DIDIER ÉRASME DE ROTTERDAM
Moi, Érasme de Rotterdam, je ne me manquerai pas à moi-même
Jusqu'à paraître abandonner mes concitoyens ;
Inspiré par eux^ illustre prince.
Je prie Dieu qu'il te fasse entrer sain et sauf dans notre ville;
Et, de tout le zèle dont je suis capable, je recommande ce peuple,
fils de César ! à ta haute protection.
Tous te reconnaissent pour maître ; tous se réjouissent de leur prince,
Et n'ont rien, dans le monde, qui leur soit plus cher que toi.
Il était difficile de faire débiter un compliment plus plat à un homme plus spirituel.
Philippe II et Marie, reine de Hongrie, après s'être fait traduire ces vers, entrèrent dans la maison, visitèrent la
chambre du grand bomme, et daignèrent se faire raconter les diverses circonstances de la naissance d*Érasme.
La statue en bronze courut un grand danger en 1672. Cette année-là, le peuple s'était soulevé dans là plupart des villes de la Hollande : Rotterdam fut pendant quelques jours à la discrétion des insurgés. Le peuple en voulait à tout ce qui sentait le papisme. La statue d*Érasme, apparemment pour son costume ecclésiastique, fut arrachée de son piédestal et portée dans la maison commune, où Ton délibéra de la faire fondre. Les magistrats de Bâie, Tayant appris, chargèrent un marchand de leur ville, en ce moment à Rotterdam, d'acheter cette statue moyennant un certain prix. Le correspondant balois entra en ouvertures pour cet achat avec les autorités de Témeute, et peu s'en fallut que le marché ne fût conclu. La difficulté portait sur le prix offert; la commune le trouvait insuffisant. Le marchand en écrivit à ses commettants ; ils Tautorisèrent à acquérir la statue au prix qu on en voudrait. Sur ces entrefaites, les autorités de Rotterdam se ravisèrent; on persuada au peuple qu'Érasme, quoique clerc, n'était ni un ' saint ni un diseur de messes,, et que sa statue ne voulait ni adorations ni prières ; on décida qu'elle ne serait point vendue, mais replacée sur son piédestal, ce qui fut exécuté quelque temps après. On verra plus tard pour quels motifs Bâle désirait posséder cette statue.
Le nom d'Érasme, il faut le dire, est bien tombé, tombé même au-dessous de ce qu'il vaut ; car Érasme fut un homme très-supérieur, lequel, à ne le regarder que comme écrivain, eut la mauvaise fortune de vivre dans un pays qui n'avait pas encore un idiome indigène arrive à l'état de langue littéraire. Il a écrit d'admirables choses dans un langage mort ; c'est là la première cause d'un si triste retour de fortune; la langue d'Érasme étant une langue d'éruditiou, Érasme n'est plus un grand écrivain que pour les érudits.
ËRASME. 5
Mais, de son vivant, et plus d'un siècle après sa mort, Érasme fut un. des plus grands noms de l'Europe intellectuelle. Les villes se disputaient, comme pour Homère, l'honneur de sa naissance. L'illustre Bayle, si grave, si solide, si juste appréciateur des titres littéraires, n'établit-il pas une comparaison très*sérieuse entre la destinée d'Homère, lequel ne fut connu que longtemps après sa mort, et ne put avoir dans toute la Grèce, dont il avait chanté les glorieuses origines, un lieu de naissance authentique, et celle d'Érasme, connu et admiré pendant sa vie, qui eut le privilège de naître, au vu et su de tout le monde, dans une ville « qui a compris de bonne heure ses intérêts, dit Bayle, et a tellement affermi, pendant que les choses étaient fraîches, les titres de sa possession et la gloire qui lui revient d'être la patrie de ce grand homme, qu'on ne peut plus rien lui dis« putersur ce sujet? »
La dispute, en effet, ne pouvant porter sur le fait de sa naissance, à cause des preuves que donnait Rotterdam de son droit et de son privilège, on disputa, le croiroit-on? sur le fait de la conception. La petite ville de Tergow, voisine de Rotterdam, réclamait l'honneur d'être le lieu où s'était consommé ce fait, lequel, remarquait-elle, dominait celui de la naissance. Les magistrats et les légistes de Tergow, mus d'ailleurs par une louable ambition, prétendaient qu'Érasme était plus bourgeois de Tergow que de Rotterdam, parce que, selon les lois, le lieu où les enfants naissent par hasard n'est point censé leur patrie. « Si, dans le cours d'un voyage,, disaient-ils, une femme accouche dans une ville où elle n'a pas l'intention de résider, où elle ne doit rester que le temps de relever de couches; l'enfant né dans cette ville en sera-t-il le citoyen, et non pas plutôt celui de la ville où sont domiciliés ses parents? La mère d'Érasme, grosse par suite d'une liaison illégitime» était, allée faire ses couches à Rotterdam pour cacher sa faute ; mais c'était là
un pur accident : c'est à Tergow qu'elle avait conçu et porté dans son sein le glorieux enfant. Donc Érasme devait être citoyen de Tergow. » Des esprits de poids, des noms litté« raires, prirent parti dans cette étrange querelle.
Érasme, comme on sait, naquit des amours d'un bourgeois de Tergow, qui depuis se fit moine, et de la fille d'un médecin, femme de mérite, et, sauf sa faute, de mœurs très-pures et d'une vie édifiante, qui pouvait, dit un écrivain du temps, se défendre comme Didon :
Huic uni forsan potui succumbere culpâa.
Cette femme mit au monde son enfant dans une maison écartée de Rotterdam, sans le touchant honneur qu'on rendait aux mères dont TÉglise avait béni le mariage. Cet honneur consistait en une pièce de linge blanc et fin dont on enveloppait le marteau de la porte, pour désigner à la sympathie des passants la maison de la nouvelle accouchée. L'enfant naquit inconnu dans les bras des hôtes inconnus à qui sa mère avait acheté Thospitalité et le secret pour huit jours. Cette naissance fut un reproche sanglant dans les mains des ennemis de Tenfant devenu homme illustre. Le fameux Jules Scaliger, entre autres, ému d'une jalousie misérable contre Erasme, ne pouvant rien contre ses écrits, s'en prit honteusement à sa naissance. Les lettres qu'il écrivit à ce sujet, les réponses d'Érasme, le scandale littéraire qui en résulta, ne furent pas'un des moindres événements du seizième siècle. Les honnêtes gens prirent le parti d'Érasme, lequel avait su se faire un grand nom malgré la faute de sa mère, et rester honnête homme malgré l'influence si souvent corruptrice d'une naissance irrégulière. Jules Scaliger se donna le ridicule de dire d'épouvantables grossièretés dans un latin barbare; et, malgré l'origine princière dont il se vantait, il est resté beaucoup plus étonnant par sa vanité
diabolique que par sa confuse érudition et j^s laborieux paradoxes littéraires.
Comment Érasme fut fait homme d'église. » Son tuteur Guardian. <— Érasme entre au couvent. — - On veut en faire un moine; ^a résistance; il prend rhabjt. — Ses deux Colloques sur la profession monastique.
Érasme avait un frère, dont il parle en certains endroits de ses livres, et seulement pour s'en plaindre. Tous deux héritèrent de leur père de quoi suffire à leurs études. Des parents avides avaient rogné leur petit patrimoine, et, à peine le père mort, avaient mis la main sur Targent. Us ne laissèrent que ce qui ne peut pas se mettre en poche, à savoir, quelque peu de bien-fonds et des créances. Les tuteurs firent ce que n'avaient pu faire les parents ; ils dissipèrent, par leur mauvaise administration et leur infidélité, le patrimoine des deux orphelins, et n'imaginèrent rien de mieux, pour se dispenser de rendre des comptes à leurs pupilles, que d'en faire des moines.
Celui des deux qui s'y employa le plus fut un certain Guardian, homme d'un sourcil austère, d'une grande réputation de piété, un saint dans l'opinion du monde, parce qu'il n'était ni joueur, ni libertin, ni fastueux, ni adonné au vin; du reste parfait égoïste; au dehors, se mettant en règle avec les apparences, et au dedans vivant pour lui et à sa guiâe; homme très-peu porté pour les lettres, quoique anciennement maître d'école. Un jour qu'Érasme enfant lai avait écrit une lettre un peu travaillée : « Ne m'en écrivez pas d'autres de ce genre, lui dit sévèrement Guardian, à moins d'y joindre un commentaire. » C'était un de
ces serviteurs de Dieu qui pensaient lui sacrifier une victime agréable en enrôlant quelque adolescent sans défense dans les ordres monastiques. Il comptait avec orgueil les recrues qu'il avait faitespour saint François, saint Dominique, saint Benoit, saint Augustin, sainte Brigitte, et autres chefs ou fondateurs de couvents.
Quand les deux enfants furent en état d'être envoyés aux universités, qu'ils surent passablement de grammaire et une bonne partie de la dialectique de Pierre dTspagne, Guardian, craignant quMls ne prissent dans les universités des sentiments trop mondains, les fit entrer dans un couveat de frères quêteurs, sorte de moines, « qu'on voit nichés partout, » dit Érasme, et qui se faisaient quelques revenus à instruire les enfants. C'était la coutume de ces moines, s'il leur tombait entre les mains quelque enfant d'un caractère vif et d'une intelligence précoce, de l'éteindre sous les mauvais traitements, les reproches, les menaces, et de le ployer peu à peu par l'abrutissement à la vie monastique. L'ordre des frères quêteurs fournissait des néophytes à tous les autres ordres, ce qui l'avait mis en grande faveur dans le monde monacal.
Ces frères étaient d'ailleurs fort ignorants, vivant dans les ténèbres de leur institution, étrangers à toute science, passant à prier le temps qu'ils n'employaient pas à gronder et à fustiger les enfants, incapables d'enseigner ce qu'ils ne savaient pas, et remplissant le monde de moines grossiers et indoctes, ou de laïques mal élevés. Érasme et son frère vécurent deux années dans ce couvent, sous un maître illettré et d'autant plus tranchant, choisi, non par des juges compétents, mais par le général de l'ordre, qui en était souvent le moine le plus ignorant. Cet homme avait un collègue plus doux, qui aimait Érasme et se plaisait avec lui. L'entendant un jour parler de son prochain retour dans son pays, il essaya de le retenir dans le couvent et de l'y enrôler,
lui faisant toutes sortes de récits de la vie heureuse qu*il y mènerait, et le prenant par 4es caresses, des baisers et de petits présents. Mais Tenfont fit uQe résistance d'homme : il dit nettement qu'il attendrait, pour prendre un parti, que sa raison fût plus avancée. Le moine, homme d*un bon naturel, n'insista pas. II n'était pas de ceux qui joignaient aux moyens de séduction des moyens de terreur, et qiii employaient les exorcismes, les apparitions, les fantômes, pour ébranler les imaginations faibles et recruter pour l'ordre, à l'insu des parents, des jeunes gens riches et bien nés en qui la crainte avait détruit la volonté ou altéré la raison.
Revenus à Tergow, Érasme et son frère trouvèrent l'un des deux tuteurs mort de la peste, sans avoir rendu ses comptes. Le second, Guardian, devenait ainsi, seul maître d'eux et du peu qui leur restait. 11 commença a parler très-fortement du projet de les faire entrer dans l'Église. Immoler deux victimes d'un coup, c'était, pensaitil, acquérir deux titres à la vie bienheureuse. Érasme, pour mieux lui tenir tête, concerta un plan de résistance avec son frère, son aîné de trois ans; lui-même en avait quinze. Ce frère était faible; il avait peur de Guardian, et, se voyant pauvre, il aurait volontiers souffert qu'on disposât de lui, pour échapper à la difficulté de résister et aux incertitudes d'une vie précaire. Érasme parla de vendre les lambeaux de terre qui leur restaient, d'en faire une petite somme, d'aller aux universités, d'y finir leurs études, et de s'abandonner ensuite à la grâce de Dieu. Son frère, entraîné par cette confiance, y consentit : ils s'engagèrent par serment à se soutenir l'un l'autre contre leur tuteur; mais Faîne y mit pour condition qu'Érasme, comme le plus décidé et le plus habile, se chargerait de porter la parole. Érasme le voulut bien : « Mais, dit-il, ne va pas me manquer au moment décisif, car, si je suis seul, toute la
iO ÉTUDES SUR LÀ BENÂISSÂNGE.
tragédie retombera sur ma tête. » Le jeune homme prit les saints à témoin de sa fidélité à sa parole.
Quelques jours après, Guardian les fit appeler. Il le prit d'abord sur un ton doux, parlant longuement de sa tendresse paternelle pour ses pupilles, de son zèle et de sa vigilance ;. après quoi il les félicita de ce qu*il venait de trouver pour eux une place chez les moines detix fois canoniques : c'était un des ordres du temps. Erasme répondit aux protestations par des remercîments; puis, venant au vrai sujet deTentretien, il dit que son frère et lui étaient trop jeunes pour prendre un parti si grave; qu'ils ne pouvaient pas se faire moines avant que de savoir ce que c'était qu'un moine; qu'après quelques années consacrées à Tétude des lettres ils verraient à traiter mûrement cette affaire; qu'un peu de réflexion n'y nuirait pas. Guardian ne s'attendait pas à un refus ; il éclata en menaces, et cet homme, qui s'était fait une réputation de douceur, eut peine à retenir ses mains ; il traita Érasme de brouillon, abdiqua la tutelle, disant qu'il ne leur restait pas un florin, et qu'ils vissent à se procurer dé quoi manger. Ces violences arrachèrent des larmes au jeune homme, mais n'ébranlèrent pas sa résolution. « Qu'il soit fait comme vous le désirez, » dit-il. On se sépara dans ces termes.
Les menaces ayant échoué, le tuteur changea de plan : il confia la négociation à son frère, homme doux, poli et persuasif. Celui-ci fit venir les deux pupilles dans son jardin; on s'assît, on causa, on versa du vin aux jeunes gens. Quand les têtes furent montées; le tuteur, après quelques discours pleins d'amitié, en vint à la grande affaire. Il prodigua les promesses et les prières ; il raconta des merveilles de la vie monastique; il fit si bien, que l'aîné oublia ses serments aux saints et se laissa faire. Trop de penchants le portaient vers la vie du cloître : il avait l'esprit lent, un corps robuste, un esprit rusé; il aimait à boire et à faire pis; il était déjà moine, dit Érasme, avant d'être novice.
ÉRASME. a
Érasme avait alors seize ans. Délicat, fragile, languissant d'une fièvre quarte, qu'allail-il devenir, abandonné à lui seul, pauvre, malade? La tuteur redoublait d'obsessions. Il déchaîna contre tni des personnes de toute qualité, de tout sexe, moines, demi-moines, parents, parentes, jeunes gens,>ieillards, gens connus et inconnus. L'esprit du jeune homme était assiégé par toutes ces influences. L'un lui faisait un tableau aimable de la tranquillité monastique, insistant sur ses douceurs, sur ses avantages, « tout de même, dit Érasme, qu'on trouverait à louer dans la fièvre quarte. » Un autre lui peignait d'un style tragique les périls de ce monde, comme si les moines eussent été hors du monde. Celui-ci Tépôuvantait du récit des maux de Tenfer, comme si le couvent ne menait pas quelquefois à l'enfer; celui-là lui citait des exemples miraculeux : m Un voyageur fatigué s'était assis sur un serpent^ le prenant pour un tronc d'arbre; le serpent s'éveilla, et, tournant Ja tête, dévora le voyageur. Ainsi le monde dévore les siens. » — « Un homme était venu visiter un monastère; on l'invite à s'y fixer, il refuse; à peine sorti, il rencontre un lion qui le mange. » Quelquesuns lui parlaient de moines qui avaient eu l'honneur de s'entretenir avec Jésus-Christ; de sainte Catherine, qui lui avait été fiancée comme à un amant, et avait eu de longs entretiens avec lui. On mettait un grand prix à s'emparer d'Érasme ; ses dispositions précoces promettaient un moine qui ferait honneur à sa robe.
Dans le temps qu'il était agité d'incertitudes cruelles, il alla voir, dans un monastère voisin de h ville, un certain Cantelius, dont il avait été le camarade d'enfance. C'était un jeune homme d'un esprit ferme et élevé, quoique ne pensant qu'à lui. Le goût du repos et de la table, et nop la piété, l'avait fait entrer au couvent, fl était fort paresseux, peu curieux des lettres, où il n'avait pas réussi, mais bon chan-
leur ; il s*y était appliqué dès le bas âge. Après avoir vainement cherché fortune en Italie, il avait pris la robe. Gantelius s'enflamma pour Érasme ; il Texhorta vivement à faire comme il avait fait, lui vantant le couvent comme un lieu de tranquillité, de liberté, de concorde, où les anges vi> vaieiit avec les hommes, où Ton avait le repos et des livres pour en occuper les longues heures. C'était Tappât auquel devait mordre Érasme : du repos et des livres, ce fut là le goût de toute sa vie. A entendre Çantelius, le couvent était le jardin des Huses. Érasme sortit fort ébranlé de ce premier entretien.
A peine rentré dans la ville, de nouvelles attaques Tattendaient. On lui montra ses amis irrités de son obstination, leur amitié tournant à la hjaine, la misère et la faim qui l'attendaient dans le monde; le désespoir de toutes choses. Il revint voir son nouvel ami. Gantelius redoubla de^oins, lui demanda la faveur de devenir son élève, et enfin le décida. Érasme, de guerre lasse, se réfugia dans le couvent pour éviter les obsessions présentes, mais sans dessein do persévérer. Gantelius mit à profit la science du jeune homme; ils passaient les nuits à lire en cachette les auteurs anciens, entre autres Térence, singulier poëtepour un couvent. La santé d'Érasme en souffrait. Du reste, son esprit était assez tranquille; il aimait cette égalité des frères. On ne Tobligeait pas aux jeûnes ni aux offices de nuit; on ne lui demaQdait rien, on ne le grondait pour rien : le plan était que tout le monde lui sourit et lui montrât de la faveur.
Plusieurs mois s'écoulèrentaînsi dans Tinsouciance. Quand vint le' jour de prendre Thabit , Erasme paria de nouveau de sa liberté; on lui répondit par des menaces. Gante, lius ne négligeait aucun des moyens qui lui étaient propres : il tenait à ne pas perdre un précepteur gratuit. Érasme fit vainement une dernièi'e résistance; à la Pm, il
tendit le cou, comme Tagneau du sacrifice, et on lui jeta l^babit.
Ge point obtenu, on continua les bons tpaitements et les caresses. Une année tout entière se passa, sans de vifs regrets de sa part. Mais peu à peu le régime changea ; il s'aperçut alors que ni son corps ni son âme ne s'accommodaient de la vie du couvent, il y voyait les études délaissées ou méprisées. Au lieu d'une vraie piété où il aurait eu du goût, c étaient des chants et des cérémonies sans fin. Ses frères les moines étaient pour la plupart des hommes lourds, ignares, adonnés au ventre, disposés à opprimer quiconque, parmi eux, montrait un esprit délicat et plus de penchant pour Tétude que pour la table. Le plus robuste de corps y était le plus influent.
On Tavait d'abord exempté du jeûne ; bientôt on Ty astreignit. Or il était d'un tempérament si exigeant sur le point de la nourriture, que si le repas était retardé d'une beure^ le cœur lui manquait, et il s'évanouissait. Le froid le faisait beaucoup souffrir, ainsi que le vent, et, pour quelques nuages de plus ou de moins qui passaient dans le ciel, tout son corps était troublé. Gomment avoir chaud dans un^cou* vent malsain, aux longs corridors humides, aux cellules mal closes? Érasme y était sans cesse grelottant. Dans les jours de jeûne ou d'abstinence de viande, le repas consistait en poisson; mais Todeur seule du poisson lui donnait la migraine, avec un mouvement de fièvre. Enfîn il avait le sommeil léger, se rendormait avec peine, et seulement après quelques heures : au couvent, il fallait se lever dans la nuit, pour les offices nocturnes, dont on l'avait [exempté novice. Ses nuits se passaient à lâcher de se rendormir.
Érasme recommençait à soupirer tout haut pour la liberté. Mais c'était à qui lui donnerait d'horribles scrupules. « Ruses de Satan, lui disait l'un, pour enlever un serviteur à Jésus-Christ. — J'ai eu les mêmes tentations, lui disait u»»
autre; mais, depuis que je lésai surmontées, je suis comme en paradis. — 11 y a danger de mort, lui insinuait un troisiôme, à quitter Thabit; on en a vu qui, pour cette offense en^'ers saint Augustin, ont été frappés d'une maladie incurable, foudroyés par le tonnerre, ou qui sont morts de la morsure d*une vipère. Le moindre des maux qu'on risque, ajoutait-il, c'est Tinfamie qui s'attache à l'apostat. » Le jeune homme craignait plus la honte que la mort : ce fut la honte qui triompha de ses répugtiances, et, comme il s'était laissé mettre Thabit, il se laissa vêtir du capuchon. Se regardant dés lors comme un prisonnier, il chercha des consolations dans Tétude ; mais, les lettres étant suspectes au couvent, il fallait étudier ^n cachette, là où il était permis de s'enivrer publiquement. Une circonstance inespérée vint le tirer de sa prison et le rendre à la vie publique, éclatante, qui l'attendait au dehors. Je dirai bientôt quelle fut cette circonstance. ^
On sait l'influence des impressions de la jeunesse sur le reste de la vie. Cette entrée violente d'Érasme dans les ordres religieux en fit un ennemi prudent, mais d'autant plus redoutable, des vœux monastiques et des pratiques odieuses qu'on employait pour les arracher aux caractères faibles. Ménageant les choses, il n'en frappa que plus fort sur les personnes ; il poursuivit les moines de ses railleries, les peignant invariablement sous les traits d'ivrognes, d'illettrés et de libertins, opposant sans cesse le scandale de leurs orgies clandestines, de leur haine sauvage pour les'lettres, de leur hypocrisie, aux vertus de leurs fondateurs, et, en même temps qu'il parlait avec révérence du principe, attaquant sous toutes les formes l'application.
