IV. — La Saint-Bartiiélemy et la quatrième guerre
La Saint-Barthélémy ne cause aucun meurtre à Montpellier ; il en faut faire honneur tant à la population qu'à Joyeuse. — Unie de Simon Fizes. — Récit de l'événement. — Ordres de Joyeuse. — Abjurations suspectes. — Fugitifs aux Cévennes. — La quatrième guerre laisse la ville en paix.
En de pareilles conjonctures, il est vraiment remarquable qu'un tel événement n'ait fait à Montpellier aucune victime. Ceci n'a pas seulement tenu à la modération que Joyeuse déploya partout en Languedoc, mais aussi à des circonstances toutes spéciales et heureuses pour la ville. Car, d'un côté, le lieutenant du roi n'ayant connu qu'après ceux qui présidaient alors aux destinées locales les actes et les ordres de la Cour, si un soulèvement populaire avait amené quelque massacre des huguenots, il n'aurait pu qu'en châtier les auteurs. Et, de l'autre, si son représentant fût arrivé avec des instructions meurtrières, la tuerie des prisonniers eût été fort aisée. Ces conclusions se déduisent du récit des événements tel qu'il ressort des quelques documents conservés, lesquels se complètent sans se contredire1.
Simon Fizes, secrétaire d'Etat, dont il sera bientôt plus amplement question, originaire des environs de Montpellier,
1 Ces sources sont :
1° Les deux brèves relations de Philippi (Chron. et Doc, pp. 155 et 242).
2° Une lettre de Bellièvre au roi des 10-14 septembre 1572 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 957, n° 312).
3° Le court récit suivant, inscrit par un notaire montpelliérain en marge du dernier acte qu'il passa, le 28 août, à Montpellier :
« Le samedy XXIXe (pour : XXXe) aoust mil Ve LXXII, en la ville de Montpellier, les catholiques s'eslevarent contre ceulx de la religion refformée ; et furent lesd. de la religion constitués prisonniers, environ de quatre a cinq cens, et les autres n'ozoient sourtir de leurs maisons, pour raison du massacre que le Roy Charles IXe du non fist a Paris, que fut cause que je sourtis dud. Montpellier •» (Min. de Jean Richard, étude Cornier, reg. de 1572, f° 337 v°).
avait marié Tune de ses trois sœurs, Madeleine, à Jean des Ursières, seigneur de Castelnau et frère de ce François alors surintendant pour les armes ; et une autre, Mirigette, à François de Belliean, lieutenant dérobe courte au Présidial- Il avait donc beaucoup de motifs de s'intéresser à la ville, dont peut-être déjà la charge de gouverneur le tentait. Aussi, quand fut expédié un exprès afin de porter à Joyeuse la nouvelle des massacres de Paris et les ordres de la Cour, Fizes lui recommanda secrètement de passer par Montpellier avertir ses parents. En effet, Mingette au moins était en péril, étant une adepte de la première heure des doctrines nouvelles J ; pour Madeleine, elle était considérée comme calviniste et n'alla à la messe que depuis ce moment-.
Quel était le courrier? D. Vaissete le nomme : La Bruslée. Une relation anonyme désigne un montpelliérain : le sieur de Griffi3. Tous deux peuvent, d'ailleurs, être venus simultanément de la capitale. Quoi qu'il en soit, c'est a trois heures du matin, le samedi 30 août, que fut apportée la nouvelle. Sans perdre un instant, les deux surintendants, dont l'unique souci et la satisfaction hautement proclamée avaient été d'éviter jusque-là toute sédition, prirent des dispositions énergiques : ministres et Consistoire furent envoyés à Mauguio. des religionnaires en nombre4 furent emprisonnés, et
1 Chroniques et Documents, p. 373, où on l'appelle : « Marqueté ».
2 Voir p. 377, note 3.
3 Le manuscrit de la Société Archéologique de Montpellier dont il est question dans le volume : Chroniques et Documents (p. 214, note 4), porte, vers la fin, cette mention :
« Mon Père disoit aussy qu'après le massacre de Paris un courrier (le s1' de Griffi) en porta les nouvelles a Montpellier pour y faire faire le semblable (comme il estoit desseigné par toute la France) ; mais nions1de Joyeuse empescha ce coup, disant qu'il estoit serviteur du Roy mais non pas son bourreau ». Pourtant le nom que j'ai souligné a été biffé.
