AU XVI SIECLE
La Réformation du xvi^ siècle eut le double caractère d'une révolution sociale et d'une révolution religieuse. Ce n'est pas seulement contre la corruption du dogme et les abus du clergé, c'est aussi contre la misère et l'iniquité que se soulèvent les classes populaires ; ce qu'elles vont chercher dans la Rible, ce n'est pas seulement la doctrine du salut par la grâce, c'est la preuve de l'égalité originelle de tous les hommes. « Quand Adam bêchait et quand Eve filait, qui donc alors était gentilhomme ? »
En Allemagne, les travaux de Janssen ont montré quel avait été, dans la Réforme, le rôle immense des insurrections rurales. C'est « le pauvre Conrad » — der arme Kunz — c'est le paysan révolté qui a fait triompher Luther, en dépit~dés~anathèmes que le prédicateur lança parfois contre ces inquiétants alliés. En Angleterre, c'est une banalité de répéter avec Thorold Rogers (2) que la force de la Réforme fut
(1) Cet article avait d'abord paru sous ce titre : The French Reforniation and the french people in the XV II'' century, dans le n° de janvier 1899 de V American Historical Review.
(2) The Economie interprétation of history, p. 84. Voy. aussi Taine, Littéral, angl., t. Il, p. 301.
due « au lollardisme secret, qui semblait éteint et qui était si actif », et que « le mouvement puritain fut essentiellement et originellement un mouvement des classes moyennes, des marchands dans les villes, des fermiers dans les campagnes ».
Les choses se passèrent-elles autrement en France ?
La plupart de nos historiens voient surtout dans le parti huguenot un parti de nobles ; à les en croire, ce sont les gentilshommes cjui ont préféré la rigidité du protestantisme à la pompe du culte romain ; l'oiganisation du parti réformé a été un réveil de l'esprit féodal; enfin, si la nouvelle religion n'a pas triomphé en France, c'est qu'elle n'avait pas réussi à pénétrer dans les milieux populaires (1). Pourtant Michelet disait déjà : « Au'xvi^ siècle, à Meaux.:.,., dans les ouvriers tisseurs et cardeurs brilla la première étincelle de la révolution religieuse (2) ». Il remarquait aussi que, dans le martyrologe de Crespin, on ne trouve « que trois nobles en quarante années (1515-1555). Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des bourgeois et des marchands (3) ». L^n écrivain américain qui a projeté
(1) Aug. ThieiT}', Hist. du Tiers Etat, p. III ; Mignet, Essais, p. 256-262.
(2) Hist. de France (éd. 1876), t. X, p. 155.
(3) Ibid., p. 337, et t. XI, p. 74-78.
une vive lumière sur ce coin de l'histoire de France, M. N. W. Baird, note que Louis de Berquin, supplicié seulement en 1529, est le premier en date parmi les martyrs qui soit un « homme de qualité (1) ». Il rappelle la surprise indignée que manifesta Henri II en 1558, lorsqu'il apprit que les Chastillon, de vrais nobles, embrassaient une religion faite pour des petites gens (2). En 1561, l'ambassadeur vénitien Giovanni Michiel écrivait : « Jusqu'ici, à cause de la rigueur des supplices, on n'a vu se montrer que des gens du peuple qui, hormis la vie, n'avaient que peu à perdre.... (3) ». L'historien catholique (mais qui avait" été protestant) Florimond de Raemond ne dit-il pas que les premiers partisans du nouveau dogme furent « quelques pauvres gens, simples.... », des « gens de mestier », et « voire mesme ceux qui n'avoient jamais manié que la charrue et besché la terre (4) .) ? Il raille avec une mordante ironie ces gens de peu, ignorants, souvent illettrés, qui « devinrent en un moment excellents théologiens ». Mais ces railleries mêmes ne sont-elles pas la reconnaissance involontaire d'un fait ? à savoir que c'est parmi les « misérables gaigne-deniers » que la Réforme recruta ses premiers adhérents.
Une preuve indirecte de cette affirmation se rencontre dans les moyens mêmes que la nouvelle doc-
(1) Hist. of thc rise of the Huguenots, t. I. p. 318.
