‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 88 sur 110 · IV. — Le dominicain Sébastien Mighaelis · texte numérisé non relu

IV. — Le dominicain Sébastien Mighaelis

Courte biographie du personnage. — Commencement de sa réforme à Clermont de Lodève. — Démarches pour V obtenir comme prédicateur à Montpellier. — // se fait précéder du P. Laugier. — Historique de la controverse Michaelis-Gigord. — Appelé audehors par d'autres travaux, Michaelis se fait suppléer à Montpellier.— II y revient ; le débat reprend et s'envenime. — Les auxiliaires dominicains du P. Michaelis.

Le dominicain Sébastien Michaelis, qu'eut pour premier adversaire redoutable l'Académie protestante de Montpellier, était né, vers l'année 1543 :i, à Saint-Zacharie (aujourd'hui département du Var), d'une ancienne famille marseillaise. 11 fit ses études élémentaires aux écoles du pays, et en 1560 ou 1561 entra dans l'ordre des FF. Prêcheurs au couvent de Mar-

1 Voir L. Guiraud, Julius Pacius en Languedoc dans Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 2e série, t. IV, pp. 300-330.

a Paul Bellet, op. cit., p. 22.

3 Tout le fond des détails biographiques sur le P. Sébastien Michaelis (jui vont suivre, est emprunté à une très précieuse notice, encore manuscrite, dont la communication m'a été faite avec la plus grande obligeance par son auteur, le P. Vincent Lapone, des FF. Prêcheurs, en résidence à Rome. Cette notice, qui a été dressée sur les documents ou d'après les historiens originaux de l'Ordre, offre donc toutes Les garanties de la critique moderne. J'en remercie vivement ici le P. Laporte. — Quant aux références de mes propres découvertes locales, elles seront indiquées en notes.

seille. Son noviciat fini, il fut envoyé faire sa philosophie à celui de Toulouse. Il s'y trouvait déjà en mai 1562. au moment des troubles religieux, si graves alors dans cette ville. Il étudia la théologie sous le P. Jacques Griboulet, professeur éminent. Ses débuts de prédicateur dans le panégyrique des saints Corne et Damien lui valurent à Toulouse un gros succès. Il reçut la prêtrise avec dispense d'âge le 17 mars 1565, et célébra sa première messe pour la fête de l'Annonciation. Le P. Michaelis fut ensuite envoyé à Paris et il y apprit l'hébreu sous le célèbre érudit Genebrard, ce Bénédictin professeur au Collège du Roi. Il acquit également la connaissance du grec. Ainsi instruit dans les langues sacrées, il enseigna en 1570 à Toulouse l'Ecriture-Sainte. Il en fit de même quant à la philosophie. Pour la théologie, déjà bachelier dès 1572, il passa maître à Avignon en 1574. Vers la trentaine il avait donc accumulé une somme de connaissances profondes, étendues, variées dans l'unité du but. Elles le désignaient naturellement pour les fonctions élevées de son Ordre. Aussi en 1588 le voit-on nommé définiteur et l'année suivante, comme tel, il assiste au Chapitre généra], tenu à Rome, où fut élu maître-général le P. Hyacinthe-Marie Beccaria: Ce fut pour lui la première occasion officielle d'exposer ses idées et ses désirs de religieux très fervent.

Car, aussi pieux que savant, le P. Sébastien Michaelis avait dès lors en vue le retour des couvents de son ordre, en France surtout et notamment dans le Midi, aux prescriptions de la règle primitive. 11 avait certainement constaté que les ravages de l'hérésie avaient été préparés par le relâchement universel tant des réguliers que des séculiers et que les ruines avaient été plus que matérielles. Le P. Beccaria goûta les motifs, approuva le projet de Michaelis. Et, peu après, l'élection, pour quatre ans et demi, le 1er septembre 1589 de ce zélé religieux comme provincial de la province occitaine, sembla faite pour assurer l'exécution de la réforme dominicaine. Celle-ci comportait néanmoins des sacrifices que tous ne voulaient point accepter. Ce ne fut donc qu'en 1593 et

dans un bien petit lieu, Glermont de Lodève, que commença ce grand mouvement. La ville avait été. quelques années auparavant, reconquise par les catholiques, et les religieux compagnons de Michaelis en transformèrent promptement l'esprit sous le P. Claude Dubel, nommé vicaire, ensuite prieur de la maison. Son provincialat terminé en 1594 !, le P. Michaelis vint se retirer au couvent de Clermont.

