I. — Le pamphlétaire Guillaume de Reboul
Influence des pamphlets au début de la Réforme. — Le nimois Guillaume de Reboul préconise contre elle le système de revanche. — Biographie et débuts. — Caractère local, montpelliérain même de ses livres : Les Salmonées, Du schisme des prétendus Réformez, La Cabale des réformés, l'Apologie, etc. — Applications aisées : Guillaume Ranchin, Jean de Falgueyrolles, Jean de Serres, V Académie protestante, le synode national. — Deux extraits de l'œuvre de Reboul.
Rapidement et d'une manière générale, car il n'y avait en ceci rien de local à signaler, a été indiquée, au début de cet ouvrage, l'énorme influence des pamphlets religieux dirigés alors par les calvinistes contre le culte et le clergé catholiques. Propagées dans les masses populaires, ces œuvres de satire amère et crue, moins abondantes d'ailleurs en France qu'en Allemagne, avaient été un instrument puissant surtout en ce qu'elles visaient, quoique avec une exagération voulue, des abus trop visibles. Depuis, les luttes religieuses s'étaient transformées en guerres politiques, et le genre avait suivi la même évolution. Si donc la Ligue a donné naissance à un nombre considérable de productions, parmi lesquelles la Satire Ménippée est lapins célèbre, aucune n'a poursuivi
le but purement confessionnel visé par Guillaume de Reboul, lorsqu'il préconisait l'emploi contre les calvinistes d'une arme qui leur avait autrefois si fort réussi *.
Ce pamphlétaire, — dont la physionomie méritait bien d'être mise en évidence, et l'a été avec une documentation très sûre2, — était né à Nimes vers 1564. Baptisé catholique, il avait été néanmoins donne, « jeune enfant», à l'Eglise calviniste ;î. Il Ht ses études au Collège de sa ville et les compléta dans les universités d'Italie et d'Allemagne. Attaché, en qualité de secrétaire, au duc de Bouillon, il voyagea avec lui en Angleterre, aux Pays-Bas. en Allemagne. Ensuite les affaires de son maître l'obligèrent cà séjourner dans le Comtat-Venaissin. Il passa ainsi quelques années à Orange et se trouvait à. Avignon, lorsqu'il embrassa le catholicisme.
Cette décision n'eut rien de hâtif, rien de subit, rien d'intéressé K. Il atteignait alors la trentaine. Esprit très ouvert, il avait acquis une culture étendue, variée, ainsi qu'en témoignent les citations, allusions, comparaisons abondantes, surabondantes même, dans ses écrits. ( Ibservateur avise, il ('■tait aussi fort l'enseigné sur les hommes et les choses de son temps : il avait trop circulé en Languedoc et Dauphiné, y avait traité trop souvent avec toute sorte de gens « pour n'y avoir apprins tous les secrets de vos tre eschole », dira- t-il aux ministres 5. Sa vie errante l'avait favorisé à ce point de vue. cl du tout sont résultées sa conversion au catholicisme, puis sa vocation de pamphlétaire. D'un coté, en effet, ses voyages lui permirent de constater la diversité des églises
1 Système préconisé surtout dans ses Plaidoyer en la Chambre mipartie de Castres contre les Ministres (Préface, p. 35).
2 I)1' Albert Puech, Un Nimois oublié. Le pamphlétaire Guillaume de Reboul [1564-1611) ; Nimes, Grimaud, 1889, in-8". — Pour la biographie do Reboul, je ferai tous emprunts à ce consciencieux travail; mais, pour l'adaptation de l'œuvre à mon sujet, je citerai directement les publications du pamphlétaire.
