‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 58 sur 110 · IV. — La fin du siège · texte numérisé non relu

IV. — La fin du siège

Continuation des hostilités entre le camp de Lattes et Montpellier. — A /faire du moulin de VEvêque. — A Montpellier joie de la victoire de Saint-Gilles . — Arrivée de Joyeuse au camp. — Surprise et défaite, près de Castelnau, de Grille, revenant de Saint- Gilles. — Lassitude générale. — Conférence de conciliation. — Evacuation du camp de Laites. — Rapin gouverneur de Montpellier, (pie quitte Beaudiné. — Trahisons et exécutions.

Pendant l'expédition de Grille, on continua d'échanger quelques hostilités entre Lattes et Montpellier: les ministres d'Uchaud et deCournonterral, allant àMauguio, furent saisis

1 Toujours brève, l'Histoire de ('Eglise de Montpellier condense ces opérations, qui s'enchaînèrent, au 11), jour delà décision.

par les catholiques et pendus; à Montpellier on usa du même procédé envers quelques prisonniers catholiques. En outre, on croyait, dans le camp, Beaudiné parti aussi bien que Grille. Quand donc, le 20 septembre même, quelques compagnies et quelques arquebusiers de la ville s'avancèrent jusqu'à Gramenet, les troupes catholiques sortirent enfin et prirent contact avec eux. L'engagement dura une heure et aurait coûté la vie cà douze catholiques pour un calviniste. Ensuite on resta plusieurs jours sur l'expectative réciproque.

Le 27, si ce n'est même le 26 d, se produisit une rencontre bien plus sérieuse. Porquières et Grémian le jeune avaient obtenu de faire une sortie avec une soixantaine de cavaliers et le double d'arquebusiers. Ils s'approchèrent du camp et, favorisés par le bois, tendirent une embuscade- à proximité de Pont-Trincat. Une douzaine de soldats déguisés en muletiers feignirent d'aller charger de la vendange; ensuite, se laissant poursuivre par un détachement catholique en maraude à Tinsu des chefs, ils réussirent à l'attirer à portée de l'embuscade. Brusquement attaqués, les catholiques restèrent en nombre sur le terrain. Ceux qui purent s.' enfuir communiquèrent l'émotion au camp, et aussitôt l'armée prit l'ordre de bataille. Comme on se rendit compte alors du petit nombre des calvinistes, cause de cette alerte, Fourquevaux se contenta de lancer cà leurs trousses de la cavalerie qui, à son tour, les mit en fuite. Elle les atteignit lorsque déjà ils s'étaient jetés (bans un chemin de traverse, près du moulin de l'Evêque, afin de regagner la porte Saint-Gilles. Or, ce moulin alimentant la ville, on en avait confié la garde à vingt religionnaires, qui se tenaient dans la tour contiguë. Quand cette petite garnison vit venir grand erre la cavalerie catholique pourchassant les calvinistes, elle tenta de l'arrêtera coups de mousquet. Plusieurs hommes furent ainsi tués ou blessés. Peyrot Loupia reçut

1 La date du 27. expressément fournie parle Journal du siège de 1562 et par Y Histoire de l'Eglise de Montpellier, parait d'autant plus probable qu'elle répond au dimanche ; or, Beaudiné assistait au prêche.

2 C'est aux catholiques que Philippi impute le fait de l'embuscade; mais la version de Montaigne paraît autrement vraisemblable de la part des calvinistes, désireux d'amener leurs adversaires à sortir du camp de Lattes.

une balle, qui pénétra par l'œil droit et ressortit derrière l'oreille gauche. < >n lui prête ces paroles proférées dans l'idiome de son pays natal : « Joyeuse, ils tiennent ma vie, et nous ne tenons pas les clefs de Montpellier », allusion aux promesses de succès facile que lui aurait faites le lieutenant du roi pour le décider à l'entreprise contre Montpellier. Les obsèques de Peyrot Loupia furent célébrées avec solennité à l'église de Lattes.

