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UN NOUVEAU TEXTE SUR AIME MAIGRET

M. Fraikiii a publié, en appendice à ses Nonciatures de Clément VII (1), une pièce très intéressante pour l'histoire des débuts de la Réforme en France. C'est un bref adressé par Clément VII à Louise de Savoie. Il la félicite d'avoir fait arrêter « un prédicateur impie qui répandait dans le peuple de Lyon les semences d'une détestable hérésie ». Il l'exhorte à user d'une juste sévérité « envers ce faux frère, ou plutôt damnable hérétique ». Il donne plein pouvoir de l'examiner à l'archevêque de Lyon « ou à son vicaire ».

Quel est ce prédicateur ? Pour répondre à cette question, il importe de dater ce bref. Or, il porte chez M. Fraikin la date suivante : « 29 décembre 1525. De notre pontificat, l'an second ».

Cela n'est pas sans nous embarrasser. Clément VII ayant été couronné pape le 25 novembre 1523, le 25 décembre 1525 tombe dans l'an troisième de son pontificat. Il faut donc de toute nécessité que le

(1) Arcliives de l'Histoire religieuse de France, Nonciature de France, Nonciatures de Clément VII. T. I, 1525-1527. P. 327-328.

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scribe (1) ait fait une erreur : ou il a écrit 1525 pour 1524, ou il a écrit « second » pour « troisième ».

De ces deux erreurs, laquelle est la plus vraisemblable ? Il me semble peu admissible qu'un copiste ayant sous les yeux une minute anno tertio écrive anno secundo. Il est bien plutôt croyable que, reproduisant le millésime M. D. XXIV, il ait laissé par mégarde tomber le I devant le V. — Je me contenterai de cette conjecture très plausible, sans risquer une hypothèse plus hardie. Clément VII commençait l'année tantôt au P"" janvier, tantôt au 25 mars, nous dit de Mas-Latrie (2). Est-on bien sûr qu'il ne l'ait jamais fait partir du 25 décembre, comme l'avait fait parfois la chancellerie pontificale ? (3) Si notre bref était un exemple, fût-il unique, de cette façon de dater, il n'y aurait plus la moindre contradiction, même apparente, entre Die XXIX Decembris M. D.XXV et Anno secundo.

Cependant, M. Fraikin est d'un avis diamétralement opposé à celui que nous soutenons ici : « L'erreur, dit-il, ne peut guère porter sur la date de MDXXV, car l'adresse et tout l'ensemble de ce bref montrent bien qu'il fut fait pendant la régence de Louise de Savoie ».

(1) C'est une copie contemporaine de minute, extraite des Archives vaticanes.

(2) Trésor de chronologie, col. 1142.

(3) Pour affirmer que Clément VII commençait l'année au 1" janvier et non au 25 décembre, il faudrait citer des actes de sa chancellerie dont la date fût comprise entre le 25 et le 31 décembre. A-t-on beaucoup d'actes répondant à cette condition ? Il ne me semble pas que j'en aie relevé dans le recueil de Balan, mais je ne puis être affirmatif à ce sujet.

Ce qui donne à l'opinion de M. Fraikin plus de poids, c'est qu'il n'est pas le seul à avoir lu 1525. En effet, Balan (Monumenta sœculi XVI) signale, p. 28, un bref Dominœ Engolismensi. Laudat Pontifex ejiis pietatem ac prudentiam, quod quasdam pontificias biillas publicari jiisserit ac hsereticum prœdicatorem Lugduni capi ciistoridique mandaverit. Le bref ainsi analysé est certainement le nôtre ; or, Balan le date « XXIX Dec. MDXXV » ; et il le place après un autre bref (no 151), adressé le 28 décembre à la même Louise, et qui ne peut être que de 1525, puisque le pape y parle de la délivrance possible de François I^^ et encourage la régente à faire la paix.