Certes, il se souvenait de ses jeûnes au couvent et de ses défaillances de cœur, quand il se moquait de l'abstinence des viandes, et qu'il accablait les mangeurs et les apprêteurs de poisson de malédictions si plaisantes ; il se souvenait
des prières de nuit dans la chapelle, sous les voûtes froides, avec le frisson d'un sommeil interrompu, quand il se raillait de la fréquence et de- la monotonie des prières ; il se souvenait surtout de c^s menaces entremêlées de caresses, de ces obsessions, tantôt violentes, tantôt doucereuses, à l!aide desquelles on Tavait précipité dans des vœux éternels, quand il écrivait contre les vœux monastiques ces charmants Co/toques, si fins, si spirituels, si tempérés de prudence et de concessions, afin de ne pas effrayer les gens scrupuleux, si éloquents çà et là, qui rappellent la manière de certains dialogues de Voltaire *.
Dans le colloque Virgo jAiao-^aiAcç (la vierge ennemie du mariage), sî clair et si agréable, malgré sou titre grec, Eabulus (tùêeuXii), Thomme de bon conseil, fait une promenade après dîner, avec Catherine, la jeune fille qui ne veut pas se marier. On est au printemps, dans la saison des fleurs ; Catherine est triste ; la douce joie qui parait répan* due sur toute la nature n'est pas dans son cœur. Eubulus en veut savoir la cause : « Voyez cette rose, dit-il, dont les corolles se contractent à l'approche de la nuit; tel est votre visage. » Catherine sourit. « Allez plutôt vous regarder dans cette fontaine, )> continue Eubulus. Pourquoi donc Catherine est-elle triste? Elle vient d'avoir dix-sept ans; elle est belle, la santé brille sur son visage; elle a une bonne réputation, de Tesprit, toutes les grâces de Fâme qui font valoir celtes du corps; ses parents sont de bonne maison, probes^ riches, tendres pour leur fille; Eubulus ne demanderait pas à Dieu une autre épouse, si son astre lui permettait d'y prétendre. « Et moi, dit Catherine, je ne voudrais pas d'un autre époux, si je ne haïssais pas le mariage. » D'où vient donc cette haine? Catherine est engagée à Dieu. Dès sa plus tendre jeunesse, elle a rêvé d'être sœur dans
* Ykgo [M90'Yfl4MC. — Yirgo parUtens.
un couvent de nonnes ; ses parents ont d^abord résisté à son penchant; mais* à force de prières, de caresses, de larmes, elle a obtenu qu*on la laissât libre si, à dix-sept ans, elle y persistait encore. Ses dix-sept ans sont venus; mais voici que ses parents refusent de tenir leur promesse; c'est là ce qui la rend triste; elle en mourra, si on ne cède à son désir.
Eubulus s*informe d'où elle a pris ce goût pour le cloitre. C'est un jour qu'on Tavait menée, toute petite fille, dans un couvent de religieuses. Ces vierges Tenchantaient par leurs visages frais et riants ; il lui semblait voir des anges ; ïéglise. était toute luisante de propreté, toute parfumée d'encens; les jardins étaient grands et pleins d'arbres et de fleurs. Tout lui souriait; ses yeux ne rencontraient que des images douces; les entretiens de ces filles étaient aimables ; deux d'entre elles, ses aînées de quelques années, Tavaient fait jouer sur leurs genoux quand elle était tout enfant. A ces images riantes Eubulus oppose une peinture satirique des couvents de filles; il ne cache rien de ce qu'il en sait : la liberté du temps et la liberté du latin lui ôtent tout scrupule. « Si vous tenez tant à votre virginité, dit-il à Catherine, que ne la placez- vous sous la protection de vos parents?
— Elle n'y serait pas en sûreté.
— Mieux, à ce que je pense, que chez ces mioines épais, dont le ventre est toujmirs tendu de nourriture... On les appelle pères, et ils font souvent en sorte que ce nom leur soit bien appliqué *. » Et il ajoute : a Quand vous aurez vu les choses de plus près, vous n'y trouverez pas le même charme qu'autrefois. Ne sont pas vierges, croyez-moi, toutes celles qui ont le voile, à moins que plusieurs d'entre elles
* Imo, ut ego arbîtror, aliquanto tatius quam apud illos crassos, semper cibo distentOB monacbos. Sec enim coitratiiuntf ne tu eis inedentf etc.
ne prétendent être louées pour le même privilège que Marie la vierge mère *. Tout n'est pas virginal chez les vierges. » Ha traduction est chaste ; le latin Test moins ; c'est d'ailleurs une nouvelle ressemblance avec Voltaire ; il n'osait pas beaucoup moins dans son français qu'Érasme dans son latin.
Eubulus joint à ces raisons de mœurs des raisons do dogme : on nediscutait rien alors sans s'autoriser du dogme et de la tradition. Catherine est ébranlée ; mais que peuvent de bons conseils contre des souvenirs d'imagination, contre des rêves de jeune fille exaltée? « Vous me donnez d'excellentes raisons, dit-elle à Eubulus, mais rien ne peut m'enlever ma passion. — Si je ne puis vous persuader, répond Eubulus, souvenez-vous du moins que je vous ai avertie. Je prie Dieu, par amour pour vous, que votre passion vous réussisse mieux que mes conseils. » Ainsi finit le colloque.
La Vierge qui se repent * en est la suite. Ce sont encore nos deux personnages, Eubulus et Catherine. Eubulus trouve la jeune fille tout en larmes. Le prieur du couvent est auprès d'elle, a Quel oiseau vois-je ici? demande Eubulus. -^ C'est le prieur du couvent; mais ne vous en allez pas; on a fini de boire; asseyez-vous un moment; quand il sera parti, Dous causerons. » Le prieur parti, les aveux commencent. La mère de Catherine, vaincue par ses larmes, avait fini par céder; son père s'était montré plus ferme; mais, les machinations des moines ayant lassé sa constance, il s'était rendu. On l'avait menacé d'une mort prochaine s'il enlevait une épouse à Jésus-Christ. Son consentement obtenu, la jeune fille avait été tenue comme en prison, pendant trois jours, dans la maison paternelle. Des religieuses du couvent veillaient sur elle, empêchant que personne n'entrât dans sa chambre, et l'excitant par leurs exhortations. Pendant
* .... Ut dicaniur et a partu virgioes.
' Yirgo pœtUtwt.
qu*on préparait son costume de professe et qn*on disposait tout pour le repas d'usage, elle avait souffert quelque chose qui ne se peut pas raconter. Il lui avait semblé qu'un fantôme lui apparaissait : \es religieuses qui étaient là n'avaient pas vu ce fantôme; mais, pour elle, cette vue l'avait fait tomber comme morte. Revenue à elle, on lui avait expliqué sa vision : c'était, selon ces femmes, un dernier effort du démon tentateur; pareille chose leur était arrivée à toutes, disaient-elles, à ce moment décisif.
« C'étaient^ dit Eubulus, les folies de ces femmes qui vous avaient troublé Tesprit. >
Le quatrième jour on l'avait revêtue de ses plus beaux habits, comme si elle avait dû se marier...
« A quelque moine grossier, » interrompt Eubulus.
Puis on l'avait amenée, au milieu du jour, de la maison de son père au couvent, où l'attendait une grande compagnie d'amis et de curieux. Elle n'y était restée que douze jours, après quoi elle avait été se jeter aux genoux de l'abbesse, la conjurant de la rendre à ses parents. Ceux-ci, tout d'abord, ne voulaient pas la reprendre; mais, voyant sa douleur, ils lui avaient ouvert leurs bras. C'est ainsi que Catherine était redevenue libre.
Qui l'avait donc fait changer de résolution? Érasme le laisse à deviner. Il aimait à désappointer son lecteur; cela donnait à ses colloques un air romanesque.
Érasme'cfaez Térêque de Cambrai. — Le collège de Hontaigu. — Érasme donne des leçons. — La marquise de Wéere. — Érasme fait naufrage sur la côte de Calais. ^ II est attaqué par des voleuris. — S*s flatteries^ pour être payé de ses pensions. — 11 va en Italie, et il y est témoin du triomphe de Jules II à Bologne. — - La peste éclate dans cette ville. -^ Danger que caurl Érasme, «• <^ Ce qu'il' dit de l'Angleterre et de la France.
Ce qui fit sortir Érasme du couvent et }e lança dans le mondé, ce fut l*offre du seigneur de Bergues, évoque de Cambrai, qui IMnvjtait à venir faire partie de sa maison. Erasme y consentit avec joie; mais, ne voulant pas partir sans s'être mis en règle avec tout le monde, il sollicita l'agrément de son évêqù« ordinaire, du prieur particulier du couvent et du prieur général de Tordre ; et, quoiqu'il n'y fût pas tenu par son vœu, il garda l'habit, de peur de blesser les personnes trop scrupuleuses. On voit* déjà rhomme timide et inquiet, qui a une peur singulière de Topinion, lui qui devait la mener un moment, et qui en fut le maître, tout en se courbant devant elle en esclave. Il resta peu chez cet évoque, dont il n'avait guère à se louer, et vint à Paris pour y compléter son instruction. Il entra au collège de Hontaigu, alors très-famé pour ses études de théologie; a les murailles mêmes, dit Érasme, étaient théologiennes. » Hais le régime en était mortel. Jean Standonée, homme d'un bon naturel, mais d'un jugement médiocre, et dur pour lui-même comme les Pères du désert, en avait alors le gouvernement. Ayant passé sa jeunesse dans une extrême pauvreté, Slandonée ouvrait volontiers son collège aux jeunes gens pauvres; mais il prenait plus de soin de leur esprit que de leur corps, les nourrissant de
poissons et d'oeufs gâtés, jamais de viande ; les faisant coucher sur des grabats, dans des chambres humides, et, pour comble, les forçante porter Thabit et le capuchon de moine. Plusieurs jeunes gens, contemporains d'Erasme, en étaient devenus fous, aveugles ou lépreux : quelques-uns en étaient morts. Lui-même en fut si malade, qu*il eut beaucoup de peine a se rétablir; il en aurait perdu la vie, dit-il, sans la protection de sainte Geneviève.
Il parait qu'encore au temps de Rabelais, lequel publia son livre après la mort d'Érasme, le collège de Montaigu n'avait rien changé à son régime, car voici ce qu'en dit Ponocrates, précepteur de Gargantua, à Grandgousier, père de son élève * :
« Seigneur, ne pensez que ie Taye miz on colliege de pouillerye quon nomme Montagu : mieulx l'eusse voulu mettre entre les guenaulx* de Sainct Innocent pour Tenorme cruaulté et villenye que iy ay congnu ; car trop mieulx sont traictez les forcez (forçats) entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malatitroz on dict colliege.. Et si i'estois roi de Paris, le diable m'emport si ie ne mettoys le feu dedans et feroys brusier et principal et regens qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeulx estre exercée. »
L'amour des livres et de la théologie avait fait venir une première fois Érasme à Paris ; le régime du collège de Montaigu et la maladie Ten chassèrent. Il y revint bientôt pour continuer ses études : cette seconde fois ce fut la peste qui l'en fit sortir. Il erra en Flandre et en Hollande, fuyant devant le fléau, qui parcourait l'Europe en tous sens, tombant où on ne l'attendait pas, ne venant pas où on l'attendait. On était sur la fin du quinzième siècle. Érasme approchait de trente ans. Ses premiers écrits, ses lettres, l'avaient mis
* Livre I, cbap. xnvii.
* Gueux qui ne quittaient guère le cimetière des Innocents.
en renom ; c'était à qui le protégerait et lui offrirait des pensions, sauf à n'en payer que le premier mois. Il avait trouvé du même coup la célébrité et la pauvreté.
Il donnait des leçons çà et là, et vivait de leur produit; mais, les leçons manquant, il fallait implorer ses protecteurs et leur demander comme une charité ce qu'il aurait pu exiger comme une dette^ Les protecteurs ne répondaient pas ou répondaient qu'ils n'avaient rien, ou recommandaient Erasme à leur intendant, qui gardait les arrérages pour lui. Plus d'une fois, Érasme fut obligé de prendre le ton d'un mendiant, et d'étaler sa pauvreté comme les mendiants étalent leurs plaies, faisant avec sa rhétorique ce que ceux-ci font avec leurs membres mutilés, on bien forçant son esprit à d'incroyables tours de flatterie, pour tirer de la vanité de ses patrons l'argent qu'il ne pouvait obtenir de leur loyauté. C'était de la rhétorique de nécessiteu;^, fausse, misérablement éloquente, où l'esprit mendiait pour le ventre. Ces flatteries mêmes ne réussissaient pas toujours : alors il s'irritait, il s'emportait contre des patrons qui s'étaient donné gratis le relief de protecteurs des lettres, et qui laissaient croupir leur protégé dans le besoin. Il se dédommageait, dans ses lettres à quelques amis, des bumiliations où on l'obligeait de descendre, et se donnait le tort dé médire par derrière de ceux qu'il adulait en face; tristes contradictions de la pauvreté, que la postérité ne devrait pas juger après dîner.
Parmi ses bienfaiteurs d'intention, sinon d'effet, il y avait une grande dame, la marquise de Wéere, laquelle avait voulu voir Érasme et lui tenir lieu de l'évêque de Cambrai, qui l'abandonnait. Erasme se rendit à son château de Tourneben$,en février 1497, par une neige que chassait un vent violent. Ce château était perché sur le haut d'uue montagne, qu'il lui fallut gravir à l'aide d'un bâton ferré, non sans danger d'être précipité par le vent; à la fin il arriva. La pre-
mière vue de la marquise de Wéere fut pour lui un enchantement. Bonté, douceur, libéralité, elle avait tout en partage. « Je sais, écrit-il à milord Hontjoye, que les amplifications des rhéteurs sont suspectes, principalement à ceux qui ne sont pas étrangers à leur art. Haiscroyez-moi, Tamplificatioa^ loin de m'être d'aucun secours ici, est au-dessous de la réalité. La nature n'a rien produit de plus chaste, de plus sage, de plus candide, de plus bienveillant. Voulez-vous que je vous dise toute la chose en un mot? Elle a été aussi bienfaisante pour moi, à qui elle ne devait rien, que ce vieillard (l'évêque de Cambrai) a été malveillant, lui qui me devait quelque chose. Elle m'a comblé d'autant de bons offices, moi qui n'ai rien fait pour elle, que celui-ci de duretés, quoique m'étant redevable des plus grands services, j»
Il écrivait cela du château de Tournehens, devant la haute cheminée de la marquise, avec cette ardeur de reconnaissance qu'un bon feu, le souvenir du voyage de la veille à travers les neiges, un accueil que la curiosité seale de la marquise eût rendu obligeant, quelques promesses peut-être, devaient inspirer à l'homme que le lecteur connaît déjà, délicat de corps, faible d'esprit, prenant volontiers les avances pour des engagements, et Tindifférence pour du mauvais vouloir.
Un an après, son langage n'était plus le même. La marquise avait promis une pension de deux cents livres, mais Érasme n'en avait rien reçu* C'est par lui que nous devions apprendre que la marquise s'était Tuinée pour un beau damoiseau, elle qui aurait dû, dit sérieusement Érasme, s'attacher à quelque homme grave et imposant, comme il convenait à une femme de son âge. <( Tu déplores que la marquise perde ainsi sa fortune, écrit*il à Battus, un de ses amis ; mais tu me parais malade de la maladie d'autrui. Elle dissipe sa fortune, et tu t'en affliges! Elle joue et badine avec son amant> et tu en prends du souci! Elle ne peut rien
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donner, dis-tu, n'ayant rien ! Hais, quand ]e regarde les causes qui Tempêchent de donner, j'en conclus qu'elle ne donne jamais rien, car dé telles causes ne manquent jamais aux grands personnages. Elle a de quoi engraisser l'oisiveté et les débauches de ces ^ns à capuchon, effrontés libertins, tu sais qui je veux dire; et elle n'a pas de quoi assurer le studieux repos d'un homme qui pourrait laisser des écrits dignes du regard de la postérité. »
Cependant la nécessité allait le faire tomber derechef aux genoux de la marquise ; depuis sa lettre à Battus, il lui était arrivé toute3 sortes de malheurs. II avait fait des pertes d'argent, lui qui en avait si peu à perdre. Dans un voyage qu'il fît en Angleterre, il avait emporté avec lui une assez bonne somme, fruit de ses ouvrages ; mais, arrivé à Douvres, on l'avait obligé de vider ses poches : les lois somptuaires du pays^ ou plutôt la douane de pirates qu'on décorait de ce nom, interdisaient rentrée en Angleterre de l'argent étranger jusqu'à concurrence d'une certaine somme. Ses amis d'Angleterre étaient venus à son secours, et, après quelque séjour parmi eux, il était parti pour s'embarquer à Douvres, et de là retourner à Paris, à son Paris Uen-aimé^ comme il l'appelle quelque part. Il portait sur lui quelques angelots d'or dans une bourse de cuir. Le temps était gros. Érasme était monté dans une barque pour gagner le vaisseau, que les bas-fonds tenaient éloigné de quelques brasses de la côte. La barque ayant chaviré, il était tombé dans la mer, et en avait été retiré plus nu et plus pauvre qu'après la visite des douaniers anglais : ses angelots d'or étaient restés au fond de Teau.
D'autres malheurs l'attendaient sur le rivage de France. Il s'était fait prêter quelque argent pour aller de Calais à Paris. Comme il cheminait à dos de cheval, dans la compa"" gnie d'un Anglais, sur la route d'Amiens^ des voleurs lui avaient fait la conduite pendant plus d'un jour, flairant s'il
cuit de bonne prise ; mais cette fois sa pauvreté l'avait bien servi; les voleurs, s'étant aperçus ^*ii était pauvre, n'avaient pas voulu Tassassiner gratuitenij^nt. Érasme leur avait ôté toute tentation en se laissant priBndre le peu qui lui restait. Toutes ces pertes Tavaient réduit; c Tirez de la marquise tout ce que vous pourrez, écrivait-il à Battus ; arrachez, grattez ; j'en ferai autant de mon côté. Je sens combien ce conseil est honteux et répugne à mon caractère; mais le besoin me force à essayer de tout. » Battus n'obtenaii rien ; son rôle était difficile. Précepteur che/ la marquise, apparemment mal payé; à cause du désordre des affaires, il avait à penser à lui avant de penser à son ami. Erasme recourut à la rhétorique; il écrivit à la marquise de Wéere une lettre calculée pourl'effet. Il s'était frotté le front, dit-il, il avait fait taire ses scrupules, son caractère, cette pudeur jalouse qui sied à Thomme de lettres ; il avait fléchi sous la nécessité.
La flatterie intéressée rinspirait mal. Cet homme si habile à tourner un compliment librement donné, qui savait relever les gens sans se rabaisser lui-même, est plat et prétentieux quand il les loue pour en tirer de l'argent. Est-ce la faute de celui qui demande ou de celui qui ne tient pas ce qu!il promet? La marquise de Wéere, qui foUttrait tout à rheure avec un amant, la voilà devenue vierge. Lisez le passage qui explique cette métamorphose : < Je vous ai envoyé, à vous qui vous appelez Anne, une hymne que j'ai composée en Thonneur de votre patronne sainte Anne ; ces vers sont de ma jeunesse, car, dès mes premières an* nées, j'ai rendu un culte tendre à cette sainte. J'ai joint à ces vers quelques prières de mon invention, qui pourront vous servir comme d'enchantements magiques pour faire descendre du ciel sur la terre, non point la lune, mais celle qui a enfanté le soleil de la justice (la Vierge Marie). Il est vrai qu'elle se montre facile aux vœux qui lui sont faits par
des vierges ; car je ne vous compte pas tant parmi les veuves que parmi les vierges. Quand vous vous êtes mariée toute jeune, c^était seulement pour obéir à vos parents et pour avoir des enfants : dans un mariage de ce genre, c'est moins le libre plaisir des sens qu'il faut regarder que la soumission passive. Hais qu a l'âge où vous êtes, presque jeune fille encore, vous sachiez résister à la foule des prétendants qui aspirent à vos faveurs; qu'au sein d'une fortane si bîillante, vous soyez si dure pour vous-même, c'est ce que je ne regarderai pas comme du veuvage, mais comnfe de^ la vii^nité. Si vous persévérez, il faudra que je vous place pieusement, non pas dans le chœur des adolescentes, dont le nombre, selon TÉcriture, ne se peut pas compter; non pas dans les cinquante concubines de Salomon, mais parmi les cinquante reines, et cela, je Tespère, avec l'approbation de saint Jérôme. »
Dans le même temps qu'il écrivait cette lettre à la marquise de Wéere, il envoyait ses recommandations confidentielles à Battus. Il lui traçait tout un plan de campagne, f Qu'il lançât contre la marquise son fils Adolphe, avec des prières arrêtées en commun ; qu'il prit soin de mettre à couvert le caractère d'Erasme en présentant sa lettre comme un cri que lui arrachait le besoin ; un homme de si délicate complexion, voulant aller en Italie pour y prendre le grade de docteur, ne pouvait faire ce voyage sans de grandes dépenses ; sa réputation , méritée ou non, ne lui permettait pas d'y aller à pied, et sans quelque espèce de train; que Battus fit sentir à la marquise combien plus de gloire et d'honneur lui reviendrait des écrits d'Érasme que de ces théologiens qu'elle avait à sa charge ; que ces h(Nnmes débitaient dès choses communes, tandis qu'il écrivait, lui, des choses durables; que leurs indoctes sermons étaient entendus dans une ou deux églises, tandis que ses livres, à lui» seraient lus par toutes les nations; que
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ces grossiers théologiens abondaient partout, tandis qu*il fallait plusieurs siècles pour trouver un homme comme lui; — « car, dit-il à Battus, vous n'êtes pas si superstitieux, à « ce que je sache, que vous ayez du scrupule à faciliter par de « petits mensonges les affaires de votre ami; » —que Battus insinuât à la marquise, avec tout lagrément qu'il y pourrait mettre, qu'Érasme avait fatigué ses yeux et compromis sa vue par ses travaux sur saint Jérôme ; que, selon Pline F Ancien^ un bon remède aux maux d'yeux, un excellent spécifique pour les raffermir, était quelque pierre précieuse, quelque saphir> ou tout autre bijou de prix; qu'au besoin, Battus fît confirmer Topinion de Pline par son niédecin particulier. »
Mais Érasme doutait de Tempressemenl de Battus. Ce^ lui^ci) le premier en titre dans la maisoA de la marquise, voulait être le premier payé. Érasme essaye de lui donner le change; mais ses raisons sont bien faibles contre Tinstinct de rintérêt personnel : <r Je sais, dit-il» que vous avez grand besoin vous-même des libéralités de la marquise. Mais songez bien que les deux choses ne se peuvent pas faire à la fois. Puis donc que l'occasion est favorable, différez votre propre affaire et faites celle de votre ami; vous reprendrez la vôtre en son lieu et avec plus de certitude du succès. N'allez pas craindre que le peu que je demande épuise la marquise. D'ailleurs, soyez juste, tous les jours vous êtes en demeure de demander et d'obtenir; il n'en est pas de même pour moi. Peut-être croyez-vous bien agir avec moi, si vous ne faites que m'arracher à la mendicité; mais, mon cher Battus, les études auxquelles je me livre demandent une vie qui ne soit ni gênée ni misérable. »
Cette dernière phrase indique de quelle pauvreté Érasme avait à sortir. C'était de la pauvreté relative, pauvreté pour un homme délicat, maladif, aimant à changer de place, achçtant des manuscrits, ayant à sa solde des copistes, re-
cherché et répandu, obéré par ses déménagements fréquents, ses hautes amitiés, ses domestiques, ses messagers, ses secré* taires, et ne |k)uvant être Érasme qu'à ce prix; c'eût été de l'aisance pour tout autre que lui. Ses ressources étaient fort précaires ; le peu qu'il parveûait à arracher de ses différentes pensions, — il en avait en Angleterre, en Allemagne, en France, — ne le soutenait pas, mais l'aidait à faire des dettes. D'ailleurs, cet argent si attendu, si demandé, en passant par les mains des intendants, des banquiers, des changeurs, des messagers, et en s'y grevant de toutes sortes de droits, n'arrivait à Érasme que diminué plus qu'à demi. Il lui fallait donner quittance du tout et ne recevoir qu'une partie. Encore cette partie pour laquelle les patrons exigeaient de lui autant de reconnaissance que pour le tout, c'est-à-dire beaucoup de complaisances, de flatteries, de lettres à montrer, et surtout de discrétion dans ses nouvelles demandes, c^tte moitié si péniblement obtenue courait-elle, dans la bourse d'Érasme, toutes les chances de ce qu'on ap* pelle les événements fortuits.
