‹ Études sur la révolution en AllemagneChapitre 5 sur 11 · T. II. SU · texte numérisé non relu

T. II. SU

il attaque la police avec la verve irréfléchie d'un tribun , il proclame que la puissance , à tort ou à raison , appartient désormais aux classes moyennes. Partisan déclaré des royautés féodales du moyenâge , il parle en nobles termes des progrès de la conscience publique et de la légitimité de ses exigences. Il s'en fait lui-même Tardent interprète, et adresse aux gouvernements des sommations menaçantes. Or, reconnaître, comme il le fait parfois si hardiment , la puissance de Topinion publique , et prétendre que Topinion ne doit pas être repré* sentée dans les chambres, que l'État ne doit pas s'en soucier, qu'il n'y a pas de place au sein d'une monarchie pour cette reine du monde, c'est une de ces contradictions qui remplissent son livre , et dont un esprit plus pratique ou plus résolu ne se rendrait jamais coupable.

M. de Waldheim , dans une discussion avec Tabsolutiste OËder et le libéral Crusius, remarque qu'il lui arrive sans cesse de paraître révolutionnaire aux uns et obscurantiste aux autres* Ce résultat est inévitable; son esprit ne sait pas se décider, et celte haute impartialité qu'il affecte, celte conciliante synthèse au sein de laquelle il espère anéantir tous les contraires, n'est que le rêve d'une intelligence plus accoutumée aux médilations solitaires qu'au maniement des hommes. Ces deux reproches, d'ailleurs , ne l'effraient pas ;

il sait bien qu'il ne se laissera jamais séduire par la passion révolutionnaire ; il Sait aussi que nul n'est plus attaché que lui à tout ce qui peut affranchiret ennoblir l'âme de l'homme; il veut la liberté, il veut l'ordre , et , grâce à sa confiante imagination , il aperçoit ces deux éléments associés dans le plus harmonieux des mondes. Qu'on serait heureux de vivre dans cette cité idéale ! Quelle mo^ narchie merveilleusement réglée! Quelle fidélité au passé! Quelle intelligence du présent! Et comme elle inspirerait de confiance, pour peu qu'on en comprit le mécanisme! M. de Radowitz sent bien lui-même tout ce qui lui manque , et il se peint dans ses dialogues avec une franchisé singulière : tantôt il donne des explications où les brillantes promesses, à défaut de bonnes raisons, charment et convertissent miraculeusement ses adversaires; tantôt aussi il nous montre leur résistance, et semble confesser ingénument qu*ils n'ont pas tort. Lorsque , pressé par les objections , il se résume eo ces termes : <c Si j'avais le droit de conseiller les gouvernements, je leur dirais de combattre la fausse liberté au moyen de la liberté véritable » , son interlocuteur a raison de lui répondre en souriant : « Avouez que ces tonseils de âibylle ne leur feraient pas grand bien , et veuillez avoir la bonté , je vous prie , de quitter le ton sentencieux des oracles pour descendre à la vulgaire réalité des choses. »

â2i L'ALLEMAGNE

Nais ce qui nous intéresse surtout dans Touvrage de M. de Radowitz, c'est sa manière d'entendre Tunité de rÂIlemagne, ce sont les projets qu'il expose pour la réforme de la Confédération. Dans son rôle public d'homme d'état , M. de Radowitz n'a guère eu à traiter que cette seule affaire, la plus grave de toutes et la plus périlleuse. C'est pour la résoudre qu'il a fondé tout un ensemble d'institutions extraordinaires : l'union restreinte, le collège des princes et le parlement d'Erfurt. C'est pour mener son œuvre à bonne fin qu'il est sorti de l'obscurité mystérieuse où il se plaisait dans les conseils particuliers du roi et qu'il est devenu ministre. C'est enfin par sa solution aventureuse de ce problème terrible qu'il a été renversé du pouvoir, après avoir tiré l'épée de la Prusse et amené l'Allemagne entière sur les champs de bataille. Sachons donc ce qu'il pensait là-dessus en 1846.

Ce passage est le plus vif du livre ; l'entretien , ordinairement si grave, prend tout- à*- coup des allures passionnées; au milieu de l'échange des pensées, on entend retentir et des hymnes de guerre et des cris de patriotisme. Le colonel d'Ârnebourg et M. deWaldheim , le piétiste absolutiste et le catholique féodal , s'unissent dans une même aspiration enthousiaste vers les destinées futures de rÂlIemagiie régénérée. M. d'Arnebourg

¥a jusqu'à regretter que la guerre n'ait pas éclaté en 1 840 . Quelle magnifique occasion ! On se croyait revenu aux jours ardents de 1813; la haine de la France était le lien qui aurait réuni toutes les forces divisées du pays ; TAIlemagne aurait réparé ses pertes, reconquis ses provinces perdues, et, dans cette renaissance du grand corps germanique , toute méfiance cessant entre les rois et les peuples, l'unité allemande serait née sans peine du patriotisme et de l'enthousiasme de tous ! Moins animé par la haine de la France , moins confiant dans les résultats de la guerre, M. deWaldheim est persuadé que la paix , une paix intelligente et mise à profit par un roi comme celui qu'il appelle, peut seule produire de grandes choses. Il est vrai qu'il ne compte pas sur l'État tel qu'il est organisé aujourd'hui : absolutisme bureaucratique, régime constitutionnel , c'est tout un , et ni l'un ni l'autre de ces gouvernements, avec les stériles moyens dont il dispose , n'est en mesure de donner satisfaction aux désirs qui passionnent l'ÂUemagne. Sur qui donc compte-t-il? Sur les forces de l'opinion , sur ces forces qu'il méprisait tout à l'heure et à qui il refusait la moindre place dans l'organisation générale; il compte sur de grands faits impossibles à prévoir, sur des événements capables d'enflammer les âmes et d'y réveiller les inspirations généreuses. « Dieu merci! s'écrie-t-il, nous

avoDs encore des sentiments c^mum ; pami tmoM tous du fond de nos entrailles à l'honneur, à la dignité, à la prospérité de la grande patrie. Les seetes religieuses ou politiques Q*ont pas détourné ces saintes inspirations à leur profit. C'est en elles , et aujourd'hui peut-être plus que jainaîa« que l'aristocrate , le libéral » le radical , le <H>minu-* niste , le catholique , le vieux luthérieq , le frère morave » le rationaliste et le panthéiste se septent unis par des liens fraternels. Voilà donc le terrain neutre, voilà le sûr fondement où peut être construit l'édifice de Vunité. — Mais qui le construira? *— La Diète, reprend M. de Waldheim , la Diète» seul représentant autorisé de tous les intérêts de la nation. Pourquoi faut-il qu'elle ait été jusqu'à présent si au-dessous d'une pareille tâche \ »

Si M. de Waldheim traite la Diète avec mépris^ il n'a garde de forpiuler d'une manière précise les reproches qu'il se croit obligé de lui faire. Ce sont» comme toujours , des accusations vagues. Ou sont les œuvres de h Diète? où sont ses créations? s'écriM^il encore ; mais il n'indique pas lui-même quelles créations il attendait de la haute magistrature fédérale. Sur deux points seulement, ses paroles deviennent plus explicites : dans l'ordre des intérêts matériels , il regrette que la Diète n'ait pas établi pour TAUemagne entière l'unité d9 poids, de mesure, de monnaie, et que l'upion

douanière n*ait p4^9 été étendue de la Mer du Nord à TAdriatique ; dans Tordre des idée» morales , il réclame énergiquement Tunité de législation. « Quelle honte , s'écrie M. de Waldheim , qu'un Allemand puisse perdre ses droits de citoyen dans un des pays de l' Allemagne sans les recouvrer dans un autre ! Ce seul point , je Tavoue , me fait bouillir le sang dans les veines, et je bénirai l'heure oii un bienfaisant génie nous lavera d'un tel opprobre. » Rien de mieux ; l'essentiel pourtant est omis, puisque M. de Waldheim ne veut pas nous dire par quel moyen on obligera la Diète à réaliser tous ces progrès. Sa secrète pensée , je le devine » est qu'on réussirait mieux en créant une Diète nou-velle; mais il n'ose l'avouer et garde un silence prudent. Son interlocuteur a beau le presser de questions , il n'en peut tirer d'autre réponse que eelle-<;i : « Qu'on veuille , qu'on veuille loyalement; qu'on mette sérieusement la main à l'œuvre, la ffNPce de la volonté est grande, et combien plus grande la puissance de ce qui est vrai ! p

Il résulte de cette discussion , et ce point est important à noter, que M. de Kadowitz , lorsqu'il écrivait en 1S46 ses Eniretiens sur l'Étati et l'Église, n'avait pas encore de plan arrêté pour la révolution qu'il méditait dans l'organisation fédérale de TAllemagne , ou qu'il craignait de laisser entrevoir ee plan. Il voulait Tunilo de l'Allemagne ,

il déclarait que la Diète était inférieure à sa tâche ; il était convaincu que cette unité ne pouvait être sérieusement fondée ni par les royautés absolutistes ni par les gouvernements constitutionnels; il ne comptait que sur les passions généreuses de la nation entière, et invoquait, pour la mettre en jeu, de grands. événements capables de remuer un peuple jusqu'au fond des entrailles. Comment s'étonner que M. de Radowitz , après l'explosion révolutionnaire de 1848, ait salué dans ce violent ébranlement de l'Europe le secours si ardemment appelé, et qu'il ait prétendu aussitôt le mettre à profit pour l'exécution de ses desseins? Le catholique féodal, chez M. de Radowitz, était l'adversaire déclaré de la Révolution; au contraire, te chimérique architecte de l'unité allemande se sentait comme attiré par elle. Ce furent les fantaisies qui triomphèrent, et l'ardente illusion du rêveur imposa silence aux répugnances du chrétien. Ces discussions sur le gouvernement et l'unité de TÀUemagne ne remplissent pas toutes seules les curieux Entretiens de M. de Radowitz ; la polémique religieuse y tient une place considérable. Soit qu'il défende l'esprit chrétien en général contre les brutales négations de l'athéisme hégélien , soit que , dans un débat plus subtil et marqué de mille nuances, il veuille ramener le piétiste au sein de la foi catholique , Tillustre auteur se complaît dans

ces controverses , où la bienfaisante ferveur de son âme peut se développer librement.

Beaucoup d'autres sujets Toccupent encore : il glisse assez rapidement sur les questions industrielles ; mais tout ce qui se rattache à Tâme et à rintelligence, tout ce qui intéresse la dignité morale attire son attention. Il y a tout un dialogue, et Tun des plus remarquables , spécialement consacré à la poésie allemande de ces dix dernières années. M. de Radowitz sait très-bien qu'en Allemagne , dans un pays où le nombre des lettrés est bien plus grand que partout ailleurs , dans un pays où tes questions philosophiques et littéraires ont souvent Timportance d'une controverse politique, les travaux de l'esprit , les chants des poètes , comme les systèmes des philosophes , sont des symptômes qu'il est impossible de méconnaître. De M. Henri Heine à M. Freiligrath, il n'est pas un des tribuns de la poésie qui ne soit apprécié dans ses œuvres mêmes et dans les tendances cachées dont il est l'interprète. M. de Radowitz pousse peut-être un peu trop loin l'indulgence lorsqu'il apprécie les personnes ; on est étonné surtout que M. de Waldheim exprime tant de sympathies pour les chefs de la poésie démocratique , et les défende si vivement contre les rudes attaques du piétiste. « N'avez - vous donc jamais ressenti , en les lisant , ce chaleureux enthousiasme que la

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vr^e poéfsie peut seule éveiller ea 0009? Et uieres^ vous que leurs chants expriment à merveille lea réclamations si légitimes de votre conscience?» Ainsi parle M. de Waldheim , au grand étonne-^ inent du lecteuFt Quelles sont donc ces réeb^ mations communes k M. Herwegh et à N< de Radowitz? Celles qui ont pour but l'unité de U patrie allemande. Tels sont \^ entraînements de la passion ; l'adversaire de la philosophie démo* cratique, le catholique ardent qui poursuit partout , et avec une si haute raison , l'esprit du panthéisme hégélien , fait grâce à M« Herwegh , à M. Prutz, à M. Freiligrath 1 Pourquoi ? Parce qu'ils célèbrent Tunité nationale et qu'ils somment U Prusse de réaliser ce grand rêve.

Ainsi, l'État germanique et chrétien, c'est-àdire une monarchie féodale et te catholicisme du XIIP siècle ; l'Allemagne reconstituée sur des bases nouvelles ; la Diète régénérée sous l'influence de la Prusse ; point de plan précis , mais une $orte de confiance mystique dans je ne sais quel» événements extraordinaires d'où naîtra l'inspiration du peuple : voilà ce que renferme l'ouvrage de M. de Radowitz.

Pour achever de juger en lui l'écrivain , il f^ut mentionner ici deux travaux moins importants, mais fort curieux : V Iconographie des Saini$ ^ et les

' ikonç^raphiê der BeiUffen, Berlin, It34.

Dmz^ 0t Légendes du moffw^âge * , le premier pu^ blié sans bruit douze années piu9 tôt , le fieooud composé ver9 le même tempa que les Entretiens wr l'Église. A l'époque oli 4ee sympathies si vives réunissaient le prince royal et le jeune officier d'artillerie dans un même monde enchanté , lor»* que la théologie , (a philosophie et Tart , interprétés avec enthousiasme I leur ouvraient de merveilleuses régions , M. de Radowitz eut Tidée de résumer brièvement les études qui avaient séduit leur jeunesse. Peux de ces résumés séqlemrat ont paru ; des devoirs nouveau^c » des occupations plus sévères ont ajourné les autres. Dans le premier; M. de Radowitz s'est posé un piquant et ingénieux problème : sous quelle forme , dans quelle attitude, avec quels attributs de costume et de caractère les vieux peintres des âges croyants ont* ils représenté les Saints? Ces recherches, qui attestent d'immenses lectures et une connaissance approfondie de l'histoire de Tart, sont remarquables surtout par la précision et la netteté. M. de Radowitz évite ici avec soin les fantaisies uébuleuses dont le romantisme allemand est si prodigue ; il s'inspire de la simplicité des maîtres primitifs ; il range leurs gothiques portraits dans uqe galerie tqute modeste, et c'est, sous la forme

< Diê Devisen uni MoUo det ipdteren MUUlalterg, Slultgard el Tabingue Jôâe.

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la plu8 simple qu'il produit les résultats de ses savantes investigations.

Les Devises et Légendes doivent se placer à côté de V Iconographie des Saints. Ce travail , inséré en 1846 dans un recueil périodique et publié de nouveau Tannée dernière avec des additions considérables , est encore une fine et curieuse étude sur ce moyen-âge où habite l'imagination de Tauteur. Le moyen-âge a excellé dans une sorte d'épigraphie qui, appliquée à la peinture , à l'architecture, au blason , résume d'une façon brève et profonde tout un ensemble d'idées. Nulle époque n'a mieux connu les lois du symbolisme. La religion , comme la chevalerie , avait ses devises , ses formules rapides , merveilleusement propres à fixer certaines pensées dans l'esprit. Cela se rattachait , d'ailleurs, à l'organisation même du moyen-âge; plus la société était irrégulière et livrée aux brutalités du hasard , plus le monde moral devait être un refuge bienfaisant. Pour l'homme de ce temps -là, les lueurs du royaume invisible transfiguraient et consolaient la réalité ; ses mystiques pensées semblaient prendre un corps , afin de l'accompagner dans la vie ; et de même que des milliers de légendes rendaient palpables en quelque sorte les croyances de la foi , de même aussi la morale était sans cesse rendue visible , grâce à ces devises qu'on portait comme une bannière. La rédaction de ces

formules était donc un art. Pour frapper ces médailles , il fallait donner au langage la précision du dessin et la solidité du bronze. Les questions de littérature et de morale qui tiennent à ce sujet , le développement et les phases diverses de cette intéressante histoire , sont traitées par M. de Radowitz avec une distinction parfaite. Il y a plus qu'un rare mérite d'érudition dans ce recueil des devises religieuses, guerrières, chevaleresques, formulées par l'ingénieux symbolisme de nos pères; on y respire les suaves parfums d'une imagination chrétienne. M. de Radowitz peut se tromper quand il souhaite pour l'État moderne les institutions de la société féodale; il ne se trompera jamais, lorsque, poussé par sa foi et guidé par une science exquiscf , il empruntera au moyen -âge les plus délicates inspirations du christianisme.

MiMioD de M* de Radovrilt auprès de la Dièle. — Eisatt de réforme. — Négociation» aTee rAnlrlehe. — W. de Radovrits et le roi LouU'Philippe. — La réTolttlion de 1848. •— M. de Radovrita au parlement de Francfort. — Préparation du parlement d*Erfurt.

Au moment même oii M. de Radowitz composait ses Entretiens sur l'État et V Église, il s'efforçait d'en réaliser les doctrines dans le domaine des affaires. Deux points surtout, nous l'avons vu, attiraient toute son attention et formaient la base

de son système : il voulait ude fnoâdrchie qui ne fût ni absolutiste ni constitutionnelle , une monarchie entourée d'états protindsux , et il api^elsiit impa^ tlemment une révisioh de la Dièfe qui pM donner à la Prusse h diraction de la politique allemande. Sur le premier point « M. de RadoMrit^ semblait triompher. Frédéric -Guillaume lY, pressé par Tirrésistible élan de l'esprit public, atait promulgué la patente du 3 ^évricnr 1847 ; mais on sait eombien il y atait loin encore de ces premiers états- générant de la Prusse à une eônsfitution sérieuse. Qu'allait-on voir sortir de cette épreuve^ Ëtait-<^ une préparation au régime de la liberté moderne ? Ètait-ee un retour à ces monarchies du XUI'' siècle, qui soM pour M. de Radewitz l'idéal des sodétés humaines? La lutte s'engagea tivement. Les deux systèmes étaient en ptésencé : Tesprit moderne et Tesprit du moyen-âge, le droit historique et le droit de la raison. Des bords du Rhin et des frontières de la Silésie , de Cologne , de Breslau , de Stettin , de Halle , des députés accouraient , impatients de se soustraire au morcellement provincial et de faire éclater, en dépit de (ous les obstacles, le vivant esprit de la nation prussienne « L'éeole histoi'ique^ au contraire, espérait bien maintenir ces distinctions de Heui 0L obliger les représentants d*un peuple k n'être que les mandataires des intérêts spéciaux, les délégués

de lu PV)inéraiiie ou de h l'rMi^e t*héâÀtié , de la We^halie ou de U Marche. L'histoire de la Diète de 1847 n'est que le tableau de ces prétentions aux prises. Or, quelles que fussent les forces de la phalange constitutionnelle, quels que fussent le talent des chefs et Tardeur des soldats , ceux qui avaient le droit de compter sur l'exaltation systématique de Frédéric-Guillaume lY devaient se croire assurés du résultat. Il y a chez M. de Radowitz, au milieu de toute la ferveur de ses idées , une sorte d'impassibilité majestueuse , quelque chose comme la confiance imperturbable de l'extase. Qui aurait pu ébranler sa foi dans la nécessité de son système et la mission de Frédéric-Guillaume? Un peu plus tôt , un peu plus tard , il ne doutait pas que TÉtat germanique et chrétien ne dût être fondé, pour l'édification de l'Europe , par la volonté de son royal ami.

