‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 75 sur 110 · Les tractations · texte numérisé non relu

Les tractations

Pourparlers et trêves réitérées entre Damville et les religionnaires .

— Conspiration des fugitifs protestants pour surprendre Montpellier. — La répression, tendancieusement grossie, gênant les négociations, Damville renonce à sévir. — Nomination des Consuls faite par lui. — Reprise des pourparlers. — Mort de Charles IX et dispositions hostiles d'Henri III. — Damville dévoile graduellement son accord avec les religionnaires ; rentrée de ceux-ci et reprise de leur culte. — Rupture, ouverte de Damville avec la Cour. — Etrangelês de la nouvelle situation.

Bien que les religionnaires de Languedoc eussent réservé leur adhésion à la paix de La Rochelle, ils consentirent une .suspension d'armes, qui fut publiée le 4 août 1573 et ensuite prorogée pour tout le mois de septembre-. Au moment des récoltes, cette halte était un bienfait apprécié. Pour donner

1 Mémoires de Jacques Gâches, p. 196.

- Le fond du récit de ces tractations est emprunté à Philippi, fort à même de les suivre ; mais beaucoup de détails, fournis par des documents locaux, seront indiqués avec leurs références particulières.

un gage de plus, Damville dispersa son camp de Nimes ; mais, en faisant le 13 septembre, publier la paix de La Rochelle, telle naturellement qu'elle avait été conclue, il plaçait les religionnaires en présence du fait légal, qui était contre eux. Et ce fut une habile tactique, puisque d'euxmêmes ils firent les avances d'un renouvellement de trêve. Néanmoins ils mettaient aux pourparlers une condition préalable. Guillaume de Calvière, seigneur de Saint-Cësaire lez Nimes, revenant d'Allemagne négocier l'alliance des protestants français avec ceux de ce pays, avait été retenu par les catholiques, et ce durant la trêve, disaient les religionnaires. 11 fallait d'abord l'élargir. Pour débattre cette condition-là et les autres, le Maréchal manda à Truchon. ce président du Parlement de Grenoble que le roi lui avait donné comme conseiller, et à Colias, lieutenant-principal à la sénéchaussée de Nimes, son conseiller ordinaire, de tenir à Montpellier une assemblée. Elle eut lieu le :2(.> septembre avec grande solennité. Philippi, l'un des assistants, en a conservé le cérémonial, que je ne répéterai point ici !. Gomme résolutions. on proclama la convenance qu'il y aurait à renouveler la trêve et, dans cette vue, à. élargir de Galvière. Mais Damville ne se rangea point à cet avis, et il fallut ouvrir de nouveaux pourparlers sur d'autres bases. En donnant pour otage aux religionnaires un gentilhomme, le seigneur de Montbazin-, on finit par proroger l'armistice jusqu'à la mi-novembre. Et c'est alors que le nouvel évêque de Montpellier fit son entrée, le 29 octobre3, toutes les autorités participant à sa réception. Les religionnaires avaient profité de l'expiration de la trêve pour surprendre quelques petits lieux, tels Florensae et Pomerols, quand on vit arriver un envoyé du roi, accompagnant les députés calvinistes dont le mandat était de traiter avec Damville une paix définitive. Get ambassadeur n'était autre que le nouveau duc d'Uzès, ce Jacques de Crussol qui,

1 Chroniques cl Documents, pp. 159 et ICO.

2 Délib. du Conseil de Ville de Nimes du 8 décembre 1573 (Arch. iiiuii. de Ximes, LL, veg. de 1571-1575, f° 156),

3 Chroniques et Documents, p. 161.

sous les noms de Beaudiné et d'Assier, avait été si étroitement mêlé à l'histoire des guerres précédentes. Devenu catholique et l'allié de la Cour, il s'employait à pacifier. De l'ait une nouvelle trêve fut conclue pour trois mois à compter de décembre.

