II. — Les commissaires a Montpellier
Publication de VEdit. — Délais successifs mis par les prolestants à répondre aux articles des catholiques. — Ils donnent enfin les leurs. — Débat contradictoire. — Analyse des prétentions réciproques et décisions sur les questions suivantes: éylises, — cimetières, — liberté du culte catholique, — restauration des ordres religieux, — celle des Pénitents-Blancs, — Collège mixte, — Hôpital mixte, — partage égal des fonctions consulaires ou autres, — respect et égards mutuels. — Droit nouceau inauguré par VEdit.
C'est le 1er décembre ou le -2 au plus tard que les commissaires de l'Edit furent h Montpellier K Le duc de Ventadour, lieutenant en Languedoc, les accompagnait, en vertu d'une commission royale toute particulière2. Il ne pouvait donc y avoir plus de solennité à l'événement. On en mit aussi à la publication de l'Edit, faite le dimanche 3 décembre dans les rues et carrefours par quatre trompettes accompagnant les consuls, à cheval et en robes rouges, le juge-mage et le procureur du roi près le gouvernement et siège présidial :î.
Le texte de l'Edit ainsi connu de tous, les catholiques fournirent une copie de leurs articles certifiée par du Bourg4 et communiquée aux protestants au moins le 6. Trois jours après, Ventadour s'étonnait déjà de leur lenteur à y répondre 5. Ce qu'il ignorait et sur quoi, k défaut des délibérations locales, utilement disparues6, vont nous renseigner celles de Nimes, c'est ceci. Dès que les consuls de Montpellier virent la tournure que prenaient les choses, ils écrivirent à leurs collègues de Nimes et d'Uzès pour annoncer l'arrivée des
1 Arch. mun. de Montpellier, CC, pièces de comptabilité de 1000.
2 Chroniques et Documents, p. 4:25.
3 Voir note 1.
'' Voir p. 558, note 1.
5 Chroniques et Documents, p. 42G.
c II y avait eu pourtant des conseils extraordinaires pendant le séjour des commissaires de l'Edit (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1600, f° 78, au 2-4 mars 1601).
Soc. Arch. de Montpellier. 36
commissaires, et réclamer l'envoi de députés, afin de traiter des sujets communs aux trois diocèses, « pour monstrer aussy par telle assistance une solide union ». Nimes délégua son deuxième consul, Bauzille Fontfroide, et le sieur de La Cassagne1. A Montpellier donc, sous prétexte d'exiger d'abord la restitution du Bureau des Trésoriers, on attendait d'être groupés en nombre, et voilà comment un déluge de réclamations venues de Nimes, Uzès, Aiguesmortes, Lunel, Sommières et autres lieux accabla soudain do besogne Ventadour et les commissaires. Ceux-ci mesurèrent dès lors toutes les difficultés de leur tâche et Ventadour dut renoncer à se rendre à Fiac, où l'appelaient d'autres difficultés, car les catholiques montpelliérains ne voulaient point être abandonnés tant que les protestants n'avaient pas répondu. Or ces derniers maintenant avaient imaginé de députer au Connétable, et le lieutenant du roi, craignant par là quelque contradiction entre les décisions de Montmorency, éloigné des lieux, et celles des commissaires, avertissait, le 13, son beau-père de ne rien conclure sans entendre les catholiques 2. Enfin le cahier des protestants fut remis. Il contenait dixsept articles, signés par Trémolet de Bucelli, premier consul, et trois de ses collègues, par les ministres Gigord et Peyrol, par onze représentants des diverses classes de la société, par le syndic des églises réformées, Maduron, et par Fesquet, greffier municipal :î. Et l'on se remit plus âprement encore à discuter tant de points divers et souvent contradictoires, les demandes des uns étant combattues par celles des autres, des desiderata nouveaux surgissant de difficultés imprévues. Ventadour tenait le Connétable au courant, plus encore que par ses dépêches, au moyen de rapports verbaux: ceux qui les portèrent étaient le trésorier de France Hébert pour la lettre du 20, François de Montmorency, seigneur de
1 Arch. mun. de Nimes, LL, Délib. du Conseil de Ville de 1599-1004, f° 158, au 5 décembre 1000.
2 Chroniques et Documents, p. 427.
:! Le texte en a été également publié par M. de Cazenove (Voir p. 558,
note 1).
Fosseuse, pour celle du 23 l. Le jugement final des commissaires ne fut rendu que le 23 décembre -. Encore dut-on soit laisser en suspens certains articles, dont la décision fut réservée au souverain, soit en déférer quelques autres à la justice compétente. Pourtant la majorité des points en litige fut résolue, au moins théoriquement. C'est donc ici le lieu d'exposer avec méthode 3 les réclamations des deux parties et la suite qu'on leur donna.