(2) Ibid.
(3) Relazioni, t. III, p. 425.
(4) Hùst. de l'Hérésie... Rouen, 1623, p. 845, 851, 871-73.
Irine employa pour se propager. Si elle avait exercé son action uniquement sur un i)ublic de lettrés et de savants, elle aurait continué, comme l'avait commencé le Fèvre d^ Es tapies,, à publier de gros traités en langue latine i si elle avait eu pour elle surtout les nobles, elle eût parlé, dans ses prêches et dans ses livres, la langue élégante de la cour. Or, que voyons-nous ? Dès 1525, on reproche à l'évêque de Meaux d'avoir fait distribuer dans son diocèse
> des « livres en françois, qui estoient tout erreur et hérésie (1) ». Parmi ces livres, se trouvait la traduction de la Bible, si bien que l'on donnait à ces premiers hérétiques le sobriquet de « biblijens, ». Puis se multiplient les petits livrets destinés au peuple, les Alphabets pour « les simples et les rudes » (2), où, sous couleur d'enseigner aux enfants les éléments de la lecture, on les initie au dogme de la grâce, les traductions des petits traités de Luther (y>), les re-
} cueils de prières protestantes. Ces petits livrets sortent par milliers des presses clandestines de Meaux et d'Alençon, des presses protestantes de Lyon et de Genève, et, bien qu'on les ait souvent brûlés avec leurs détenteurs, on en retrouve un grand nombre dans nos bibliothèques. Ils se glissaient dans la balle du colporteur, sous les
(1 ) 8. Berger. Procès de Briçomicl {Bull. Hist. du Protest, franc., 15 janvier 1895).
(2) Alphabet ou Institution chrcstienne... Lyou, 155S. Voy. plus loin une étude sur ce sujet spécial.
(3) Weiss, Bull, du Protest, franc., 1887, p. 664 ; 1888, p. 155, 432, 500.
coquetteries et les friandises, et circulaient ainsi de village en village ; plus d'un colporteur paya de sa vie le crime d'avoir transporté ces marchandises défendues. Dans une grange, le soir, à la veillée, à la faible lumière d'une chandelle, — car il ne fallait pas attirer les soupçons — ou bien le jour, dans la clairière du bois, à Va école buissonnière » les illettrés se réunissaient autour de celui qui savait lire. C'était un curé ou un moine gagné aux idées nouvelles, ou parfois le maître d'école, ou un légiste, avocat, procureur ou notaire ; il lisait, et autour de lui les paysans à tête dure, les femmes aux grands yeux étonnés, marmottaient intérieurement les fortes paroles de la Bible ou les exhortations du théologien ; et, ce jour-là, dans un coin perdu du royaume très chrétien, une communauté protestante était née. ' Mais le livre ne suffit pas aux imaginations populaires ; le peuple, en France, aime à travailler en chantant. Celui qui ne savait pas lire — et c'était alors la presque totalité des Français des basses classes — ruminait en lui-même ce qu'il avait entendu lire par le savant du village ou du quartier. Durant la longue journée, en poussant la charrue sur le sillon ou la navette sur le métier, il se redisait tout bas les mots qui l'avaient le plus vivement frappé ; ces mots prenaient le rythme de son travail même, t et de ses lèvres sortait un chant. L'existence d'une ample littérature de ^chansons hugiienotessnffirait
à elle seule à prouver l'existence d'un protestantisme populaire, car ces chansons, à en juger par leur langue, leur style et leur rythme, n'ont pu
88 ÉTUDES SUR LA IlÉFORMK FRANÇAISE
être écrites que pour le peuple et chantées que par lui (1).
D'où vient donc la persistance de l'opinion contraire ? J)'oii vient que l'on continue à répéter, en France, que la Réforme française est un fait aristocratique ? Tout au plus concède-t-on, parce que cela est trop évident, que la bourgeoisie des villes, les gens de robe et les maîtres de métiers y jouèrent un rôle important. Mais pourquoi veut-on ne pas voir la part qu'y prirent les classes populaires ?