Mais aussitôt un événement particulier à Montpellier vint tout compliquer subitement, par suite d'un de ces rapports tendancieux très fréquents alors et qui embrasaient en un clin-d'œil toute une région. Au récit trop bref de Philippi sur la conspiration de Montpellier, les documents ajoutent d'intéressants détails. Impatients de rentrer chez eux, quelques fugitifs de 1572 ne voulurent point attendre le résultat des tractations qui se poursuivaient entre les chefs des partis. Ils méditèrent une surprise de la ville, et dans ce but soudoyèrent quelques ouvriers, maçons et serruriers. Au moyen de fausses clefs, la porte de Lattes serait ouverte nuitamment à l'ennemi, et Damville lui-même surpris en sa demeure. Mais des avertissements partis du dehors i et l'imprudence d'un laboureur de la ville amenèrent la découverte de ce plan. Un avait remarqué cet homme en colloque secret avecun maçon. Tous deux furent arrêtés et l'un avoua ce que niait l'autre. Le nom des conjurés connu, on procéda à des enquêtes - et à des arrestations. Le capitaine du guet et six

1 Jacques Bonnet et Jean Peysson, d'Alais, étaient venus « en la présent ville pourter une lettre du sieur baron d'Ailes au sieur gouverneur et Consulz de ceste ville, portant advertissement comme les ennemys avoient intelligence en icelle ». — « Ung homme quy est venu expressément du lieu de La Roque en ceste ville pourter lettre, aussy fere advertissement comme les ennemys se preparoient en trouppes pour venir en ceste ville exécuter certaine trahison qu'ilz y avoient conspirée » (Arch. mim. de Montpellier, CC, Command. de 1573, au 24 février 1574).

Les villes avaient coutume de se prévenir ainsi. De Montpellier partit un exprès pour Lunel, Aimargues, Marsillargues et le château de « Malguer », afin de les avertir « comme les enemys estoient en armes et en campaigne pour surprandre quelque ville des susdites » (Ibid., au 9 octobre 1573). ■ — De même, un mois après, gouverneur et consuls envoyaient au capitaine Bagnols, commandant à Gignac et Aniane, un avis analogue (Ibid., au 5 novembre 1573).

2 Le 7 novembre payement à Nicolas Jacquemont, praticien, « pour

soldats allèrent à Assas se saisir d'un espion '. Gilles du Temple, un adepte des premiers temps, qui toujours avait joué un rôle actif, fut pris à Baillargues -. Lui, le procureur Jean Fonbon, les réfugiés à Nimes, dont Guillaume de Trémolet et Michel de Saint-Ravy 3, semblent bien avoir été les têtes de la conspiration. Tous les autres étaient des petites gens.

Contre trois de ceux-ci on releva des charges suffisantes pour motiver leur condamnation à mort. C'étaient le laboureur, le maçon, nommé Antoine Valon, militant des guerres4, enfin l'ouvrier serrurier, un certain Philippe Bernard. Ils furent décapités devant la maison consulaire 5. Dix-huit conjurés demeurèrent incarcérés: quatorze nu Palais; quatre dans les prisons de la Cour ordinaire. Des premiers sont nommés : le charpentier Jean Roqueplan, qui, confronté avec Valon, avoua ; Gilles du Temple, contre lequel manquaient des preuves suffisantes soit pour la condamnation soit pour la torture ; Jean Fonbon, procureur; Jean Noguier, coutelier ; trois laboureurs : Jean Perussas, d'Assas, François Laultal et François Gilibert ; le menuisier Bernard Resplandy ; Jean Alricdit le Picard ; un gantier, Claude Jeannequin ou Janken ;

avoir escript et trevalhé aux inquisitions contre les accusés de la trahison démenée en la présente ville, escripvantz soubz le lieutenant de prevost de mareschaulx estant a la suite de Mgr. le Mal de Dampville » (Arch. niun. de Montpellier, CC, Conimand. de 1573, au 7 novembre).