Selon l'article m de l'Edit, la question des églises paraissait très simple, et les catholiques étaient bien fondés h les réclamer toutes. Mais l'assemblée politique de Castres, tenue en avril 1599, avait décidé de garder dans les villes de sûreté ceux de ces édifices ou les clochers utilisés pour l'usage de défense '*. La réponse sur cet article fut restrictive. A Notre- Dame des Tables, les consuls demandèrent et furent autorisés à retenir : 1° le corps de garde du clocher près l'Hotel-de- Ville, en fermant toutefois soit les portes communiquant à l'édifice, soit les canonnières et petites fenêtres qui pouvaient y plonger, et sous interdiction aux soldats de se livrer à la moindre insolence ou à quelque provocation, par exemple chanter des psaumes ; 2° l'accès, par une porte et un escalier spéciaux, à l'horloge, pour la régler et faire le guet sur sa tour. A Saint-Pierre, les catholiques ne pourraient relever que le corps du vaisseau ; les bâtiments adjacents demeureraient dans leur état de ruine, et les trois tours subsistantes à la disposition des protestants: tout ceci à cause du voisinage avec le mur d'enceinte. De telles réserves leur paraissant des garanties suffisantes ou bien une arrière-pensée existant déjà chez eux, les protestants n'élevèrent aucune objection sur cette sentence des commissaires 5.
L'usage qui, malgré la concession d'un cimetière spécial
1 Lettre du 23 décembre 1000 (Bibl. Nat., fr. 3589, p. 45). - Ibidem et Chroniques cl Documents, p. 428.
3 Sur chaque sujet, j'indiquerai les numéros des articles, catholiques ou protestants.
4 Bulletin S. P. F., t. XXXI, p. 308.
5 Art. cath. n.
dès 15(35 l, s'était établi chez les protestants de se faire enterrer soit dans les églises des catholiques soit dans les cimetières contigus à celles-ci, ne manquait pas d'illogisme. Les ministres semblent bien s'en être préoccupés, puisque la question fut posée au synode provincial de Montpellier de 1598, lequel en renvoya la solution au synode national qui devait le suivre immédiatement2. Mais celui-ci l'esquiva-. Craignit-on de froisser les fidèles, car les parents alléguaient qu'il y allait de leur honneur à user des sépultures de famille S et la volonté des morts était souvent formelle cà cet égard 5 ? Chez les catholiques on se montra catégorique cà demander la prohibition d'un tel abus, et l'on obtint d'emblée satisfaction. Les protestants réclamèrent alors soit le maintien de l'usage, soit la cession cà cet effet d'un certain nombre d'églises dans la ville et ses faubourgs. Mais il fut jugé que leur cimetière était assez vaste pour recevoir les morts de l'une et des autres 6.
Sur le chapitre de la liberté du culte, les catholiques obtinrent de pouvoir faire comme jadis les processions de la Fête- Dieu, des Rogations, de Notre-Dame du Rosaire, et aussi toutes celles qui seraient postérieurement ordonnées par les autorités ecclésiastiques 7. Mais ils ne réussirent point à assurer, les dimanches et fêtes chômées, l'entrée de la ville aux habitants des faubourgs et métairies pour remplir leurs devoirs religieux8. Cependant ces jours-là les protestants
1 Voir p. 317.
- Synode provincial do Montpellier do 1598.
:f Du moins son procès-verbal n'en fait pas mention.
1 Synode provincial do Montpellier de 1598.
■"' Parmi les exemples si nombreux île telles clauses, qui ont induit des historiens peu avisés à ranger certains testateurs protestants parmi les catholiques, j'en choisis un, très rapproché de l'époque étudiée ici, et earactérislique par son libellé. L.' 4 février 1591, Vincent de Manni insérait dans son testament, cette prescription : « A voleu estre encepvelly au tumbeau el cepultnre de ses père et parons, tôutesfoys selon l'institution de l'eglize reformée » (Min. de De-an, étude Grollier, reg. de 1590-1591, f° 482).
G Art. cath. iv ; art. prêt. mi.
: Art. cath. v.
» Art. cath. vi.
furent astreints à fermer aussi leurs boutiques1, ce qui évidemment était inspiré par le souci de ne pas nuire aux intérêt» matériels des catholiques et n'avait rien de nouveau ~.