Le nom, le talent, la piété, l'œuvre, très probablement aussi la personne du réformateur dominicain étaient donc bien connus à Montpellier, lorsqu'on songea à l'y appeler à titre de prédicateur. C'était en juin 1595, à l'époque même où Gigord et Ranchin s'occupaient de fonder l'Académie, en sollicitant Casaubon et Goulart. Le Chapitre cathédral dépêcha d'abord à Marseille un messager spécial -, dont la mission échoua. On le renvoya, pour obtenir du moins le P. de Lemos3, lequel avait fait ses preuves peu d'années auparavant *. Cette seconde demande n'ayant pas été agréée, on chercha partout : à Avignon 5, cà Tarascon °. En attendant, le chanoine Alphant continuait ses prédications ". Mais forcément d'autres engagements l'appelaient8. Mis au courant de la situation, le P. Michaelis envoya d'abord le P. Dubel, déjà connu à Montpellier9; puis il vint lui-même se dévouer ardemment à un ministère particulièrement laborieux et délicat. Ce fut le Ie1' mai 1590 <°.

1 Cependant il est qualifié encore provincial, lorsque, le 10 juillet 1593, on députait lui demander l'envoi du P. de Lemos (Délib. du Chap. cathédral de ce jour).

- Délib. du Chap. cathédral du 26 juin 1595.

* Délib. du Chap. cathédral du 10 juillet 1595.

4 Voir pp. 404 et 477.

3 Délib. du Chap. cathédral des 31 juillet et 9 septembre 1595.

6 Délib. du Chap. cathédral du 25 septembre 1595.

7 Délib. du Chap. cathédral des 26 octobre 1595 et 22 janvier 1596.

8 Délib. du Chap. cathédral du 15 janvier 1596.

,J Délib. du Chap. cathédral du 16 avril 1596 et pièces de comptabilité du Chapitre de 1597. — Voir p. 477.

10 « Mandé au thezaurier payer et deslivrer a messieurs les curés de l'esglise de céans la somme de quatorze escus quatorze sols tournois ; et ce pour semblable somme qu'ilz ont fourny et despendu pour le Chappitre a

Par surcroît de prudence, le P. Michaelis se fit accompagner, précéder même d'un auxiliaire. Le P. George Laugier avait été brillant avocat à Grenoble. Touché de la grâce, il embrassa la règle dominicaine et, la voulant dans toute sa pureté, il se fit le disciple de Michaelis. De son talent oratoire témoigne la nomination qui sera faite de lui en 1601 comme prédicateur général de la province occitaine. Sa vertu est dépeinte par le trait suivant. En mai 1605, le P. Laugier se trouvait au Chapitre général de Valladolid avec le réformateur. Tous deux y soutenaient leur cause si vivement contre le provincial Joseph Bourguignon que le P. Xavierre, maîtregénéral, s'écria : « Envoyons ces Pères-là aux Indes ». Sur quoi un des assistants fît remarquer que l'obéissance ne saurait les y obliger, puisqu'elle allait « usque ad mortem exclusive». — « Etiam inclusive », répondit aussitôt le P. Laugier l.

