pour agir, et cependant les défiaient avec une obstination tranquille, les calvinistes impatients, excités par des Adrets et malgré la répugnance de Beaudiné, arrêtèrent un autre plan : on essayerait de les forcer ou de les affamer. Le siège se retournait. Pour cela on forma trois corps: l'un, fourni par un contingent tiri; du camp calviniste, irait, sous la conduite de Bouillargues, jeter un pont sur la Roubine, et s'interposer ainsi entre le camp de Lattes et sa voie fluviale d'approvisionnement; la seconde troupe, celle du baron, comprenant sa cavalerie et l'infanterie de la ville, déjà associées pour l'action

de la veille, se porterait, avec Grille pour conducteur, du côté opposé, vers le moulin; le reste des troupes, sous Beaudiné, conserverait ses positions au nias de Boisson, afin de garder coupée aux approvisionnements la voie de terre, et aussi pouvoir à volonté soutenir les autres corps. Ni secours ni ravitaillement ni retraite n'étant désormais possibles à Fourquevaux, on l'acculerait à la reddition. A l'exécution de ce plan fut consacrée toute la journée du J5 : Bouillargues donnait la chasse aux bateaux ; des Adrets, du premier coup de canon qu'il envoya, réussit à détruire mur et roues du moulin qui servait aux catholiques ; Beaudiné même s'avança en offensive. Mais, après neuf heures de canonnade, on n'avait pas réussi à forcer les catholiques. Ces derniers restèrent en armes toute la nuit, délibérant de percer dès l'aube, coûte que coûte, le cercle qui les enserrait. Ils n'en eurent point la peine, car un coup de théâtre se produisit.

Au désespoir des calvinistes de Montpellier, lesquels se croyaient bien sûrs, cette fois, de triompher, une subite incartade du baron vint tout déranger: ayant reçu des nouvelles inquiétantes du Lyonnais et du Dauphiné sur la marche du due de Nemours, il résolut de rallier aussitôt son pays. Vers minuit donc il manda au capitaine Bouillargues de se retirer au camp et lui-même, troussant bagages, rentra dans la ville. Encore s'il en était reparti aussitôt! Mais il y passa toute la journée du 16 à faire aux autorités locales les remontrances les plus appuyées : depuis trois mois sa gendarmerie n'avait pas reçu de solde; on l'avait appelé ici, il y était venu à grands frais ; pour conclusion, une note de 15.000 livres à payer sur l'heure 1.Les habitants saisirent fort bien l'alternative de la soumission ou du pillage. Ils s'exécutèrent au moyen d'un emprunt général, et le baron quitta la ville trois jours après y être venu. De cette équipée un peu burlesque, il resta aux Montpelliérains, avec un troupeau chèrement acheté, la conviction bien ferme que des Adrets « avoit de la quinte en son cerveau», et ce ne fut pas sans quelque

1 Le Journal du siège de 1562, peu favorable au baron des Adrets, est confirmé ici par le vote d'une imposition de 15.000 livres (Délib. du Conseil de Ville du 21 septembre 1562).

plaisir malicieux qu'ils le revirent peu de mois après dans l'infortune.

Tout restait en l'état. Mais on ne tarda point à apprendre du nouveau et à saisir les raisons de la patiente inertie montrée par Fourquevaux. Le 17, les religionnaires furent informés que, venus de Provence, le comte de Sommerive, un neveu par alliance de Montmorency, et celui de Suze s'occupaient a passer le Rhône avec le dessein de faire leur jonction tant avec Joyeuse, qui partait alors de Narbonne, qu'avec une armée recrutée en Auvergne, Vivarais et Gévaudan, et delà, tous ensemble, se porter au secours du camp de Lattes. A de telles forces Montpellier ne résisterait certainement pas. Le lendemain 18, le camp calviniste rentra dans les murs. Le 19 on délibéra. Le 20 J, à la diane, selon la décision prise, un corps de troupes, cavalerie et infanterie, partit pour Nimes, avec le projet, selon les nouvelles, d'aller arrêter les Provençaux. Beaudiné avait d'abord voulu conduire lui-même l'expédition; mais, supplié de se ménager pour le bien de la cause, il céda cet honneur à Grille, qu'assistaient Bouillargues, Arbaud, de Bar, d'Albenas, enfin Merle, laissé par lies Adrets à Montpellier ou à Bagnols. Le reste de l'itinéraire de cette troupe est connu : jointe a d'autres de la région, elle livrera et gagnera la bataille de Saint-Gilles, le 27 septembre.

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