3 Le Salmonêe, \>. 18G.
4 C'esl l'opinion raisonnée de son biographe (A. Puech, Op. rit., p. 38).
5 L'Apologie, p. i*ô.
Soc. ARcn. DE Montpeii.ier. PS
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protestantes, tandis que ses lectures d'histoire ecclésiastique lui révélaient la similitude constante des croyances dans l'Eglise romaine, et qu'il vérifiait, sous la direction des jésuites d'Avignon, du P. Cotton en particulier, au moyen des éditions anciennes, l'inanité du reproche de falsification adressé par les ministres à ces religieux b D'autre part, << l'apostasie» de Reboul, considérée sous ce nom à l'instar d'un événement régional, les procédés, les attaques qu'elle lui valut, l'amertume enfin qu'il ressentit de celles-ci, le jetèrent dans la satire. Satire très spéciale : avant tout religieuse dans son but et où l'on peut découvrir l'apologiste qui, nourri dans les deux écoles', les a comparées et les juge; mais locale et personnelle dans ses procédés, où l'homme apporte au service de la cause toute sa puissance d'analyse, toute sa sûreté d'information, ses rancunes, sa colère, une verve inépuisable, une belle audace également. Car, à la faveur de ses fables burlesques ou grossières, parfois inventions très fines, il désigne, il nomme ses adversaires, il dénonce leurs actions réelles, dévoile leurs projets cachés, au besoin se sert de leurs expressions mêmes -, afin que le coup porte bien droit. Et ses victimes sont là. elles habitent Montpellier ou la région, elles y ont leurs familles, elles y exercent leurs emplois. Jamais application plus hardie du Rident<cm dicsre verum quid vetai ? choisi pour épigraphe. Quel effet donc sur le public de voir, durant cinq années impunément, Reboul, «eschauffé comme un jeune lévrier à la chasse de ses Salmonées, ne se pouvoir contenir île leur courre sus r> :! et, dans ce but, inventer, publier, projeter sur un même thème mille variations témoignant d'une imagination féconde a l'excès, comme vont l'indiquer de brèves analyses ou des détails indispensables à leur exacte compréhension !
Le changement île culte de Reboul était à peine divulgué
1 Les Salmonées, pp. 135 et suivantes.
2 A rapprocher les paroles que Reboul nid dans la boucheries ministres sur les églises calvinistes du Languedoc si « florissantes » et. la correspondance adressée par celles de Nimes e1 de Montpellier à Genève.
3 Citation de Y Anti huguenot (k. Puech, Op. cil., p. 97).
que le Cousis Loire de Nimes en fut informé, le "29 mars 1595. Mais il s'écoula quinze mois avant que ce corps sévit contre lui par la déclaration d'apostasie, qui fut prononcée le 20 juin 151)0. Dans l'intervalle, Reboul avait été appelé à s'expliquer devant les trois ministres de sa ville natale : de Ghambrun, Moinieret Jean de Falgueyrolles, qui l'interrogèrent et l'exhortèrent successivement '. Il est aisé d'en conclure que l'abjuration du protestantisme par cet esprit vraiment distingué était dès lors mesurée à toute sa portée. Ce qui est pour surprendre davantage, c'est l'acharnement avec lequel, s'étant de lui-même évadé de L'Eglise calviniste, il a dénoncé l'exclusion enfin prononcée contre lui ; c'est l'amertume qui lui en est demeurée au cœur, le fiel qui est remonté à ses lèvres, et s'en échappe à flots dans un rire presque rabelaisien ou mieux de «galejaïre »- méridional.
Deux publications sont nées de ce premier engagement du transfuge avec les ministres.
(l'est d'abord le récil qu'il en lit sous ce titre : Le Salmonée <l/i. sieur de Reboul,'6, et qu'il data du 20 août 1596. Le titre seul décelait le genre de l'œuvre' : en appliquant aux ministres nimois, à Falgueyrolles en particulier, le nom du présomptueux fils d'Eole, ce contrefacteur grotesque de Jupiter lançant ses foudres, Guillaume de Reboul se révélait satirique. Il osadédier Le Salmonée a Guillaume Ranchin, en s'appuyant sur leur amitié. Par ce nom et par celui de Jean de Falgueyrolles,— fils d'une montpelliéraine, Jeanne Verchant l, neveu d'un lieutenant-particulier à la Cour du Gouverneur5, et ancien étudiant à l'Université ('\ — ce pamphlet était pour intéresser tout spécialement Montpellier.
1 A. Puech, Op. rit. v\ œuvres île Reboul.
- Il no faut oublier, en effet, ni les'« moralités » de* étudiants montpelliérains ni le séjour île Rabelais parmi eux.
:t Pour la complète bibliographie des œuvres de Reboul, voir l'ouvrage iln I)'' A. Puech.
4 A. Puech, Op. cil., y\\. SI et suivantes. Mais il orthographie mal ce nom connu. — Voir aussi le contrai il" mariage d'un frère du ministre Jean Min. de Samuel Vidal, étude Blain, reg. de 1621-1622, f° 4~t .
