‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 76 sur 110 · III. — Le régime appliqué · texte numérisé non relu

III. — Le régime appliqué

Liberté des deux cultes : restitution du temple aux calvinistes j N.-D. des Tables cathédrale. — Retour des communautés religieuses, qui se logent en des maisons privées. — Les Carmes et leur prieur Fiolon. — Restauration des confréries. — Etablissement des Pénitents-Blancs et des Pénitents-Gris. — Progrès du catholicisme. — Partage des fonctions municipales. — Situation délicate dans les écoles. — Détente dans la société.

Telle qu'elle avait été convenue, qu'on la voit réalisée dès les premiers jours et qu'elle demeura jusqu'à sa violation, l'Union comportait l'entière liberté confessionnelle et Féga] partage du pouvoir politique entre catholiques et protestants. Par voie de conséquence elle permit la restauration scolaire et procura une détente dans les rapports. Elle réalisa donc, au moins pour un temps, l'espoir de ses promoteurs. Quelques détails sur chacun de ces points.

Depuis que La Crouzette avait replacé la ville sous l'obéissance du roi après la deuxième guerre de religion, en juillet 156cS, le seul culte pratiqué à Montpellier était le catholique. Jusqu'en septembre 1570, en effet, les ministres étaient demeurés bannis ; ensuite ils avaient dû se contenter d'exercer à Mauguio, puis à Saint-Jean-de-Védas ' ; même le temple avait été saccagé et pris par représailles pour le culte catholique, toutes les églises se trouvant ruinées, quand le clergé avait été rappelé par les fidèles-. Car on avait estimé tout de suite que deux lieux de culte étaient indispensables. Si la Cathédrale trop ruinée devint une carrière à matériaux3, Notre-Dame fut jugée susceptible de restauration et l'on en décida la remise en état de même que celle du temple de la Cour du Bàyle 4. En attendant, le service divin se fit au premier étage de la Grande-Loge et à la Petite-Loge5. Le temple l'ut le plus tôt prêt6. Au contraire, on vit traîner les réparations de Notre-Dame, plus importantes '. Cet édifice abrita la Cathédrale et le service paroissial de Saint-Denis, tandis que l'ancien temple fut réservé à celui de Saint-Firmin8.

Mais, par la conclusion de l'Union, la situation devait changer. Les religionnaires rentrant à Montpellier furent contraints de célébrer leur culte dans des maisons privées : Formy, chez Mr de Combas ; Payan, chez Antoine Charron9.

1 Aivh. niiin. île Montpellier, GG, 316, fos 1 et 2.

- Délib. du Chap. cathédral des 3 mai et G juillet 15G8.

3 Ibid., du 3 novembre 1569.

4 Ibid., du 10 août 1508.

3 Ibid., des 27 août et 0 septembre 1568.

n Ibid., du 3 octobre 1569. — Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1570, au 10 novembre.

7 Dès le 7 juin 1571 le prix-fait pour couvrir et voûter l'église avant le 18 octobre était donné à Pierre Bonnassier (Délib. du Chap. cathédral de ce jour et contrat), lequel passa l'ouvrage à deux confrères le 3 mars 1572 (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Dominique du Puy, reg. 73, î" 102). Trois ans après, on s'occupait de paver le deambulatorium et d'y faire des marches, continuant celles du chœur ('Délib. du Chap. cathédral du 12 avril 1575).

8 Délib. du Chap. cathédral du 3 octobre 1569.

9 Arch. mun. de Montpellier, GG, 316, f° 33.

Soc. Arch de Montpellier. -)(;

Bientôt ils réclameront le temple, leur légitime propriété, en faisant valoir que Mole, lors de la pacification après la troisième guerre, en avait accordé la restitution, non encore opérée. Cette requête, adressée le 15 novembre à Damville. fut par lui appointée le 20. Le 2 décembre signification en fut faite k l'archidiacre-mage et syndic, Antoine de Nogarècle, ainsi qu'au curé de Saint-Firmin '. C'est pourquoi chaire, autel, fonts baptismaux et cloches furent apportés à Notre- Dame2. Il n'est donc pas exact, comme Gariel l'a dit3, qu'à ce moment les catholiques aient été chassés par les calvinistes de l'église Notre-Dame. C'est, au contraire, le temple qu'ils ont dû évacuer et, sur ce fait, la date du 12 décembre, que fournit le vieil historien, est très vraisemblable.

