‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 59 sur 110 · I. Du SIÈGE A L'ÉDIT d'AmBOISE · texte numérisé non relu

I. Du SIÈGE A L'ÉDIT d'AmBOISE

La spoliai ion des biens ecclésiastiques. — Le Languedoc contre Montpellier. — Proscription des catholiques. — Désordres et misère.

L'organisation régionale protestante fut arrêtée cà Nimes en novembre 1562 par une assemblée qui prit le nom d'Etats, bien qu'elle ne répondit territorialement qu'au Bas-Languedoc depuis Béziers, au Vivarais et au Gévaudan, et qu'elle comprît un seul des trois ordres, le Tiers. La ville de Montpellier y joua le rôle prépondérant qu'elle ambitionnait '. fournissant a l'assemblée son président, Charles de Barges, au Conseil permanenl chargé d'assister Crussol trois membres sur dix. La mesure la plus frappante fut la spoliation des biens ecclésiastiques 2.

1 Le 10 janvier 1562, les Montpelliérains faisaient valoir auprès du Conseil de Genève « l'importance de nostre église, telle «pie Voz Seigneuries peuvent aisemenl scavoir toutes les aultres églises de Languedoc se régler par icelle - (Arch. d'Etal de Genève, portef. des Pièces histor., n" 1717).

- Procès-verbal de cette assemblée publié par Loutschiski [Bulletin S. 1'. F., t. XXII, p. 511-516 el 546-558).— Chroniques et Documents, p. 90. — Histoire ecclésiastique, t. III, pp. 202 et 203.

LES GUERRES DE RELIGION Zl i

En certains lieux, la décision avait été devancée : à Mireval, dés juillet, on confisquait les fermages des biens de chapellenies1. Maintenant c'était avec l'appareil de la légalité qu'on procédait : adjudication des revenus, échelonnée du 2 décembre 1562 au 22 avril 15632, et des ornements d'église le 10 mars 15(53 et jours suivants3. L'annonce en fut faite aux temples aussi bien que par les rues ou carrefours4, et il est, en effet, remarquable qu'on ne trouve parmi les acquéreurs aucun catholique. Mais ce sont de riches citadins se rendant adjudicataires plusieurs fois, ou des paysans du cru convoiteux d'une exploitation à leur portée. L'ensemble des revenus adjugés s'éleva à 35. SOI livres 10 sols 2 deniers, évalués à 333.024 fr. 20 cent., monnaie actuelle 5.

11 est assez curieux de suivre ces nouveaux adjudicataires aux prises avec les paysans. Avoir dénoncé l'avidité du clergé catholique, propriétaire ou décimateur, ne seyait guère, quand on continuait la perception de ses droits sous une forme ou l'autre. Voici, par exemple, Arnaud Rignac et Pierre Raffinesque, rentiers du Terrai, qui ont transigé sur la d'une des agneaux à Saint-Jean de Védas, localité toute voisine. 11 a été convenu entre eux et les habitants que ceux-ci payeront dix sols tournois par tète de ce bétail. Mais ensuite les fermiers, se ravisant, font réquisition à l'exploitant du mas de laLauzecc d'aller exiber ses aigneaux, pour disnier iceux ce jourd'huy, suivant la coustume de tout temps observée; autrement et a deny de ce, a protesté de tous despans, domaiges et interestz ». Et l'autre d'invoquer la transaction consentie, tandis qu'arrive le bayle de la temporalité de l'évè-

1 Arcli. de l'Hérault, G, not. du Clergé : P. Vazeilles, reg. 123, fos 78 et suivants.

- Ibid., G, IV, 32. Cf.A. Villemagne, Bail du temporel du Clergé, etc. (Revue historique du diocèse de Montpellier, 4e année, pp. 515 etsuiv.; 5e année, pp. 28 et suiv., 76 et suiv , 180 et suiv., 220 et suiv. ; 6e année, pp. 387 et suiv.).

3 L. Guiraud, La Paroisse Saint-Denis à Montpellier, p. 126, note 2.

4 Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 43, f° 391 v".

5 D'après M. l'abbé A. Villemagne (Voir note 2).

que, qui arrête tout payement entre les mains des intrus1. La comédie se répète dans toute la localité2. A Valflaunès, c'est la «disme du carnenc, laine, graine, pastures et autres debvoirs » du bénéfice qui est réclamée par l'adjudicataire, Antoine Bousquet 3. Pourquoi s'étonnerait-on de cette conduite des fermiers? Conviés à une affaire, ils s'efforcent de la rendre lucrative4. D'ailleurs, ils s'exposaient à plus d'un déboire, on le verra. Pour le moment même, cela n'était guère profitable à la Réforme, non seulement au matériel. — car, s'il en faut croire Viret5, après avoir ainsi spolié les biens de l'Eglise catholique, les religionnaires ne se montraient pas plus généreux à orner ni enrichir temples, ministres et logis de ces derniers, — mais encore au moral, parce que les yeux de plusieurs se dessillaient.

