ETUDE CRITIQUE SUR LA (( REBEINE )) DE LYON
ÉTUDE CRITIQUE sur la REBEISE de LYON
L'attention des historiens a déjà été attirée sur la sédition populaire dont Lyon fut le théâtre, le 25 avril 1529, et qui est connue dans les textes de cette époque sous le nom de grande rebeine (1). Henri Martin notamment (Hist. de Fr., t. VIII, p. 127) a signalé le récit composé et publié, dans le courant de cette même année 1529, par l'un des témoins, qui fut en même temps l'une des victimes de cette émeute, le consul lyonnais Symphorien Champier, premier médecin du duc de Lorraine (2).
(1) « Ruhmjne ou Roubayne, dit Claude de Rubys (Hist. vérit. de Lyon, p. 365), parce qu'elle se convertit en rober et piUer. » La Curne Sainte-Palaye cite simplement le mot. Champier {la Noblesse et ancienneté de Lyon, p. 23 de la rééd. de 1884) appelle déjà rebeine une rébellion qui eut lieu « environ l'an mil CCCC XXX. « De même Paradin pom- les révoltes de 1400 et 1436 {Mém. de Lyon, p. 235).
(2) On connaît de louvrage de Champier les éditions suivantes : A. S'ensuyt ung petit traicté de la noblesse et ancienneté de la ville de Lyon. Imprimé nouvellemetd à Paris (Jean Saint-Denis) in-8 goth. (Bibl. nat., Lk', 4293). — B. C'y commence un petit livre... {Imprimé à Vlsle fjaUique, dicte Lyonnoise), in-8 (Ibid. 4294). Ces deux éditions sont de 1529 et 1530 ; la première a été rééditée dans les Archives curieuses, V^ série, t. II, p. 463-77 (partiellement), la seconde à Lyon (Georg), 1884, in-16 de vii-105 p., par M.-C. Guiguc. — C. Galliae ceticae... campus. Lugduni
Un biographe de Champier, F. Allut (1), a cité un fragment des procédures engagées contre les rebelles, et MM. M.-C. et F. Guigne, dans leur Bibliothèque historique du Lyonnais (t. I, p. 232-296, 358-383, 417-439), ont publié de nombreux documents relatifs à cette afïaire, conservés aux archives communales de Lyon (2). Mais tous ces auteurs paraissent avoir vu dans la révolte exclusivement un fait d'ordre économique, un soulèvement des pauvres contre les accapareurs de blé.
Il y a quelque chose de plus dans le récit de S. Champier, à savoir cette affirmation, répétée avec insistance, que la sédition avait un caractère religieux, que les révoltés du xvi^ siècle étaient les damnables héritiers des Vaudois du xi*' et les alliés des luthériens d'Allemagne. Cette assertion, qui paraît avoir complètement échappé à H. Martin, MM. Allut et Guigne se bornent à la signaler à titre de curiosité (3). Il m'a semblé qu'elle méritait d'être
(Treclisel), 1537, petit in-fol. ou gr. in-i (Brunet). — D. Discours de V antique origine... Lyon (Testefort), 1579, in-8 (Brunet). — E. Histoire des antiquitcs de Lyon... Lyon, 1648, in-4° (Bibl. nat., 4295).
(1) Etude biogr. et bibliogr. sur S. Ch. Lyon, Scheuring, 1859, in-8, xxiv-430 p. Voy. aussi le résumé de Péricaud, Notes et documents, p. 51.
(2) Lyon, 1886, in-8. — Dans la Vie de Philippe Strozzi par Laurent Strozzi (trad. fr. par Requier, La Haye, 1762), on trouvera quelques détails sur l'attitude correcte des négociants italiens pendant cette crise, et sur le rôle que s'attribue- Strozzi lui-même.
(3) Allut, p. 40, remarque la complaisance de Champier à parler des Vaudois à propos de cette révolte. Chose curieuse,. M. le pasteur iloutarde (Etude historique sur la Réforme à Lyofi,. p. 41) signale en note le récit de Champier, mais sans même mentionner ce point.
examinée de plus près. Même fausse, elle aurait encore son intérêt, puisqu'aussi bien elle nous apprend quels milieux et aussi quels moyens un catholique instruit jugeait le plus favorables à la difTusion de la foi nouvelle. Vraie, elle éclairerait d'un jour très vif, et peut-être assez inattendu, l'histoire des premiers temps de la Réforme française. C'est pourquoi je me propose de la discuter avec soin, en rapprochant du récit de Champier les autres textes du mêmatemps.
Pour Symphorien Champier, la disette de grainsqui sévit à Lyon en 1529 ne fut que la cause occasionnelle de la rebeine. Pourtant de son propre aveu, la situation était des plus graves. En effet, le prix du bichet de blé, qui, en temps ordinaire, se vendait de 8 à 10 sols tournois, était monté à 25 sols (1)'. Lebruit se répandit dans le peuple que cette haussen'était pas due seulement à des causes naturelles,, mais que les gros marchands de la ville avaient accaparé (2) tous les grains pour rester maîtres des
(1) I^a Curne, au mot bichet, renvoie à Du Cange, qui dit: « Bichetus Lugdunensis est 60 librarum ». Cela s'accorde avecce que dit Paradin, p. 285, qui fait du bichet la sixième partie d'une ânée ou charge de 360 à 400 livres, ce qui donne 63 ou 66 livres par bichet.
(2) L'accusation d'accaparement n'était pas aussi vaineque le prétendent les historiens du parti riche, puisque le roi, dans une déclaration du 28 octobre 1531, se crut obligé de sévir contre les spéculateurs. Il décida que, dans chaque marché^
prix. C'est alors que des « tilletz » ou placards furent « mys et affichez par les places et carfourcz, là où il y avoit escript que le dimenche, jour saint Marc, se trouveroient quatre cens en la place des Cordeliers pour bouter ordre aux blez... »
Champier ne réfute nulle part, au moyen d'arguments en forme, l'accusation d'accaparement lancée contre les principaux bourgeois de Lyon et contre lui-même. Mais, dans tout son récit, il cherche à nous persuader que ni chez lui ni chez les autres victimes de l'émeute il n'y avait de provisions de blé de quelque importance (1). Il croit, ou il veut nous faire croire, que la hausse des blés vint, non pas de l'accaparement des grains, mais de la réduction des emblavures, et, à grand renfort de considérations historiques, morales et religieuses, il expose que la culture des céréales avait été de plus en plus abandonnée pour la culture plus rémunératrice de la vigne. De là procèdent les famines, qui sont de plus en plus fréquentes. Au reste, pour lui, la famine n'est pas la seule, n'est pas la principale cause de la révolte. Les émeutiers n'étaient point, pour la plupart, des affamés ; la preuve en est que, dans les
les deux premières heiires seraient réservées au populaire (Isamb., XII, p. 355). Ce régime subsista jusqu'au 20 février 1535 (Ibid., 403). — Cette disette de 1529 paraît avoir été assez générale. Pierre Driart (éd. F. Bournon, Mêm. soc. dliist. de Paris, t. XXII), p. 138-1-10, signale la cherté k Paris. A Dijon (Ajch. comm. B 173), il y eut, comme à Lyon, bruit d'accaparement, et même une petite émeute devant Notre-Dame à cette même date du 25 avril, bref une rebeine en miniature.
(1 ) Il reproche même (Cimber, p. 473) aux riches de ne pas accaparer assez.
maisons qu'ils pillèrent, ils visitèrent moins soigneusement les greniers que les caves, prirent peu ou point de blé, « mais force de bons vins, lesquelz ils aymoient mieux que le blé ». D'ailleurs, les chefs de l'émeute étaient des taverniers et vignerons, et « aucuns maistres d'artillerie vineuse et bons biberons hantans les tavernes plustost que les églises ». Pour expliquer ce qu'il avance, Champier nous fait connaître la cause de la haine des taverniers contre l'oligarchie municipale et contre lui-même en particulier. — Deux ans auparavant, le roi avait envoyé aux Lyonnais l'ordre de parfaire leurs remparts. La municipalité avait décidé de subvenir à cette dépense au moyen d'une taxe d'entrée assise sur les blés et farines ou sur le vin (1). Champier, qui était l'un des douze consuls, s'était énergiquement prononcé contre tout droit sur le blé, car un tel droit risquerait d'amener la famine ; et, sur sa proposition, ses collègues et les notables avaient décidé que chaque poinçon de vin venant en la ville, payerait trois blancs, pendant une durée de six ans. « Alors, dit-il, ung tas de vignerons et taverniers murmurèrent.... » Ainsi, c'est lui qui aurait été, — il le répète pompeusement à toute page, — l'ami du peuple ; c'est lui qui aurait
(1) Caial. des Actes, 2891. Lettres contenant remise faite aux consuls de Lyon de la somme de 1.5.000 livres sur le prix de la ferme des aides pour l'employer avix fortific.-.tions ; St- Germain-en-Laye, 2 mars 1528. 2482, Lettres portant continuation pour six ans de l'octroi accordé à la ville de Lyon par lettres du 19 janv. 1523 ; 8t-Germain-en-Laye, 3f^ nov. 1526. Ce.s lettres avaient donné (no 1733) au consulat le droit de lever pendant six ans l'octroi des cinq espèces, pour en employer le produit aux réparation-s des murs de la ville.
fait tous ses elîorts pour empêcher le blé d'atteindre des prix de famine. Sans lui, les marchands de vin auraient obtenu une taxe sur les grains, et ce seraient eux qui, pour détourner les colères du peuple, l'auraient désigné comme un accapareur.de blés. L'émeute, dont le mot d'ordre était : « Du blé à 16 sols le bichet, » ne serait plus en réalité qu'une vengeance des taverniers et des vignerons, des partisans d'une taxe sur le blé. Pour étrange que nous paraisse cette explication, Champier nous la donne à plusieurs reprises, et nous verrons qu'il n'est pas le seul à la prétendre exacte de tout point.
Mais tout cela n'est encore pour lui qu'une explication superficielle et tout extérieure des choses. Historien moraliste, — moraliste plus qu'historien, — ■ il est tenté de voir dans les faits historiques, même ceux dont la cause apparente est déterminée et connue, l'efïet momentané et la manifestation visible d'une évolution générale des mœurs ou des idées. Si le peuple de Lyon s'est révolté, sous prétexte de famine et à l'instigation des taverniers, c'est que ce peuple était depuis longtemps mûr pour la rébellion. Dès 1505, il y avait eu un mouvement de ce genre : alors, dit-il, « se eslevèrent un tas de populaire et se nommèrent artisans, comme si les autres plus gros fussent gentilzhommes non artisans ny marchans ». Expressions remarquables à double titre : cette épithète de « plus gros », employée pour désigner la haute bourgeoisie, évoque l'idée de ces luttes entre le peuplé gras et le peuple maigre qui troublèrent si longtemps les républiques italiennes ; même la
comparaison a bien pu se présenter à l'esprit du médecin lyonnais, qui avait vu l'Italie à deux reprises, et qui était docteur de l'Université de Pavie. D'autre part, ce nom d'(( artisans de Lyon (1) », par lequel les gens des métiers essayèrent de se distinguer du reste de la population, nous fait encore penser à un véritable antagonisme social. Champier voit très bien que ce vocable est un signe de ralliement, destiné à constituer une cité dans la cité ; il nie qu'il soit légitime de le réserver ainsi aux « hommes de art mécanicque, c'est de artifice manuel «, car « tous marchans de soye, drap et tous aultres vivant de opération manuelle se peut (sic) dire artisant par art, et fust-elle libéralle ». De même, aujourd'hui, quand nos socialistes revendiquent pour les masses ouvrières le nom de « travailleurs », on leur oppose qu'à côté des travailleurs de l'usine il y a ceux du bureau et du cabinet. — Le pouvoir central ne fut pas moins que le Consulat inquiet de voir les « artisans de Lyon » s'organiser en un corps distinct. Aussi, en 1520, « le Roy contraignit iceulx artisans venir à rayson, laquelle chose fut faicte, et lors detïendu de ne plus parler de celle secte artisanne... » Depuis ce temps, les mécontents « n'osoient élever la creste de artisan » ; mais, en réalité, « ils attendoient toujours occasion de trouver moyen faire quelque mal ausditz conseilliers et à la chose publicque ». C'est donc à ces deux dates de 1505 et de 1520 que remonte l'agitation qui se traduira par les scènes
(1) p. 459, « artisans aud. Lion ».
de 1529. On ne saurait établir cette liaison plus clairement que ne le fait notre auteur : en 1505, dit-il, les artisans « se émeurent contre les conseilliers, sy playdèrent longtemps contre eulx, qui fut Vorigine et prévision de ceste mauldite rehaine, laquelle a esté ceste année ». Et, à la date de 1520, après avoir rappelé les défenses que l'on fit de parler de la « secte artisanne », il ajoute : « Et eust esté gros bien que oncques n'eust esté parlé d'icelle, car sa esté le commencement de ceste commotion populaire ».
Mais comment la « noble cité » de Lyon est-elle devenue une ville de perdition ? Tout simplement parce qu'elle est devenue riche. Du temps que les nobles y régnaient (on sait que Champier se fabriqua une généalogie qui le rattachait à la fois à une famille de la noblesse dauphinoise et au cardinal Campeggio) et que les foires étaient à Genève, le peuple lyonnais était bien gouverné. Ainsi, cette création des foires de Lyon, où nous voyons la principale origine de la grandeur de cette ville, Champier y découvre la cause de tous ses malheurs : « Par ainsi la noblesse fut transfigurée en marchandise, là où habitent gens de toutes nations, comme Italiens, Florentins, Genevoys, Luquois, Allobroges, Alemans, Espaignolz.... » Ces marchands de toutes races, qui, en certains cas, peuvent même arriver au consulat, ont corrompu le gouvernement de la cité, et la tourbe cosmopolite qui remplit les ateliers est une armée prête à tous les excès.
Ces ouvriers étrangers ne sont pas seulement des gens sans aveu, qu'aucun intérêt n'attache à la ville ;
ce sont souvent des mal sentants de la foi ; et, lorsqu'il veut nous exposer « la cause principalle de la rebaine nouvellement faicte à Lyon », Champier n'hésite pas à nous dire que c'est « la venue de ceste faulce secte nouvellement non trouvée mais renouvellée de ces mauldictz Vaudoys et Chaignartz (1) venans de septentrion, unde omne malum et iniqiiitas.... » Il les appelle Vaudois parce que, Lyonnais, il pense aussitôt, dès qu'il s'agit d'hérétiques, à la vieille hérésie née, comme il dira plus loin, « entre les deux rivières » ; parce que, historien érudit, très fier de son érudition, auteur de trois ouvrages sur l'histoire de Lyon, il tient à faire montre de sa connaissance des antiquités locales. Mais, ces Vaudois, il nous avoue que, si leur secte n'est pas nouvelle, elle a été du moins « renouvelée «, et qu'ils viennent « de septentrion » ; c'est assez clairement les désigner comme luthériens (2). Voyons cependant
(1) « Chaignartz, dit-il,est le nom qu'on donne aux Vaudois chez les AUohroges ».
(2) Si l'on hésitait à accepter cette interprétation, je renverrais aux textes suivants : 1° Dans son Epître dédicatoire à Bartolomeo CasteUi, médecin de Côme (reproduite à la page 2 de la réimpr. de 1884) : « Me etenini hec ipsa scribentem quamquam multa pro singulari amore nieo erga Belgas ob Valdentium nephariam sectam contiu'ljarent, tamen illa ratio consolatur, quod et si res tune maxime ad versas Gallia Belgica perpessa fuit, ad extremum tamen superatrix externarum heresum cum fide ecclesie catholice potentissima reniansit ». Ce qui est ainsi résumé dans le texte français : « Et si ceste année nostre Gaule Belgique a esté troublée par la faulce secte vauldoyse en plusieurs lieux, ce nonobstant Dieu a tousjours defïendu son Eglise et est permanente et victorieuse. » Il entend par Belgique (p. 5) le pays d'entre Escaut et Seine ; il fait donc peut-être allusion à la mort de Berquin, 17 a%Til 1529. —
quelles ont été, à son estime, les conséquences de leur venue : depuis lors, « le peuple a prinse une élévation et malice en luy, qui ne veult estre corregé ne de maistre, ne de seigneur, ne de prince, si ce n'est par force, et les serviteurs veullent aussi bien estre traictez que les maistres. Et, en lieu que de nostre temps les serviteurs étoient humbles aux maistres et estoient soubres et boutoient force eau au vin...., mais de présent veullent boire du meilleur vin, comme les maistres, sans eaue ne mistion aucune, qui est chose contre toute raison ». On saisit quelle est l'argumentation : si les rangs sont confondus, contrairement à l'ordre de Dieu, qui « veult qu'il y ait dilïérence entre le maistre et le serviteur », la faute en est à l'hérésie, et c'est seulement depuis la diffusion de l'hérésie que les famines engendrent des rébellions. Lorsqu'il était catholique, le bon peuple souffrait sans se plaindre. En veut-on la preuve ? « Environ l'an mil cinq cens et quatre se vendoit le blé 26 solz, et si mouroit le peuple de fain par les rues, et, nonobstant cette famine, le peuple de Lyon estoit paisible et sans murmuration aulcune.
2° Dans la Noblesse et a7icienneté... p. 2Q : aies Vauldoys que l'on dict : Pauperes de Lxigduno, inventeurs d'icelle secte niauldicte dont est de -présent infecté une partie septentrionalle... ». — 3° Hyérarchie de l'Eglise Saint- Jean, p. 96 : « Pour deffendre les droys d'icelle église des faulx infidelles et hérétiques dont l'Eglise a esté et est à présent infestée de plusieurs hérésies, tant orientales, comme machométiques, que septentrionales et vaudoises », et il développe cette idée' : Mahomet règne chez les Arabes, a l'opposite septentrion est infect par la secte vaudoyse », et dans le Midi a dominé autrefois une secte « demyjudaïque ».
•LA a REBEINE » DE LYON 117
Mais, depuis la venue de ceste faulce secte, etc.. » Assertion d'autant plus piquante qu'elle est fausse. Il n'est pas vrai que la famine de 1504 n'ait été suivie d'aucune « murmuration )> populaire. Non seulement cela est faux historiquement, mais Symphorien Champier lui-même, quelques pages plus haut, a d'avance enlevé toute solidité à son raisonnement, lorsqu'il nous a raconté, précisément, le soulèvement de la « secte artisanne », en 1505. La faim a donc été mauvaise conseillère avant comme après l'apparition de l'hérésie ; mais, dans son inexactitude et presque en raison d'elle-même, l'argument de Champier nous est un témoignage, et de l'importance qu'il attribue déjà, à cette date de 1529, au groupe des réformés lyonnais, et de l'influence qu'il accordait à la Réforme dans les mouvements sociaux. Il revient sur cette idée un peu plus loin, lorsque, à propos du pillage de l' Ile-Barbe, il juge nécessaire de nous décrire l'abbaye, la coupe qu'elle renferme, qui « fut celle où beust N.-S. en Galylée, chez Simon le Pharisien, » et subsidiairement de nous exposer les mystères du « saint sacrement de l'autel, lequel les nouveaulx Berenguères et séducteurs de peuple dényent contre l'oppignion de tous les sainctz qui ont escript depuis quinze cens ans en sa ; dont sont procédez des maulx sans nombre aux terres septentrionales, dont Dieu nous veuille garder et defïendre par sa grâce. » Nouvelle et très claire allusion à l'hérésie germanique et aux fléaux qu'il l'accuse d'avoir déchaînés. Si l'on se souvient que cette page est de 1529 et que la terrible jacquerie allemande
était un fait presque contemporain, on comprendra sans peine quel genre de « maux » Champier redoutait de voir apparaître eu France à la suite de la Réforme ; sur le Rhône comme sur le Rhin, l'agitation religieuse pouvait déchaîner une révolution sociale, ici parmi les ouvriers comme là-bas parmi les paysans, et la « secte artisanne » de Lyon pouvait devenir un Biindschiih (1).