Cela tient à trois raisons : P On n'étudie généralement notre Réforme qu'à partir de 1560, au moment où elle cesse presque d'être une révolution reli- 'gieuse pour devenir un parti politique, et à cette date elle est pour ainsi dire confisquée par la noblesse ; 2° les historiens catholiques répugnent à reconnaître dans la Réforme française un mouvement populaire, parce que ce serait lui donner de l'importance, avouer qu'elle eut des racines profondes dans le sol national, et renoncer à la considérer comme une importation étrangère, une excroissance superficielle et factice (2); 3^ les prolestants sont eu cela d'accord
(1) Bordicr, Chansonnier huguenot, t. I, p. xiv, xxviii ; Montaigloii, Recueil de Poésies françaises ; Le Roux de Lincy, Chants Idsi. français. — A ces divers moyens de propagation, M. H. Patry a montré qu'il s'en ajoutait un autre, le théâtre {Le théâtre populaire protestant en Guyenne au XVI^ s., dans Revue d'art dramatique, 15 juin 1902), comme l'avait déjà indiqué M. Emile Picot {Moralités polémiques dans V ancien théâtre français, dans Bull, du profrst. fr., t. xxxvi).
(2) Cet état d'esprit domine dans le récent volume de 31. Bâti ffol {Le siècle de la Renaissance), tandis qu'antérieurement, dans l'Histoire de France de M. Lavisse, M. Lemonnier avait accepté, dans l'ensemble, les idées exprimées ci-dessus.
avec les catholiques (1), parce qu'une sorte de pudeur les empêche d'avouer que la Réforme fut une révolution sociale ; ils voudraient en faire une pure révolte des intelligences ; ils en écartent les éléments impurs, aveugles, violents, parfois criminels, que l'intervention de la foule introduit dans toute révolution. A les en croire, les idées seules auraient agi dans la Réforme, les intérêts et les passions n'y seraient pour rien.
M. Hanotaux, après avoir étudié, dans son Histoire du cardinal de Richelieu, l'état social des ouvriers français au début du xvi^ siècle, note avec beaucoup de sens « la rapidité avec laquelle les classes ouvrières ont adhéré à la Réforme (2) ». C'est, en effet, dans la situation même de cette classe que nous trouverons la raison de son attitude à l'endroit des nouveautés religieuses.
Or, cette situation n'était pas enviable. La découverte des mines d'or et d'argent, en augmentant considérablement le stock de métaux précieux existant en Europe, avait amené une hausse des denrées de première nécessité ; et les salaires des travailleurs
(1) A part quelques exceptions, au premier rang desquelles je citerai M. N. Weiss.
(2) T. I, p. 473. Voy. Levasseur, Hist. des classes ouvrières, t. II passim.
étaient loin de croître dans une proportion semblable. D'autre part, le régime corporatif, qui avait été dans une certaine mesure, au xiii« siècle, une protection pour les faibles, tendait de plus en plus à se transformer en une oligarchie oppressive, La direction des industries devenait l'apanage d'une caste riche, et, en fait, héréditaire ; il était presque impossible au simple ouvrier, qui n'était pas fils de maître et pourvu de capitaux, d'arriver à la maîtrise. Aussi les conflits entre le capital et le travail étaient-ils fréquents, coalitions des compagnons pour obtenir la hausse des salaires ou l'amélioration de la nourriture, coalitions des patrons qui voulaient dominer le marché du travail ; et cela malgré les édits royaux qui supprimaient positivement le droit de coalition. La lutte entre les confréries patronales et les confréries ouvrières aboutissait souvent à des grèves, telle cette grande grève qui désola l'imprimerie lyonnaise et parisienne de 1539 à 1542, et qui ne fut vraiment terminée qu'en 1571 (1).
Le milieu ouvrier était donc un milieu mécontent, turbulent, avide de nouveautés, extrêmement propice à la prédication révolutionnaire. Le développement de l'industrie française avait attiré chez nous un grand nombre d'ouvriers du dehors, Allemands surtout, Flamands, Italiens, qui apportaient avec eux des idées étranges. Aussi l'agitation sociale, surtout dans la grande cité mystique de Lyon,
(1) Voy, mes Ouvriers du temps pctssé.