La question de la restauration des ordres religieux était à Montpellier très importante, à cause du nombre qu'on y en avait compté jadis. En faveur des quatre mendiants : Augustins, (larmes, Dominicains et Franciscains, des commanderies de Saint-Jean de Jérusalem, du Saint-Esprit, de Saint- Antoine de Vienne, de la Merci, du couvent. des Trinitnires ou autres, les catholiques demandaient la restitution des biens et le rétablissement des couvents à l'intérieur de l'enceinte. Les commissaires renvoyèrent la chose au roi. mais provisionnellement permirent que les religieux restassent où ils se trouvaient alors :!. Ceci visait les Gordeliers, récemment revenus et logés à la Chapelle-Neuve. Sur place, la question fut débattue, les protestants s'obstinant à refuser aux religieux la demeure ou tout au moins le culte dans l'intérieur de la ville. Mais les commissaires s'en tinrent à leur première décision '<. Dans le même ordre d'idées, les catholiques demandaient la libre entrée et le séjour facultatif pour les prêtres, moines mendiants ou pèlerins, et tous autres ecclésiastiques. On les accorda, sous condition de respecter les édits et les règlements particuliers de police de la ville5.
Un fait qui avait beaucoup alarmé les calvinistes, c'était la récente restauration des Pénitents-Blancs. Ils leur assimilaient même la confrérie du Rosaire, établie, par le P. Michaelis, et ils assuraient qu'au mois d'août Henri IV leur avait manifesté son intention d'abolir ces confréries6. Or ceci va à l'encontre de l'expression de la volonté royale7. Mais les com-
1 Art. cath. vin.
- La même prescription, quoique avec tempérament, avait été faite en 1565 (Voir p. 328).
3 Art. cath. ni.
4 Art. prot. xi.
5 Art. cath. iv.
8 Art. prot. ix et x.
" Voir p. 557.
missaires, pour prévenir toute cause de querelle, interdirent les Pénitents-Blancs dans la ville; au contraire, ils maintinrent la confrérie du Rosaire '. ,
Tant au Collège qu'à l'Hôpital, le caractère mixte et la réciproque liberté des cultes étaient réclamés par les catholiques. Pour les assurer, estimaient-ils, il fallait, dans chacun de ces établissements, qu'on aménageait alors, construire une chapelle et y affecter un desservant. Sur le point de l'Hôpital, ils obtinrent une décision favorable, l'autre fut passé sous silence -.
Mais des questions plus épineuses étaient également posées.
Quant au Collège, les catholiques désiraient le retour intégral au plus ancien régime, celui du moyen âge, en ce sens que tous les précepteurs et régents fussent approuvés par l'évêque ou son vicaire, et par le gouverneur ou son lieutenant. Au contraire, les protestants posaient la thèse que les consuls étaient « recteurs et patrons du Collège ». Les commissaires émirent tout concilier en déférant la provision des places vacantes à l'évêque et aux sept :i députés au Collège'1. Plus d'une difficulté sortira par la suite de cette décision, importante donc à noter. A quoi les protestants, qui voyaient leur échapper, de ce fait, la majorité, répliquaient en exigeant des professeurs mi-partis au Collège de Béziers, tenu par les Jésuites, sous menace de n'employer, en cas de refus, que des calvinistes à Montpellier. Mais leur demande fut écartée, comme ayant été traitée lorsqu'on s'était occupé de Béziers5. Ils réclamaient encore que le Chapitre fournit pour le Collège deux prébendes, dont les consuls disposeraient, et ils prétendaient obtenir, par le moyen des commissaires, une sentence définitive cà cet égard sur un objet souvent réclamé sans suc-
1 Réponses aux art. prot. îx et x, et à l'art, cath. v. - Ait. cath. iv, xi et xn.
3 En réalité, ils étaient huit, mais sans doute on mettait à pari le vicaire de l'évêque, à cause du cumul des voix.
4 Art. cath. ix.
5 Art. prot. xiv.
ces par eux devant les tribunaux. Les commissaires éventèrent le piège et, sur ce point, renvoyèrent les protestants a se pourvoir devant les juges compétents [.
Quant à l'Hôpital, les catholiques démontraient d'abord qu'il était soutenu par leurs aumônes : pension annuelle du Chapitre de 100 livres en numéraire, "200 setiers de blé et 15 muids de vin; imposition municipale sur les particuliers, dont ils payaient la plus forte portion, à titre de gros contribuables; riches legs de Jean de Cocon-, deChristol, de MM. de Montmaur et de Figaret, jouis aussi bien par les pauvres calvinistes, tandis qu'à ceux-ci tout seuls étaient appliqués les legs de leurs coreligionnaires. Comme conséquence les catholiques demandaient le partage de ces dernières libéralités. Les commissaires prescrivirent l'égale admission des indigents sans distinction de cul le. Mais, stricts interprétateurs de l'article ix de l'Edit, ils ordonnèrent que la volonté du testateur devait être spécifiée pour être ainsi appliquée3, d'où la mention, désormais fréquente dans les testaments, de legs aux « pauvres catholiques ».