Il n'était pas si facile de mener à bonne fin le grand problème de la Diète. Le 22 juillet 1846, la Prusse, d'après le conseil de M. de Radowitz, avait demandé à la Diète que toutes les mesures provisoirement prises contre la presse fussent supprimées pour faire place à une législation définitive. Elle demandait aussi que chaque état fût libre d'abolir la censure , et de substituer au système préventif la répression des délits. Ce n'était pas seulement une question spéciale qu'elle traitait

ici ; elle désirait par là réveiller la Diète, Faccoutumer peu à peu aux innovations prudentes , et détruire dans Tesprit des peuples allemands cette opinion si répandue , qu'il n'y avait rien à espérer, rien à attendre de la haute magistrature fédérale. Une autre proposition , faite vers le même temps , indiquait bien l'intention des réformateurs de la Diète : le Wurtemberg émit le vœu que le protocole des séances du conseil fût rendu public , et la Prusse s'associa énergiquement à celte demande. Une fois la Diète enlevée aux ténèbres du huis-clos et mise en rapport avec l'opinion du pays, on devait naturellement croire qu'elle serait moins hostile au progrès > qu'elle comprendrait et invoquerait peut-être elle-même sur bien des points des transformations nécessaires. Les adversaires de la Prusse parvinrent si bien à traîner les choses en longueur, qu'un an après la présentation des deux projets, au mois daoût 1847, la décision avait été sans cesse ajournée. C'était le moment où la Diète entrait en vacances; lorsqu'elle dut reprendre ses travaux , le représentant de l'Autriche, par une absence prolongée à dessein, réussit encore à éearter des propositions si gênantes. Frédéric-'Guilaume IV fut piqué au jeu ; son impatience ne connut plus de bornes : bien décidé à obtenir une réponse par des négociations plus directes , il rappela brusquement M. de Radowitz

à Berlin , et le chargea de rédiger un mémoire, une sorte d'ultimatum sur la future organisation de l'autorité centrale. Le 20 novembre 1847, M. de Radowitz présentait ce mémoire au roi , et le 21 il partait pour Vienne avec des pouvoirs illimités.

Le moment était mal choisi pour une affaire de cette nature. Les derniers mois qui précédèrent la révolution de 1848 furent remplis , on le sait, par les préoccupations les plus graves. Les troubles de la Suisse , les imprudences du Sonderbund , les menaçantes fureurs du parti révolutionnaire attiraient toute l'attention des cabinets européens ; la France , l'Autriche et la Prusse , sans parler de la Russie , étaient décidées à dompter la démagogie des cantons. L'Angleterre seules qui, sous l'influence funeste de lord Palmerston , semblait favoriser partout la politique du désordre^ prenait dans cette question , comme en Espagne , en Italie et en Grèce, une attitude inquiétante, et tenait en échec les cabinets de Vienne et de Parisi

C'est au milieu de ces complications que M. de Radowitz arriva à Vienne ; on venait d'apprendre déjà la prise de Lucerne et la capitulation de Fribourg : la déroute du Sonderbund était inévitable. Les puissances allemandes sentirent la nécessité de s'entendre d'une manière plus étroite encore avec la France ; M. de Radowitz, sur l'ordre de son gouvernement, quitta TAutriche au mois de

décembre et se rendit à Paris. M. le comte Waldtsee- CoIIoredo y venait, de son côté, au nom de l*Au* triche; ils étaient chargés tous deux d*unir hun efforts à ceux de M. Guizot pour paciâer la Suisse et protéger les cantons catholiques contre la bru* talité des vainqueurs. Un publiciste très- bien informé* a remarqué avec raison combien la situation de la France était changée , puisque ces pnÎBsances du Nord, qui, en 1840, avaient pris le parti de TÂngleterre contre nous , s'empressaient , en 4847, de réclamer notre médiation. En 1840» l'Angleterre , exploitant à notre préjudice les dé^ fiances de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie » avait fait exclure la France du concert européen ; sept ans plus tard, sans intrigues, sans aucune démarche contraire à la dignité d'un grand pays, sans le moindre abandon de nos principes et de notre politique, nous voyions ces mêmes puissances revenues à nous , et l'Angleterre isolée à son tour dans les conseils et les délibérations de l'Europe» La part que M. deRadowitz a prise à ces n^ociations tiendrait une place considérable dans sa carrière diplomatique , si des événements terribles n'étaient venus tout bouleverser. Déjà , sous l'influence de M. de Radowitz et de M. le comte CoIIoredo , des notes très-vives avaient été échangées

1 Affairet de Suisi$ jusqu*à la Révolution de Février, par M. d'HamseDTiUe (Seviii de$ Deujs M&ndei, 16 féfrier 1860;.

entre les ministres de France, de Russie. d'Autriche et de Prusse d'une part,-^ et la Confédération helvétique de l'autre^ Des mesures plus décisives allaient être prises en commun; une conférence devait s'ouvrir à Paris le 15 mars 1848 , et l'on était résolu à donner une forme précise aux arran* gements déjà convenus. On sait comment la révo* lution du 24 février proposa aux hommes d'état européens des problèmes bien autrement redou* tables. Toutes ces négociations devenaient impos-* sibles ; la Suisse était soustraite pour longtemps aux périls et aux menaces qu'elle avait provoqués. Avertie même par l'expérience , elle se calma toutà-coup. La révolution , au moment oii toute l'Europe semblait assurée d'une longue paix, avait établi son foyer à Lausanne et à Genève; lors-* qu'elle éclata en France, en Italie et en Allemagne, la Suisse échappa au fléau.

Cet épisode des affaires de Suisse , quoique abrégé brusquement par l'explosion du 24 février, n'a pas cependant une médiocre importance dans la vie de M.deRadowitz ; une telle mission prouve bien quelle était déjà l'autorité de son car^tère. Il s'agissait de combattre la révolution , c'est M. de Radowitz qui fut choisi. Nous aurons si souvent le regret devoir le brillant homme d'état s^icriâer à ses chimères la grande cause de l'ordre et fournir des armes aux passions démagogiques , que nous

devons insister sur ce point. Aucun nom ne signifiait mieux alors raversion la plus complète pour la politique révolutionnaire. M. de Radowitz , pendant son court séjour à Paris , vit Louis-Philippe etM.Guizot; il fut singulièrement frappé de leur attitude, et il crut à la force de ce gouvernement libéral , tenu si long-temps en défiance par l'absolutisme du Nord. L'impression qu'il en rapporta fut telle , qu'elle donna lieu à diverses anedoctes répandues aussitôt par les échos de la publicité. On citait des prédictions de M. de Radowitz sur la longue durée promise au régime de juillet; ce grand ennemi de la monarchie constitutionnelle aurait tu toutes ces préventions s'évanouir devant la sagesse du roi des Français, et il aurait acquis la certitude que, pendant bien des années encore , la France était appelée à être l'arbitre des destinées européennes. Parmi les solennelles paroles qu'il aurait recueillies de la bouche du roi, celles-ci surtout l'auraient convaincu de la mission de Louis -Philippe dans le monde, et de la protection spéciale qui lui était due par la Providence suprême : « J'ai passé ma vie à étudier la France ; il y a deux choses dont le pays ne veut pas , la république et la guerre. Ma vocation est de Tempècher de rien dire et de rien faire qui puisse le conduire à l'une ou à l'autre. » M. de Radowitz a formellement nié les prédictions trop précises qu'on lui

attribuait, et auxquelles les événements étaient venus donner un démenti si brusque. Ce qu'il n'a jamais eu Tintention de contester, c'est sa vénération profonde pour l'auguste personnage dont la prudence assurait depuis dix-^huit ans la paix de l'Europe et ouvrait ainsi la route à tous les développements de la civilisation , à toutes les expériences fécondes de la liberté.

M. de Radowitz était revenu à Berlin quelques jours avant la révolution de février. La question de l'unité allemande fut débattue de nouveau dans les conseils de Frédéric-Guillaume IV. La première mission de M. de Radowitz ayant été rendue à peu près inutile par les préoccupations des affaires de Suisse, il fut décidé qu'il repartirait pour Vienne. La nouvelle des événements de Paris ne détourna pas le gouvernement de ses projets ; seulement, la mission de M. de Radowitz eut dèslors uu double but : aux propositions de la Prusse sur les réformes de la Diète , il devait en joindre d'autres sur la politique à suivre en face des dangers d'une situation si grave. La réforme du pouvoir central n'en était pas moins le plus ardent souci de Frédéric-Guillaume IV et de son plénipotentiaire. Les instructions données à M. de^ Rado-* witz, le 1®' mars i848, par M. de Canitz, alors ministre des affaires étrangères, contiennent ces étonnantes paroles : « Avec toute la confiance que

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nous inspire là Sagesse du goute^^etnëtlt Itfipériâl , noué espérons que notre proposition sera favorableiïient accueillie. Si nous nous étions trompés , ftous farderions comme un devoir de nous adresser directement à la Diète elle-même, et de prendre en main , selon la mesure de nos forces , les intérêts de la cause allemande. » Le lendemain 2 mars, M. de Radowitz partit pour Vienne.

L'effroi causé par les nouvelles de Paris aplanissait devant ses pas bien des difficultés. Conveftait-il à rAutriche de résister trop ouvertement àul désirs de la Prusse , quand un même danger les unissait toutes deulc, quand leur cause était la même en face de la démagogie soulevée? Soit soumission sincère à la nécessité , soit politique et ruse^ le gouvernement autrichien promit tout ce que lui demanda M. de Radowitz dans son mémorandum du 5 mars 1848. Il fut convenu qu'un congrès se réunirait à Dresde. Des princes, des ministres, de hauts dignitaires de TÂutriche et de la Prusse devaient s'y rencontrer, et là, sans être gênés par des instructions trop spéciales , ils tâcheraient de s'etitendre sur les principes. Ces principes, une fois arrêtés à Dresde , la Diète serait chargée de les formuler en articles de lois , et on lui adjoindrait pour ce travail des hommes de confiance ( Vertrauensmànner) délégués à cet effet par tous les états de la Confédération.

ET LÀ KÉYOLUTION. 343

M« de Badolirits avait beau se presser, les érènements mardiaieat plus vite que lui. La chute de M. de Metternich , après la révolution du 13 mars» avait préparé de sûrs avantages au négociateur; mais de nouvelles secousses allaient bientôt lui faire perdre tout ce qu'il croyait gagné. Le 45 mars, M. de Radowitz obtenait les concessions les plus larges : l'Autriche consentait à laisser instituer auprès de la Diète une chambre d'états ( Slaatetihaus ) , dont les membres seraient nommés par les députés eux-mêmes dans tous les pays constitutionnels de l'Allemagne. Il était impossible de souhaiter une plus complète réforme, et l'on voit que M. de Radowitz , dans son impatient désir de régénérer la Diète , n'hésitait pas ici à sacrifier tous ses préjugés féodaux. Quelques heures après ce triomphe, on apprenait à Vienne la révolution de Berlin. Cette constitution qu'une volonté irrésolue n'avait fait que promettre et refuser depuis huit ans , le peuple , dans la journée du 18 mars , venait de la conquérir sur les barricades. Humilié un instant devant l'émeute victorieuse , Frédéric- CfUillaume lY s'était relevé avec orgueil en réveillant à propos les ambitions du teutontsme. a Je serai le roi allemand I » s*écriait-il en haranguant le peuple. « Les grands événements de Vienne ont rendu nos projets faciles » , écrivait-il dans sa proclamation du 48 mars, et ces audacieuses promesses, qui

enflammaient si bien la vanité prussienne , avaient détourné la tempête. Il y eut là comme un mystérieux dialogue entre la Royauté et la Révolution : — Calme-toi, disait Tune, afin que je puisse travailler hardiment à nos grandes destinées natio^ nales. -^ Oui , répondait la Révolution séduite , j'apaiserai mes flots furieux , si tu donnes à la Prusse la couronne de lempire d'Allemagne.

Un esprit aussi vif que celui de M. de Radowitz ne dut-il pas être frappé de cette scène étrange? Son émotion , je n'en doute pas , fut douloureusement compliquée. Quel parti prendre? quels conseils donner à son maître? D'un côté, n'était-ce pas là un de ces événements comme celui quil avait appelé dans ses rêves? De l'autre , était-ce bien à la royauté d'accepter les secours de la révolution triomphante? M. de Radowitz n'est pas un caractère décidé; il devait l'être moins que jamais au milieu de ces secousses qui font fléchir si souvent les plus fermes courages. Il comprît bien que l'esprit révolutionnaire ne pouvait être l'allié de Frédéric-Guillaume IV, mais il ne rompit pas et ne conseilla pas de rompre ouvertement cette périlleuse alliance. Emprunter à la révolution tout ce qui pouvait favoriser ses plans, et prendre soin toutefois de se compromettre le moins possible avec elle , telle fut désormais sa politique. Pour cela , il fallait que le plénipotentiaire de Frédéric-

Guillaume lY quittât immédiatement ses fonctions ; adversaire du libéralisme, Tun des chefs déclarés du parti qui regrettait le moyen-âge , il ne pouvait demeurer à son poste sans nuire à la popularité nouvelle que convoitait son maître. Plus tard, quand les transformations de sa pensée seraient connues de tous, il serait toujours temps pour lui de rentrer aux affaires. Il se retira donc , il chercha la solitude , et , pour utiliser encore ses loisirs au profit de sa politique, il écrivit une brochure oti sont exposés avec une simplicité digne tous les efforts tentés depuis 1846 dans Tintérét de lunité allemande.

Cet écrit, intitulé l'Allemagne et Frédéric-^ Guillaume IV, est à la fois un curieux chapitre de mémoires et un plaidoyer habile. M. de Radowitz y raconte la part qu'il a prise aux négociations, ses efforts auprès de la Diète , ses voyages à Vienne et les concessions obtenues du ministère autrichien ; surtout il veut prouver à TEurope que la politique hardiment annoncée le 18 mars par Frédéric- Guillaume n'est pas chez lui une excitation révolutionnaire, mais la suite d'un projet depuis longtemps conçu, le complément de travaux diplomatiques sérieux qui avaient déjà produit leurs résultats. Profiter de la révolution sans se confondre avec elle, telle est toujours l'illusion qui entraine ce chimérique esprit.

M. de Radowhifat bienfdt aitMhi & sa retMito. Les notables appelés k Franefort par Tiiiitiative audacieuse du comité de Heidetberg avaient oonvo*que pour le mois de mai rassemblée nationale de rAltemagne entière. La place de M. de Radowitx était marquée d'avance dans un parlement qui devait réunir toutes les célébrités du pays. Les électeurs du district d'Arnsberg en' Westphalie le choisirent pour représentant. Si Ton ne se rappelait que les violents reproclies adressés par M. de Radowitz an système constitutionnel, on éprouverait quelque surprise en le voyant accepter un tel mandat : il faut s'accoutumer aux contradictions avec M. de Radowits. Il y a d'ailleurs dans ce noble cœur deux sentiments, j'allais dire deux passions, qui expliquent toute sa vie : il est ardemment dévoué à son roi et à la cause de la régénération de l'Allemagne; c'est là qu'il faut chercher l'unité de sa conduite. Publiciste, les théories féodales dont nous avons parlé semblent une forteresse inexpugnable où il s'est retranché à jamais ; homme politique, il oublie aisément son système pour tout subordonna à son dévouement comme sujet , à ses rêves comme patriote. L'assemblée de Francfort avait la prétention de constituer cette nouvelle Allemagne appelée par tant de voeux enthousiastes; en outre, les intérêts de la royauté en général et de Frédéric-Guillaume IV en parti*^

culier ii1rai«nt bèsoià d'6t^e cdiitagcttséineitit défendus coûtre led entrepH^es révolutiôntiâires : que fallait-il de plus pour que M. de Radowitz allât prendre place sur les bancs de l'église Saint-Paul? Son entrée produisit une impression profonde : c'était la première fois qu'il venait s'asseoir dans une assemblée délibérante. Il n'avait pas siégé à Berlin aux états de 1847, il n'avait pas été mêlé à cette brillante lutte oh M. deVineke, M. Campbausen , M. Hansemann , avaient conquis leur rang comme chefs de parti et fait leurs preuves d'éloquence. Une haute et mystérieuse réputation le précédait. L'adversaire dogmatique des espérances constitutionnelles de l'Allemagne , le partisan d'une monarchie féodale, l'ami et le conseiller de Frédéric^Guillaume IV paraissant tout-à-coup au sein d'une assemblée révolutionnaire devait naturellement attirer tous les regards. On savait aussi que ce défenseur du moyen -âge était un patriote passionné ; on savait que nul ne désirait avec plus d'ardeur que lui l'union de tous les états allemands, et sa récente brochure , l'Allemagne et Frédéric-Guillaume IV, venait de révéler la part active qu'il avait prise à l'accomplissement de ce grand dessein. Cet étrange assemblage d'opinions Be pouvait laisser personne indifférent ; suspect au ^los grand nombre , il commandait l'estime à ses ennemis, tandis qu'il était pour ses amis eux*

mêmes un sujet d*étonnement et d'étude. Son attitude austère ajoutait encore à Tinfluence de son nom. Voyez -vous celte tête grave, cette lèvre altière, cette épaisse moustache noire, ces yeux ardents et profonds , ce front haut que creusent les rides de la pensée et que couronnent des cheveux blanchissants : quel est ce personnage qu'on remarquerait entre mille? Il ressemble, dit un des chroniqueurs de l'église Saint-Paul , à un portrait deVelasquez. Taciturne, impassible, à la fierté du soldat il joint une sorte de rigidité monacale. S'il échange une parole avec ses voisins, c'est pour donner un signal ou faire courir un ordre. Le plus souvent, les yeux fixés sur son papier, il écoute , il prend des notes, et, quand il monte à la tribune, on le dirait aussi indifierent aux bravos qu'aux murmures. Cet homme qui a toutes les allures du commandement, et qui, entouré de collègues tels que M.de Yincke, M. de Beisler et M. le comte Schwerin , se révèle au premier regard comme leur chef: c'est l'orateur en effet, c'est le chef le plus autorisé de la droite au parlement de Francfort , M. le général de Radowitz.