De leur côté, les calvinistes tirent ce jour-là une grande perte en la personne de Grémian le jeune. Engagé avec ses hommes dans le chemin qui passait derrière l'église Saint- Denis pour aboutir au faubourg Saint-Gilles1, il eût pu se sauver. Mais il ne voulut pas abandonner ses gens et se fit tuer a leur tête avec nombre d'entre eux. Le fils du seigneur de Maillane près Beaucaire périt aussi dans cet endroit. Ceux qui purent échapper reculèrent pêle-mêle jusque dans le faubourg, la cavalerie catholique les harcelant même Là. Si l'artillerie placée sur les tours d'enceinte eût donné à ce moment, elle aurait causé à cette cavalerie des pertes notables en quantité et qualité. Mais elle commença son tir seulement quand l'ennemi, revenant vers son camp, était déjà hors de sa portée". De même Porquières, qui avait pris le grand chemin pour aller secourir Grémian, arriva trop tard. Beaudiné enfin, qui assistait au prêche avec la plupart des officiers, n'eut pas le temps de sortir des murs, tant l'affaire avait été rapide et son résultat imprévu. Une très chaude alarme fut ainsi donnée a la ville.

Le lendemain de cette rencontre, c'est-à-dire le 28 septembre, un exprès de Grille a Beaudiné apporta la nouvelle de la bataille de Saint-Gilles, et une cérémonie d'action de grâces fut célébrée à Notre-Dame. Le 29, à neuf heures du soir, des feux de joie allumés sur toutes les terrasses et tours des maisons de la ville, ainsi que des salves d'artillerie manifestèrent la joie de cette victoire, qui se mesurait moins au chiffre des forces engagées qu'à ses résultats. A Montpellier surtout on en exultait. Voici qui dépeindra bien la men-

1 La porto de baltes était alors murée.

talité y régnant le jour même où l'on devait y recevoir la bonne nouvelle. Les consuls, par l'ordre de Crussol, commandant l'établissement d'un moulin àhuile à l'intérieur des murs, expliquent : « Et ce pour le service de la ville et rezister aux entreprises que les papistes enemis de Jésus Christ et de ses fidèles ont conspiré contre les habitants de lad. ville, la voulant prendre par toutz moyens et mètre a sac, mesmement par famine, et y remetre l'idolâtrie stablie par l'authoritë de Rome et ses adherans sur toute la crestienté » *.

Pourtant cette joie n'était pas sans mélange. Déjà le dimanche 27-, Joyeuse avait rejoint le camp avec des renforts importants. Il ramenait aussi avec lui, pensant le réintégrer bientôt, une partie du clergé, notamment les Cordeliers, revenus de Carcassonne. Il stationna au Terrai pour dîner. Une partie de l'armée catholique vint au devant de lui. Il se montra sur le coteau de Saint-Martin de Prunet, d'où il considéra tous les faubourgs en ruine, et ce fut avec une mélancolie profonde, car il en comparait l'état présent cà celui où il les avait vus naguère. Beaucoup dans son escorte étaient animés du même sentiment, plus personnel encore, car eux ou leurs parents avaient la des biens. Tels ce Jean Teinturier, seigneur de Montmaur et de Boutonet, capitaine exercé3, dont le beau château venait d'être détruit4; et Villeneuve, lieutenant de Joyeuse, allié au juge-mage. (Juelques voltigeurs s'approchèrent encore davantage, jusqu'aux aires du Grand-Saint-Jean, où gisaient les décombres de l'ancienne commanderie des Templiers, passée aux Hospitaliers.

1 Arch. de l'Hérault, (i, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 242.

- Philippi place l'arrivée de Joyeuse quelques jours après l'affaire du moulin de l'Evèque, et aussi un dimanche. On ne saurait concilier ces deux indications, le dimanche 20 étant rempli par le départ de Grille et l'escarmouche de Grarrienet. Reste donc le 27, qui fut le lendemain ou le jour même de l'affaire du moulin.

3 Jean II Teinturier, seigneur de Montmaur et Boutonet, ardent catholique (Arch. de l'Hérault, H, FF. Prêcheurs de Montpellier, reg. Ave Maria, fos 351 et 391. Cf. Histoire ecclésiastique, t. 111. p. 12 et passim).

'' Chroniques et Documents, p. 78.

Le surlendemain de ce jour arriva aussi le due de Mirepoix, maréchal de la Foi, avec des pièces d'artillerie. Enfin, le 30 d, cul lieu la défaite de Grille près de Castelnau.