Érasme n'avait vraiment à lui que ce qui allait passer de sa main dans celle de ses fournisseurs ; le reste pouvait appartenir, selon l'occasion, soit aux voleurs de terre ferme, soit aux matelots et mariniers, à ces derniers surtout, qui levaient sur les passagers un tribut assez semblable à celui que lève le Bédouin, dans son désert, sur te voyageur détroussé. Ajoutez-y les vols domestiques, dont Érasme se plaint, et que ses préoccupations d'esprit, son abandon, son incurie, sa générosité, rendaient si faciles. « Croit-on donc faire beaucoup, disait-il, si Érasme ne meurt de faim? d
Il finit pourtant par réaliser te projet de toute sa vie : il partit pour l'Italie, moitié avec ses épargnes, moitié sur des promesses, à la fin de l'automne de 1506; il avait alors quarante ans. 11 arriva à Bologne quelques jours avant l'entrée triomphale de Jules II, vainqueur de la Ro-
magne. Hêlë à la foule du peuple qui battait des raains « au destructeur des tyrans, > il dut sourire à Taspect de cette papauté bottée et éperonnée, donnant et- baiser aux populations ses pieds blanchis par la poussière des champs de bataille, brandissant Tépëe en guise des clefs de saint Pierre, et poussant son cheval sur les brèches des murailles renversées pour lui faire honneur. J'aime à me le représenter, dans la grande rue de Bologne, adossé contre une muraille, enveloppé dans ses fourrures, la figure légèrement ironique, regardant passer le cortège, et méditant contre la papauté belliqueuse ces prudentes critiques dont ses adversaires devaient faire plus tard des hérésies dignes du feu. Cette entrée de Jules II lui inspira de belles pages sur l'amour de la paix. ^ *
Ce fut le«iardi 19 novembre 1506 que le pape entra dans Bologne. Des astrologues et des marchands voulaient Ten détourner; il se moqua de leurs prédictions et dit: « Au nom de Dieu, avançons et entrons. » Avant d'arriver à Téglise, il pass&sous treize arcs de triomphe, au front desquels on lisait : A Jules II, triomphateur des tyrans. A chaque côté de la grande rue s'élevaient des tribunes, en forme de longues galeries, d*où les grands personnages et les dames de haute maison de Bologne agitaient leurs mouchoirs et faisaient flotter leurs devises sur la tête du triomphateur. La rue, plantée d'arbres verts, était tendue de voiles cousus bout à bout, qui formaient comme un dais immense. Des armes, des peintures, des devises, pendaient de toutes les fenêtres; des tapis jonchaient le chemin. Cent jeunes nobles bolonais, portant des bâtons d'or à la main, la seule espèce d'arme qui convînt à des vaincus, précédaient le cortège; puis venaient vingt-deux cardinaux, en robes rouges, avec leurs chapeaux galonnés d'or; puis des condamnés graciés par le pape, ou des victimes du tyran de Bologne rendues à la liberté, et portant un écriteau sur leur
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poitrine; puis,xlerrière une forêt d'étendards, dans un nuage de parfums, d'encens, de cierges en cire blanche, d'hymnes et de concerts, deux baldaquins portés à bras, Tun de soie blanche brodée d'or, pour le saint sacrement, Tautre plus magniGque, de soie cramoisie et de brocart d'or, pour le pontife, lequel foulait sous ses pieds des bouquets de roses offerts par les jeunes filles de Bologne, présent rare pour la saison. Enfin vinrent les harangues, la chose la plus propre à consoler les petits de n'avoir pas les triomphes des grands, et les pacifiques de n'être pas victorieux. Il y en eut quatre des ambassadeurs de France, d'Espagne, de Venise et de Florence, quatre de deux recteurs d'université et de deux sénateurs, six d'autant de nobles de Bologne; en tout quatorze; outre des pièces de vers et un psaume chanté à la face du pontife par l'évêque de Bologne. C'en était assez pour empêcher Jules II de se croire un dieu.
Après les fêtes vint la peste, peut être à cause des fêtes. Pendant que le pape Jules II recevait à Rome un second triomphe, dans lequel, disaient les bons chrétiens de l'époque, on pouvait voir d^un même coup d'œil l'Église militante et rÉglise triomphante, le fléau décimait cette foule encore toute pâle et toute troublée des excès de la veille. Érasme courut* un grand danger. Quoique dispensé de l'habit complet de moine régulier, il en avait retenu le rabat blanc, tel que le portait le bas clergé français. Or, par une circonstance singulière, on avait enjoint aux chirurgiens de Bologne qui soignaient les pestiférés de s'attacher sur l'épaule gauche une pièce de toile blanche, afin que les passants pussent éviter leur rencontre. Encore étaient-ils exposés, malgré cette précaution, à être lapidés dans les rues pnr la populace, « la plus pusillanime de toute Pltalie, . dit Érasme, et qui a si peur de la mort, que Fodeur de Tencens la met en fureur, parce qu'on a coutume d'en brû-
leî dans les funérailles. » Érasme sortait donc dans les rues avec son rabat blanc, ne pensant pas qu*on pût confondre un ecclésiastique avec un médecin, ni prendre un rabat pour une pièce d'épaule. Cette imprudence faillit deux fois lui coûter la vie.
La première fois, il allait voir un savant de ses amis. Comme il s'approchait de la maison, deux soldats de mauvaise mine s'élanceni sur lui en poussant des cris de mort, et tirent leurs sabres pour Ten frapper. Une femme, qui passait par là, dit à ces malheureux qu'ils se méprennent ; que rhomme qu'ils ont devant eux n'est pas un médecin, mais un homme d'église. Cela ne les apaise pas; ils continuaient de menacer Érasme et de brandir leurs sabres, quand fort heureusement la porte de la inaisen s'ouvre du dedans, reçoit le pauvre Érasme tout tremblant de terreur, et se ferme sur les deux assaillants.
La seconde fois, il allait entrer dans nne auberge où logeaient quelques-uns de ses compatriotes. Tout à coup une foule s'amasse autour de lui, armée de bâtons et de pierres. Ces furieux s'excitent les uns les autres à le frapper, en criant : « Tuez ce chien ! tuez ce chien ! » En ce moment passe un prêtre, qui, au lieu de haranguer la foule, se met à rire, et dit à Érasme, à voix basse et en latin : (( Ce sont des ânes. )> Ces ânes auraient Rni par mettre en pièces le pauvre étranger, ou tout au moins par lui faire un mauvais parti, s'il n'était survenu, d'une maison voisine, un jeune homme de noble maison, vêtu d'un riche manteau de pourpre. Érasme se sauve auprès de lui comme un fugitif à un autel ; il ne savait pas la langue de ce peuple : il demande au jeune gentilhomme, en latin, ce que lui veut cette foule. « C'est à votre rabat qu'on en veut, dit le jeune homme ; tenez-vous pour sûr qu'on vous lapidera si vous ne Tôlez pas; profitez de l'avis. » Érasme n'osa pas l'ôter, mais il le cacha sous son habit. Plus tard, il sollicita
]e Jules II d'être dispensé de rhabit, pourvu qu'il se vêtit m ecclésiastique séculier; Jules II lui accorda cette dispense, []ui lui fut confirmée par Léon X.
Avant d'aller en Italie, Érasme avait fait plusieurs voyages en Angleterre. Il se louait beaucoup de ce pays, où il avait de bons amis, Colet, Linacer, Montjoye, Wentford, Fischer, Thomas Horus, tous hommes d'élite, quelques-uns amis particuliers du prince de Galles, Henri Vlil, qui devait plus tard les faire mourir par la main du bourreau. Érasme s'était fait aux mœurs de 1 Angleterre; il était devenu pres^ que bon chasseur, cavalier passable, courtisan assez adroit, saluant avec grâce, et s*accoutumant au langage de cour, tout cela « malgré Minerve, » dit-il, c'est-à-dire malgré ses goûts pour la solitude studieuse et la discussion, si différente de la conversation, malgré sa gaucherie d'érudit et d'ecclésiastique s'essayant à des mœurs de laïque et d'homme à la mode. On sait ce quMl a écrit des beautés britanniques, de ces nymphes a aux visages divins^ caressantes, faciles, et que vous préféreriez à vos muses, » dit-il à un certain poëte lauréat, Faustus Andrelinus ; et de « ces baisers si doux, si embaumés, » à travers lesquels il voyait l'Angleterre et la jugeait. C'est apparemment le souvenir de ces nymphes et de ces baisers qui le rendait si dur pour la France, jusqu'à dire au même Faustus, alors à Paris: I Comment un homme d'un nez si fin que vous se résignerait-il à vieillir dans les ordures de la Gaule? » Je dis ordures, qui est le nom générique; le latin désigne l'espèce*.
Plus tard il se montra plus bienveillant, et sans doute plus juste pour la France. Il dit à Thomas Linacer : « La France me plaît tellement depuis mon retour, que je doute
I ' Qaid te juvat bominem tàm nasutum inter merdas gallicaB conse • i Mjcere?
si j'ai plus de goût pour TADgleterre, quoiqu'elle m'aîl donne tant et de si bons anois, que pour la France, qui m'est j si douce par mes anciennes relations, par la liberté, et par la feveUr qu'on m*y veut bien montrer. » Et plus loin : j « La France me plaît d'autant plus qu'il y a longtemps que je suis privé de la voir. » On aime à retrouver dans les vieux livres ceç hommages rendus librement au génie hospitalier de notre France, à son goût pour les grands esprits, à la liberté dont on y jouissait, môme aux époques où la civilisation n'y était pas encore ea harmonie avec la facilité de ses mœurs.
Le voyage d'Italie accrut la réputation d'Érasme sans le rendre plus riche. Il revint en Angleterre, toujours pauvre, toujours nécessiteux, toujours faisant servir son esprit, devenu une puissance, à parer d'humiliantes demandes d'argent et à tendre la main sans qu'il y parût. Milord Montjoye et l'archevêque de Gaûtorbéry lui faisaient une pension. Ses autres amis y ajoutaient des dons de temps en temps, non sans se faire beaucoup prier. Quelques-uns lui refusaient tout net : amis, comme dit le proverbe, jusqu'à la bourse; d'autres lui reprochaient d'être si pressant, et blâniaient le ton de ses demandes, entre autres Colet, le doyen de Saint-Paul, homme fort serré sur ce point.
Ces demi-secours étaient insuffisants, la cherté de toute chose étant grande et les temps fort durs, il n'était bruit que de préparatifs de guerre; toutes les bourses se fermaient; les bienfaiteurs retiraient leurs bienfaits, le pain et le vin devenaient choses de luxe. Erasme avait gagné un commencement de pierre, à boire, en guise de vin, de la mauvaise bière. L'Angleterre étant bloquée du côté de la mer, ses lettres ne pouvaient sortir, et rien ne lui arrivait de ses protecteurs du continent. Aussi se plaignait-il^ amèrement des malheurs de son époque. C'est un trait commun à presque tous les hommes supérieurs ; mais n'est-ce
pas surtout de ce qui les a blessés et leur a fait obstacle qu'ils ont tiré leur force et leur gloire ?
État de ITarope au eommencement du seizième siècle. — Caraetère d'Éname. <— Sa santé. — Les puces de Fribourg. — Érasme tombe de cheval. — Les auberges d'Allemagne. — Le moine et le soldat. -— Explication que donne nn certain théologien du mystère de la Trinité. — Contrastes entre Érasme et les moines de son temps. -» Le repas entre amis. ~ Éloge dn vin de Bourgogne.
Pour comprendlre quelle fut la vie d'Érasme, il faut se faire une idée de la confusion et du tumulte de son temps, se représenter cette Europe de la fin du quinzième siècle et des premières années du seizième, labourée par la guerre, décimée par la peste, où toutes les nationalités de l'Europe intermédiaire s'agitent et cherchent leur assiette sous l'unité apparente de la monarchie universelle d'Espagne ; où Ton voit d'un même coup d'œil des querelles religieuses et des batailles, une mêlée inouïe des hommes et des choses, uoe religion naissante qui va se mesurer avec une religion usée d*abus; l'ignorance deTEurope occidentale se débattant contre la lumière de l'Italie ; l'antiquité qui sort de son tombeau, les langues mortes qui renaissent, la grande tradition littéraire qui vient rendre le sens des choses de l'esprit à des générations abruties par les raffinements de la dialectique religieuse ; du fracas partout, du silence nulle part ; les hommes vivant comme des pèlerins, et cherchant leur patrie çà et là, le bâton de voyage à la main ; une république littéraire et chrétienne de tous les esprits élevés, réunis par la langue latine, cette langue qui faisait encore toutes les grandes affaires de l'Europe à cette époque ; d'épouvantables barbaries à côté d'une précoce élégance de
mœnrs ; un monde livré aux soldats et aux beaux esprits, aux moines mendiants, ignorants et stupides, et aux artistes ; un chaos où s'enfantait la société moderne, une immense mêlée militaire, religieuse, philosophique, monacale j enfin, — car j'ai bâte de quitter cette prétention à résumer une époque dont Dieu seul a le sens, — nulle place tranquille, nulle solitude en Europe où un hoipme pût se recueillir et se sentir vivre; il faut s'imaginer tout cela, et jeter au- milieu de. cette confusion un homme débile, languissant, avide de repos et enchaîné à Tactivité, plein de «ens et partant de doute, doux, bienveillant, haïssant les querelles, détestant la guerre comme les mères d'Horace ; un petit corps, comme il s'appelle sans ' cesse S qui loge une âme souffrante toujours prôte à s'échapper, qui n'a qu'une santé de verre ^, qui frissonne au moindre souffle, qui a des vapeurs comme une femme, et qui ne peut s'abandonner un jour sans se mettre en péril de mort.
Nous l'avons vu, dès Tenfance, faible, souffreteux, d'un corps délicat, et, comme disaient les médecins du temps, d'une contexture très-menue ^, affecté de tous les changements de temps, comme u^e pauvre plante exotique qui n'a plus le soleil et les saisons fixes de sa terre natale. Toutefois, la vigueur naturelle de la jeunesse, l'ardeur d'esprit, rinsouciance de l'avenir, le soutinrent longtemps, et ses dérangements perpétuels l'affectaient peu, parce qu'il s'en préoccupait moins. Mais, quand il eut passé la jeunesse, ces dérangements devenant plus graves et les causes de distraction moins vives, il sentit amèrement l'obstacle d'une mauvaise santé dans un temps et au milieu d'affaires pour lesquels il ne fallait pas moins que le corps robuste et la vigoureuse santé de Luther.
* Lettres, édition in-folio de Leyde, 766. A. ' Ibid. Valetudo plus qvcam vitrea. 1520. A. B.
Érasme était d'ailleurs rhomme aux accidents : soit fatalité, soit qu'on ait d'autant plus à souffrir qu'on est plus vulnérable, soit qu'un être faible attire les mauvaises aventures, il n'y en avait guère auxquelles il échappât. Survenait-il quelque averse de neige, la plus forte qu'on eût vue de mémoire de vieillard, quelque pluie furieuse, un ouragan» . un froid subit, c'était pour lui Pour lui, les chemins les plus sûrs étaient infestés de voleurs; pour lui, la mer était toujours mauvaise; toutes les barques chaviraient sous son petit corps si frêle, à peine assez lourd pour le^ faire pencher ; pour lui, le cheval le plus sûr manquait tout à coup de jambes sur une route unie, elle plus doux prenait le mors aux dents. II en faisait le sujet de jolies lettrés à ses amis.
Une fois, c'est une nuée de puces qui s'abat sur sa maison de Fribourg, et qui l'empêche de dormir, de lire et d'écrire*. On disait dans le pays que ces puces étaient des démons. Une femme avait été brûlée quelques jours auparavant pour avoir, quoique mariée, entretenu pendant dix-huit ans un commerce infâme avec le diable. Elle avait confessé, entre autres crimes, que son amant lui avait donné plusieurs grands sacs pleins de puces pour les répandre dans la ville. Érasme, qui raconte ce fait à ses amis, n'est pas très-éloigné d'y croire^ Il a son grain de superstition, lui aussi, quoiqu'il se moque des franciscains, lesquels disent au peuple que les moucherons qui voltigent sur le corps d*un frère mort sont dés démons qui n'osent pas se poser sur la face bénie du défunt; Déjà, dans le danger de mort où l'avaient mis les œufs pourris et les chambres malsaines de Montaigu, n'avaitil pas attribué à l'intercession de sainte Geneviève son retour à la santé*?
« LcUres, 1470. P. E. F.
« ibid., 14'9. D. E. F.
Une autre fois, comme il chevaucbaît de Bâte à Gand, Tesprit tranquille, encore tout enchanté de Taccueil que venait de lui faire un abbé chez lequel il avait passé deu] jours fort gaiement, son cheval s'emporte à la vue de quelques guenilles répandues sur le chemina Érasme, cavaliei médiocre et peu brave, quoiqu'il eût fait son apprentissage en Angleterre, au lieu de retenir son cheval, tourne la tête vers son domestique pour lui demander du secours. Le cheval, voyant que son cavalier a aussi peur que lui, fait un écart, et le jette hors de la selle, les pieds pris dans les étriers et la tête en bas. Érasme pousse des cris épouvantables. Le domestique parvient à arrêter le cheval et dégage son maître. Érasme essaye en vain de faire quelques pas; la douleur paralyse ses membres.. Ils étaient au milieu d^une plaine nue; nulle auberge convenable aux environs^ maïs de malheureuses cabanes sales et délabrées, dont sa délicatesse s'effrayait bien plus que du grand chemin. Que va-t-il faire? Il promet à saint Paul, s'il échappe à ce danger, de terminer ses commentaires sur YÊpttre aux Romains. Ce vœu fait, il reprend courage, remonte à cheval, et arrive à Gand, non sans de vives douleurs, mais évidemment sauvé de pis par saint Paul, auquel il s'empresse de rendre grâce à son arrivée à Gand, en même temps qu'il eavoie chercher le médecin et le pharmacien.
Tous les goûts d'Érasme sont en contradiction avec les habitudes et les convenances de la civilisation de son temps. Par exemple, TÂllemagne, la France, TÂngleterre, se chauffent au moyen de poêles : or l'odeur du poêle donne des vertiges à Érasme. La religion prescrit le jeûne : Érasme nonseulement ne peut pas jeûner, mais, s'il retarde son repas de quelques minutes, il a des défaillances. Le temps du carême, en défendant la viande, oblige les fidèles à se nourrir de
* Lellret, iOO. B. C. D.
poisson : Érasme n'en peut manger impunément. Un certain jour, les magistrats d'une viile d'Allemagne lui offrent un dîner d'honneur : tous les poissons du Rhin abondent sur la table-, Érasme n'en goûte d'aucun, mais les avoir vus et sentis suffît pour le rendre malade; en sortant de table, il se,met au lit. Un de ses amis, qui sait ses dégoûts, lui donne en cachette, au lieu de poisson, du poulet; cet ami est accusé par tous les dévots, et peu s'en faut qu'on ne le recherche pour ce crime.
La guerre, la peste, les théologiens, les exigences de la réputation, peut-être aussi le goût de la locomotion, quoiqu'il s'en défende, le font souvent voyager, surtout en Allemagne, qui est son centre. Vous connaisses l'homme : il lui faut en voyage quelque train, de l'aisance, des délicatesses, des soins particuliers; qu'il ait une chambre sans poêle, nne table sans poisson, une pièce à part pour se reposer, peutêtre pour dérober des infirmités précoces à la publicité d'une chambrée commune. Or voici ce que lui offrait l'Allemagne, bien en arrière de notre France, où, dès ce temps-là, les bonnes auberges avaient, pour chaque voyageur, une chambre séparée, et un lit où dormir seul.
Qu'on se représente Érasme et son domestique, tous deux voyageant à cheval, sur un des grands chemins de l'Allemagne rhénane. Ils arrivent, à la tombée du jour, dans une petite ville. Érasme se fait indiquer l'auberge la plus fréquentée ; on lui en montre une, à l'enseigne de Saint François, saint à grande barbe, encapuchonné et ceint d'une corde aux reins, dont le troupeau sale, superstitieux et violent, donne le cauchemar a Érasme. Us se présentent à la porte; personne ne les salue; l'aubergiste allemand est fier : il ne voudrait pas avoir l'air de capter un hôte par des salutations. Le domestique d'Érasme demande du dehors, à haute voix, si l'on peut loger son maître et lui, et les deux chevaux ; point de réponse : Faubergiste rougirait de mon-
38 ÉTCDES SUR LA UENAISSANCE.
trcr de rempressemenl. Nouvelle demande du domestique, qui cette fois frappe à la fenêtre de la salle des voyageurs. A la fin, une tête sort de cette fenêtre, comme une tortue de son écaille, regarde les deux voyageurs, et si elle ne dit pas non, cela équivaut à oui. Il faut que le voyageur soit son propre palefrenier. On indique une place pour les chevaux ; c'est d'ordinaire la plus incommode; les bonnes sont réservées pour ceux qui doivent venir, et princi paiement pour les nobles. Si vous vous plaignez : « Cherchez une autre auberge, » vous dit-on.