1 Ibid., au 10 février 157-i.

- Payement à « ung homme qui est allé en poste, avec le postillon a deux chevaulx, pour aller saisir a Balhargues me Gilles du Temple, convaincu de la trahison conspirée a l'encontre de la présente ville de Montpellier par les rebelles au roy » (Ibid., au 30 novembre 1573).

:i Arch. mun. de Nimes, LL, Délib. du Conseil de Ville de 1571-1575, passlm.

4 Voir p. 202.

5 « Tant pour faire le leschaffault devant la maison consullaire que pour l'achept d'ung cotteau baillé a l'exécuteur de la haulte justice, ou Anthoine Vallon, masson, et Phelipe Bernard, sarrurier, ont esté executtés pour avoir adhéré et conspirée trahison a l'encontre de la présente ville de Montpellier et habitans d'icelle » (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1573, au 5 février 1574).

Les guerres de ueligiox 393

Jean Gallière. pâtissier; Antoine Pellissier, sabatier; Arnaud Portes, marchand ; et la femme du chirurgien Jacques Potier, nommée Antoinette Jacquet. Les seconds étaient : le cardeur Domenge ou Dominique de Melt, l'orfèvre Pierre Bibard ou peut-être mieux Bibal ; le maréchal Antoine Barrait ; et un tisserand de Saint-Jean de Gardonnenque, appelé Jacques Roussel '. Le nombre total des arrestations opérées avait donc été de vingt et une, mais, en réalité, après les trois exécutions capitales, quatre ou cinq causes seulement se trouvèrent sérieusement retenues. Ces indications, fournies par les documents, étaient indispensables à donner préalablement.

Le cours de la justice à l'égard des, conspirateurs se déroulait donc ainsi, soit devant le prévôt des maréchaux Mobilier, soit devant le Présidial -, depuis environ trois semaines, lorsque tout à coup on voit entrer en scène un montpelliérain activement mêlé à tous les troubles précédents. Le capitaine Antoine Dupleix ditGrémian, qui commandait naguère dans Sommières, et que Damville y avait contraint à capituler, s était jeté dans Montlaur. Car ce château, très voisin de Sommières et un peu moins de Montpellier, fut surpris, par lui ou quelque autre, au profit des religionnaires, lesquels exerçaient de la contre les villages de grandes exactions. Or le duc d'L'zès, étant dans Montpellier, envoya de nuit, le 1er décembre 1573, un exprès à Montlaur pour Grémian3; et le lendemain même celui-ci écrivait au gouverneur de Nimes, Nicolas de Calvière, seigneur de Saint-Cosme, une lettre fulminante contre les autorités montpelliéraines et le gouverneur de Languedoc lui-même. 11 y racontait les faits, en les dénaturant et les exagérant. Selon lui, quatre-vingts

1 Leurs noms sont fournis par le rôle qu'envoya Damville à Nimes au moment de leur libération (Arch. mun. de Nimes, DD, 3). — La pièce a été publiée par Ménard (Histoire de Nismes, t. V, preuves, p. 106), mais avec des fautes de lecture, et il parait en avoir été fait dans l'orthographe au rôle.

2 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1573, aux 9 décembre 1573 et 10 mars 1574.

3 Ihid., au 1er décembre 1573.

personnes avaient été incarcérées, deux exécutées «de prime furie ». une femme de soixante ans mise à la torture. C'est contre «tous ceulx de la religion « ([n'étaient exercées «les exécutions rigoreuses et extraordinaires », par lesquelles les catholiques arriveraient à réaliser ce qu'ils n'avaient pas fait précédemment par massacre lors de la Saint-Barthélémy. Comme conclusion, Grémian conseillait d'emprisonner tous les catholiques nimois, même les femmes et les enfants, et il recommandait d'informer de tout cela le capitaine Bouillargues, les consuls d'Uzés et généralement tous autres religionnaires, en répandant des copies de sa lettre ' : curieux exemple des moyens pris par les protestants pour ameuter le peuple. Grémian réitéra même ses excitations -.