était-elle généralement mêlée à une agitation religieuse. Par exemple, lorsqu'à Lyon en 1529, le peuple se révolte à cause d'une hausse extraordinaire du prix du blé (1), tout le soulèvement revêt une singulière couleur religieuse. C'est comme une résurrection des anciens « pauvres de Lyon »,
Mais bien avant cette date les idées réformées avaient pénétré dans les classes ouvrières. A Meaux, en 1525, Gérard Roussel avait pour auditeurs les peigneurs et cardeurs de laine, les foulons et les drapiers : la draperie était la grande industrie de la ville. C'est un de ces foulons qui sera, l'année suivante, à Metz, le premier martyr de la Réforme française. Les prélats, comme Briçonnet, les lettrés, les nobles n'oseront pas offrir leur vie en sacrifice à la nouvelle doctrine, mais l'humble ouvrier « ignorant en lettres » criera sa foi sur le bûcher. En 1528, c'est un batelier de Seine qui est supplicié à Paris ; en 1531, des ouvriers en toile à Valenciennes. Mais c'est surtout dans la grande proscription de 1534-35, après l'apposition dans la chambre du roi des placards contre la messe, que l'on relève en nombre, sur la liste des victimes, des noms d'euvriers (2). C'est d'abord le fils d'un cordonnier, le jeune paralytique Barthélémy Mollon. Dans l'échoppe paternelle, le pauvre infirme, en tirant l'alêne, lisait à la dérobée les livres défendus ; il les comriftentait à ses camarades, si bien que ceux-ci l'avaient
(1) Voy. plus loin, la Grande Rébeine de Lyon.
(2) Bourgeois de Paris, p. 441-451. Chronique de François I^'^, p. III-136. Btdl. du Protest., t. XI, p. 252.
surnommé « l'Evangélislc ». Puis c'est un tisserand, un bonnetier, un jeune teinturier, un couturier, un cordonnier, un menuisier, deux rubaniers. Dans le Limousin, ce sont les artisans venus de Flandre et d'Allemagne qui semblent avoir répandu l'hérésie parmi la population industrieuse d'Aubusson et de Felletin (1). Au Puy-en-Velay, ville catholique par excellence, célèbre dans l'Europe entière pour son pèlerinage de la Vierge, un chroniqueur catholique écrit, en 1539, que les trois quarts du peuple sont gagnés à la Réforme ; j'admets que cette évaluation soit très exagérée ; encore n'auraitil pu même songer à l'avancer si, en fait, il n'y avait eu, dans la classe populaire, un gros noyau protestant (2). A Bordeaux deux artisans montent sur le bûcher en 1541 (3).
Malgré les persécutions de 1525, la semence avait continué à germer silencieusement dans la classe ouvrière de Meaux. On le vit bien en 1545-46, lorsqu'on instruisit le procès qui se terminera par l'exécution des « XIV de Meaux », et dont M. Bower a donné une relation si attachante (4). Sur les listes des suspects on ne lit que des noms populaires, et c'est encore le monde des cardeurs et des tisserands qui fournit à l'Inquisition ses victimes. La preuve que c'est surtout parmi eux que se recrutaient les
( 1 ) A. Leroux, Hist. de lu Rcj.dans lu Marche et le Linionship.H.
(2) Estienne Médicis, Chronique dti Puy, p. 502. Il parle dans ce jjassage du peujjle français en général ; mais il mentionne des ]iéréti(jues au Puy, p. 387, 509-553.
(3) Gaullieur, Hist. du Parlement de Bordeaux, t. I, p. 57.
(4) The fourteen of Meaux, Londres et New York, 1894.
réformés, c'est qu'après 1546 la draperie meldoise, jusque là florissante, fui ruinée.