5 David il.- Falgueyrolles Contrai cité à ia note précédente).
6 La Cabale des Reformez, \> 49.
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L'autre ouvrage : Du schisme des pretenduz Reformez jitir le sieur de Reboul, ou sont desduites les raisons qui l'ont ineu a s'en retirer el se ranger a Vesglise catholique, apostolique et romaine, tirées de Calvin -mes mes. avait un caractère apologétique indiscutable Déjà il avait circulé manuscrit el déterminé la déclaration d'apostasie prononcée par le Consistoire de Ni mes. Revêtu de l'approbation du dominicain Louis de Vervins, en date du 6 juillet 1596, il paraissait maintenant imprimé et, par Un calcul habile, précisément à l'heure où se tenait à Montpellier le synode provincial de 15961. C'est un tel livre que, certainement, les adversaires de Reboul attribuèrent aux Jésuites-. 11 est exact de reconnaître que. si ces derniers ne l'ont point écrit, ils l'ont inspiré, en tant que guides de l'auteur dans ses études religieuses 3.
Le cas de Reboul fut donc soumis au synode provincial, lequel approuva le retranchement prononcé par le Consistoire de Nimes et avisa aux moyens de réfuter les deux ouvrages. Jean de Falgueyrolles avait déjà préparé une réponse. On lui prescrivit de poursuivre ce travail, en se concertant avec ses collègues, et de soumettre l'œuvre au visa des ministres Gigord et Bertrand *. Ranchin, piqué de la dédicace du Salmonée et qui vit la minute de la réponse, exhortait à rendre celle-ci digne de l'adversaire 5. On chercha donc à la corser au moyen d'une empiète sur la vie privée de Reboul, menée à Orange par Jean de Falgueyrolles, Après quoi, les deux réfutations parurent en un seul volume sous le voile de l'anonymat.
Cette riposte eut pour effet de pousser Reboul à redoubler ses coups et de l'orienter décidément vers le pamphlet. Désormais c'est à tous les ministres du Languedoc qu'il étendra
1 La Cabale des Réformez, p. 197.
2 Les Salmonèes, p. 174. — Mais ils continuèrent pour les autres. En 1602 Gigord provoquait une députation au roi pour se plaindre que les Jésuites satirisaient irapunémenl contre les ministres (Synode provincial d'Alais de 1602).
'■'■ Les Salmonèes, pp. 135 et suivantes.
4 Synode provincial de Montpellier de 1596.
5 L'Apologie, pp. 162, 165, 166, 170, 171.
ses railleries dans Les Salmonées, ouvrage qui contient en un seul volume la réimpression du premier et la publication du deuxième. La dédicace du tout était faite au cardinal de Joyeuse, un «soleil», au regard de cette «beluguette o ', c'està-dire Ranchin, dont le nom était remplacé par N. N. Et quelle large portée prenait, dès son début, le langage de l'auteur : « Je suis bien aise que ce soit dans le Languedoc que ce combat soit assigné, tant pour lacelebrité de ceste province, dans laquelle l'Heresie a planté si avant sou siège par la force des armes, que pour ce grand esbranlement que l'on recognoist desia en la meilleure partie des siens, portez par les vents incertains de mille disputes qui s'ouvrent tous les iours parmy eux : présages certains d'une future ruine » -, Puis il localisait le sujet : «Ne parlons point des autres, ains seulement de ces deux Eglises si florissantes que vous appeliez, et ausquelles Dieu départ ses grâces avec tant d'abondance, Mompelier et Nismes »3. Ce qui ne l'empêchait point de s'en prendre en passant à ce ministre d'Orange, Julien, député Italie Dauphiné au synode de Montpellier4 et coupable, à ses yeux, d'avoir favorisé l'enquête contre lui.
La Cabale des reformez, tirée nouvellement du puits de Democrite. Par I. D. ('. A Montpellier chez le Libertin, imprimeur juré de la Saincte Reformation, parut la même année. Le titre en semblait une trouvaille à l'auteur, ainsi qu'il l'expliqua peu après dans L'Apologie de Reboul sur la Cabale des Reformez. En << ce frontispice, [qui] faict le comble de vostre desespoir, n'y lisant mot qui ne vous soit un cruel coup de poignard »\ disait Reboul aux protestants, tout este plein de mistere» et montrant « la gentilesse d'esprit de son autheur». Ce qu'il en a bien voulu expliquer et une glose complémentaire éclairciront le «mistere».