Pendant le temps qu'il a passé à l'église Saint- Paul , M. de Radowitz s'est attaché surtout à ramener les législateurs sur le terrain du droit, Rechtsboden, comme disent nos voisins. Ce n'était pas dans cette assemblée que les droits du peuple

avaient besoin d'avocats; les droits delà royauté, au contraire, étaient méconnus avec la plus intrépide insouciance. L'assemblée de Francfort ne voulait pas être républicaine; elle avait solennellement repoussé la république, et elle oubliait dans sa candeur que les souverains allemands n'étaient pas moins intéressés qu'elle aux transformations de la patrie. N'est-ce pas pour avoir refusé de s'entendre avec les gouvernements que ce congrès de rêveurs , après tant de discussions fastueuses et tant d'édifices construits dans les nuages, s'est préparé une fin si misérable? Le spectacle de ces incompréhensibles illusions semble donner à M. de Radowitz le sentiment de la réalité. Comme son rôle en cette occasion n'est pas de proposer un système, mais seulement de combattre les erreurs et les folies du parlement, il est presque toujours dans le vrai. Ces contradictions dont nous l'avons blâmé et que nous aurons encore à signaler dans sa conduite, il y échappe sans peine. Sa pensée est nette, sa parole est droite et précise. Le moment le plus favorable à sa réputation d'homme d*état , la période oii il a le mieux suivi la voie de la raison et rendu le plus de services , c'est peutêtre cette période du parlement de Francfort. Plus tard , il sera chargé lui-même de la mission oh a échoué le parlement, et, dans cette lutte avec rimpossible , il commettra des fautes désastreuses.

aSM L'ALLEMAGNE

Ici , il n*a qu'à arrêter les usurpations de Tasseni* blée , il n'a qu'à combattre l'esprit révolutionnaire, et il remplit cette tâche avec une raison supérieure. Je dis les usurpations et l'esprit révolutionnaire de l'assemblée ; quant à ses erreurs patriotiques , ce n'est pas M. de Radowitz qui eût été en mesure de les repousser, il les partageait toutes. Dans la question du Schleswig et de la Pologne, M. 4« Radowitz a parlé et voté comm$ les plus av^uglef soldats du teutonisme. N'importe; il avait agrandi et fortifié son talent , il était sorti du domaine dw théories pour se mesurer avec les hommes. Aux prises avec une assemblée tumultueuse» il avait sa la dompter maintes fois par l'énergie du langage et l'ascendant de la raison. Orateur moins brillant que M'deYincke, moins abondaat que M. de Gagern . il n'avait pas d'égal quand il fallait dopner a sa pensée une forme serrée , rapide , et jeter de ces mots décisifs qui se gravent invinciblement dans l'esprit. Cette parole sobre et nerveuse, qu'elle triomphât ou non , remuait toujours la foule et la forçait k réfléchir. C'est peu à peu que M. de Radowitz acquit cette singulière puissance. S'il y a aujourd'hui en Allemagne des orateurs plus complets , il n'en est pas qui soient plus capables de maîtriser une grapde assemblée , de l'obliger aa silence, d'arrêter le^ interruptions et Les murmures , de lui commander enfin par le prestige du

talmt et l'autorité de U personne. N*eùt-il gagné qoe c^la dans loi discussions da Tégliso Sainte Paul , il pouvait se consoler assurément de n'avoir pas ramené rassemblée sur le terrain du droit.

Ne semble-t-il pas que cette année passée au parlement de Francfort dût être pleine d enseignements pour une intelligence si haute? Ne semblet-il pas qu'il dût comprendre désormais tous les périls de ses rêves et se défier de l'esprit d'usurpation? M. de Radowitz puisa au ccmtraire dans c^ spectacle des encouragements inattendus. Là oh la révolution avait échoué , il lui parut glorieux de réussir. Ce n'était pas une victoire d'amourpropre , c'était une manière de prouver que la monarchie seule pouvait résoudre ce grand problème. Le parlement de Francfort avait offert l'empire à Frédéric-Guillaume lY dans des conditions telles qu'il était impossible de l'accepter. En investissant le roi de Prusse d'une dignité sans pouvoir, en lui donnant un fantôme d'autorité dans un empire démocratique, la révolution se couronnait ellemême. La royauté ne pouvait être dupe, mais Tambition du gouvernement prussien avait été fortifiée par ce vote, et M. de Radowitz fut chargé de reprendre aussitôt l'œuvre de l'assemblée nationale. C'est le 28 mars 4849 que Frédéric- GtiiJlaume IV avait été élu empereur d'Allemagne pAr les députés de l'église Saint-Paul ; c'est le SS

avril seulement que Frédéric- Guillaume, après plusieurs réponses équivoques , fit savoir son refus définitif. La veille, on avait imposé silence aux partis qui soutenaient trop vivement les prétentions révolutionnaires de Francfort , et voulaient obliger le cabinet de Berlin à reconnaître la constitution de Tempire; la première chambre avait été prorogée , et la seconde chambre dissoute. Du 28 avril au 26 mai 1849» le ministère prussien, sous rinfluence et la direction occulte de M. de Radowitz , entame avec les gouvernements de TAN lemagne des négociations laborieuses dont le résultat est une sorte de rupture avec TÂutriche et le fameiHL traité du 26 mai conclu entre la Prusse, le Hanovre et la Saxe.

Ce traité consacrait une idée souvent émise par M. de Radowitz et approuvée par Frédéric- Guillaume; c'était un commencement d'unité, c'était un état fédératif (Bundesstaat) qui se formait au sein de la Confédération (Staatenbund) dans Tespérancede la détruire. L'Autriche , dans la constitution promulguée à Ollmutz le 4 mars 1 849, ayant réuni tous ses peuples par les liens d'une centralisation puissante , la Prusse s'était attachée de plus en plus à cette idée qu'il fallait désormais deux groupes d'états en Allemagne : d'un côté, la monarchie autrichienne avec ses possessions allemandes , slaves , hongroises , italiennes , et de

Tautre la Prusse à la tète de la fédération vraiment allemande. Une forte alliance réunirait vis-à-vis de l'Europe ces deux groupes de peuples, mais ils garderaient toujours , dans leur développement intérieur, une politique, une administration, une existence distinctes. Libre à rÂutricbe de s'organiser comme elle l'entendrait ; la Prusse obéissait à ses devoirs en posant les bases de la future Allemagne.

Si les espérances de M. de Radowitz se fussent réalisées, cette Allemagne nouvelle dont la Prusse était l'âme devait rallier peu à peu, surtout au nord et au centre j les peuples qui aspiraient depuis si long-temps à l'unité de la patrie. L'orgueil de donner à son pays cette législation tant souhaitée exaltait de plus en plus le patriotisme dogmatique de M. de Radowitz. Au milieu des inquiétudes continuelles de cette sombre année 1849, au milieu des fureurs croissantes d'une démagogie sans frein et d'une réaction sans pitié , sur un terrain bouleversé par de si rudes secousses, M. de Radowitz h*a qu'une pensée : il suit sa chimère à travers les flammes. Remarquez bien les inconséquences passionnées de ce grave esprit , voyez comme il doit irriter ses amis sans cesser pour cela d'inspirer à ses adversaires d'invincibles défiances ; il vient de Francfort, il a siégé à l'église Saint-Paul , il a combattu les fantaisies doctorales d'une assemblée T. II. S3

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révolutionnaire, il est toujours, et aux yeux dé tous, l'ennemi déclaré du régime constitutionnel, et c'est lui qui va convoquer le parlement d'Ërfurt!

Qu'était-ce donc que ce parlement d'Erfurt? L'état fédératif établi par le traité du 26 mai reposait sur deux institutions fondamentales : un pouvoir chargé de faire les lois , et un pouvoir qui avait mission de les appliquer. Le pouvoir exécutif était entre les mains d'un collège de princes dési-* gués par les gouvernements ; le pouvoir législatif appartenait à une assemblée fédérale formée de représentants des divers pays.

Ce n'étaient encore là que des projets; pour mettre cette constitution en mouvement, pour faire passer dans la pratique des innovations si hardies , jM. de Radowitz avait de toutes parts des obstacles à vaincre. Le parti purement prussien , le parti qui se soucie peu de la patrie allemande et qui redoute ces témérités équivoques , ne se lassait pas de combattre Tinfluence de l'ami de Frédéric^ Guillaume lY. Ce parti avait quelques-uns de ses chefs au sein même du ministère; M. de Manteuffei est un esprit trop circonspect , il est l'adversaire trop défiant de la Révolution pour lui donner prise par quelque côté. Autour de lui se groupaient les hommes de la droite , M. de Gerlach , M. Stahl , qui , aussi emportés par la réaction que M. de Radowitz par ses rêves , employaient tous

les moyens pour faire déchirer le traité du 26 mai. On avait cru un instant ce traité bien compromis. Par une convention en date du 30 septembre 1 849, une commission fédérale avait été instituée à Francfort pour remplacer provisoirement Fancienne Diète ; la Prusse et TÂutriche y avaient chacune deux voix , et les autres États y étaient représentés par des plénipotentiaires. Était-ce un retour à la législation de 1 81 5? La Prusse reculait-elle devant son œuvre? Déjà les organes du patriotisme s'indignaient de cette conduite, et M. de Beckerath, à la tribune de la seconde chambre, adressait au gouvernement des interpellations énergiques. Bien que M. de Radowitz ne fît pas partie du ministère , il était certainement le vrai ministre pour toutes les questions relatives à l'union restreinte; commissaire royal auprès des deux chambres , il avait' en quelque sorte un ministère spécial dont le roi lui-même, on le savait, était le collaborateur et le soutien. M. de Radowitz répondit aux interpellations de M. de Beekerath ; il Repoussa les craintes des partisans de l'unité , et maintint avec force les desseins de son aventureuse politique. Bien plus , nommé lui-même représentant de la Prusse à cette commission fédérale , il semblait promettre hautement que rien n'y serait décidé contre le traité du 26 mai. C'est ainsi qu'il s'engageait chaque jour davantage , prenant la Prusse à témoin , tendant la

3j6 L'ALLEMAGNE

main à M. Henri de Gagern, au parti de Gotha , aux libéraux constitutionnels , et provoquant les fureurs de ses plus intimes alliés politiques, M. de Gerlach et M. Stahl.

Il jie suffisait pas à M. de Radowitz jde vaincre ces difficultés intérieures. Déjouer, grâce à la confiance du roi , les hostilités ardentes de M. de Gerlach et la sourde opposition de M. de Manteuffel , en vérité c'était peu de chose dans une pareille entreprise. L'ennemi sérieux n'était pas à Berlin. A ce beau projet , à cette combinaison merveilleuse, une seule condition manquait, une condition essentielle dont M. de Radowitz semblait ne pas tenir compte , l'acquiescement ou tout au moins le silence du grand pays qui luttait alors contre l'insurrection des Magyars.

Comment penser, en effet , que la résistance du cabinet de Vienne ne rallierait pas autour de lut tous les États de l'Allemagne méridionale? Le prestige des descendants des empereurs est bien grand encore sur les imaginations germaniques. Quoi donc! on allait constituer l'unité de TAllemagne , et, pour que cette unité fût possible, il fallait d'abord exclure de l'Allemagne la puissance qui pendant des siècles avait possédé l'empire ! Supposez même que l'Autriche , attirée par des destinées nouvelles du côté de TEurope orientale , eût consenti à cette abdication, est -il bien sûr que

l'Allemagne l'eût permise? Que sera-ce donc si l'Autriche proteste contre cette injurieuse exclusion? Or, elle protestait , et avec une vivacité singulière. L'arrogance de la politique prussienne avait trouvé un adversaire parfaitement armé pbur une telle lutte et très en fonds pour lui rendre ses coups. Jamais les affaires de la monarchie des Habsbourg n'avaient été conduites par une volonté plus hautaine. Ce n'étaient plus les ménagements du régSme antérieur à 1848; ce n'était plus cet art d'ajourner les questions et de décourager ses ennemis par une impassible indolence. M. le prince de Schwarzenberg a l'habitude de marcher sur les dilBculiés l'épée haute et le visage découvert. Esprit intrépide, la situation révolutionnaire et les dangers de l'Autriche avaient doublé son énergie. Cette persistance des intentions de la Prusse en présence des embarras de la monarchie autrichienne lui sembla , ou un calcul coupable , ou un défi audacieux ; il déjoua le calcul et releva le défi avec colère. A chaque Note du cabinet de Berlin , il ripostait par un ultimatum ; à chaque démarche de M. de Radowitz, il opposait, non la menace, mais l'action.

Entre de tels adversaires, l'issue du débat n'était pas difficile à prévoir. Ici , un ^politique illuminé , un constructeur de plans merveilleux et de cités idéales; là, l'esprit le plus net servi par une

volonté impérieuse : l'Allemagne pouvait-^lie hé* siter long-temps? C'est le S16 mai 4849 que le traité avait été conclu entre la Prusse , le Hanovre et la Saxe ; quatre mois après , le o octobre , les plénipotentiaires de la Saxe et du Hanovre s'oppo* saient à la convocation de la Diète de l'empire instituée par le traité du 26 mai; enfin, le 8 décembre, la Saxe adhérait aux protestations de TÂutriche contre cette Diète, et, le 30 du même mois, le Hanovre retirait son alliance à la Prusse. L'avertissement était clair ; le cabinet de Berlin ne voulut pas le comprendre. M. de Radowitz , en qualité de commissaire royal, expliquait et glorifiait devant les chambres la formation de l'Ëtat fédératif; enivré des acclamations, enivré surtout de son propre enthousiasme, il marchait toujours sans se demander si TÂllemagne allait le suivre; il s'avançait au hasard dans les voies de Tinconnu , et convoquait à Erfurt les députés de l'empire.

L« parlement d*Krfart.— Goniradictiont de M. de RadoTvItc— M. de RadovriU miniatre dee alialTee étrangères. — Attitude menaçante d« prince de SehTTanenberg. — Humiliation de la Prusse. — M. do Radorrita se retire. — Lettre de Frédéric-Guillaume IV.

On avait vu, en pleine révolution, aux mois de mars et d'avril 4848 , tout un peuple enthou-r siaste envoyer des députés à la première assemblée

nationale de Tempire d'Allemagne. Où était cet empire? Où étaient ses finances, son armée, son chef? Le sénat de Fempire siégeait à Francfort, mais Fempire n'existait que dans le monde des rôves. Deux ans après , la révolution étant vaincue , le même spectacle fut donné à l'Europe. Ce n'étaient plus les ardentes illusions de la foule, c'étaient les combinaisons des diplomates et des hommes d'état qui construisaient cette Germanie imaginaire. La différence fut bien visible dans Télection des députés. Aux espérances passionnées du peuple avait succédé la froide et prétentieuse utopie des rêveurs. L' Allemagne s'en émut médiocrement. Une douzaine de petits États avaient adhéré à l'union restreinte; les plus considérables étaient la Hesse électorale et le grand-duché de Bade. Presque partout l'élection se fit sans empressement ; c'est à peine , dit-on , si le cinquième des électeurs prit part au vote. Enfin , le 20 mars 4850, un mouvement inaccoutumé dans les paisibles rues d'Erfurt , le bruit des cloches et le service divin , célébré avec pompe dans les églises des deux confessions, annoncèrent l'ouverture du parlement. Une certaine affluence , des regards étonnés I des groupes de curieux aux abords du palais , ce fut tout; aucune de ces démonstrations joyeuses qui révélaient si bien à Francfort les crédules espérances de l'Allemagne.

Les leçons de Texpérience commençaient à détromper bien des esprits; on se défiait d'ailleurs des intentions de la Prusse, et ce parlement, d'où la plus grande moitié de la patrie était exclue, attestait les insurmontables difficultés de la tâche si follement entreprise en dépit de la logique et de rhistoire. Nul symbole ne pouvait parler plus haut; l'instinct de la foule sut le comprendre. Les utopistes cependant persistaient toujours , les uns par besoin d'innovation , les autres par une sorte de défi à T Autriche , ceux-ci pour soutenir jusqu'au bout la gageure; il y en avait aussi pour qui c'était une satisfaction secf ëte d'entrer au parlement, afin de préparer sa déroute et d'en triompher. C'est au milieu de ces divisions que les fondateurs de l'unité se mirent à l'œuvre. M. de Radowitz est conseiller d'administration de l'union restreinte et commissaire auprès du parlement; c'est lui qui représente, non pas seulement la Prusse , mais tout TËtat fédératif , tous les pays qui ont adhéré à ce nouvel empire; c'est à lui de diriger les travaux de la Diète. Le publiciste et le diplomate ont terminé leur rôle; la mission de l'homme d'état et du législateur commence. L'union restreinte, le collège des princes, le parlement d'Erfurt, sont la création de sa pensée ; il s* agit de savoir si cette constitution pourra vivre. Quelque soin qu'il apporte toujours à se retirer dans Tombre , il faut bien , cette

ET LA RÉVOLUTION. 36i

fois , qu'il paraisse au grand jour ; victoire ou défaite , il faut que le résultat soit public et que l'Allemagne puisse juger l'événement.

La Diète de l'empire à Erfurt était composée de deuxchambreâ , la chambre des états [Staatenhaus) et la chambre du peuple ( Volkshaus). Le 26 mars, M. de Radowitz prononçait devant la chambre du peuple un discours qui fut comme l'inauguration et le programme des travaux. Il semblait que chaque jour augmentât son audace et le séparât de ses anciens amis par une barrière nouvelle. Il commença par glorifier l'assemblée de Francfort ; « elle a eu , disait-il, l'éclat extraordinaire qui accompagne les entreprises dont le monde est ébranlé ; le rôle de l'assemblée d'Erfurt est plus modeste. » Et ce rôle modeste, il l'exposait avec une ferveur enthousiaste , il en exagérait la signification par le langage le plus passionné. Ici , il dénonçait Vinintelligente jalousie de l'Autriche; là, il flétrissait ces petites cours dont la souveraineté ne date que de la chute de Vempire d'Allemagne et de l'abaissement de la patrie; plus loin, il ne craignait pas de reprocher à la Saxe et au Hanovre une honteuse violation de la parole jurée. Le parti de Gotha , c'està-dire le parti des libéraux constitutionnels , qui , après la déroute du parlement de Francfort , avait essayé de reconstituer à Gotha une nouvelle assemblée nationale , était décidément le point d'appui

que recherchait M. de Radowitz. Séparé de ces hommes résolus sur presque toutes les questions politiques, il s'associait de plus en plus aux fan* taisies de leur orgueil national. Il les avait souvent combattus à Francfort ; à Erfurt , il demandait leur alliance et s'efforçait de leur donner des gages. On aurait dit que M. de Radowitz, par la hardiesse de ses discours , voulait engager irrévocablement la cour de Potsdam et lui rendre la retraite impossible , il n'y réussit pas : Tattitude de l'Autriche » les conseils de M. de Manteuffel , les remontrances de tous ceux qui entrevoyaient plus clairement chaque jour des péripéties menaçantes , commen-* çaient à ébranler fortement l'imagination de Frédéric-Guillaume IV. Ces indécisions de la pensée royale se traduisaient en ordres, en contre-ordres, auxquels M. de Radowitz obéissait avec une loyauté aveugle. Bien habile qui pourrait suivre dans ses fluctuations de toutes les heures la conduite du commissaire prussien à Erfurt! Sans cesse un nouveau discours venait effacer l'impression du discours précédent , sans cesse le lendemain défaisait l'œuvre de la veille. Jamais , je crois , le dévouement d'un sujet n'a été mis à pareille épreuve. Attaqué de toutes parts, environné de défiances trop justifiées , en butte aux injures ou au dédain de l'Allemagne entière , M. de Radowitz , dans cette pitoyable campagne d'Erfurt , nous apparaît vrai-

ment comme la victime d*une pensée fausse opiniâtrement suivie à travers mille contradictions , ou comme le martyr de la fidélité chevaleresque.