M. Weiss a publié, sous le litre de La Chambre ardente (1), les procès d'hérésie jugés par le Parlement de Paris en 1547, 1548, 1549. Là encore les noms sont presque toujours des noms plébéiens. La profession des prévenus est généralement indiquée ; ce sont des tisserands, des foulons, des chambrières et serviteurs, des serruriers, tonneliers, couturiers, pâtissiers, menuisiers, des colporteurs, des potiers d'étain, des maçons, des chapeliers, etc.... Toutes les industries sont représentées.
Bernard PaHssy, le « potier saintongeois », appartenait à cette classe, et il nous a décrit lui-même la façon dont les choses se passaient : c'est un pauvre artisan de Saintes qui apprend « l'Evangile » à une dizaine de ses compagnons ; six d'entre eux s'entendent pour prêcher chaque dimanche, chacun de six en six semaines ; comme ils sont fort ignorants, ils écrivent leurs sermons à l'avance, avec l'aide d'un ancien prêtre devenu imprimeur, et ils les lisent : « Voilà le commencement de l'Eglise réformée de la ville de Saintes (2). » C'est une église de pauvres. Lorsqu'ils ont un ministre, ils ne peuvent l'entretenir, « parce qu'il y avoit bien peu de riches qui fussent de notre assemblée, et si n'avions pas de quoy lui payer ses gages. » Mais si l'argent manquait, le cœur y était bien, et le dimanche les « compagnons de
(1) Paris, 1889.
(2) Cité par Bull, du Protcct., t. T, 8.3-93.
meslier » se promenaient en troupes par la campagne, en chantant des psaumes.
On peut même noter que la transformation de ces primitives communautés en Eglises proprement dites, organisées à la genevoise (surtout à partir de 1550), n'altéra pas d'abord leur caractère profondément démocratique.
Lorsqu'on informe, en 1562, contre l'Eglise de Beauvais, on constate que, depuis trois ans, elle a pour fidèles des drapiers et des peigneurs (1). A Rouen, en 1560, le parti ouvrier se confond absolument avec le parti réformé : les marchands drapiers, c'est-à-dire les capitalistes, proclament une sorte de lock-out contre les ouvriers qui fréquentent les prêches. Une véritable agitation révolutionnaire fermente dans la grande cité ouvrière, et va se traduire, comme aussi à la Rochelle, par le bris des images saintes (2). A Nîmes, c'est un serrurier, un jardinier, des tisserands, un cardeur, un chaudronnier, un revendeur, des chambrières, qui sont compromis ; à Issoire, un savetier, des tailleurs, des maçons, des boulangers (3) ; au Puy, des bonnetiers, des couteliers, des teinturiers, des meuniers. Plus tard, en 1561 même, il en est souvent ainsi. En 1567, à Cambrai, on soumet à des interrogatoires des tisserands en batiste, des parementicrs, chaussetiers, cordonniers, etc. (4).
(1) Bull, du Protest., t. XXIII, p. 73.
(2) Hist. Ecclés. des Eglises Réf., t. I, p. 310.
(3) Pucch, JîetKtissance et Reforme à Ximes, p. 152 ; BouUIet, ^nyiales d'Jssoire.
(4) Bull, du Protest., t. III, p. 255.
Sous la menace des persécutions religieuses, la classe ouvrière émigré. Rien ne l'attache au sol : quelques outils et ses deux bras, c'est tout le capital de l'ouvrier ; il les transporte dans les pays où il pourra prier Dieu à sa guise et dans sa langue. Ainsi s'explique, pour une large part (1), la ruine des industries françaises pendant la seconde moitié du siècle. Nous avons déjà vu qu"il n'y a plus de draperie à Meaux après le procès des XIV. La teinturerie de Paris perd les 5/6 de sa production ; Amiens ne tisse plus d'étofîes. Lyon n'a plus que L800 métiers à soie au lieu de 7.000, et l'imprimerie y végète. Pour une première fois se produisit le phénomène qui devait suivre la révocation de l'Edit de Nantes : le transfert des industries françaises à l'étranger.