Comme une seule église ne suffisait pas aux besoins de la population catholique revenant à son chiffre normal, et que, d'autre part, les ordres monastiques, rentrant pour la deuxième fois, constituaient une ressource des plus grandes, c'est encore à eux qu'on recourut. Sans doute.il n'est plus question des établissements importants de jadis; trois ou quatre religieux se rejoignent, se groupent dans une maison de louage *, tâchent de récupérer les restes de leurs pauvres biens. Mais ils deviennent les auxiliaires appréciés du clergé séculier, car ils prêchent 5, célèbrent messes et enterrements c. Aussi peu à peu les aumônes quotidiennes et des libéralités testamentaires" permettent à certains d'espérer, de préparer

1 Ph. Corbière, Les registres consistoriaux de l'ancienne église rêfor-

m !e de Montpellier (Bulletin S. P. F., t. II, p. 91).

'- Compte d'Ant. de Nogarède, archidiacre-mage, pour les années 1574- 1575, aux pièces de comptabilité du Chap. cathédral, année 159.").

:l Idée de la Ville de Montpellierv\>n.vt. II, p. 44.

4 Chacune des communautés monastiques eut ainsi deux, trois, quatre gîtes successifs.

•"' Ce rôle est surtout dévolu aux Cordeliers (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1569, aux 14 février 1569 et 29 mars 1570 ; de 1570, au 20 mars 1571 ; de 1572, au 25 mars 1573).

B Arch. de l'Hérault, H, Cannes du Palais : reg. de comptes.

7 lui particulier le legs l'ait par Jean Christol aux FF. Prêcheurs, dont la délivrance, d'ailleurs, n'aura lieu qu'à la fin du XVIe siècle.

leur rétablissement sur leur ancien fonds1. C'est là une œuvre de patiente ténacité que les siècles verront toujours se reproduire. Ainsi reparurent les Augustins, les Cordeliers de l'Observance, les Dominicains avec Jean Pouzaire 2, et surtout les Carmes, avec leur prieur Pierre Fiolon, qui devait jouer un rôle assez marqué dans le renouveau catholique. Ces derniers religieux essayèrent de déblayer et de clore l'église Sainte-Croix ; ils desservirent la chapelle du Palais 3. Le Collège Saint-Ruf se reconstitua également, quoique avec un personnel restreint *. Revinrent de même les communautés de femmes : Saint-Gilles5, Saint-Guilhem6, les Clarisses 7. Mais tous suivent les errements de jadis, et l'on ne sent pas encore passer sur les réguliers plus que sur les séculiers le souffle de réforme et de ferveur, capable de régénérer ces organismes. L'heure n'en a pas sonné.

Dans le peuple cependant persiste vivace l'esprit catholique ; il s'est même fait plus ardent. Non seulement on voit reparaître les antiques confréries des artisans, des cuiratiers, des couturiers, des laboureurs, de Saint-Jacques 8, mais de nouvelles milices laïques surgissent : ce sont les Pénitents.

1 En 1576 les FF. Prêcheurs donnaient à réédifier une chapelle et un couvent sur leur ancien emplacement (Min. de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1575-1576, f° 70, et de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1576-1577, f° 339). — Dès 1570 les Cordeliers avaient prévu une reconstruction analogue avant trois ans (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1566-1573,

2 Lequel mourut en 1576 (Min. de Th. Degan, étude Grollier, reg. de 1576-1577, f°s 98 et 196).

3 Le registre cité p. 402, note 6 permet de suivre les étapes du rétablissement de ces religieux.

4 II y avait à la fin de 1568 trois collégiés (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Matthieu Amargier, reg. 93, f° 121 v° et suiv.) ; et sept en 1576 (Min. de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1576-1577, f • 538).

5 Lorsque, en 1575, la prieure Claude de Borne mourut, il y eut compétition pour sa succession (Min. de Tardivier, étude Cornier, reg. de 1575- 1578, f° 13 v°).