Par lui-même ou par un suppléant si précieux, lequel prêchait et faisait le catéchisme-, le P. Michaelis évangélisa Montpellier toute une année, pendant laquelle se placent les premiers incidents de cette controverse doctrinale qui. on peut le dire, inaugurait un procédé si fréquemment employé depuis. La question ne saurait ici être traitée qu'au point de vue historique et non dogmatique, il va de soi. Mais déjà

la despence qu'ilz ont faicte a messieurs frère Michaelly et George, prédicateurs, et a leurs panthecome pendant certains jours, suyvant le compte qu'ilz ont remis ; et en rapportant etc

» Le Chappitre a retenu pour prescheur en l'esglise de céans père Michaelli, docteur en la saincte théologie, luy ayant accordé pour son estât deux centz escuz pour année, payable par quartiers, a commencer au premier jour du présent mois de may

» Mandé au thezaurier payer et deslivrer a frère George, de l'ordre des Jacopins, la somme de vingt cinq livres t., et ce pour avoyr presché et faict la doctrine en l'esglise de céans certain temps, et pour avoyr envoyé ung frère de son ordre vers Père Michaelli a l'isle de Venise, au comté d'Avignon, pour le fere venir en ceste ville. » (Délib. du Chap. cathédral du 20 mai 1596). — Le 27 on achetait des meubles pour le P. Michaelis (Délib. de ce jour).

1 Voir p. 498, note 3.

'- Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1596, aux 21 et 22 mai.

il fournit d'intéressants détails sur l'état d'esprit qui régnait dans les deux camps religieux. Car, on ne doit point l'oublier, à Montpellier tout était à la controverse, aussi bien les intentions du Chapitre, en faisant appel à Michaelis, que les projets et l'enseignement déjà choisi du pasteur Gigord. Le sérieux; jouteur que faisait le dominicain n'était point pour reculer devant la tâche. Au contraire, sa tactique visait à rencontrer réunis tous les tenants de la doctrine protestante L

Tout d'abord il prit en chaire l'habitude de défier tous les pasteurs, les provoquant à la discussion des textes scripturaires. Il répondait ainsi à la préoccupation générale du jour. Au nom de la Bible, le catholicisme avait été attaqué, condamné par les novateurs, que, de confiance, le peuple avait crus, avait suivis. Maintenant, l'ère des violences close, on discutait. Les prédicateurs catholiques reprenaient les textes invoqués, en exposaient l'interprétation selon la doctrine de l'Eglise romaine, en appelaient à l'autorité des Pères anciens. De côté et d'autre on s'opposait les éditions, on recherchait les primitives, et tout ce qui était un peu lettré voulait juger par soi-même.

Cependant à Montpellier les invites de Michaelis demeurèrent d'abord sans réponse, et ses auditeurs allaient partout répétant que les adversaires se dérobaient. Alors, soit effet de la jeunesse, portée en principe à la présomption, soit ardeur d'étudiants, stimulés par les propos au moyen desquels on avait « agacé, poussé, porté, contraint les écoliers protestants », ceux-ci prétendirent se mesurer avec le prédicateur catholique. Ils lui adressèrent un mémoire. Cet écrit était anonyme et fut comme tel dédaigné par le P. Michaelis. Même quand le mémoire eut été signé, il refusa de le recevoir en discussion : c'est avec les maîtres et non pas les simples disciples qu'il entendait se mesurer, et vraiment il était autorisé à cette prétention par ses études et ses titres.

1 J'en emprunte les détails à l'exposé même de la polémique par l'adversaire du P. Michaelis dans la préface des ouvrages : Dispute cl réplique et Seconde defence, dont il va être question.

L*un (1rs ministres. — il esta supposer que ce fut Bernardin Godur comme doyen, Gigord restant à l'écart, Rudavel étant trop jeune, — mit alors « la main à la plume ». Michaelis ne s'émut point encore. Il visait Gigord, ainsi qu'il chargea certains catholiques de le lui l'aire entendre. Gigord s'exécuta donc, mais choisit le terrain du débat, en donnant, le 1? février 1597, l'opuscule suivant1.

Argument sur le poinct de l'Eucharistie, proposez par Jean Gigord, ministre de l'Eglise reformée de Montpellier, a Sébastian Micae/is, prédicateur en l'Eglise romaine de la dite ville -.