Les chevaux placés, les. deux voyageurs entrent dans la salle commune, le maître et le domestique, les gens et les bagages. Chacun y vient au complet, avec ses effets, ses bottes sales, et, en cas de pluie, avec beaucoup de boue; on se déchausse en commun, on met ses pantoufles, on ôte son vêtement de dessus, on le suspend autour du poêle pour le faire sécher» Si vous avez faim, il vous faut prendre patience : le dîner n'est servi que quand tous les voyageurs sont arrivés. L'aubergiste ne 'se met à ses fourneaux qu'après avoir compté tous ses convives. En attendant, on voit arriver des gens de toutes sortes; des jeunes, des vieux, des gens de pied, des cavaliers, des négociants, des matelots, des muletiers, des domestiques, des femmes, des gens valides, des malades. L'un se peigne; l'autre essuie son front mouillé de sueur; l'autre nettoie ses guêtres ou ses bottes; aùlaat de langues que de gens; c'est la confusion de la tour de Babel. Mais, dès qu'un étranger de distinction entre dans la salle avec le maintien et le costume de son rang, toute cette foule fait silence et semble n'avoir plus qu'un regard attaché sur ce personnage : vous diriez un animal curieux nouvellement venu d'Afrique *.
Quand la soirée est fort avancée, et qu'on n'espère plus
Colloques, Divertorta, passim.
de nouveaux arrivants, un vieux domestique, la tête chauve, le regard dur, promène ses yeux sur tous les hôtes sans dire un mol, et compte les têtes. Après quoi, il met du bois au poêle et se retire. C'est en ce moment que je vois notre Erasme, à demi suffoqué, qui se glisse près de la fenêtre et Tentr'ouvre sans bruit pour faire entrer un peu d'air extérieur : « Fermez la fenêtre! lui créent les vieillards et les malades. — Mais j'étouffe! dit Érasme. — Allez chercher une autre auberge I » Érasme cède au nombre. Une heure se passe encore au milieu de cette atmosphère miasmatique, que la liberté de la langue latine lui permet d'analyser en. détail * .
Enfin le vieux Ganymède arrive; il met des serviettes sur les tables, et quelles serviettes! vous croiriez de la toile à voiles. Après les serviettes, il apporte un pareil nombre d'as* siettes et de cuillers de bois, puis des verres à boire, puis du pain : c'est le signal de s'asseoir. Une heure s'écoule en^ core en attendant les plats qui cuisent. Enfin viennent d'abord des tartines de pain baignées dans du jus de viande, ou> si l'on est en carême, du jus de légumes. Ensuite ce sont des salaisons^ du poisson, — le poisson poursuit Érasme partout, — et, pour boisson, du vin qui va augmenter sa gravelle. S'il se hasarde à en demander d'autre : a Nous avons reçu bien des comtes et des marquis, lui dit-on; aucun ne s'est plaint de notre vin ; si vous n'en êtes pas content, cherchez une autre auberge. »
Au dessert, on met sur la table un fromage infectj où les vers fourmillent. C'est à ce moment que sont introduits dans la salle des bateleurs, des fous de profession, dont les grimaces mettent en train les convives. On les excite, on leur verse à boire, on les provoque par des éclats de rire :
' Colloques^ Diverioria. « Omitto raclus al)iatos, et ventrisflatum, lialitos putres, » etc..
ce sont alors des cris confus, des danses, un tamulte à faire crouler la salle. Érasme est forcé de s'en amuser, bon gré, mal gré, jusqu'au milieu de la nuit; car, de même qu*il y a une heure fixe pour le dîôer, il y a une heure fixe pour le coucher : il n'est pas plus permis de dormir que de manger avant les autres. Enfin le vieux domestique entre gravement, ponant un plal vide qu'il présente aux convives, debout, silencieux et attentif. Chacun sait ce que signifie ce plat, et y dépose son éco't. Le vieux barbon compte entre ses dents la quote-part de chacun ; si la somme est exacte, il le témoigne par un signe de tête. Cela fait, tous les convives vont se coucher dans un dortoir commun, et dans des draps lavés tous les six mois.
Qu'on s'étonne qu'Érasme, invité par le pape Adrien à venir en Italie, écrive au saint-père : « Y aurait-il sûreté pour moi à voyager à travers les neiges des Alpes, et les poêles, dont l'odeur me fait mourir, et les auberges sales et incommodes, et les vins piqués, dont le goût seul met en danger ma vie? » %
Si la plupart des usages de son temps offensaient sa délicatesse physique, la plupart des institutions n'étaient pas moins ennemies de son esprit et de son caractère. Homme de paix et d'étude, doux, inquiet, tant soit peu timide, pour ne rien dire de plus, ayant rêvé toute sa vie un monde de disputeurs et de philologues iaoffensifs traitant en commun de la philosophie chrétienne et de l'antiquité littéraire, il vit au milieu d'un monde qui peut se personnifier dans deux classes d'hommes, l'une représentant le désordre, et l'autre l'ignorance : le soldat *et le moine.
Le soldat, c'est le brigand armé, qui pille le pays qu'il défend, et qui dépense son butin dans les mauvais lieux; d'ailleurs, fort tranquille sur les suites, pour peu qu'il perle sur lui une image en plomb de sainte Barbe, ou qu'il ait fait une prière au saint Christophe charbonné sur la toile
de sa tente. II partage avec les collecteurs des indulgences l'argent qu'il a volé, ou, s'il ne lui reste rien pour acheter ces pardons qu'on vend à la foire, avec le vin, Thuile et le blé, il va s'agenouiller devant le prêtre, qui lui impose les maÎBs, et le renvoie pur et sans tache avec ces deux mots : Je t'absous, absolvo te ^.
Le moine, c'est un personnage sans père et sans enfant, sans passé et sans avenir, tout entier au présent et à ses joies matérielles, espèce de pèlerin campé en maître sur une terre étrangère, qui s'y gorge de tous les biens que les peuples apportent à ses pieds ; mélange d'ignorance intolérante, d'astuce, de cruauté, de libertinage, de superstition, d'oisiveté crasse, de piété stupide, dont le capuchon est plus fort que bien des couronnes. Le moine est ennemi des livres, parce qu'il n'y sait pas lire ; ennemi de la science, parce qu'elle tue son jargon scolastique qui pervertit le sens des peuples. Il est inquiet, furieux, au milieu de cette universelle renaissance des lettres et des arts; il baisse sa lourde paupière devant la lumière de l'antiquité ressuscitée, comme un oiseau de nuit devant le jour. Fort différent de ce moine austère^ grave, abimé en Dieu, que nous représentent nos illusions de moyen âge et notre tolérance d'indifférents, celui que nous peint Erasme, celui dont la corruption et la saleté lui donnent des nausées, c'est ce moine violent, haineux, menacé dans ses priviFéges d'ignorance et de libertinage, que vient de surprendre et de démasquer au fond de ses cloîtres, où la prostitution s'introduit par des poternes, cette formidable presse du seizième siècle récemment créée par Érasme; c'est le moine pesant sur le monde du poids.de ses mille couvents, mettant sous son capuchon la lumière apportée par le Christ, en ce temps-là personnage bien moindre que saint Christophe, saint Benoît ou saint François;
* Colloques, Confeuio mililU.
le moine, enfin, inutile quand il est pieux et honnête, plus destructeur que la peste et la guerre quand il est intrigant, actif et babile !
Savez-vous à quoi se réduit sa science religieuse? S'il veut parler de la charité, ik débutera par un exorde tiré du Nil, fleuve d'Egypte; — du mystère de la croix, il s'étendra sur Bel, le dragon de Babylone; — du jeûne, il commencera par les douze signes du zodiaque ; — de la foi , il préludera par la quadrature du cercle. Leurs habiles expliquent la Trinité par la réunion des lettres et des syllabes du discours*, et par Taccord du nom et du verbe, de Tadjectif et du substantif. Ecoutez ce raisonnement d*un de leurs casuistes ; <( Toute l'explication du mystère de la Trinité est dans le mot latin Jésus, lequel n'a que trois ca,$, le nominatif, Taccusatif et l'ablatif, premier symbole manifeste de la Trinité; en outre, le premier de ces cas se terminant par S, le second par M et le troisième par U, qui peut douter que ces lettres ne signifient Summus, Médius, UltimtLs, le premier, le dernierfet celui qui est entre les deux, c'est à savoir le Père, le Fils et le Saint-Esprit"* ? »
Quant aux dialecticiens, voici quelques-unes de leurs thèses : « Par quel moyen le monde a-t-il été fait et ordonné? — Par quels canaux le péché originel s'est-il répandu sur la postérité d'Adam? — Par quelle manière, dans quelle étendue, en combien de temps le Christ a-t-il été formé dans le sein de la Vierge? — Combien compte-t-on de filiations en Jésus- Christ? — Cette proposition est-elle possible, que Dieu le Père hait son fils? » Quels titres les moines invoqueront-ils auprès de Jésus-Christ, au jour de la rémunération éternelle? a L'un montrera, dit Érasme, sa panse tendue de toutes sortes de' poissons ; l'autre versera cent boisseaux de psaumes; celui-ci comptera ses mille
* Œuyres diverses, Mot^îa; iy^tù^Lic'*.
jeûnes, interrompus par des repas où il a manqué de se rompre le ventre; cehii:là présentera un tas de cérémonies, de quoi remplir sept vaisseaux de charge; un quatrième se vantera de ses soixante années passées sans avoir touché d'argent, si ce n'est avec ses doigts que protégeait un double gant, pour être fidèle à la lettre de son institution ; un autre étalera son sale capuchon, si usé et si gras, qu'un matelot dédaignerait de s'en couvrir; un autre, les onze lustres qu'il a vécu cloué au même lieu, comme une éponge; un autre, sa voix enrouée à toujours chanter, ou la léthargie qu'il a gagnée dans la solitude, ou sa langue engourdie par un vœu de silence éterneP. o
Les' idées d'Érasme, ses penchants, ses mœurs, son rôle littéraire et religieux, sa vie tout entière, devaient en faire l'ennemi déclaré des moinesi N'ayant auaun de leurs vices, et méprisant le peu de vertu oisive que pouvaient avoir les meilleurs d'entre eux, son être tout entier se révoltait contre la vie monacale et contre les hommes qui, après y avoir été entraînés par une sorte d'embauchage, se faisaient eux* mêmes embaucheurs à leur tour, pour perpétuer Tespèce et sa domination honteuse sur les peuples. Il regardait comme une souillure ineffaçable, comme l'obstacle qui l'avait empêché de vivre meilleur et plus heureux, son entrée forcée dans ce genre de vie. S'il n'avait pas renié hautement ses vœux, ni jeté tout à fait l'habit mi-parti de clerc et de laï* que que le pape lui avait permis de porter, c'était moins par scrupule religieux que pour ne pas être une occasion de scandale*. « J'ai été malheureux en beaucoup de choses, écrit-il à un ami, mais en cela surtout, qu'on m'a poussé dans un état pour lequel j'avais toutes sortes de répugnances de corps et d'esprit. J'aurais pu être compté, non-seulement parmi les gens heureux, mais encore parmi les gens de
* Mcûpioc é-jfxwjxiov. Éloge de la folie.
* Lettre à Servatius.
bien, si j'avais été libre de choisir un genre de vie à mop goût. »
Il gardait aux moines la rancune d'un homme auquel i[s avaient ôtë la disposition de soi, et imposé pour tout le reste de sa vie une situation fausse qui Pavait forcé de se craindre lui-môme, de suspecter ses penchants les plus chers, de surveiller les plus belles qualités de son esprit, de scandaliser quelquefois, par le contraste de son habit et de ses idées, de ses liens religieux et de sa liberté philosophique, ceux qu'il aurait édifiés par ta convenance d'une vie ordonnée selon son caractère et sa vocation. Cette rancune le rendit amer, ironique, quelquefois injurieux, lui dont Je caractère était si doux, et qui savait garder dans ses querelles plus de mesure même que ne lui en demandaient la grossièreté du temps et le sans-façon de la langue latine. Elle fit plus, elle lui donna de Tardeur et du courage, à lui qui s'avouait médiocrement brave, et qui écrivait à Colet, avec une candeur que j'aime bien mieux que les vanteries des faux braves, a qu'il avait Tâme honnête, mais foible » (jmsillîis), non pas pusillanime; c'est quelque chose de moins et de miem ^
Ces moments de courage d'Érasme ne sont peut-être pas sa moindre gloire, si Ton songe que certains moines de cette époque ne s'abstenaient guère que du mat qu'ils ne pouvaient pas faire ; qu'on parlait de prélats empoisonnés pour avoir attaqué un de leurs ordres, de malheureux enterrés tout vifs dans la crypte souterraine d^un couvent, pour ensevelir le secret de quelques scandales intérieurs; que sais-je? de vertueux prêtres étouffés pour avoir voulu faire entrer la réforme et les bonnes mœurs dans les cloîtres; rumeurs populaires dont Érasme se faisait Torgane, au risque de sa sûreté personnelle*.
* Lettre a Golet. 40. D. E.
* Colloques, Easequw ieraphicx.
ÉlUSMË. 45
Les. moines étaient hommes de plaisirs; ils s'y livraient avec scandale, allant porter dans, la même maison la confession et l'adultère, ou cachant dans les murs de leurs couvents des débauches qui a'uraient épouvanté la ville. Érasme, quoiqu'il eût été souillé dans sa jeunesse par les voluptés, comme il le dit avec Tèxagération de Thumili té chrétienne', ne s'y était jamais oublié. Ni sa frêle santé ni ses travaux ne sèmeraient accommodés d'une vie de plaisirs, et, s'il est vrai qu'il n^avait pas toujoursété maître deses passions, il n'en avait jamais été Tesclave. Les moines étaient de grossiers convives, vivant pour leur ventre et non pour le Christ, salissant leurs festins somptueux par des bouffonneries de carrefour ou des querelles mêlées d'injures, puis venant devant le peuple, d'un pas chancelant, vomir contre les gens de lettres et les réformateurs leur éloquence avinée. Érasme, au contraire, avait toujours eu horreur des excès de table.
Il aime ces petits repas d'amis dont il parle dans ses Colloques, paisibles, sans bruit, où il n'a pas besoin d'enfler sa voix et de rompre ses poumons pour faire goûter à un auditoire de trois ou quatre convives sa causerie fine et spirituelle. Au sortir de table, on va s'asseoir dans le jardin, au milieu de fleurs étiquetées, portant des inscriptions qui indiquent leurs noms et leurs qualités médicinales, au bord du ruisseau qui court à travers le jardin, et qui, après en avoir arrosé toutes les plates-bandes, va passer sous la cuisine pour en entraîner les ordures dans l'égout voisin. Tout autour, les murailles sont peintes à fresque : l'une représente des jardins et des arbres sur lesquels sont perbliés, parmi les beaux fruits d'or de l'Amérique nouvellement découverte, des oiseaux de tous les plumages, étiquetés comme les fleurs du jardin ; sur l'autre est figurée la mer,
* Lettre i Servalius,
avec des poissons également étiquetés dans ses eaux verdâtres, que quelque élève d'Holbein, qu'Holbcin lui-inêmo a peut-être peintes, tant Tàrt était populaire alors !
C'est là qu'Érasme est à son aise'; c'est là qu'il se plaît, après un modeste dîner qui lui a laissé toute la liberté de son esprit, à s'entretenir avec ses amis, tantôt de l'antiquité littéraire, tantôt de la philosophie chrétienne, science sublime qu'il a osé le premier mettre au niveau, sinon audessus du dogme, et dont il parle avec tant d'abondance et d'onction, principalement devant la petite chapelle du Christ qui est au fond du jardin. Sur le soir, les amis se quittent, emportant chacun un petit présent de leur hôte, celui-ci un livre, celui-là une horloge, cet autre une lanterne, Érasme un étui rempli de plumes de Memphis— ce sontlesphis renommées, — présent délicat pour lui qui fait un si bon usage de la plume, comme ne manque pas.de lui dire son hôte ^
Les moines, attaqués par Érasme dans leurs excès de table, imaginèrent de lui renvoyer le reproche, et, disons le mot sans périphrase, le traitèrent d'ivrogne. Comme il se plaignait sans cesse du mauvais vin et vantait indiscrètement le bon, il avait pu donner prise sur ce point. Mais de là à en faire un excès monacal, il y avait loin. Érasme avait sur le vin des opinions hygiéniques qui feraient sourire la médecine moderne. Il le croyait bon pour sa gravelle, et en prenait par régime; mais, comme en fait de vin le régime touche de bien près au goût, et le goût à Tabus, peut-être lui était-il arrivé parfois de s'abandonner.
Voici un passage charmant sur les effets du vin de Bourgogne, qui aurait pu servir de pièce victorieuse aux moines, si la lettre d'où jeTextrais n'eût été en mains d'amis*. Pour un homme sobre, je confesse que ces phrases sont tant soit
* Colloques, Convivium religiosumf passim.
* Lettres, 756.
peu bachiques : a J'avais, écrit-il à Marc Laurin, goûté auparavant des vins de Bourgogne, mais durs et chauds; celuilà était de la couleur la plus réjouissante ; vous auriez dit une escarboucle : ni trop dur, ni trop doux, mais suave; ni froid ni chaud, mais liquoreux et innocent; si ami de Vestomac, qu'en boire beaucoup rCeût pas fait grand mal; et, ce qui se voit rarement des vins rougeâtres, relâchant légèrement le ventre, à cause, j'imagine, du surcroît d'humidité qu'il développe dans Testomac. heureuse Bourgogne ! ne fût-ce qu'à ce seul titre ; province bien digne d'être appelée la mère des hommes, elle qui possède un tel lait dans ses veines ! . Ne nous étonnons pas si les hommes des temps anciens adoraient comme des dieux ceux dont l'industrie avait enrichi la vie humaine de quelque grande invention utile! Celui qui nous a montré ce que c'était que le vin, qui nous Ta donné, encore que ce fût assez de nous le montrer, celui-là ne nousa-t-il pas donné la vie plutôt que le vin? » Avant de rien conclure de cet hymne en l'honneur du vin, n'oublions pas qu'Érasme l'écrivait à cinquante ans passés, et qu'il était entré dans cet âge appauvri pour lequel on a dit que le vin est le lait.
Causes de la haine dos moines contre Érasme. — ta Renaissance en Allemagne, en France, en Angleterre. — Érasme et Voltaire. — Guillaume Budé. — Thomas Horus. — Colet. — Louis Vives. — Alciat. — Sadolet. — Philippe Mélanchthon. — - Situation d'Érasme dans l'année 1519.
Mais ce qui rendit surtout Érasme odieux aux moines et aux théologastres, comme il appelle les dialecticiens de l'école de Duns Scot, ce fut son rôle littéraire, si brillant et si
48 ÉTUDES SUR Lk RENAISSANCE.
actif.Chose singulière» ii excita peut-être plus dehaines par ses paisibles travauisurTantiquité profane, que par ses critiques des mœurs et des institutions monacales, ses railleries contre l'étalage du culte extérieur, ses insinuations semi-hérétiques contre quelques dogmes consacrés même par les chrétiens d'une foi éclairée. A quoi cela tient-il? Cst-ce que la science fait plus peur à Fignorahce que le doute à la foi? Est-ce que la foi des moines, extérieure, disciplinaire, pour ainsi dire, mais nullement profonde, était plus tolérante que leur ignorance? Est-ce enfin qu'il y avait moins de péril pour eux à ce que le monde fût agité de dissensions religieuses qu'à ce qu'il fût éclairé par la lumière des lettres anciennes, et remis dans la grande voie de la tradition grecque et latine?
Quoi qu'il en soit, Erasme les irritait surtout par sa gloire littéraire. Us attaquaient sa latinité comme trop étudiée pour ne pas cacher des pièges à la foi, et ils en j)arlaient devant le peuple comme d'une langue diabolique, mettant à l'index, dans leurs chaires, ces livres qui charmaient tous les gens instruits de l'Europe, et dont il se faisait des éditions à vingt-cinq mille exemplaires. Érasme lui-même sentait bien que des deux haines qu'il inspirait aux moines, au double titre de réformateur modéré et d'homme de lettres célèbre, la plus vive s'adressait à l'homme de lettres, et que si ses ennemis se contentaient de mettre au feu ses livres de controverse religieuse, ils auraient volontiers demandé le fagot pour l'auteur des ouvrages littéraires La vraie querelle, dit-il en mille endroits de ses ouvrages, c'est celle qu'on fait aux lettres; les vrais ennemis, ce sont les anciens qu'on veut faire rentrer dans leurs tombes; le fond de la guerre religieuse, c'est une guerre de l'ignorance contre la lumière de l'antiquité.
Quel beau rôle que celui d'Erasme restaurant les lettres antiques! Que l'écrivain avait de grandeur alors! Plus respecté des peuples que le prêtre lui-même, plus écouté, plus
obéi, il avait toute TEurope pour patrie, et il parlait à une république universelle dans une langue encore maltresse du monde! Quand on vit r« une époque où Técrivain n'est Torgane que de soi, et n'a pas moins peur de penser comme le public que d'écrire dans la langue de tout le monde, où les peuples ne sont attirés vers Thomme de lettres que par une vaine curiosité, on est frappé d'admiration pour ce grand mouvement littéraire de l'époque d'Erasme, pour ce concours universel de tous les écrivains de tous les pays à une œuvre commune, œuvre de renaissance plutôt que de création, œuvre de débrouillement plutôt que de génie, d'où allaient sortir les trois grandes littératures de TEurope occidentale, la littérature anglaise, l'allemande, et la plus grande des trois, la française.