Cependant, sur quels faits s'appuyait-il pour établir cette liaison entre la sédition et l'hérésie ? Sur un seul, en vérité, mais dont la valeur serait considérable si nous pouvions en établir la réalité en toute certitude. — La maison de Champier, qui fut la première pillée, était l'une des plus belles de la ville ; elle se trouvait sur cette place des Cordeliers où les émeutiers s'étaient donné rendez-vous. Il paraît que son propriétaire, en bon chrétien qu'il était, l'avait ornée de statues de saints, qui décoraient la façade du rez-de-chaussée ; en bon médecin, il y avait aussi mis les images de quelques savants de l'antiquité (2). Or, pendant qu'il menait les chefs de la sédition de chambre en chambre, pour leur montrer qu'il n'avait pas de blé, « les aultres, et bien deux cens femmes, desrompoient le bas de sa
(1) Champier est médecin des f)rinces lorrains, c'est-à-dire des vainqueurs de Saverne.
(2) Le P. Colonia {Hisf. Utt. de ht ville fie Lyon, 1730, t. II. p. 487) croit que les statues profanes étaient « dans son cabinet », Il écrit en marge : « On voit encore aujourd'hui de saintes figures sur la face de cette maison qu'on a rebâtie. » AUut reproduit un dessin pris avant la démolition do la maison, mais à une époque où il n'y avait plus de statues.
mayson, là où estoienl les figures sainct Pierre et sainct Paul, d'une part, et de Nostre-Seigneur, de l'autre part. Hz desrompirent la face de Jésus, celle sainct Pierre et sainct f*aul. » Cett-- fureur iconoclastique sent déjà très fort les fagots. Mais il y a mieux ; un détail nouveau ne permet pas de voir dans ces dégradations l'œuvre d'une fureur aveugle. Ces mêmes rebelles, qui brisaient les statues des saints, respectèrent les statues profanes, sans doute parce qu'elles n'étaient pas susceptibles de recevoir un cite, à leurs yeux, idolâtrique : « Et y en avoit d'aultres, comme Pythagoras, Democritus et Ypocrates, esquelles ils n? touchcrent nullement. » Pour Cliampier, il n'y a aucun doute ; ces bris d'images sont l'acte d'une bande d'hérétiques, et, si nous voulions bien l'en croire, il ne se serait pas gêné pour le leur dire : « Et alors que ledit Campèse veit la ruyne d'icelles figures, dit : « Au ! mauldicte secte vauldoyse, tu prins ton commencement entre les « deux rivières et tu veulx rénover la malice et '( cruaulté en destniysant les sainctes imaiges... » Puis, après un petit discours érudit sur Julien l'Apostat, il jure « de ne plus habiter entre les deux rivières que justice n'y règne, » il monte à cheval et s'en va vers son maître le duc de Lorraine, tout en maugréant contre ce vilain peuple, qui le maltraitait ainsi, lui, le protecteur des pauvres, le fondateur du collège I de la Trinité, le docteur de Pavie, l'auteur des trois
livres sur la cité de Lyon. — Il n'alla pas cependant jusqu'à Nancy, car, « sur les chemins, trouva aulcuns de ses amys qui le retindrent longtemps, faisant
bonne chière. » Si bonne chère qu'ils le ramenèrent à Lyon, où il parlait de nouveau dans une assemblée de notables, et toujours sur cette malheureuse question des blés, le 25 octobre 1530 (1).
Remarquons sans plus attendre que le récit qu'on vient de lire contient au moins une erreur, pour ne pas la qualifier d'un autre nom. Les registres municipaux (2), en nous relatant le pillage de la maison de Champier, nous disent qu'il aurait été tué « s'il ne se fust musse » ; ce qui ne permet guère de lui attribuer la fière attitude qu'il se prête. Et s'il adressa à la « secte vaudoyse » cette belle apostrophe, il faut croire que ce fut en quelque coin, et sans que personne l'entendît. — Il n'en reste pas moins qu'il affirme que les saintes images qui ornaient sa maison ont été rompues, et elles seules, — et qu'il en conclut lui-même que les pillards étaient des iconoclastes.
Entrons un peu dans les détails de son récit, peutêtre y trouverons-nous d'autres données encore. — Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'importance extrême que Champier attache à tout ce qui touche à sa propre personne. Lui seul est visé par la sédition ; il est la victime de l'inertie de ses collègues, qui, dès qu'ils eurent lu les « tilletz » provocateurs, auraient dû faire garder les avenues de la place des Cordeliers
(1) Ai'ch. commun., BB 49, fol. 216 v°. Contrairement à la conjecture de M. AUut, qui ne le faisait pas rentrer à Lyon avant 1532. Peut-être cependant, à la fin de 1529, alla-t-il en Lorraine et en Allemagne, puisqu'il se dit dans le titre de son livre : « demeurant en l'ancienne cité de Triève. »
(2) Ibid., 46, fol. 101 vo, et Guigue, op. cit.
par 40 ou 50 hommes d'armes ; tous les incidents où il n'est pas mêlé lui paraissent insignifiants, quand il n'oublie pas de les mentionner. Par exemple, il fait commencer l'émeute par le sac de sa chère maison (1). Nous verrons, au contraire, que cet événement avait été précédé d'un acte bien autrement grave, l'invasion du couvent lui-même. De même, il ne paraît pas savoir que les blés de la ville furent livrés au pillage dans l'après-midi du dimanche. — Par contre, il nous a conservé, à la date du lundi, un tableau bien vivant et d'une indéniable vérité ; on dirait, toutes proportions gardées, une scène de juillet 1789. Le lieutenant du roi Jean Du Peyrat. « homme doux et gracieux », tâchait d'apaiser les émeutiers, ne se sentant pas sans doute encore assez fort pour les écraser. « Si leur demonstroit gracieusement, comme il sçavoit bien faire, car alors ne jailloii prendre par menasse, mais par douceur, si leur dit : « Messieurs, qu'esse que quérez ? » Ils respondirent qu'ilz voulloient du blé », et qu'il y en avait dans l'abbaye de l' Ile-Barbe (2). Non seulement Du Peyrat ne fit rien pour les empêcher d'y aller, mais, comme plus tard Flesselles, il s'ofïrit à les y conduire : « Alors, il leur dit gracieusement : « Messieurs, je veux aller avec vous... » Et, toujours aussi « gracieux », le pauvre lieutenant du roi les
(1) Nous parlons ici de la première version, celle de l'édition de Paris.
(2) Voy. sur ce lieu Le Laboureur, les Mazures de l'abbaye de VIsle-B. lès Lyon, qui ne donne que l'histoire intérieure du couvent.
mena ou plutôt les suivit dans leurs perquisitions à travers les greniers de la ville, et parvint ainsi à perdre tout un jour. Mais, le mardi 27, il « fut contraint mener ce peuple à l'Isle, là où il ne fust pas tousjours maistre (1) ». L'abbaye souiïril beaucoup durant cette visite, car, si l'on n'y trouva pas le blé qu'on y cherchait, « plusieurs desroboient les religieulx de plusieurs choses. » On est peut-être en droit de croire, mais Champier ne le dit pas, que les émeutiers étaient venus à l'abbaye dans une intention sacrilège. Ce qu'on voit tout au moins, c'est qu'ils n'avaient peut-être pas tort de soupçonner les rehgieux d'y tenir du blé caché, <( car icelle abbaye est toujours fournye de blé pour les religieulx officiers bien rentez, lesquelz ont de leurs offices beaucoup blés de rentes et revenu.... » Aussi, n'ayant fait qu'un maigre butin, la foule était-elle assez mal disposée, et il fallut toute la douceur de Du Peyrat pour éviter un nouveau malheur. Voyant « qu'ilz estoyent tous délibérez de mal faire, si leur dit gratieusement : a Messieurs, vous voyez que messieurs « les religieulx sont de bon vouloir et qu'ils vous « ont montré tout ce que vous avez voulu veoir et « délivré des bledz, selon leur faculté et puissance ; « ilz vous prient, et moy aussy, que soyez contens ». Et, pour ce qu'il n'estoit pas temps de user de force, de menasses ne de justice, par gratieuses parolies fist tant qu'il les admena et retourna en la ville de Lyon.... »
(1) Nous verrons plus loin que Champier a qvielque peu corrigé ce passage.
Pendant ce temps, le conseil avait déjà pris les premières mesures pour organiser la répression. Symphorien Champier passe absolument sous silence le rôle du gouverneur Trivulce, il consacre quelques lignes à la mission spéciale dont le roi chargea le seigneur de Boutières, prévôt de l'hôtel, et il termine par des réflexions qui montrent bien que, dans toute cette affaire, la préoccupation religieuse n'a jamais été absente de son esprit. Il disserte précisément sur le dogme qui divisait les réformés et les partisans de la vieille église, celui de la prescience divine. Et, après avoir déclaré qu'une telle matière dépasse le savoir des plus habiles, il se décide à « délaisser théologie aux théologiens », et à conclure ainsi : « Trop s'enquérir d'icelle [matière] est signe de curiosité, ignorance et fragilité d'entendement, qui est une partye cause des rénovations des présentes hérésies dont le monde est troublé, car se temps est venu que les hommes et femmes, ignorans sans lettres, veulent disputer de prédestination, providence, prescience divine, laquelle cognoissance et sçavoir Dieu seul a parfaicte. »
C'est sans doute à Lyon qu'il avait entendu ces « hommes et femmes, ignorans sans lettres », parler théologie, et c'est eux, qu'à tort ou à raison, il avait cru reconnaître dans la foule qui, si rudement, maltraitait les saintes images.
Tel est le récit contenu dans la première édition qu'il a donnée de son livre, à Paris, chez Jean Saint- Denis, très peu de temps sans doute après les évè-
nements. Mais, au début de 1530 (1), parut à Lyon une seconde édition, « avec plusieurs additions, depuis la première impression faicte à Paris, et corrections, jouxte le vray exemplaire composé en latin par messire Morien Piercham.... » Ce titre n'est pas menteur, comme on va pouvoir en juger par les variantes ci-dessous :
(1) L'Epître terminale adressée par Jean Canappe à Antoine, fils de l'auteur, est datée de Lyon, XVI cal. jun. 152'J. — L'ouvrage de Champier fixt-il écrit d'abord en français ou en latin ? La première édition porte pu premier feuillet : « Composée en latin par messire Morien Piercham... translaté en langue gallicaine par maistre Theofile du Mas... » La seconde reproduit cette même formule. Cependant Allut et, après lui, Brunet, croient à l'antériorité du texte français. Je serais tenté d'admettre le contraire, d'après ce passage de l'épître de Jean Canappe à Antoine Champier, p. 10-:f : On lira, dit-il, cette réédition avec plaisir, « quia fideliore prselo excussum longe aliud quam quod erat videbitur, ob célèbres emendationcs gravioresque sententias tum additas, tum in pristinum candorem restitutas, sed profecto qua scriphim reliquit avthor linga legi nmllem. Non quod de interpretis fide (qua? nimirum syncœra est) queri videar, verum quia politiorum literarum elegantiorumque doctrinse studiosos latina magis quam vulgari œditione oblectari palam est... » Quant è « Theofile du Mas de Saint-Michel en Barroys », il semble bien que ce soit la même personne que « Morien Piercham, chevalier, natif de Sinoil en Gaule celtique, demourant en l'ancienne cité de Triève en Gaule belgique. » D'autre part, Brunet dit que cette édition de Lyon B 1529 [1.530] est une édition bilingue : or, il n'en est rien, du moins à en juger d'après l'exemplaû-e Lk" •1291. Ce qui a pu faire croire à Brunet que le texte latin y figurait vis-à-vis du français, c'est que le volume s'ouvre par une préface en latin et en français. jNIais aussitôt après commence le texto déjà publié à Paris.
A. Texte de la réimpression (les Archii'ea curieuses
(Paris, 1529)
Yi. Texte de la réimpression M.-C. G.
(Lyon, 1530)
P. 4G2. Il y a environ denx ans ou ]>lus que le roi manda...
[qu'on achevât les remparts].
P. 4()3. Ordinairement que le blé a cousté huyt et dix solz que c'est bon marché...
P. 4G-J. Quant ilz furent à la place des Cordelicrs, voyant la maison dud. Campèse.
P. 4(i,S. [Cimber et Danjou notent ici l'absence de l'anecdotes du baron d' Yoin', racontée par Paradin.]
P. 470. Le mardi, M, le lient, fut contraint mener se peuple à risle...
P. 472. Quand Icd lient, du Roy et le conseil vit la malice du peuple, — il leur dit gratieusenient.
Ibid. Alors que led. lient estoyt à l'isle...
11)1(1. I-]t les prindrent à gaiges par moys, et donnèrent à entendre au peuple...
P. 49. 11 y a environ quatre ans ou plus que le Roy manda...
P. 52. Ordinairement que le blé a cousté huyt ou dix solz le bichet, et dyent que si ne passe dix solz, que c'est bon marché...
P. 53. Quant ilz furent à la place des C, aucuns entrèrent dedans les C. et montèrent au clocher et sonnèrent les cloches, comme si le feu eust esté en la ville en plusieurs lieux, que lut cause de la plus grosse émeution d'iceluy peuple insensé. Les aullrcs et la plus grosse llocte voyant la maison dud. Campèse...
P. 62-63. [Monsieur le baron Doyn [suit l'anecdote].
P. 67. Le mardi, M. le lieut.
fut contraint faire conduire par le maistre des portz ce peuple à l'isle.
P. 72. Quand le maistre des portz et le conseil veit la malice du peuple, — il leur dit gratieusement...
P. 73. Alors que led. maistre des portz estoit à l'isle...
Ibid. Et les prindrent à gaiges par moys, et fut fait capi-^ taine et ordonné pour conduire ces six vingt z hommes
l)ar M. k' j^om ernciir de Lyon, M. Pomponif «le Trevulse, noble Antlioyne de Varcy, baron de Maleval, seigneur de Behnon, qui fust cause que le ])euple refréna sa colère et malice, et fust bien ordonné par led. seigneia- gouxerneur, car le peuple luy avoit voulu faire force en sa maison. Mais comme seigneur magnifique et sçavant, non dégénérant, mais ensuyvant la j^rudence, Trevulse misl si bon ordre à la justice que celle furiosilé populaire feust abbatue et aulcunemenl remise, c(ui fust chose plus divinement faicte que par sapience humaine et donnèrent à entendre au peui)le...
P. 473. Ce temps pendant P. 77. Cet empspenflanl cpie
que le lient, et la justice de M. le gouverneur Trcvulse et Lyon... le lieuL et la j-isticede Lyon.
Ces additions et corrections sont loin d'être insignifiantes. 1° L'auteur avoue que l'émeute a commencé par l'invasion des Cordeliers ; 2" l'attitude qu'il prêtait à Du Peyrat devient un peu moins piteuse (1) ; 3° le principal rôle dans le rétablisseil) Elle ne paraissait pas telle aux contemporains. Champier, dans une note marginale (p. C^j, la trouve au contraii-e héroïque : « Iste dictus est du Perat, alius Decius qui in belle sese devovit, id est morti obtulit pro patria, vir benignus ac magna nimus ». Même comparaison dans un Hexastichoii de Canappe (Ibid., p. 105), où Champier lui-même est comparé à Tite-Live : Sic tibi, Lngdunum, Decio sub judice florens, Sediiio fracta est...
... Morinus Livius altor adest.
ment de l'ordre est rendu à Trivulce et on nous apprend qu'il a failli être victime de l'émeute. — Sans doute, quelques amis lyonnais, frappés des inexactitudes du premier récit, les firent remarquer à l'auteur, qui s'empressa de publier une édition amendée. — Dans cette édition et dans les subséquentes, il laisse subsister intégralement l'épisode du bris des images (1).
En 1573 parut un second récit de la grande rebeine, du à Guillaume Paradin de Cuyseaulx, doyen de Beaujeu. 11 se trouve aux pages 2(82-285 de ses Mémoires de Vhistoire de Lyon (2). D'un examen même peu approfondi de ce texte assez court, il résulte évidemment que Paradin avait sous les yeux le récit de Champier et qu'il n'a guère fait que le résumer. Comme le médecin du duc do Lorraine, il croit que tout le mal vient de la présence à Lyon de
(1) La Bibl. nat. ne possède pas les éditions de L^-on 1537 (première édition latine) et 1579 (C et D) signalées par Brunet. Quant à celle de 1648 (Lyon, J. Champion, 4295), M. Chavannes, professem- au Collège de France, a bien voulu prendre la peine de la collationner à mon intention. EUe ne présente avec celle de Lyon 1530 que des variantes de style, destinées à éclaircir, alléger et rajeunii- la langue »ui peu raboteuse de Champier. — De cette identité entre le texte de 1648 et 1530 t5, il me semble que nous pouvons inférer l'identité des textes intermédiaires C. et D.
(2) Lyon, Antoine Gryphius, 1573, in-fol. de 444 p.
toute une foule cosmopolite : « Qui considérera que la cité de Lyon est composée de plusieurs et diverses pièces et que, entre ces petits artisans et basse populasse, il n'y a quasi point de Lyonnois, ains sont venus de diverses contrées, il n'en accusera la nature des Lyonnois, qui sont de nature paisibles et obéissans. » Il admet aussi que la sédition fut une venoeance des taverniers et de leur clientèle contre ceux qui avaient taxé les vins pour épargner les blés, et il intitule son chapitre : k D'une sédition du menu peuple de Lyon, à cause de l'impost faict sur l'entrée du vin pour les fortifications. » Mais, pour nous persuader plus complètement que Paradin s'est livré sur le texte de Champier à un véritable travail d'abréviateur, il suffira de comparer quelques passages des deux ouvrages.
Texte de Champier (cdit.
des Archives curieuses).
Texte de Paradin (édit. de 1573.)
P. 404. Le peuple, roiuine forcené, le nombre de deux mille. ..Et bien deux cens femmes.
P. 475. () peuple insensé, — ton malilice sur celluy qui a tousjours esté pour toy et pour la chose publicque..., lequel tint tousjours pour le ])euple et fut cause que appoinctas avec ceulx de la ville... Et encore, depuis deux iuis, il a esté cause que tu as colliège...
P. 464. Aiircs vindrent chez
P. 2<S,"i. En nond)re de deux mille, et deux cents femmes de telle farine.
P. 283. L'amour qu'il portoit à sa patrie... C'est luy qui avoit reconcilié le discord estant entre les artisans et les conseillers et par la voix duquel le menu peuple avoit tousjour parlé, et qui fut .le ]iremier qui inventa et conseilla... l'érection de ce beau collège...