1 Beluguette, petite étincelle. La béluga étail la subdivision ilu feu, quand on employait ce mode d'assiette. - Les Salmonées, p. 6.
:: Ibid., p. 328.
'* Synode provincial de Montpellier de 1596. 5 L'Apologie, p. 89.
Par le titre : La Cabale des Reformez, le pamphlétaire annonçai I déjà l'intention de se servir de sa personnelle connaissance des hommes et des affaires du parti calviniste, de ce qu'il appelle «le mithridai consistorial », rival du çatholicon d'Espagne de la Satire Ménippée. Kn présentant cette Cabale tirée non réarmait du puits d'un philosophe par le mystérieux /. I). C, nul doute qu'il n'ait voulu faire allusion aux espérances fondées sur l'arrivée d'Isaac Casaubon. Mais ici il l'a fait très discrètement, el s'est gardé d'y revenir dans L' Apologie. Quant à la firme <\\\ Libertin, imprimeur juré de la Saincte Reformation à Mompeiller, elle a certainement quelque chose d'exact smis le voile du pseudonymat. Des érudits d'une particulière compétence ont reconnu la similitude des impressions de Jean Gillel avec celles de La Cabale et de L'Apologie1', el, si le biographe de Reboul est d'une opinion contraire, c'est sur une preuve morale seulement qu'il la base: Gillet, appelé, subventionné par l'administration protestante et qui avait édité les réponses au Salmonée et au Schisme, n'aurait pu, dit-il. agir de même quant a la réplique de Eleboul i. Mais les documents qui viennent d'être produits sur la controverse Michaelis-Gigord, détruisent la, portée d'une telle objection et, de son côté, le pamphlétaire a pris soin de nous représenter le Libertin comme habitant Montpellier et ayant exposé beaucoup de frais et dépenses dans le but de fournir des livres aux réformés. ()n conçoit aisément quel piquant donnaient a l'œuvre de tels détails, bien connus des contemporains. D'ailleurs. comme toutes les autres révélations du pamphlétaire portaient juste aussi !
Lorsque, antérieurement, il avait dit aux ministres, à ceux de Nimes surtout: «Parmy vous mesmes il s'en trouve desia plusieurs qui commencent à. ouvrir les yeux aux clairs rayons de cest esclatant soleil de l'antiquité»3, c'était surtout Jean de Serres qu'il visait. Ami de Reboul, ce ministre, qui
1 Emile Bonnet, Les Débuts de l'imprimerie à Montpellier, p. 44. - Voir p. 513, noie 2.
3 Les Salmonées, p. 7i">.
dès 1594 proposait a Genève la réunion à l'Eglise catholique, ne s'était pas enhardi jusqu'à accomplir la démarche suprême. « Oser entreprendre et des premiers et dans une province extrêmement remuante de quitter une Religion qu'on croit nouvellement choute des deux! quelle témérité ! o avaitil confié à Reboul '. Et celui-ci l'exhortait publiquement : « Courage, o belles âmes, c'est trop marchandé : il est temps de paroistre» -. UApparatus ad /idem catholicam do Jean de Serres fut un acte. Le synode provincial de Sauve de 1597 nom ma pour l'examiner une commission dont fa i sa ici d partie les pasteurs de Montpellier. Or c'était dans cette ville que Serres s'était retiré : il y avait un parent magistrat 3, et on l'y voit lui-même en janvier 15!><s travailler a la Description du Pays de Languedoc comme historiographe du roi l. (Test là enfin que, quelques jours après sa mort, ses œuvres seront condamnées solennellement par l'Eglise calviniste.
Quand Reboul parlait de ce sel qui corrompt les ministres 5, c'est-à-dire des crues sur le sel sollicitées pour le Collège de Montpellier; quand il dénonçait le procède, employé à tout propos, d'agiter le spectre de la guerre onde la trahison6; quand il prêtait àJean de Falgueyrolles le dessein de vouloir renchérir sur le renversement îles murailles des églises, en arrachant jusqu'à leurs fondements7, c'est autant d'incidents locaux, de questions toutes d'actualité qu'il évoquait. Enfin, quand il assouvissait ses rancunes personnelles, quels noms connus il prononçait ! Avec Falgueyrolles, avec Ranchin, c'étaient, aussi ceux des élèves de toute l'Académie protestante de Montpellier, assidus aux cours de Casaubon. qu'il ridiculisait en ce n" IX des << tableaux de plate peinture contenants les gestes héroïques des frères », qui tapissaient le tem-
1 Les Plaidoyer en la Chambre mi-partie, préface, p. 11.
"2 Les Salmonées, \>. 7.").