Il n'y a pas de plus heau spectacle que celui de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la^rance, renaissant à leur tour, comme Tltalie, et se r^mchant à l'antiquité grecque et latine, comme trois mumbres, longtemps égarés et perdus, de la grande familiymmaine, comme trois races d'hommes qui rentrent dan^le sein de l'humanité. Il n'y a pas de plus grand rôla que celui des hardis écrivains qui portent le flambeau dans ces ténèbres du moyen âge, et qu'on entend crier de tous les points de l'Europe occidentale, à chaque pas t]u'ils font en avant : Italie! Italie I Tous sont à tout, tous essayent de lever le voile par un coin. L'un retrouve le Système monétaire des anciens, l'autre leur médecine, celuici leur géographie ou leur système céleste, celui-là leurs usages domestiques. Ici on réédite leurs livres, là on les commente; quelques-uns se vouent au grec, un plus grand nombre au latin, les plus ardents à ces deux langues à la fois, et encore aux langues intermédiaires, nu grec et au latin du bas-empire, afin de retrouver à la fois tous les anneaux de la grande chaîne de la tradition.
La presse, cette nouvelle reine du monde, dés ce temps-là
adorée et haïe, comme la plus grande de toutes les puissances; la presse, avec ses cent mille bras, avec des hommes supérieurs pour ouvriers, les Aide, les Froben; suffit à peine à fixer toutes ces découvertes simultanées. C'est un éclatant réveil de toutes les intelligences; c'est le sens revenant aux hommes ; c'est le soleil se levant sur les brumes de la Germanie, de FAngleterre et de la France; G*èst, comme ils le disaient dans leur langage alors si pittoresque, le génie de l'antiquité chassant devant lui les épaisses ténèbres de rignorance! Quel moment! quelle vie! quel enthousiasme ! Combien j'admire Erasme, le premier de tous ces écrivains, le plus fécond, le plus infatigable, travaillant debout, sans relâche, après le repas, entre deux sommeils, corps d'argile, esprit de diamant S composant pour lui, pour ses amis, « qui lui extorquent çà et là quelques petits traités, :» se mettant au service de tout le monde, comme un homme « qui ne peut se résoudre à rien refuser, )> fournissant de la copie sans cesse, et sans cesse rendant des épreuves; — pourquoi craindrais-je la langue de la presse? — écrivant à la porte même de Tiraprimerie de Froben pour économiser le temps, suffisant à tout, rarement découragé, même aux deux époques de l'année où se tient la foire de Francfort, au printemps et au commencement de l'automne, époques où tous les libraires attendent ses livres, (( où de tous les points du monde lui arrivent par tas » des lettres de toutes sortes de correspondants, avides de montrer à leurs amis une réponse où ils seront finement loués, papes, rois, princes, prélats, hommes, femmes, abbesses de couvent, nonn«s, châtelaines, correspondants si nombreux, si exigeants, que sa santé y succombe, et que, pour échapper aux réponses développées et catégoriques, il est obligé de faire à quelques-uns l'innocent mensonge qu'il a perdu
* Lettres. Ingenium adamantinwn, 88. E.
leurs lettres, et qu'il n'y pourrait répondre de point en point!
Ce n est pas la paisible universalité de Voltaire, riche, indépendant, pouvant faire des dons de ses livres, écrivant à qui lui plaît, à ses heures, honorant ses correspondants, sauf les.souyerains, de billets plutôt que de lettres, attendu plutôt que pressé, ayant beaucoup de loisirs et pas un ennemi sérieux. Érasme ne s'appartient pas : malade, mourant, il faut qu'il soit à sa tâche j il faut qu'il dicte pour se reposer d'écrire, qu'il. écrive pour se reposer de dicter; il faut qu'il use sa vie au service des autres, sans en garder une heure pour lui ^ qu'il sourie dans les douleurs, qu'il tourne de jolies phraâes aux princes lettrés dans les angoisse<idesa gravelle, et qu'il distille des flatteries sur son lit de souffrance ; martyr à la fois des plus grandes et des plus petites choses de son époque, de la liberté de conscience et de la manie de controverse, de l'opinion et de la mode. Et tout cela parmi les incertitudes d'une vie précaire, avec les dons de quelques princes obérés pour tout fonds de fortune, et le casuel de ses écrits, plus admirés que payés ; entouré d'ennemis puissants qui peuvent lancer contre lui les populaces catholiques de la Flandre et de l'Allemagne; au milieu 'de la guerre; dans les sales auberges de rAUemagne, ou dans des villes en sédition ; non avec la santé seulement délicate de Voltaire, santé choyée et surveillée par un médecin à demeure, mais avec des crises de mort une ou deux fois l'an, et, pour se traiter, des médecins de passage !
Certes, si la gloire se mesurait au labeur de l'homme, il ne devrait pas y avoir un nom plus glorieux que celui d'Ërasme! Mais la gloire n'est que la réunion de plusieurs convenances, les unes dépei^ant de l'homme, les autres de son pays et de son époque, quelques-unes de la langue dans laquelle il écrit. C'est l'œuvre commune du génie de l'écrivain, d'une époque capable d'entendre des vérités de tous les
5i ËTITDËS SUR LA RENAISSANCE.
temps, d*un peuple arrivé par la civilisation à ce sens littéraire qui inspire les grands travaux de Tart, d'une langue qui a atteint son point de perfection. Or toutes ces convenances ont manqué à Erasme. C'était un esprit éminent, mais point un homme de génie. Son époque, inquiète el turbulente, n'avait Toreilie qu'aux débats de la polémique religieuse, où la vérité de tous les temps n'a qu'une petite place. Son public aspirait à l'intelligônce littéraire^ mais en était bien loin encore. Sa langue était une langue-morte. Les livres qui restent sont ceux où il est> parlé dans un beau langage des choses qui ne passent pa;^, c'est à savoir du fond môme de Thomme, des motifs de ses actions, de ce qu'il y a en lui de constant et d'immuable, même dans ses changements, et la gloire né va qu'aux livres qui restent. Mais c/est une gloire d'assez grand prix que d'avoir été l'homme d'un temps, d'un mom^nt, d'où devait sortir une longue et majestueuse suite de temps et de moments meilleurs. C'est là la gloire d'Érasme.
Du reste, Érasme ne fut que le premier d'une cohorte d'hommes éminents, dont quelques-uns ne sont plus connus que de nom ; tous ouvriers de la même œuvre» avec des talents inégaux et dans des conditions sociales différentes; gens de lettres qui se flattaient les uns les autres, car où trouver des gens de lettres qui ne se flattent pas entre eux? mais qui savaient aussi se dire la vérité, et qui, après tout, n'avaient guère à se louer que de courageux travaux, vrais travaux d'Hercule, nettoyant la voie pour les belles époques de l'art moderne.
C'était Guillaume Budé, espèce de Caton littéraire trèsredouté, tonnant contre les mœurs de son siècle, en même temps qu'il débrouillait le système monétaire des anciens, et qu'il commentait les Pandectes; homme austère, à la paupière contractée, au visage souffrant et ironique, comme nous le représente une gravure d'après Uolbein, le portrai-
\iste de tous ces hommes célèbres, et l'ami de plusieurs; ayaDt autour de Toeil gauche des cicatrices de petite vérole qui lui donnent l'air dur, et la bouche légèrement détournée par des habitudes maladives; écrivain amer, aigre-doux, esprit difficile, mais prodigieux savant, dont toutes les lettres à Erasme sont mi-parties de grec et de latin, deux lan* gués qu'il écrivait au courant delà plume, et avec une singulière énergie ; qui se disait le mari de deux femmes, sa femme légitime d'abord, et la philologie ; qui eut trop d'amour-propre et trop l'ambition du premier rang pour êtfe Tami de cœur f Érasme, mais qui fut trop honnête homme pour en être l'ennemi .
C'était Thomas Morus, car^ictère charmant, esprit plein de grâce; cet^homme que nous nous figurons volontiers sous les traits de l'inflexible censeur du mariage d'Henri Ylll avec Anne de Boleyn, était enjoué, souriant, de manières aimableS; avenant^ aimant la plaisanterie, dit Érasme, comme s'il eût été né pour cela, et paraissant plus destiné à égayer un festin de doctes et de femmes aimables qu'à porter noblement sa tête à l'exécuteur des hautes œuvres de Henri YfH.
C'était Colet, le doyen de Saint-Paul, homme d'une vertu héroïque, ayant eu toutes les passions qui peuvent ruiner la conscience et souiller la vie, et, à force de lutter, les ayant vaincues; chrétien austère, haïssant les moines et les couvents, ennemi des évèques, qui sont des loups, disait-il, et non pas des pasteurs; ouvrant des écoles pour Tinstruction religieuse et littéraire des enfants, et en confiant l'administration et l'enseignement à des hommes d'une probité éprouvée, et mariés ; méprisant la scolastique et ses puériles disputes, et s'exposant à la haine des évêques scotistes; de mœurs douces, aimables, obligeantes, sauf en un point pourtant, je veux dire jusqu'à l'argent, dont il avait la maladie, et dont il ne se séparait que s'il était tiré par une
passion plus forte ; du reste, ayant perfectionné Tart de refuser avec politesse et de payer les gens en flatteries. Erasme lui demandait de Targent, peut-ôtre son dû, car je lis quelque part que Golet lui commandait de petits ouvrages pour sa classe * : « Les plaintes que vou^ faites de votre fortune, répond Colet, ne sont pas d'un homme courageux, le ne doute pas que vos^ commentaires sur les saintes Écritures ne vous rapportent beaucoup d'argent^ pourvu que vous ayez espoir en Dieu ; c'est lui qui viendra le premier à votre aide et qui poussera les autres à vous soutenir dans une si sainte entreprise. J'admire que vous me proclamiez heureux! Si c'est de ma fortune que vous l'entendez, ma fortune est nulle, ou si petite, quelle peut à peine suffire à mes dépenses. Ah! je me croirais vraiment heureux, si, même dans la dernière pauvreté, je possédais la millième partie de votre science! »
. C'était Louis Vives, de Valence, polyglotte, encyclopédiste, déclamant dans le style de Cicéron et de Sénèque, d*une science immense, d'une modestie sincère, disant à Érasme qui avait pris mille détours pour adoucir la sévérité d'une critique : « Vous voulez être si plein de ménagements avec vos disciples et vos amis, que vous leur en faites du chagrin; car ils pensent que vous les traitez ou en inconnus ou en égaux. Comment Vives n'a-t-il pas pu vous persuader encore, par tant de paroles et d'actions, que vous ne sauriez lui faire de peine? »
Vives se plaignait beaucoup des libraires, « gens qui mesurent et pèsent nos noms, disait-ii, d'après leurs profits, d ce qui n'a pas cessé d'être vrai; il en dénonce un, d'Anvers, qui, pour éviter certain règlement de compte, n'est jamais chez lui quand Vives y va.
C'étaient encore, en divers pays de la république littéraire
« Lettres, 107. A. B.
et chrétienne, Âlciat, la lumière du droit, un des premiers qui pensèrent à rattacher Tétude des lois à celle de Thistoire, et à éclairer Tune par Taulre ; — Bilibald Pirkhémeir, homme de guerre et philologue^ qui s'occupait à la fois de recueillir des notes pour Thistoire de rAllemagne, d'éditer la cosmographie de Ptolémée et de commenter les sermons de Grégoire de Nazianze; — Sadolet, Tévêque de Carpentras, cardinal, secrétaire du pape Léon X, homme d'un esprit délicat, d*une rare douceur, païen par son amour intelligent et tendre pour l'antiquité, chrétien convaincu et tolérant, un de ces cicéroniens qui disaient, comme le cardinal Bembo et Léon X, les dieux immortels, au lieu de Dieu tout court, et qui terminaient leurs lettres comn^e Tabbé de Saint-Bertin à Jean de Médicis : « Puissent les dieux rendre ta Florence grande et florissante! )» Du reste, d'une modestie noble et forte, qui rappelle celle de Vives, et qui lui inspirait ces belles paroles adressées à Erasme, en lui envoyant un commentaire sur un psaume : « Si vous'trouvez à y reprendre, mon cher Erasme, ne craignez pak d'en agir avec moi franchement et librement, et montrez-moi, surtout dans cette épreuve, cette foi de Tamitié, que je ne doute pas que vous n'ayez saintement gardée. »
C'était enfin Philippe Hélanch thon, le doux Mélanch thon, comme Ta peint Holbein, à l'œil spirituel et tendre, portant son nom, ses moeurs, sa douce intelligence, écrits sur sa figure. Homme supérieur, mais effacé, il ne semblait guère que réfléchir les qualités et les talents de ses illustres amis, Érasme et Luther; il les surpassait peut-être par ce désintéressement qui lui faisait aimer tous ceux qu'il admirait, et voir, à travers les ténèbres des passions de ses amis et les fumées de leur rôle, quelles étaient leurs qualités réelles et ce qu'ils valaient aux yeux de Dieu.
Outre ces hommes d'élite, d'autres encore, inégalement utiles à Tœuvre commune, complétaient cette armée de dia-
lecticiens, de théologiens philosophes, de philologues, d'annotateurs, d'éditeurs, dont Érasme était le roi : royauté agitée, inquiète, comme toutes les royautés, qui avait ses ennemis et ses flatteurs, ses idolâtres et ses envieux; qui tomba, presqu'âu moment même où Érasme commeaçait à en jouir, devant celle d'un homme plus grand que lui, Luther, dont le nom, après avoir été quelque temps Tégal du sien, devait enfin Teffacér.
Nous en sommes arrivés vers Tan 1519. Érasme est en pleine possession de sa gloire. Trois jeunes rois, les plus grands de TEurope, montés sur le trône environ dans le même temps, François I", Charles-Quint, Henri VIII, se disputent a qui Taura pour sujet volontaire. Les papes lui écrivent pour lui mander leur avènement, et lui offrir Thospitalité publique à Rome. Les petites royautés, à Texemple et à Tenvi des grandes, les provinces et les villes à Tinstar des royaumes, le convient.à venir dans leur sein jouir d'un repos glorieux; tout le monde le flatte, même Luther. Toutes les presses d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie, reproduisent ses écrits; tout ce qui lit ne lit qu'Érasme. Une comparaison qu'il publie entre Budé et Badins, grand philologue d'alors, fait assez de bruit pour que François I*' s'en fasse rendre compte dans son conseil, comme d'une affaire d'État. Tout ce qui écrit imite sa manière, et ses adversaires mêmes ne peuvent l'attaquer qu'en lui répondant dans son propre stylé. Le monde, tout plein de guerres prochaines, tout ému de l'ébranlement que doivent y causer bientôt l'ambition de trois jeunes princes et les grands intérêts de civilisation universelle dont cette ambition sera l'instrument, fait un moment silence autour d'Érasme, d'Érasme qui a ressuscité l'antiquité et l'Évangile, comme disaient ses admirateurs. Il vient d'avoir cinquante ans *, il n'est pas beaucoup moins nécessiteux qu'au commencement de sa vie, et toujours d'une santé chancelante, mais soutenue par la noble fièvre
de la célébrité : eh bien, ce silence, ce moment unique, cette attention des peuples suspendue autour d'Erasme, tout à coup une grande voix partie de Wittemberg, une voix rude et injurieuse, la voix d'un moine la tourne d'un autre côté : Luther a détrôné Érasme!
Érasme et Luther. -«- De la politique qui tendait à les confondre et à les supposer amis et de la même opinion^ — Coplrasteà entre ces deux hommes. — La popularité de l'un et de Tautre. — Les liommes d'action et les spéculatifs. — La réforme dans les yœux et les écrits d'Érasme. — L'Europe chrétienne se partage entre lui et Luther. -^ Difficultés du rôle d'Érasme. — Première lettre de Luther à Érasme. — Réponse. d'Erasme. — Sa lettre à J. Jonas à la même date.
Ces deux noms, que nous rapprochons aujourd'hui pour les opposer l'un à Tautre, ont longtemps signiGé la même chose dans l'opinion des peuples contemporains d'Érasme et de Luther. Par une confusion, soit préméditée et artificieuse, soit involontaire, les moines et les théologiens embrassaient dans la môme haine les lettres sacrées et les lettres profanes, la philologie et la discussion libre des matières religieuses, l'antiquité et l'Évangile, les lettrés et les docteurs. Renaissance littéraire ou tendance vers la liberté d*examen, commentaires sur Cicéron ou gloses sur saint Jérôme, étude de l'hébreu ou étude du grec, explication des apôtres ou interprétation des poètes, tout leur était également suspect. Le mouvement religieux les troublait dans leur inviolabilité monacale et dans leur opulente ignorance de la religion même qu'ils exploitaient ; le mouvement littéraire les forçait à sortir de leur paresse, à prendre leur part des nouvelles lumières, à renouveler laborieusement, par la supériorité de
o8 ETUDES SlJU LA RENAISSANCE.
Tesprit et de l'instruction, le pouvoir, de plus en plus menacé, qu'ils tenaient de Taveugle consentement des peuples. Attaqués dans leur double privilège, surveillés tout à la fois dans leur religion de patenôtres et dans leur ignorance d'état, partout où se montrait un livre inspiré par les nouvelles idées, ils Texorcisaient ou le faisaient brûler. C'est ainsi qu'un des pères de la philologie moderne dans l'Europe occidentale, Jean Reuchiin, après un long professorat, duquel étaient sorties plusieurs générations de philologues, avait eu à défendre la tranquillité de ses' derniers jours contre les haines des théologiens de Cologne. Reuchlin, Érasme et Luther étaient confondus dans une inimitié commune; ces trois noms, entourés d'injures^ fournissaient /a matière de tous les sermons; c'était le même démon sous trois formes.
Hais les moines en voulaient surtout à Érasme et à Luther, et au premier plus qu'au ^econd^ apparemment parce qu'il était à la fois lettré et docteur. Les universités, foyers de toutes ces haines, où se perpétuait l'ignorance bavarde et intolérante de la scolastique, poursuivaient ces deux hommes de leurs bulles et de leurs cris. Les ordres de tous les nomsj franciscains^ dominicains, prêcheurs, mendiants, bicanoniques, lâchaient contre eux tous leurs prédicateurs. Les chaires retentissaient de bouffonneries haineuses^ auxquelles le peuple applaudissait, et chaque sermon se terminait par une lacération publique d'un de leurs livres, à défaut de l'auteur. La Belgique surtout^ ce pays de passage où une seule chose avait pu prendre racine, la superstition, la Belgique tout entière était soulevée par les harangueurs de Louvain, de Tournay, de Bruges, d'Anvers.
C'était tantôt un dominicain, tantôt un frère mineur, affligé, dit Erasme, d'une lippitude précoce par suite d'excès de vin, lequel déclamait contre les deux ennemis de l'Église, Érasme et Luther, les appelant tour à tour hôtes, ânes,
ÉKASME. 59
grues, souches, hérétiques *; hérétiques surtout : car que dire de plus? 11 y avait hérésie à n*être pas de Tavis de Scot, hérésie à contredire saint Thomas, hérésie à nier l'excellence de la scolastique, hérésie à écrire dans une latinité littéraire, le bon latin étant nécessairement hérétique. C'est du moins ce que répondit un jour à un magistrat qui était venu lui soumettre d'humbles doutes un de ces prêcheurs fanatiques, évêque bouffon, comme Tappelle Érasme : « Où est donc rhérésie dans les livres d'Érasme? demandait le magistrat. — Je ne les ai pas lus, dit le prélat; j'ai seulement jeté les yeux sur ses paraphrases ; la latinité en était trop, haute pour ne m'être pas suspecte. Qui peut dire qu'il n'y ait pas quelque hérésie cachée sous un latin que je n'entends point*? »
Ces moines et ces théologiens, tout sales, ignorants, avinés, obèses, déclamateurs, qu'Érasme nous les représente, ne manquaient pourtant pas de cet instinct de défense qui consiste à prêter les mêmes projets à des ennemis diversement intentionnés, soit pour aigrir les moins hostiles, et par suite les compromettre, soit pour amener lès modérés et les violents a se voir de prés, dans un rapprochement monstrueux, et à se séparer avec plus d'éclat.
C'est dans ce double dessein que les habiles d'entre les moines et les théologastres confondaient dans le même anathème Érasme et Luther, encore qu'ils eussent parfaitement apprécié en quoi différaient ces deux hommes. Érasme était avant tout philologue, et par circonstance réformateur doux et mitigé. Luther était le génie même et l'âme de la réforme; il n'avait de lettres qu'autant qu'il en fallait pour rattacher les lettrés à sa cause. Érasme s'adressait aux intelligences, Luther aux passions. Érasme ne voulait pas que la foule in-
* LeUre8,580. fi. C.
* Ibid.
tervint dans les débats religieux, mais que tout se passai entre les beaux esprits sur le terrain de la théologie : il voyait de grands dangers pour la foi dans cette intervention popalaire; et, pour la confession en particulier, il la jugeait gravement menacée si on touchait à de telles. mal ières en présence de la foule, « où il n'y a que trop de gens, remarque- t-il, auxquels il déplaît de confesser leurs péchés*. » Luther parlait à la foule, et, comme tous les Irommes de révolution, il sentait qu'on ne vide les questions de réforme qu*avec les masses populaires, et qu'il fallait avant tout se pourvoir de bras pour la défense de ses idées. Érasme demandait qu'on se boi'nât à des échanges d^apologies entre les hommes compétents, à' une petite guerre de sectes et de commentaires, à un champ clos de gloses religieuses, sous la présidence honorifique des princes. Il regrettait que ces GeimainSy que Luther bouleversait par sa fougueuse éloloquence, fussent sortis des bornes de « celte civilité où il les avait toujours retenus, » et qui aurait pu prévenir le désordre *. Luther demandait la guerre sur les champs de bataille; il voulait qu'on repoussât les bulles papales à coups de canon; il tâchait d'arracher les princes à ces ridicules tournois de scolastique religieuse, qu'on appelait conciles, pour les entraîner dans la lutte matérielle. Le dieu d'Érasioe était le dieu de paix; celui de Luther était le dieu des armées. Érasme faisait déjà de la polémique constitutionnelle; il disait : « Frappez sur les conseillers, mais ménagez les princes; respectez le pape, n'attaquez que ses ministres, n — « Mon petit pape, disait Luther, mon petit papélin, vous êtes un ânon ; » pour les princes, il lés traitait comme Jésus les vendeurs du temple.
On voit combien les différences étaient profondes entre
* Le tires, 515. F.
• Ibid., 590. G. U.