0 Min. de Jean Roussel, étude Blain, reg. de 1572-1573, f° 256.

7 Arch. de l'Hérault, G, not. de l'Evêché : Darles, reg. de 1566-1591, f° 70.

8 Voir p. 402, note 6.

A rencontre d'une opinion reçue par tous leurs historiens et en partie imputable à une erreur de scribe sur le premier registre de délibérations des Pénitents-Blancs 1, il convient de placer la fondation de cette confrérie, de même que d'une similaire, les Pénitents-Gris, seulement après la troisième guerre de religion, c'est-à-dire au temps de la réacLion catholique. Des articles présentés par les calvinistes de Montpellier et répondus au Conseil privé le 14 octobre 1571 montrent « les confrairies des battuz introduictes depuis l'eedict », et demandent qu'elles «soient chassées», ce qui fut accordé2, non exécuté cependant, puisqu'on les voit fonctionner ensuite. Excipèrent-elles d'une possession d'état, qu'on pourrait justifier par cette considération que les Pénitents-Blanes et les Pénitents-Gris semblent avoir alors suppléé les tiers-ordres dominicain et franciscain? Non-seulement leurs règles marquent un degré de vie spirituelle bien plus élevée que ne le comportaient les simples confréries, non-seulement la couleur de l'habit y est significative, mais plusieurs indices révèlent les étroites relations respectives entre ces Pénitents et les ordres des FF. Prêcheurs ou des FF. Mineurs. C'est à Sainte-Foy que s'établissent les Pénitents-Blanes3, église où précisément les Dominicains avaient reçu asile entre les premiers et les seconds troubles4; c'est chez les mêmes religieux qu'ils se restaureront à la Vestiairie 5. Quant aux Pénitents-Gris, fondés chez les Cordeliers, ils reçoivent d'eux leurs statuts0. Or ceci se passe à la date précise de 1570-1571, et voilà qui explique, outre la réclamation des calvinistes, comment nulle mention de Pénitents n'est faite avant cette

1 Voir : La Ré forme catholique, chap. II ^ m.

- Arch. mun. de Montpellier, EE, Histoire de l'édit de Nantes jusqu'en 1622, f° 59, ait. v.

:i Témoignage rendu par Pierre Darles et François Pléchon ( Délit», des Pénitents-Blancs du 2 juin 1(>02).

* Voir p. 312,

5 Arch. des Pénitents-Blancs : 1er registre des délibérations.

,; L. Guiraud, Les Pénitents-Gris de Montpellier (1570-1577) (Bulletin des Pénitents-Blancs de Montpellier, année 1913, mars, avril, mai).

époque, tandis que simultanément ils apparaissent alors sous le nom de « battus blancs » ou « battus gris » !. Ainsi Montpellier a participé de bonne heure au mouvement général qui devait, sous la Ligue, rendre célèbres ces milices.

La portée qu'avait leur création est indiscutable. Si elles paraissent avoir répondu d'abord au besoin de remplacer ou de rajeunir les anciennes confréries ou charités de métiers, disparues dans la tourmente, elles offraient sur ces dernières un avantage sérieux, en constituant des groupements bien plus nombreux et de composition très variée, lesquels favorisaient en général l'aide réciproque, mais particulièrement à Montpellier, — où les élections municipales étaient faites par catégories sociales, — l'entente politique. Il y avait donc là une force très appréciable mise au service du catholicisme. Les Pénitents apportaient beaucoup d'éclat, par exemple, aux cérémonies extérieures du culte : les Gris solennisent le Jeudi-Saint par honneur pour 1 Eucharistie, usage qui se retrouvera chez les Blancs ; les obsèques des confrères ont lieu avec pompe.

Ainsi entretenue par le clergé séculier et régulier et par les laïques dans une croissante ferveur, la religion catholique se manifestait au dehors comme par le passé : en 1575 -, en 157(5 3. eut lieu la procession de la Fête-Dieu; le prédicateur deN.-D. des Tables était de nouveau subventionne par la Ville *.

Passant de la question religieuse à celle du pouvoir civil, nous constatons que son partage équitable était assuré par un ingénieux roulement. Tandis que les 1er, 3e et 5e consuls appartenaient à un culte, les 2e, 4e et 6e à l'autre, cet ordre alternait, à cause de l'avantage attaché au premier rang : à Jean des Ursières, catholique, en charge l'année 1574, succéda en 1575 le calviniste Guillaume de Trémolet, seigneur de Montpezat. lui-même remplacé en 1576 parle catho

1 Voir p. 402, note 6.

'- Arch. nmn. de Montpellier, CC, Command. de 1575, au 4 juillet.

3 Ibid., comptes de 1576, f° 44 v°.

4 Délib. du Conseil de Ville du 19 février 1576.

lique Arnaud de Rignac'. Selon leur culte, on installait, les Consuls alternativement à Notre-Dame ou devant l'Hôtel-de- Ville. Et, afin d'éviter toute erreur ou entorse au règlement, Damville,sur des listes de candidats présentées par les consuls sortants, choisissait les nouveaux dans chaque échelle-.

Le Conseil de Ville fut mi-partie et recruté de façon analogue. 11 devait s'assemhler tous les jours à une heure de l'après-midi. Mais nombre de conseillers, malgré l'amende établie bientôt, s'en dispensaient. 11 fallut décider que six de chaque culte délibéreraient, validement. On voit le chiffre des assistants se tenir de seize à dix-huit. C'est pourquoi l'année qui suivit l'inauguration de ce régime ;!, appliqué successivevement aux autres villes de l'Union, on réduisit à douze le nombre des conseillers, pour revenir cependant au normal en 1576 *.