« Puisqu'à ce coup vous promettez de respondre, y disaitil, je vous vay tailler de la besongne. Et, afin que nous puissions agiter les controverses de nostre temps avec quelque proffit, il faut prendre certain point pour le debatre et vuider, et après passer à un autre. Et, d'autant que le point de l'Eucharistie est aujourd'huy fort agité entre vous et nous, il nie semble que ce ne sera pas mal à propos si nous disputons de ces te matière ».

Mais le prédicateur dominicain, n'en étant point venu encore tout à fait où il le voulait, sut y mener ses adversaires. Il exigeait que l'œuvre fût avouée, signée par les trois ministres de Montpellier. Vainement se retranchèrent-ils derrière l'excuse de ne point se mettre trois contre un. Il les décida, en insinuant qu'ils ne professaient pas sur ce point une opinion uniforme. « Bien signons-nous pour luy oster toute excuse et tesmoigner de nostre consentement », conclurent enfin les pasteurs, qui donnèrent :

Lettre, questions et argn.mens des trois Ministres de Montpellier : mandez au P. Michaelis, Prédicateur catholique au-

1 On trouvera la mention bibliographique -des publications faites pour crlle polémique dans deux ouvrages de M. Emile Bonnet : Les débuts de l'imprimerie à Montpellier (Montpellier,! Firmin et Montane, 1895) et Bibliographie du diocèse de Montpellier (Montpellier, Firmin e1 Montane, 1900). J'y renvoie, sauf indication contraire.

2 Opuscule in-8° de 10 pages, contenu dans la Dispute et réplique (pp. 5-21).

dict Montpellier. Avec la Responce a eux envoyée par ledict Père d.

Sébastien Michaelis reçut ce document le 9 avril 1597. Sur le champ il envoya sa réponse, datée du surlendemain et connue sous le titre, évidemment postérieur :

Première réplique contre les hérésies de Jean Gigord, ministre de Montpelier -.

Il y parlait cà tous les ministres, ce qui parait avoir piqué Gigord, unique auteur de l'ouvrage. Aussi ce dernier, le 23 avril, riposta par sa

Dépense de Vescrit précèdent par Iean Gigord,, ministre de la Parolle de Dieu en l'église reformée de Montpellier, contre la response de Sebastien Michaelis, prédicateur en l'église romaine de ladite ville.

Ensuite Gigord publia ses deux écrits : Argumens et Défense, signés en un même ouvrage, sous le titre :

Dispute et réplique paisible et modeste du sens de ces paroles : Cecy est mon corps, cecy est mon sang, et de ceste façon de parler : Manger la chair de Jesus-Christ et boire son sang, par Jean Gigord, ministre de la Parole de Dieu en V Eglise reformée de Montpellier, contre Sébastian Michaelis, Prédicateur en V Eglise romaine dudit Montpellier*.

Ainsi les petits volumes, maniables et portatifs, volaient de main en main, par leur fréquence tenaient en haleine disputants et lecteurs, et ils acquéraient une ampleur progressive. En de telles conditions, le P. Michaelis ne pouvait abandonner la lutte. Quand son année d'engagement fut terminée, il en recommença une autre, à partir du 1er mai 1597 4. Il travaillait ferme à sa réponse, y passant certainement les nuits 5. Son adversaire l'accuse d'avoir été facilité

1 In-8° de 52 pages.

- On la trouve reproduite, en alternance avec la réplique de Gigord, dans la Dispute et réplique de celui-ci.

3 In-12 de 327 pages.

4 Délib. du Chap. cathédral du 2 juin 1597.

5 Sont mentionnés l'achat d'un pupitre, puis d'un chandelier à vis pour le P. Michaelis (Compte du syndic du Chap. cathédral de l'année 1597).

par la communication, à fur et mesure, des bonnes feuilles de l'impression ', et un détail inédit donne crédibilité à la chose : c'est le rôle équivoque joué par Jean Gillet. Cet imprimeur, établi à Montpellier par l'administration protestante, prenait des deux mains le travail qui provenait de cette profitable controverse, mettant ouvertement sa firme aux ouvrages calvinistes, la dissimulant quant aux catholiques2. En l'espèce, il est certain qu'il accepta d'imprimer, aux frais et par l'intermédiaire du Cbapitre cathédral3, le nouvel ouvrage de Michaelis :

Seconde response du Père Michaelis, prédicateur catholique à Montpellier, en confutation de la Réplique de Maistre Jean Gigord, ministre audit Montpellier, par ledit Père F. Sebastien Michaelis, de l'Ordre S^-Dominique *.