Mais voyons ce que vaut cet argument de M. Fraikin : le bref est de 1525, parce qu'il est adressé à la régente. Il est adressé, en fait, Domine Engolismensi. On pourrait objecter à M. Fraikin que d'autres brefs adressés à Louise régente, portent comme suscription : Matri Régis christianissimi ; cependant il en est un, du 27 avril 1525, qui porie Domine Engolismensi. Il y avait donc à cet égard un certain flottement dans les formules de la chancellerie et il n'y a pas lieu de s'arrêter à ces vétilles. Au reste, il est bien certain, d'après l'examen intrinsèque du bref, qu'il est adressé à la duchesse d'Angoulême en tant que régente ; le pape la remercie d'avoir fait publier ses bulles (1), il l'encourage à s'appliquer en toute vigilance à ce que l'hérésie ne s'implante point dans ce très chré-

f(l) Sans doute le pardon mentionné dans la Cronique du Roy François I", p. 43.

il ETUDES SUR LA RÉFORME FRANÇAISE

tien royaume confié à ses soins {in isto christianissimo reqno). Il lui peint les désordres qu'entraîne l'hérésie, non seulement dans les consciences, mais dans l'Etat, où elle est génératrice « de tumultes », de haines et de massacres, « comme le prouve l'exemple de l'Allemagne ». « Mais, ajoute-t-il, dans le pays où la sagesse de Votre Noblesse exerce l'autorité, nous savons que ces malheurs peuvent difficilement advenir ». Donc, Louise de Savoie exerce l'autorité dans le royaume à l'heure où le pape lui écrit.

Mais qu'importe ? C'est par une déclaration datée de Pignerol, 17 octobre 1524 (1), que François I^r a renouvelé les pouvoirs de régente donnés à sa mère (2) en août 1523. Donc, le 29 décembre 1524, Louise est régente aussi bien que le 29 décembre 1525, et par conséquent l'argument de M. Fraikin porte à faux.

Or, si nous admettons la date de 1524, il arrive que les termes du bref coïncident à merveille avec tout ce que nous savons d'un prédicateur qui fut arrêté à Lyon, par ordre de la régente, et qui n'est autre qu'Aimé Maigret. Examinons les documents qui nous renseignent sur ce personnage.

« Les Lyonnais, écrit Farel à Corneille Schefïer (de Bâle, le 2 avril 1524) ont deux prêcheurs (declamatores), qui manient chrétiennement la parole ; l'un est un Jacobin et théologien Parisien »,

(1) Catalogue des Actes de Fr. /^r, 2084.

(2) Et non, comme dit le Catalogue à la Reine mère.

c'est Maigret (1) ; l'autre n'a pas encore été identifié. Serait-ce Michel d'Arande, que Marguerite avait fait venir à Lyon en octobre ? Le 17 décembre de la même année, Farel reçoit de de Coct les nouvelles suivantes (2) :

« Vaulgris est venu, lequel dit que Maigret est prins à Lyon. Mais Madame d'Alençon y est : loué soit Dieu ! Sebville est délivré.... » Et de Coct ajoute : « Maigret a presché à Lyon maulgré les prestres et les moynes ».

Le 28, c'est Sebville lui-même qui écrit à de Coct (3) : « Nous glorifions le Seigneur pour hi c -instance de Maigret ». Entre ces deux dates, Maigret avait donné aux presses lyonnaises le texte latin d'une épître adressée au parlement de Grenoble, et le texte français d'un sermon prêché par lui à Grenoble, le 25 avril 1524. Cette publication ne dut pas améliorer son cas.

On voit comme tous ces détails s'enchaînent : la Collectio jiidiciorum de d'Argentré (4) va nous permettre de les préciser encore. Les décrets rendus par la Sacratissime Faculté de Paris sur François « Mesgret » portent « qu'à Lyon, en prêchant, il

(1) Voy. N. Weiss, le réformateur Aimé Maigret... (Bulletin t. XXXIX, 248 n. 1 ). Maigret avait prêché le carême à Ste-Croix, à la grande satisfaction du chapitre de Saint— Jean. L'année suivante (c'est-à-dire après les poursuites contre le même Maigret) le chapitre recommande de prendre des informations siu" celui qui prêchera le carême de 1525.