•l Lettre de Casaubon à Canaye îles IX et 21 juin 1597.
* Histoire de Languedoc, t. XI, \\. !S77.
5 La Cabale des Reformes, p. 1l'6.
,: Ibid., passim.
' Ibid., p. S.',.
pie '. 11 y faisait apparaître le Parnasse. « au pied duquel on voyoit nombre in liny d'hommes qui grimpoient contremont, pour aller boire dans la source qui en decouloit et estre dits Poètes nouveaux.... La pluspart d'iceux estoient marquez au front, entre lesquels i' en recognus trois : l'un estoit marqué a ces (rois lettres : P. R. M., et c'estoit Pierre Randavel, ministre de Montpellier. L'autre estoit Pierre Justemont, envoyé pour estudier à Mompelier. marqué à cette marque P. 1. Le troisiesme avoit I. B. pour enseigne, le nom duquel ie tiendray encores chez moy, parce qu'il craint le iour. et le reserveray à la prochaine iournée. avec plusieurs autres qui lu y feront compagnie ». En ce troisième auteur des sonnets contre Rebord insérés dans la réponse au Saimonéè cl qu'il attaquait ainsi, on aura aisément reconnu Jean Bansilion, le montpelliérain devenu ministre d'Aiguesmortes.
Si l'œuvre de Reboul intéresse au moins autant Montpellier que Nimes par le choix de ses victimes, on en peut dire de même par la création d'un type local fort réussi et qui dut frapper spécialement le peuple, parce qu'il l'incarnait : Domergue - Grégoire, ce jardinier membre du Consistoire, à ce titre appelé a donner ou bien fournissant proprio motu son avis, son jugement sur toutes choses. Inutile d'ajouter que le « P. Jardinier» parle d'or en fait de logique et de bon sens; et, de plus, il le fait en un languedocien pur ou farci de français qui achève la vraie a galéjade ». Ici plus de charge ni d'amertume, susceptible d'être interprétée cà dépit, mais une vérité, une vie, une saveur de terroir inimaginables pour ceux qui ne les goûtent point dans l'idiome même. Or on pourrait bien juger un peu gascon ce bonhomme, tout résolu à la guerre à condition qu'on transporte d'abord son jardin dans la ville, et qu'on lui garantisse ensuite que celle-ci ne sera jamais prise3; mais il faut le reconnaître montpelliérain, lorsque, ayant rappelé toutes les belles assurances de ses coreligion-
1 La Cabale des lie formez, p. L'14.
- Forme vulgaire de Dominique, très répandue aussi comme nom patronym ique dans le Midi.
3 La Cabale des Reformez, p. 136.
rïaires, il s'écrie, en guise de conclusion : a Et pagas-vous
d'aquy » '. Les calvinistes ont pu détruire l'église paroissiale Saint-Firmin et, avec elle, sa porte et, avec la porte, si m fameux « verrou il ». Le souvenir a survécu 2. Reboul l'évoque et triomphe, car on rit, on est gagné. Auprès des foules quel auxiliaire, en ce satirique, pour le grave et savant P. Miehaelis !
Dans La Cabale Guillaume de Reboul menaçait ses adversaires de deux autres ouvrages : L'Assemblée sur le fait des Citadelles et les Actes d'un synode à Orange sur la nouvelle hérésie d'un ministre*, c'est-à-dire Jean de Serres. Mais les circonstances guidèrent sa plume: il partit pour Rome4; Serres mourut en mai 1598 5; la tenue à Montpellier, à cette même époque, du synode général vint lui offrir un autre sujet, qui lui permettait de hausser le ton et de généraliser ses satires. Le succès croissant de ses ouvrages l'y encourageait aussi °. C'est donc avec le sous-titre de Satire Menippœe qu'il publia, en 1599, Les Actes du Synode universel de la Saincte Reformation, tenu a Mompelier le quinziesme de mai 1598. Le livre fut encore imprimé avec la firme du Libertin, et mis en vente au centre de la ville, « au coing de la Loge », c'est-à dire à l'endroit même où s'étaient débitées
' La Cabale des Reformez, p. 136.