P. 2S3. De là prindrent ces
ung honorable inurchanl et homme prudent [Gymbre], lequel n'estoit pour lors conseillier de la ville, mais l'avoit esté l'année de devant, homme riche et bien famé d'un chacun. ..lequel avoit deux filles prestes à marier, et comme lebruitestoit avoit tout prest l'argent pour les marier.
P. 469. [Du Peyrat], homme doulx et gracieux... si leur dcmonstroit gracieusement comme il sçavoit bien foire... « Messieurs, quesse que quérez ? »
[Ils disent] que ung tas de gros marchans avoient gros guerniers cachez et mussez, et que en l'abaye de l'Isle- Barbe, il en avoit plus de trois mille charges de cheval.
Alors il leur dit gracieusement : etc.
pillars leur volée vers la maison d'un sage, riche et honorable citoyen et marchant de grande réputation et d'état consulaire qui lors avoit deux belles filles prestes à marier, desquelles l'on disoit le mariage cstrc tout comptant léans...
P. 284... leur demanda d'un visage doux et populaire (comme il estoit humain et gracieux) qu'ils quéroyent ?
... qu'il y avoit des marchans qui en avoyent lait grand amas..., que aucuns en avoient retiré en l'abbaye de risle-Barbe plus de trois mille asnées.
Lors le lieutenant (qui n'a— voit que miel en la bouche)...
[et le discours résumé en style indirect....].
Même parallélisme dans le récit du pillage des maisons de Morin et de Laurent de Courval, de celui de l'abbaye, etc. C'est d'ailleurs la seconde version du livre de Champier que Paradin a utilisée. En effet, il a soin de nous décrire le premier acte de la sédition : « ... et avec grand bruit et rumeur montèrent au clochier de celle église (des Cordeliers), et, avec horrible elTroy, sonnèrent un toquesain et alarme... » De même, il indique, au moins en passant, le rôle de Trivulce, mais il ne choisit pas absolument
entre les deux versions en ce qui concerne Du Peyrat. Il nous paraît, d'ailleurs, qu'il a eu à sa disposition une autre source, car il donne quelques détails omis par le premier narrateur, celui-ci, par exemple, dont la signification pourrait être considérable : « Entre autres fut prins un prestre estrangier, lequel, passant par la ville, fut convié d'aucuns de boyre d'un tonneau défoncé ; ce que ne voulant faire, de peur de la justice, fut menacé de mort s'il ne beuvoit. Ce qu'ayant fait, y estant forcé, fut prins et condamné à estre pendu. » Le malheureux ne mourut pas, parce que la corde cassa. — Si l'on admettait, selon l'interprétation de Champier, que la révolte fut une sédition hérétique, cette petite scène acquerrait une manifeste importance : les émeutiers, voyant passer un prêtre, auraient voulu, précisément parce qu'il était prêtre, lui imposer la complicité de leur crime. Quand on pense à la peine atroce à laquelle il fut condamné, il semble que sa faute devait être plus grave que celle qui eût consisté à boire par force quelque peu d'un vin volé par d'autres ; dans les procédures que nous avons conservées, nous voyons que les hommes et femmes simplement coupables d'avoir eu part au butin ne sont frappés que de peines très légères ou même seulement condamnés à restitution (1). Pourquoi donc traite-t-on notre prêtre avec cette excessive sévérité ? Peut-être, sous la contrainte des meneurs, avait-il consenti à une parodie sacrilège du sacrifice
( 1 ) Voy. plus loin.
de la messe ; peut-être avait-il donné aux émeutiers la communion sous les deux espèces. — Ce ne sont là que des conjectures.
A quelles sources a puisé Paradin ? Il se peut qu'il ait eu communication des procès-verbaux officiels. Dans une épître aux consuls de Lyon, il nous dit qu'il a bâti son œuvre « par pièces rapportées, et par loppins, de plusieurs pancartes eschappées du gast et bruslement des librayries, trésors et archives des églises ruinées, » c'est-à-dire de documents ayant survécu aux désordres religieux de 1562. En particulier, le lieutenant général Nicolas de Langes lui a fourni de nombreux secours. — Mais il est essentiel de remarquer que, précisément, l'incident relatif au prêtre étranger ne figure pas, actuellement, dans les pièces des archives communales. Faut-il en conclure que Paradin avait à sa disposition une troisième série de sources ? ou, ce qui est plus simple, que notre collection de pièces authentiques présente quelques lacunes ? — Nous noterons également que Paradin, dans son très court résumé, est loin d'avoir tiré des documents officiels, si tant est qu'il les ait connus, tout le parti désirable.
Une autre observation qu'appelle forcément cette étude, c'est que, si Paradin a fait au récit de Champier quelques additions, il n'a pas intégralement conservé la narration de son prédécesseur. Au reste ces différences portent uniquement sur un point, sur le pillage de la maison de Champier lui-même et sur les réflexions qui s'y rattachent. Il ne nie pas expressément que Champier fût chez lui pendant
l'émeute, mais il ne dit pas qu'il y était ; il ne lui prête pas un discours aux séditieux, il se contente de dire : « Ce que l'on remonstra lors à ceste tourbe insensée... » Mais voici qui est plus curieux : en nous racontant comment cette « tourbe brutale, ayant rompu les portes et les huis des greniers et caves, porta grand dommaige audict seigneur », il ne souffle mot des fameuses statues. De même, il ne lui arrive pas une fois de reproduire, pour les approuver ou les combattre, les réflexions de Champier sur la renaissance de l'hérésie vaudoise. La chose est assez singulière. A en juger par ses deux é.pîtres dédicatoires au seigneur de Mandelot et aux consuls, il semble bien que lui aussi voie dans les « nouvelles religions » l'origine des malheurs de la ville ; mais il ne cherche pas à faire à des cas particuliers l'application de cette remarque générale, et, lorsqu'il résume le récit de Champier, il répète avec la dernière exactitude toutes les assertions de son prédécesseur, sauf, précisément, celles qui ont trait à la question religieuse.
J'inchnerais fort à croire qu'il y a là un parti pris. — Dans tout son livre, ce n'est jamais qu'avec une extrême réserve que le doyen de Beaujeu touche aux choses de la rehgion ; il semble que ce sujet l'effraye. Il rappelle quelque part un présage apparu à Lyon à Pâques 1528 et il ajoute que la guérie s'ensuivit, dont « endurèrent les villes de Gaule, mesmement la cité de Lyon, d'estranges calamitez. En ceste mesme année se mirent sus de grandes nouvelletez en la religion, mesmement en Suysse
et aucuns lieux d'Allemagne. » IMais nous pourrions lire tous ses Mémoires sans soupçonner la présence à Lyon même d'un groupe de protestants, si, de place en place, il n'était forcé de rappeler des édits royaux destinés à éviter des scandales le jour de la procession du Saint Sacrement (p. 363, année 1561) ou à réprimer les séditions faites sous couleur de religion (p. 364). Il est bien obligé d'avouer que le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en 1563, pour « pacifier premièrement les esmotions qu'il cognoissoit estre entre ceux de la religion, qu'on prétend réformée, et les catholiques pour raison des temples... », bien qu'il ne nous ait encore parlé ni des réformés lyonnais ni de leurs temples. Et, ce qui est à peine croyable dans une soi-disant histoire de Lyon, il ne mentionne ni la prise de Lyon par les huguenots (30 avril 1562), ni les quatorze mois de domination protestante, à la suite desquels eut lieu cette mission de Vieilleville (1). Il nous expose, quand il ne peut absolument pas s'en dispenser, les conséquences des troubles religieux ; on dirait qu'il a peur de raconter ces troubles eux-mêmes. C'est à peine s'il y fait quelques allusions obscures
(1) Ce n'est pas, comme bien l'on pense, qu'il ignore ces faits ; car, dans sa dédicace an sire de Mandelot, il écrit à propos de Lyon : « ... et en ceste inclination, en laquelle on l'a veu réduite et humiliée par les héritiers de Valdo, et espris turbulens : qui par leurs pernicieuses . nouvelletez et exonomanies ne nous ont laissé autre fruict que ruines... ». Mais on ne voit rien de pareil dans son récit. H publie son livre un an après la Saint- Barthélémy, et veut sans doute éviter de réveiller les haines religieuses.
131 ÉTUDES SI H h\ RÉFDH.MH FRANÇAISE
et si, après 1563, il se décide à en parler un peu plus hardiment. Même dans son dernier chapitre, où il traite « des causes des troubles de France avec récapitulation des accidentz de l'ire de Dieu », ce n'est que d'une façon vague et en termes très généraux qu'il se prononce sur les matières religieuses ; au fond, tout catholique qu'il est, il déclare qu'« en ceux de l'une et l'autre partie » les intérêts privés se sont bien souvent couverts « du manteau de la religion... Quant à la plus grande partie, mesmement les gens de guerre, la dévotion qu'ils ont au butin les y atliroit autant les uns que les autres. » C'est peut-être dans cet esprit d'humanité, d'équité et de douceur, dans cette horreur que lui inspire la guerre civile, que nous devons chercher la raison du mystérieux silence de Paradin. Il craindrait, à trop rappeler les souvenirs des luttes religieuses, de réveiller des haines mal endormies : « Au demeurant, dit-il, je suis fort desplaisant de n'avoir plus joyeux objet, pour la conclusion de ces mémoires de l'histoire de Lyon, que tant de calamitez publiques, desquelles je ne puis reprendre les brisées sans frissonner par tout le corps et sans les larmes aux yeux pour les lamentables misères dont nous avons été si longtemps et sommes encore affligez. » Peut-être le bon doyen a-t-il voulu s'épargner, — et à ses lecteurs, — quelques frissons et quelques larmes.
Quoi que vaille cette explication, on ne peut trouver étrange qu'un historien qui ne dit pas un mot des événements de l'an 1562, et qui ne nomme même pas le baron des Adrets, ait jugé bon de passer
SOUS silence le bris de quelques statues devant la maison d'un médecin ; de ce silence, il est impossible de tirer aucun argument contre la réalité et le sens des incidents rappelés par la victime de l'émeute.
Postérieurement à Paradin, nous rencontrons encore une mention de la rebeine dans la très plate et très vague déclamation de Claude de Rubys, intitulée les Privilèges... de la ville de Lyon (1). L'auteur, procureur général de la ville, a lu l'ouvrage de Paradin, paru l'année précédente, et aussi celui de Champier ; il reproche à ce dernier d'avoir cédé à un sentiment de colère contre ses ennemis et d'avoir injustement rendu la ville entière responsable du crime de quelques-uns. Avant tout désireux de démontrer que les Lyonnais, en dépit des apparences, sont les moins enclins à révolte de tous les Français, il énumère les soulèvements qui se sont produits dans d'autres villes, et ajoute : « Que si quelqu'un nous mettoit en avant pour une rébellion (comme a fait feu M. Champier, phistost par colère et passion et parce qiiil y fut particulièrement intéressé, que pour la vérité du faict) la sédition appellée la Rubeine, advenue en ladite ville en l'année 1529 pour la cherté des bleds, ou bien ces deux autres qui y advinrent durant le règne du roy Charles VI^, es années 1400 et 1402, ce seroit chose du tout hors de propos, attendu cjue lors le peuple ne s'esleva point ny contre le Roy ny contre sa justice, mais seulement contre
(1) Lyon, Gryphius, 1574, in-fol. de 116 p.
ses citoyens, en sorte que ce furent simples querelles des citoyens contre citoyens et du menu peuple contre les riches habitants de la ville... » Ce ne sont pas ces distinguo qui nous permettront de faire la lumière.
Il est vrai que Claude de Rubys est également l'auteur d'une Histoire véritable de la ville de Lyon, écrite vers 1600 et publiée en 1604 (Lyon, Bonav. Nugo, in-fol.), et qui porte ce sous-titre plein de promesses : contenant ce qui a esté obmis jxw nmistres S. Chanipier, Paradin et autres... Ensemble ce en quoi) ils se sont forvoyez de la vérité de U histoire... Allonsnous trouver ici une narration critique de la rebeine ? On est en droit de l'espérer, quand on songe que l'auteur était, à cette date, conseiller au présidial, depuis trente ans procureur de la ville, qu'il avait été deux fois premier échevin, et qu'il reproche à Paradin d'avoir « ignoié ce qui estoit du plus important de l'histoire de Lyon... dressant la pluspart de son histoire sur des mémoires et sur des panchartes non authentiques ny tirées d'aucunes archives publicques ny collationnées à aucun original ». En dépit de ces belles déclarations, Rubys n'a fait que résumer assez lourdement l'œuvre de ses prédécesseurs, en y ajoutant quelques nouveaux détails, mais surtout en donnant libre carrière à son mépris pour les (( arts mécaniques », pour les maîtres comme pour les compagnons. Sur la rebeine, il est aussi sec et aussi terne que possible. Il ne voit dans cet événement qu'une scène très incolore de pillage et d'orgie. Son récit est si court (et d'ailleurs assez
rare),que nous le reproduisons ici presque en entier (1) : « Et sous ce prétexte (de l'accaparement des blés) se mirent par trouppes ensemble, se ruarent par force dans les maisons de ceux qui avoyent le bruict d'estre riches, et, sous umbre de chercher des bleds, se mirent à rober, piller et saccager meubles, habits, vaisselle d'argent et tout ce qu'ils rencontroyent de beau et de bon. Ils sortoyent les tonneaux de vin hors les caves et les defïonçoyent en plaine rue, contraignant les passants de boire, voulussent-ils ou non. Entre les principales maisons où ceste canaille exerça sa fureur fust celle de M^ S. Champier... size en la place des Cordeliers, et celle d'un épicier, fort riche, nommé Imbert Gimbre, aussi eschevin Ils furent jusques à l'abbaye de risle-Barbe, qu'ils n'espargnarent non plus que les heux prophanes, et fallut que le magistrat filât doux à l'endroict de ces trouppes de voleurs, jusques à ce que le gouverneur... et le sieur de Boutières... ayant mis leurs forces ensemble, firent pendre autant de ces robeurs et pillards qu'ils en rencontrèrent, et par ceste dance finist la teste (2) ».
On ne voit pas ici de quel profit ont pu lui être ces « panchartes authentiques, tirées d'archives publicques, collationnées à l'original », dont il faisait naguère tant de bruit.
(2) Lui non plus ne parle guère des réformés lyonnais qu'en 1560. C'est un catholique fanatique; il vante {Privil., p. 17) « l'heureuse et louable exécution faicte à Paris le jour feste Saint- Barthélémy. »
138 ÉTUDES SIK LA RÉFORMK FRANÇAISE
Les archives communales de Lyon nous ont heureusement conservé des documents d'origine officielle qui, sur plus d'un point, complètent, confirment et corrigent les récits contemporains. Ces documents appartiennent à trois séries distinctes : 1° les actes des assemblées consulaires tenues entre le 25 avril 1529 et la fin de cette même année; 2° l'enquête faite sur les vols de blé commis au détriment de la ville ; 3° les procédures suivies contre les coupables. Il convient d'y ajouterles pièces comptables qui établissent les frais de l'émeute, de la répression et ceux du ravitaillement de la ville. En toute rigueur, ces divers documents devraient être étudiés parallèlement dans l'ordre chronologique. Mais, pour plus de clarté, il nous a paru nécessaire d'analyser d'abord la première de ces trois séries de textes et, en second lieu, les deux autres (1).
(1) Voici rénumération de ces pièces, dont nous donnons le détail à cause des omissions et inexactitudes de l'inventaire imprimé : BB 46 {registre d'actes consulaires), fol. 101-105 v°, et BB 47 (registre d'expéditions), fol. 237 et ss. Récit de la rebeine. — BB 47 (expéd.), fol. 240 v°, 241, 244, 245 r" et v°, 246. 247-48, 287. Assemblées consulaires du 27 a^•ril au 28 mai. Les procès-verbaux originaux sont au BB 49. — BB 49, fol. 100, 173, 176, assemblées du 16 déc. 1529 au 20 juin 1530. — AA 136 (carton), lettre à l'archevêque. — FF (liasse, série non classée), documents judiciaires. — CC 189 (cahiers et liasses), comptabilité. — M. Guigue a publié toutes les pièces contenue dans les séries CC et FF et, de plus, dans la série BB, les fol.
Sous la date du 25 avril 1529, les registres consulaires renferment un récit détaillé de l'émeute. Nous avons là des renseignements puisés aux sources les plus sûres et rédigés par un secrétaire de la ville, c'est-à-dire l'écho fidèle des opinions et des préoccupations du corps consulaire ; c'est de cette façon, à n'en pas douter, que les notables lyonnais désiraient que l'on crût que les choses s'étaient passées. Mais, avant tout, le scribe municipal nous a conservé un document du plus haut intérêt, le texte même de ces placards, qui, durant « la sepmaine précédent ledit dimenche... furent trouvez affichez en plusieurs carrefours d'icelle ville ». Nous y voyons ce que voulaient les émeutiers, ou, du moins, le prétexte que, publiquement et à l'avance, ils produisaient pour justifier leur sédition. Ce prétexte, c'est la cherté des blés, et cette cherté est l'œuvre « des faulx usuriers, » c'est-à-dire des accapareurs qui gardent « leurs greniers plains de blez, lesquelz ilz veullent vendre à leur dernier mot, ce qui n'est de raison. Et, se Dieu n'v met la main, il faudra en
101-105 v" du veg. 46, 271-48 du reg. 47. — J'ai directement coUationné tous ces textes. J'ai utilisé en outre BB 37 (expéû.') les actes au BB 38), fol. 299, année 1519 ; 39 (expéd.), fol. 112 V, 1521 ; 49, fol. 203 vo-204 v», 209-210 \^, 214-216 v°, 223-227 v», 237, 265, 276 v°, années 1530-31. (L'inventaire imprimé est muet sur les faits compris entre le 15 mai 1530 et le 17 nov. 1531). — La ville de Lyon s'honorerait grandement en publiant intégralement cette précieuse série BB ; M. Guigue n'a pu qu'amorcer cette publication pour une partie du xv« siècle. — Aidé de toute l'obligeance et de toute la science de M. Guigue, je n'ai pu trouver aux archives départementales qu'un seul registre de la sénéchaussée pour 1529, mais où je n'ai rien rencontré qui eût rapport à la reheine.
gecter à l'eau, tant y en a. » Contrairement à ce que prétendront les historiens du parti riche, ils affirment que « la bonne disposition du temps « et ce fait, « qu'il ne se faict nulz amaz de blez pour la guerre, » devraient normalement amener une baisse de prix. Mais il n'en est rien, parce que « justice favorise avecques gouverneurs et conseillers usuraires et larrons, [sans] y mectre ordre, faignant user d'équité. « On voit comme l'accusation se précise ; ce sont les consuls eux-mêmes, c'est Champier et ses collègues qui sont désignés à la colère populaire, et avec eux les gens de justice, qui les couvrent de leur partiale protection. Pour résister à cette oppression du pouvoir municipal, les auteurs du placard font appel à « toute la commune. » La commune, c'est-à-dire le commun, le menu peuple, est invitée à imiter « l'exemple des aultres bonnes villes ; » phrase curieuse, car elle tendrait à nous faire croire qu'avant Lyon plus d'une cité avait eu sa rebeine ; il est inutile d'insister sur l'importance d'une pareille allégation, qu'il serait essentiel de vérifier. — Aux Lyonnais, on prêche ouvertement l'action violente et, comme nous dirions aujourd'hui, révolutionnaire. Quant au sort que l'on réserve aux gros marchands, il est indiqué par une comparaison assez claire : « Que toute la commune soit délibérée y mectre ordre, telle que l'on fait au blé avant que l'on l'oste de la paille : c'est que l'on le bat et escoiix. Il nous fault faire ainsi à ces maulditz usuriers et à ceulx qui ont greniers et enchérissent le blé. » Puis le placard se termine par un audacieux appel à
l'insurrection, une sorte de rendez-vous menaçant et hardi publiquement donné aux adversaires comme aux amis. Le scribe paraît avoir mis ses soins à conser\'er la disposition typographique (1) de ces dernières lignes du placard. Nous les reproduisons ci-dessous telles qu'elles existent dans les registres :
■> Sachez que nous sommes quatre à cinq cens hommes que nous sommez alHez. Faisons assavoir à tous les dessusd. qu'ilz aient à se trouver dimenchc après midy aux Courdellicrs pour donner conseil avec nous d'y mectre ordre et police. Et ce sans faulte, pour l'utilicté et proffict de povre commune de ceste ville fie Lion et de moy
Ht ainsi sonbscrit :
Le povre (cl une sphère surmontée
d'une croix à dniible barre).