M. de Radowitz s'obstina dans ce rôle avec une impassibilité singulière. Ce triste parlement d'Ërfurt avait à peine duré six semaines ; le 29 avril , sa session était close , et , à en juger par Ta^ttitude des autorités, il était fort douteux qu'il dût se réunir une seconde fois. Le gouvernement prussien ne voulait ni abandonner ni poursuivre ses projets; en face de rÀutricfae irritée, au milieu des négociations qu'exigeaient les énergiques démarches du prince de Schwarzenberg , il était dangereux d'avoir une tribune à Erfurt , une tribune ob parlaient des hommes tels que M. Gamphausen et M. de Wincke. M. de Radowitz avait donc été chargé de fermer brusquement cette Diète instituée par lui avec tant de fracas et inaugurée un mois auparavant par de si bruyants discours. Faire et défaire , exciter les passions et les abandonner à elles-mêmes , c'était le rôle que lui imposait son maître.

Quelques jours après, le collège des princes se réunissait à Berlin. On avait espéré que cette convocation suffirait pour sauver l'honneur de l'union restreinte et dissimuler ses alarmes. C'était reculer cependant, et l'Autriche avançait toujours. Dès le %6 avril , au moment ou les débats du parlement

d'Erfurt mettaient en pleine lumière l'impuissance de la politique prussienne , M. le prince de Schwarzenberg, avec cette décision qui fait sa force, adressait un appel à tous les Ëtats allemands afin de reconstituer la Diète de 1815. Le coup était hardi , et une lutte décisive s'engageait. Bientôt des événements graves vinrent fournir à TAutriche un nouveau moyen de provoquer la Prusse et de nier d'une façon éclatante la souveraineté qu'elle s ar^ rogeait sur les affaires d'Allemagne. Ici , c'était la querelle des duchés et du Danemarck; là , Tinsur-r rection pacifique de Télectorat de Hesse contre un ministère impudent et odieux. Qui allait Inter^ venir au nom des intérêts allemands? A qui appar^ tenait le droit darrèter cette déplorable guerre du Schleswig , de régler les conditions de la paix? Ce fut la Diète qui s*empara résolument de ce droit, la Diète que M. le comte de Thun présidait au nom de l'Autriche. Il en fut de même dans la Hesse • lorsque le cabinet de Vienne prenait parti pour M. Hassenpflug contre les plaintes trop légitimes d'un peuple tout entier, contre les chambres, contre les tribunaux, contre l'armée ellormême, quel était le secret de cette conduite? Le désir de pousser la Prusse à bout. Une occasion s'offrait pour la Diète de faire acte d'autorité, on la saisît avec joie. Ce malheureux pays de Hesse payait les frais de cette lutte engagée par l'ambition de la

Pnisse et si vivement soutenue par Tintrépidité du cabinet de Vienne. La Diète ordonnait à rÂutricfae de jeter ses troupes dans Télectorat , d'y ramener le souverain qui avait cru devoir prendre la fuite , de soumettre enfin toute une population rebelle. On peut deviner aisément , dans de telles circonstances, l'humiliation de Frédéric-Guillaume et les justes colères de l'esprit public. C'était donc là le résultat de tant d'efforts! Des discussions embrouillées au parlement d'Erfurt , quelques vides et vaines séances du collège des princes à Berlin , voilà ce qu'avait produit l'union restreinte! Et pendant ce temps-là M. de Schwarzenberg avait agi, le gouvernement autrichien avait relevé l'ancien pouvoir fédéral , il y avait repris sa place et parlé en maître !

Les conseillers 'de Frédéric- Guillaume étaient plus divisés que jamais; on passait de l'irritation à l'abattement et de la témérité à la prudence extrême. En vain la Prusse , par des concessions inattendues, espérait-elle fléchir l'Autriche; en vain l'union restreinte se faisait-elle toute humble, toute modeste, demandant pour seule faveur le droit de se constituer dans le sein même de la Diète de 4815, de former un groupe plus étroitement uni au milieu de la grande Confédération. — Non , non ! répondait l'Autriche , et , en poussant avec vigueur les affaires de Hesse , elle voulait

obtenir Tabandon complet, la dissolution défi* nitive de l'union prussienne. Quel parti prendre? Se résigner tout-^-fait ou en appeler aux armes? Telles étaient les cruelles incertitudes de Frédéric* Guillaume lY, lorsqu'on apprit tout-à-coup, le 26 septembre ^ 850 , que M. de Radowitz remplaçait M. de Schleinitz au ministère des affaires étrangères.

La surprise fut universelle. Dans un pays tout agité par les craintes et les emportements du pa^ triotisme, cette nomination singulière était comme un nouvel aliment jeté aux passions en feu. Quel en était le sens? Que venait faire M. de Radowitz? L'énigme n'était pas facile à deviner. S'il voulait continuer la même politique tour*à-taur audacieuse et timide, la politique de l'imagination et de Tim-^ puissance , pourquoi ce changement de personnes annoncé d'une manière solennelle? N'était-ce pas lui déjà qui dirigeait les affaires lorsque M. de Schleinitz avait la signature? C'était donc une politique nouvelle qu'il prétendait inaugurer? Quelle politique? Serait-elle plus suivie et plus résolue? ou bien , au contraire, était-ce l'abandon de tout ce qu'on avait tenté jusque-là? Ces eonjee^ tures , si différentes qu'elles fussent , étaient paiement autorisées. La plus naturelle , celle dont l'issue des événements parait avoir démontré l'exactitude , c'est que M. de Radov^itz avait été choisi

pour détruire lui-même le fastueux et fragile édifice de l'union restreinte. L'union restreinte était son œuvre , il en avait soutenu long-temps les destinées , il avait présidé à ses premiers travaux ; maintenant que la suppression de ses ambitieux projets était nécessaire à la paix de l'Ailemagne , maintenant qu'il fallait s'exposer à la colère et aux outrages du patriotisme prussien pour opérer cette fâcheuse retraite, n'était-ce pas l'auteur de tous ces embarras qui devait se sacrifier courageusement? M. de Radowitz ne prenait donc le pouvoir que pour dissoudre l'union et pour tomber ensuite sous les coups de tous les partis.

Ce résultat fut annoncé dès les premiers jours du mois d'octobre par maintes feuilles irritées, tant est grande parfois la clairvoyance de la haine ! Le parti de l'extrême droite, très-hostile aux plans de M. de Radowitz, mais blessé pourtant dans son orgueil prussien, était heureux d'imputer l'humiliation de la patrie à l'homme qu'il accusait de s'être laissé séduire par la Révolution. Le parti constitutionnel, à qui toute confiance en M. de Radowitz était devenue impossible, prévoyait bien aussi que la I^usse allait reculer; la gauche n'avait que des paroles de dédain et riait de la duperie des libéraux. De tous côtés c'était un seul cri , un cri immense contre l'étranger, contre le soldat de Napoléon à Leipsick , contre celui qui s'était battu

dans les rangs de la France à l'heure où TÂllemagne de 4813 brisait son joug. Vainement, pour effacer ce périlleux souvenir, avait-il poussé le patriotisme prussien jusqu à la témérité la plus folle : l'accusation reparaissait , plus violente, plus enve^ nimée, et proférée par des milliers de voix. M. de Radowitz est de ceux qui savent opposer aux fureurs populaires l'impassibilité d'une conscience satisfaite. Il avait fait ce qu'il croyait son devoir lorsqu'il organisait l'union restreinte; son devoir aussi, son devoir de sujet fidèle lui commandait d'ajourner son espérance, de renverser son œuvre et de subir la haine des partis ; quinze jours après son entrée au ministère , l'union restreinte n'existait plus.

M. de Radowitz , en livrant son nom aux outrages, avait-il désarmé l'inflexible politique de M. de Schwarzenberg? Hélas ! non. Après avoir combattu l'ambition de la Prusse, l'Autriche victorieuse dépassait le but ; l'Autriche se vengeait. Il plaisait au cabinet de Vienne de triompher cruellement et d'humilier devant l'Allemagne et l'Europe ceux qui avaient réclamé l'empire au nom du droit révolutionnaire. La Prusse demandait à sauver sa dignité en réglant, de concert avec l'Autriche , le déplorable conflit de la Hesse. Non, disait toujours l'Autriche par la voix de la Diète ; et tandis que l'armée fédérale , composée

d'Autrichiens et de Bavarois , se préparait à envahir les États de Télecteur, il fallait que la Prusse se bornât à occuper les routes d étapes que lui assignent les traités. Reculer encore après tant de concessions , laisser TAutriche intervenir toute seule dans une affaire d'intérêt général , ce n'était plus réparer une faute ; c'était sacrifier l'honneur d'un grand pays , du pays le plus brave de toute TÂUemagne et le plus jaloux de son honneur militaire. M. de Radowitz , cette fois , n'hésita pas : il tira Tépée de la Prusse. La landwehr fut convoquée , et un cri de guerre retentit d'un bout de la Prusse à l'autre avec un indicible enthousiasme.

La guerre ! la guerre civile au sein de l'Allemagne » après trois ans de négociations et de travaux de toute sorte pour unir plus étroitement les enfants de la famille germanique ! La guerre entre les deux grandes puissances de l'Allemagne, la guerre des deux vengeurs de l'ordre en face de la révolution vaincue , mais non anéantie! Il y avait là de quoi réfléchir. En même temps que M. de Radowitz convoquait la landwehr, ses collègues espéraient bien encore détourner les affreux malheurs d'une guerre fratricide. Soit que la Prusse fût résolue à descendre sur le champ de bataille , soit qu'on préférât négocier, M. de Radowitz ne pouvait rester ministre. Voulait-on la guerre? Il fallait , pour la diriger, une autorité plus ferme , T. II. 24

et riiomme dont tou$ les partis se défiaient était le dernier qui pût convenir à un tel rôle. Voulait-on négocier avec TÂutricbe? Le fondateur de l'union restreinte, le représentant des ambitions prussiennes était incapable de flécbir M. de Schwarzenberg et d'obtenir les meilleures conditions pour son pays. On négocia ; aussitôt M. de Radowitz fut renversé du pouvoir par la force même d'une situation impossible.

La chute de M. de Radowitz fut regardée un instant par le parti libéral comme une nouvelle concession à l'Autriche. Celui qu'on insultait la veille , bon nombre d'esprits passionnés le regrettèrent le lendemain ; il était , disait-on , le défenseur de la politique nationale, et c'est sous ce drapeau qu'il était noblement tombé. Il est vrai que les regrets ne durèrent pas très-long-temps. Quinze jours après, un journal de Berlin résumait ainsi , à propos de M. de Radowitz et des différentes phases de sa carrière , les dispositions changeantes de la pensée publique : « Avec quelle rapidité les opinions se transforment ! Il y a trois ans, M. de Radowitz était l'homme le plus détesté de la Prusse ; à Francfort , il a eu l'estime de tous ; à Erfurt , sa situation était pitoyable de toutes manières; dans les derniers temps, avant son entrée au pouvoir, les sentiments se partageaient pour et contre; il y a quinze jours, lorsqu'il tomba du

ministère , il passait pour le martyr d'une pensée généreuse , et voilà qu'aujourd'hui il encourt de nouveau les disgrâces de l'opinion. On l'a trop surfait en bien ou en mal ; il a toujours été mal jugé. » Vers le même temps , les journaux publiaient une lettre que Frédéric-Guillaume lY lui écrivait le 5 novembre :

«Sans-Souci, 5 noTembre 1850, six heures du soir.

»Yous sortez à peine d'ici, mon cher ami, mon ami très-aimé, et déjà je prend» la plume pour vous adresser une parole d'affliction, de fidélité et d'espérance. J'ai signé l'arrêté qui vous enlève le ministère des affaires étrangères , et Dieu sait si mon cœur n'était pas accablé 1 J'ai dû faire plus encore, moi votre ami fidèle; devant mon conseil assemblé, j'ai approuvé la résolution que vous avez prise de quitter les affaires , jo vous en ai loué publiquement. Cela seul dit tout , et peint ma situation d'une manière plus poignanle que ne pourraient le faire des volumes. Je vous remercie du plus profond de mon cœur pour vos travaux au ministère; votre ministère, mon ami , a été l'ingénieux et magistral accomplissement de mes desseins et de mes volontés. Ces desseins, ces volontés se fortifiaient auprès des vôtres, car nous avons toujours pensé et voulu de même. Malgré toutes nos tribulations , ce fut là un beau temps , une belle heure dans ma vie, et, tant qu'il me restera un soufile, j'en remercierai le Seigneur que nous reconnaissons tous deux et en qui nous avons placé tous deux notre espérance. Que le Seigneur Dieu vous accompagne; qu'il daigne, dans sa grftce , rapprocher un jour nos chemins; que sa paix vous garde, vous environne et vous bénisse jusqu'à l'heure du revoir I C'est Tadieu de votre ami éternellement fidèle.

))Fréd«ric-Guilî.auwb. »

Le jugement que je viens de citer et cette touchante lettre du roi de Prusse résument d'une façon complète Topinion qu'on doit se faire de M. de Radowitz. Ce n'est pas, certes, un person* nage ordinaire, celui qui a su inspirer une amitié si haute , celui dont la retraite , acceptée en pleurant comme un sacrifice, a été l'occasion de ces belles paroles, le motif de ces tendres et douloureuses plaintes. D'un autre côté, l'isolement où se trouve M. de Radowifz au milieu des partis qu'il a quittés et recherchés tour-à*tour, les embarras du jugement public à son égard , l'impossibilité de le reconnaître et de le définir en toute sûreté , tout cela nous révèle combien cet esprit doué de facultés brillantes était peu préparé cependant à sa laborieuse mission. Ce qui lui a manqué avant tout, ses écrits et ses actes le démontrent , c'est la simplicité , sans laquelle ni la science n'est efficace ni la volonté n'est puissante ; c'est ce travail d'unité et de concentration nécessaire aux hommes qui veulent agir sur leurs semblables , nécessaire surtout aux caractères naturellement flottants , aux esprits plus étendus que solides , aux natures subtiles et complexes dont les forces tendent toujours à s'éparpiller et à se perdre. Plus simple , il eût mieux compris sa tâche. Il lui a manqué aussi, en effet , l'intelligence franche et claire du temps ou la volonté divine Ta fait naître. M. de Radowitz

possède sans doute sur certains points un sentiment assez vif de l'esprit de son époque ; mais ce sentiment est confus , et bientôt il devient erroné et dangereux, obscurci qu'il est par des sentiments contraires , par une chimérique aspiration vers un passé qui ne saurait revenir. Ces mélanges produisent toujours des résultats funestes ; lorsqu'on ^'est accoutumé à Tidée de refaire ce qui a cessé d'être , lorsqu'au nom de tbéories impérieuses on n la prétention de recommencer l'bistoire et de casser les jugements des siècles , on est aisément conduit à porter le même esprit absolu dans les affaires présentes , dans celles-là même qui exigent les plus délicates précautions; c'est alors que toute i^istance irrite, et qu'on va recourir, s'il le faut, à des auxiliaires qu'on a toujours redoutés et maudits.

Écrivain, philosophe, publiciste, M. de Radowitz était l'adversaire de l'esprit de désordre ; homme d'État , il a voulu , pour réaliser ses projets, mettre à profit une situation révolutionnaire. Cette audace, dont l'Allemagne a été surprise, n'était au fond qu'une maladroite confusion d'idées, une stratégie prétentieuse et médiocre. On comprend un homme d'État vraiment hardi faisant appel, dans un cas désespéré, aux ressources populaires; on comprend le baron de Stein tendant la main à la Révolution et organisant le

Tugendbund pour briser le joug de Napoléon: voilà de Taudace, Toilà une politique à la fois aventureuse et simple. Rien de moins semblable aux entreprises du baron de Stein que les subterfuges et les subtiles distinctions de M. de Radov^itz. Le ministre de Frédéric-Guillaume III et Tami de Frédéric-Guillaume IV représentent bien deux périodes toutes différentes : ici , la politique d'action ; là , les rêveries du romantisme et les fausses hardiesses de Técole historique. Ce langage emprunté à la Révolution, ce n'est pas à une nation irritée, comme faisait le baron de Stein , c'est aux souverains allemands que M. de Radowitz l'adressait; aussi , loin de retirer aucun profit de son audace, il n'en recueillait que la punition. Aux yeux des peuples , il était toujours , en définitive , le partisan des monarchies féodales, l'homme qui condamnait la société moderne et voulait ramener le genre humain au XIII® siècle ; aux yeux de TAutriche, il était, à un certain degré, l'un des représentants de cet esprit révolutionnaire que tous les souverains de l'Allemagne , et le roi de Prusse un des premiers , étaient occupés à combattre.

Il est possible que M. de Radowitz soit encore appelé à représenter les intérêts de l'Allemagne du nord au milieu des nouveaux conflits que fera renaître un jour ou l'autre cette périlleuse ques-

tion de Tuaité. Pour qui considère la situation inquiète de T Allemagne et le caractère aventureux de Frédéric-Guillaume lY, toutes ces conjectures sont permises; malgré les craintes qu'inspire l'audace de M. de.Schwarzenberg, malgré Toppo-* sition circonspecte et tenace de M. de Manteuffel , un jour peut venir où Frédéric-Guillaume lY rap* peilera son ami , oii Dieu, dan$ ta grâce, rapprochera leurs chemins. Quant à l'issue de cette tentative , il est difficile de garder encore quelques illusions. Par la hauteur sereine de son christianisme , par la bienveillante sagacité de ses travaux de controverse , par son talent d'orateur, l'austère dignité de sa vie et son chevaleresque dévouement, M. de Radowitz tiendra toujours une place émi- Dente parmi les hommes politiques de l'Allemagne ; mais ses écrits et ses actes surtout disent assez haut combien le noble ami de Frédéri&<ïuillaume a besoin de se renouveler, de se compléter lui* même, s'il veut employer efficacement pour son pays l'élévation de son intelligence et l'ardeur de son patriotisme.

Cette solennelle épreuve sera-t-elle comprise par le gouvernement prussien ? L'Autriche , de son côté , n'abusera-t-elle pas d'une victoire facilement obtenue? L'exemple de M. de Radowitz ne doit pas profiter seulement aux partis qui , en Prusse et hors de Prusse , s'associaient à ses

ardents désirs; parmi les hommes d'État de I^AIle^ magne , ceux qui souhaitent i)our leur patrie particulière un accroissement d*influeuce que le droit ne justifierait pas sont tenus de s'appliquer à euxmêmes cette éclatante leçon. II faut le dire surtout aux vainqueurs : tout a réussi selon leurs vœux, tout a plié devant leur audace tant qu'ils ont eu affaire à des tentatives d'usurpation servies par une intelligence plus brillante que forte; qu'ils prennent garde de vouloir usurper à leur tour, et, malgré la netteté de leur esprit , de se fourvoyer dans les chimères.