4 Le notaire Richard donne bien le chiffre de quatre à cinq cents ; niais rien ne m'a permis de le contrôler. Au Conseil général extraordinaire tenu à Nimes le 9 septembre 1572, Jacques Rozel proposa que les députés nimois fissent à Joyeuse remontrance de « l'emprisonnement faict a Montpellier de ceulx de la relligion » (Ménard, Histoire de Nismes, t. V, preuves, p. 85). Or, cinq jours après, Bellièvre déclarait n'avoir pas usé
ô<l> LA RÉFORME A MONTPELLIER
les autres, qui, le grand jour venu, apprirent ces nouvelles, restèrent terrés en leurs demeures. Ainsi l'on mettait à l'abri d*une échauffourée tous ceux que leur situation ou leur attitude précédente auraient désignés comme victimes, et Ton prévenait de même quelque revanche de leur part. Mais, comme aucune garnison étrangère n'était alors dans la ville, c'est aux habitants mêmes qu'il fallut, sous François des Ursières et Louis de Bucelli, beau-frère de celui-ci, recourir pour exécuter toutes ces sages dispositions. Et voilà qui témoigne de l'esprit réel de la population. En cet état l'on attendit les instructions de Joyeuse.
Elles furent apportées le lendemain, 31 août, par le lieutenant de la compagnie de celui-ci, le seigneur de Villeneuve, George-François d'Antiquamarete, beau-frère, il convient de le rappeler encore, du juge-mage proscrit. Mais elles ne portaient que de maintenir l'ordre. 11 est à présumer, bien que mention n'en soit pas faite, qu'à ce moment un certain nombre de protestants firent leur abjuration. Le registre de tels actes, que je n'ai pas eu la chance de retrouver, allait jusqu'à cette date J. D'autres conversions néanmoins étaient positivement antérieures à la Saint-Barthélémy, comme celle de Guillaume Bucelli, seigneur de Saint-Hilaire, particulièrement intéressante. A dix ans de distance, en effet, on le voit se réjouir du succès de la Réforme à Montpellier-, puis dicter, le 11 août 1571, en présence du chanoine et sacristain de la Cathédrale, Pierre Engarran, et de six protestants notoires, « tesmoings a ce appeliez et requis et recogneuz par led. testateur », les dispositions les moins équivoques pour son catholicisme 3. Ce Bucelli était cousin avec les des Ursières
de grande rigueur, ce qui eût causé « le désespoir et obstination » îles Nimois (Post-scriptum à la lettre du 10 septembre, publiée dans Y Histoire de Languedoc, t. XII, c. 957, n° 312). Il semble que, devant un chiffre aussi fort d'incarcérés montpelliérains, les Nimois auraient accentué les plaintes. Je croirais donc plutôt à quelque exagération chez Richard.
1 Voir Chroniques et Documents, p. 10, note 6.
- Voir p. 185 et sa note 5.
3 « Eslisant sa sépulture ecclésiastique de son corps, porte le testament, au lieu ou souloil estre jadiz le convent de S1*1 Claire des Recluses dud.
aussi bien qu'avec Louis, le seigneur de La Mosson. De ce dernier, à cause de son passé actif et récent de calviniste 1, on est bien en droit de suspecter la conversion-. De même pour Jean des Ursières, le beau-frère de Fizes, qui, sous le régime de l'Union, se fera inscrire sur les rôles île l'église calviniste de Montpellier, mais, au moins à ce moment de la Saint-Barthélémy, était passé par le catholicisme pour accéder à la charge consulaire3. Son frère Pierre mourait catholique dix-huit mois après4. Ces exemples divers montreront un certain flottement dans les convictions propre à cette période de l'histoire, et qui est déjà symptomatique de temps nouveaux et proches.
Les réformés qui le préférèrent, purent quitter librement la ville. Certains, dès l'abord, s'étaient jetés à Mauguio, à Pignan, k Sommières. Ils consentirent, sur les remontrances des surintendants, à vider ces lieux. Mais une fois de plus les Cévennes devinrent leur asile5, et ils y furent rejoints
Montpellier et au vas ou tombeau des feuz Jaques et Jean de Bùcelly, ses ayeul et père, ordonnant que, le jour qu'on donrra a sépulture son corps, au temple la ou se célèbre le divin service de S1 Fermin dud. Montpellier, sera célébrée la grand messe de la communyon » (Min. de P. de Nemause, étude Grollier, reg. de 1571, f° 24G v°).