- L'usage à Montpellier au moyen-àge était que le commerçant avant fait de mauvaises affaires se tint un dimanche, à la sortie des offices, appuyé contre le verrou de cette église (qui était celle de la paroisse), tournant le dos aux spectateurs, et que chacun de ses créanciers eùl droil de le frapper et, ainsi, de « se payer de là ».
3 La Cabale des Reforme:, Avis du Libertin au lecteur.
4 II l'indique en y prétendant ironiquement avoir reçu les véritables procès-verbaux du synode national (Les Plaidoyer, p. 93), et en prêtant à Jean de Falgueyrolles le dessein, en mai 1598, d'y faire tuer le pamphlétaire (Les Actes du Synode, p. 159j.
5 Lettre de Gigord à la Compagnie des pasteurs de Genève du 14 juin 1598 (Voir p. 497, note 1).
6 En 1599 on comptait deux éditions du Schisme, autant du Salmonêe et quatre de La Cabale. — Le second de ces ouvrages fut approuvé et répandu en Flandre (éd. de 1600).
jadis tanl d'oeuvres protestantes '. Retour des choses ! Mais analysons l'œuvre.
Après la feinte burlesque d'une excommunication lancée par le Synode contre ceux ijui brûlent ou suppriment La Cabale, et celle d'un ordre au Libertin de la réimprimer2, les objets de rassemblée sont exposés : tenir ces assises plus souvent, résoudre les affaires politiques, créer l'unité entre Anglicans, Hollandais, Luthériens, Zwingliens, etc. Le programme s'accomplit en trois séances de nuit, inaugurées à la Loge et tenues au Temple, où l'on aposte deux sentinelles : les Armes évangéliques en carton, et l'Espoussette consistoriale, autant d'allusions, de rappels d'histoire vécue. Non moins cuisantes sont celles aux faits d'actualité, c'est-à-dire nécessité tic créer un antechrist pour remédier aux maux de la paix présente alors que la nouvelle, on s'en souvient, de la promulgation del'Edit de Nantes arriva pendant le synode; harangue pour faire décerner cette fonction à Théodore de Bèze, mise clans la bouche d'un député genevois, lequel précisément n'était pas venu, au dépit des calvinistes français. Les honneurs de la seconde séance ou « nuictée » étaient réservés aux femmes, surtout à celle qui, sous le nom de "dame Guépine», se réclamant de promesses prêtées aux réformateurs, prétendait que son sexe lut associe aux fonctions ecclésiastiques. Une rédaction bien définitive de la variable Confession de foi était l'objet de la troisième réunion et donnait occasion d'exposer les formules diverses de l'anglican, de l'anabaptiste et du luthérien. Enfin le 1\ Jardinier, toujours en verve, tirait, dans son dialogue avec un ministre, cette conclusion : ci C'est-à-dire que vous siasde vrais Charlatans, que n'avez que paraulos et ploumos, comme lou roussiniou, et de rezou pas per un liard » :!.
' En 1554 déjà, Jean Le Coing, ce libraire donl Scuron épousa la fille, étail établi à l'île Petite-Loge (Arch, de l'Hérault, <l, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg. 233, f" 424). Dix ans après, il louait \wn- maison joignant la Petite-Loge ; et, le 28 janvier 1566, il pril même à bail une partie delà Grande-Loge [Min.de Pierre de Nemause, étude Blain, fragment de registre, f° 44).
- Allusion à la réédition de 1599.
;f Les Actes du Synode universel, p. 320. — Voici la traduction : « C'est-
LA RÉFORME CATHOLIQUE o23
C'est faire connaître suffisamment l'œuvre du pamphlétaire pour en montrer, dans le succès général, l'importance locale et, partant, l'effet à Montpellier. Les ouvrages qui suivirenl ', ne font guère que répéter les attaques avec une verve qui s'épuise. Mais, pour achever de donner une idée du tout, je reproduirai ici deux extraits textuels.