Le vainqueur de Saint-Gilles revenait sans tarder a Montpellier. Mais il négligea imprudemment d'avertir Crussol du moment de son arrivée, afin que celui-ci se tint prêt à le secourir. Mieux informés, les catholiques résolurent de le surprendre. Ils connaissaient son départ de Lunel dans l'après-midi, et un fort contingent sortit à sa rencontre. Mais, afin de masquer leur projet, les catholiques, 1res ostensiblement, prirent la route de Lattes à Mauguio. Quand ils furent hors de la vue des vigies montpelliéraines, à couvert d'un petit huis près de la métairie du Bousquet, ils abandonnèrent ce chemin, qui s'amorçait à celui de Montpellier à Mauguio, et, piquant droit vers Montaubérou, gagnèrent les abords de la route de Lunel et Nimes, en un endroit éminemment favorable à une embuscade.

L'établissement (réalisé peut-être à deux reprises) de la route nationale n° 87 de Nimes à Montpellier, ensuite celui de la ligne ferrée du P.-L.-M., enfin l'exploitation, déjà ancienne mais devenue intense, des sablières sur la rive gauche du Lez ont modifié à tel degré l'aspect des lieux en ces parages que leur restitution, au milieu du XVIe siècle, a été plutôt malaisée. Elle était, pourtant, indispensable àla compréhension exacte de l'action qui s'y est développée le 30 septembre 1562.

A peu près à mi-distance de leurs ponts à chacune sur le Salezon et sur le Lez, la route nationale et la voie ferrée deviennent presque tangentes. 11 a été pratiqué là, en vue de

1 La majorité des relations indique le 1er octobre et le Journal du Siège de 1562, qui donne le 30 septembre, en fait un jeudi, ce qui ramène au 1er. Si j'adopte néanmoins la date du 30, c'est sur le témoignage, tout frais de souvenirs, rendu le mardi 6 octobre, par deux calvinistes provençaux : Jean Clavier dit le baron de Brignoles et Louis Grisoles, officier de la compagnie de Guillem de Ferrand de Brignoles. Ce témoignage met au mercredi précédent la défaite aux Arenasses (Arch. de l'Hérault, (i, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 24'J, f° 134 v°).

la seconde, une tranchée recouverte d'un large pont, destiné à permettre, au dessus de la ligne, le passage de deux chemins perpendiculaires à la route. Proprement cet ouvrage s'appelle : le pont du Sablas. On le nomme aussi : souterrain de Monte], à cause d'un propriétaire voisin à l'époque de son établissement. A l'est de ce point, l'ancien chemin de Nimes, souvent dénommé dans les actes et plans : chemin romieu, s'infléchissait très vraisemblablement pour se tenir plus au sud que la route nationale, puisque les relations le montrent passant sur la hauteur, c'est-à-dire sur le Puech des Baucels ou des Bosses, la Sérane d'aujourd'hui, à la Belle-Croix i ; mais son tracé ne saurait encore être marqué avec une absolue certitude. Au contraire, dans la section ouest, entre le pont du Sablas actuel et le pont de Gastelnau au XVIe siècle, le chemin romieu subsiste en son entier. Parce qu'il est et fut toujours traversé par celui qui de la route nationale conduit au village de Gastelnau, on voudra bien le considérer ici comme divisé en deux tronçons. Celui de l'est, à droite, lorsqu'on monte à Castelnau, porte les noms de chemin bas ou d'ancien chemin de Nimes ; parallèle à la route nationale, il vient y déboucher un peu avant le pont du Sablas. Celui de l'ouest, à gauche, converti en fossé d'écoulement pour les eaux de la route nationale et aussi du chemin bas, décrit une courbe vers le sud, puis va rejoindre l'ancien pont de Castelnau. Ce chemin, qualifié « vielle carrière)) au XVIIIe siècle, était, au XVP, déjà fort étroit. En somme donc, le tracé du chemin romieu se suit, encore visible sur le terrain, dans toute la partie qui nous intéresse.