11 fut cru sur parole et suivi. Michel de Saint-Ravy, mont-pelliérain admis au Conseil de Ville de Nimes, partit aussitôt pour Montpellier et pria Damville de surseoir aux exécutions. Mais celui-ci entendait que la justice suivit son cours à l'égard des conspirateurs. 11 adressa donc le 5 décembre au Conseil, magistrats et gouverneur de Nimes, une lettre très ferme, où il mettait"'', ainsi que dans une autre du surlendemain v, toutes choses au point : la preuve de la culpabilité des condamnés avait été faite par leurs aveux publics ; deux sur trois, d'ailleurs, étaient des catholiques ; jamais la femme n'avait été soumise à la torture ; enfin les chiffres avancés étaient erronés. De sa mission Saint-Ravy vint, au Conseil du 8. rendre compte, mais trop incomplètement. Il mentionna le refus du Maréchal et non ses explications. Pourtant Damville en avait appelé à son témoignage personnel, ce qui exclut tout soupçon d'inexactitude dans les affirmations du gouverneur de Languedoc. 11 fut ainsi aisé à Saint-Ravy d'enlever le vote pour faire écrire à Damville une nouvelle lettre comminatoire, et de même nu gouverneur Saint-Cosme de faire agréer le procédé conseillé par Grémian.

1 Ménard, op. <■;/., p. 103.

2 Ibid., p. 103.

:î Ibid., p 101.

4 Ibidem.

LES GL'fcttRÈS L»E RELIGION 395

Mathurin Charretier, secrétaire de Damville, et quelques autres de ses agents étaient alors à Nimes pour négocier. On leur déclara qu'ils ne quitteraient pas la ville avant que de Galvière, seigneur de Saint-Césaire, et tous les conjurés de Montpellier fussent délivrés '.

En principe, Damville était, pour les raisons données plus haut, porté a l'alliance avec les religionnaires -. Ceux-ci tenant en ce moment leur assemblée à Millau, il lui convenait encore plus de les ménager. Surtout il avait à cœur de délivrer tant son secrétaire et les compagnons de ce dernier que l'otage précédemment donné, le seigneur de Montbazin. Il se prêta, par conséquent, aux négociations, et le 10, répondant au Conseil des églises réformées et aux Consuls, il acquiesça à l'échange de tous les prisonniers qu'avaient demandés les Nimois;! : Saint-Césaire et les prévenus de Montpellier d'une part ; le seigneur de Montbazin, Charretier, de Sauvin, de Rozilles4, Decio Pagano, de l'autre. Le roi, en cela, approuva pleinement sa conduite5.

En tranchant soudainement et de façon inattendue la question depuis trois mois pendante de la captivité de Saint- Césaire, cet incident facilita les pourparlers en général. Mais a Montpellier il suggéra de spéciales mesures de défense0;

1 Arch. mun. de Nimes, LL, Délib. du Conseil de Ville de 157 1-1575, f° 156.

- Il en donna des preuves en décommandant le siège de Florensac (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1573, au 4 décembre), et en écrivant lui-même au capitaine Grémian, auteur de l'incident [Ibid., au 20 décembre).

:) Ménard, op. cil., p. 105.

4 Ménard donne : Rosiers. Mais il s'agit évidemment d'un capitaine Rozilles ou Roussilles qu'on voit mêlé aux événements du temps. C'était un allié, probablement le beau-frère, des Philippi, leur sœur Marguerite ayant eu une fille nommée « Marquise de Rozilh.es», de la ville de Carcassonne, d'après le premier testament du président (Annexes d'Ant. Comte, étude Cornier, vol. de 1591-1597, f°s 187-189).