Montchrestien, exilé en Angleterre, travaille dans une coutellerie où il rencontre des réfugiés français. « L'Angleterre, dit-il,.... s'est si bien instruite par l'adresse de nos hommes, qui s'étaient jetés chez elle comme en un port de salut, que maintenant elle pratique avec gloire et profit ces mêmes arts que nous avions longtemps gardés comme en propriété (2) ». A la draperie de Hampton (Middlesex), il a été « bien étonné de n'entendre presque en tous les ateliers que la langue française. » Et si la misère, suite inévitable des guerres civiles, a pu chasser de France
(1) Sniilcs, Hu{juciiots in England ; Levasseui', Hist. des classes ouvrières, t. II. Il ne faudrait pas évidemment exagérer l'importance de cette cau.se et croire qu'elle a été la seule.
(2) Traité de VEconomie polUique (éd. Fuuck-Brentano), p. 48,68 ; Laiïemas, Reiglement général... 1597, p. 20.
des ouvriers de tout culte, ce sont exclusivement des réformés qui figurent parmi les réfugiés français inscrits à Lausanne de 1547 à 1574 (1). Parmi ces réfugiés, les gens de métier sont très nombreux, et ils viennent de toutes les parties de la France et de pays de langue française ; par exemple, un arquebusier de Saint-Etienne en Forez, un boulanger du Tardenois, un cordonnier du Velay, un potier d'étain de Flandre, un menuisier de Joinville en Champagne, un coutelier d'Annecy, etc. (2).
Le Vénitien Contarini avait donc raison d'écrire en 1572 : « La majorité de cette secte est formée de gens de métiers, comme savetiers, tailleurs et semblables gens ignorants... (3). »
Il est incontestable que les opinions nouvelles se sont beaucoup moins rapidement propagées et ont trouvé beaucoup moins de faveur dans les classes rurales que dans la population des villes. Cela s'explique tout d'abord par une raison d'ordre social : tandis que la révolution économique du xv^ et du
(1) Bull, du Prof., t. XXI, p. 463-478.
(2) Les réflexions que je présente ici au sujet de Lausanne sont également vraies en ce qui concerne Genève. Il suffit, pour s'en convaincre de parcourir le Livre des bourgeois, édité par M. CoveUe, et les fragments du Livre des Hahiiants que nous donnons plus loin eu ce qui touche l'Auvergne.
(3) Relazioni, t. IV, p. 242.
xvi^ siècle avait été ruineuse pour l'ouvrier, elle était avantageuse au paysan (1). La rente payable au seigneur par le tenancier, fixée immuablement au xii^ siècle ou au xiii^ siècle, ne représentait plus, au taux actuel de l'argent, qu'une charge insignifiante, et cette même baisse de l'argent haussait considérablement la valeur nominale des produits du sol, vendus par le paysan. Le prix de la terre baissait rapidement, à l'heure même où la noblesse française, cessant d'être une aristocratie de hobereaux pour devenir une noblesse de cour, était obligée de vendre ses terres pour subvenir à ses dépenses et de mettre, comme on disait alors, « ses moulins et ses prés sur ses épaules ». Quand un seigneur voulait vendre, à tout prix, une partie de ses domaines, il se trouvait toujours au village un paysan qui économisait depuis des siècles et qui, réalisant le rêve des générations disparues, achetait enfin de la terre. C'est ainsi que le paysan français devint propriétaire. Le règne de Louis XII et le début de celui de François I^r fut pour lui une époque de réelle prospérité. Le contraste est grand avec les paysans d'Allemagne qui, à la même date, étaient menacés de retomber en servage. Ainsi s'explique qu'il n'y ait pas eu en France, comme en Allemagne, une révolution paysanne, à la fois sociale et religieuse. Le paysan, tel qu'il nous apparaît dans la littérature du temps, par exemple dans les Propos rus-
(1) D'Avenel, Hist. économ. de la propriété, t. I, p. 02 et paasim.