La demande des catholiques sur l'exécution, toujours différée, des lettres-patentes du 8 septembre 1595 et de celles du 11 septembre 1600, les admettant aux charges consulaires, fut très àprement discutée, ainsi que le raconta le consul de Nimes. resté vingt-deux jours à Montpellier; et ce fut à grand 'peine que les calvinistes en obtinrent le renvoi au souverain4. De même, quoique les commissaires eussent promis aux catholiques de s'occuper de l'ingérence dénoncée des consuls dans le commandement militaire de la ville en l'absence du gouverneur, on ne les voit rien ajouter h cet égard5. Ils restèrent également sourds aux plaintes des catholiques sur le danger
1 Art. prot. xv.
2 M. de Cazenove a imprimé : Cor/uonnie)\ Ce Coquonis ou Jean de Cocon était un avocat dont il est souvent question dans les documents municipaux de l'époque.
;! Art. cath. x.
4 Art. cath. xv-xxi. — Arch. mun. de Nimes, LL, délib. du Conseil de Ville de 1599-1604, f° 1.58 vn, au 26 décembre 1600.
5 Art. cath. xiv.
568 LA UKI-UHMIi A MONTPISIXtfcit
provenant (le l'immigration intense depuis vingt-cinq ans des artisans, gens sans surface l ; or ce danger allait se manifester quelques jours après. Quant à la révision des comptes municipaux de la même période, également sollicitée, les commissaires, d'après les ordonnances royales, mirent hors de cause tous ceux qui avaient manié les deniers publics antérieurement à l'avènement d'Henri IV et, pour les années suivantes, ils renvoyèrent les plaignants à la juridiction compétente2. Du moins, les catholiques se virent déchargés des frais de la garnison et d'une partie de ceux de la garde3, qu'on prescrivit de faire sans fracas'1.
Enfin un certain nombre de défenses furent édictées pour assurer le respect réciproque des cultes, même les égards mutuels : éviter pendant l'office religieux le bruit, les rassemblements, les cortèges5; de la part des prédicateurs catholiques n'user que de termes modérés, celui d'hérétique étant proscrit d'une manière absolue1'. D'ailleurs, les catholiques avaient d'eux-mêmes promis, dans la déclaration qui clôture leurs articles, de renoncer jusqu'au qualificatif d' « adversaire ».
Les décisions des commissaires de l'Edit de Nantes, — rendues par des juges mixtes, après étude approfondie sur place et plaidoyers contradictoires, pour le cas spécial de la ville dans la situation générale faite aux cultes catholique et protestant, — et avec elles les sentences souveraines ou juridiques, appelées sous peu a les compléter ou les modifier, créèrent à Montpellier un droit tout nouveau 7. Nous avons vu, de 1560 à 1577, le traditionnel état de choses, ébranlé
1 Art. cath, xxv.
2 Ait. cath. xvn, xxvi et xxvm.
3 Art. cath. xxix.
4 Art. cath. xxin et xxiv.
5 Art. cath. vu et art. prot. xm.
G Art. prot. xvii.
7 Ce droit est, si l'on peut s'exprimer ainsi, codifié dans le registre spécial des Archives municipales de Montpellier indiqué p. 558, note 1, et que je désignerai toujours sous le titre plutôt bizarre qu'on lui a donné dans nos archives : Histoire de l'Edit de Santés jusqu'en Î6%2.
plusieurs fois sous la rafale puissante de la Réforme, s'écrouler enfin par une brusque secousse. Celui qu'avait imposé alors le protestantisme, s'aidant de la décadence du pouvoir royal, disparaissait maintenant à son tour, usé par son propre arbitraire. La charte de tolérance, à laquelle se ralliaient les catholiques, avides de liberté, allait enfin prévaloir par l'action efficace d'un souverain renseigné, énergique et qu'à cette heure aucune entrave ne gênait plus. L'année qui ferma ce XVIe siècle si agité, marque donc un des grands tournants de l'histoire locale. Mais, comme de tels passages ne sont guère franchis sans secousses, ses derniers jours virent de graves incidents se dérouler.