1 Sans remonter jusqu'à son rôle dans la première et la seconde guerre, on voit que, dans la troisième, il avait été commissaire député par les Princes « pour aliéner le temporel des ecclésiastiques dédiés a l'église romaine » (Min. de Jean Portai, étude Blain, reg. de 1568-1570, f° 175). Il assista à l'assemblée politique de Ximes de décembre 1569 (Procèsverbal de cette assemblée publié dans le Bulletin S. P. P., t. XXVI, pp. 351-357 et 401-407), et à celle de février 1570 à Ximes (Procès-verbal de cette assemblée publié dans le même Bulletin S. P. P., t. XLA > pp. 418-441).
- Elle découle de la charge consulaire, qu'il reçut en 1573 [Chron. et Doc, p. 243).
a Voir le procès-verbal de cette nomination, en date du 28 février 1574» que les éditeurs du Petit Thalamus ont (pp. 557 et suivantes) intercalé dans cette chronique, quoique à tort, je l'ai dit (Chron. et Doc., p. 210).
4 Comme le prouve son testament du 9 février 1574 (Min. de Pierre de Xemause, étude Grollier, reg. de 1574, f° 154 v°).
5 Lettre de Bellièvre des 10-14 septembre 1572 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 957, n° 312). — Chroniques et Documents, p. 150.
par d'autres rugi tifs, cachés aux environs de Montpellier '. Quelques-uns poussèrent jusqu'à Genève : Antoine Bosq, reçu habitant le 25 septembre 1572-, et Amans Nouvel, reçu bourgeois l'année suivante :j.
D'ailleurs, on fut bientôt rassuré entièrement à Montpellier, soit par la venue de Joyeuse en septembre 4, soit par la proclamation, faite le 8 de ce mois, de l'ordonnance royale du 28 août, promettant entière sécurité aux protestants 5. Néanmoins la déclaration royale interdisait provisionnellement jusqu'à l'entière pacification du royaume le culte calviniste ; et, défait, on le voit, ainsi que l'a constaté Philippi 6, interrompu pour vingt-six mois ~, c'est-à-dire pendant la durée de la quatrième guerre.
De cette nouvelle levée de boucliers, à proprement parler, la ville de Montpellier ne se ressentit point. Fourniture de quelques recrues, de munitions et de vivres pour le camp de Damville à Sommières 8, soin des blessés au mas de Pinoy, transformé en hôpital '■', précautions lu contre les courses des
1 Le notaire Richard dont il a été question p. 374, note 1, n° 3, était d'abord allé à Saint-Jean de Védas, puis à Balaruc ; il retourna a Saint-Jean et se rendit enfin au bourg de La Planquette, paroisse de Saint-Hippolyte, comme on le voit aux contrats qu'il passe en ces divers lieux.
- Communication de M. L. Dufour-Vernes, archiviste de l'État de Genève.
3 Communication du même.
4 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1572, au 22 février 1573. 0 Chroniques et Documents, p. 155.
6 Ibidem-.
7 Arch. mun. de Montpellier, GG, 310, fos 32 et 33.
* Ibid., CC, Command. de 1572, au 8 mars 1573 ; Command. de 1573, passim. — C'est à ce siège de Sommières qu'il faut rapporter la mort de George-François d'Antiquamarete, seigneur de Villeneuve, lequel fut enseveli non a Saint-Drézéry, comme le relate Giri (Histoire des clioses mémorables advenues en la ville de Sommières, etc., p. 47), mais dans 1<' chœur de N.-D. des Tables de Montpellier (Jos. Berthelé, Anciens textes campanaires de l'Hérault, dans Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 2e série, t. V, p. 32).
9 Ibid., Command. de 1573, au 21 mars 1574. — Sur ce mas, devenu celui de Cabrol, voir Chroniques et Documents, p. 476.
111 Sur l'établissement d'un moulin h sang, c'est-à-dire à bras, dans
religionnaires établis à Montlaur ', tel est le court bilan des faits de guerre. Depuis le mois d'avril, plus ou moins tacitement les belligérants s'accordaient et prolongeaient des trêves. Ils arrivèrent ainsi sans encombre jusqu'à la publication, faite à Montpellier, le 13 septembre 1573, Damville y séjournant, de l'édit de Boulogne, donné en juillet précédent 2, et qui créa dans le Bas-Languedoc un danger plus grand que l'état de guerre, ("est là un fait bizarre au premier abord, mais seulement pour qui n'approfondirait point la situation des partis et la disposition des esprits alors dans la région.
l'intérieur des murs, voir mon mémoire sur le sujet dans Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 2e série, t. IV, pp. 193 et suivantes- — On construisit un ravelin k la porte de Lattes (Areh. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1573, au 12 août).
1 Chroniques et Documents, p. 157.
n- Ibid., p. 158.