ÉRASME. (jl
ces deux hommes. Ce .fut donc une politique habile de les confondre, de les supposer amis et complices; de dire qu'Érasme revoyait les écrits de Luther^ et que Luther ne faisait rien sans avoir pris Tavis d'Érasme; que, dans sa solitude de Bâie, des luthériens, espèce de courriers volontaires pour les affaires de la réforme, avaient de secrètes intrigues avec Érasme. Les rapprocher ainsi, malgré eux, malgré toutes leurs antipathies, c*était préparer le scandale de leur brouille; les placer sur le même rang, c'était les exciter à s'en faire un à part, fût-ce au prix d'une séparation éclatante; les menacer des mêmes dangers, c'était le moyen de faire lâcher pied au plus faible ou au moins cou* rageux, et, tout en le déshonorant, de l'aigrir contre le plus ferme ou le "plus hardi. Cette pratique réussit. Unis un moment dans l'opinion générale, Érasn^e et Luther se séparèrent avec un éclat qui rendit quelque force au parti de l'unité catholique.
Tant qu'Érasme vécut, son nom fut aussi grand que celui de Luther. Si Luther était L'homme du peuple, Érasme était l'homme des classes éclaii^ées. L'un avait plus de retentissement dans les rues, sur les grands chemins, devant le pai*vis des cathédrales; l'autre dans te cabinet, dans ces savants festins du temps, où les convives suspendaient le repas pour lire une lettre d'Érasme. « Ton psaume m'a été reipis, lui écrit Sadolet, comme j'étais à table, avec quelques personnages graves de mes amis. Je l'ai parcouru avidement; mais on me Ta bientôt arraché des mains, tant chacun était impatient de le lire *. » Voilà le public d'Érasme. Certes, s'il faut peser lés voix et non les compter, nul doute qu'Érasme n'ait eu de son vivant plus de gloire que Luther; mais la postérité a abaissé le premier et élevé le second. Et pourtant, de qui pensez-vous qu'il soit demeuré le plus de choses, de
« Lcllres, 1549. E. F.
Luther niant le libre arbitre, et remplaçant, à beaucoup d'égards, des superstitions par d'autres superstitions, ou d'Érasme revendiquant pour Thomme la liberté de la conscience, et substituant le premier au catholicisme de la scolaslique le mot sublime de philosophie ôhrétienne ? Qu'est-ce qui a le plus de vie aujourd'hui, delà philo^sophie chrétienne ou du luthéranisme; de la scolastique, soit protestante, soit catholique, ou de la morale chrétienne; des sectes, ou de cette liberté de conscience que défendait Érasme contre les catholiques et les protestants, et que Luther prétendait confisquer au profit du protestantisme?
Ce serait un sot propos que de vouloir rabaisser Luther : c'est un nom sacré dans une bonne partie de TEurope, c'est un grand nom partout. Mais, dans Thistoire, on fait la part trop belle aux hommes de passion et d'action, et trop petite aux hommes tempérés, qui ont su voir les extrêmes, et s'en sont gardés par conviction et bonne conscience encore plus que par timidité, laissant faire aux hommes passionnés l'œuvre du jour, et se réservant, eux, pour l'œuvre de tous les temps, je veux dire le perfectionnement moral de l'hu* manité. Je vois beaucoup d'ardeur de snng^ d'ambition, d'égoïsme, de mépris des hommes, dans la plupart de ceux qui jouent les grands rôles ; je vois, au contraire, beaucoup de sens, de désintéressement, et plus de moilération que de peur ou d'indifférence dans la plupart de ceux qui se tiennent à l'écart ou qui se résignent aux seconds rôles, parce qu'ils y peuvent rester vrais avec eux-mêmes et avec les autres. Que pouvait faire, au temps d'Érasme et de Luther, un homme droit, sincère, éclairé, sinon s'abstenir, ou bien ne parler quepour les lettres et la tolérance, lesquelles allaient être écrasées un moment dans la lutte des deux partis," mais pour survivre aux vainqueurs comme aux vaincus? Pourquoi le blâmeriez-vous de ne s'être point passionné et d'avoir gardé sa conscience dans l'emportement des partis? Pour*
quoi lui reprocher, au nom de la philosophie de l'histoire, c*est-à-dire au nom d une loi que vous imaginez trois siècles après révénement, de n'avoir pas compris que le mal est gros du bien, et qu'il faut que rhommesage,,pour hâter la venue de la tolérance, se mêle aux déchirements des sectes, copie leurs passions et se souille du sangqu'elles font répandre?
Quoi qu il en soit, longtemps avant que Luther n'éclatât, que dis-je! pendant que Luther, commençant par où commencent la plupart des hommes passionnés, c'est-à-dire par adorer ce qu'il devait brûler plus tard, se signalait à L'université de WiUemberg par la fougue de son zèle pour le catholicisme d'Alexandre VI et de Jules If, Érasme avait déjà touché à tous les points de croyance où les protestants devaient se séparer de la mère-église. On a vu en quels termes il parlait des moines. Dès le commencement du seizième siècle, il donnait du monacbisme cette ironique définition : fi Le monacbisme n'est pas la piété, mais un genre de vie utile ou inutile, selon le caractère ou le tempérament de chacun ; je ne vous conseille ni ne vous dissuade de l'embrasser ^ »
Il critiquait le culte rendu aux saints; il se moquait des prières que faisaient les simples à saint Christophe, pour éviter un accident mortel; à saint Roch, pour n'avoir pas la peste; à sainte Apolline, pour être guéris du mal de dents; à Job, contre la gale ; à saint Hiéron, pour retrouver ce qu'ils avaient perdu.
S'il ne demandait, pas qu'on détruisit les statues et les tableaux, « qui sont les principaux ornements de la civilisation, » il désirait qu'il n'y eût rien dans les églises qui ne fût digne du lieu. « Je ne désapprouve pas l'invocation des saints, écrit-il à Sadolet, pourvu qu'elle ne soit pas mêlée de ces superstitions que je blâme, et non sans motif.
• Enêhiridion militU chrittianiy etc.. C'est une sorte de manuel du chrétien.
J'appelle superstitioD quand des chrétiens demandent tout aux saints, comme si le Christ était mort; quand nous leur adressons nos prières, avec la pensée qu'ils sont plus exorables que Dieu; quand nous demandons à chacun en particulier des grâces toutes spéciales, comme si sainte Catherine pouvait nous^ donner ce que nous n^obtiend rions pas de sainte Barbe; quand nous les invoquons non à titre d'intercesseurs, mais d'auteurs de touis les biens qui nous viennent deDieu^*. »
Il insinuait que la confession à Dieu seul suffîsait; tout en ajoutant comme correctif : d Gardons la confession au prêtre, quoiqu'on ne puisse prouver par des misons solides que ce soit une institution de Dieu. » Le choix des mets, des vêlements, le jeûne, les prières pour pénitence, les solennités publiques des jours de fête, lui paraissaient du judaïsme. Il n'aimait pas que, durant le mystère de la consécration, les chantres et le chœur entonnassent un hymne en l'honneur de la sainte Vierge, « comme s'il était séant, remarquait-il , d'invoquer la mère en présence même du fils! » Il exaltait ces temps de la primitive Église où Ton se contentait d'un seul prêtre pour célébrer le saint sacrifice, au lieu de cette foule d'ecclésiastiques que la religion d^abord, et plus tard le lucre, avaient tant multipliés. Il mettait la chasteté conjugale au-dessus de celle des prêtres et des religieuses; il se moquait des vieilles filles, et préférait le mariage à leur virginité. Il osait défendre le divorce. H ne voulait pas que le peuple baisât les sandales des saints, ce qui est bien, quod bene fit, disait la Sorbonne *, la Sorbonne, grande ennemie d'Érasme, longtemps avant que Luther se l'eût attirée sur lui et eût irrité tous ses frelons '.
* Lettres, 1270. D. E.
' D. Erasmi declarationes ad censuras Golloquiorum. ' Crabrones.
Quand Lulher poussa son premier cri de guerre, déjà les écrits d'Érasme avaient gagné aux idées de la réforme tous les hommes éclairés, tous les prêtres honnêtes gens de TâU lemagne, de TÂngleterre et de la France. Restait la papauté, à laquelle Érasme n'avait pas voulu tondier, malgré lé scandale récent dps indulgences, soit qu'il prévit qu'une attaque au saint-siège changerait en schisme un simple vœu de réforme, soit que les pape^, en le louant démesurément de ce qu'il écrivait en faveur des principes de l'unité religieuse, eassenilié sa langue et sa plume çur lés abus qu'on en faisait dans rappKcation. Quoi qu'il en soit, sauf quelques allusions sévères à la manie belliqueuse de Jutes II, Erasme avait toujours tenu la papauté en dehors de la discussion.
L* œuvre des hommes de plume et d'étude étaitaccomplie. C'était aux hommes d'action à engager la bataille et à jeter les masses populaires dans un débat qu'Érasme avait voulu circonscrire aux hommes éclairés et compétents. Etait-ce lâcheté, hypocrisie, jalousie de réformateur timide contre des réformateurs emportés et violents? ÉtaitH;e inconséquence, comme le lui reprochèrent amèrement les protestants? Je ne veux pas faire d'Érasme un brave ; mais l'homme qui tenait tète à tous les moines de l'Allemagne et' de la France; l'homme qui, après la bataille de Pavie, osait demandera Charles-Quint, empereur de treute ans, victorieux, flatté dans toutes les langues, la liberté de son prisonnier le roi de France ; cet homme-là n'était pas un lâche. Seulement il n'était pas courageux comme le sont les hommes de passion, eest-à-dire aveuglément, par l'effet du sang plutôt que de la raison, et souvent à la suite, par la contagion de l'exemple. La plus belle sorte de courage, c'est celui où il n'entre que dé la raison, si différent de cet emportement du corps qu'on excite chez le commun des hommes avec des liqueurs fortes, de la musique ou des harangues. C'est ce eourage-là que j'admire dans Érasme : ce qui ne veut point
GG ÉTUDES SUll LÀ RENAISSANCE.
dire d'ailleurs qu'on ne le pût trouver à un plus haut degré dans d'autres hommes qui voulaient aller plus loin que lui.
Naturellement, Tattention de la république chrétienne fat tout d'abord partagée entre Érasme et Luther, Les hommes ardents se précipitaient sur les pas de Luther ; les hommes modérés restaient autour d'Érasme, ne quittant pas le terrain du blâme prudent et des vœux pacifiques. Les plus sincères, dans les deux camps, désiraient que ces deux hommes s'entendissent, afm de se modifier et de se compléter Tun par Tautre, Luther par un peu de la modération habile d'Érasme, Érasme par un peu de Taudace de Luther. Les alarmistes, effrayés tout d'abord de l'impétuosité de Luther, et assez bons juges, comme l'est quelquefois la peur, de la portée de ses attaques, assiégèrent Erasme de scrupules sur cette apparence de concert entre Luther et lui. Les moines, et tout ce qui vivait d'abus, exagérèrent ce concert, le supposant plus complet et plus durable qu'il ne pouvait être; quelques-uns faisaient naître Luther d'Érasme, et représentaient le premier comme un instrument vulgaire soufflé par le second. Érasme sut résister à tout ce qu'on voulait comme à tout ce qu'on pensait de lui. II resta dans son vrai rôle, approuvant Luther quand il attaquait les abus au nom de l'unité catholique, mais faisant des réserves sur sa manière tumultueuse et sur ses avances à la foule, qu'Érasme voulait éloigner des débats.
Ce rôle était plein de difficultés au milieu de toutes ces persécutions, de toutes ces amitiés également exigeantes, qui n'y trouvaient point leur compte, et que fatiguait l'opiniâtre indépendance d'Erasme. J'appelle cela encore du courage, non du plus brillant sans doute, ni de celui qui reçoit le plus d'éloges dans les histoires, mais de celui qui honore l'homme, et qui lui sera compté devant Dieu au jour où les œuvres de chacun seront jugées. 11 y avait d'autant plus de
mérite à un tel homme de résister à taus ces tiraillements et de rester vrai avec lui-même, que, de Taveu de tous les partis, Érasme pouvait faire pencha la balance du côté où il se rangerait, et emporter d'emblée la réforme s'il lui prêtait l'aide de sa plume si populaire et le crédit de son nom,
C^est ce que sentit tout le premier Luther. Avant même qu'il connût, la portée de ses propres desseins, et qu'il eût rompu avec le chef visible de l'unité catholique, il songea tout à la fois à s'aider et à s'honorer d'un si puissant auisiliaire, et il écrivit à Erasme la lettre qu'on va lire. Quoique le foad en soit sincère, on ne peut s'empêcher de croire que Luther cédait moins à un penchant qu'à une nécessité do position. Le tour embarrassé- de cette lettre, que j'ai cru devoir reproduire, aux dépens de l'élégance, ne tient pas seulement au défaut d'|iabitude littéraire du moine de Wittemberg, défaut dont il était d'ailleurs plus vain que honteux ; ses arriére-pensée& auraient rendu la clarté difficile même pour une meilleure rhétorique que la sienne. Voici cette lettre :
c Je m'entretiens sans cesse avec toi, Érasme, ô toi, notre honneur et notre espérance, et pourtant nous ne nous connaissons pas encore. Gela ne tient-il pas du prodige, ou plutôt ce n'est pas un prodige, mais un fait de tous les jours. Car quel est l'homme dont Erasme n'occupe l'âme tout entière, que n'instruise Érasme, sur qui ne règne Érasme? Je parle ici de ceux qui ont le bon goût d'aimer les lettres. Du reste, je suis heureux qu'entre autres dons du Christ, il te faille compter l'honneur que tu as eu de déplaire à plusieurs. C'est par ce point que j'ai coutume de distinguer les dons d'un Dieu clément de ceux d'un Dieu irrité. Je te félicite donc de ce que, plaisant souverainement à tous les gens de bien, tu n'en déplais pas moins à ceux qui veulent être les
souverains de tous, ^t plaire souverainement à tous^ Mais je suis bien lûal appris de m*adresser à un homme tel que toi comme à un -ami familier, inconnu à un inconnu, et de t'aborder les mains sales*, sans préambule de respect ni d*honneur. Ta bonté pardonnera cette liberté, soit h mon affection, soit à mon peu d'habitude. Car, après avoir passé ma vie au milieu des sophistes, je n'en ai pas appris assez pour pouvoir saluer par lettre un savant personnage. Autrement, de combien de lettres ne t'aurais je pas fatigué depuis longtemps, plutôt que de souffrir que tu fusses seul à me parler tous les jours dans mia chambre !
« Maintenant que j'ai appris de l'excellent Fabricius Capiton que mon nom t'est connu depuis cette bagatelle des indulgences, et que j'ai pu voir, par ta nouvelle préface de YEnchiridion, que non-seulement tu as lu, mais agréé mes bavardages, je suis forcé de reconnaître, même dans une lettre barbare, cet excellent esprit dont s'est enrichi le mien et celui de tous les autres. Je sais bied que tu tiendras pour peu de chose que je témoigne dans une lettre mon affection et ma reconnaissance, assuré comme tu dois Tétre que mon cœur brûle pour toi de ce double sentiment en secret et en présence de Dieu; je sais aussi que je n'aurais pas besoin de tes lettres, ni de ta conversation corporelle pour ôtre certain de ton esprit et des services que tu rends aux belles-lettres; cependant mon honneur et ma conscience ne me permettent pas de ne pas te remercier en paroles, surtout après que
' Il faut me passer ce français barbare, qui seul peut rendre le tour bizarre de la phrase de Luther, et ce jeu de mots de placert ditpliceret sumtM summi, etc. Celte manière était tout à la fois dans le goût du temi)s et dans la touroure d'esprit de Luther. Voici la phrase latine : Itaque tibi gratulor quod dum sutmne omnibus places ^ non mintts dispiices iis, qui toîi omnium summi esse et summe placere volant Je n'ai pas besoin de remarquer que cette phrase s'applique aux hommes du haut clergé» ennemis communs d'Érasme et de Luther.
* lUotis manibus.
ÉPASMB. 69
moD nom a cessé de fètre inconnu. Je craindrais qu'on ne trouvât quelque malice et quelque arrière-pensée coupable dans mon silence. Ainsi donc, mon cher Erasme, homme aimable, si tu le juges bon, reconnais en moi un de tes frères «n Jésus^ Christ, pleiA de goût et d'amitié pour toi, du reste n'ayant guère mérité par son ignorance que d'être enseveli dans un coin inconnu, sous le ciel et le soleil qui appartiennent à tous; destinée que j'ai toujours souhaitée, et non point médiocrement^ en homme sachant trop bien à quoi se réduit son bagage. Et pourtant je ne sais par quelle fatalité les choses ont pris un train si opposé, que je me vois forcé, non-seulement à rougir de mes ignominies et de ma malheureuse ignorance, mais encore de me voir lancé et ballotté devant les doctes.
I Philippe Hélanchthon va bien, sauf que nous pouvons à peine obtenir de lui que sa. fièvre pour les lettres ne ruine sa santé. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ te conserve pour réternité, exellent Érasme; ainsi soitil. J'ai été verbeux; mais tu penseras qu'il n'est pas nécessaire que tu lises toujours des lettres savantes, et qu*il faut te rapetisser avec les petits.
C MARTIfl LlITUER.
c Witt^nberg, 28 mars, an 1519. i>
Érasme était à Louvain, aux prises avec tous les théologiens de cette ville, quand la lettre de Luther lui fut apportée. Il y répondit avec sincérité. Il avoue à Luther qu'il a du goût pour ses écrits ; mais il lui déclare qu'il a dû se défendre de l'accusation d'y avoir pris part, manière indirecte et délicate de dire à Luther qu'il n'en approuve pas tous les points. Sous la forme de conseils généraux adressés à tous les partisans de la réforme, il parle de pré-
cautions à prendre, d'hommes et de choses à ménager, de tolérance, d'esprit de charité, toutes recommandations à , Tadresse de Luther, lequel y avait déjà manqué en plus d'une circonstance. Du reste, la lettre d'Erasme est pleine de grâce, de raison et d'esprit. La latinité en est simple, naturelle; ce n'est point un langage d'érudit; Érasme pensait et sentait en latin.
c Très-cher frère en Jésus-Christ, ta lettre m'a été extrêmement agréable, à cause de la finesse^de pensée qui s'y montre et de l'esprit vraimentchrétien qui y respire. Je ne saurais trouver d'expression pour te dire quelles tragédies ont excitées ici tes écrite : on ne peut ôter de la tête des gens ce soupçon si faux que tes élucubrations ont été écrites avec mon aide, et que je suis, comme ils disent, le porte-étendard de cette ^ faction. Quelques-uns y voyaient une bonne occasion d'étouffer les belles*lettres, qu'ils haïssent à mort, comme devant faire ombrage à la majesté de la théologie, qu'ils estiment la plupart plus que le Christ; ils pensaient aussi à m'étouffer, moi qu'ils regardent comme de quelque poids dans la résurrection des études. TouV s'est passé en clameurs, en folles témérités, en calomnies et en de tels mensonges, que si je n'eusse été présent et patient tout à la fois, je n'aurais pu croire sur la foi de personne que les théologiens fussent gens si fous.
« J'avoue que le germe de cette nouvelle contagion, sorti de quelques-uns, a fait tant de progrès, qu'une grande partie de cette académie, qui n'est pas peu fréquentée, en est devenue comme furieuse en peu de temps. J'ai juré que tu m'étais inconnu et que je n'avais pas encore lu tes livres '; que d'ailleurs je n'approuvais ni ne désapprouvais rien. Je
* Il ne dit pas : ta faction.
* Cela étail-i] bien vrai ? Érasme avait la et dû lire avidement les pamphlets de Luther. Gomment celui-«i amvit-il su qu'Érasme avait affréé 869 bagatelles?
leur ai seulement dit de s'abstenir de vociférer avec tant de haine devant le peuple ; que c'était de leur intérêt, comme de gens dont le jugement devait avoir le plus de gravité; qu'en outre ils voulussent bien réfléchir s'il convenait d'agiter devant un peuple tumultueux des matières qui seraient mieux réfutées dans des livres imprimés, ou mieux débattues entre érudits, l'auteur pouvant de la môme bouche faire connaître ses opinions et sa vie. Je n'ai rien gagné par ces conseils, tant ils sont fous avec leurs discussions obliques et scandaleuses.
a Combien de fois eux et moi n'avons>nous pas traité de la paix, et combien de fois, sur une ombre de soupçon téméraire, n'ont-ils pas soulevé de nouveaux tumultes ! Et ce sont les auteurs de tant de bruit qui se regardent comme des théologiens! La cour de Brabant déteste cette espèce d'hommes ; c'est encore un crime qu'ils me font. Les évoques me sont assez favorables, mais ils ne se fient pa& à mes livres. Les théologiens mettent toutes leurs espérances de victoire dans la calomnie; mais je les méprise, fort de ma droiture et de ma conscience. On les a quelque peu adoucis pour toi. Peut-être, n'ayant pas la conscience très-nette, redoutent-ils la plume des gens instruits; pour moi je les peindrais au naturel et avec les couleurs qu'ils méritent^ si je n'en étais détourné par les doctrines et les exemples du Christ. Les bêtes féroces s'adoucissent par de bons traitements, mais les procédés ne font que rendre plus furieux ces théologiens.
€ Tu as en Angleterre des amis qui ont la meilleure opinion de tes écrits; ils y sont puissants. Plusieurs ici ont du peiichant pour toi, entre autres un personnage de marque. Pour moi, je me tiens en dehors autant que faire se peut, afin dé me garder tout entier au service des belles-lettres qui refleiirîsseni. Il me paraît qu'on gagne plus par la modération et les formes que par la passioui C'est par la que lé Christ à
72 K'IUDES SUR JLA RENAISSANCE.
conquis Tunivers; c'est par là que saint Paul a abrogé la loi judaïque en tirant tout à Tallégorie. Il vaut bien mieux écrire contre ceux qui abusent de Tautoritë des papes que contre les papes eux mêmes; ainsi pour les rois, à mon sens. Il faut moins mépriser les écoles que les ramener à des études plus saines. Quant aux choses trop profondément enracinées dans les esprits pour qu'on puisse les en arracher tout à coup, mieux vaut en disputer par des arguments serrés que rien affirmer absolument. 11 est telle objection violente qu'on fait mieux de mépriser que de réfuter. Prenons garde en tous lieux de ne dire ni faire rien d'arrogant ou de factieux : je pense que cela est conforme à Tesprit du Christ. En attendant, il faut garder son âçie, de peur qu'elle ne soit corrompue par la colère et .la gloire, par la gloire surtout qui vient dous tendre des embûches jusque dans nos études de piçté. Ce n'est pas là iine conduite que je te recommande ; je ne puis que t'engager à continuer comme tu as déjà fait.
c J*ai goûté tes commentaires sur les psaumes : ils me plaisent fort. J'espère qu'ils auront de beaux fruits. Il y a à Anvers le prieur du monastère, homme vraiment chrétien, qui t'aime passionnément ; autrefois ton disciple, comme il s'en fait gloire. Il est presque le seul qui professe le Christ; les autres ne professent à très-peu près que des superstitions ou leurs intérêts. J'ai écrit à Mélanchthon. Puisse Notre-Sei* gneur te dispenser chaque jour plus largement son esprit, tant pour sa gloire que pour le bien public I En t' écrivant i cette lettre, je n'avais pas la tienne sous la main. Adieu.