tiques de Noël du Fail, est un être routinier, d'intelligence peu ouverte aux idées neuves, moins accessible par conséquent que les turbulents compagnons des métiers aux grands courants de l'époque ; il est très attaché à ses vieilles superstitions, dont la racine plonge dans l'antique paganisme gaulois, et que l'Eglise a su transformer et adapter à son usage ; il révère le saint local, le saint de la forêt, de la montagne ou de la fontaine ; il a confiance dans les cérémonies bienfaisantes qui amènent la pluie ou le soleil, écartent la sécheresse ou la grêle, protègent le bétail contre les maladies mystérieuses. Il conçoit toujours la religion comme une sorte de contrat entre des êtres supérieurs, à qui l'on doit leur part légitime de messes,de cierges,d' « œuvres », et l'homme, qui attend en retour la protection divine. Dans un pareil milieu, la prédication du culte pur, du culte en esprit et en vérité, la doctrine de la grâce, seule et nécessaire libératrice des âmes, ne pouvait avoir qu'un médiocre succès. If ne faut donc pas s'étonner si, en 1539, les paysans du Limousin chassaient les prédicants à coups de pierres et la fourche en main, comme on chasse le loup-garou, et si, en 1572, Alvise Contarini pouvait écrire : « Les peuples qui habitent la campagne sont presque tous exempts de ce mal. »
N'exagérons rien cependant. Florimond de Raemond n'a-t-il pas signalé, parmi les premiers hérétiques, (( voire mesme ceux qui n'avaient jamais manié que la charrue et bêché la terre » ? Dès 1525, lorsque l'évêque de Paris se plaint au Parlement
qu'il y ait des gens suspects dans son diocèse, il cite « un laboureur, en un village près de ceste ville (1). » A la même date on signale comme hérétiques, en Thiérache, « des journaliers qui étaient allés faire la moisson en France, (2) » c'est-à-dire des hommes pris sur le dernier échelon de la classe rurale, de ces hommes qui vivent au jour le jour, qui n'ont pas profité de la baisse du prix de la terre parce qu'ils n'ont pu en acheter, et qui forment dès lors une sorte de prolétariat agricole.
En Normandie, pour des raisons qui nous échappent encore, le « luthéranisme » rural était si développé qu'on donnait à un district de cette province le nom de « petite Allemagne ». Ce district était probablement formé des environs de Rouen, car nous trouvons des hérétiques à Anneville, Sotteville, Gisors, Aumale, et dans tous les bourgs et villages du voisinage, dès 1530 (3). Vers la même date, un protégé de Marguerite d'Angoulême, Etienne Lecourt, évangélisait la population paysanne de Condé-sur- Sarthe. En Saintonge, vers 1534, c'est dans un milieu tout rural, dans les îles d'Arvert, d'OIéron, de Ré que se forment des communautés, composées de pêcheurs et de vignerons. Ici, comme dans quelques autres régions, les paysans manifestent
(1) Bull, du protest., t. III, p. 28. Les hérétiques, dit-il, sont « gens de peu de savoir ».
(2) Par « France », il faut entendre dans ce texte la plaine à blé de Gonesse. Voy. L. G-allois. Régions naturelles et noms de vays.
(3) Bull., 1887, p. 305.
leur hostilité à l'Eglise en refusant de payer la dîme, l'impôt ecclésiastique ; dès lors un intérêt matériel les attache à la Réforme.
Dans les listes données par M. Weiss pour 1545-48, nous trouvons la preuve de l'existence d'un protestantisme rural (1). En effet, si l'hérésie était un fait purement urbain, on ne devrait trouver mentionnés dans ces registres que des centres de quelque importance ; or nous y relevons les noms de localités qui étaient alors et qui sont restées jusqu'à nos jours d'infimes villages, en Orléanais, en Nivernais, en Blésois, en Puisaye, etc. (il s'agit uniquement du ressort du Parlement de Paris). Lorsque six hérétiques sont découverts à Hérouville, près Pontoise, d'autres à Lécourt, près Langres, d'autres à Salers, Saint-Martin de Valmeroux et « autres lieux des montagnes d'Auvergne, (2) «, lorsque vingt-deux hommes et cinq femmes sont arrêtés dans une localité aussi peu considérable que St-Maixent, il est difficile de croire qu'il n'y a pas de laboureurs parmi celles des victimes dont la profession n'est pas indiquée par les arrêts.