Il y a deux illusions qui peuvent séduire également l'Autriche et la Prusse et les jeter dans les folles aventures : en Prusse , c'est la tradition d'un patriotisme hautain qui se croit appelé , depuis Frédéric-le-Grand , au gouvernement de l'Allemagne entière ; en Autriche , ce sont les souvenirs du vieil empire germanique , souvenirs qui , réveillés peu à peu par les fautes mêmes de la Prusse, semblent pousser aujourd'hui le cabinet de Vienne à des entreprises exorbitantes. Il est certain que, sans les ambitieuses fantaisies de Frédéric - Guillaume IV et de M. de Radowitz , l'Autriche n'eût jamais songé à faire entrer dans la Confédération germanique toutes les provinces étrangères qui composent son empire. Or, ré^ pondre ainsi aux prétentions des doctrinaires de

Berlin, ce n'est pas mettre à profit ia fortune, c'est compromettre , au contraire , une légitime victoire et perdre Timmense avantage d'une position nette. Les chimères du Sud ne valent pas mieux que celles du Nord. La Prusse assurément, tant que l'Âutricbe existera , ne sera pas la mai* tresse deTÂUemagne ; mais le Saint-Empire, tombé en poussière il y a quarante-cinq ans , ne se reconstruira pas dans cette Allemagne du XIX^ siècle , transformée par tant de nouveaux droits et d'intérêts vivaces. Si le prestige de Tantique souvenir des Habsbourg a eu sa part sans doute dans la rapide victoire de T Autriche, c'est à la puissance du droit qu'il faut d'abord en rapporter l'honneur. Que l'Autriche ne s'attribue pas plus qu'il ne lui appartient ; ce prestige de ses vieux titres est surtout invoqué lorsqu'il est d'accord avec les intérêts présents. Le jour oii elle voudrait refaire le passé, les États qui ont recouru à son assistance pour échapper à la souveraineté des Prussiens , ne tarderaient pas à se retourner contre elle.

Il y a désormais trois AUemagnes , l'Autriche , la Prusse et le groupe des États secondaires. Ni la Prusse n'est aussi faible, ni l'Autriche n'est aussi forte qu'on pourrait le supposer d'après les circonstances récentes ; toutes deux elles ont besoin de cette troisième partie de l'Allemagne dont il est impossible de ne pas tenir éompte , et qui est bien

résolue à mainteair son indépendanœ. Si l'Allémagne ne respecte pas les lois impérieuses que lui fait sa situation bien comprise ; si des inteiiigenoes téméraires veulent, soit au profit de la Prusse, soit pour la gloire des Habsbourg , violer les droits vivants et ressusciter ce qui est mort , il n'y aura que troubles, anarchie, créations impuissantes, prolongement sans fin d'une crise funeste. Nous ne renonçons pas à l'espérance de voir les prétentions injustes disparaître, et ces jalousies ardentes faire place à une étude plus désintéressée des droits et des relations des peuples. Les conférences ouvertes en ce moment même à Dresde n'intéressent pas l'Allemagne toute seule. Est-ce bien en présence des dangers qui nous menacent tous , est-ce au milieu des fureurs révolutionnaires qu'on osera déchirer les traités, ébranler l'équilibre des grandes puissances, amener enfin une confusion d'où sortirait la guerre européenne ?

Avrn ISM.

LA iniAEGHIB iimUGHIKnE DXPUIS 1848.

» TBOIf mÉTOLUTIOHS DB L*A0TBICHB. — UKB AOTmiCflB VOUTBILK. — LBf PUBLICISTBf BT LBS POftTBS. — M. DK f CmrABZBlIBBBO. — m. ALBZABDBB BACB. — OBTOIRS BT BSPÉBAMCBf DB L*AUTRICUB.

Les révolutions de 1 848 , en échange de tant de désastres dont elles sont cause, ont eu du moins ce précieux résultat de réveiller bien des forces endormies et de remettre dans le droit chemin nombre d'intelligences fourvoyées. Au milieu de ces événements grotesques et terribles , les peuples , comme les individus , ont senti la puissance mystérieuse du choc qui les redressait ; maintes révélations se sont faites , maintes sociétés , incertaines de leur route ou condamnées en apparence à l'immobilité , ont dû à ce sévère enseignement ce que leur propre esprit ne leur eût jamais donné. L'Autriche nous offre un singulier exemple de ce phénomène ; les

catastrophes de mars, de mai et d'octobre 1848, les révoltes des provinces et les révolutions de Vienne, tout ce qui menaçait enfin de briser le sceptre des Habsbourg , a imprimé une vie toute nouvelle à cette vieille monarchie. Les rudes devoirs dont TAutriche semblait s'inquiéter si peu lui ont été subitement dévoilés au milieu des horreurs des guerres intestines, et cette molle société, si dédaigneuse , la veille encore , de toute ambition virile , est engagée désormais dans des luttes qui n'admettent point de trêve. Ces races ennemies, Croates et Magyars, qu'on a vues se lever si fièrement , il y avait long-temps déjà que se développait dans leur sein une agitation extraordinaire ; il y avait long-temps qu'elles refusaient de se confondre avec l'Allemagne , et que , réveillant leurs traditions nationales , elles réclamaient leur place au soleil ; l'esprit public, cependant , était bien peu soucieux de ces grands problèmes ; une politique prudente se consumait en efforts inouïs pour ajourner, pour dissimuler même les difficultés qu'elle désespérait de vaincre ; les hommes d'Ëtat se reposaient vaguement sur l'avenir, et l'Autriche, à qui ces provinces échappaient chaque jour davantage , ne sentait pas l'obligation urgente , impérieuse , de regagner au plus tôt son influence perdue. Gomment a-t-elle compris enfin le danger? U a fallu pour cela des événements étranges , il a fallu

des menaces subites die démembrement, la révolution de Milan et la démagogie européenne s'alliant à l'aristocratie des Magyars.

Depuis cette crise formidable , la monarchie autrichienne commence à se régénérer. Certes, ce sera un titre glorieux pour ce pays d'accepter tous ses devoirs et de surmonter un jour toutes les difficultés qui Tobsëdent. Si Ton compare seulement sa situation présente au triste et languissant régime qui a précédé le 13 mars, quel développement inattendu! quelle physionomie accentuée! Cette terre épuisée, disait-on, cette société d'oti s'était retirée la vie, a déployé tout-à-coup des ressources que ses gouvernants eux-mêmes ne soupçonnaient pas. Âcoup sûr, celui qui aurait visité l'Autriche en 1847 et la reverrait aujourd'hui aurait peine à la reconnaître. Oii est , des premiers rangs aux derniers , cet incroyable dédain de tous les problèmes politiques? Où trouverons-nous encore celte volontaire ignorance , cet épicuréisme intellectuel , cette incorrigible quiétude en face des plus pressants périls? Ou trouverez-vous ce pouvoir débonnaire qui se croit dispensé d'agir, et s'imagine que l'administration toute seule, pourvu qu'elle soit paternelle et honnête, peut suppléer à l'art si redoutable de conduire les destinées d'un peuple? Ce qui caractérise aujourd'hui l'esprit public en Autriche, c'est quelque chose de vaillant et de

résolu. Au lieu d'éloigner comme des fantômes importuns tous les problèmes qui le harcellent, Tesprit de TÂutriche s'est accoutumé à regarder l'ennemi en face ; il est entré sans crainte dans le monde des choses réelles. Je ne parle pas seulement de la vieille discipline militaire et de ces patientes armées qui ont si rapidement vengé leur défaite ; je parle avant tout des ressources morales: je suis surpris d'avoir à signaler tant de décision et de vigueur chez ce peuple qui redoutait hier le moindre bruit des choses du dehors , et semblait chaque jour se retirer du sein de la famille germanique.

Ce changement si complet dans les allures d*un grand pays , ce rapide passage de la mollesse à l'action et de l'indifférence à l'audace , tient certainement à des causes profondes. Que l'armée autrichienne ait opposé sur tous les points une résistance victorieuse à la démagogie ; que Windischgraetz, Radetzky et Jellachich aient maintenu l'intégrité du territoire au moment ou tous les liens étaient brisés et toutes les autorités méconnues, il n'y a pas là de quoi nous étonner beaucoup ; l'esprit militaire a toujours été , en temps de révolution, le gardien de l'honneur, le dernier refuge de la discipline et de la force. Par malheur, cette suprême raison des sociétés aux abois, la force toute seule , ne peut guère fonder un établis-

sèment durable. Abattre les barricades n'est rien , tant qu'on n'a pas relevé les croyances et les mœurs, qui sont la tutelle des états. Or, quelque cbose se fonde en ce moment dans la monarchie autrichienne ; une certaine idée , une certaine puissance morale commence à grandir pour le salut du pays. LaquelIe?Le sentiment trës-vif de la mission de TAutriche et des services qu'elle seule peut rendre.

S'il y a un lieu commun en vogue chez les démocrates , c'est bien la tyrannie de l'Autriche , c'est le joug impitoyable qu'on l'accuse de faire peser sur les races diverses dont se compose l'empire. La démagogie française n'a jamais brillé par l'intelligence des questions extérieures ; au pouvoir comme dans la presse , elle a fait mille fois ses preuves et donné sa mesure. Ce joug odieux contre lequel on s'indîgne si fort est précisément la sauvegarde de toutes ces populations réunies , et le démembrement de la monarchie autrichienne serait le signal de leur ruine. La faute immense de TAutriche avant la révolution de mars n'est pas d'avoir opprimé les Slaves ou les Magyars , mais d'avoir fermé volontairement les yeux au travail intérieur qui régénérait ces peuples , d'avoir laissé grandir ce mouvement sans étudier les problèmes inconnus qu'il apportait : de là ces embarras sans cesse renouvelés, cette continuelle politique d'expédients

et d'ajouroemeats, et enfin, àTheure du péril, cette surprise profonde qui ne s'est dissipée qu'au bout de six mois, après une triple explosion de l'esprit révolutionnaire. Cette faute , avec ie châtiment qui Ta suivie , devait être un enseignement lumineux; aussi , malgré les invectives des démagogues , la mission de TÀu triche est-elle désormais manifeste à tous les regards. C'est à elle de grouper en faisceaux les peuples de l'Europe orientale , de protéger leur développement légitime , de les conduire dans les voies de la civilisation , de se les attacher par la reconnaissance et l'intérêt» de les sauver enfin ou de la barbarie de l'isolement ou du re^ doutable protectorat de la Russie. Voilà sa mission, et comme il n'y a pas de plus grande force en ce monde que d'avoir un but à poursuivre , le jour où l'Autriche comprendra sérieusement cette tâche nouvelle, elle sera plus qu'à demi transformée^

On doit espérer que le gouvernement autri-^ chien , réveillé déjà par tant de secousses fatales , entrera avec suite dans cette politique féconde. Ce qu'il y a de certain , c'est que la nécessité l'exige et que les populations l'y convient» Un symptôme bien important, en effet, des modifications qui 8*opèrent au sein de la conscience publique , c'est la foi de ces différents peuples , Tchèques , Illyriens et Magyars , dans le rôle que la Providence et l'histoire ont assigné à la monarchie des Habsbourg.

Au milieu de l'effervesceuce de 1848 et en dépit des excitations démagogiques , les peuples autrichiens n'ont cessé de croire à la mission du pouvoir central, à Taction efBcace de son autorité; les Tchèques de la Bohème et les Croates de rillyrie ont réclamé des droits nationaux : ils n'ont jamais songé à la destruction de cette monarchie , qui est, ils le sentent d'instinct, une condition essentielle de leur existence. Que les prétentions des races diverses puissent avoir pour résultat l'afiTaiblissement de la monarchie , c'est une question à débattre ; on ne fixera pas en un jour les rapports de ces races entre elles et leur situation vis-à-vis de l'autorité commune ; il faut pour cela beaucoup de temps , beaucoup d'études , et peutêtre des expériences qu'on sera obligé de recommencer plus d'une fois. Il est clair du moins que , si les prétentions peuvent être souvent dangereuses , les intentions sont toujours bonnes , et que les plus fiers d'entre ces peuples visent à la transformation , non pas au démembrement de l'Autriche.

Les Magyars eux-mêmes, cette brillante et hautaine aristocratie qui a tenu tout l'empire en échec, pense-t-on qu'elle ait pris les armes pour conquérir une indépendance absolue? Ce serait confondre à plaisir toutes les phases de cette malheureuse guerre. Au commencement de la lutte , quand aucun élément étranger ou factice n'était

386 L\\LLEMAGME

fénu troubler les premiers sentiments ée b» r^ Tolte, les Hongrois invoquaient sans cesse la gloire et te salut de la monarchie : singulière insurrection » respectueuse pour la puissance impériale , et bien décidée à la reconnaître après Tatoir battue! Le résumé de ces luttes confuses , c'est une rivalité de races qui tendent au pouvoir , qui veulent s y faire la place la plus hrge , mais qui n'ont point d'intérêt à le détruire. Quand les révoltés mar^^ chent au secours de Vienne le 9 octobre 1848 , une proclamation , signée du président de l'assemblée nationale de Hongrie et du commandant supérieur de Tarmée, déclare naïvement ce principe : « Nous sommes convaincus, s'écrient-ils, qu'en chassant de FÂutriche l'armée de Jellachich , nous rendrons le plus grand service et à la liberté d'un peuple fr^ et à la dynastie des Habsbourg. L'armée hongroise est prête à vivre et à mourir pour la monarchie autrichienne I » Ces dispositions se prolongèrent long-temps; il fallut, pour les modifier, que la guerre de Hongrie changeât complètement de caractère ; il fallut que la démagogie européenne , vaincue à Paris , à Berlin et à Vienne , fU alliance avec l'aristocratie des Magyars, et qu'une lutte nationale devint une campagne révolutionnaire. Lorsque M. Kossuth , ouvrant la Diète à Debreczin le 14 avril 1849 , proposa et obtint la déchéance des Habsbourg , ce n'était plus l'ancienne Hongrie

qui répondait par ee décret axix paroles enftammées da tribiitt , c'était la Hongrie telle que les passions du moment l'avaient faite.

Ces explosions de la vengeance n'empècheift pas l'antique foi des peuples de persister dans l'ombre. Cette foi dans la nécessité de l'empire n'est pas morte; elle renaîtrait au besoin, s'il était vrai qu'elle se fût effacée. Malgré tout le sang précieux versé de part et d'autre , les baines » si ardentes qu'elles soient, ne mettront pas obstacle à une conclusion imposée par la nature d'es choses. Puisse une lutte pacifique s'ouvrir entre ces races! Puisse une émulation féconde succéder aux horreurs d'une lutte impie et faire disparaître à jamais tous les souvenirs néfastes! Tel est le but indiqué, et, si rien ne serait plus honorable que le succès d'une telle entreprise , il faut ajouter surtout que rien ue serait phis nécessaire : ce qui sera un titre de gloire est en même temps la condition du salut. Dans une situation si pressante , avec les ressources qu'elle s'est acquises et l'ardeur qui la soutient, comment ne pas espérer que ce grand idéal réglera désormais la politique de l'Autriche nouvelle?

La politique de l'Autriche ! Ces mots seuls révéleraient un progrés considérable. L'Autriche n avait pas de politique avant les événements terribles qui l'ont rappelée au sentiment de ses devoirs : on administrait à Vienne, on ne gouvernail pas. Quand

une Dation est soumise à une autorité sans contrôle, et que, soit par son développement inté^ rieur, soit par Tinfluence de ses voisins, elle offre pourtant une sorte de résistance passive, il arrive presque toujours que le pouvoir, malgré tous les privilèges dont il jouit, est forcé peu à peu de remplacer la politique par l'administration. Gouverner au nom des principes de Tabsolutisme . diriger systématiquement rÂutriche dans les voies des régimes évanouis, était-ce possible au milieu du développement intellectuel de TÂllemagne et sous le regard de la Prusse? Il n*était guère plus possible de changer de principe; TÀutriche n*était pas préparée au rôle de puissance libérale, et, à supposer même qu'elle eût pu l'être , la Prusse , en s' emparant de cette position , l'avait fermée à sa rivale. Arrêtés ainsi de toutes parts , les hommes d*État autrichiens se résignèrent à ne plus gouverner ; l'administration devint le but du pouvoir : administration douce , honnête , paternelle sur bien des points , routinière et défiante pour tout ce qui tenait aux questions générales.

Les événements de 1848 n'ont que trop mis en lumière cette fausse situation de l'ancienne Autriche , et les aveux des hommes les plus favorables à ce système ont confirmé hautement les révélations des faits. J'ai sous les yeux un ouvrage fort instructif, la Genèse de la Révolution en

Autriche ^ , qui contient sur ce point de précieux renseignements. L'auteur, qui n'a pas voulu se nommer, est-il, comme on l'assure, un des hommes d'Ëtat de l'ancien régime? Si ce n'est un des ministres , c'est au moins un homme qui a coopéré longtemps à la gestion des affaires ; son livre est un plaidoyer pro domo suâ, une défense de l'administration antérieure au 1 3 mars 1848 ; le ton en est grave et triste, et des plaintes , des regrets , des confessions naïves viennent sans cesse donner au récit un intérêt inattendu. C'est l'auteur lui-même qui jette ce cri arraché par l'évidence : « Nous ne gouvernions pas! Nous avions une administration intègre, nous n'avions pas l'impulsion première, la direction laborieuse et puissante qui devait imprimer le mouvement à l'Ëtat , qui devait prévoir les difficultés , résoudre les problèmes , suivre et gouverner les continuelles transformations des choses. Les reproches que s'est attirés l'Autriche , ce n'est pas l'administration qui les mérite ; tout était bien dans les détails; point d'injustice, point d'oppression d'aucune sorte , partout un scrupuleux respect de l'équité, partout aussi une surveillance minutieuse qui , remontant par les différents degrés de la hiérarchie jusqu'à l'empereur lui-même, rendait impossible la tyrannie des subalternes.

* Gentsiê dnr Rvvoluiùm in Oesterreieh , im Jahre I8i8. — Leipsick, 1850.

Qu'est-ce donc qui nous a t^iIu de trop légitimes accusations? L'ensemble, la maclj'^ne tout entière, inachine compliquée, pesante, inhabile à se mouvoir. »

Tel est , dans les termes mêmes qu'emploie l'auteur, le résumé de ce curieux livre. Ne faut-il pas que la situation soit bien différente et qu'une vive lumière se soit faite , pour que cette déclaration 9it pu être si nettement formulée? Les événements d'ailleurs avaient parlé assez haut. Cette absence de gouvernement, cette impuissance absolue des hommes qui devaient donner la direction , ne devint que trop manifeste dès les premières heures de U crise. Pendant c^tte inextricable confusion du 13 m^rs au 34 octobre 1848, pendant cette longue anarchie que trois révolutions successives rendent parfois plus violente , l'administration , réduite à elliv-mème, ne pouvait rien arrêter , et le gouvernement , bien qu'entre les plains d*homroes nouveaux, ayait l'air d'un fantôme. Ce p'éfait pas comme chez nous, de février à juin , le gouvernement du bsisard ; ce n'était rien. Il n'y a pas eu & Vienne de 1 6 avril, de 1 5 mai , de S4 juin ; on n'a pas vu la société, après la stupeur du premier désastre , se réveiller peu à peu et se défepdre ; il n'y a eu qu'une série progressive de révolutions toujours victorieuses.