Tant de labeurs réclamaient alors le religieux que, son manuscrit achevé, il partit5, en confiant l'impression à la sollicitude des chanoines. Un de ceux-ci, Rebuffi, poussa très vivement le travail depuis le 17 juin, fournissant aux ouvriers déjeuner et goûter, les encourageant par fenvoi de flacons de vin. Ce livre, épais de 836 pages, bourré de textes

1 Préface de la Seconde défence.

2 A part les ouvrages de Guillaume de Reboul (Voir chap. II § ilM) et celui du P. Michaelis (Voir note suivante), c'est Gillet qui, en 1599, en dépit d'une firme lyonnaise supposée, imprima la bulle de sécularisation du Chapitre cathédral en 1536. En font foi le propre reçu de Gillet et la mention, au 2 septembre 1599, sur le registre de comptabilité du Chapitre.

3 « Plus la somme de cent livres, payée a me Jean Gilhet, mettre imprimeur de Montpor, pour partie des fraix qu'il pourroict expauzer a imprimer la replicque que Monsr Michaellis a faicte sur autre replicque que Monsieur Gigord, ministre, et ses adherans ont faicte sur la première replicque dud. sieur Michaellis » (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1597, au 17 juin). — Quant à l'accord passé à ce sujet entre Gillet et le Chapitre, et que j'ai découvert dans les pièces de comptabilité de l'année, je laisse, à cause de son intérêt technique, le soin de le publier à l'éminent spécialiste qui a déjà donné Les débuts de l'imprimerie à Montpellier.

4 Opuscule de 836 pages.

5 II allait à Arles par Pérols (Délib. du Chap. cathédral du 2 juin 1597 et reg. de compt. de 1597, au 13 juin).

et de citations, fut achevé d'imprimer le 13 août1: Il est à croire qu'il eut du succès et s'épuisa vite, puisque le Chapitre dut en racheter un exemplaire, afin de le joindre aux cinq qui lui restaient seulement et d'expédier le tout à l'auteur, dans la ville de Marseille, avec des lettres de l'évêque Guitard de Rate et du Chapitre 2, qu'il eût été hien intéressant de posséder. Le controversiste catholique, étant alors ahsorbé par la réforme à implanter à la Sainte-Baume, avait laissé à Montpellier, en son lieu et place, \e P. Laugier3-. Mais c'était lui-même qu'on réclamait instamment. Afin de mieux réussir, le chanoine Engarran fut député par son Corps vers les membres du Parlement d'Aix. dont il sollicita l'intervention. Ces magistrats détournèrent l'envoyé d'aller jusqu'à la Sainte- Baume trouver le réformateur, lequel, assuraient-ils, ne voulait point venir. Du moins, le P. Michaelis, qui avait alors besoin du P. Laugier, décida un minime, le P. J. Durant, a prêcher l'avent 1597 à Montpellier. Le Chapitre n'accepta celui-ci que comme substitut4. De fait, le P. Michaelis, sollicité de nouveau et surtout directement cette fois5, reprit un engagement, le troisième, à partir du Ie1' mai 1598°, et son nouvel apostolat fut marqué par d'autres incidents, dignes aussi d'être l'apportés.

Dès l'année précédente, le succès des prédications catholiques et l'affluence des auditeurs avaient démontré la nécessité de se procurer un autre lieu de culte. C'est alors qu'en échange des sacrifices pécuniaires qu'ils consentiraient pour le Collège, évêque et chanoines avaient réclamé, afin de la

1 Pièces de comptabilité du Chap. cathédral de 1597 : compte du syndic, à ces dates.

- Ibidem.