Un autre motif y aidait : chacun supputait ses pertes. On voit des protestants de marque, tels les Farges, les Foucard, propriétaires respectifs des mas de Cocon6 et de Repaux ", contraints par les réclamations de leurs métayers de réduire considérablement les fermages, « a cause des inconveniens survenus». Certains formèrent un syndicat de revendications. D'abord ils s'adressèrent à l'assemblée de Ragnols. dont il sera question bientôt. Elle les renvoya au comte de Crussol en personne. Celui-ci leur enjoignit d'aller devant le gouverneur de Montpellier. 11 est permis de croire que ce gouverneur se déchargea sur les consuls, puisque l'affaire fut portée au Conseil de Ville, lequel décida la convocation

1 Min. do Jean Portai, étude Blain, reg. de 1563-1564, f° 11.

2 Ibid., f°s 10 et 11.

y Aiili. de l'Hérault, (i. oot. du Clergé : Guill. Tourrenc, reg. 38' f° 4-1 v°.

4 Aussi y avait-il émulation à en profiter. En témoignent les nombreuses enchères mises sur les gros morceaux et cette anecdote suggestive que j'ai contée sur Jacques <!,■ Montaigne, à propos des Dominicains de Montpellier Chron. et Dur., p. 298 .

5 Le monde a l'empire, p. .'S5.

11 Arrli. de l'Hérault, <l, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 242, f°« 14(1 et 145 v° ' Ibid., fos 141 el 156 v°.

pour cet objet d'un Conseil général. Cette assemblée-ci déclara que la démolition des faubourgs était le l'ait non de l'administration municipale, mais du baron de Crussol, du capitaine Grille et autres sous l'autorité du comte de Crussol. C'était à celui-ci qu'il fallait donc revenir '. Sept fois ballottés ainsi, les plaignants n'eurent pas, je crois, grande satisfaction. Alors les victimes des guerres se rattrapaient, en pillant les matériaux des églises et couvents ruinés. Dans le seul voisinage des Cordeliers, au faubourg de Lattes, et dans deux ou trois mas de ces parages, vingt et un particuliers dérobèrent, pour leurs maisons et jardins, 34.i70 cairons, 3.350 tuiles, des poutres, de grandes [lierres d'autel, des colonnes, des piles à laver, comme il l'ut constaté par audition de témoins el reconnaissance des matériaux2. Et partout dans les villages il en était de même3.

Il ne faut donc point s'étonner de constater la sévérité des projets conçus à l'égard de Montpellier dans les sphères du pouvoir. Ce que, déjà au début de novembre, Joyeuse suggérait4, les Etats de Languedoc, les vrais, régulièrement convoqués par lui à Carcassonne le 10 décembre, toujours sous la présidence de l'évèque Pellicier, supplièrent le roi de l'accorder: Montpellier étant rebelle et ses magistrats pour la plupart protestants, on devrait le dépouiller de tout ce qui en faisait l'importance, et pour cela unir au Parlement la Cour des Aides, dont ne seraient conservés que les membres catholiques, transférer à Frontignan la Chambre des Comptes, l'assiette du diocèse, le siège du gouverneur, du Présidial, même delà Cour ordinaire ; enfin Pellicier et son Chapitre réclamaient le retour de l'évèché à Maguelone5. Verdict ter-

1 Délib. du Cons. de Ville du 26 avril et du Cons. général du 6 mai 1563.

- Vérification d'experts du 23 mars 1569 et arrêt du Parlement du 15 janvier 1613 (Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance de Montpellier, grosse sur parchemin de 12 ff).

3 Pour obvier à cet inconvénient, on décida de vendre la pierre des églises abattues (Délib. du Conseil de Ville du 28 août 1563).

4 Ed. de Barthélémy, Corresp. inédite dn vicomte de Joyeuse, pp. 49-50.

5 Procès-verbaux des Etats, — Chroniques et Documents, p. 91.

rible qui, admis, réalisé, eût amené l'irrémédiable déchéance d'une cité jadis si prospère!

Dans le même temps, bien qu'il fût du parti opposé, le comte de Grussol menaçait d'enlever Rapin à Montpellier, pour le mettre à Béziers. On se sentait livré sans défense soit aux entreprises du dehors d, soit à la marée montante de la misère2; et, comme il arrive dans l'angoisse publique, on différait d'avis sur les remèdes : solliciter le maintien de la garnison étrangère, organiser pour ce rôle la population. A discuter avantages et inconvénients des deux systèmes au sein du Conseil de Ville du 9 décembre 1562, l'heure sonna si tardive qu'on se sépara sans vote. Pourtant Rapin l'ut, après vacance de la charge, remplacé par le seigneur de Peyraud en Vivarais3; et celui-ci, à défaut de solde pour ses hommes, les autorisa a s'approvisionner de leurs mains chez les bouchers, sauf à la municipalité à régler la note4.