Il n'en est point de même pour celui qui reliait les localités deMauguio et de Castelnau, en passant par le croisement de chemins appelé les Termes, des bornes divisoires des juridictions. Venant de Mauguio, il se dirigeait, après ce croisement, d'abord vers le nord-ouest, puis à l'ouest, s'approchant

1 Sur la position approximative de ce monument, érigé en 1535 (Voir p. 45), que j'ai, au cours de l'impression de cet ouvrage, réussi à identifier, voir le Plan et ses Eclaircissements.

de plus en plus, jusqu'à le côtoyer pendant quelque cinq ou six cents mètres, du chemin romieu, et finalement y débouchait au lieu dit la Croix des Areniers, du monument détruit vers 1534 '. Dans cette portion, disparue aujourd'hui avec le monticule où on l'avait pratiquée, le chemin traversait une large bande de terrain sablonneux qui lui avait donné son nom en idiome local : les Areniers, les Arenasses, et aujourd'hui le Sablas. Aussi est-il dépeint comme creux et plein de sable, propre donc à dissimuler une troupe. De plus, communiquant avec le chemin romieu, tant en plaine à l'ouest par son débouché sur lui. à la Croix des Areniers. qu'à l'est vers le Puech des l'aucels par une ou même deux traverses de jonction, il se prêtait à un enserrement des arrivants. Enfin, ces vallonnements que dessinent, entre la colline de Montaubérou ou Grammont et la route, les jmeclis, piochs ou puys Cabrier ou le Grès, des Baucels ou des Bosses, Sant Peyre ou Saint-Pierre, Pelât ou Pelé, permettaient d'y poster et cacher des troupes de renfort.

Elles y furent, en effet, réparties, à l'exception de celle qui alla s'embusquer au chemin des Areniers, et dont le rôle était d'aguicher l'ennemi, en faisant parade près de la route. Il ne resta plus qu'à attendre.

Avant tout ceci, Beaudinë, précautionneux, avait dépêché un courrier vers Grille pour lui dire à quelles heures il devait revenir à Montpellier, afin «pie lui, Beaudiné, protégeât sa rentrée, si mieux n'aimait Grille l'effectuer par des voies détournées, Vendargues par exemple; mais le courrier avait été capturé et tué2. Grille avançait donc sans défiance, sa troupe échelonnée le long du grand chemin, et l'infanterie alourdie par le butin recueilli à Saint-Gilles. Arrivé à la Belle-Croix, sur le Puech des Baucels, il aperçut, de ce point culminant, d'où l'on découvrait jusqu'à la ville, les morions et les corselets de l'armée catholique, brillant à travers les

1 Voir ])]). 45 el 46, le l'hui h ses Eclaircissements.

- Le témoignage local de l'auteur de l'Histoire <lc l'Europe semble préférable en ceci à l'accusation de présomption portée contre Grille par Y Histoire ecclésiastique.

oliviers. Il passa outre, néanmoins, en ralliant ses hommes de son mieux. Même certains d'eux, par forfanterie, prirent de l'avance. Les catholiques, d'ailleurs, laissèrent passer les religionnaires allant en tête, car leur plan était d'attendre et d'envelopper le gros de la troupe, dès que, suivant toujours le grand chemin, il serait redescendu dans la plaine. Ce moment venu, les gens de l'embuscade firent irruption par les diverses issues du chemin des Areniers et sonnèrent de la trompette. Aussitôt le reste de leurs forces vint à la rescousse par tous les chemins, «hault et bas», et le choc se produisit.

En cette occurrence, la cavalerie des religionnaires, cédant à la supériorité numérique et d'abord préoccupée de gagner la ville, passa, à travers leur infanterie, en y mettant le désordre. Les fantassins, désireux avant tout de sauver leurs prises de Saint-Gilles, entrevirent un refuge dans les olivettes et les collines proches, au nord. Ils y coururent, et ce fut alors par tous les chemins aboutissant à la route, un sauve-quipeut général : drille se hâtait vers le pontet Montpellier, Bouillargues coupa vers le Crès et jusqu'à Teyran, tandis que certains poussaient même à Sommières. que d'autres se dirigeaient sur Mauguio, que les retardataires, enfin, rétrogradaient jusqu'à Lunel. Les indécis et les plus braves payèrent pour tous. Aveuglés par la poussière, accablés sous le nombre1, il en resta sur le terrain cent trente-huit au minimum.

A la ville cependant, Beaudiné, toujours préoccupé de l'arrivée possible de Grille, faisait observer les alentours. La sortie des catholiques de leur camp de Lattes lui avait été signalée, aussi bien que la direction prise par eux au début. Quand le guetteur de Notre-Dame les vit reparaître, s'acheminant vers la route de Lunel, il pénétra leur dessein. Aussitôt ce général prit ses mesures. D'une part, il fit tenter une diversion ; de l'autre, il agit par lui-même avec promptitude.