3 Quittance du 10 décembre 1597, signée : « Fr. George Laugier » (Ibid.).

4 Délib. du Chap. cathédral du 9 décembre 1597. et pièces de comptabilité des 20 décembre 1597, 2 et 20 janvier 1598.

5 L'aumônier Mazauric se rendit dans ce but à la Sainte-Baume (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1597, au 11 décembre).

,! Délib. du Chap. cathédral du 18 mai 1598 et pièces de comptabilité des 7 juin, 28 août et 15 décembre 1598.

réparer, une église, soit N.-D. des Tables, soit Saint-Pierre '. Forcés d'y renoncer, ils agrandirent la Ganourgue par l'adjonction d'un magasin a fourrage contigu. On en avait fait le devis dès le mois de décembre 1597 2, et en juin on put déblayer de tous matériaux; cette chapelle, qui fut dédiée à N.-D. du Rosaire :j. La confrérie de ce nom fut établie alors dans la ville*, et elle prétendit aussitôt se manifester en public.

A ce moment, en effet, la promulgation de l'Ëdit de Nantes, avec les restitutions qu'il stipulait en faveur des catholiques, augmentait le courage de ceux-ci. Il y a donc la plus grande vraisemblance à admettre le récit d'un chroniqueur dominicain local à même d'avoir possédé les papiers du P. Archimbaud, disciple de Michaelis 5. Il rapporte que le célèbre prédicateur, ayant fait faire une grande croix de bois, alla processionnellement la planter, au chant de Y Ave Maris Stella, sur les ruines de N.-D. des Tables. Ce que prouvent de façon indiscutable les documents, c'est l'interdiction par les consuls aux confrères du Rosaire de faire procession par la ville : pour lever cette interdiction, on envoya deux délégués à Pézenas protester auprès de Ventadour, lieutenant du roi en Languedoc. Cette prohibition a donc pu suivre la manifestation à N.-D. des Tables ou bien l'intervention de Ventadour permettre celle-ci. Par là toujours est confirme le récit du chroniqueur.

Le débat prenait de l'acuité. Aussi bien que par cet inci-

1 Voir p. 489, note 1.

- Délib. du Chap. eathédral du 17 décembre 1597 et comptes du syndic en 1597.

:i Comptes du syndic en 1598.

4 Un inventaire des papiers du couvent aux Archives de l'Hérault (H, FF. Prêcheurs de Montpellier) mentionne un livre des noms et surnoms des confrères, et un autre, l'argent du tronc de N.-D. du Chapelet pour l'année 1599.

s Essai de l'histoire du couvent de Montpellier de l'ordre des FF. Prêcheurs (Archives de l'Hérault, H, fonds des FF. Prêcheurs de Montpellier). L'auteur dit ce détail tiré : « ex epistola enciclica R. P. Rodulphi ».

dent on en a la preuve dans les attaques des étudiants en théologie protestants contre la vie privée de Michaelis *, et aussi dans l'agression dont le prédicateur fut victime. A la rue ou dans son cabinet de travail, il essuya un coup de feu, lequel ne l'atteignit pas, d'ailleurs2. De son coté, le pasteur Gigord, qui avait d'abord hésité à produire un autre ouvrage de controverse, s'y résolut enfin, après plus d'un an de silence. Ce fut, « pour complaire au désir de plusieurs », dit-il dans sa préface, datée du 1er septembre 1598, de la

Seconde defence de Iean Gigord pour la doctrine catholique de V Eucharistie contre la Duplique de Sebastien Michaelis,

épais volume, fait à loisir, déplus de mille pages, qui parut seulement en 1599 3. On peut trouver dans le rapprochement des dates l'indice que Gigord avait consulté officieusement ses confrères assemblés à l'occasion des deux synodes, provincial puis national, de Montpellier en 1598. Michaelis ne s'y trompa point, et de même l'accusait d'avoir appelé à l'aide un quatrième ministre (lequel n'était autre que Peyrol). Quant à l'initiative des provocations, les deux polémistes s'en rejetaient mutuellement la responsabilité 4.