Les officiers étaient choisis en égal nombre des deux cultes par les consuls; de même l'administration de l'Hôpital. En 1562, les besoins de la défense avaient ruiné cet établissement et ses similaires des faubourgs; les violences calvinistes de 15(53 et de 1568 en avaient fait autant dans l'intérieur de la ville, et il avait fallu emprunter l'abri croulant des églises dévastées pour y réfugier de fortune malades, blessés ou pestiférés. De droit le quatrième consul était administrateur des hospices municipaux. Mais en 1575 ce consul, qui était le chirurgien Jacques Lautier. ht valoir ses occupations trop grandes. Alors, le 13 mai, fut nommée par le Conseil de Ville une commission mi-partie pour gérer les affaires des pauvres : Etienne de Ratte, chantre de la Cathédrale, et Arnaud de Rignac, maître à la Chambre des Comptes, y siégèrent à côté du ministre Jean de La Place et de Fulcrandes Vignolles, conseiller au Présidial 5.

Avec la paix, vigoureusement maintenue par les catholiques durant leur domination de 1568 à 1574, et ensuite grâce

1 Chroniques et Documents, pp. 173 et 178.

- Ibid., pp. 172 et 173, 177 et 178.

:i Le 30 octobre 1574.

4 Délib. du Conseil de Ville, passim.

'■• Délib, du Conseil de Ville de ce jour.

à la détente qu'amena l'Union, on s'était préoccupé des écoles. Les documents sur le sujet sont assez rares, mais ils témoignent que l'accord y fut plus malaisé à faire que sur les autres terrains, car il ne s'agissait plus ici d'un partage mathématique d'attributions civiles ou d'une juxtaposition de pratiques. L'influence prise parles maîtres pouvait, au point de vue confessionnel, tourner à l'avantage d'un des partis. Dès lors la méfiance renaissait, le conflit se déclarait et, selon les contingences, s'exacerbait.

L'Ecole-Mage ou de grammaire, étant essentiellement municipale, se prêta mieux que toute autre au système de partage exigé par le régime de l'Union. L'important était de s'assurer un maître compétent, et cette préoccupation avait guidé l'administration de 1573, dirigée par Louis de Bucelli. Mécontente de l'incapable Jean Gambolas, elle mit la régence au concours, et Jean Mazières fut, par cette voie, investi de la direction de l'Ecole, le 24 janvier 1574 j. Il la garda jusqu'à la rentrée de 1570 -.

Sur l'Université de Droit, passé la suppléance de Jean de Solas a Jean de la Coste, devenu juge-mage ;{, laquelle témoigne du fonctionnement de l'Ecole, l'histoire demeure muette.

A l'Université de Médecine, le corps enseignant, très peu nombreux, était divisé en factions : contre Jean Hucher, de Beauvais, un catholique, les calvinistes Blazin, Salamon, Hérouard. Elles s'opposaient les arrêts antérieurs du Parlement de Toulouse en faveur du libre concours et ceux de la même Cour sur l'exclusion des calvinistes. Et comme, en définitive, le roi, qui stipendiait ses chaires, avait droit de savoir qui l'on y mettait, comme aussi la provision revenait à l'évêque de Montpellier, les régents étaient obligés de tenir compte de leur veto. (Test là ce qui explique, sans entrer dans les détails spéciaux, étrangers au sujet de ces

1 Min. de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1574, f° 29 v°.

2 Le 22 août 1576 on le voit vendre ses meubles à deux écoliers en médecine, peut-être ses successeurs (Min. de Jean Rodil, étude Blain, reg. de 1576-1577, i'0357v°).

:t Délib. du Conseil de Ville du 3 novembre 1575,

Etudes, les débats suscités par la mort d'Antoine Saporta, à la fin de 1573, et par celle de François Feynes. en juin 1574 '. La première vacance mit en concurrence le catholique Jean Saporta et le protestant Nicolas Dortoman, et il fallut la seconde pour favoriser l'arrangement qui les fit collègues -.

Dans la société montpelliéraine enfin, le régime de l'Union amena une détente sensible en bien des occasions : mariages marquants, où l'on voit réunies les notabilités des deux cultes3; fêtes et réjouissances4, dont la ville était sevrée depuis quinze ans ; surtout assurances de réciproque fidélité au pacte de tolérance, lorsque en mai 1575 une grave maladie du Maréchal put faire craindre sa disparition5.

Si, en pleine guerre, on avait joui de ces bienfaits d'une paix locale, il semblait que la généralisation de celle-ci par le traité de Beaulieu pourrait les rendre et plus complets et plus durables. Elle eut pour conséquence, au contraire, de les faire évanouir, et ceci était logique, quoique paradoxal en apparence.

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