1 Le reproche, que lui adresse Philippi dans YHistoire des troubles de Languedoc, de n'avoir même pas combattu parait frivole, au regard de la conduite qu'elle venait de tenir à Saint-Gilles.

Une compagnie, sous la conduite de Grémian, fut dirigée par le Pont-Juvénal comme pour aller prendre les quartiers des catholiques à Lattes. On croyait y ramener ainsi leur armée. Celle-ci, néanmoins, poursuivit sa marche, et Grémian n'eut alors d'autre parti à prendre que de se mettre à sa suite, sur la rive gauche du Lez, par le chemin de Sauret, avec l'espoir d'opérer, au pont de Gastelnau, sa jonction avec Beaudiné.

Ce dernier, quand Grémian y parvint, venait, en effet, de passer le pont, et s'était engagé dans la portion étroite du chemin l'avoisinant. Les trois troupes étaient alors réunies sur la grand'route, la catholique au milieu, ou plutôt celle de Grille encore entremêlée avec elle. Beaudiné se heurta donc à l'avant-garde ennemie. Spécialement il vit venir à lui, au bout du chemin courbe, un homme bien monté, bien armé et muni d'une grande rondache. tel un chevalier errant, lequel avançait en criant à tue-tête : « Les Adrets ? où est Les Adrets ? j> Gétait le seigneur de Bizanet près Narbonne, peut-être arrivé seulement avec Joyeuse. En tout cas, ce gentilhomme si mal renseigné ne fut guère tiré de son erreur, car Beaudiné, lui répondant : «Le voici ! le voici ! », lui lâcha à travers le corps un coup de pistolet qui perça sa cuirasse et le blessa très grièvement. Il s'enfuit en poussant des clameurs h étonner tout le monde et, transporté au camp puis à Narbonne, y mourut peu de jours après.

La survenue de Beaudiné, ensuite celle de Grémian avaient été très opportunes pour leurs coreligionnaires : les catholiques, se voyant pris à revers, cessèrent le carnage commencé, et en hâte se replièrent vers le Lez. A son tour maintenant, Beaudiné put craindre un plus grand échec, car il connaissait l'existence d'un gué voisin, à peu près au pont du chemin de fer, si ce n'est légèrement en aval. Il risquait donc ou d'être attaqué en queue ou de laisser la ville, sans défenseurs, exposée cà une surprise. Prompt dans la décision et rapide à l'action, il courut au gué par la rive droite du Lez et y fit halte, afin d'observer. Mais les catholiques avaient tranquillement repris leur route vers Lattes

par le chemin de la Font Pompignanc, qui se tient sur la hauteur. Ils rentraient au camp. Ce ne fut pas sans laisser encore une vingtaine des leurs au feu d'un moulin proche.

Quant à Beaiuliné et Grille, ils gagnèrent ensemble la ville, et s'y virent peu à peu rejoints par les survivants des vainqueurs de Saint-Gilles, eux-mêmes fuyards de Castelnau. Les tués, au nombre desquels se trouvait le capitaine Merle, homme très vaillant, constituaient certainement la plus grosse perte de toute cette campagne autour de Montpellier, près de finir maintenant.

Ce qui a dû frapper, en effet, dans le récit de ce siège, de ces camps dressés l'un contre l'autre, de ces engagements multipliés, c'est, malgré les apparences de faits d'armes et les statistiques d'effectifs, l'insuffisance notoire et réciproque des moyens d'action, mesurée par les résultats acquis. En ces trente jours de contact si direct, aucun avantage décisif n'avait pu amener de solution. Au fond, tout le monde était las de cette situation, qui restreignait si singulièrement le théâtre des hostilités en Languedoc, et où chacun des adversaires avait à perdre : à Montpellier, on redoutait la proximité d'effectifs considérables ; cà Lattes, la dysenterie et les fièvres paludéennes, causées par le manque de bonne eau, par la consommation d'un vin trop verd et mal fabriqué, par les excès de fruits, commençaient de sérieux ravages. Le moment était bien choisi pour une entente honorable. Joyeuse, qui gardait le dernier mot par la déroute des Areniers, fit les avances. Le vendredi 2 octobre, un tambour du camp vint à la ville porter une missive pour le capitaine Grille. Elle émanait de l'évêque d'Alet, François de l'Estrange, fils du seigneur de ce nom en Yivarais, arrivé avec Joyeuse. Après délibération, l'entrevue qu'elle proposait fut acceptée. Le lendemain même, samedi 3 octobre, les deux négociateurs, liés d'une vieille amitié, se rencontrèrent, chacun escorté de trois ou quatre personnes, entre le Pont-Juvénal et Pont- Trincat. On échangea force politesses; le prélat et le capitaine, héros de Saint-Gilles, se retirèrent à part et causèrent longuement. Bien qu'on n'ait pas appris par le menu leur conver-