« Érasme. i
«cLouvain, SOmaHSlU. V i
Dans une lettre écrite à la même date et adres.soe à un ami, il revient sur ces nobles pensées de charité et de toIé-
ÉBASME. 75
rance. k Vous avez trop de prudence, dit-il à Jodocus Jonas, pour qu'il soit besoin de vous apprendre qu'une image aimable de la vraie piété, rendue avec toute l'expression possible^ est bien plus propre a faire entrer dans les âmes la philosophie du Christ que des harangues essoufflées contre toutes les formes et les genres de vices... Le zèle religieux doit avoir la parole libre, mais adoucie çà et là par le miel de la charité. En tout cas, il faut ménager ceux qui possèdent Tautorité souveraine, «t, si la chose mérite qu'on s'irrite, mieux vaut s^irriter contre les hommes qui font servir à leurs passions la puissance des princes que contre les princes eux-mêmes..; On rend plus de services à montrer combien s'éloignent de la vraie religion ceux qui, sous renseigne de Benoit, de François ou d'Augustin, vivent pour leur ventre, leur bouche, leur luxure, leur ambition, leur cupidité, qu'à déclamer contre Tinsiitution même de la vie mofiastique. Et quant aux écoles publiques de scolastique, on emploie mieux son temps à indiquer ce qu'on pourrait en retrancher ou y a}outer qu'à les condamner en bloc. Tel est l'esprit de Thomme; on le mène plus par la douceur qu'on ne l'entraîne parJa dureté *. *
La lettre d'Ërasme à Luther, et les avertissements personnels qui s'y cachaient so^s la forme de conseils indirects, né pouvaient pas être du goût du moine de Wittemberg. Aussi la correspondance amicale n'alla pas plus loin. Luther comprit qu'il ne devait pas compter sur Erasme, Érasme qu'il ne pouvait que se perdre comme lettré et se mentir à luimême comme docteur de TÉglise en venant faire du tumulte et de l'audace à la suite de Luther. Hélanchthon fit de vains efforts pour les rapprocher : il leur écrivit des lettres touchantes et persuasives, où son doux génie tâchait d'atté-
* Lettres, 448. A. G. D.
7i ÉTUDES sua LA UKNAISSANCE.
nuer la rudesse de Luther aux yeux d'Érasme et de justilier la prudence d*Ërasroe aux yeux de Luther. Il resta 1 ami de tous les deux sans les réconcilier. Érasme et Luiher ne s'écrivirent pjus qu'une fois, et ce fut pour s'insulter.
Fautes d'Érasme dans les premières luUes de ta réforme. — EfCet de sa lettre à Luther. — Ses tiraillement» entre les deux partis. — Se» efforts pendant cinq années pour n'ctre pas entraîné. — Impatience deà deux partis. — Souffrances morales d'Érasme. — 11 publie le traité du Libre arbitre £n réponse à Luther. — Effets de ce livre. — Seconde lettre de Luther à Érasme. — Le traité du Serf-arbitre, — Lettre d*Érasme à I^thcr. — Quelle a été la vraie croyance d'Érasme. -— La Philosophie chrétienne.
La conduite d'Érasme, dans ces premières luttes de la réforme, ne fut pas exempte de fautes. Sa modération, qui ne le quitta pas un moment, et qui resta toujours plus forte que son amour-propre, ne lo préserva pas toujours des contradictions et des incertitudes. C'est le propre des lumières, chez les esprits honnêtes, de les faire douter un jour de ce qu'ils ont pu affirmer de la meilleure foi, et, par là, de donner prise à des reproches de contradiction et d'hypocrisie. C'est aussi le propre de la modération qu'en faisant la part de tout le monde il lui arrive de la faire si juste, que personne ne s'en trouve content : alors le» reproches et les plaintes éclatent; l'homme modéré y cède, augmente ou diminue les parts, à proportion des exigences; mais, en voulant contenter chacun, il risque de paraître tromper tout le Itionde. En outre, un grand savoir et une grande inodération excluent une certaine décision : on ne donne jamais tout à fait tort aux autres, ni à soi-même tout à fait raison ; on se
KKÀ8MK; '^S
modifie, on s'aâiende; mais, en s'ahandonnant ainsi à tons les tâtonnements d'un esprit pi u^ avide de connaître quo' d'agir, et en laissant k Dieu la décision qu^usurpent d'ordinaire les hommes passionnés, on paraît céder aux fluctuations de l'intérêt personnel.
G^est ee qni dut arriver à Érasme, par l'effet même de ses plus belles qualités. Il s'y mêlait^ il faut bien le dire, certaines velléités de passion auxquelles n'échappent pas même les hommes les plus jnodérés, quand ils se voient au premier rang par FinteHigence et au second par Faction. Il leur prend alors de fortes tentations d'ê(re les premiers par ces deux choses ; mais, le jour où^ il faut agir, le goût du repos, un' livre, un doute, les rend à. leur modération naturelle, non sans avoir encouru le discrédit d'une velléité sans effets et de paroles sincères qui «ont devenues, faute de suite, de vaines bravades. Dans telle de ses lettres, je vois Érasme montrer au commencement sa pointe d'ambition ; il la cache vers la fin.
Quand il eut donné, par sa lettre à Luther, de la publicité à ses relations avec eçt homme, dès lors si regardé et si menaçant, les demandes d'explication l'assaillirent de toutes parts. Les moines triomphaient. La conspiration entre Érasme et Luther était un fait public. Toutes les chaires redoublaient d'invectives; les deux noms étaient plus que jamais accolés alors que les deux hommes étaient plus loin que jamais de s'entendre. Seulement Érasme recevait plus d'injures que Luther, et la raison en est toute simple : on le traitait en renégat. Cette préférence le flattait; il le laisse voir dans ses lettres. Il se croyait le plus haï ; il n'était que le plus méprisé.
Tout ce qu'il comptait d'amis l'interrogeaient sur cette lettre : qu'avait-il pu dire à un homme qui se moquait du pape et parlait de fpire brûler ses bulles? Érasme faisait à tous la même réponse tournée de mille façons, expliquant
son rôle, se défendant d'avoir la les livres de Luther, si ce n'est en courant, du coii de VœW, trop légèrement pour en voir le poison. Seulement, modifiant son langage selon les gens, à ceux qui penchaient pour les idées de réforme, il parlait avec faveur des qualités personnelles de Luther, et ne dissimulait pas qu'il voyait plus de danger pour les lettres dans le triomphe des mdines que dans celui de Luther; à ceux qui se montraient inquiets des atteintes portées à l'unité catholique, il prodiguait les professionsde foi chrétienne, parlait de Luther avec défiancie, et témoignait la crainte que le désordre de la réforme ne fût aussi funeste aux lettres que Toppression monacale.
C'étaient moins des contradictions qu'un libre cours donné à ses doutes. Il en aVait de trés-sincères sur les effets de la victoire de chaque parti, et, de quelque côté qu'il regardât, il s'inquiétait pour les lettres nouvellement ressuscitées; mais, écrivant à des esprits d'humeur et de disposition très-diverses, il profitait de ces doutes mêmes pour incliner vers le sens de chacun. Érasme était un modèle de cette civilité qu'il aurait tant voulu voir aux Germains ; il tâchait de glisser entre tous les amours-propres et toutes les passions avec son indépendance et sa tranquillité sauves; il ne mentait jamais, mais il appropriait la vérité au caractère et à la situation de chacun, et, sans jamais se travestir, il chargeait volontiers son personnage par le oôté où il était le plus sûr d'être agréé.
Est-ce la faute de Thomme modéré et vrai, ou des passions et de l'ignorance au milieu desquelles il Tit, si sa modération a toutes les allures de l'incertitude et du manque de caractère, et s'il ne [peut être vrai avec tout le monde qu'à la condition de s'exagérer un peu avec chacun ? Ce serait là une intéressante question de morale historique. Je n'ai pas besoin de dire pour quelle solution je pencherais. On a pu voir par mes précédentes réflexions que je ne don-
Derais pas tort à la modération, surtout quand cette mode* ration est intelligente, libérale, tolérante, sans souillure d'argent reçu, franche avec tous les ménagements qui rendent 4a franchise mile, quand enfln c'est le fruit le plus pur de la raison, cet écho terrestre de la pensée divine. Or telle fat la modération d'Érasme, sauf quelques fautes de faiblesse, inévitabl^s à toiùt ce qui est pétri de notre boue, et la plupart excusables par certaines conditions de Tépoque où vivait ce grand homme.
Cependant Luther grandissait tous les jours en audace et en puissance. Il prodiguait les libellés et les apologies^ il s'attaquait personnellement au pape ; il entraînait des princes dans-sa querelle ; il provoquait rouyerture de diètes et de conciles, où toute la force de TÉglise existante se mesurât contrej^hérésie de ce moine ^Érasme était assailli plus que jamais des scrupules et des questions de ses amis. Les uns cherchaient à piquer sa vanité : « Pourquoi tardait-il à se faire le champion du catholicisme? Lui seul pouvait mettre Luther et ses doctrines au néant; lui seul était plus puissant que les bulles papales et les conciles. » Les autres lui opposaient ses professions de foi : « N*était^ce donc que mensonges et précautipns oratoires? Était-il chrétien de cœur ou de bouche ? et, s'il Tétait de cœur, que ne le montrait-il en se levant contre Luther? »
Les moines vociféraient de plus belle : « Évidemment il approuve ou souffle ce qu'il ne veut pas attaquer, n Du côté des partisans de la réforme, dont plusieurs étaient de ses amis, il avait d'autres luttes à soutenir. « Que ne prêtait-il à Luther l'autorité de ses écrits si populaires? que ne ré'^ glait-il la fougue du moine de Wittemberg par son ton conciliant et sa polémique mesurée? L'audace de l'un tempérée par la prudence de l'autre emporterait la question de la réforme, i Toutes ces influences se disputaient le nom d*Érasme. C'est l'habitude des partis de ne pas suppor-
ter rhésitation et rindépendaneè. Us ne comprennent que ce qui est pour eux ou contre eux ; ils n'aiment pas voir au milieu un homme supérieur, qui, au moment de la bataille, reste immobile, se contentant de faire dire que là où il se portera, la victoire est certaine.
Érasme s'épuisait à expliquer sa non4n tervention.il avait à tenir tête à une foule d'amis plus embarrassants que des ennemis ; outre un ennemi plus fort que tous les autres, rivresse bien naturelle de son importance, cette gloire dont il conseillait à Luther de se méfier. Il passa ainsi cinq années, de 1519 à 1524, au milieu de ces luttes intestines contre ses^ aitiis, contre ses ennemis, contre lui-même, tâchant de maintenir son indépendance et la vérité de sa nalure contre toutes les tentations du dehors et du dedans, assistant lui-même comme témoin à la querelle où il n'avait pas voulu prendre de rôle, faisant des vœux tantôt pour Lu^ther contre les moines qui reprenaient confiance et relevaient en espérance le bûcher de JeanHuss; tantôt pour 'la paix et l'unité chrétienne, quand les peuples entraînés par Luther se séparaient de l'Église romaine, gage de cette paix et centre de cette unité ; s'agitant et se travaillant pour la concorde, s'échauffant à prêcher la paix, toujours éloquent, vif, naturel, parce qu'il était vrai.
Toutes ses lettres, durant ces cinq années, contiennent rhistoire des combats qu'il eut à soutenir. C'est la même situation présentée sous mille faces, mais avec une vivacité, un mouvement, une sincérité qui font qu'on s'y intéresse comme à un drame. C'est en effet un drame d'un intérêt immense qu'une intelligence supérieure battue par les flots de toutes les opinions extrêmes, cherchant à conserver son équilibre dans l'agitation universelle, et résistant à un premier rôle, parce qu'elle ne peut le prendre sans aller au delà de ses croyances !
« J'ai toujours évité, dit 'if dans une de ces lettres.
d^être Tauleur d'aucun tumulte, ou le prédicateur d'aucun dogme nouveau. J'ar été prié par tien des hommes puissants de me joindre à Luther ; je leur ai dit que je serais avec Luther tant que Luther resterait dans l'unité catholique. Ils m'ont demandé de promulguer une règle de foi : j'ai dit que je ne connaissais pas de règle de foi hors de l'Église catholique. J'ai engagé Luther à s'abstenir d'écrits séditieux : j'en ai toujours craint de mauvais résultats, et j'aurais fait plus pour les provenir, si, entré autres motifs, une certaine crainte d'aller contre l'esprit du Christ ne m'en eût détourné. J'ai exhorté et j'exhorte encore plusieurs personnes à ne point publier d'écrits scandaleux, et surtout d'anonymes, lesquels sont si irritants; je leur ai dit que c'était mal servir la paix chrétienne et l'homme dont ils sont les partisans. Je puis bien conseiller; empêcher, je ne le puis. Le monde est plein d'officines d'imprimeurs, plein de poétastres et de mauvais rhéteurs; et, comme je ne puis faire que ces gens-là ne s'agitent pas, n'est-ce pas la dernière des iniquités de me rendre responsable de la témérité d'autrui * ? »
Les avis n'ayant aucun succès, il avait récours à la prière, mais sans trop y compter, à ce que je crois '. « Je prie le Christ très-bon et très-grand * de tempérer de telle sorte l'esprit et le style de Luther, qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la piété évangélique ; je le prie d'animer aussi d'un meilleur esprit certaines personnes qui cherchent leur gloire dans la honte du Christ, et se font un gain de sa ruine. » C'est bien d'un homme qui avait quelques doutes sur l'efficacité de la prière. Ne pouvant s'adresser directement à Luther, il écrivait à Hélanchthon ses exhortations pa-
* Lettres, 545. B. F.
* Ibid,, 599. D. E.
' Optimui maœimus; c'est ce que les Romains disaient de Jupiter. Dar.s f>ette prière d'Érasme l'énidition remplace l'onction.
ciGques, dans Tespérance que celui-ci lés ferait tire à Luther. Il parlait de revenir à la discussion pure, sans y mêler d'appel aux passions : la causA de la réforme n'en irail que mieux. Luther lisait ces conseils indirects et s'en moquait devant Hclanchthon, qui défendait les bonnes intentions d'Érasme. Le temps d'Érasme était déjà passé^. il ne pouvait plus que faire rire de^sa modération.
ËnGn, rien ne réussissant, ni les avis, ni les prières au Christ très-bon et très-grand^ ni les lettres à Mélanchthon, Érasme essaya d'une sorte de censure. Il avait beaucoup de crédit à Timprimerie de Froben, dont ses écrits faisaient h fortune. Froben imprimait aussi les pamphlets de Luther; c'est de cette officine de Bâle que sortait toute la polémique religieuse du temps. Érasme menaça Froben de s^é faire imprimer ailleurs s'il continuait à publier les écrits de Luther. H s'en fit du moins un mérite auprès des plus impatients de ses amis catholiques. Était-ce une menace sérieuse, ou simplement un petit mensonge concerté entre Froben et lui? Je ne saurais le dire. Quoi qu'il en soit, Froben continua d'imprimer Érasme et Luther, et Érasme continua de lire du coin de VœU ces livres d'autant plus goûtés qu'ils étaient plus défendus. Luther avait déjà cet avantage sur Érasme, qu'il pouvait se dispenser de lire les écrits de l'illustre lettré, ne pas trouver de temps pour se mettre au courant de ses découvertes philologiques, au lieu qu'Érasme était condamné à lire avidement le moindre des libelles de Luther.
Érasme n'avait pas à qui penser plus souvent qu'à Luther; Luther pouvait ne penser à Érasme qu'après cent choses ou cent personnages déplus de poids dans sa vie. Erasme était obsédé de Luther; il le trouvait sans cesse sous sa plume, au fond de toutes ses pensées, et il était, malgré lui, le propagateur d'un homme qu'il se vantait de ne point connaître, et (l'écrits qu'il se défendait d'avoir lus. Au contraire,
il fallait que Luther, sauf quelques rares entreliens avec Hélanchthon au sujet d^Ërasme, cherchât dans ses souvenirs de jeunesse et dans une reconnaissance déjà éteinte Thomme avec lequel il s*entretenait sans cesse *■ dans la solitude de sa cellule de Wittemberg.
La modéraiion a ses faiblesses; on vient de le voir par la démarche comminaloire d'Érasme auprès de Froben, ou tout au moins par raffectalion qu'il mettait à s'en faire bonqeur : elle a aussi ses souffrances secrètes, ses angoisses ; mais ces angoisses mêmes tournent a sa gloire. Érasme approchait alors de la vieillesse. Il voyait ses plus anciens amisLse séparer en deux camps, et les affections les plus éprouvées se xefroidir par Teffet des opinions : il s'en plaignait avec une noble douleur, n Avant que cette querelle ne s'envenimât, écrit-il à Marc Laurin, j'entretenais avec presque tous les savants de TÂlIemagne une liaison littéraire pleine de charmes pour moi. De tous ces amis, quelques-uns se sont refroidis, d'autres me sont devenus contraires. Il n'en manque même pas qui s'avouent publiquement mes enneipis et qui menacent de me perdre... C'est un assez grand malheur pour moi que cette tempête du monde soit venue me surprendre a un moment de ma vie où je devais compter sur un repos mérité par mes longues études. Que ne m'était-il permis du moins de rester spectateur de cette tragédie, moi qui suis si peu propre à y figurer comme acteur, surtout quand il y a tant de gens qui se jettent d'eux-mêmes sur la scène !... »
La résistance passive qu'il avait opposée jusque-là aux obsessions des deux partis était devenue un combat. Les uns tâchaient de le compromettre, et, par des pièges tendus à son amour-propre, de lui arracher quelque aveu qui Fen- ■gageât; les autres le menaçaient de violences ouvertes. On
* Voir la lettre de Luther à Érasme, cilée plus haut.
se jetait sar.aes paroles et sur son silence pour y surprendre des préférences qu'il avait soin ptus que jamais de ne pas montrer. Les luthériens Taccusalait de déserter par timidité d'esprit le camp de TÉvangile; les catholiques lui criaient que.s'absteair c'était adhérer. Les moines renchérissaient sur le tout; les moines, ennemis implaôables d'Érasme, et dont la querelle datait de bien plns'loin que les nouveautés de Luther. Leur haine ne portait pas sur des différences de dogme; les railleries d'Erasme l«s avaient {)lus blessés que ses hérésies; ils ne parlaient d'hérésie que pour exciter le peuple, lequel ne se serait pas échauffe pour l'honneur des moines, mais aurait volontiers brûlé Érasme pour. Thonneur au Christ.
Jusqu'en l'an 1524, Erasme n'avait pas rompu ce laborieux silence, si attaqué de toutes parts et livré à. «tant d'interprétations passionnées : nul écrit sorti déis pri^sses.dé Froben i\,*avait donné d'espérances à aucun des deux partis. Sa vie teut entière se passait à expliquer cette résistance, et il lui était aussi difficile de se tenir à l'écart que de prendre parti. Les flatteries des princes, les promesses de pensions, les lettres autographes des papes, la mitre d'évéque et le chapeau de cardinal m<^trés dans un avienir prochain, avaient échoué contre son impartialité et son goût sincère du repos.
Le successeur de LéonX, Adrien, jadis son compagnon d'études à l'université de Louvain, l'interpella directement, à son avènement au trône de saint Pierre, par des exhortations écrites sur le ton lyrique d'une bulle, a J'at tm, dit le prophète, Vimpie élevant sa tête au-dessus des cèdres du Liban; je n'ai fait que passer y U n* était déjà pltis; j'ai cherché^ et je n'aipas trouvé sa place. C'est ce qui doit arriver infailliblement à Luther et aux siens, s'ils ne viennent à résipiscence. Hommes charnels et méprisant toute domination, ils essayent de rendre tous les autres semblables à
eux. Hésiteras-tu donc à tourner ta plume contre les folios de ces impies, dont Dieu a si visiblement détourne sa face? Lève-toi, lève-toi, Érasme, et viens au secours de la cause de Dieu; fais servir à sa plus grande gloire les grands 'taleivts que fu as reçus de lui. Songe qu'il n'appartient qu'à toi, avee l'aide de Dieu, de ramener dans la droite voie une partie de ceux qui s'en»sont écartés pour suivre Luther, de raffermir ceux qui îie sont pas encore tombés, de retenir dans leur chute ceux qui phanceUent^ » Adrien Vinvitait,. en terminant, à venir à Rome, afin de lancer avec plus d'autorité ses apologies catholiques du pied de la chaire de saint Pierre.