Ce qui ressort de cette pièce (2), c'est que la rebeine ne fut pas un mouvement dû au hasard, mais une révolte préparée de longue main par un parti savamment organisé. Ce parti était nombreux, puisque le placard parle de 4 ou 500 hommes qui se sont entendus pour se trouver à heure dite aux Cordehers et probablement y diriger la manifestation. Ces 500 croient avoir pour eux une fraction notable de la population et espèrent un succès, puisqu'ils osent faire connaître la date et l'heure
(1) Nous supposons que ce placard était imprimé. Voy. plus loin le rôle joué par les compagnons imprimeurs dans toutes les émeutes lyonnaises. Le signe apposé au bas de cette pièce a servi de marque à plusieurs maîtres imprimeurs de Lyon.
(2) Déjà publiée par M. Guigue, mais je la reproduis en raison de son importance.
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qu'ils ont fixées. Champier écrira que « Messieurs de la ville, par bonne provision et prudence, debvoient mettre 40 ou 50 hommes d'armes ou plus pour garder les portes d'icelle place et autant en la place des Jacobins... » Je doute que telle précaution eût été efficace. Ces gens, qui s'intitulent euxmêmes « povre commune », doivent avoir formé une association redoutable et, qui plus est, secrète. Ils disent eux-mêmes qu'ils sont « alliés. » Ils signent « le povre, » suivi d'une sphère, ce qui se traduit évidemment par le pauvre monde ; mais l'emploi de ce rébus symbolique fait involontairement penser aux formules mystérieuses au moyen desquelles se reconnaissent entre eux les membres d'une même confrérie. Il semble bien, surtout si nous rapprochons ce fait de tout ce que nous savons du rôle considérable que les confréries d'artisans jouèrent à toute époque dans l'histoire lyonnaise, que nous ayons affaire, sous le nom du « povre monde », î\ une vaste confrérie formée de l'agglomération de toutes les confréries de corps de métiers, bref, à un menaçant avatar de la fameuse « secte artisanne », morte seulement en apparence depuis huit ou neuf années (1). La « commune » n'est sans doute aussi qu'un synonyme de ce mot, qu'il était défendu de
^'(1) M. Gruigue, op. cit., met très bien en lumière le rôle des confréries lyonnaises. Il croit que c'est ce mot « le povre » qui a suggéré à Champier l'idée que cette révolte était fomentée par les hérétiques, les pauvres de Lyon. Je le veux bien. Mais qui nous permet de refuser toute valevu" à l'induction de Champier ? Il savait assurément mieux que nous à quoi s'en tenir.
prononcer. Il ne faut pas oublier que, le 12 juin, six semaines après l'émeute, le Consulat voulut supprimer les confréries ; c'est qu'il savait à quoi s'en tenir sur leur rôle et leurs intentions.
Ajoutons que ces expressions, la « povre commune de ceste ville de Lion », et ce même adjectif, « le povre «, suivi d'un signe dont le caractère religieux et mystique ne saurait être négligé, évoquent pour nous et peut-être évoquaient pour les contemporains le souvenir de ces « povres de Lyon », dont on parlait toujours dans le pays d'entre Saône et Rhône.
Le récit de l'émeute elle-même est, dans les registres consulaires, naturellement plus riche en détails que dans aucun des auteurs que nous avons étudiés. Nous y trouvons d'abord la composition précise de la foule qui se pressait, vers midi, devant les Cordeliers, « menu peuple, povres mcsnagers, serviteurs, femmes et enfans de quinze à vingt ans ». Ils n'étaient 4)as, dès le début, 2.000, comme le disent Paradin et Champier, « mais mil ou douze cens ; » faut-il croire que la terreur éprouvée par Champier lui a fait voir plus d'émeutiers qu'il n'y en avait, ou que le narrateur officiel juge que l'intérêt de la ville commande de ne pas grossir les choses ? Bien plus clairement que Paradin, il nous montre que tout débuta non seulement par l'invasion, mais par le pillage systématique de réglise : « Premièrement entrèrent par force au couvent desd. Courdelliers de Sainct-Bonavanture, rompirent les portes dedens led. couvent et, de la sacristie, montèrent les aulcuns au clocher, sonnèrent le tocquesain l'espace d'une
heure ou deux heures ; les aullres entrèrent aud. couvent par force, rompirent portes, fenestres, pillèrent et emportèrent leurs meubles comme quel- ({uc vesselle d'estaing et autres choses... » Ainsi, bien que le placard ne parlât pas des gens d'église, c'est contre eux que l'émeute se dirige d'abord ; non seulement les rebelles entrent au couvent pour se saisir des cloches, afin de donner sans doute un signal convenu à leurs associés disséminés dans la ville (plus tard, dans la journée, ils recommenceront dans le clocher de Saint-Nizier, où ils sonneront le tocsin durant deux ou trois heures), mais ils pillent le couvent lui-même, et, malgré le laconisme du narrateur (et autres choses), il paraît bien que les pillards sont animés d'intentions sacrilèges. Aussi s'attendrait-on, lorsqu'on arrive au récit relatif à la maison Champier, à rencontrer la mention du bris des images. Cependant, il n'en est rien :
« Délia vindrent en tumulte en une maison de maistre Simphorien Champier, docteur médecin, faisant le coing devant le grand portai desd. Courdelliers, qui est la maison plus aparante dud. lieu, rompirent la première porte et conséquemment toutes les autres portes, fenestres, verrines, coffres, bufîetz, armoyres, pillèrent et emportèrent les biens, habillementz, livres, papiers, lictz, linge et autre ustensile, et le voulsirent tuer s'il ne se feust musse, et ne laissèrent [chose] qui guières vaulsit en lad. maison, depuys la cave, où ilz prirent et dérobèrent le vin. jusques es greniers. » On le voit, les détails
LA « REBEIXE » DE LYOX 145
circonstanciés ne manquent pas, mais le détail essentiel fait défaut.
Même récit que chez nos deux historiens du pillage des maisons de Morin et de Laurent de Courval, même histoire du tonnelier, nommé ici Pierre Chastillon, à qui, par grand hasard, « une pierre tomba sur la teste. » Même prétention de la part de la foule de se substituer aux gens de justice, de mener prisonnier à « Roanne » le pauvre Laurent, qu'elle accuse d'avoir été l'auteur de l'accident. Chose étrange, les gens de « Roanne « reçoivent ce singulier prisonnier et ne le relâchent que deux jours après, « comme mal avoir esté prins. »
Mais, ce qui est nouveau, c'est que, dans ce récit, apparaît très nettement chez les rebelles la volonté non seulement de se venger de tels ou tels consuls en particulier, mais d'engager la lutte contre le Consulat lui-même. C'est une émeute qu'ils font, mais c'est peut-être une révolution qu'ils rêvent. Deux bandes successivement visitent la maison du secrétaire du consulat, puis celle du procureur de la ville, toutes deux vainement. Enfin, ils vont en la maison de ville, et là se passe une scène dont il faut reproduire le récit :
« Hz furent en la maison de ville et hostel commun, où ilz trouvèrent .Jacques Collaud, consierge, et sa femme et enfans, et feirent ouvrir toutes les chambres et salles du consulat cà force ; finablement feirent ouvrir l'archiere où sont les filtres, dont la porte est ferrée et garnye de fer, et voyant led. Collaud qu'il estoit contraincl la ouvrir, ou aultre-
Ii6 ÉTUDES SUR LA RÉFORME FRANÇAISE
ment ilz le vouloient tuer et rompre lad. porte, il ouvrit et s'agenoilha devant, plorant et leur criant piteusement miséricorde, disant : « Messieurs, je suis « perdu et affolé s'il se pert quelque chose, parquoy « ayez de moy pitié » ; entrèrent dedans et après en partirent boyre et manger des biens dud. Collaud [et ajouté postérieurement] : et néant moings rompirent la porte de la chambre des papiers et ung armoire. « Ce qu'ils étaient venus chercher dans l'hôtel commun, ce que le brave concierge défendait, au péril de sa vie, avec une douleur touchante, ce n'était pas u à boire et à manger, « c'étaient les « tiltres, » les « papiers, » les instruments et les secrets du gouvernement consulaire, les preuves de sa légitimité. N'oublions pas qu'en 1516 les « artisans )) avaient fait un procès aux consuls, par-devant le Parlement, pour réclamer une nouvelle forme d'élection ; mais la cour avait décidé que l'élection se ferait, comme anciennement, « par les terriers et maistres de mestiers. » Les révoltés de 1529, — ou du moins leurs chefs, — s'attaquaient directement à cette oligarchie échevinale.
L'historiographe du Consulat veut, lui aussi, nous persuader que la faim joua dans la sédition un rôle beaucoup moins important que l'ivrognerie et le vol. On a remarqué que, s'il cht qu'on a pris du vin dans la cave de Champier, il n'ajoute pas qu'on ait pris du blé dans ses greniers. Il reconnaît que chez Morin on a pris environ six ânées de blé, mais il fait suivre cette constatation d'une peinture de l'orgie à laquelle on se livra autour des tonneaux
défoncés : « Et la pluspart beuvoient et emportoient en seaulx et autres utilz, et le reste gectèrent en la cave et par la rue. » Chez Laurent, on cite pêle-mêle « biens-meubles, utencilles, farines, vin, or, argent. » Chez les frères Humbert et Henri Gimbre, les émeutiers auraient surtout jeté leur dévolu sur les riches marchandises et les denrées rares, « les meubles et utencilles qui estoient fort egregies et riches robes, grant quantité de fer, acier et plomb et de rix en balles, dont ils [les Gimbre] faisoient le train, grant quantité d'or et argent, bagues, vesselle d'argent et d'estaing extimé à plus de dix mil livres... » L'auteur croit même nécessaire d'interrompre son récit pour établir que la disette des blés n'était qu'un vain prétexte à révolte : « Et ne fault entendre que ce fust par faulte de blez, car la ville et Consulat en avoit encores plus de unze cens asnées [suit la description des mesures prises]... Aussi est-il [à] considérer qu'ilz ne le faisoient par faulte de blez ne de pain, car, comme dit est, ilz ne prenoient pas les blez, mais les biens, marchandises, or et argent, pour les piller et desrober, comme ilz feirent, ainsi que larrons et brigans, à la persuasion d'aucuns meschans qui les ont à ce suscitez. »
C'est là un plaidoyer que la « ville et consulat » présente elle-même pour sa défense. Plaidoyer des plus maladroits, car il est suivi, sans transition aucune et ligne à ligne, d'un récit qui en renverse le principal argument. On vient de nous dire qu'« ilz ne prenoient pas les blez », et voici qu'on nous raconte qu'« ilz vindrent à un grenier du corps commun
estant sur le poix des farines, devant la place des Carmes, où il y a voit environ sept ou huit cens asnées de blé froment... Hz entrèrent, rompirent les portes, prirent, pillèrent et emportèrent Icd. blé, hommes, femmes et enfans, sans ordre et sans respaict, ains quant quelcun s'en vouloit aprocher et remontrer qu'ilz faisoient mal le vouloient batre et tuer. « Et, comme la distribution n'allait pas assez vite à leur gré, ils démolirent la poutre qui soutenait le grenier, le blé tomba sur le sol et chacun vint en prendre au tas. « Et continuèrent jusques à la nuyt. « Est-ce là le tableau d'une émeute où la question des blés n'aurait pas joué le moindre rôle ?
Une chose qui frappe et qui, en dépit des réticences plus ou moins officielles, nous en dit long sur la puissance du parti rebelle, c'est l'impuissance des autorités. Ainsi, dans une ville comme Lyon, dont l'organisation consulaire était célèbre par sa solidité, où chaque quartier avait sa milice, on peut se saisir de deux des principales églises, piller une demi-douzaine de riches maisons, envahir l'hôtel de ville, détruire le grenier municipal, et tout cela impunément. Durant une après-midi entière, l'émeute est victorieuse dans tous les quartiers situés entre les deux rivières. « Pendant lequel temps et toute la nuyt », avoue amèrement la chronique municipale, « lad. ville fut en merveilleux efïroy, car n'y avoit apparant ne de la justice qui se voulsist exhiber ne rendre apparant ».
Mal en eût pris d'ailleurs à quiconque eût osé résister. On ne respecta pas même le représentant
du pouvoir royal, le gouverneur Pomponio de Trivulce, qui « fut par aucuns dud. populaire chassé à haquebuz, arbalestes et autres basions, et cuyda estre tué dès led. dymenche environ vespres et fut contrainct gagner le couvent des Jacopins et saillir sur les murs dud. couvent et des Célestins, traverser la Saône et gaigner le cloistre Saint-Jehan. »
C'est aussi dans ce cloître, à l'abri de l'église primatiale, que s'étaient réfugiés tous ceux qui se sentaient en danger, gens du roi, « gens de la justice ordinaire, » consuls et <( apparans » de ladite ville. C'est dans l'église, « au lieu où se tient le conseil de Mgr l'archevesque, » que siégea l'assemblée du 26, où l'on décida de « faire justice forte. » Les notables rougirent sans doute de leur lâcheté, car ils promirent d'aller en ville avec des serviteurs armés et des bandes soldées. C'est de la maison du chantre qu'ils écrivirent au roi pour le tenir au courant des événements.
Il ne faudrait pas, — par désir de rendre aux événements des 25-26 avril la couleur religieuse que leur prête Champier, — tirer le moindre argument de cette assemblée tenue « au lieu où se tient le conseil de Mgr l'archevesque », et à laquelle assiste le vicaire de celui-ci. Les assemblées du 27 et du 28 se tiennent aussi a en i'hostel commun de l'archevesque de Lion, » « en I'hostel archiépiscopal (1) » ; et, à une date que nous ne pouvons fixer exactement, mais qui est contemporaine des premières
(1) BB 17, fol. 240 v", 241.
poursuites, les consuls écrivent à l'archevêque la lettre suivante, dont nous avons la minute (1) :
« Monseigneur, pour ce que nions'' le maistre des requcstes de vostve liostcl s'en va devers vous, nous l'avons prié nous recommander très humblement à vostre bonne grâce et vous mercier de par nous le mandat qu'il vous a pieu octroyer à voz officiers contre les délinquants qui se trouvèrent à l'esmotion et pillerie de nostre ville. Et autrement, comme il vous dira, vous supplions, Monseigneur, nous mander voz bons plaisir^ pour les accomplir de tout nostre pouvoir... De Lion ce [bl(tnc].>
Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. L'archevêque-comte de Lyon possédait « la justice ordinaire. » Ce droit sera momentanément suspendu en 153L niais le roi ne le rachètera définitivement qu'après la grande aliénation de 1563. Il est donc naturel que le prélat ait chargé ses officiers de coopérer effectivement à la répression de l'émeute.
Cette répression fut organisée avec vigueur. Dès le 27, une assemblée est tenue « pour donner ordre es inconvéniens survenuz aud. Lion depuis dix ou douze jours en ça contre ceulx qui ont pillé et sacaigé les maisons de Mgr maistre Simphorian Champier,. docteur en médecine... [suit l'énumération des pillages]. )) On décide de convoquer pour le lendemain les maîtres des métiers, « afin d'obvier à plusieurs assemblées et murmurations par aulcuns mal vivant de lad. ville de Lion... et pour requérir justice. » Cette réunion a lieu le 28, sous la présidence de Trivulce. On y nomme une commission
(1) A A 136. Le repli porte La date 1529.
LA « REBEINE » DE LYON 15t
spéciale. L'avocat de la ville réclame l'ouverture d'une procédure contre les coupables. Les maîtres, sans doute dans une pensée de conciliation, proposent de faire une visite des maisons et greniers et de distribuer du blé aux pauvres. Cette question préoccupe les conseils tenus les jours suivants, notamment celui du l^r uiai, qui ordonne « que nul ne gecte blé, farine et pain de lad. ville, et faire garder le passage de la Roche et aussi de soy prandre garde es assemblées, si aucuns en faisoient, pour encontinant en advertir mond. sieur le gouverneur et mesd. sieurs les conseillers (1). » On voit qu'ils veulent faire marcher du même pas l'ahmentation de la ville et le rétablissement de l'ordre. Le 4 mai, on décide l'érection de plusieurs potences (2). Le 5 mai, arrivée de M. de Boutières (3), prévôt de l'hôtel, envoyé par le roi « avec commission pour prendre et pugnir les malfaicteurs qui feirent l'esmotion et saccagement le dimenche xxv d'avril. » Le roi l'a autorisé à faire venir à Lyon, si besoin est, 3 ou 4.000 lansquenets. Mais les consuls, le 6 mai, s'empressent de remercier le roi de ce dangereux cadeau et déclarent qu'ils ont des forces suffisantes.
En effet, la répression va dès lors sévir pleinement. Le crime que les consuls regardent comme le plus punissable, c'est l'acte initial de la révolte, la com-
(1) BB 47, fol. 244. Noter qu'on parle de troubles remontant à dix ou douze jours.
(2) Ibid., 245.