5 Lettre de Charles IX à Damville du 27 décembre 1573 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 1063, n° 326).

6 « Pour achept d'ung coutellas que a esté mis sur la porte de Lattes, pour copper la corde de la sarrique, si besoing estoict » (Arch. mun. de

il causa également le remplacement de Pierre des Ursières comme gouverneur militaire '. Ceci, d'ailleurs, parait avoir ëté une satisfaction donnée à l'opinion plutôt qu'une répression. On le vit au moment des élections consulaires.

Une réaction, née de l'effroi inspiré par le récent complot et sa demi-impunité, pouvait mettre à l'Hotel-de-Ville une administration intransigeante. Déjà, l'année précédente, l'élection de Louis de Bucelli avait été attaquée au Parlement de Toulouse et au Grand-Conseil -, et il avait fallu l'appui de Fizes, se servant du duc d'Anjou auprès du maréchal*3, pour la faire maintenir. En février 1574, l'accord étant maintenant près d'aboutir, Damville ne voulut rien livrer aux hasards d'un scrutin, et il accomplit un petit coup d'état municipal. Dérogeant formellement à une coutume immémoriale, il convoqua une assemblée de notables, par laquelle il se fit désigner quelques candidats pour chaque rang, et parmi ces derniers choisit lui-même les consuls. Le premier fut ce Jean des Ursières, seigneur de Castelnau. beau-frère, comme il a été dit, de Fizes et de Bucelli. Celui-ci n'éleva donc ses protestations que pour la forme, de façon à s'abriter sous l'autorité du gouverneur de Languedoc. Mais d'autres réclamaient

Montpellier, CC, Command'. del573, au 8 février 1374). Se souvenant, de la surprise de Lodève, on mit des grilles aux égouts [Ibid., au 24 mars 1574). La tour de la Blanquerie fut réparée [Ibid., au 21 décembre 1573).

1 Pierre des Ursières était déjà gouverneur le 25 juillet 1573 (Min. de P. de Nemause, étude Grollier, reg. de 1573, f° 594), et il l'est encore le 9 octobre (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1573, au 9 octobre).— Le 9 février 1574, un capitaine, Gilbert Picon, est dit commander au fort de Celleneuve « de l'autorité du sieur de La Verune, gouverneur de Montpellier » (Min. de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1574-1576, f° 29 v°). — Que penser de la nomination du baron de Rieux mentionnée par YHistoire de Languedoc (t. XI, p. 57(5, note 5), comme faite le 12 décembre 1573?

2 Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1572, au 25 mars 1573, et de 1573, au 20 avril.

:î ... « Toutefois j'entendz que aucuns (envyeulx de ses vertuz) recerchent de l'empescher et troubler au faict d'icelle et luy mectent sus quelque opinion de la religion pour le passé, ce qui est assez effacé par l'asseurance que le Roy nostredit seigneur et frère a de sa fidélité, l'employant a son service (comme chacun scait) » (Bibl. Nat., fr. 3219, f° 10),

plus vivement que lui, en se basant sur le calvinisme avërë de Madeleine Fizes, ce qui, d'après un arrêt du Parlement de Toulouse, constituait une cause d'inhabilité pour son mari. Damville, par une nouvelle ordonnance du G mars, maintint ses choix, et les consuls furent installés le surlendemain !, même avant la date accoutumée du 25.

Les hostilités pourtant ne cessaient pas. La trêve expirée, il y eut, au début d'avril, une conférence entre Damville, Joyeuse, le comte de Suze, Caylus et Maugiron. agents de la Cour : à tous le premier devenait suspect. L'entretien roula sur « les afferes de la guerre dud. pais », et l'on ne dut point s'entendre, les catholiques ayant ensuite repris le château de Montferrand, les religionnaires le lieu de Marsillargues.