Au milieu de ces désordres inouïs , les essais ,

ET LA ȃVOLUTIOx\. 391

les tàitanne$MntB , les illusiaos de l'autorité j»ont un des plus singuliers spectacles qu'ait dooifiés l'Europe ; parmi tant d^expériences qui ne doiv^ent pas être perdues , la conduite du pouvoir à Vienne, du i 3 mars à la fin d'octobre , est certainement une des plus étranges et des plus instructives. Les docuni^its commencent à abonder sur ce point. Révolutiennaires , libéraux, hauts fonctionnaires de l'État, tous ont contribué, par leurs souvenirs personnels, à mettre en lumière Tincertitude profonde des conseils supérieurs. L'auteur de ia Genèse de la Révolution a éclairé plus que personne cette terrible époque. Après avoir loyalement signalé les vices de l'ancien régime, il soumet k une critique intelligente et ferme tous les actes du pouvoir pendant cette période de dissolution ^t de ruine. Ce n'est pas une œuvre de rancune : nulle passion haineuse n'enflamme l'auteur; il ne formule point d'accusation contre les hnmmes ; il note seulement avec une tristesse sentie les fautes désastreuses qui furent alors commises , il signale chaque défaite de l'autorité , il dévoile les causes de cet abaissement continu , et cette calme exposition des faits répand sur le tableau une désolante lumière. Il est désormais hors de doute que le ministère Pillersdorf, continuant par son optimisme la quiétude d'autrefois , entretenait l'anarchie en voulant faire le bien , et que , sans l'inertie du

pouvoir, la patente constitutionnelle du 15 mars, cette victoire inespérée et plus que suffisante» à coup sûr, pour les besoins démocratiques du pays , n'eût pas fait place à la dictature d'une démagogie aveugle. Ce qu'on faisait ici par ostentation théâtrale, on le faisait à Vienne avec la complaisante paresse du caractère autrichien; on avait l'air de jouer avec la révolution. Ici, on montait sur des tréteaux , on organisait des mascarades , bulletins et discours ministériels pindarisaient à Fenvi pour cacher l'incapacité des gouvernants; là-bas, de la meilleure foi du monde , on s'abstenait , et quand la position était si belle , quand le gouvernement constitutionnel pouvait si facilement établir ses bases , on faisait bénévolement mille avances à la révolution démagogique. La fuite de l'empereur Ferdinand au 1 7 mai , la nomination de Tarchiduc Jean à une sorte de gouvernement intérimaire, le pouvoir divisé entre le ministère et l'archiduc, l'imperturbable confiance de M. de Pillersdorf , les privilèges inouïs accordés aux clubs , qu'est-ce que tout cela, sinon des invitations à l'anarchie? L'anarchie y répondit, et l'issue fut sanglante; depuis le ministère Pillersdorf jusqu'aux journées d'octobre, la société autrichienne roule sur une pente qui devait aboutir aux abîmes ou aux répressions sans pitié.

Malgré le désir qu'il avait de trouver quelque

part un simulacre de résistance intelligente , malgré le soin qu'il met à la chercher, lauleur de la Genèse de la Révolution est obligé de déclarer avec tristesse que l'armée seule a fait son devoir. I^ première défaite de Tesprit révolutionnaire à Vienne , c'est la prise de la ville par le prince Windischgraetz. Au milieu de ces désordres de TÀutriche centrale , si les provinces , abusées par les tribuns , ne se sont pas détachées de Tempire , c'est à la force militaire, là comme partout , qu'il faut rapporter ce résultat. Vaincue à Vienne le 31 octobre seulement , la révolution avait été écrasée le 1 4 juin dans la capitale de la Bohème. Le bombardement de Prague est même la première grande victoire remportée en Europe sur la démagogie; c'est ta première fois que la révolution de 1848 a senti sur sa poitrine la pointe de Tépée vengeresse. Le secours de l'esprit militaire ne suffisait pas cependant au salut de cette monarchie environnée d'embûches; le jour où l'empereur Ferdinand , bien que dans la force de l'âge , abandonna la couronne à son neveu , il confessa hautement que les anciennes voies ne pouvaient plus être suivies, et tous les esprits sensés purent espérer que la politique entrerait dans une période nouvelle. Ainsi , trois faits principaux , correspondant à trois phases très - distinctes de cette histoire, résument la situation de l'Autriche: d'abord, cette

société tBgMirdie eet brus^emQiit 0fmKie et ipom daos la nécessité d agir ; puis , au milieu A^ tàtoonepients du poMYoir, c'est reprit militaire qui sauve la monarchie ; enfin , après le mois d'octobre , les vieilles babitu()es parajs^eot abandonné^, l'ancienne administration abdiqu9 ariBC l'emperfur Ferdinand, et un ministère se forme, qui, aspiraat désormais à goiiverner, poursuit à ses r^sqnas et périls une solutipn quelconque des problèmes publics.

Ce livre , la iSenèse de la Bévol^Uon , est un symptôme io^portfint : il représente le réveil de la conscience génépajp en Àntrîche; il renferme les confessions, les negrets, et finalement l'abdication du vieil esprit qui administrait cet empire avec une si funeste insouciance. Ce vieil e^sprit fibd^que en se transformant ; il s'incline devant les nécessités nouvelles, et ^ rattache s^ns héjsitation au gouvernement constitutionnel. Il y a aussi en Autriche tout un parti qni suit la nième direction : bien que dévoués par habitude et par amour de Tprdre au régime qui a disparu le 1 3 mars , une foule d*^ prits intelligent et graves ont compris , k la lueur sinistre des révolution^ , que les conditions de l'ordre ont désormais changé. Us apportent, comme l'écrivain dont nous parlons , nn ponconris loyal , une adhésion sérieuse et réfléchie ^u gouvernement qui se forme. Seulçmen^i et c'est

bien leur droit, è ce concours qu'ils ne refusent pas , ils ont la prétention de mettre un prix élevé ; ils veulent surveiller le régijfne nouveau , le soumettre à une critique décidée et droite, lui demander compte de ses fautes « créer enfin ce parti conservateur, ce parti d'une résistance, non pas hostile, mais bienveillante et sage, qui est indispensable à la pleine exécution du régime parlementaire.

L'auteur de la Genèse de la Révolution, en examinant avec une haute et impartiale raison la con* duite du ministère Pillersdorf , a donné un exemple doublement salutaire; il a maintenu sa complële indépendance, tout en se résignant avec sincérité auf transformations de l'État. Cette r^qlution si pette, cet amour si décidé du vrai, cette absence de toute récrimination passionnée chez un des chefs du parti vaincu , attestent les dispositions aiistères 4p la pensée publique. Errando dUcimus : cette formule stoîque inscrite à la première page de son livre n'est pas uqe formule vaine; elle remplit tout l'ouvrage et lui donne une vie singulière. Comme un esprit abusé qui revient au sentiment des choses réelles, l'auteur est impatient de pénétrer les causes et le (saractère des catastrophes récentes. Ce ne sont pas les révolutionnaires qui ont fait tout le mal ; ils ont eu des ans^iiiaires qui ne s'en doutaient pas. Voilà ce qu'il faut oser dire, et, en effet, lepubli-

ciste anonyme répète comme une sentence le vers d*Horace :

lliacos tntra muros peccatur et extra.

Il est manifeste, enfin, qu'une seule inspiration ranime : le désir de bien comprendre la situation présente , Tintention de se soumettre en bon citoyen aux nécessités impérieuses , sans renoncer à son libre arbitre. N'est-ce pas là un fait digne de remarque chez le représentant d*un parti qu'une longue habitude du pouvoir absolu devait rendre sourd à tous les bruits du siècle? Et ne voit-on pas là une vivante image de cette régénération de tout un pays?

Il serait curieux , en vérité , que Fancienne opposition libérale allemande eût moins bien profité de renseignement de 1848 que l'absolutisme luimême. Cette opposition était généreuse et honnête; mais avait-elle un sentiment vrai de ce qui manque à TÀllemagne du midi? L'événement a prouvé le contraire. Elle adressait au gouvernement autrichien maints reproches qu'elle méritait autant que lui. Elle Taccusait de ne pas connaître le pays, de ne pas tenir compte des progrès du siècle, d'ajourner toutes les questions, de prendre une sorte d'administration de ménage pour les devoirs sérieux de la politique. Or, que faisait-il , ce parti lui-même, lorsqu'il se payait de phrases sonores et

de je ne sais quelles aspirations confuses? La poésie a été long- temps l'organe de cette opposition , d'abord parce cjue la presse n'était pas affranchie , et surtout parce que les désirs du libéralisme , trop indécis pour inspirer un publiciste , trop vagues pour subir l'épreuve du grand jour, couraient beaucoup moins de risques à se traduire dans la langue des rêveurs. C'était M. Nicolas Lenau , imagination ardente , esprit tourmenté , qui ressentait comme une injure présente les vieilles iniquités du moyenâge et célébrait avec un sombre enthousiasme les révoltés ou les martyrs de la pensée , Savonarole et Joachim de Flores. C'était l'aimable et sympathique chantre de la Bohème , M. Maurice Hartmann. C'était surtout le chef de la poésie politique en Allemagne, M. le comte d'Âuersperg, plus connu sous le pseudonyme d'Ànastasius Grùn. M. d'Âuersperg était l'honneur de la poésie allemande et du libéralisme autrichien. Ses Promenades d'un Poète viennois^ publiées il y a vingt ans environ , avaient donné un ébranlement salutaire aux intelligences , et tous les ouvrages qui ont suivi ce premier recueil , particulièrement le Dernier Chevalier et le Niebelung en frac, étaient comme des événements politiques dans cette somnolente société. Quelle que fût cependant la sereine élévation de sa pensée , on peut se demander aujourd'hui si M. le comte d'Âuersperg avait bien compris le

rôle aoquet il aspirait. Lui-mèoM, n'en dirâtotis pas, éclairé par tant de crises inartteïidties, il dvt se dire plus d'une fois que Tidéal chanté dans ses^ poènHes n'était pas le but véritable oii son pays devait tendre. Qud était donc cet idéal proposé à rAutri^he avec une si chai^mante poésie? Toujours le gouvernement paternel , toujours ces rêveries d'une société patriarcale , exploitées dans F Allemagne du nord par un esprit tout différent, de telle sorte que le piétisme de Berlin et le libéralisme de Vienne semblaient se confondre dans la même chimère. Il y a autre chose à faire aujourd'hui que de prolonger ces rêves enfdiitins. La prédicattoû libérale en Autriche, avant 1848, n'était pas moins éloignée du but que le goûvemeinent luimême ; elle tournait dans le même cercle , elle de berçait des mêmes song^ : ministère et opposition Iil)érale , tout désormais doit changer de terrain , tout ce qui veut mettre la main aux affaires de ce pays est tenu de s'engager résolument dan^ les voies laborieuses ouvertes pour long-temps encore à la monarchie des Habsbourg.

Je ne sais si Ton doit espérer un tel progrès' de l'ancienne opposition, de celle-là du' moins qui confiait à des poètes l'expression de< ses rancunes ou de ses songes. Il y a une inspiration fort commode pour la poésie politique: on chante vaguement les réformes , la liberté , les droits du peuple.

etfii VùU po^dé tndè eettmûe facilité ^''éïithoiirsîa^me, si VoU msTnie habiletneM une langue soople et Boiiore , (m recueille saiiiï jmiït les applaudissements de la foftie. Cependant une crise peut éclater; ces droits iiïvoqtiés si hdut, on les possède enfin. Quel usage en fera-t-on? Quel parti Ta'-t-oB prendre au milieu des seooùisses delà patrie? Rêves et métaphores ne suffisent plus; il faut penser, il faut agir : c'est alors que le poète politique est singulièrement embarrassé. Combien il aimerait mieux cet ancien régime qui \tA fournissait de si beaux poèmes 1 Gomme il se serait accommodé de Tattaquer éternellement , de lui adresser sans fin de banales remontrances^! Et que le triomphe arrive mal-à-propos ! Il s'était fait un Mt commfode au sein d'une opposition à h' fois paresseuse et fêtée ; maintenant les révolutions lui' imposent d'autres habitudes , et , sans respect de sa gloire , le contraignent à se montrer sérieux. O désolation ! toute la société se transforme, tous les esprits se redressent ; pour conserver sa place , le voilà obligé , lui aussi , de devenir autre chose qu'un grand enfant occupé de futilités prétentieuses. Bien des poètes assurément ont dû éprouver ces plaisantes angoisses , puisque le plus habile et le pltis h(»ioré d'entre eux , M. le comte d'Àuers* perg, vient de publier un poème conçu manifestement avant les révolutions de 1848, et que

Googte

ces réYolnlions auraient dû supprimer. Il y a deux choses très-distinctes dans ce poème, comme dans tous les ouvrages de M. d'Àuersperg : d'un côté , l*éclat de l'imagination et de l'art ; de l'autre , le fond même de la pensée, l'intention secrète qui se retrouve toujours sous les caprices de l'écrivain. À la fois poète et homme de parti, M.d'Âuersperg n'a jamais permis à ces croyances politiques de gêner les inventions de sa fantaisie; il est artiste avant toute chose. Or, si Ion doit louer dans ces pages étincelantes tout ce qui est imagination pure, il n'est plus possible , après les cruelles épreuves qu'on vient de subir, de dissimuler les graves méprises du publiciste.

Qu'est-ce donc que ce poème, le Curé de Kahlenberg « ? Le héros de l'auteur est une des plus bizarres figures du moyen-âge. Rappelez-vous un de ces compères sans souci dont les incartades attestent la familiarité des vieux siècles; ajoutez au type ordinaire ce qui est particulier à l'Allemagne du sud , la dévotion , le bon sens et ie cynisme marchant de front ; composez enfin de tout cela une verte nature, chez qui la jovialité la plus sensée s'épanouit en des extravagances sans nombre : voilà le personnage dont M. d'Âuersperg a voulu transformer la légende. Ce Rabelais viennois , assurent les chroniques , vivait au commencement

< Pfuffvon Kahlenberg, roa Anastasius Grûa. Lcipstck, 1860.

ET LA RÉVOLUTION. m

(lu XIV® siècle , et les souvenirs de sa gaîté , la tradition de ses folies conservée de bouche en bouche ou consacrée dans des fabliaux , en ont fait un des personnages les plus populaires de l'ancienne Autriche. Son nom était Wigand. Le burlesque et audacieux fondateur de l'abbaye de Thélëme n'est connu en France que des lettrés; le curé Wigand est en Autriche un masque aussi bien venu de la foule que des artistes, sa biographie n'a pas de secrets pour le peuple de Vienne. On sait combien le moyen-âge , à côté des figures les plus saintement sublimes, a produit de ces grotesques héros; rAutriche fournirait une liste nombreuse à ce catalogue , et le curé de Kahlenberg n'est pas le seul Viennois, il s'en faut bien, qui se pré^ sente avec ces bruyants grelots devant la postérité. Il y a deux noms inséparables du sien , le duc Otto et le poète Nithard. Le duc Olto, que l'histoire a surnommé Otto-le-Joveux , était l'ami du curé de Kahlenberg ; le poète Nithard n'a vécu que cent ans après, mais la légende a brouillé les dates, et ces trois personnages ne composent qu'un seul groupe dans l'imagination du peuple. M. d'Auersperg n'a pas voulu être plus exact que la légende : le poète Nithard , le duc Otto , le curé Wigand forment , dans cette partition , un trio étincelant de bouffonnerie et de verve. Seulement, cette bouffonnerie et cette verve sont-elles bien à leur place? Si l'auteur T. II. 26

a voulu faire une peinture railleuse du présent , ses héros , sous leur masque puéril , ne ressemblent-ils pas à des revenants d'un autre siècle? Si ce sont des conseils qu'il donne à TÊtat sous les voiles prétentieux du symbole, ces conseils sont-ils dignes de la gravité des circonstances et de la virile énergie de l'esprit nouveau? Le conseiller est-il lui-même dans le droit chemin ? Le rêveur pantagruéliste est - il bien sûr de ne pas être dépaysé depuis tantôt trois ans? J'ai grandement peur que M. d'Âuersperg, malgré la distinction de son talent , ne soit resté le même quand tout le monde a diangé.

Voyez d'abord comment il comprend le rdle du poète , car c'est au poète Nithard qu'est consacré le premier livre de la trilogie. Nithard , dont on montre encore le tombeau dans l'église Saint- Êtienne de Vienne , était le chanteur de l'aristocratie, et c'est surtout par ses querelles avec les paysans qu'il s'est rendu célèbre. Son grand plaisir, dit-on , était de jouer force tours aux crédules populations des campagnes ; de là , entre le trouvère et les manants toute une guerre burlesque. Le chant intitulé Guerre des Paysans nous montre la lutte ouverte ; les paysans et le poète sont aux prises, et l'avantage, comme on pense, est du côté de l'esprit et de la ruse. Le poète Nithard , profitant de la crédulité de ses ennemis , leur inspire

ET LA RÉVOLUTION. iOi^

des folies singulières. Â ceux-ci il annonce que Tère du paradis terrestre va s'ouvrir, il leur par*suade de quitter leurs vêtements , et les entraine sur ses pas, aux sons de ses cantiques , dans le costume d'Adam avant la chute ; à ceux-là il prêche la pénitence avec des paroles si persuasives , avec de si effrayantes images, que ces bonnes gens s'empressent de se flageller eux-mêmes jusqu'au sang ; il y en a d'autres qu'il afiîible de robes noires pendant leur sommeil , et moines , flagellants , adamites, promènent par les campagnes, à la grande joie de Nithard et de ses compagnons, la plus étrange mascarade qu'on puisse voir /fout cela est raconté avec grâce , avec esprit , nous le voulons bien ; mais , encore une fois , cette grâce et cet esprit ne touchent-ils pas de bien près à la frivolité?

Le second chant , intitulé Otto , nous transporte heureusement sur un théâtre bien difl^éreiit: le duc d'Autriche, Âlbert-le-Sage , a chargé le duc Otto, son frère, d'aller recevoir le serment de fidélité de ses vassaux de Carinthie.Tei est le vieil usage, tel est le vieux droit: ce n'est pas la Garinthie qui doit envoyer ses représentants à Vienne, c'est le duc d'Autriche qui est tenu de venir lui-même recevoir la couronne et le serment de vasselage. ]Le duc Otto est parti, accompagné du poète et du curé. Le voici dans les montagnes , devisant avec ses deux amis , abrégeant la route par maintes confa-

bulations pantagruéliques ; mais insensiblement la majesté des Âlpes, la religieuse beauté des forêts et des solitudes , ouvrent Tâme du joyeux duc à de plus hautes pensées. Son éducation royale se fait au milieu des fortes populations de la montagne , en présence d'une vierge et magnifique nature.