Soc. Arch. de Montpellier. 18

sation, on en vil tôl le résultat : dès le soir et tout le lendemain 'i. siui artillerie ayant été chargée sur des gabarres, le camp des catholiques fut évacué par terre, et ils se dirigèrent en toute paix vers Pézenas. Mais, sur son chemin. Joyeuse, ayant peut-être la main forcée par ses soldats ou bien par esprit de vengeance, abandonna à leur pillage Florensac, domaine de la famille de Crussol.

A Montpellier on ressentit du départ des troupes catholiques un grand soulagement, mais il fallut régler la note de la campagne, et les difficultés ne manquèrent pas. Je glisse sur les détails '. préférant noter d'autres faits. Beaudiné, désireux de suivre de près les mouvements de Joyeuse et aussi d'étendre son action en Vivarais et Gévaudan. avant de quitte]1 Montpellier, y nomma gouverneur noble Antoine de Rapin2, l'un de ses capitaines, avec deux enseignes pour la garde de la ville et sa police3. Un des premiers actes de répression fut le supplice de deux officiers : le capitaine Rascalon et son lieutenant Annet Jacomel. Accusés d'avoirpillé la maison du lieutenant du gouverneur, ils eurent, le 8 octobre, la tête tranchée sur un échafaud4. Leurs révélations suprêmes donnèrent a cette exécution pour crime de droit commun une physionomie particulière. On apprit ainsi qu'ils entretenaient des intelligences avec Joyeuse et l'on saisit le dessein de ces rôdeurs, fournis par les garnisons de la val de Montferrand, qui, pillant les granges des alentours, arrivaient quotidiennement la nuit jusqu'aux portes de la ville. Une fois, le capitaine Olivier Molinet réussit à en atteindre quelques-uns, mais il périt lui-même aux Matelles. Le capi-

1 Pour ces cotisations extraordinaires, voir : Délib. du Conseil de Ville des 7 et l'1 septembre el 13 décembre 1562 : des 21, 27 et 30 mais, 14 et 26 avril 1563.

- Sur ses nom ei qualités, voir : Délib. du Conseil général du .'10 novembre 1562, el Arch. de l'Hérault, M, no1 du Clergé : Guill. Tourrenc, reg. 38, f" •">.""> v°.

'■' Chroniques ri Documents, p. 88. - Histoire ecclésiastique, 1. III, p. 197.

4 Chroniques et Documents, pp. 89 e1 268. — Histoire ecclésiastique,

taine Hérouard le vengea par la mort d'un des chefs de ces partisans, qui se nommait Valestreou mieux E3alestre '.

Une autre tentative de trahison fut ourdie2 par François Guichard et Jean Le Pélissier, qui se firent volontairement capturer par Joyeuse, et lui proposèrent un moyen aisé de surprendre Montpellier. Des forces seraient concentrées à Gignac, elles arriveraient jusqu'à cent pas des murs, en se faufilant à travers les olivettes et les ruines des faubourgs. Alors Guichard, feignant de s'être échappé des mains de Joyeuse, se présenterait à une porte, se verrait, grâce à ses relations, reçu allègrement et, avec l'aide de compagnons et d'amis, se saisirait de cette porte, pour introduire l'armée catholique. Mais le capitaine Senglar, que Beaudiné venait de nommer gouverneur d'Agde, eut, par l'amas de troupes fait à Gignac, avis ou soupçon du dessein. Il se hâta d'envoyer son enseigne Calvet avertir Rapin, et celui-ci sut faire si bonne garde aux portes et rondes exactes de nuit que Joyeuse, renonçant à son projet, se retourna contre Agde.

1 Noms locaux, complétés ou rectifiés, que donne de Bèze fournissant les détails (Hist. ecclés., 1. 111, p. 195).

- Histoire ecclésiastique, t. III, pp. 1(.)7 et 198. — Cette ruse de Guichard ne dut guère le servir, puisque Joyeuse le fil exécuter (Voir p. 209).

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