C'est à ce moment que, d'ordre du Consistoire, fut dressée une liste de proscription contre les catholiques et personnes « aultrement nestans agréables», très probablement ces « temporiseurs » dont il a été déjà question. Hommes et femmes de tous rangs, voire magistrats, recevaient en grand nombre le commandement de quitter la ville, sans pouvoir emporter le moindre objet qu'un dérisoire viatique de dix livres tournois. On aggravait matériellement cette dernière mesure par la défense d'aider à la sauvegarde des biens de ces bannis5, dont la fidélité au catholicisme, d'une part, ou, de l'autre, une tolérance éclairée faisaient tout le crime. Philippi ajoute que ces mesures furent adoucies par la suite. Néanmoins il reste la preuve que des biens de catholiques furent alors affermés en même temps que ceux des églises".

De toutes parts montait le mécontentement. A l'épreuve.

1 An-li. mini, de Montpellier, CC, Command. de 1562, au 24 mars.

- Délib. du Conseil général du 30 novembre 1562.

* Arch. imui. de Montpellier, CC, Command. de 1562, aux 23-24 mars.

5 Chroniques et Documents, p. '.».'i.

,; Voir p. 277, note 2.

h; système pompeusement inauguré en novembre 1562 laissait les plus grandes déceptions.

Pour la réforme de la justice, on n'avait rien réalisé. Les excès, les crimes demeuraient impunis. Les troupes ne gardaient aucune discipline. A Montpellier spécialement, les soldats se querellaient avec les habitants, les forçaient à faire le guet à leur place, les y oubliaient trois ou quatre heures, allant eux-mêmes dormir1. Je ne parle pas du pillage des boutiques- : il tenait à la situation financière générale.

Celle-ci surtout était le point menaçant. Tandis que les dépenses de gendarmerie étaient montées au double des prévisions, les rentrées escomptées étaient demeurées bien au dessous. A cela deux raisons. D'abord les recettes particulières des diocèses avaient moins fourni, bien qu'encore elles eussent constitué la ressource la plus claire.Ensuite la déception au sujet des biens ecclésiastiques avait été vive : «Le revenu des bénéfices n'est pas si grand des deux tiers comme l'on en faisoit estât, et les charges plus grandes qu'on ne pensoit ».

On avait aussi compté sur l'arrivée des rentes, et il se trouva que toutes avaient été payées avant la délibération de l'assemblée de Nimes. Enfin les biens des catholiques ne donnèrent k peu près rien, car peu furent saisis. Dans ces conditions, le diocèse ne fournissait pas même la moitié de sa quote-part au budget provincial, et il avait fallu y recourir à l'emprunt sur les riches. A force de vouloir ménager l'argent, on avait laissé la gendarmerie sans solde vivre sur le particulier, « sur le bonhomme », comme on disait alors, ce qui est confirmé pour Montpellier, et l'on avait dû supprimer pensions et aumônes, d'où générale misère et doutes sur la probité de plusieurs membres du Conseil de Crussol.

Ce tableau, qu'on pourrait croire assombri à plaisir, fut tracé par le président même de ce Conseil, François d'Airebaudouze, devant l'assemblée dite Etats qui, dès le 24 février

1 Délibération du Conseil de Ville du i) décembre 15G2.

2 Voir p. 280.

L563, avait été convoquée à Montpellier pour le 25 mars, mais l'ut tenue du 31 mars au 5 avril à Bagnols, pour plus grande commodité de Grussol, dont le camp était alors dressé au (limitât Venaissin1. Toute la documentation locale en confirme, d'ailleurs, on l'a vu, la parfaite justesse. L'assemblée, g Mitant l'exposé qui lui était fait, marqua sa confiance envers le Conseil, en refusant sa démission.

Les circonstances voulurent que la nouvelle de la paix d'Amboise parvint à Grussol pendant la tenue de l'assemblée, et son acceptation forma l'objet subsidiaire îles dernières délibérations. L'avis adopté fut qu'on ne désarmerait point les premiers, et qu'il fallait exiger pour le Languedoc un gouverneur protestant. Prétention plutôt exorbitante, lorsqu'on songe à l'attachement, si marqué par les véritables Etats, que professait pour le catholicisme tout le restant de la province.

Dés lors la paix avait peu de chances d'être observée par les religionnaires du Bas-Languedoc; et, de fait, on verra bientôt qu'à Montpellier en particulier elle devint plus funeste que la guerre. Mais, pour s'en rendre un compte exact, il faut envisager auparavant la situation religieuse pendant cette première guerre et cette prétendue paix.

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