C'est le curé Wigand qui a les honneurs du troisième livre , et ici la fantaisie vient encore se substituer à l'inspiration sérieuse. Nous sommes revenus à Vienne ; Otto gouverne l'Autriche ; Nithard continue de chanter le printemps , et Wigand est installé dans son presbytère de Rahlenberg; ce presbytère, c'est proprement une abbaye de lliélème , et le curé Wigand ressemble fort au frère Jean des Ëntomeures. Les architectes du moyen-âge ne craignaient pas d'introduire les plus audacieuses bouffonneries dans leurs saintes (Constructions gothiques ; on ne s'étonnera pas que le curé de Kahlenberg ait consacré son église par des repas et des danses d'une bonhomie burlesque. H y a des instants où l'église tout entière semble se conformer à la pensée du joyeux personnage ; les statues font des grimaces , les figures des vitraux éclatent de rire; p'est toute une ronde extravagante. La curé de Kahlenberg finit cependant comme le poète Nithard et comme le duc Otto : il devient grave » les pensées sérieuses se dégagent de la folie qui les recouvre , et le brava

homme écrit le journal de ses méditations. La dernière scène nous représente les trois amis , le duc , le poète et le curé , dans le presbytère de Kahlenberg. Le verre en main , animés par la dive bouteille, animés surtout par le feu des saillies qui se croisent , les vieux compagnons dissertent sur la vie humaine. Le résumé de cette philosophie , c'est une ardente improvisation du curé, un hymne au droit éternel , ou plutôt c*est une dernière explosion de bouffonnerie et d'enthousiasme ; il y a comme des éclairs inattendus au sein de cette bizarre obscurité ; on aperçoit comme des flammes soudaines au milieu des fumées de Tivresse !

Si ce temps-ci pouvait s'accommoder de choses frivoles , si nous avions encore les loisirs qui ont vu naître la puérile école de Tart pour Tart, je dirais que le mérite de ce poème est surtout dans la forme, dans Téclat un peu maniéré du style, dans les élégantes richesses des détails. Pour la conception même , quel jugement en porter? Quelle est au milieu de ces capricieuses arabesques la véritable pensée de l'écrivain ? M. le comte d'Âuersperg dédie son livre à M. Nicolas Lenau, à ce noble poète dont la raison s'était voilée il y a plusieurs années déjà , et que l'Allemagne vient de perdre ; il lui dit :

« BieD que (a bannière fût d'un noir sombre et la mienne couleur de rose , ôlles ne marchaient pas dans des

rangs contraires. Toutes deux elles s'inclinaient devant la Liberté , qui avait filé leur tissu.

» Nous suivions ses traces jusque dans les sombres ravins du passé, toi à travers les sanglantes batailles de Pesprit, et moi par des sentiers pluslieureux.

»Tu la voyais s'approcher comme sur un pont de glaives entre-croisés avec rage , et par des portes tendues de deuil; moi, c'était le printemps qui me montrait sa route dans le pré, dans la forêt, sur la Croupe des montagnes.

» Tout-à-coup la voilà qui paratt radieuse au milieu de nous ; la voilà pure , magnifique , aussi puissante que l'ouragan , aussi douce et aussi riche d'espérances qu'an rayon de soleil printaoier.

» Oh I qu'il était doux de la voir ! Oh I quel charme de la reconnaître ! Une seule chose me causait une poignante douleur : cette divine image , tu n'as pu la contempler ; le voile épais de la maladie avait éteint ton regard.

>»... Mais la semence du bien fut emportée par

les flots. Des flammes furieuses incendièrent le monde- O courte journée où la Liberté s'est montrée pure l Une journée, ai^jedit? ah ! quelques minutes à peine.

»Le singe stupide toucha à l'œuvre divine, il prit notre bannière et nos cris de ralliement; la bêtise humaine s'écria : Et moi aussi , je suis libre ! Le crime s'empara des armes saintes.

9 Alors, pénétrée de dégoût , la Liberté s'enfuit de ces lieux abominables. Oh I puissent un jour les enfants de nos enfants retrouver ses traces disparues 1

» Toi du moins, au fond de ta nuit sombre , tu as emporté son image grande, pure, complète. Nous, hélas I à côté de l'éclatante figure , nous apercevons toujours , enchaînée à ses pas , cette odieuse et grimaçante vision. »

Voilà , certes , de nobles paroles , voilà une douleur sincèrement sentie ; M. d'Âuersperg comprend que les révolutions démagogiques de 1848 ont été partout la ruine de la liberté et du progrès. Ce n'est pas assez pourtant de détester le désordre : que veut le poète ? Â quelle école de philosophie , à quel système de politique appartient son œuvre? Ces trois chants contiennent tout un ensemble d'idées sur Fart, le gouvernement et la religion ; le poète Nithard , le duc Otto , le curé Wigand , expriment chacun l'opinion de M. d'Auersperg sur ces grands sujets , et la façon dont il les considère soulèverait assurément plus d'une objection sérieuse. Je résumerai tous les reproches dans un seul.

La pensée fondamentale, la pensée qu'on retrouve à chaque page de ce livre , c'est une interprétation absolument fausse de l'idée de gouvernement, c'est une politique indécise et funeste dont les dangers ne sont aujourd'hui que trop clairement démontrés. M. d'Auersperg semble persuadé qu'il n'y a pas de gouvernement meilleur que le gouvernement patriarcal. Dans ce poème comme dans ses productions antérieures , il aime à représenter des rois, des princes, des hommes destinés au commandement, et les vertus qu'il donne à ses héros, les modèles qu'il leur propose, ce sont toujours les vertus propres à la famille, et non les

qualités plus fortes , la science plus compliquée et plus haute qui est indispensable à la conduite des États. L'idéal de M. d'Âuersperg, c*est un prince comme ce bon duc de Mersebourg qu'il a célébré dans le Niebelung en frac , c'est surtout ce joyeux duc Otto dont le "Curé de Kahlenberg nous a tracé rimage. Quand Béranger chantait le roi d'Yvetot , il écrivait une satire ; les princes et ducs de M. d'Auersperg sont des rois d'Yvetot pris au sérieux. Bonnes gens, natures fades, intelligences sans prétentions et sans soucis , ces innocents pasteurs des peuples ressembleraient , sauf l'éclat de la poésie , aux bergers des idylles. Écartez ces ornements oii brille un travail si précieux , enlevez aux héros leur costume et le paysage où ils vivent, que restera-t^il de la création du poète? Quelques personnages de Fontenelle. En défigurant ainsi ridée de gouvernement, on est bientôt conduit à défigurer la religion. Tout cela se tient : le caractëre sérieux et profond de l'État moderne étant si étrangement méconnu , la hauteur des institutions religieuses disparait par l'application du même système. Que le moment est bien choisi , en vérité , pour recommander à l'Autriche la littérature enfantine du poète Nithard , le régime pastoral du duc Otto et la religion avinée du curé de Kahlenberg ! Quel merveilleux à-propos ! quel sentiment du présent et de l'avenir! Et comment ne pas

reconnaître là l'influence de cette vieille opposition qui énervait les esprits en leur procurant de trop faciles triomphes ? Si M. d'Auersperg se fût réveillé comme tant d'autres, il eût condamné ce poème à l'oubli ; s'il veut conserver sa place dans l'opinion , il faut qu'il renouvelle sa pensée par des œuvres viriles : le temps des banalités prétentieuses ne reviendra pas. Force est bien pour l'artiste le plus habile de suivre son temps , de marcher du même pas que la pensée de tous ; la satire ou la peinture du XIX® siècle exige autre chose que les grâces maniérées de l'idylle ou les confuses bouffonneries de Pantagruel .

Quelques poètes l'ont bien senti ; il est vrai que ceux-là n'appartenaient pas à l'ancienne opposition viennoise , et qu'ils n'avaient pas l'habitude de ces succès de parti si funestes à la fermeté de l'intelligence. Oui , parmi ces natures souvent creuses et sonores qui sont devenues partout ailleurs l'écho d'un siècle désordonné , parmi ces mobiles esprits qui croient mener le monde , tandis que le vent et la vanité les conduisent, il s'est trouvé en Autriche des poètes qui ont maintenu la dignité de leur mission. Ce qui caractérise presque par toute l'Europe la poésie du XIX® siècle, c'est l'éclat, la fantaisie, maintes choses brillantes et puériles; ce n'est jamais une seule de ces vertus simples et fortes, jamais une de ces qualités viriles qui ont

fait la grandeur et Tautorité des vrais poètes dans les époques sévères. De là ces infatuations risibles, ces palinodies effrontées, toutes ces incartades grotesques dont la France particulièrement a donné le spectacle k l'Europe ébahie. Rien de semblable en Autriche; les poètes éminents de ce pays , ceux qui , par le succès de leurs œuvres et le retentissement de leur nom, étaient le plus exposés aux niaises ivresses de l'orgueil , n'ont pas oublié un seul jour le respect d'eux-mêmes. Ils n'ont emprunté qu'une seule chose à la révolution, une inspiration plus décidée et de plus mâles allures. Ces doux et paresseux rêveurs, ces artistes trop insouciants qui redoutaient comme une souillure le moindre contact avec les choses réelles , on les a vus tout-à-coup se jeter dans la mêlée et faire entendre , au milieu du sifflement des balles , des accents inattendus.

Écoutez Grillparzer et Zedlitz ! Ce sont deux vieillards, deux têtes blanchies par l'âge, et personne n'a ressenti avec une émotion plus juvénile, personne n'a plus intrépidement exprimé l'horreur de la démagogie. Le premier est un sage harmonieux qui avait consacré plus d'une fois en des drames touchants et purs la sereine élévation de sa pensée; le second est une imagination brillante, qui suivait dans les forêts enchantées les traces d'Âriel et de Titania. On reprochait à l'un sa gra-

ET LA RÉVOLUTION. iii

vite un peu froide, à l'autre rélégance affectée et les subtiles recherches de son langage. Au premier bruit de Témeute, Grillparzer et Zedlitz prennent en main Théroîque lyre de Max de Schenkendorf et de Théodore Koerner, la lyre qui chantait les combats, l'honneur et la patrie allemande. Les campagnes dltalie et de Hongrie ont eu leurs poètes, et il y avait quelque courage en 1848, en face des factions soulevées, à célébrer dans une cause si ingrate le patriotisme et le respect du drapeau. Certes , pendant cette douloureuse guerre du Piémont, tandis que les démagogues de Rome , de Florence et de Milan , toujours prêts à l'émeute et à l'assassinat , évitaient si prudemment les champs de bataille, nos sympathies étaient pour les seuls champions que la liberté constitutionnelle ait trouvés à leur poste : nous suivions avec anxiété à Curtatone , à Vicence, à Peschiera et à Novarre le roi Gharles-Âlbert et sa vaillante armée. Rien n'est plus facile pourtant que d'honorer un loyal adversaire; nous n'avons pas gardé rancune à nos ennemis de 1813, à ces ardents poètes qui soulevaient contre nous toute l'Allemagne et qui ébranlaient à Leipsick la fortune de l'Empereur : comment refuser notre estime à ceux qui , en 1 848 , défendaient ou chantaient le drapeau de leur patrie? Ce qui me frappe surtout ici , c'est la franchise intrépide de ces écrivains, c'est ce premier

mouvement qui les pousse sans hésitation et sans peur sous la bannière qu'ils doivent suivre. Toutes les idées étaient brouillées, tous les sentiments pervertis par les tartufes de la démagogie; patrie, fidélité, honneur, ces mots sacrés étaient flétris par les tribuns , et nombre d'esprits honnêtes ne savaient où trouver leur voie au milieu des ténèbres que tant de sophismes épaississaient autour d*eux. Ceux-ci n*ont pas éprouvé de doute; ils ont obéi à la sûre voix de Tinstinct, ils ont suivi ces sentiments primordiaux auxquels il faut toujours revenir dans des temps comme les nôtres , oh il y a des systèmes pour absoudre chaque passion mauvaise , des mensonges pour glorifier toutes les lâchetés. De là les saines inspirations des œuvres que je signale , de là ce ferme accent de vérité , mérite original assurément au milieu de Thypocrisie universelle.

M. de Zediitz a recueilli ses vers dans deux petits volumes qu'il a intitulés le Livre des Soldats « . Le premier est consacré à Tarmée d'Italie, le second aux adversaires des Magyars. Quand cette publication fut annoncée, il y a quelques mois, ' on pouvait craindre que Tauteur ne se fût associé aux vengeances dont le sentiment public en Europe fut alors si douloureusement ému. Il n'en est rien; ce n'est pas après la victoire, ce n'est pas

1 Soldaten-BuchMn, von H. von Zedliiz.2 B.Vionoc, IS49-I850.

ET LA RÉVOLUTION. 41;i

à rheure des répressions cruelles que M. de Zedlitz s'est senti inspiré; ses strophes ont reçu le baptême du feu, elles ont été dictées par les événements, et elles accompagnaient Tarmée sur les champs de bataille. Le Livre des Soldats doit même à cette circonstance le caractère particulier dont il est empreint; il est si bien né sous les batteries italiennes, qu'il reproduit fidèlement toutes les pensées, toutes les ardeurs, pourquoi le taire enfin? toutes les passions souvent injustes qui enflammaient les Autrichiens. Dans un brillant récit sur la guerre de Hongrie ^ M. de Pimodan confesse avec une grâce militaire certains mouvements de fureur, certaines explosions de ressentiment que sa générosité réprima aussitôt ; M. de Zedlitz ne réprime rien , il s'abandonne sans scrupule à toutes les violences de la lutte. Tantôt il frappe l'ennemi , tantôt il lui prodigue l'outrage. Le bruit de la fusillade éclate dans ses vers. Ses malédictions et ses cris de joie , ses emportements ou ses sarcasmes respirent l'ardente ivresse de la poudre. Qu'il exalte les chasseurs tyroliens , ou qu'il accable de railleries amëres la princesse de Belgiojoso et les amazones de Brescia , toujours la même passion l'emporte . toujours le poète est là ,

> Voy. Ilet;i4« des Deux Mondes, 15 août 1850. Souvenirs et seènei de la gt^erre d* Italie sous le maréchal Radetxky , par M. George de Pimodan.

ironique , hautain , impitoyable , armé de paroles de feu et d'invectives qui tuent. S'il dépasse trop souvent les limites permises , Texcuse est dans la nature même de son œuvre; son œuvre est un combat.

Faut- il encore une autre justification? N'oubliez pas le dégoût que produit chez les cœurs généreux le spectacle de la démagogie. Ce n'est pas seulement au nom de la patrie que M. de Zedlitz élève si fièrement la voix , c'est au nom de la liberté outragée, au nom de la civilisation éperdue. La liberté! il la voit, il l'invoque dans le camp même de Radetzky. Quand il songe aux héros de la démocratie romaine, le camp autrichien est pour lui le camp de la liberté, la sauvegarde du droit, non pas certes du droit local , national , mais du droit humain , de l'éternelle justice partout foulée aux pieds des sombres milices du mal. La dernière pièce du recueil , les Soldats de la Liberté, exprime naïvement cette croyance, trop justifiée, hélas! par les événements de ces années démoniaques. « 0 sainte liberté ! s'écrie le poète , celui-là doit bien t'aimer, qui ne t'a pas prise en haine en te voyant ainsi entourée de hordes sauvages, d'assassins couverts de sang et d'impudents coquins ! C'est nous qui , les premiers , avons chassé les bandits; la divine statue de la liberté, c'est nous, prêtres de l'honneur, qui lui avons i*endu son

éclat, c'est nous qui avons fait disparaître ses souillures sanglantes. Nous lui avons élevé un temple dont nos corps étaient les murailles , et sur les portes nous avons imprimé le sceau du droit éternel 9 du droit unique et commun à tous les hommes. »

Ces vers paraîtront étranges ; on ne s'attendait pas à voir la liberté appelée en témoignage par le Tyrtée de Tarmée autrichienne. Qu'on y songe bien cependant : le poète exprime avec résolution un sentiment qui n'est que trop vrai ; il jette un cri qui a retenti au fond de bien des âmes , et qui éclairera pour l'historien cette désastreuse campagne. Entre l'armée de Radetzky et les révolutionnaires de Milan ou de Rome, si l'on demande de quel côté était la liberté , l'hésitation n'est pas possible; la liberté n'était ni à Rome ni à Milan. N'y avait-il pourtant que ces démagogues ? Oublions-nous les Piémontais ? Non , certes ; mais telle est l'horreur de la démagogie, que son apparition seule évoque immédiatement la vengeance et que toutes les causes intermédiaires disparaissent dans ce conflit. La démagogie est condamnée à ruiner tout ce qu'elle touche. En France , elle s'est chargée un jour de nos libertés et de nos progrès, et jamais la liberté n'a dû faire de plus cruels sacrifices , jamais le mouvement progressif de notre pays n'a été plus violemment arrêté. En Italie , la

démagogie a pris sous sa protection la cause de rindépendance italienne , et la cause de l'indépendance italienne est pour long-temps perdue. A ce point de vue , M. de Zedlitz n'a pas tort de le proclamer avec force; puisque ses frères d'armes combattaient contre la démagogie, ils combattaient pour la liberté et pour le droit éternel !