(3) Ibid., 245 v°-248. Gruigue publie les lettres patentes.
position et l'apposition des placards révolutionnaires. On va jusqu'à promettre l'impunité à ceux des séditieux qui dénonceraient les coupables :
Il Ordonné Jaire crior c[uv tous que sauront, revelleront et exliiberont cculx qui ont faict et affigez les placards auront de don xxv escus sol. et seront absoultz i^i pur et à i)laln du cas et tenuz secret?. "
Enfin, — et voici, dans ce long récit, le premier mot qui semble confirmer dans une certaine mesure l'opinion de Champier, — on lance contre les émeutiers une accusation nouvelle : ce sont des « blasphémateurs. )) Cette accusation est formulée, d'ailleurs, de la façon la plus vague, sans qu'on sache à quelle espèce de blasphèmes il est fait allusion, peut-être dans l'intention de confondre des délits de nature fort différente :
« Item, par lad. criée sera defïendu à toutes personnes, de quelque qualité qu'ilz soient, qu'il n'ayt à blasphémer ne jurer en nom de Dieu, sur peine de cent solz d'amende... » et la fleur de lis en cas de récidive, la langue percée à la troisième fois. Ces mots, « de quelque qualité qu'ilz soient, » peuvent bien viser plus haut que les hommes du peuple simplement coupables d'avoir, dans un mouvement d'impatience, « juré en nom de Dieu. » Mais le Consulat tient à garder à son action le caractère d'une simple défense de la moralité publique, car cet article est suivi d'une interdiction de tenir « berlant public. »
Enfin, on a réussi à trouver « le principal auteur
de la sédition et sacaigement faict en ceste ville », Jean Musy, et, après de difficiles négociations, on a pu le ramener du territoire savoisien, où il s'était réfugié. Un notaire, qui a opéré cette capture, vient réclamer la prime promise (1) :
Le 28 mai, « M® Anthoine du Bussy, notaire, est venu requérir messeigneurs les conseillers le contanter de la promesse que luy fut faicte par le Consulat : c'est que, s'il pouvoit trouver moyen de prendre Jehan Musy, que on luy donneroit une bonne somme d'argent, de quoy il auroit cause se contanter et l'amener prisonnier, et qu'il l'a faict et prins soubz umbre de lad. promesse ainsi à luy faicte, et le print à la Grange du pape qu'est rière le pays de Bresse, où il mena douze personnes avec luy, esquelz il avoit promiz à ung chacun ung escu soleil, qu'il leur a baillé... » Il prie les consuls de le rembourser « et d'avoir regard en luy sur ce qu'il se mist à l'adventure de faire lad. prinse et de nuyt, qu'il mena en ung bateau... » Les consuls estiment que cette prinse est de la plus haute importance, puisqu'ils accordent au notaire une somme de 2.800 livres. On se rendra compte de la colère qui les animait encore six mois plus tard, en voyant avec quelle hauteur ils refusaient, le 16 décembre, de recevoir l'amende honorable d'un des comphces de Musy :
« Pierre Davey du Corbillon, l'un des scdicieulx, a ce jourdhuy este condempné venir faire csmendehonnorable à messg''*' les conseillers, une torche en la main, en Toslel commun, où
(1) BB 47, fol. 287.
il a esté admenc par le lieutenant du prévost des maréchaulx et ses sergens jusque devant led. hoslel, laquelle esmande mcsd. seigneurs n'ont voulu accepter (1) )>.
Nous résumerons ainsi les observations que suggère la lecture des registres consulaires :
1° L'émeute est l'œuvre d'une association secrète^ fortement organisée, probablement identique à la « secte artisanne « de 1520, peut-être liée à un groupe d'agitation religieuse.
2° En dépit des dénégations du chroniqueur officiel, le désir de se procurer du blé fut un des plus puissants motifs qui poussèrent le peuple à suivre les meneurs du mouvement.
30 Ces derniers paraissent avoir eu des visées politiques, le projet de s'emparer du Consulat et d'écraser les « plus gros. »
4° Le nombre et la puissance des révoltés sont attestés par l'éclipsé des autorités de tout ordre au moment décisif, la retraite de tout le parti riche à droite de la Saône, la vigueur de la répression, la haine avec laquelle on poursuit les coupables.
5° Rien absolument ne corrobore les affirmations de Champier sur le bris des statues. Par contre, on décrit en détail le pillage du couvent de Saint-Bonaventure.
6° Il n'est fait aucune allusion au pillage de l'abbaye de r Ile-Barbe.
(1) BB 49, fol. 100.
Quel que soit l'intérêt des documents émanés du Consulat, leur origine les rend quelque peu suspects. Il est certain que nous y trouvons, non pas absolument l'histoire vraie des événements, mais l'histoire telle que les consuls ont voulu nous la faire connaître. Fort heureusement, les archives communales de Lyon contiennent d'autres documents dont la véracité est moins discutable, les témoignages recueillis au cours des enquêtes ou des procédures.
Ces documents nous renseignent sur la profession des émeutiers. Parmi les dix-sept personnes incarcérées à Roanne (1) avant le 25 mai, nous rencontrons d'abord Jean Musy et son fils ; le chef de l'émeute est qualifié de « joueur d'épée, » sans doute un spadassin, un bravo ; les Italiens, si nombreux à Lyon, avaient dû y apporter leurs mœurs. Il nous apparaît comme un homme d'action, un meneur énergique et prêt à tout risquer. Une femme lui dit : ;( Gentil capitaine des malfaisans, vous en deussiez avoir honte de faire les maulx que vous faites, il vous coustera cher. — ■ Par le sang Deu, répond-il, vous n'en aurez pas moins ». Et, terrifiée, la pauvre femme rentre se blottir chez elle. Son langage est celui d'un chef de bande qui a l'habitude du pillage :
(1) Série FF. Voy. Guigue et -Ulut.
« Il est tout fait là-dedans, dit-il, lorsque le sac d'une maison est terminé, allons-nous en cheuz Me Laurens, nous mangerons force paslez. » C'est le personnage sans scrupules qu'on trouve à la tête de toute émeute. — Mais avec lui sont détenus un arquebusier, un boucher, un émouleur, un menuisier, sans doute simples compagnons, quatre boulangers, et, enfin, détail à retenir, un clerc. Dans les autres pièces de même nature, nous trouvons bien quelques vignerons et vinaigriers, ce qui confirmerait les dires de Champier sur le rôle de cette classe, mais avec eux des charpentiers, menuisiers, maçons, cordonniers, des serviteurs, et aussi un seigneur de Saint- Vincent, avec un notaire et sa femme ; ces derniers ne sont probablement que des pillards d'occasion. Les femmes sont très nombreuses parmi les personnes poursuivies, le 2 mai, pour avoir « prins et sacaigé du blé de la communaulté au grenier du poix des farines, » femmes mariées ou « relaissées, » c'est-à-dire veuves, et aussi les enfants : un cordonnier de quinze ans, et Benoît Jacques, qui a douze ans.
Les témoins affirment que les émeutiers étaient parfaitement organisés, qu'ils obéissaient à un chef. Antoinette, veuve de Pierre Raillard, a vu 2 ou 300 hommes piller la maison de Jacques Lyénot pendant que Musy gardait la porte. Pierre Guynet l'a entendu, après le pillage de la maison Lyèvre, ordonner à ses complices d'aller chez du Courval. Etiennette Chavette nous apprend qu'en sortant de chez Champier, « Muzi... marchoit devant et en capitaine, et
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ceux qui le suivoient lui cryoient après : capitaine^ capitaine. » Une ordonnance du 28 décembre 1541, qui est précisément relative à Lyon, nous apprend que les confréries d'ouvriers, lorsqu'elles se révoltaient, donnaient à leur chef ces titres militaires de capitaine ou lieutenant (1).
Il est indubitable qu'il n'y avait pas, parmi les émeutiers, rien que des gens cherchant du blé. Chez les Gimbre, en particulier, il y a eu toute une série de pillages qui ressemblent fort à des vols purs et simples. Deux prêtres ont reçu en confession, de deux pénitents, une série d'objets, parmi lesquels nous relevons, d'un côté, « une robbe noyre, deux bonnets no^^s, en l'un desquelz il y a une ymaige ; » de l'autre, « deux sacs en laine, esquelz sacs il y a une robbe à usaige de femme, de soye, doublée de samyz, bourdée de veloux, de laquelle les manches sont doublées de velloux, ung bonnet noir... etc. » Une femme apporte elle-même « trois platz d'estang, ung linceul et trois toilles, ung mantel, etc. » — Mais il n'en reste pas moins que, chez Lyénot, on a pris « quantité de blez et farines ; » chez Lyèvre, le boulanger, Jean Ratier a vu emporter « blez et farines, etc., » et la ville ouvre une enquête spéciale sur les vols de blés dont elle-même a été victime. — C'est du blé que cherche la majorité des rebelles, mais il est bien croyable qu'ici, comme dans toute émeute (et, avec la composition très hétéroclite de
(1) Voy. nos Ouvriers du Temps passé, ch. X (p. 381 de la 3« éd.).
la population lyonnaise à cette époque, la chose est des plus explicables), il a dû se glisser parmi eux un certain nombre de malfaiteurs d'habitude qui ont profité du désordre pour faire quelque mauvais coup.
A côté de ces « robeurs » de profession, nous voyons figurer un assez grand nombre de pillards occasionnels. Les témoignages contenus dans l'enquête du 2 mai fournissent un intéressant chapitre à la psychologie des foules. Evidemment, beaucoup des gens poursuivis ne sont pas des émeutiers. Ils ont entendu du bruit, ils sont sortis dans la rue, ou bien te hasard d'une promenade les a conduits sur le lieu des désordres (l'un d'eux, qui relevait de maladie, faisait une marche hygiénique) ; les uns se sont laissé intimider par les menaces des émeutiers, les autres se sont laissé gagner par l'exemple de ceux qui les entouraient, ils ont été regarder le pillage des blés en curieux, en badauds, puis, voyant que tout le monde prenait des grains, ils ont fait comme tout le monde. C'est textuellement ce que dit à son maître Antoine Pognet, un serviteur savoisien, Pierre Carron : « Maistre, j'ay apporté du blé... que j'ay prins au grenier de la ville. J'a}' veu que tout le monde en prenoit, j'en a}' prins comme les autres. » Il est même entré chez Champier et chez Jean des Vignes, mais « il n'y alloit pour faire mal. » — Une femme allant à vêpres a vu prendre du blé, elle en a pris. Berthélemy Berne a suivi tous les pillages en curieux, sans entrer dans les maisons, mais, quand il a vu ([u'on emportait le blé de la ville, il a fait
comme les autres. C'est aussi le cas d'un notaire : « Dit qu'il oyt sonner la cloche et tocquesaint aux Cordeliers. II y alla pour voir que c'estoit ; néantmoins, voyant qu'il y avoit mutinacion et qu'il ne savoit pourquoy, touttefois qu'il oyt dire que c'estoit pour assembler le peuple, s'en retourna en sa maison, et, voyant et adverty que le grenier dud. poys avoit esté rompu et que chacun en emportoit, trouva au bas dud. grenier espanché d'un sac qu'il amassa et l'emporta... > N'est-ce pas là une physionomie bien vraie et bien vivante de bourgeois inoffensif, tranquille et même un peu peureux et qui, ne sait comment, s'est fait ramasser dans une bagarre ? « Benoist Monyer, blanchier, » détaille aussi soigneusement ses impressions pendant cette journée et nous fait assister à l'évolution morale qui, en quelques heures, d'un badaud fait un émeutier : « Quand il oyt sonner le tocquesin aux Cordelliers' alla veoir que c'estoit, et, voyant le bruyt des gens amassez qui illec estoient et le bruyt qu'ilz menoient, s'en retourna en sa maison... » Comme le tapage continuait, il ressortit ; il vit, toujours en simple curieux, le pillage de la maison Champier. Près de. lui, un homme cria : « Enfans, au blé, au blé ! » — Respondit led. Monyer : a Où ? ». — Ledit ainsi cria « au blé, » respondit « au grenier des farines. » — Voilà notre homme entraîné, il va au grenier, il prend, et, maintenant, il ofïre honnêtement aux consuls de verser quatorze sous, « qui est, sur sa conscience, la valeur dud. blé. »
Presque tous font comme lui, ou même, s'ils ne
l'ont pas encore employé, ils rapportent le blé qu'ils ont pris. « Berthélemye, femme Jacques Faze, courratier, >> veut même faire croire aux consuls que, si elle a pris du blé, c'était avec l'intention bien arrêtée de le rendre.
Ceci est d'une trop belle âme. Aussi bien ne devonsnous pas accorder une foi trop entière à ces explications, évidemment inspirées aux prévenus par le désir de faire toute petite leur part de responsabilité. Mais, si elle n'était pas toujours vraie, cette explication n'a pas dû non plus être toujours fausse.
On remarquera que, dans ces pièces, ou ne relève aucune trace d'informations ouvertes sur les délits d'ordre politique : invasion de l'hôtel de ville, pillage des archives du consulat, ni sur les voies de fait dont avait failli être victime le gouverneur ou celles dont Laurent du Courval, Gimbre et autres ont été officiellement victimes. A part sur la question des blés du poids de ville, on ne constate même pas d'action directement engagée par le consulat ; en effet, la procédure ouverte « par autorité de Mgr le gouverneur... et du prévost de l'hostel... à l'eneontre de Jehan Muzi, joueur d'espée,. et autres ses complices, « est ordonnée « ez dénonciations et plaintes de honorables hommes Humbert et Henrys Gimbre, Hiéronyme Lyèvre, P. INIorin, Laurens du Courval et honorable homme M^ Symphorien Champier, docteur en médecine... et aux requestes des procureurs du roi... » De même, il n'est nulle part question des incidents de l' Ile-Barbe.
On pourrait peut-être inférer de ce silence que
la ville cherchait autant que possible, le danger passé et les précautions une fois prises, à ne pas donner à l'émeute d'avril une importance qui aurait attiré sur Lyon l'attention du pouvoir royal et qui aurait pu valoir à la ville une garnison de lansquenets. Mais il ne faut pas oublier que la série FF, d'où sont tirés ces documents, n'est pas constituée, comme la série BB, par des registres complets ; elle est formée de pièces détachées, dont plus d'une a pu disparaître par perte, destruction ou soustraction depuis le xvi« siècle. Nous n'avons malheureusement pas le moyen de combler ces lacunes avec les registres de la sénéchaussée.
Telle qu'elle existe, la série FF ne contient rien qui vienne à l'appui de l'assertion fondamentale de Champier : à savoir que l'émeute était dirigée par une secte religieuse. Etiennette Chavette et Benoît Monyer ont asisté au pillage de la maison Champier ; ni l'un ni l'autre de ces deux déposants ne dit qu'on y ait brisé des statues. Aucun non plus ne rappelle l'incident du prêtre qu'on aurait, d'après Paradin, forcé à boire du vin. Il est vrai que. parmi les détenus de Roanne, il y a un clerc : faut-il y voir ce prêtre ? est-ce au contraire un de ces hommes d'Eglise que l'on retrouve, au xvi^ siècle, à l'origine de presque toutes les agitations protestantes ?
En résumé, on ne peut s'appuyer, pour voir dans l'émeute de 1529 une manifestation sociale d'un grand mouvement religieux, sur aucun autre témoignage positif que celui de S. Champier. Il est donc essentiel d'en mesurer exactement la valeur.
Il est clair que Champier n'est pas un historien digne de toute confiance. Ses ouvrages historiques n'ont qu'un très médiocre prix ; ses généalogies montrent à quel point l'esprit critique lui faisait défaut. II prend pour un récit véridique le roman de Garin le Loherain ; il compte plus de quarante rois avant Pharamond, « à partir de Marcomir, fils d'Anténor, roi des Scythes, autrefois Troyens, » fait descendre de Turnus les habitants de Tournon, et le cardinal de Tournon du roi Clodion. Catholique très ardent, arrière-neveu d'un cardinal évêque du Puy, lié à Metz avec l'évêque de Toul, en Itahe avec le cardinal Campeggio, il a peut-être une tendance à voir partout des hérétiques. Il ne faut cependant pas oublier que Champier a reçu une forte éducation à Paris, à Pavie, à Montpellier, qu'il est médecin, qu'il est l'ami de plusieurs humanistes et l'un des fondateurs du collège de la Trinité de Lyon, qu'il recherche les vieilles inscriptions et les vieilles médailles. S'il divague dès qu'il touche à l'antiquité, son Histoire de Bayard n'est pas sans mérite, du
moins là où il se résigne à ne parler que de son héros. Enfin, c'est un témoin contemporain, un témoin oculaire (s'il n'a pas vu toute l'émeute elle-même, il en a au moins vu les résultats), resté en relations, après son départ de Lyon, avec d'autres témoins oculaires.
Mais serrons la question de plus près. Nous savons qu'après avoir édiié une première fois son livre à Paris, Champier le réimprima presque, la même année, à Lyon, non sans lui avoir fait subir quelques modifications. Croit-on que si le passage relatif aux statues, tel qu'il figurait dans la première édition, avait contenu un mensonge, personne à Lyon n'aurait protesté ? et alors aurait-il osé le reproduire intégralement dans une nouvelle version, soi-disant plus correcte (l) ? On m'opposera qu'un autre détail, manifestement faux celui-là, a passé de la première édition dans la seconde : je veux parler du passage où il se montre conduisant lui-même les émeutiers de chambre en chambre et les sermonnant avec éloquence. Mais les choses ne sont pas égales. Que Champier se soit ou non caché, c'est un fait sur lequel le public ne pouvait guère avoir de grandes lumières ; seuls les émeutiers étaient en mesure de dire toute la vérité ; or, ils avaient tout à gagner à se taire. La vérité, elle était écrite aux registres de la ville, mais ces registres n'étaient pas portés à la connaissance du public et le Consulat
(1) Et même dans les éditions subséquentes (voy. plus haut sur celle de 16i8).
n'avait pas intérêt à donner ouvertement un démenti à l'un des siens. Il en va tout autrement avec l'affaire des statues. Il était loisible à tous et à chacun, lettrés ou non, Lyonnais ou gens de passage, de voir si, de six statues qui ornaient une maison située sur la place la plus fréquentée de la ville, trois avaient été mutilées et les trois autres respectées. On n'imagine pas comment, sur ce point de fait, une assertion mensongère aurait eu chance de s'établir, et encore moins de se maintenir.
Voilà pour les preuves directes ; mais il existe des preuves négatives qui ont bien aussi leur poids, Paradin, Rubys dans ses deux ouvrages, omettent le détail caractéristique. Mais comment admettre que cette omission n'est pas voulue ? Comment surtout Paradin, qui suit Champier pas à pas, n'eût-il pas réfuté l'affirmation du médecin, s'il avait pu en démontrer la fausseté ? D'où vient qu'il passe systématiquement sous silence, non seulement ce passage, mais tous les passages où Champier parle de l'hérésie ? Mais d'où vient que, non moins systématiquement, il efface de son histoire les traits relatifs aux progrès de la Réforme à Lyon ? Il obéit à un mot d'ordre, — je n'ai pas dit à une consigne, — sans doute à un mot d'ordre qu'il s'est donné à luimême, de parler le moins possible de ces questions brûlantes, d'accorder aux massacreurs et aux martyrs des deux sectes une véritable amnistie (1).
Ces raisons sentimentales ne suffisent certaine-
(1) Pour Rubys, il a simplement suivi Paradin.
ment pas à exjiliquer le silence bien plus étrange du narrateur consulaire, lequel n'avait pas sous les yeux le récit de Champier et n'a donc pas eu à se demander s'il en elTacerait ou non tel détail. Pourquoi donc, si l'on a brisé les statues, n'en a-t-il lien dit ? Pourquoi, si l'émeute avait un caractère religieux, a-t-il, sur ce point, gardé le silence ?
On nous permettra, avant de répondre à cette question précise, de rechercher si, d'une façon générale, les registres consulaires nous renseignent sur les mouvements religieux qui agitaient la ville. — M. Moutarde a déjà remarqué que le mot « luthérians » se rencontre pour la première fois, dans ces registres, le 22 juin 1546 (1). Or, il est impossible de soutenir que le groupe des réformés h^onnais, tout puissant en 1562, n'existait pas avant 1546. Sans entrer à mon tour dans le détail d'une discussion qui me paraît épuisée, je rappellerai que, le 15 janvier 1520, » un inquisiteur, frère Yalentin Levin, se présente à l'Hôtel commun muni de lettres-patentes cpii lui confèrent des droits exorbitants pour combattre les maraiis et hérétiques ». Ainsi il y a des hérétiques à Lyon ; il y en a depuis 1519-1520, et les registres consulaires n'en disent rien ! Ils n'ont pas conservé la trace des lettres-patentes de 1520. De leur silence, peut-on conclure qu'en 1520, il n'y eut d'hérétiques parmi « les maraus » de Lyon ? Non, assurément. Mais alors, de leur silence en 1529,
(1) Moutarde, Etude hist. sur la Réf. ù Lyon, 1520-1563. Genève, Schuchardt, 1881, in-8 de 91 p.