On en était là, quanti soudain parvinrent des nouvelles surprenantes : le duc d'Aleneon, frère du roi, le roi de Navarre, son beau-frère, le duc de Montmorency et nombre de personnages étaient arrêtés,. Gondé fugitif. L'événement était d'autant plus fait pour impressionner qu'on accusait Damville de pactiser avecles Politiques, et la suspicion était naturelle, vu le rapprochement toujours plus marqué du maréchal avec les religionnaires. Mais, à partir de ce moment, la rancune et l'appréhension accentuèrent son attitude. Tous les incidents auxquels donnera lieu cette mésintelligence, d'abord latente et ensuite aiguë, entre la Cour et le gouverneur de Languedoc, finalement relevé de ses fonctions, appartiennent à l'histoire générale. Il ne convient ici d'en retenir que deux incidents : la tentative de sédition populaire excitée cà Montpellier contre Damville par le moyen de Martinengo, où la vie du maréchal fut mise en dançer2 et

1 Procès-verbaux des 28 février au 8 mars 1574 (Arch. mun. de Montpellier, BB, re°r. des élections consulaires). Le document ayant été aussi couché au Petit Thalamus, les éditeurs de celui-ci l'ont inséré dans la chronique municipale (Voir éd. de 1840, pp. 557 à 507).

- Damville, dans sa déclaration du 13 novembre 1574 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 1105), accuse la Cour d'avoir alors essayé de le faire tuer par Martinengo et plusieurs autres, envoyés exprès « pour nous faire emprisonner et massacrer par une eslevation populaire en ceste ville

qui l'engagea à se retirer au Palais en le fortifiant ' : ensuite la conférence tenue, les 28 et 29 mai 1574, entre les catholiques, représentés par l'évêque Subjet, par Jacques de Pelet, seigneur de Laverune, gouverneur pour les armes, et par les deux Chefdebien, d'une part, et les délégués religionnaires, de l'autre2. En l'état des choses cette conférence n'aboutit qu'à une trêve de six mois, dont on envoya demander au roi la ratification 3.

Tandis qu'à Montpellier on attendait sa réponse, Charles IX mourut. Dès que Damville apprit l'événement par le duc de Savoie, il assembla les officiers, les consuls, les notables et les exhorta au devoir. Ensuite, informé par Rieux des mesures prises à la Cour contre lui, il se jeta dans l'alliance des protestants, et convint d'un accord avec leur assemblée de Millau, tenue en juillet-août 1574. Au fond, c'était maintenant sa seule ressource. Pourtant il voulut encore sonder les dispositions du nouveau souverain, alla le joindre à Turin, Raccompagna à Lyon, où une délégation montpelliéraine se

de Montpellier, chose si vulgaire que chacun en peult déposer ». L'un de ces autres conjurés était le capitaine Girardon. Une de ses lettres ayant été surprise et livrée au Maréchal, celui-ci alla le trouver, l'interpella de façon émouvante : « Que t'ay-je fait que tu me veuilles tuer ? » Le capitaine niant, Damville lui exhibe sa lettre, le force d'avouer et sur le champ le fait pendre sans procès (Mémoires de Jacques Gâches, p. 200). Pour se défendre, Damville prit à son service un certain Daragon, maréchal-ferrant d'une force herculéenne, qu'il dut ensuite donner l'ordre d'exécuter pour ses méfaits (Mémoires de Jacques Gâches, pp. 200 et 201). Ce Jean Daragon, maréchal de Montpellier, était catholique. Son exécution est antérieure au 28 août 1576 (Min. de P. de Nemause, étude Grollier, reg. de 1570, f° 164 v°, et de 1570, f° 741). — Quant aux assassins de Damville, c'est leur punition que vise Y Histoire des troubles de Languedoc (Chron. et Doc, p. 108).