Le P. Michaelis poursuivait sa prédication régulièrement. Mais il était dit qu'on l'arracherait sans cesse à ce labeur. Le couvent de Toulouse, qui souhaitait embrasser sa réforme, l'élut prieur. La nouvelle lui en fut portée à Montpellier par un biterrois notable, nommé Mercier, grand ami du couvent de Clermont et lui-même destiné à se faire dominicain. D'abord Michaelis refusa. Sur les représentations de Mercier, il finit par accepter, mais à la condition d'achever son carême de Montpellier. Il le clôtura par une innovation, si goûtée qu'elle passa en habitude : le Jeudi-Saint fut fait à la Canour-

1 Gigord en convient par l'excuse même qu'il en donne sur ce que, auparavant, Michaelis avait « appelle et bravé des absens et deffié tout haut tant nous que tous les nostres » (Préface de la Seconde défence).

2 Le fait ^est raconté {sous ces deux variantes par le P. Souèges, premier biographe, et dans le manuscrit visé p. 507, note 5.

:! Volume de 8-1053 pages.

4 Seconde défence de Gigord.

gue un reposoir somptueusement décoré '. Et ce furent les adieux du P. Michaelis comme prédicateur. Mais le polémiste rédigea encore, au cours de cette année, un ouvrage très considérable, imprimé à Toulouse2, sous le titre :

Troisiesme response dn P. Michaelis an ministre de Montpelier, on très docte et très ample confutation des apertes hérésies de maître Jean Gigord, ministre de Montpellier, contre la vérité de t Eucharistie.

Ainsi garda-t-il le dernier mot dans une controverse où, d'une part, le succès persistant du dominicain, attesté par les nouvelles instances qu'on lui fera en mars 16003, et, d'autre part, la disparition momentanée de l'Académie protestante, indiquent clairement de quel côté on doit marquer l'avantage.

1 Délib. du Chap. cathédral du 14 juin 1599.

- On n'en était certain, d'après Quétif et Echard (t. II, p. 411, v° Michaelis) que pour la seconde édition, celle de 1603. En voici la preuve, quant à la première, par ces quelques extraits du compte du chanoine Pierre Rebuffi, envoyé en mission spéciale à cet effet :

<( Plus partis de Montper pour aler a Tholouse le trentiesme décembre, 1 1599] et y arrivai le quatriesme suivant.

» Plus, estant arrivé aud. Tholouse, donnis aus serviteurs du m1' imprimeur, pour les occasioner de travalier avec diligence, une livre dix soulz.

» Plus trante neuf livres aud. imprimeur, pour les causes contenues en son acquict.

» Plus aux serviteurs dud. imprimeur, après que le livre du Père Michaelis feut achevé, sept livres dix soulz.

» Plus au serviteur du convent dud. Père qui pourtoit les espreuves, trois livres.

» Plus pour la despanse que j'ay faict aud. Tholouse pendant deux mois et dix jours, scavoir depuis le sixiesme janvier jusques au quatorziesme mars, quatre vintz dix huit livres.

(Arch. de l'Hérault, G, pièces de comptabilité du Chap. cathédral, compte avec mandement du 5 juin 1600).

3 « Commis a messieurs l'aulmosnier et chanoyne Talon pour s'acheminer en la ville de Narbonne treuver Monsr Michaelly pour le supplier, de la part du Chappitre, de vouloyr revenir en ceste ville, pour prescher la parolle de Dieu en l'esglise de céans » (Délib. du Chap. cathédral du 28 février 1600). — Les délégués firent ce voyage à Narbonne entre le 6 et le 14 mars 1600 (Compte des délégués dans les pièces de ^comptabilité du Chap. cathédral de 1600).