IGf) ÉTUDES SUR LA RÉFORME FRANÇAISE
peut-on, pour cette autre date, tirer cette conclusion ? Pas davantage.
Y avait-il, demandera-l-on, quelque analogie entre les troubles de 1519-1520 et ceux de 1529 ?
Les consuls ne nient pas qu'il y ait eu des troubles à Lyon en 1519-1520 ; ils omettent seulement de donner à ces troubles leur véritable caractère.
Le 10 septembre 1519 « est survenu M. le vicomte Du Pré, qui a dit et récité les bateries et insolances qui se font journellement en ceste ville, assemblées et bandes de gens les ungs contre les autres, mesmement puis huit ou dix jours en ça en la maison dudit Barullin Chausson, où certains entrèrent et bâtirent ung marchant logé en icelle maison, qui sont choses de mauvaise conséquence, de quoi mesd. seigneurs les conseillers devroient faire plainte (1)... » Les consuls répondent que « c'est affaire de justice... et que voyrement, à cause des divisions, questions et particularitez qui sont en ladicte ville eulxmesmes ne se sentent pas tropt asseurez en ladicte ville... » C'est l'image réduite et anticipée de ce qui se passera dix ans plus tard. C'est un mouvement social causé, cette fois, non par une famine, mais par une peste ; c'est une révolte de la « secte artisanne. » Nous avons même une preuve de la forte organisation de la secte, dans ce fait que ses chefs portaient le titre de « procureurs des artisans. )) Voici une délibération consulaire du 5 mars 1521 :
(1 ) Arch. commun, BB 37, fol. 299.
LA « HEBEINE DE LVOX 167
« Après que lecture a esté faite de l'arrêt donné dernièrement à Montferant, touchant la tombe de Jehan Gautier, par lequel dict a esté que lad. tombe sera remise sans ces motz procureur des artisans, et subséquens qu'il avoit fait mectre et graver sur lad. tombe, et néantmoings que messeigneurs de Saint- Xizier et mesd. seigneurs les conseillers joincts ensemble feront rem.estre lad. tombe sans led. motz. Et peur ce que led. Gautier a faict faire commandement ausd. de Saint-Xizier de faire remectre lad. tumbe, a esté ordonné que led. messire Jean de Chaponnay, avec quelque autre desd. conseillers, assisteront ausd. messeigneurs de Saint-Nizier pour faire osier lesd. parolles et remectre lad. tumbe. »
Ce mouvement de 1519-1520 a donc très sérieusemicnt agité Lyon. Si nous n'avions, pour le connaître, d'autres sources que les registres consulaires, nous pourrions penser que ce fut uniquement un mouvement social ; c'est le hasard cjui, en nous conservant les lettres patentes de 1520, nous en a révélé le caractère religieux. Ce caractère, non seulement les consuls ne le mettent pas en lumière, mais ils font tout pour le cacher, puisqu'ils ne mentionnent pas l'arrivée à l'hôtel commun de frère Valentin Levin ni les lettres qui l'installent comme inquisiteur à Lyon. Or, si nous remarquons les ressemblances qui existent entre le mouvement de 1519 et celui de 1529, nous avons le droit de penser que le silence des consuls est intentionnel dans le second cas comme il l'était dans le premier.
Entre ces deux dates, l'agitation religieuse n'a
pas cessé de couver à Lyon. « Un grand nombre de peuple, » écrit le roi en 1524, « a été séduit et dérouté de la vraie et saine doctrine ». En effet, Lyon, ville d'imprimeurs (dès 1477, peut-être même avant 1473, on y publie un Nouveau Testament français), toute pleine de maîtres et d'ouvriers allemands (Trechsel, Schenck, Wensler, Gryphe, etc.), perpétuellement visitée par les étrangers qui venaient à ses foires, Lyon, voisine de Genève, de Montbéliard, de la Suisse, des vallées vaudoises, est alors le centre des libres esprits ; à quelques années de distance, on y voit passer ou séjourner Erasme, Rabelais, Marot, les Estienne, Gryphe, de Tournes, Dolet, des Périers, Agrippa, Servet, sans parler des maîtres à demi hérétiques du collège de la Trinité. En 1524, tandis que le seigneur de Tournon est chargé de surveiller les « maraus, mauvais garçons et autres, » Marguerite est à Saint-Just, entourée d'un véritable état-major de prédicateurs et de prosélytes, d'Arande, du Blet, Papillon, Sebviile, Maigret (1). A cette date, Jean Vaugris reçoit d'Annemond de Coct la mission de « collecter de l'argent parmi les frères de Lyon, pour faciliter la diffusion des Evangiles. » Il y avait donc à cette date, en dépit du silence des consuls, des « frères » à Lyon, et, pour eux, l'on demandait à Farel une traduction du Nouveau Testament. Le 14 février 1525, c'est de Saint- Just-sur-Lyon que la régente lance une ordonnance remettant en
(1) Sur la prédication de Maigret à Lyon, en 1524, voy. ■ci-dessus, p. 69 et ss.
vigueur les édits contre les « blasphémateurs ». Les hérétiques lyonnais sont si nombreux que le clergé croit nécessaire, en 1527, de faire contre eux appel au miracle : on interroge l'esprit d'une religieuse à qui son inconduite avait valu d'être enterrée en plein champ ; elle répond qu'il y a un purgatoire, qu'elle s'y trouve, et que ses peines sont allégées par les bonnes œuvres faites à son intention. « Par cette réponse, » — écrit l'aumônier du roi, qui croit utile de publier dès 1528 un récit détaillé de l'aventure, — « par cette réponse, est confuse et damnée la damnable assertion des faux hérétiques luthériens.... » Enfin, le 21 mars 1528, se tient le concile provincial pour la répression de l'hérésie (1).
C'est juste treize mois après cette date que va éclater une émeute, qui débute par le pillage d'un couvent et qui continue par le bris de saintes images •et l'invasion d'une abbaye.
N'est-il pas légitime de penser que cette émeute, comme celle de 1519, a une couleur hérétique ?
Nous ne pouvions nous permettre à cet égard, ■en 1896, qu'une conjecture. En efîet, dans la chaîne ■de nos arguments, il manquait un anneau : à savoir des lettres-patentes qui, là comme en 1520, auraient suppléé au silence de la municipalité (2).
Il est vrai que nous croyions tenir, du moins, un
(1) Moutarde, p. 28. Voy. aussi F. Buisson, Scbast. Castcllion, \- I, p. 14-27. .
(2) C'est ce qui faisait dire à la Historische Zeilschrift (1896), 77 Bd, 3 H., p. 517): « H. Hauser... neigtsicli zu deria/ifrc/inj/s 7iur schtvach hegrundeten) Ansicht... »
fragment de cet anneau intermédiaire. M. Moutarde avaitenefîetsignalé, sous la date du 4 sept. 1524 (1) des lettres-patentes de Chantilly, rendues à la requête de l'abbé de F Ile-Barbe.
Ces lettres décrivaient une agitation religieuse, et contenaient des détails qui rappelaient, par plus d'un trait, l'histoire de la rebeine. Mais, elles étaient de 1524 ! Tout ce que nous pouvions faire en 1896 était de noter l'analogie, et de tirer de cette analogie même l'hypothèse extrêmement vraisemblable que le mouvement de 1529 ressemblait à celui de 1524.
Or, il est aujourd'hui avéré v^ue M. Moutarde a mal lu, et que les lettres ne sont pas de 1524. Le 4 septembre 1524, François I^^r ne pouvait signer des lettres à Chantilly, puisque ce jour-là il était à Caderousse (2). En outre, M. Weiss a vu le document luimême, les lettres-patentes, ou du moins un vidimus délivré par le sénéchal de Lyon aux moines de l' Ile- Barbe (3). Or ce vidimus est du 27 octobre 1529, et les lettres patentes sont de Chanlilly, « le qiiatriesme jour de septembre. Van mil cinq cens vingt neuf et de nostre règne le quinziesme )>.
(1) Ouvr. c, p. 20. M. Moutarde, dit qu'il nous donne une copie. En réalité c'est un simple résumé, probablement établi, non par M. Moutarde lui-même, mais par le pasteur Puyroche.
(2) Catalogue n" 21020.
(3) Bull. hist. du protest, franc., 1890, p. 254, n° 2, où le document était simplement signalé. Ibicl., 1900, p. 270. Mais à ce moment, M. Weiss avait égaré sa copie, et on n'était pas absolument certain de l'identité de ce document avec celui qu'avait utilisé Moutarde. Depuis, M. Weiss s» retrouvé cette copie, et, avec sa coutumière obligeance, il a l)ien voulu me la communiquer. Il est à noter que le Catalogne ne mentionne cette pièce ni sous la fausse ni sous la vraie date.
La question est désormais tranchée. — Or, que disent ces lettres-patentes ?
Le clergé du diocèse de Lyon s'est plaint au roi « sur et touchant le fait du payement des dixmes ».
Car voici que
• puys cinq ans ença que la secte lutlu-rieiiue a pullulé ^n la ville de Lyon, le pays et diocèse de Lyonnois, et que plusieurs iaulccs doctrines ont esté semées et divuls^uées tant par prédications d'aulcuns pernicieux mal sentans de la foy catholique, que par communication de certains livres resprouvés, compillés par ceux de ladite secte, grand nombre de peuple a esté séduict et disverti de la vraye et saincte doctrine et créance évangélique en mal sentant et croyant des saincts sacrements de l'Eglise... »
Depuis cinq ans en ça (1) : cette allusion à l'activité d'Aimé Maigret (2) est des plus nettes. Malgré la condamnation du semeur, la semence a germé. Et la désaffection 'du peuple à l'égard de l'Eglise s'est manifestée de la manière la plus tangible, le refus de payer les dîmes.
Mais comment ce refus s'est-il exprimé ? Est-ce par une simple résistance individuelle opposée aux prétentions des décimateurs ? Non pas : c'est « par monopolles, assemblées illicites à sonnement de toquesaint » ; les mal sentants de la foi ont « conspiré, » se sont « muthinés de ne payer plus aulcunes dixmes, disans qu'ils ne sont tenus payer lesd. dixmes sinon à leur vollonté, qui est de ne rien payer, proférans
(1) DarLS le système de ^l. ^Moutarde, cela nous reportait à 1519-1520.
(2) Voy. ci-dciisus, p. 09.
paroles iTérétiques et mal sonnantes... » Enfin^ j)our l'rauder les décimateurs de leurs droits, ils ont eu recours à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'action directe, « emportans de nuit et clandesiinemenl les fruits des terres, w C'est une insurrection contre la dîme, contre l'Eglise.
On a sûrement remarqué le détail relatif aux assemblées illicites et aux sonneries de tocsin. Le roi ordonne d'informer « sur les dites assemblées, monopolles, séditions, sonnements de toquesaint. »• Je ne sais si j'ai l'ouïe mauvaise, mais il me semble reconnaître dans ce tocsin celui que nous entendions résonner « l'espace d'une heure ou deux », à la date du 25 avril, dans le clocher de Saint-Bonaventure. Le roi s'émeut de ce tocsin séditieux ; il s'émeut aussi du non paiement des dîmes, parce qu'il tient à toucher les quatre décimes qui doivent « subvenir au recouvrement de nos très chers et très aimés enfans », retenus comme otages en Espagne ; il veut lutter contre les mauvaises doctrines qui se répandent, « puis cinq ans en ça », dans le diocèse de Lyon. Et voilà pourquoi il ordonne, contre ceux qui se sont « desviés de l'obédience ecclésiastique et saincte foy catholique », de procéder par prise de corps « soit en lieu sainct ou hors lieu sainct » ; de les ajourner personnellement à trois brefs jours, sur peine de bannissement, et nonobstant toutes appellations ou oppositions ; et, de « parfaire lesdits procès des délinquans pour lesdites assemblées, monopolles et conspirations, sonnemens de toquesains, et pour le crime d'hérésie, si aucun en y a... »
LA « REBEINE » DE LVON 17â
Cela est clair. — Les sonneurs de tocsin sont de& hérétiques. Hérétiques, par suite, les pillards de r Ile-Barbe, et voilà pourquoi l'abbé tient à se faire délivrer un vidimiis contre les gens qui ont mis à sac ses greniers. Les lettres du 4 septembre viennent ainsi prendre leur place parmi les mesures de liquidation de la rebeine, à côté des nombreuses mesures par où l'on essayait de mettre un terme à la famine (1).
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que la terrible répression de 1529 ait purgé Lyon de tous les éléments de désordre. Vienne un incident qui accroisse la misère du peuple, et de nouveau tout va s'agiter. Le 17 octobre 1530, c'est la peste qui désole la ville ; aussitôt, « il y a plusieurs assemblées de gens parmy la ville, portant espées nues, hallebardes, picques, rondelles et hacquebutes », et déjà le 11 un lieutenant de Théodore de Trivulce a été tué (2). Ces bandes
(1) Catalogue : 3378 (11 mai), lettres autorisant les Lyonnais à tirer 3.000 ânées de blé des pays de Dauphiné, Viennois, Forez, VivaraiSr et Velây ; 3379 et 3380, pour faciliter la sortie des blés de Bourgogne ; 3389-3393 ; 3471-3473, autorisant à tirer 500 émines de Bourgogne, 800 ânées du Dauphiné, 1500 d'Auvergne et Forez ; 3477-3478 ; 3530-3531, enfin 3558 (Il décembre).
(2) BB 49, fol. 203 v», 17 oct. 1530 : «... Aussi que journellement plusieurs gens, imprimeurs, serviteurs de mestiers vont à bandes jour et nuyt, [armés] desd. basions, à quoy la justice ordinaire ne donne aucune provision, quelq-oe instance que l'on en ayt fait envers eulx. A ceste cause et pour garder ceste ville en seurté et bonne garde, lac[uelle garde le roi nostre sire et ses. prédécesseurs ont baiUée en fidélité au consulat de lad- ville, a esté concltid en présence de Mgr de Belmont, ca.ppitaine de lad. ville, que toutes les personnes qu'il trouvera portans parmy lad. ville espées à deux mains et autres dagues, hallebardes, javellines, picques, demy picques, hacqueb\ite.s et autres basions invasibles, s'ils ne sont gens de justice, de les desbatoomer, et
sont toujours composées par des « serviteurs de mestier, » et la direction du mouvement appartient à la redoutable confrérie des imprimeurs. Encore une fois la police est impuissante. Le 23 octobre, les rebelles, imitant l'exemple donné l'année dernière, composent un « placard » et l'affichent précisément à la porte de ce couvent de Saint-Bonaventure dont le pillage avait été le signal de l'émeute. Pour des raisons qu'on ne dit point, on n'insère pas dans les registres le texte de ce placard ; on se borne à relater qu'il « contient, entre autres choses, menaces
iceulx basions invasibles et hacquebutes remectre en l'ostel commun soubz la main du Roy et de la ville, et les porteurs d'iceux basions emprisonner et remectre es mains de justice et des gens du Roy, à quy la cognoissance en apariieni, poui- ce qu'il est question de la garde de lad. ville, où ilz seront poursui\'iz par le procm-eur de lad. ville, joint monseigneur le procureur du Roy, comuae de raison, qui sera en ensuyvant l'auctorité qu'il a pieu au Roy nostre sgr et ses iirédécesseurs donner au consulat et cappitaine de lad. ville touchant la garde d'icelle ; et pour faire observer les lettres patentes sur ce puys naguières octroyées et déclaratives [celles de mai 1529] par led. seigneur et aussi de ses ordonnances sur ce faictes. Et si led. s"" de Belmont, cappitaine, a besoing de gens, l'on luy fournira d'une, deux, iroys ou quatre dixaines et jilus, si besoing faici, des estables de lad. ville. — Et a esté ordonné axi premier jour que aucuns desd. sgrs conseillers se transporteront [à] la justice ordinaire et remeciront les insolances, larrecins, bateries, monopoles sur les vivres et polliiique qui se font en lad. vUle, tant au port d'Estienne SaJamon touchant les derrières des bastiniens que sur le port du Rosne et aillem-s, où il n'est point provision, si n'est force cries que n'ont ijoint de suytc. Parquoy en feront protestation d'en recourir ailleurs. — Itena remonstreront plusieurs gens, compaignons imprimeurs, gens de mestier et autres vacabons qui jovu'nellemcnt vont par la ville jour et nuyt pourtans espées, dagues, albardes, rondelles et hacquebutes, disans les aucuns qu'ils ont congé et permission de justice, qui est contre l'intencion du Roy... — Item, le jour ou lendemain, en feront autant à la cour du Roy. »
à messeigneurs de la Justice et conseillers, avec grosses parolles injurieuses. » Le 24, réunion des conseillers avec l'official et les gens d'église ; on donne de nouveau lecture du factum, qui est trouvé « scandaleux et des parolles de mauvaises conséquences. « On ne se dissimule pas que, « par telles voyes, l'année précédente, la sédition et saccaigement se feit et commença en ceste ville (1). »
Faut-il croire que ce texte mystérieux n'est pas reproduit sur les registres précisément parce qu'il s'exprimait plus clairement que le premier sur certaines matières que les Lyonnais évitaient d'approfondir ? En tous cas, nous savons que les émeutiers étaient surtout de ces ouvriers étrangers, dont les autorités locales ne connaissaient ni le nom ni le domicile ; on força les maîtres, surtout les imprimeurs et les teinturiers, à répondre de tous les ouvriers qu'ils employaient. Or, c'est parmi ces ouvriers d'origine diverse que se lecrutaient les adeptes des nouvelles idées religieuses (2).
Mais, peu à peu, et comme malgré eux, les registres deviennent plus explicites. Le 25 octobre, on donne
(1) Id., fol. 209, 23 oct. ^ Ibid, 24 oct : Réunion avec « l'official de la primace et toiis officiers monsgr de Lyon, esq-.ielz mosd. sgrs l&s conseillers ont fait exhibition dud. placard ainsi hier trouvé de matin à la porte des Cordelliers, duquel a esté faict lecture ; et après, pour autant que led. placard est scandalleux et des parolles de mauvaise conséquence... [on décide de] s'enquérir par tous moyens s'il est possible trouver le personnaige qui a fait led. placart, afin que pugnition en soit faicte ».
(2) Ibid., fol. 210 v» ; « Item, de mander les maistres teinturiers et imprimeurs qui tiennent grand nombre de gens, tant estrangers que autres, quelz gens ce sont ; et qu'ilz n'ayent à les tenir s'ils ne veullent respondre deulx. ••
positivement aux « vacabons mal vivans » le nom de « blasfémateurs. » Le 30, encore un dimanche, de nouveaux « placardz >; sont apposés à cette même église Sainct-Bonaventure, et ils contiennent « plusieurs parolles blasfématoires mesmement contre messeigneiiis de Véglise et aussi contre la justice et conseillers de la ville. » Le 3 novembre, on traite les rebelles de « séducteurs ; » ce mot, au xvi^ siècle, est couramment employé pour désigner les propagateurs d'hérésie. On les accuse d'afficher « journellement » des placards « tendant à sédition et émouvoir le peuple contre les gens d'église, de justice et conseillers de la ville. » Nouveaux placards le 10 mai 1531, et, de ceux-là aussi, on se garde bien de donner le texte (1).