1 Chroniques et Documents, p. 165. — Il est fait allusion à ce premier aménagement par un prix-fait du 17 mai 1575 pour achever l'ouvrage (Min. de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1574-1576, f° 700 v°j. Entre temps Damville logeait chez Jean des Ursières, seigneur de Castelnau (Arch. raun. de Montpellier, CC, Command. de 1575, au 25 juin), c'est-àdire à l'ancienne maison Fizes.

'- Histoire de Languedoc, t. XI, p. 583.

J Ibid., p. 584, note 1.

rendit baiser la main à Henri III '. Quand le Maréchal revint, il était fixé. Alors il se dévoila, quoique encore graduellement.

Dès le lendemain de son arrivée a Montpellier, c'est-à-dire le 5 octobre 1574, il assembla tous les états de la ville, leur lit un récit mensonger du bon accueil reçu, insista fort sur le désir qu'avait le prince de voir la paix gardée. Au bout de quelques jours, le 12, il tint un Conseil général, y réitéra le désir du roi que chacun vécût en paix, et finalement ordonna de recevoir dans la ville les religionnaires fugitifs. Cependant il promettait, selon l'éditde La Rochelle, qu'il n'y aurait aucun exercice du culte réformé. Pure feinte, car, à son retour de Beaucaire, où il alla chercher la maréchale, il ramena aussi les protestants, dont il était déjà comme le prisonnier moral ; et ceux-ci recommencèrent aussitôt l'administration des sacrements, ainsi qu'en fait foi leur registre de baptêmes: «Despuis qu'il a pieu a Dieu remettre son eglize a Montpelier, le vingt septième d'octoubre M Ve LXXIHI, ont esté baptizés les enfens que s'ensuyvent » -.

Ce rétablissement du culte protestant, mesure prise à rencontre des édits en cours, dans une ville de la domination catholique, inaugura le régime de l'Union, si longuement élaboré. Pourtant les derniers accords n'étaient point ou intervenus dans leurs détails ou divulgués. Ils le furent par le manifeste de Damville du 13 novembre, par l'assemblée régionale de Montpellier, enfin par l'assemblée générale de Nimes en décembre. Vainement Catherine de Médicis avait tenté une suprême démarche pour retenir Damville. Maintenant la rupture avec la royauté était définitivement consommée. Et, comme Henri III ratifia les mesures décidées par la régente en juillet 1574, la province se trouva plus que jamais déchirée par les factions. D'un côté était Damville, résolu à se maintenir, et, de l'autre, le nouveau gouverneur nominal pourvu par la Cour, c'est-à-dire le dauphin d'Auvergne, Louis III le Bon, avec sous lui deux lieutenants : Joyeuse

1 Sur sa composition voir Chroniques et Documents, p. 167. 5 Arch. mun. de Montpellier, GG, 316, f° 33.

dans le Haut-Languedoc, le duc d'Uzès dans le Bas-Languedoc. Ceux-ci s'appuyaient sur les catholiques purs ; celui-là, sur les protestants et les catholiques dits unis, la plupart anciens calvinistes amenés par les édits ou la politique à un catholicisme de surface. .leu bizarre des événements, dû aux besoins, aux aspirations, aux illusions, si l'on veut, de l'heure présente, mais certes l'ait pour jeter le désarroi dans beaucoup d'esprits ! Ne voyait-on pas, en effet, devenu le représentant du catholicisme intégral et de l'autorité royale, ce Jacques de Crussol, l'ancien général des forces protestantes et comme tel ayant présidé deux fois à la destruction des églises, tandis que, en état de rébellion à son prince, le descendant des barons chrétiens en arrivera à combattre et proscrire les catholiques, à relever les temples ? Mais Damville, par tradition de famille le gouverneur et le père du Languedoc, voulait pour ses administrés la paix et les bienfaits qu'elle peut seule donner. Il prit donc l'unique moyen qui s'offrait à lui de la leur procurer.

De cette paix, qu'il promettait alors et qu'il garda loyalement, quelles furent la mesure, la rançon et la durée ? L'épreuve les révéla.

Page 1