Déjà la reconnaissance de l'évêque Gui tard de Rate envers l'infatigable athlète de la foi catholique s'était manifestée par une lettre adressée au maître-général Beccaria, et celui-ci, s'associant à ces éloges, avait envoyé au P. Etienne Le Maire, provincial de la province occitaine, l'ordre de fournir au P. Michaelis quelques religieux afin de le seconder à Montpellier1. Je suis à rrième de faire connaître cette petite phalange d'ouvriers évangéliques. Le P. George Laugier, déjà nommé, fut désigné pour l'avent 1598 et le carême 1599 à Frontignan -. C'est le P. Pierre de Bolo qui fut appelé à succéder au P. Michaelis dans la chaire de Montpellier, de 1599 à 1600 3; il devint même théologal et aurait fait delà controverse1. Enfin le P. de Lemos, toujours cher au diocèse, vint encore l'évangéliser : avent 1600 et carême 1601, à Frontignan5; en 1601, à Montpellier et divers bénéfices du Chapitre0, surtout à Mauguio. Cette localité si inféodée au calvinisme se désaffectionnait depuis déjà' quelque temps, a-t-il été dit, de son ministre Massouverain 7. Guitard de Rate saisit cette conjoncture favorable. Il y appela le P. de Lemos, le 15 novembre 1601 s. Grâce à l'évêque et à l'ardent mission-

1 Manuscrit communiqué (Voir p. 498, note 3).

2 Délib. du Chap. cathédràl du 21 mars 1599.

3 Délib. du Chap. cathédràl des 10 mai et 28 décembre 159.) ; pièces de comptabilité de 1599 des 7 juin et 23 décembre 1599 et 15 mai 1600.

4 Quétif et Echard, t. Il, p. 310 ; Albanès, Le couvent royal de Saint- Maxiinin, p. 292.

■"' Délib. du Chap. cathédràl du 4 juin 1001; pièces de comptabilité du Chapitre du 17 septembre 1001.

6 Délib. du Chap. cathédràl du 25 octobre 1001.

7 Svnodes provinciaux d'Uzès du 15 mai 1000, et de Nimes du 7 mars

8 Quittance, le 15 novembre 1002, par fr. Martin de Lemos à Pierre Alexis, seigneur de Maureilhan et rentier de Mauguio, de la somme de 150 livres, « et ce pour ses gaiges et salaire d'avoyr servy de prédicateur a l'église catholique dud. Melgueil l'espace d'une année entière, finye aujourd'huy et fest l'an dernière, aiant esté arresté a fere led. service par deffund révérend père en Dieu messire Guitard de Ratte, evesque dud. Montpellier » (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1002, f° 088).

naire, le culte catholique fut rétabli après trente-huit ans d'interruption '.

Les disciples «lu P. Michaelis avaient donc beaucoup travaillé à Montpellier, et l'on conçoit que, dès ce moment, les catholiques aient témoigné un vif désir de les voir s'y fixer définitivement2. L'heure, néanmoins, n'en avait pas encore sonné. Plus tard, on prêtera à Gigord cet ultime conseil : « Si vous voulez sauver notre religion, ne permettez jamais ni aux frères du docteur Michaelis ni aux Jésuites de s'établir à Montpellier » :f. Le propos a-t-il été tenu réellement l Toute la suite de cette Etude prouvera que, du moins, la tactique a été suivie. Elle ne parait pas sans opportunité à l'époque où nous sommes arrivés, car le dernier dominicain n'avait pas disparu que le premier jésuite était là. FA, même avant que les fils d'Ignace de Loyola se fussent montrés à Montpellier en réalité, déjà les protestants soupçonnaient leur main dans l'action efficace d'un autre jouteur catholique, quoique en un genre fort différent : le pamphlétaire Guillaume de Reboul.

1 Arch. nra'n. do Montpellier, GG, reg. 208 bis, f° f>2 v°,7 juillet 1602.

2 Commission du 13 juillet 1001 du maître-général des Dominicains au P. Michaelis pour la réforme du couvent de Montpellier Arch. de l'Hérault, II, FF. Prêcheurs de Montpellier .

;i Manuscrit communiqué 'Voir p. 198, note 3).

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