— Hélas! bélasr! répondait Érasme, f obéis aux édifè du plus cruel de tous les tyrans. Quel tyran? diras-tu. II surpasse en cruauté Phàlaris et Hézence : la gravelle est son nom.... Que n'ai-je tous les moyens d'influence que tu rao prêtes î'jé n'hésiterais pas, môme au prix de ma vie-, à porter remède aux malheurs publics. Mais d'abord plusieurs me surpassent dans Tart d'écrire, outre que de telles affaires ne se peuvent pas traiter avec du style. Mon érudition est médiocre, et le peu que j'en ai, puisé aux sources des auteurs anciens, est plus propre à la discussion qu'au combat. Quelle pourrait être Tautorité d'un petit homme comme moi? La faveur qu'on m'a jadis témoignée, ou bien s'est refroidie, ou bien s'est tournée en haine. Moi qui autrefois étais qualifié, dans cent lettres, de héros trois fois grande de prince des lettrés, û' astre de la Germanie, de grand prêtre des belles-lettres,' de vengeur de la vraie théologie, aujourd'hui, ou l'on me passe sous silence, ou l'on me prodigue des qualifications fort différentes. Je ne regrette pas ces vains titres, qui ne faisaient que m'ennuyer; mais combien ne vois-je pas de gens déchaînés contre moi, qui me poursuivent
* LellFca, 736. D. E.
d'odieux libellas, qui me meoacent de mori si je bcHige en faveur du parti contraire!... N'ai-je pas sujet de déplorer ma vieillesse, qui est toiaUîe dans ce siècle, comme le rat dans la poix, pour parler le langage du peuple?... Ouand tu me dis : Viens à Rome, n*est-ce pas comme si quelqu'un disait à Téçrevisse : Vole? — Donne^moi des ailes, répondrait Técrevisse. Je dirai, moi aussi : Rends-moi ma jeunesse, ren:ds-moi ma santé. Plût au ciel que j'eusse de moins bonnes excuses^ ! »
Il demandait à Adrien la permission de lui donner quelques conseils. M Je t'en supplie, sarut-père, accorde cette grâce à ta petke brebis*, afin qu'elle puisse parler plus librement à son pasteur. Si l'on est résolu à écraser ce mal avec la prison, la torture,, les confiscations, les exils, les supplices, on n'a pas besoin de mes conseils. Je pense pourtant qu'un avis plus humain plaira davantage à un homme du caractère doux dont je te sais, et qu'il sera plus dans ton penchant de guérir les maux que de les châtier. » Il proposait quelques moyens coercitifs qui sont et seront toujours impuissants, à Téternelle dérision de ceux qui les conseillent. « En attendant qu'on étouffe, par les magistrats et les princes, les mouvements qui excitent à la sédition sans profiter à la piété, je désirerais, si la chose était possible, qu'on arrêtât le débordement des libelles. » jQ'eût été le plus sûr moyen de les faire lire. Hais voici une courageuse parole qui rachète ce conseil impuissant, qu'il ne faudrait pourtant pas juger d'après les idées de notre temps : « Qu'on donne au monde l'espérance d'un prompt remède aux abus dont il a tant raison de se plaindre. »
Érasme, d'ailleurs, se rendait justice. Epuisé de maladies et de travaux, vieux, infirme, quelle grâce aurait-il eue à
« Lettres, 745-746.
< Permittas banc veniam ovicolaB tue.
lutter corps à eorps avec ud homme dans tQ^te la force de l'âge et du talent; ardent, audacieux, soutenu par des princes et des armées? « Gela pourrait sembler une cruauté, écrivait-il, si j'achevais de frapper avec ma plume un homme déjà renversé,, battu, brûlé en effigie; outre qu'il serait peu sûr pour moi de déchaîner sur ma tête uu adversaire qui n'est ni sans dents ni sang poignets, et qui, si j'en crois ses écrits, Q du foin dans sa corne. » De ces deux phrases, la première était de la rhétorique, la seconde exprimait les vrais sentiments d'Érasme. Il ne voulait pas lutter à armes inégales. Malgré sa prodigieuse réputation, Yastre de la Germanie savait reconnaître le talent de Luther; il appréciait « ce génie véhéofient, ce caractère d'Achille, qui ne sait point cédera » A tout prendre, il devait mieux aimer faire parler de son silence que courir le ridicule d'un coup mal porté, d'un trait qui, commet celui de Priam, serait tombé sans force aux pieds de son ennemi.
Mais ce silence devenait un supplice. Erasme y perdait son repos, car il lui en coûtait plus de peines et de temps pour l'expliquer que pour le rompre. II y perdait aussi sa gloire; déjà oa parlait d'impuissance, de la peur d'une chute ; on commençait à trouver par trop prudente la modération du vieil athlète de la philosophie chrétienne. Il reconnut enfin qu'il ne pouvait pas empirer sa situation en prenant parti; que ceux qui avaient jusque-là douté de lui ne le haïraient ni plus ni moins quand il se serait prononcé; qu'il ne rendrait ,pas ses affaires meilleures en continuant de se taire, ni pires en se déclarant; qu'une tranquillité qu'il fallait défendre jour et nuit contre la tentation d'en sortir, contre la curiosité importune de ceux qui en voulaient savoir le secret et les arrière-pensées, contre les calomnies et les railleries ironiques de ceux qu'elle mécontentait, contre l'éton-
' Lettre à MéUnchUion. 822. G. D.
86 ÉTUDES SUR LA UENâISSâNGE.
nement et les questions de ses meilleurs amis, coBtre ses propres impatiences, contre le défi universel qui lui était adressé de tous les points de l'Europe par toutes les opinions intéressées dans la grande querelle, — qu une telle tranquillité était plus fatigante que les agitations régulières et naturelles d'une lutte ouverte; qu'on ne pouvait pas tenir si longtemps entre tant d'opinions extrêmes avec une douteuse opinion et dans l'attitude suspecte et irritante d'un observateur, ni rester sur les frontières des deux camps sans être livré aux risées pires que les haines; qu'au contraire, en se déclarant, il s'arrachait à toutes ces obsessions, se délivrait des réponses aml)iguës qu'il fallait faire à des lettres d'une curiosité désobligeante, et que, sans risquer de rendre ses ennemis plus ardents ni de s'en faire de nouveaux, il allait enfin rappeler sur lui l'attention universelle concentrée sur Worms et Wittemberg, et se replacer au premier rang, où ses incertitudes avaient laissé monter et s'établir Luther.
11 n'y a pas d'exemple que des partis prêts à en venir aux mains, soit en religion, soit en politique, aient respecté le désintéressement ou souffert le silence des hommes appelés par l'opinion générale à donner un avis capital dans le débat. On rend à ces hommes leur indépendance si dure, on sait si bien déshonorer leur silence, qu'à la fin on parvient à les traîner sur la scène, tremblants, à demi déconsidérés, incertains de leur propre conscience, n^osant s'interroger sur les motifs de leur modération, et souvent s'étant affublés à la hâte d'une croyance ajustée tant bien que mal à leur passé, comme ferait un acteur qui, arrivé après le lever du rideau, jetterait sur ses épaules le premier costume tombé sous sa main, pour ne pas faire attendre les spectateurs.
Érasme se décida à rompre une lance, pour parler le langage de l'époque, avec l'homme qui ne pouvait avoir, au
jugement de tou», qu'Érasiûe pour rival. Il se présenta enfin comme an homme de parti, tendit ses muscles, prépara ses armes; mais, comme il arrive aux hommes modérés qui sont poussés en ayant par des influences extérieures plutôt que par un élan naturel, il ne put pas être tout à fait homme de parti. Au milieu de cette ardeur factice que les applaudissements et les hu^es avaient donnée attgj[eux lutteur émérite, sa raison et son bon sens le retenaient %i jours loin des extrêmes; et, au lieu d'être le chef de l'opinion catholique, c'est à peine s'il se présentait comme un enfant longtemps perdu et à demi retrouvé de^ cette opinion.
Les hommes modérés qu^on parvient à faire sortir de leur résistance passive, la seule par laquelle ils puissent tenir tête aux passions avec honneur pour eux-mêmes et succès pour la vérité, ne font jamais que des demi-démarches qui sont toujours des fautes. Il fallait qu'Érasme ne sortit de son silence que pour éclater; il disserta. Il fallait qu'il prît des mains du pape cette arme usée des bulles et qu'il la lançât contre Luther, non plus au nom d'une autorité contestée, mais au nam de tous les hommes pieux et tglérants, au nom des lettres épouvantées de la nouvelle scolastique qui prenait la place de Tancienne; il chicana sur un point particulier de doctrine. Il était impossible à Érasme de ne pas rester vrai avec lui-même et fidèle à cette cause de la philosophie chrétienne, qui ne courait guère moins de péril dans le camp catholique que dans le camp protestant.
En effet, les hardiesses et les violences de Luther, tout en gâtant sa cause aux yeux d'Érasme, n'avaient pas rendu meilleure celle des moines et des théologastres, soulevés depuis trentre ans contre lui. D'autre part, les emportements des réformateurs n'avaient pas rendu plus sacrés les abus du catholicisme romain, et il fallait bien qu'Erasme, devenu l'adversaire de Luther, se souvint de ses restrictions de catholique dans les Colloques, Au lieu donc d'entrer pleinement
daDs la querelle par le côté vif, Érasme, après avoir au préalable demandé au pape la permission de lire officiellement les livres de Luther, prit une question incidente, louvoya, éluda l'attaque de front, alla s'en prendre à un livre égaré de Luther, au lieu d'en venir aux mains avec Tbomme, et, pour tout dire, fît un contre-traité sur \ei libre arbitrej en réponse à un trait^ù Luther, chose étrange, Luther, rhommo nouveau, Vf^dii nié. ^
Cependant, telle était la grandeur du nom d'JËrasme, que la nouvelle qu'il allait prendre la plume contre Luther fit presque plus de bruit en Europe que les préparatifs de la bataille d&Pavie. Il envoya le plan de son traité au roi d'Angleterre, Henri VIll, grand casuiste catholique, avant qu'il fût tueur de femmes, et que, pour faire d'une de ses mai* tresses une épouse d'un an, il se brouillât avec le pape et remplaçât la messe par le prêche. A cette époque, les choses avaient tellement changé, et les affaires de Luther si bien prospéré, qu'Erasme ne put pas faire imprimer son traité chez ce même Froben qu'il avait, quatre ans auparavant, menacé de sa djsgrâce s'il imprimait les écrits de Luther. Les esprits, dans toute l'Allemagne, étaient si animés pour la réforme, qu'aucun libraire des villes du Rhin n'eût osé publier une apologie catholique, et qu'il y aurait eu péril de vie à l'écrire. J'en fais la remarque, pour qu'on ne se hâte pas trop d'attribuer au manque de courage la demi-oppositioa d'Érasme contre Luther.
Au reste, dans les fumées de l'attente qu'il causait en Europe, parmi les félicitations qu'on lui prodiguait de toutes parts, un doute amer faisait trembler sa plume dans sa main affaiblie. 11 laissait échapper dans ses lettres de ces mots tristes qui révèlent un grand trouble intérieur. C'était une vie recommencée à l'âge où il fallait penser à sortir du monde, ou tout au moins à s'y continuer le plus longtemps possible par le repos et le désintéressement des choses du jour, a Le
dé est jeté », disait-il à un ami S comme un joueur qui se eroyait guéri, et qui livre ses derniers jours à tous les orages de son ancienne passion, a Je descends dans l'arène, mandait-il à un autre, presque au même âge où Publius, Tau^ teur desmtme^, monta sur la scène; j'ignore ce qui doit m'en arriver; mais puissent mes combats tourner au bien de la république chrétienne' ! » — « Que ne m'était-il permis, écrivait-il à un trpisième, de vieillir dans les jardins des muses! Me voilà, moi sexagénaire, poussé violemment dans l'arène dés gladiateurs, et tenant le filet au lieu- de la lyre*!»
A ces touchants regrets de son repos perdu, de sçs travaux littéraires suspendus, de sa vieillesse engagée dans les luttes de l'âge viril. Ta mour-propre mêlait quelques bravades, f IjB livre du Libre arbitre va soulever, si je ne me trompe, bien des tempêtes. Déjà quelques libelles virulents m'ont étéjetésà la tête. Et cependant mes adversaires ont peur de moi. Qu'on me haïsse pourvu qu'on me crjiigne^! » Pauvre Érasme, qui parodiait un mot de Néron, et qui croyait avoir du fiel, parce qu'il se souvenait d'un centon d'Ennius sur les tyrans! Et ailleurs : « Je voulais renverser la tyrannie des pharisiens, et non la remplacer par une autre. Servir pour servir, j'aime mieux être l'esclave des pontifes et des évoques, quels qu'ils soient, que de ces grossiers tyrans, plus intolérablesque leurs ennemis^ ! j» Eh quoi! Erasme se fôche, Érasme sort de la modération; Érasme va-t-il passer du côté des catholiques purs? Lisez quelques lignes plus haut : c Le sérénissime roi d'Angleterre et le pape Clément VII m'ont aiguillonné par leurs lettres!... » Voilà le secret de Texalta-
« Lettres, 813. B.
• Ibid., 812. E. F.
» Ibid., 935. E. F.
* Ibid., 813. B.
» ibid., 812. E. F.
90 ÉTUDES SUR Lk RENAISSANCE.
tion d'Érasme. C*e6t de la colère qui lui est venue par le courrier de Rome et d'Angleterre.
Demain, seul avec lui-même, il rentrera dans la modération, dans la tolérance, dans lés doutes. « Je me serais abstenu bien volontiers de descendre dans Tarène luthérienne, écrira-t-il à .rarchevêque de Cantorbëry, si mes amis ne m'eussent engagé auprès du saint-père et des princes, et si je ne leur avais promis mai-même de publier quelque chose à ce sujet *1 •— « Vous me félicitez de mes triomphes, dira-t-il tristement à Tévêque de Rochestet; je ne sais pas de qui je triomphe; mais je sais que j'ai trois luttes à soutenir au lieu d'une. J'ai faii ce traité du Libre arbitré, sachant bien que je neme battais pas sur mon terrain. Il était dans ma destinée qu'à Tâge où je suis, d'amant des muses je devinsse gladiateur..... Labérius traîné sur la scène par Tautorité de César déplore l'affront qu'on fait subir à ses soixante ans; sorti de sa maison chevalier romain, il y rentrera histrion. Ne suis-je pas coriime Labérius^ » Voilà Érasme dans ses sentiments naturels; le voilà vrai, et, comme il arrive aux gens qui sont dans la vérité, éloquent.
Théologiquement parlant, Érasme à raison dans toute sa défense du Libre arbitre. Ses preuves sont bien choisies, ses autorités habilement débattues ; il est vif, pressant, logique, d'une éloquence nourrie qu'assaisonne un certain atticisme naturel à cet enfant de Rotterdam ; mais toutes ces idées sont mortes, toute cette science est illusoire;. c'est de l'intelligence jetée au vent ; ce sont de *vains combats contre des ombres. Ce traité, qui allait être lu et commenté avec passion par tous les hommes éclairés de l'Europe, pourrait à peine aujourd'hui tenir en haleine l'attention isolée d'un érudit : la mise en œuvre seule a conservé quelque vie; les
« Lellres, 814. A.
• Ibid., 815. A. E.
matériaux ont péri. On ^e prend de peine pour notre propre espèce, et d'indifférence pour tout ce qui Toccupe, quand on voit que des formules stériFes, vides, mortes, ont dévoré les plus belles intelligences; que des génies de premier ordre ont été ensevelissons des in-folio de polémique puérile; que des hotnmes capables de se prendre corps à corps avec des vérités éternelles se sont escrimés toute leur vie centre des sopfaismes; et qU'à certaines époques de Thistoire de rbumanité, là pensée de Thomme, cette pensée qui découvre des mondes et qui lit daas les cieux, n^e sème que des graines arides qui ne produiront aucun fruit, alors même que ses égarements et sa complicité avec les passions brutales arroseraient ces grainesdè sang huinain.
Yonlez-vous voir des choses qui transportaient Henri VIII, Clément VII, Charles-Quint, Thomas Morus, Fischer, Sadolet, Benri Etienne» Bfélanchthon, OCeolampade, Budé, les princes les. plus- lettrés de TAllemagne, les prélats les plus illustres de TEurope; des choses qui radoucissaient presque la Sorbonne^ si animée contre Érasme ; que les moines et les théologiens en état de comprendre se défendaient de lire, pour n'avoir pas à mollir dans leur implacable haine contre Tauteur; que Luther lui-même permettait àMélanchthon d'admirer, et qu'il ne savait réfuter que par des injures? Voici une définition du libre arbitre concilié avec la grâce et la prescience ; voici qui soulevait sur leurs lits de forme antique les convives cicéronièns de Sadolet; voici qui faisait bondir Luther dans sa chaire de Vittemberg :
« Il y a dans toutes les actions humaines un commenceroent> un progrès et une fin. Les partisans du libre arbitre attribuent à la grâce les deux extrêmes et n'admettent Tintervention active du libre arbitre que dans le progrès, de telle façon que deux causes se trouvent concourir simultanément à Tœuvre d'un seul et même individu, la grâce do
02 ÉTUDES SUR LÀ RENillSSAKGE.
Dieu et la volonté dd rhomiae; de telle façon aussi que, de ces deux causes, la grâce est la principale; la volonté ne vient qu'en second^ e( ne peut rien sans la cause p^ncipale, laquelle, au contraire, se sufjh à elle seule. )l en est de cela comme du feu qui brûle en vertu ie sa pro[NPiété naturelle, mais dont la jcause principal^v^^ Dieu, qui agit par le feu; cette cause suffirait seule pour produire, le feu, tandis que le feu ne peut rien s'il se soustrait à elle. C'est par ce juste tempérament que l'homme doit rapporter Tœuvre entière de son salut à la grâce divine, Tinteryen^tion du libre arbitre y étant pour une très-petite part, et encore cette petite part dépendant elle-même de la grâce divine, laquelle a fondé une fois le libre arbitre et Ta relevé ensuite, et guéri de la chute qu'il avait faite en la personne d*Âdam. Ces expKcations doivent apaiser, si taut est qu'ils soient hommes à s'apaiser, nos dogmatistes intolérants qui ne veulent pas que rhomme ait en lui quelque chose de bon qu'il ne doive uniquement à Dieu. Sans doute il le lui doit, mais voici comment :
(( Un père montre à son enfant, encore chancelant, une pomme placée à l'autre bout de la cbafmbre. L'enfant tombe; son père le relève; Tenfant s'efforce d'accourir vers la pomme, mais il va se laisser choir de nouveau, à cause de la faiblesse de ses jambes, si son père ne lui tend la main pour le soutenir et diriger ses pas. Guidé par lui, il atteint la pomme, que son père lui met dans la main, comme prix de sa course. L'enfant ne pouvait pas se relever si son père ne Teût aidé; il n'aurait pas vu la pomme si son père ne la lui eût montrée; il ne pouvait pas avancer, si son père ne Teût soutenu jusqu'au bout dans sa marche débile; il ne pouvait pas atteindre la pomme si son père ne la lui eût mise dans la main. Qu'est-ce donc que l'enfant doit à lui seul dans tout cela? Il a très-certainement fait quelque chose; mais il n'y a pas là, pour notre bambin, de quoi faire le glorieux
ni se vanter des jambes que son père a eues pour lui. Dieu est pour nous ce qu'est le père pour son eofant. Que fait l'enfant? Il s*appuiesur le bras qui le souUent; il laisse guider ses pas infirmes par la main secourable qui lui est tendue. Le père pouvait rentràînerinalgré lui vers la pomme; le petit marmot pouvait^ résister et faire fi de la pomm.e; le père pouvait lui donner la pomme sans le faire courir; mais H a mîeax aimé la lui faire gagner, parce que cela est plus avantageux à Tenfant. »
Sauf quelques catholiques sincères et un très-petit nom* bre d'bommes désintéressés qui aimaient Érasme pour ses qualités littéraires, Je traité dn Libre arbitre ne fit que rendre ses ennemis plus intraitables et ses amis plus exigeants. Avant même que Touvrage eût paru, Érasme en avait reçu des compliments où se cachaient des reproches, n C'est grand dommage, lui écrivait^on^ qu'il n'ait pas été fait plus tôt. Puisque Érasme devait attaquer Luther, que ne s'y prenait-il dés le commencement? nous n'en serions pas où nous en sommes^ » George, duc de Saxe, lui disait : (( Il est bien malheureux que Dieu ne vous ait pas inspiré cette pensée il y a trois ans, et qu'au lieu de faire à Luther une guerre secrète, sourde, vous ne l'ayez pas pris à partie ouvertement dès le premier jour. » Aux yeux de ses meilleurs amis, son livre était donc défloré avant d'avoir paru; il efit fallu l'antidater de trois ans. Ce fut bien pis quand enfin ce livre tardif vit le jour : tous ses admirateurs donnèrent le signal des critiques. On n'y trouvait ni injures, ni haine, ni calomnies, et même, vers la fin, on y lisait quelques paroles bienveillantes sur les premières années de son adversaire, sur ses premiers écrits : c'était donc un livre sans objet; le bien qui s'y trouvait manquait d'à- propos; le reste n'eût jamais dû être écrit. Les moins exigeants voulaient bien s'en contenter, pourvu que ce fût là le commencement d'une guerre sans relâche, et le premier de cent traités du même
Ô4 ÉTUDKS SUH LA ttliNAÎSSASCE.
genre. Ils disposaient ainsi des dernières années de Tillustre vieillard, ils faisaient main-basse sur son repos, ils lui interdisaient désormais le sommeil. H se mêlait à ces exi- . gences de parti un frivole intérêt de curiosité ; on voulait voir aux prises les deux plus grands noms de la chrétienté : c'était un spectacle où Ton se promettait un doi^le plaisir, plaisir d'opinion et plaisir de théâtre; malheur à celui des deux adversaires cpii s'y ferait trop longtemps attendre!
Ainsi Érasme n'avait fait que tromper diversetnent l'attente de ses amis. Quanta ses irréconciliables ennemis, les moines et leurs adhérents, son traité redoubla ieurs criaiU leries. Ils avaient un instinct juste du rôle d'Érasme dans cette grande querelle. Ils distinguaient très*bien T^Uiage de rationalisme qui se mêlait a ses professions de foi, et ne vou' laient pas d'un catholique qui traitât sa croyance comme une propriété personnelle. Us continuaient à l'envelopper dans la cause de Luther, et même.à le traiter; plus mal que son ennemi : « Érasme avait pondu les OBufs, disaient-ils dans leur grossier langage ; Luther avait, éplos les poulets. Luther n'était qu'un pestiféré , Érasme avait apporté Iç grain de peste. Erasme était un soldat do Pilate, le dragon dont parlent les psaumes, p — « Il eût éte\bon, disait un moine, que cet homme ne fût jamais né; » manière indirecte de demander le bûcher pour faire cesser ce mal. Certains casuistes du monacliisme avaient dans leur chambre un portrait d'Érasme, sur lequel ils se donnaient le sauvage plaisir de cracher chaque matin ; d'autres criaient qu'il était révoltant qu'on eût fait mourir tant d'hommes en Allemagne pour avoir arboré les hérésies d'Érasme, et que l'auteur de ces hérésies fût encore en vie.
Quant à Luther, on va juger : la lettre qui suit, écrite un peu avant la publication du traité du Libre arbitre, et sans douie pour en détourner Érasme par la peur de la réponse,
ÉliASME. «5
montre dans quelle dispositioa d'esprit allait le trouver la déclaration de guerre d'Érasme.