Mais, dans tout ce qui précède, on voit combien,
(1) Iljid., fol. 214, 25 oct. « Item, comme dimanche dernier furent mis et apposez certains placars blasphématoires contre les gens de justice et conseillers, et comme par telles voyes l'année précédente la sédition et sacaigement se feit et commença en ceste ville par certains sedicieulx qui pillarent plusieurs bonnes maisons et aussi les blez que le corps de la ville avoit achapté pour la provision de la ville, où il y a eu grosse perte. Et comme au moyen desd. placars ils ont peur et doubtent à l'advenir d'inconvénient à la ville. A ces fins se retirarent le jour d'hier par devers messgrs d'esglise et conseil de monsgr de Lyon, esquelz l'auctorité et justice apartient en ceste ville, lesquelz ilz ont prié de faire administrer justice comme ilz y sont tenus, et de eulx enquérir des gens vacabons malvivans en ceste ville, blasfémateurs, et les pugnir pour obvier à tous inconvenians. » — 215 v°. On reproduit l'obligation aux maîtres de répondre de leurs ouvriers. — 216 v°. S. Champier propose des mesures sur les blés. « Et que par ce moyen le peuple aura cause de soy tenir quoy et sanz se esmouvoir, et que l'on doit requérir mess''^ de la justice de faire leur debvoir de faire pugnir les malfaicteurs. » — 221, id. — 223, 30 oct. : « Ce jourd'huy de rechef ont esté trouvez placardz à la porte de l'église Sainct-
peu à peu, à travers les réticences officielles, l'accusation se limite et se précise. Il nous paraît comme certain que cette agitation de 1530-1531 était une agitation religieuse ; précisément en 1530, Baudichon était à Lyon et déjà inquiété pour avoir tenu des conversations suspectes avec des négociants lyonnais. Or, si les auteurs des placards de 1530- 1531 appartenaient à un groupe d'hérétiques, à n'en pas douter l'on doit en dire autant de ceux de 1529, puisque le second mouvement n'est que la continuation ou la reprise du premier.
Nous ne voudrions assurément pas qu'on nous accusât de faire de l'histoire avec des conjectures. — Mais, si nous attendions, pour étudier les origines de la Réforme française, de trouver un texte qui nous dît en quelle année, dans telle ville et dans telle classe, les idées nouvelles ont apparu pour la première
Bonaventure, qui ont esté veuz et leuz au présent bureau, contenans plusieurs parolles blasfématoires mesmement contre messg''* de l'église et aussi contre la justice et conseillers de la ville. A ceste cause ont mesd. sgrs ordonné eulx trouver demain après disner en l'ostel commun... » En réalité, cette séance n'eut lieu que le 3 nov., fol. 227 : « Pour ce que journellement aucuns séducteurs mectent des placards parmy la ville, tendans à sédition et esmouvoir le peuple contre les gens d'esglise, de justice et conseillers de la ville [la suite n'a pas été écrite]. » — L'agitation continue : 227 vo-228 v°, 8 nov.: des Florentins ont battu les gens de justice ; 237, 28 fév. 1531, poursuites contre Etienne Savary, accusé d'être un des auteurs de la rebeine. 265, 13 avril : 20 sols au bourreau « pour avoir banny et fustigné Gourson PaUatier, qui fut des sédicieulx... » ; 276 v°, 10 mai: « Mgr Pompone de Trivulse a mandé parler à luy les conseillers... esquelz il a dit que Mgr le mareschal gouverneur luy a dit qu'il est besoin faire un crie, que ceUuy qui déclarera qui a planté et affîgé ung placard... aura cent escuz d'étrenne. Ce que e consulat a ordonné... »
178 ÉTUDES sua LA RÉFORME FRANÇAISE
fois, autant vaudrait nous résigner à ne jamais rie. savoir. Si, quelque part en histoire, la méthode divinatrice a sa légitimité, c'est assurément dans les recherches de cet ordre. C'est ici ou jamais que « la perfection... serait l'impression polychrome, où chaque région d'une page et même d'une phrase serait imprimée avec des encres diversement teintées, depuis l'encre la plus noire, marquant la certitude, jusqu'aux teintes les plus évanides (1)... » Les temps où se place la ■ rebcine ont beau être moins éloignés de nous que ceux des patriarches ou des JugeSjles documents ont beau être plus nombreux et plus variés, il n'en reste pas moins que, si l'on ne veut construire l'histoire de ces temps qu'avec des matériaux à l'épreuve de toute critique, il faut renoncer à décrire et même à soupçonner des phénomènes dont la réalité cependant n'est pas niable. Pour revenir à cette ville de Lyon, où non seulement les registres municipaux, mais même l'historiographie protestante, ne placent l'apparition de la Réforme que vers 1546, il est absolument impossible de rien comprendre aux événements de 1560, si l'on se refuse
(1) Au fond, le principe qui donne la valeur à ces demicertitudes, c'est le principe de causalité : l'existence, à une date donnée, dans telle classe et dans telle ville, d'une communauté religieuse con^itituée, suppose et exige toute une lente histoire de prosélytisme obscur, de conquêtes latentes, de propagation inaperçue des contemporains. Le seul point qui reste en suspens, et que nous allons tâcher d'établir, est de savoir si la rebeine appartient effectivement à cette série d'antécédents insaisissables de la Réforme lyonnaise. — Voy. dans le même ordre d'idées, Leroux, Réf. en Limousin, p. 48 ; Gaullieur, Réf. à Bordeaux, p. \^I.
à imaginer le mouvement religieux antérieur à la dremière de ces deux dates. 1546 est la date de la naissance, en quelque sorte officielle, de l'église de Lyon. Mais les communautés religieuses ne naissent pas à jour fixe ; quand on enregistre authentiquement leur apparition, elles ont déjà dépassé le premier terme de leur évolution. Le jour où quinze personnes se réunissent autour d'un prédicateur, il y a des années déjà que, secrètement, mystérieusement, sûrement, les idées nouvelles se sont frayé leur voie parmi la foule. Ce qui nous apparaît comme un point de départ n'est qu'un point d'aboutissement ou, plutôt, un arrêt nécessaire avant d'aller plus loin (1).
Il est évident que cette méthode est un instrument dangereux, qu'iï ne faut manier qu'avec une extrême réserve. Pour pouvoir dire que Champier avait raison de prêter à la révolte de Lyon un caractère religieux, il me semble qu'il fallait prendre la précaution d'établir soigneusement trois points : 1° que le témoignage porté par Champier, sur le fait du bris d'images, est recevable, encore qu'unique ; 20 que l'interprétation qu'il propose de ce fait se justifie par l'analogie qui existe entre ce mouvement, dont le caractère religieux est à établir, et d'autres mouvements h'onnais qui se sont produits dans les mêmes classes, et dont le caractère religieux n'est pas contestable ; 3° qu'on peut
(1) UHist. ecclés. signale, en °oct. 1546, 14 ou 15 personne» autour de Fournelet. Et pourtant le même texte a déjà parlé des prédications de Canus, exécuté à Paris en 1535.
expliquer, par des raisons déterminées, le silence des autres textes et peut-être celui des historiens postérieurs.
Il semble que nous avons satisfait à ces trois conditions : 1° quelque faible que soit la valeur historique de Champier, il n'est guère possible de nier la réalité de ce qu'il avance au sujet des statues ; 2° sur le second point, nous pouvons être beaucoup plus affirmatif qu'il y a treize ans. Nous disions simplement alors : « les mouvements de 1520 et 1524 sont, nous en sommes sûrs, des mouvements religieux ; le mouvement de 1529, qui leur ressemble par tous les autres points, peut difficilement ne pas leur avoir ressemblé aussi par celui-là. Quant aux mouvements de 1530-1531, cela paraît même un peu plus que probable. Le mouvement de 1520 est suivi, à très peu d'intervalle, par des lettres-patentes contre l'hérésie ; il en est très exactement de même du mouvement de 1529. De cette parfaite identité des conséquences n'a-t-on pas le droit d'induire au moins l'analogie des causes ? » Nous savons aujourd'hui que les lettres-patentes de septembre 1529, où sont dénoncés les hérétiques, visent très directement les événements du 25 avril. Il faut ajouter qu'à Lyon toujours l'agitation religieuse se lia étroitement à l'agitation sociale. Un témoin qui n'est pas suspect de parti pris contre la Réforme, Claude Baduel, avoue en 1551 que le chant des psaumes dégénère souvent en sédition, surtout à cause de l'interv^ention des ouvriers imprimeurs, ces mêmes imprimeurs qui menaient le mouvement de 1530.
30 Reste à expliquer l'étrange silence des autorités municipales. Il semble que ce soit chez elles une consigne de ne rien dire. — En 1524, François l*^"" veut faire arrêter les marchands espagnols et allemands établis dans la ville, sous prétexte qu'ils sont « usuriers et hérétiques » ; les consuls demandent qu'on les relâche, « mêmement ceux qui seroient chargés du soupçon d'hérésie ». En 1531, au moment où se passent les faits, d'une certaine gravité, auxquels nous faisions allusion tout à l'heure, le Consulat écrit au roi que la ville est très calme ; c'est le contraire qui est vrai.
En réalité, les Lyonnais désirent que le roi se mêle aussi peu que possible de leurs afîaires ; ils redoutent d'attirer chez eux les agents de l'inquisition ou même les commissaires du Parlement de Paris, comme ils redoutent de se voir envoyer par le roi quelques milliers de lansquenets. Ils ont un intérêt majeur à ne pas laisser dire qu'il y a chez eux des hérétiques, parce que ces hérétiques, ce sont les imprimeurs allemands ou français, les marchands génois ou lucquois, les ouvriers de toute nation qui font la richesse de la ville, les étrangers qui fréquentent les foires, les érudits qui enseignent dans le collège. Qui sait même si les consuls n'avaient pas des raisons plus personnelles encore de se taire ? En 1562-1563, le Consulat montrera aux réformés une indulgence quelque peu suspecte ; il existait peut-être déjà des tendances de ce genre dans le corps consulaire de 1529.
Ce n'est pas seulement pour Lyon que se posent
des questions de ce genre. Nous avons signalé plus haut le grand nombre de « martyrs » que la classe ouvrière donnera à la Réforme. Nous avons essayé d'expliquer pourquoi l'on nous montre si rarement les idées nouvelles pénétrant dans ces classes et les poussant à l'action ; comment catholiques et protestants, si divisés sur tout le reste, se sont ici entendus pour se taire. Trop de faits affirment l'éclatant succès des idées réformées dans les milieux ouvriers pour qu'on n'admette pas l'explication de Champier. Traduite en langage moderne, elle peut se résumer ainsi : ce sont les souffrances matérielles, c'est le caractère de plus en plus oppressif du système des corporations, ce sont les velléités d'opposition politique et sociale contre l'oligarchie urbaine qui ont jeté les masses ouvrières dans les voies nouvelles. La révolte des pauvres de Lyon apparaît alors comme un fait analogue à celle des paysans d'Allemagne. Peut-être même, si d'autres recherches permettaient de relever dans d'autres villes industrielles des phénomènes à la fois sociaux et religieux du même genre, trouverait-on là une confirmation des vues par lesquelles nous terminions une précédente étude.
Si même le lecteur consentait à voir dans nos inductions autre chose que des conjectures, y aurait-il lieu d'en être scandalisé et de croire que cette alliance avec les révoltés ait sali les origines de la Réforme ? Nullement. Il n'y avait pas, en tous les cas, que des réformés dans la sédition de 1529, puisque trois des pillards ont été se
confesser à un prêtre. Rien ne nous dit même que ceux qui, la lutte commencée, prirent la direction de l'émeute et se livrèrent aux pires désordres, les Musy, les Davey, les Savary, rien ne prouve qu'ils fussent protestants ; toute émeute, quel qu'en soit le prétexte, fait toujours sortir de leurs bouges les hommes de désordre. Il n'en resterait pas moins, — si notre interprétation est fondée, — que les auteurs du placard, les cinq cents cfui convoquèrent la foule, devaient appartenir à un groupe ou bien être poussés par des chefs plus ou moins imbus d'idées hérétiques. Mais il serait aussi vain et aussi injuste de rejeter sur les doctrines protestantes la responsabilité de leur révolte que de reprocher à Luther l'épouvantable révolution sociale qui ensanglanta toute une partie de l'Allemagne vers 1525 (1). Tout au plus peut-on dire avec Bossuet que la révolte religieuse devait mener, .si l'on n'3^ prenait garde, à toutes les révoltes, car, « prononcer généralement... que le Chrétien n'étoit sujet à aucun homme, c'étoit, en attendant l'interprétation, nourrir l'esprit d'indépendance dans les peuples... Joint que mépriser les puissances soutenues par la majesté de la religion étoit encore un moyen d'affaiblir les autres. » Cette vérité, Calvin la comprit admirablement, et il en fit sortir, sept ans après la rebeine de Lyon, la célèbre dédicace de VInstiiution chrestienne.
{Revue historique, tome LXI, année 1896).
(1) Comme le fait d'ailleurs Janssen.
Nous nous proposons d'étudier l'attitude des Nîmois poursuivis pour hérésie en octobre-novembre 1537. A leur occasion, M. Herminjard (1) renvoie à un Discours sur Vorigine de la Réforme à Nîmes, prononcé par le pasteur Viguié en 1862, et en partie reproduit dans le t. XVIII (p. 552 et suiv.) du Bulletin historique et littéraire du protestantisme français. Ce discours n'était pas une prédication banale, mais une sérieuse étude faite d'après les archives communales de Nîmes, et qui reproduit même le texte d'une délibération du Conseil de ville, du 31 mars 1532 (il faut bien lire 1532, et non 1533, car le 31 mars est indiqué comme tombant le jour de Pâques). M. Herminjard cite ce curieux document. Dardier, dans ses études sur la Réforme à Nîmes (2),
(1) Herminjard, t. IV, p. 315, n. 2.
(2) Parues dans le t. XXIX du Bulletin, p. 481-499. Ce sont les seize premières pages d'un ms. qui en a 179 et qui, depuis la mort de l'auteur, est déposé à la Bibliothèque de la rue des Saints-Pères. La partie inédite va de 1561 à 1745, elle est complètement rédigée.
l'a signalé, mais seulement, je crois, d'après l'inventaire des archives. Par contre M. Puech, auteur d'un livre qui n'est pas sans mérite sur la Renaissance et la Réforme à Nîmes, semble l'avoir ignoré, et c'est sans doute faute de l'avoir connu qu'il a cru devoir retarder jusqu'en 1537 le début de la Réforme à Nîmes (p. 29). Ce texte est si important qu'on ne nous en voudra pas de le reproduire (1), bien qu'il ait déjà paru autrefois dans le Bulletin :
• Premièrement pour ce que le beau-père, fraire des Augutins, prescheur ordinaire pour la présente année, a pr':'sché ccste caresme ordinairement et a nory les habitans de la ville pabulo coritftfis el bonne doctrine évangélique, jusques à la veille de Pasques, auquel jour sur le soir a esté constitué prisonnier par maistre Loyz huissier de Tholose, et l'on ne scet à quelz fins est détenu au chasteau du Roy. Dont led. beau père pourra avoir afaire d'argent pour soy aider et secourir en ses nécessités, que la ville lui doit bailhcr et expédier ses gaiges ordinaires qui sont de XII livres tant seulement (2) ou si la ville luv donnera davantage, oultre lesd. gaiges, attendu la bonne doctrine évangélique ([u'il a presché au peuple de la ville, requérant MM. les consellers que sur ce ils disent leurs opinions... »
« Ces opinions, disait Viguié, sont significatives : elles sont toutes dans le sens du frère augustin avec une nuance d'irritation contre les accusateurs... » Il n'avait malheureusement pas jugé utile de les
(1) D'après une copie qui m'est fournie par M. Prosper Faigairolle, et que 'M. Bondiirand a pris la peine de collationner. (LL 5 f° 244-246).
(2) En 1510 le prédicateur avait obtenu une augmentation, mais nous ignorons laquelle. L'augustin qui prêcha en 1527 toucha 13 li^-res ; le prédicateur de 1530 reçut un don de 20 livres (Dardier, article cité).
reproduire. Nous pouvons aujourd'hui combler cette lacune.
M. de Malmont, assesseui, estime que le succès du prédicateur lui a suscité des envieux : « A dit que ceste année le prescheur ordinaire estoit des fraires augustins, et le beau père de lad. religion a presché dans l'esglise cathédrale pour éviter inconvénient de peste à la réquisition de MM. les consulz, car aultrement il heut presché dans le couvent desd. Augustins. Et pour ce que quelques uns hont conseu envie contre luy, par laquelle il a esté constitué prisonnier,.., » M. de Malmont estime que le plus pressé, c'est de tirer de là le prédicateur et de ne pas priver plus longtemps le peuple de ses excellents sermons. La sympathie qu'il éprouve pour le prédicateur et sa doctrine est d'autant plus significative que M. de Malmont n'est pas disposé à gaspiller les fonds de la ville : il donnera volontiers de l'argent, en sus de ses gages, au beau-père si celui-ci prend la peine d'en demander, mais rien s'il en réclame. Le passage vaut la peine d'être cité :
' Par quoy que la ville doit donner aide à la personne diid. beavi-père plus tost que a ses gaiges, actendu que le public sera aujourdhuy escandalisc quant n'aura presché à vespres ; et quant à ses gaiges, actendu que sont peii'z, a esté d'opinion, actendu la bonne doctrine quQ a presché led. beau père et la qualité de sa personne, que s'il les demande qu'il aye quarante livras, aultrement qu'il n'aye rien; réfractant quant a ce sad. opinion casu quo il ne les demande, et aultrement voudroit constraindre la ville à les bailler, qu'il n'aye rien.
Même opinion chez M® Andronis, docteur, qui se
limite à 25 livres, mais qui est aussi intéressé par la « personne » du beau père, et par « le cas et escandalle qu'est au public ». — M^ Pierre Robert, plus prudent, a le soin de dire que la ville prendra « onus et deffensionem cause pro ipso », mais « quand sera dit par gens clercs qu'il est ignoscent de ce que l'on luy impuste ». D'ailleurs, M^ Robert croit bien être sûr d'avance du résultat de cette enquête, puisqu''l déclare « qu'il a bien presché tant aux advens que caresme ». — M^ Jacques Albenas se rallie à cet avis : que l'on prenne conseil « des plus apparens clercs de la ville » et, s'ils concluent favorablement, que la ville prenne en mains la cause de son prédicateur, à Toulouse ou même au grand Conseil. Mais cela ne lui suffit pas, et c'est surtout dans son c opinion » que l'on peut recueillir l'écho des colères suscitées parla nonchalance avec laquelle l'épiscopat s'acquittait de ses devoirs :
« I£t l'on doyt aller sommer et requérir inonsf l'evesque de Nismes qu'il ayt à prescher la paroUe de Dieu ou faire prescher dans la ville et cite de Nismes par un liomme de bien clerc et suffisant, et le requérir qu'il iienne hospitalité aux pauvi-e,, e! réside en sond. evesché et maison episcopalle..,.. '
Mais quelle « parole » Albenas entend-il par « parolle de Dieu » ? sans doute celle du beau père, puisqu'il trouve que ses gages sont insuffisants, « actendu la qualité du personnage ». Même formule chez le conseiller suivant, qui ajoute : « et la bonne doctrine qu'il a presché a la ville ceste caresme ». Le cinquième encore vante cette « bonne doctrine ». Un autre,
licencié, demande comme Albenas qu'on « aille requérir Monsi" de Nismes que pourvoye a la paroUe de Dieu et qu'il tienne hospitalité aux pauvres ».