(2) Herminjard, p. 309.

(3) Ibid, p. 316, sur Sebville, voy. N. Weiss, Bull, t., LVI, p. 320-322.

(4) T. II, p. 7-16.

avait avancé plusieurs proposilions sentant l'hérésie luthérienne », ce qui est presque la paraphrase d'un passage du bref. Le 8 janvier 1525, c'est-à-dire aussitôt après l'arrivée du bref du 29 décembre, « par l'archevêque de Lyon ou son vicaire » avaient été désignés pour juger Maigret deux maîtres de la Faculté de Paris et deux conseillers au Parlement. Le 20, on avait donné h l'évéque de Paris pouvoir de prononcer la sentence définitive. Enfin le 23, une lettre du conseil de l'Eglise de Lyon à Noël Béda éclairait la Faculté sur le cas du Jacobin : il a été incarcéré « par ordonnance de Madame et de M. le Chancelier, à cause de plusieurs propositions hérétiques, erronées et scandaleuses, procédants de certaine secte luthérienne, preschées par led. Maigret tant en cette ville qu'à Grenoble (1) ». Procès inquisitorial a été commencé contre lui, mais il « s'est rendu toujours si difficile et proterve à lui faire son procès », que, de son consentement, on sollicite l'avis de la Faculté, et qu'il est envoyé aux prisons de M. de Paris, (( à qui M. de Sens (du Prat) écrit par l'ordonnance de Madame ». — Dans toute cette afïaire, on voit le lôle joué par la régente ; il justifie pleinement cette phrase de Clément VII : Ciim ergo Nobilitas tua... illuni impiiim predicatorem prave hereseos semina in popiilum Liigduni jacieniem capi cusiodiriqiie mandaverit....

(1) Le même jour (Weiss, i??/^. t. XXXIX), l'archeA'êquede Lyon, François de Rohan, écrivait au Parlement pour lui demander » de prendre à cœur cette matière de grand poids ■»

Comme le pape, le conseil de l'archevêque de Lyon croit urgent de s'opposer à !'« exaltation de cette hérésie luthérienne, qui commence fort à pulluler par deçà [c'est encore ce que dit le bref] et jamphires de cineribiis Valde (sic) renascuntur plantulœ... » Cette allusion à la perpétuité de l'hérésie vaudoise est de style dans les documents lyonnais. Nous la retrouverons en 1529 dans les documents relatifs à la Rebeine.

Maigret ne tarda pas à être conduit à Paris : « Audict an» (1525) dit le Bourgeois (1), « le premier jour de février, fut amené en ceste ville de Paris un Jacobin nommé Maigret, et fut amené de Lyon où estoit lors Madame la Régente pendant que le Roy tenoit le siège devant Pavie. Il fut amené par les archers du Roy et mis prisonnier en la cour d'Eglise, parce qu'il avoit presché à Lyon aucunes choses contre les ordonnances de l'Eglise.... »

D'Argentré donne tous les détails du procès, et reproduit des fragments des sermons de Maigret ; ces fragments, d'une langue savoureuse et énergique, mériteraient l'attention des historiens de la littérature française ; il y a là, en dépit de la forme encore toute scolastique de l'argumentation, des accents qui annoncent Calvin (2).

Voici, d'après d'Argentré, quelques-unes des quatorze propositions censurées :

(1) Ed. Lalanne, p. 226.

(2) M. Weiss, art. c, a retrouvé l'Epitre... à Mgrs du Parlement de Grenoble... plus un sermon en français. Lugduni, II cal. déc. 1524, et en cite un ou deux extraits. Voy. ci-dessus, p. 26.

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