Dans l'un, Reboul s'est évidemment proposé de répondre par une satin; contemporaine aux récits héroïques de Crespin. Il apostrophe doue ainsi les ministres :
« N'est-ce pas estre bien préparé pour courre cette glorieuse course du martyre, à laquelle vous sembliez courir auparavant à toute bride? Cependant nostre pauvre Flambeau se brusle parmy nous sans autre plus grand fruict. Car, puis que vous dittes l'avoir fondu pour esclairer les ignorans qui sont dans les ténèbres de FAnte-Christ, que n'allez-vous le leur porter? Pourquoy le tenez-vous si long temps parmy nous, qui sommes esclairez, esclaircis, illuminez, enluminez l dette lumière n'est que pour les aveugles». — «Mais on nous y brusleroit», ce direz-vous. » — «Ho, ho, en estes-vous donc là ? Le conte n'en est pas mauvais. (Test tout de mesme comme si un soldat qui seroit commandé de son cappitaine d'aller à l'assaut, luy demandoit si on ne luy feroit point de mal?.... Quand vous vîntes au monde, ne disiez-vous pas estre venus pour cet effect? Et qui vous a faict si tost oublier vostre dessain \ Vos femmes volontiers.... Mais, sur ce propos, voué ne scavez pas quelle seroit mon ambition. Messieurs ? le voudroy bien voir un jour, pour rire, quelcun de vous autres (pourveu que l'on ne luy lit point de mal, pourtant : car ie suis fort vostre serviteur et de mes Damoiselles vos consortes, mais seulement pour luy faire peur) enlevé un beau matin d'auprès de sa femme et menasse d'aller sceller
à-dire que vous êtes de vrais charlatans, n'ayant que ramage e1 plumage,
comme le rossignol, et pas pour un liard de raison ».
1 L'Anti huguenot, pour responce à un bref discours, par lequel on tasclie d'esclaircir un chacun des justes procédures de ceux de lu prétendue religion. — Les Plaidoyez de Reboul en la Chambre mi partie
de Castres contre les Ministres.
la doctrine evangelique deson sang, pour voirie passe temps qu'il y auroil d'ouyr les adieux de ce couple ministerial, les accolades, les baisers, les pleurs, les gemissemens de l'un et do l'autre.
» Adieu, mon cœur, ce diroit cettuy-cy ; moname, ma vie, ma chérie, iamais plus ie ne vous cinbrasseray . ... Ah ! Messieurs, pour l'honneur de Dieu, ayez pitié de moy ! Si vous me tuez, vous tuez d'un mesme coup cette pauvre femme et ces pauvres enfans, qui ne scauroyent lever l'un l'autre du feu. »
» Et puis la femme de l'autre costé : « Haaaa, mon mary, mon pauvre mary, mon mary que i'aime tant ! haaaa, que deviendray-ie ? que feray-ie '. ie veux mourir avec luy. Monsieur le Ministre, me voulez-vous ainsi quitter? Ah, pauvreté ! que doy-ie donc faire? Messieurs, nous irons a la Messe, n'en doutez point. Mon mary n'est pas tant Huguenot comme on le faict, non. II doute sur la prédestination, il fera tout ce que ie luy diray. Un peu de patience >>.
» Et de l'autre costé une demy douzaine d' enfans, semblans une rangée d'orgues, pour n'avoir qu'un an l'un plus que l'autre, lesquels, n'appréhendant point le danger de l'un ny la douleur de l'autre, crieroyent sur leurs petits affaires. a Ma mère, ie veux du pain, ce diroit Nehemie. Mon père, ce diroit Abraham, mon frère Iacob a pissé au lict. Ahay hay. ce diroit Tamar, ma sœurRachel m'a donné un soufflet. Et la petite Debora1, qui pleureroitdans leberceau : gni. gna, miau. »
1 Par le choix de ces six prénoms, il esl évidenl que Reboul t'ait malignement allusion à l'usage né de la décision prise, le 30 août 1546, par le Conseil de Genève, h l'instigation de Calvin, que les parents « ne mettenl point de noms, sinon de l'Ecriture », ce qui amena d'incessants débats (Eug. Hitler. Les noms de famille dans Bulletin S. P. F., t. XXVI). — Pour localiser la question, je dirai que la comparaison du premier registre baptistaire (reg. 314, 1560-1568) et du dernier de la période étudiée (reg. 324, 1610-16221 est fort instructive. Se présentent d'abord en assez grand nombre les prénoms d'Abraham, Isaae, Jacob, Samuel, David, André, Matthieu, Philippe, d'Eve, Sara, Rachel, Débora; en très grand nombre, ceux de Daniel, Pierre, Jean, Jacques, d'Esther, Judith, Suzanne, Marie surtout, Elisabeth, Jeanne, Marthe et Madeleine ; pins rarement rcux
LÀ nÉFORMF. CATHOLIQUE 525
Et ainsi chacun, suivant ses menues nécessités. Ne seroit-ce pas bien pour faire résoudre Monsieur nostre frère à aller joyeusement et sans aucun soucy des choses terriennes au martyre l >> '.