Les dix-sept bourgeois consultés déclarent tous adhérer à l'opinion du licencié Gevaldani. Quelques uns tiennent simplement à l'exprimer avec plus de force. Noble Christophe Brun est d'avis que l'on porte les gages à 40 livres (Gevaldani disait 30 seulement), « pour ses peynes et vacations d'avoir presché la paroUe Dieu, et adendu qu'il a bien endoctriné le public de lad. ville ». Pons Balaruc est d'avis « que si l'archier veult mener led. beau père en parlement, qu'il y aye un homme de bien pour l'accompagner et servir, et si led. beau père se treuve innocent, que la ville luy secoure fin à cent escuz » (1).
Herminjard, très étonné de voir, en 1532, les magistrats consulaires d'une ville de France prendre ouvertement parti pour un prédicateur d'hérésie, objectait à Viguié qu'il faudrait « connaître la cause de son emprisonnement et l'issue de son procès ». Assurément ; mais si cet augustin a été arrêté la veille même de Pâques, presque au sorlir du serm.on, n'y a-t-il pas des chances pour que cette arrestation ait été motivée par sa prédication elle-même (2) ? En 1527, à Castres, un cordelier avait, pendant le carême, prêché des doctrines hérétiques, et le Par-
(1) MM. les consuls, estimant que les simples conseillers « hont oppiné oultre de ce que ne leur avait été demandé conseil », concluent qu'il aiu-a 30 livres s'il les demande, sinon ses gages ordinaires.
(2) Voyez ce que nous disons plus loin duii fait analogue survenu à Clermont d'Auvergne.
192 ÉTUDES SUR LA RÉFOK.MK FRANÇAISE
lement de Toulouse l'avait fait emprisonner ; le fait qui se passe à Nîmes en 1532 doit être du même genre (1).
On ne saurait douter, en présence des « opinions » émises par les conseillers, que le conseil de ville n'ait été unanimement favorable à l'augustin. Sinon le scribe communal n'aurait pas écrit qu'il avait nourri les habitants « de l'aliment de charité » et rappelé à deux reprises « la bonne doctrine évangélique » qu'il avait prêchée ; sinon la ville n'aurait pas songé à subvenir aux besoins du prisonnier.
Mais, dit Herminjard, » l'approbation donnée par les magistrats nîmois à la doctrine de ce religieux ne peut pas, en tout cas, être interprétée comme une adhésion à la Réforme, puisque ces mêmes magistrats, cinq ans plus tard, se plaignaient des « grandes erreurs pullulant contre la foi catho- « lique ». — Et Herminjard renvoie lui-même à sa note 8. Avant de recourir à cette note, avant de voir si, dans son contexte, l'expression « grandes erreurs pullulant dans la foi catholique » a bien toute la valeur qu'elle paraît avoir lorsqu'elle est isolée, il suffira de remarquer que les consuls et conseillers de 1537 ne sont pas nécessairement les consuls et conseillers de 1532 ; de l'opinion de ceuxlà on ne peut légitimement remonter à l'opinion de ceux-ci.
(1) Il ne faut pas oublier que, précisément à cette dat« de Pâques 1532, le Parlement de Toulouse fait emprisonner plusieurs professem's de l'Université ; l'un d'eux, Jean de Caturce, sera exécuté en juin.
IIî
Mais vovons — en nous servant des textes donnés dans cette note 8, dans Dardier et dans M. Puech — ce qui se passait à Nîmes en 1537 (1). Le 15 avril de cette année, nous dit M. Puech, Ymbert Pecolet avait été replacé par les consuls à la tête de l'école de Nîmes. Or Pecolet était fortement teinté d'hérésie : il proposait de lire chaque dimanche l'Evangile aux écoliers. Le Conseil de ville, qui ne désirait pas s'attirer une méchante affaire avec l'Evêché, ne l'y autorisa pas, mais Pecolet prêchait à domicile. Le chapitre, qui avait, à Nîmes comme ailleurs, toujours disputé au consulat le droit de nommer les régents, le chapitre s'émut, et le précenteur refusa d'instituer Pecolet ; l'official le déclara « suspect en la foi », et interdit aux consuls de lui « donner faveurs, secours ni aide, jusqu'à ce qu'il se soit lavé ». Cité le 22 octobre à la Cour du sénéchal, il raconta que, la veille, le curé de Notre-Dame lui avait refusé l'entrée de l'église, et qu'un de ses élèves l'avait averti '( que l'on l'avoit dernièrement excommunié de l'église, pour ce qu'il n'avoit voulu obéir aux inhibitions à luy faictes par le lieutenant officiai ». Il fut incarcéré aux prisons de l'Evêché.
(1) Dardier place par erreur en 1535 les événements dont nous allons parler. Comme il n'a connu des Archives de Nîmes que l'inventaire, il a pris la date initiale de la cote LL pour celle du document analvsé.
Les consuls, depuis vingt ans en possession de nommer le régent, résistèrent aux prétentions du prévôt, vicaire général de l'évéque. Le 27 octobre, ils proposèrent que l'adjoint de Pecolet, Gaspard Caillas (c'est l'orthographe donnée par M. Puech, au lieu de Cavart, que donnent les Preuves deMénard et l'Inventaire des Archives) le remplaçât « jusques à ce que sera cogneu led. maître Imbert estre coulpable des cas à luy imposés ». Naturellement les consuls ne prenaient pas ouvertement parti pour Pecolet et, en défendant leur droit, ils n'entendaient pas empiéter sur le domaine des autorités ecclésiastiques et judiciaires : « soy declairant cependant qu'ils n'entendent aulcunement empescher M. le prevost comme vicaire et aussi la court de mond. s^ le senechal comme commissaire joinct aud. evesque, que icelluy m*' Ymbert ne soit pugny des cas à lui imposés ». Ils ajoutaient (je cite ce texte d'après la note 8 d'Herminjard) qu'on devrait instituer un professeur de théologie, « veu mesmement le temps que court, et que, à faulte de ce, y a eu et de présent y a et pullulent journellement plusieurs grands erreurs contre nostre foy, et à très grand préjudice et troublement de l'Esglise et chrestienté ».
Les consuls semblent donc faire preuve ici d'un ardent zèle catholique. Si ce zèle avait été irréprochable, le prévôt aurait dû accepter immédiatement leur candidat, et aussi approuver leur projet de faire enseigner au collège les vérités de la foi. La réponse du prévôt va nous renseigner sur le véritable esprit des consuls. Il riposta, le l^"" novembre, qu'on
avait déjà un théologal à la cathédrale pour instruire les chanoines et les religieux : c'était dire assez clairement que l'enseignement théologique, tel que les consuls proposaient de l'instituer, enseignement donné hors de l'Eglise et destiné aux laïques, serait suspect d'hérésie.
Sur la question de Caihas (ou Cavart), le prévôt fut plus net encore. Il dit que c'était « à luy comme vicaire de pourvoir d'un maître d'escolle, non point les consuls, attendu mesmement les grandes erreurs qui courent de secte luthérienne ». On ne pouvait donc pas s'en rapporter aux consuls du soin de maintenir dans les écoles de la ville l'intégrité de la doctrine ? Hélas ! non, car on nous apprend que si le précenteur est intervenu dans cette affaire, c'est parce qu'il voyait « le dangier qui estoit survenu en la cyté de Nysme par le maistre-maige es escolles et escolliers, pullulant magna hseresis, tant de sacramento allaris que de sacramentis Ecdesias, dont plusieurs sont esté prevenuz, tant par censures ecclésiastiques que per dominos temporales ». Mais voici qui nous éclaire bien plus complètement sur le rôle des consuls (1) : k
« Les consulz ont essayé de présenter ung inalstre Ymbert Pecolet pour régir les escolles, lequel a longtemps que a esté intitulé //7 malcria hseresis. Dont lesdits consulz dévoient désister de instituer M'> Ymbert aux escolles. lesquelz estoient bien avertis les erreurs hérétiques estre provenues ah escolis ; et présenter ledit Ymbert, ce n'estoit sinon pour multiplier les erreurs. »
(1) Ce texte est encore donné par Herminjard et l'on s'étonnera que, l'ayant lu, il ait cependant écrit sa note.
Voilà donc les consuls nettement accusés d'être, sinon des hérétiques, du moins des fauteurs d'hérésie. Ils méritaient ce reproche quand ils soutenaient Pecolet, ils le méritent de nouveau quand ils présentent Caihas, « lequel estoit compaignon dudit M^ Ymbert. Et si, y a plus encore, car ledit Gaspar fuit socius de M^ Batalerii, lequel obfugit (1) ». Ainsi ce Caihas qui, d'après les consuls, devait, avec l'aide d'un professeur de théologie, réfuter « les grandes erreurs pullulant journellement contre notre foi », ce Caihas avait pour amis des prisonniers et des fugitifs pour cause de religion ! On comprend vraiment, après cela, que le prévôt ait dit aux consuls que c'était de leur faute s'il y avait encore des hérétiques : « En cas que la hérésie viendroit à pulluler... que cela ne tient pas à l'evesque de Nysmes, mais aux consuls, voulant empescher icelle punition, par ce que dessus ».
La vérité, c'est donc qu'il y eut, à propos des écoles, un conflit persistant entre la ville et le chapitre, conflit dont Viguié résumait ainsi l'histoire (p. 557) : « ...Pecolet est accusé de luthéranisme ; le précenteur de la cathédrale refuse de l'accepter comme recteur. La ville persiste, se roidit ; l'autorité sacerdotale a le dessus. Premier conflit. Une seconde fois (2) les consuls présentent maître Imbert ; le
(1) Je n'ai pas de renseignements sur ce Batelier.
(2) On a vu en effet que le prévôt reprochait aux consuls d'avoir présenté Pecolet à plusieurs reprises. Il avait été, en 1535, adjoint à Benoît Cosme. Il se retira, sans doute pour des raisons religieuses, à Béziers ou ;ï Toulouse, f^'où il r'^vin^- complètement hérétique.
précenteur s'oppose à leur demande ; maître Imbert est accusé de pactiser avec les idées nouvelles. Second conflit. Le 15 octobre 15.37, les consuls choisissent donc et |)ar force un nouveau recteur. Gaspard Cavartz, savant grammairien et parfait latiniste, est l'homme désigné. Mais quoi ! ce lettré est aussi un adhérent du luthéranisme. L'autorité ecclésiastique rejette les propositions de la ville. Troisième conflit ». L'attitude des magistrats nîmois apparaît plus significative encore lorsqu'on sait quelle était à cette date la situation religieuse de la ville. Si M. Puech a été tenté de fixer à cette année 1537 le début de la Réforme à Nîmes, c'est qu'il a trouvé dans les archives du Palais cette note du jugemage : « Touchant la forme de procedder aux inquisitions qui sont à faire contre ceulx qui sont chargés de ceste hérésie... satisfaisant à l'arrest envoyé du Parlement de Toulouse ». Des prévenus sont incarcérés au château du roi, « intitulés d'estre luthériens ». Le lieutenant de l'official demande des conseillers du tribunal « pour luy assister à la vuydange du procès de certains luthériens et pressentans d'hérésie ». Malheureusement les pièces ne nous font connaître ni le nom, ni le nombre, ni la profession des prévenus. Il ne nous est pas même possible de savoir si ce que l'on écrit de Genève à Zurich, le 12 novembre, est vrai, à savoir que deux Xîmois auraient été brûlés (1).
àl^(l) Hermiujard, t. IV, p. 317. Voy. aussi Berne à Fr. l'e, IT^nov., p. 320. M. Puech n'a pas trouvé trace d'un seul supplice à Nîmes même : mais des Xîmois ont pu être exécutés ailleurs.
Au milieu de cette grave crise religieuse, les consuls de Nîmes se déclarèrent-ils ouvertement pour la Réforme ? Non, certes. M. Puech remarque fort justement que le tiers consul, qui défendit contre le prévôt le choix que la ville avait fait de Caihas, est précisément un de ces Nîmois qui resteront catholiques. Les consuls de 1538, sans doute peu désireux de renouveler le conflit, défendirent aux maîtres d'école « que ne eussent point à lire à là Sainte Escripture, mais es autres livres, tant en grammaire, logique et rhétorique, et ce pour obvier aux erreurs que l'on dit que par ci-devant ont esté semées, à cause de la lecture de la sainte Escripture ».
Ce n'est là qu'un air de bravoure, destiné à désarmer les colères des chanoines ; et il ne semble pas que les consuls aient très sérieusement veillé à l'exécution de cette défense, car, le 21 avril 1540, le Parlement de Toulouse revenait sur cette question (1).
Ce qui ressort de tout cet ensemble de faits,c'estque le consulat nîmois, celui de 1532 comme celui de 1537, s'il n'est pas composé de réformés, est loin d'être systématiquement hostile à la Réforme. Il approuve << la bonne doctrine évangélique » prêchée par un augustin suspect. Il ne lui déplaît pas que ses écoles soient confiées à des humanistes, même si ces humanistes ne sont pas d'une irréprochable orthodoxie. Après Pecolet et Caihas, il acceptera, en 1539, Claude Baduel, qui est plus compromis encore. C'est
(1) Puech, p. 27 (imprime à tort 1539), et Bulletin, t. XIII, p. 202.
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seulement à la suite d'un nouvel arrêt rendu par le Parlement de Toulouse aux grands jours du Puy (14 sept. 1548), que les consuls se décideront à faire de nouveau « inhibitions et desfance aux principal, régents, pédagogues et autres . de ne tenir aulcuns livres de la sainte Escripture translatez en vulgaire, etc. ». Mais, dans la plupart des cas, comme le remarque très bien M. Puech (p. 52), « les autorités ferment les yeux (1) », et il est visible qu'à Nîmes « les procès des prévenus de la foi ne sont pas en rapport avec le nombre des adhérents aux idées nouvelles ». A l'heure même où l'hérésie a pullule » à Xîmes, les consuls nient son existence ; ils déclarent effrontément « que c'est à tort que la ville est soupçonnée d'hérésie, et que s'il s'y trouve quelques protestants, ce sont tous des étrangers (2) ».
Nous touchons ici à une question générale très délicate. Quelle a été à l'ordinaire, entre 1530 et 1562, l'attitude des consulats, et par suite de la partie de la bourgeoisie dans laquelle se recrutaient les corps consulaires ? Cette question, nous n'avons pas la prétention de la résoudre en passant. Nous voudrions seulement rapprocher un certain nombre de faits assez curieux. Nous croyons avoir établi
(1) Dardier, à l'année 1551.
(2) La cour du juge-mage aussi bien que le consulat»
ailleurs (1) que le consulat lyonnais, à une époque où il n'était sûrement pas composé de réformés, a toujours, systématiquement, cherché à dissimuler à l'autorité le caractère religieux des troubles qui agitaient la ville. A Limoges, M. Leroux est frappé du silence que le chroniqueur consulaire garde au sujet des supplices (2). Pour ne rien généraliser, notons tout de suite qu'à Bordeaux la jurade est d'abord nettement hostile à la Réforme (3) ; cependant, dès 1535, le sous-maire et le clerc de la ville sont partisans des idées nouvelles. A La Rochelle, c'est grâce à l'appui clandestin des autorités locales qu'elles gagnent du terrain (Bull. 1895, 392 et 450 et ss.). A Issoire ce sont les deux consuls de l'année 1540 qui introduisent en ville un prédicateur luthérien, « un jacobin venu d'Allemagne (4) ». Tout près d' Issoire, à Clermont, c'est-à-dire dans une ville peu favorable à l'hérésie, il se passe, le 30 avril 1547, une scène analogue à celle qui s'était passée à Nîmes en 1532, mais ici le scribe communal nous dit plus clairement les choses : le prêcheur est poursuivi par l'évêque pour « avoir mal parlé et allégué quelques propositions » pendant le dernier carême ; il appelle à son aide le conseil de Ville, et celui-ci décide que les Elus (c'est le nom que l'on donnait aux magistrats consulaires de Clermont) iront remontrer à Mon-
(1) Voy. ci-dessus, p. 181.
(2) Hist. de la Réf. dans le Limousin, p. 15-24.
(3) GauUieur, t. I, p. 8 et suiv.
(4) Annales d' Issoire. Ces Annales ont été assez mal publiées par BouiUet. Voy. infra, p. 200, n. 2.
seigneur « que le prescheur a très bien presché et instruit le peuple... et que le peuple ne fut jamaiz instruit et édiffié » comme il l'a été cette année-là. Ici encore, on le voit, un prédicateur fortement suspect d'hérésie a eu l'heur de plaire au conseil de Ville.
Il serait assurément téméraire de tirer de ces quelques faits des conclusions trop positives. Ce que l'on peut dire, c'est que les corps municipaux — du moins dans les villes consulaires — n'ont pas toujours été (1) les défenseurs acharnés de l'unité catholique. Il semble que le désir de défendre leur autonomie communale à la fois contre la juridiction épiscopale et contre l'ingérence du pouvoir central les ait souvent conduits à cacher, à atténuer, à tolérer chez eux les agitations religieuses. On ne s'exphquerait pas autrement que l'inquisiteur, en 1549, ait cru nécessaire de demander aux consuls des villes du Languedoc un serment spécial (2) : ils devaient jurer non seulement de poursuivre les hérétiques et de les dénoncer à l'inquisiteur, mais encore de n'admettre dans leur corps « aucuns diffamés ou suspects dudit crime... Jurons aussy que, en toutes choses concernantes l'office de la Sainte Inquisition et poursuite des hérétiques, donnerons ayde et secours à M. l'Inquisiteur et aux officiers de sa court, quant par iceulx serons requis... » Un tel luxe
(1) Après 1561 nous verrons souvent les consulats (à Castres, a'*]Milhau) prendre la direction du mouvement réformé.
(2) Publié par de Préville, d'après la collection Doat, dans le t. I^r du Bulletin, p. 361.
de précautions aurait été superflu, si l'Eglise n'avait eu de bonnes raisons pour se défier des corps consulaires. Assurément, l'approbation qu'ils donnent aux doctrines prêchées par tel ou tel religieux ne peut pas, suivant les expressions d'Herminjard, « être interprétée comme une adhésion à la Réforme » ; mais c'est exagérer dans un autre sens que de les prendre au mot quand ils parlent de détruire les « grandes erreurs pullulant contre la foi catholique». S'ils n'ont pas, sauf exception, ouvertement soutenu la Réforme, ils se sont très souvent opposés à ses progrès avec mollesse ; c'est peut-être dans cette attitude purement négative des consulats qu'il faut chercher l'explication du prodigieux développement du protestantisme dans le Midi et le Sud-Ouest (1) (c'est dans ces régions que fonctionne le régime consulaire) au moment où vont éclater les guerres de religion.
(Bulletin historique et littéraire du protestantisme français, 15 mai 1897^.
(1) Voy. notamment l'étude récemment^ publiée dans le Bulletin par M. BonrrLUy, numéro de septembre^l895.