A l'époque où se constituent les églises proprement dites, nous en trouvons dans des villages, particulièrement dans le Midi. A Saint-Jean de Gardonnenque, au diocèse de Nîmes, l'église paroissiale est désertée ; le service y est interrompu, la population se presse autour du ministre. Dans l'Agenais, où la
(1) La Chambre ardente.
(2) Voy. plus loin les documents genevois sur la Réforme en Auvergne au xvi^ siècle, qui confirment ce que j'avance.
féodalité était sans doute restée plus oppressive, la révolte religieuse revêt la forme d'une jacquerie comme en Allemagne (1). Autour de Vitry en Champagne, quinze villages demandent des pasteurs (2).
A côté de cette diffusion libre et spontanée du protestantisme rural, il est un autre facteur qui, vers 1560, acquiert une notable importance, c'est l'influence des hobereaux protestants. Le seigneur de la Ferté-Fresnel écrit à l'Eglise de Genève, le 28 octobre 1561 (3) : « Dieu m'a constitué en puissance sur beaucoup d'hommes, et par ce moyen l'un des plus superstitieux pays du royaume pourra être gagné au Christ. » Il y a eu dans son domaine des conversions en masse, des conversions par ordonnance seigneuriale, et bien qu'ils se soient « esmeus des plus derniers en ceste province », leur église est « ja fort bien encommencée, voire qui donne espérance de s'extendre plus de quinze ou vingt lieues à l'environ. » Ce protestantisme manorial se répand dans « huit paroisses es environs de son chasteau ». Procédés tout humains, qui n'ont pas été étrangers au succès de la Réforme dans la principauté de Bouillon, dans celle de Montbéliard, dans le Béarn et dans les vallées pyrénéennes.
Quoi qu'il en soit,' le protestantisme rural, sans que le développement puisse en être comparé à celui du protestantisme ouvrier, a eu plus d'im-
(1) V. L. Boiirrilly, Bull, 1895, p. 461 et le Monluc de M. P. Courteault.
(2) Voy. Hérelle, Documenta sur le protest, en Champagne. ^ (3) Bxdl., 1897, p. 461.
portance qu'on ne l'a cru. Au milieu même des guerres de religion, on trouve des communautés paysannes dans tout le Midi, surtout dans le Languedoc et les Cévennes, en Champagne, en Saintonge, etc. Jusqu'à la veille de la Révocation, ces communautés avaient subsisté. Les mêmes raisons qui avaient retardé, dans le milieu rural, l'éclosion du protestantisme, lui ont assuré au village, une fois qu'il y a été installé, une vie plus durable. Tandis que l'ouvrier des villes avait émigré de bonne heure, le paysan restait obstinément attaché au sol. Par exemple, en Auvergne où pourtant la Réforme n'eut jamais une très grande puissance, le protestantisme, en 1(385, est essentiellement une religion de laboureurs (2).
Dans toute la France, il fut, jusque vers 1560, une religion de petites gens. C'est alors seulement, que, suivant la remarque d'un jeune érudit, « la politique des Guise donne des chefs aux réformés. (2) » Pour résister à l'influence des princes lorrains, la noblesse française, les Condé, les Chastillon, se jettent dans l'opposition politique et religieuse ; les huguenots de religion deviennent des huguenots d'Etat. Dès lors, le grand courant protestant est capté par la noblesse. Le protestantisme démocratique des villes émigré vers la Hollande ou l'Angleterre, et les corps de métiers tombent sous la domination des confréries religieuses, qui interdisent le travail industriel
'1) Voy. Bull, août-sept. 1898 (2) V. L. Boiirilly loc. cit.
aux uoii-catholiqucs, et qui voul diriger le mouvement révolutionnaire de la Ligue.
Si le protestantisme n'a pas complètement réussi à s'implanter en France, cela tient peut-être à ce qu'il eut au xvi'^ siècle, en raison de l'état social d'alors, plus de partisans parmi les ouvriers, classe voyageuse et émigrante, sans attaches au sol même, que parmi les paysans, l'élément stable indestructible et permanent de la nation.
(Revue d'hist.mod. et contemp., 1. 1, 1899-19C0).