Dans le second extrait on verra la peinture au vif de ces consistoires où prédominait de plus en plus l'élément populaire, car beaucoup de gentilshommes, de magistrats, de bourgeois, même de marchands, dégoûtés ou découragés par les excès, les violences rapportées, se tenaient à l'écart. C'est chose qu'on peut constater par les délibérations du Conseil de Ville, où étaient appelés les membres du Consistoire, mesure qui offusquait les conseillers protestants des classes élevées2. Quant aux allusions à l'état de trouble, on les saisira mieux encore tout à l'heure3.
« Un Consistoire n'est autre chose qu'un Animal confus et séditieux. Comment pourroit-il estre autrement }. 11 est composé de pièces si mal basties et si mal fagotées que toute l'harmonie qui en peut revenir, n'est autre que la discorde et la sédition.
» Monsieur le revendeur consistorial, qui aura crié dans sa boutique depuis le matin pour avoir esté trompé en l'achept
île Moïse, Aaron, Josué, Samson, Elie, Jérémie, voire Josias, Sidrach, Zacharie, Silas, de Bersabée, Saphira, Damaris. Un demi-siècle après, les usages ont, changé. Au souvenir des personnages de l'Ancien ou du Nouveau-Testament, s'associe largement ou se substitue celui des chefs du parti, dans la ville, la nation, même à l'étranger, personnalités qu'il est aisé de reconnaître : d'innombrables Guillaume, Jeanne et Catherine, des Antoine, Claude, François, Henri, Louis, Antoinette, Charlotte, Françoise, Isabeau, Louise, Marguerite. Reparaissent aussi ceux de certains saints honorés spécialement, jadis dans la ville ou la région : quelques Biaise, Barthélémy, Nicolas, Fulcran, Gillette ; ou même encore ces gracieux prénoms féminins d'autan : Alix, Aliénor, Florette, Gracie. Marquise, Sibylle, Tiphaine, Violand (pour Yolande). Cette évolution m'a paru intéressante à signaler ici, non à titre de résultat des pamphlets de Reboul cependant, mais comme signe de la mentalité protestante et contribution possible à l'histoire générale.
1 Les Actes du Si/,iui!r universel, pp. '229-231.
2 Voir p. 434.
3 Voir S m.
de quelque baril de sardines, ou bien le Révérend Père Savetier, qui, pour n'avoir raceommddé comme il faut les bottes de quelque honneste homme, aura eu possible deux ou dois coups de pied dans le ventre, s'en vient au Consistoire, où Monsieur le Ministre proposera que les frères du Poictou escrivent que le Roy n'a pas voulu accorder tout ce que les Eglises demandoyent, dira qu'il faut penser à leurs affaires et demeurer l'œil ouvert au premier commandement. Quelle pensez-vous que sera ici l'opinion de ces bons Pères, qui estoyent venus de leur logis en colère comme poules d'Inde ?
» Ainsi soit-il, ce diront-ils. Nous avons bien occasion de nous garder. Et ne sera pas mal à propos de renforcer les corps de garde cette nuict, voire de faire une bonne patrouille — C'est trop, ce dira l'un (pensant à son baril d'anchois) : on nous trompe tousiours en nos affaires. — Si nous n'y prenons garde, dira l'autre, se frottant le ventre, qui luy fait mal encores des coups de pied receus, on viendra esgorger un beau matin tous les pauvres fidèles. Par l'Eternel, Messieurs, il ne le faut pas endurer.
» Ceux cy sont suivis du Père Mareschal, qui ne voudroit que la guerre, à cause de son mestier. Ou de quelque cappitaine refformë qui voudroit estre employé. Voilà tout en allarme là dedans, laquelle se donne après a la ville el de la par tout le pays. On commande un jeusne sur cela : marque infallible du mouvement des Frères. Ces toesains redouble/ l'un sur l'autre et si souvent, comme chacun scait, jettent la deffiance dans l'esprit des peuples. Celte deffiance engendre les monopoles d'Estat, et ces monopoles, les révoltes et les souslevations. Et bon soir et bonne nuit. L'authorite du Roy abattue, les reistres appeliez, le Royaume ruiné. Et par qui ? par cet Animal confus et séditieux, c'est-à-dire les Consistoires, cause de tous vos maux » '.
1 Les Actes du Synode universel, pp. 259-261.