Le volume consacré à la Hongrie est d'une allure moins véhémente. La pensée est grave, attristée, les entraînements de la lutte ont disparu, et le triomphe , si cruellement acheté , est pour le poète une source d'inspirations douloureuses. On ne lira pas sans émotion une belle pièce intitulée le Soldat et le Voyageur. — Que fais -tu là? dit le voyageur. — J'élève, dit le soldat, un monument funéraire ; je plante des cyprès sur la tombe des morts. — Pourquoi ces signes de deuil et non un trophée? — Ne parle point de trophée; ce sont nos frères dont les cadavres sont couchés dans ces sillons. — Ces frères nous ont trahis ; éloigne cette pitié inopportune ; sonnez , clairons , sonnez la victoire de la patrie ! — Non , non , poursuis ta route , ô voyageur ! et laisse-moi rassembler ces pierres en l'honneur de mes morts. Les joyeux clairons ne doivent pas sonner ici. J'aime ces vaillants Magyars , j'ai partagé leur gloire et leurs périls , je les ai vus mourir bravement et fidèlement. Jadis ils pouvaient marcher le front haut à vMé de ce qu'il y a de

meilleur dans le monde. Où sont-ils maintenant? La honte est leur compagne.

t Pourtant , ce n'est pas là leur place I Malgré toutes leurs erreurs, malgré ce souffle de rabîme qui leur a renversé le sens , ils briseront bientôt une alliance honteuse , ils redeviendront pareils à leurs glorieux ancêtres. N'as-(u jamais vu bondir un cheval quand il est fouetté parles frelons, quand Tinsecte lui enfonce dans les oreilles , dans les naseaux , son dard empoisonné? N'as-tu jamais va le taureau , piqué par le taon , rugir, et de sa corne puissante fouiller la terre avec rage? Chassez Pinsecte qui le blesse, toute celte fureur est bientôt calmée. Ce peuple est bon , inais malédiction et ruine étemelle à ceux qui excitaient sa folle colère et qui Tout abandonné quand l'heure de la mort est venue! Élevez une colonne, un monument de honte, qui, du haut des cimes nuageuses des Carpathes , regarde au loin les vastes plaines où le sang coule par ruisseaux. Inscrivez-y en lettres gigantesques les noms des pâles coquins qui ont abusé ce peuple, qui l'ont précipité dans la misère et qui ont pris la fuite, oui , les noms de ces ravageurs de villes , de ces hyènes affamées, de tous ceux qui de ces populations heureuses ont tiré du sang et des larmes comme on tire du vin d'une tonne pleine , de ceux qui n'ont su tenir ni l'épée ni le fusil , et qui fuyaient le champ de bataille de toute la vitesse des chevaux, pendant que leurs dupes tombaient vaillamment , la face ensanglantée ! Inscrivez-les tous! Comme le récit d'une grande action va de bouche en bouche à travers les âges, que la malédiction de leurs enfants accompagne leurs noms dans tous les siècles à venir I Chaque fois que la tempête ébranlera les montagnes , la tempête les réveillera en secouant leurs cercueils , elle traduira leurs ossements devant le tribunal , T. II. 27

et rhiâtoire saura la vérité ; mais ceux qui n'ont fait que céder aux excitations, une même tombe doit les réunir à nos morts. — Et ceux qui vivent? Eh bien! voici notre main, paird<mnons4eur. S'ils reviennent à nous, oublions leur courte honte, ne songeons qu'à leurs longues années de gloire. «

L'invective, comme on voit, tient au moins autant de place que la pitié dans ces poésies de M. de Zedlitz, et elle y prend souvent une grandeup singulière ; l'assassinat du comte Lamberg sur le pont de Pesth devait aussi évoquer chez le poète des paroles et des images vengeresses ; soyez sûr qu'il n'a pas manqué à sa tâche. Il n'y a pas manqué non plus lorsqu'à la fin de son livre il dessine vigoureusement les portraits de tous les généraux autrichiens :Windischgraetz, Radetzky, Jellachich , Haynau , Schlick , Nugent , Welden , Hess , Schwarzenberg. C'est comme une salle des maréchaux où le jeune empereur François-Joseph P' occupe la première place. M. de Zediitz ne se soucie pas de savoir s*il y a dans cette liste des personnages impopulaires, si certains noms ne réveillent pas des souvenirs qu'il vaudrait mieux écarter. Sans jeter de défi à ses adversaires., il est décidé à ne rien sacrifier de ce qu'il pense. Il excelle surtout à mettre en relief les actions d'éclat , l'intrépidité aventureuse ou tranquille , l'héroïsme rehaussé par la noblesse des cheveux blancs ; il y a de magnifiques portraits dans ses vers : ces deux vieillards,

par exemple, qu'il appelle les deux aigles; le maréchal-de -camp Berger, qui, après s'être battu contre nous à Leipsick à la tête d'un régiment hongrois, s est vu forcé, trente-six ans plus tard, de sabrer les fils de ses vieux soldats , et le général Rukawina , qui , âgé de quatre-vingts ans, défendit si héroïquement Temeswar pendant trois mois et demi , et mourut de joie subitement quand il sut que le général Haynau venait de délivrer la ville. Voyez encore , dans la pièce intitulée au Milieu des Tombeauap , toute une nécropole peuplée de figures martiales : le baron de Geramb , si célèbre par sa brillante audace; le baron Boehm, frappé dans tout l'éclat de la jeunesse ; le vieux colonel Pucbner, marchant sur l'ennemi la pipe à la bouche ; l'aumônier lUtb i exécuté par les insurgés ; chacun est placé dans cette galerie funèbre avec les couleurs éclatantes ou sombres qui lui conviennent. Que vous semble d'une telle poésie? N'atteste-trelle pas une invincible ardeur de patriotisme? Il y a surtout, et c'est précisément ce que j'ai voulu sigoaler, il y a dans les vers de ce poète, jadis si gracieusement efféminé, une hardiesse, une netteté de résolution vraiment extraordinaire. Nul symptôme ne dit mieux , selon moi , quelle rude secousse a réveillé les esprits.

Si les guerres d'Italie et de Hongrie ont inspiré à la poésie autrichienne des œiuvf^s d'un caractère

tout nouveau , les événements de Tintérieur ont dû saisir aussi maintes intelligences et modifier profondément la physionomie des lettres. Quels enseignements dans cette année 1848 ! Quelle vive et impitoyable clarté sur la société tout entière ! Les révolutions de 1848 se sont ressemblé partout ; elles ont toutefois certaines variétés qui les distinguent , car le propre de ces explosions démagogiques a été de faire éclater dans chaque peuple le mauvais côté de sa nature. Pour ne parler que de TAllemagne , la révolution, pédante et impie à Berlin , a montré à Vienne jusqu'où peut descendre la crédulité populaire. Aucun peuple ne s'est laissé plus niaisement tromper par les tribuns , aucun ne s'est livré avec plus de complaisance , et n'a donné les mains à de plus étranges mascarades. Ne lui a-t-on pas persuadé qu'il était tenu d'applaudir à .la révolte des Slaves de Bohème et à l'insurrection féodale de l'aristocratie magyare? Une lutte est ouverte depuis longues années entre l'esprit allemand et ces diffiérentes nationalités , qui veulent restaurer leurs vieilles traditions; on a fait croire aux Allemands de Vienne qu'ils devaient se réjouir des progrès de leurs adversaires , que l'afTaiblissement de leur propre influence était pour eux le plus beau des triomphe > ! Bonne race, gens débonnaires , la frénésie démagogique n'a pas eu de peine à les pousser dans la rue et à leur mettre les mains

dans le sang ; cette bonté imbécile fournissait une matière commode aux entreprises des factieux.

Un poète distingué , M. Frédéric Halm , a été surtout frappé de ce caractère que présente la révolution viennoise , et il Ta exprimé en de beaux vers. M. Halm , comme M. de Zediitz , vivait fort en dehors des événements politiques et des questions sociales, avant que la révolution vint briser le cercle où s'enfermait sa pensée. Sorti des rangs de la société aristocratique , M. Mùnch de Billinghausen (on sait que Halm est un pseudonyme) avait conquis une place brillante parmi les poètes de son pays; il reproduisait surtout, et c'était pour beaucoup d'esprits une des principales causes de son succès, il reproduisait avec une fidélité singulière les défauts et les grâces de la société viennoise. Imagination sérieuse et élevée, au lieu de développer les dons qu'il avait reçus, au lieu de fortifier son talent et d'agrandir son art , il s'était abandonné sans résistance à cette mollesse , à cette eifémination intellectuelle qui était la marque de l'ancienne Autriche. Ses drames , remplis d'abord de qualités touchantes , tels que Griseldis, le Fils du désert, attestaient dans une progression continue cette victoire d'une société énervante sur l'âme indécise du jeune artiste. La révolution l'a relevé comme tant d'autres , et ce qui lui est apparu tout d'abord au milieu du désordre général , c*e8t

Ja prédoroiiiaDce de ce défaut qu'il avait partagé lui-même, c'est ce laisser-aller, cette sensiblerie du caractère vieDuois qui offre tant de prise aux excitations menteuses.

« Le diable, s'écrie le poète , n'est pas aussi inventif qu'il veut le paraître ; il n'a pas , comme on le croit , mille tours dans sa gibecière ; une seule ruse lui suffit avec la pauvre humanité. Cette ruse unique , la voici : elle consiste à séparer en nous la lumière et la chaleur. Tantôt il aiguise notre esprit, et cet esprit si bien aiguisé , cet esprit froid, rusé, subtil, que le cœur n'échauffe jamais, est d'autant plus ardent au mal ; tantôt , au contraire, il éteint la lumière de l'intelligence et donne libre carrière aux puissances ^désordonnées de notre cœur: de là les incohérentes songeries et les utopies insensées. Méchanceté adroite I bonté stupide! lumière froide et flammes ténébreuses! voilà la ruine du monde. » Qu'en dites-vous? N'est-ce pas là le tableau le plus vrai des révolutions de 1848? N'est-ce pas là , en Allemagne > le Nord et le Midi, le pédantisme hégélien et la niaiserie viennoise? Et partout enfin , en Italie et en France , comme chez les peuples germaniques , qui ne reconnaîtra dans cette formule l'action désastreuse des meneurs et la béate confiance des masses , pauvres troupeaux hurlant dans les ténèbres? Il faut du moins que les dupes se ravisent , il faut que les esprits

endormis se réveillent , et Ton aime à entendre ces accents virils chez ceux qui se laissaient aller jadis à l'assoupissement général.

Le recueil des poésies « de M. Frédéric Halm contient des pièces gracieuses , des récits pleins d'élégance et d'art : pourquoi n'y trouve-t-on pas plus souvent la forte inspiration qui ose dénoncer le mal et le flétrir? Toutes les fois que M. Halm se mesure avec la Révolution , il est original ; des pensées plus hautes , de plus ardentes images vien-c nent animer son style; on sent qu'il est rempli alors d'émotions sérieuses , qu'il est aux prises , non pas avec les puériles fantaisies de son cerveau , mais avec les terribles apparitions de son temps. Or, s'il y a un devoir pressant à l'heure qu'il est , c'est de marcher vaillamment au milieu des systèmes , au milieu des mensonges de ce siècle troublé , et , comme le héros de Virgile au fond des enfers, d'écarter de l'épée tous les fantômes.

Cette résolution que nous révèlent , dans les lettres , l'ouvrage d'un publiciste dévoué naguère à l'ancien régime , les poésies militaires de deux écrivains occupés jadis de rêveries insouciantes , les inspirations même du timide et affectueux Frédéric Halm ; cette résoluticm vigoureuse qui semble le caractère nouveau de l'Autriche , puisque nous l'avons trouvée partout , excepté chez le

< GmiUht$, won Fr. Htloi'. SlvUgard , 18&0.

lU L'ALLEMAGNE

représentant attardé d'un parti qui n'est plus, elle éclate principalement chez les hofnnies qui ont reçu le dépôt de Tautorité après les événements d'octobre 1848. Ce qui s'organise en ce moment dans l'empire autrichien, c'est quelque chose A'atssez semblable à ce qu'était le gouvernement de 1830c'est un pouvoir modéré , libéral , intelligent , et qui sera obligé de s'entendre avec les organes légaux de la nation. Après 1830, la lutte fut ardente entre le pouvoir et les agitateurs ; mais la haute sagesse d'un souverain éminent veillait alors aux destinées de la France, et la royauté avait trouvé presque aussitôt les ministres dont elte avait besoin. En Autriche, au contraire, après le 43 mars 1 848 , il sembla que le pays était jeté au hasard dans le tourbillon révolutionnaire , jusqu'à ce que l'anarchie ramenât l'absolutisme. Heureusement ces craintes ne se réalisèrent pas. Le nouvel esprit de l'Autriche, cet esprit jeune, décidé, que les révolutions et les périls ont si promptement mûri , a suscité des représentants énergiques , lesquels, partis d'origines opposées et doués de qualités diverses, ont établi sur des bases durables le régime constitutionnel. Après les indécisions de M. de Rolowrath , après les faiblesses par trop naïves de M. de Pillersdorf, après les tentatives nécessairement impuissantes de MM. Dobblohf et HornbostI, après tout ce tumulte enfin des six

ET LA RÉVOLtTlON. liA

mois révolutionnaires , on a vu tout--à-coup paraître un ministère intelligent et résolu , le premier qui ait relevé en Autriche, je ne dis pas tel ou tel système , mais ridée même de gouvernement. C'est M. le prince de Schwarzenberg qui est Tâme de ce ministère , c'est lui qui a eu l'honneur d'imprimer cette direction féconde à son pays.

M. le prince de Schwarzenberg est un caractère élevé» une intelligence droite. 11 appartenait, avant 1848, à ce parti qui ne prévoyait pas les catastrophes prochaines, mais qui , se redressant avec fierté sous le coup de la Révolution , a osé regardé le péril en face. Il était attaché à M. de Metternich et avait représenté sa politique à la cour de Russie. Quand la révolution de mars 1848 eut dévoilé les vices de l'ancien ordre de choses et fait connaître les obligations de rÀutriche régénérée , M. de Schwarzenberg comprit immédiatement la gravité de sa tâche. Esprit élégant et mondain , tout entier jusque-là aux devoirs spéciaux de ses fonctions et aux plaisirs d'une existence princière, il comprit qu'une vie nouvelle allait commencer pour ceux qui aspiraient à se rendre utiles. Les journaux et les pamphlets de la démocratie ont prétendu que M. de Schwarzenberg était, après les événements de mars, le centre d'une réaction absolutiste : il était simplement l'âme d'un parti sérieux qui voulait connaître les devoirs et les intérêts nouveaux , et qui

espérait bien un jour, après cette préparation féconde , arracher la liberté constitutionnelle à la dictature des factieux. Son jour n*était pas yenu: il attendait. C'est seulement après le 34 octobre que le rôle de M. de Schwarzenberg devenait possible. Désigné au choix de Tempereur par la vigueur de son attitude et ses facultés brillantes , il aecepta la tâche dont il mesurait toutes les difficultés.

Le programme de M. de Schwarzenbei^ , lu i rassemblée de Kremsier dans la séance du 27 novembre 1 848, peut être considéré comme l'installation définitive de la monarchie constitutionnelle en Autriche, a Messieurs, disait le ministre aux députés de la Diète , lorsque la confiance de Tempe* reur nous a appelés au conseil de la couronne, nous n'ignorions pas les difficultés de notre mission , nous savions combien était grande notre responsabilité et vis-à-vis du trône et vifr-à-vis du peuple. Nous avons à guérir les blessures du passé, à terminer les embarras du présent , à édifier dans un prochain avenir un nouvel ordre de choses. La conscience de notre loyale ardeur pour le salut de TËtat, le bien du peuple et la liberté, l'asso-^ rance que votre concours ne nous manquera pas dans celte grande entreprise , nous ont décidés k mettre de côté toute considération personnelle, pour n'obéir qu'à notre patriotisme età Tappel du monarque. . . . Nous voulons la monarchie constitua

tionnelle loyalement et sans réserve. Nous voulons cette forme sociale dont Tessence et la base sont la puissance législative exercée en commun par le souverain et les corps représentants de T Autriche. Nous voulons que ce gouvernement soit fondé sur l'égalité du droit et le libre développement de toutes les nationalités , comme sur Tégalité de tous les citoyens devant la loi ; nous le voulons garanti par la publicité dans toutes les branches de la vie sociale , nous le voulons appuyé sur la libre com> mune , sur la libre organisation des provinces dans toutes les affaires intérieures, et resserré par le liencommuix d'une puissante centralisation. » Il était impossible d'indiquer avec une décision plus nette le but où marchait le ministère , et les applaudissements de la majorité accueillirent chacune de ces paroles. C'est dans ce môme manifeste que M. de Schwarzenberg , jetant un défi aux consti* tuants de Francfort et à la politique cauteleuse de la Prusse , maintenait avec vigueur l'intégrité de lempîre. On reconnaissait déjà l'homme résolu qui allait ^marcher d'un pas si ferme au milieu des embarras d'une monarchie en train de se refondre , et dont chaque Note devait faire reculer la vanité prussienne.

Les collaborateurs de M. de Schwarzenberg sont animés de son esprit. M. le comte Stadion , qu'une maladie douloureuse a éloigné du ministère, ap-

portait dans les conseils de la couronne le secours d'une volonté calme el d'une intelligence exercée aux affaires. Il y a surtout un homme qui représente au sein du pouvoir la profonde transformation de TAutriche : c'est un ancien avocat de Vienne , M. le docteur Alexandre Bach , ministre de l'intérieur. M. Bach est le premier ministre important qui soit sorti du tiers-état. Avec lui , la bourgeoisie fait son avènement , de même que la noblesse , avec M. le prince de Schwarzenberg , se plie aux affaires sérieuses et s'incline devant l'État nouveau. M. Bach avait trente-quatre ans à peine lorsque le ministère de la justice lui fut confié par l'administration Dobblohf et Hornbostl. C'était le libéralisme qui l'avait porté au pouvoir ; il sut s'y maintenir par l'ascendant du talent et l'éclat des services rendus. Quand tous ses amis furent renversés par leur faiblesse ou leurs accointances démagogiques , M. Bach , après la prise de Vienne , rentra dans le ministère Schwarzenberg. Gomment un esprit laborieux , éclairé , sachant ne désirer que les choses possibles, ne serait- il pas injurié par les impatients et les brouillons? M. Bach fut accusé de trahison par ses anciens aiiiis, par ceux-là même qui n'avaient rien pu , excepté pour le dé* sordre , et qui auraient ramené le despotisme si leur influence eût duré plus long-temps ! Il avait renié la liberté , disait-on , parce qu'il avait tra-

vaille sérieusement à l'asseoir, parce qu'il avait accompli des réformes durables , au lieu de bouleverser TÉtat et de ruiner le peuple ! Les excellentes modifications opérées dans Tordre judiciaire , les garanties d'indépendance accordées aux tribunaux, la séparation de l'administration de la justice, toutes ces réformes si sérieuses, dont les démagogues ne se soucient guère, c'est M. Bach qui les a faites , sans bruit , sans fracas , avec la persévérance d'un esprit dévoué. Lorsque M. le comte Stadion s'est retiré des affaires , M. Alexandre Bach a pris sa place au ministère de l'intérieur, laissant à M. de Schmerling le soin de continuer son œuvre à la justice. Là , une nouvelle carrière s'ouvrait à son activité. La constitution du 4 mars 1849 , préparée en grande partie par M. Stadion et M. Bach , promettait aux différentes parties de l'empire tout un ensemble de constitutions communales et provinciales. C'était la tâche du ministère tout entier, mais il était naturel que M. Bach y eût la plus grande part. Cette organisation de la monarchie autrichienne est le plus difficile , le plus hérissé de tous les problèmes que le jeune gouvernement constitutionnel pût être appelé à résoudre. Ce sera le principal titre du ministère Schwarzenberg d y avoir consacré une attention si loyale et de si courageux efforts.

Pour une tâche aussi considérable, ce n'est pas

encore assez de toute T intelligente activité du pouvoir, il faut chez les gouvernés beaucoup de bonne volonté et de patience. C'est seulement lorsque tous les états provinciaux auront été successivement organisés , que l'assemblée centrale de cette monarchie fédérative pourra se réunir, et que commencera l'application pleine et entière du système constitutionnel. En attendant, il n'y a pas lieu d'être étonné si de vagues inquiétudes s'éveil> lent çà et là dans la conscience du pays. A peine délivrée des liens de l'absolutisme , rAutriche n'ose croire complètement à la transformation de ses destinées. Le fantôme du passé se dresse par instants devant elle , et il suffît parfois de la plus insigniiSante aventure pour exciter de vives alarmes chez les meilleurs esprits. Qu'un officier, qu'un gentilhomme de la cour publie un pamphlet contre le régime constitutionnel , aussitôt cette boutade d'une rancune impuissante est signalée comme l'indice d'une trahison prochaine, comme la menace d'une révolution par en haut. G est ce qui est arrivé tout récemment à propos des Confessions d'un Soldat, par M. le major Babarczy. Une brochure qui ne méritait que le dédain a acquis l'importance d'un événement , tant est vive et jalouse la susceptibilité de l'esprit public ! Les journaux se sont émus, une polémique ardente s'est ouverte , et il a fallu une solennelle dis-

grâce du major Babarczy pour que Topinion se rassurât.

Il est difficile de prévenir ces craintes dans un . pays occupé à se réformer, dans un pays que rem-^ plit une vie nouvelle, et qui cependant ne possède pas encore d'une façon définitive les institutions qui lui sont dues. Jusqu'à ce que les états provinciaux soient tous réunis et que la constitution centrale puisse fonctionner, jusqu'au jour où les dernières traces de l'arbitraire disparaîtront devant l'autorité de la loi, il faut s'attendre à ces naïfs mouvements de l'opinion. Ajoutez à cela l'antagonisme de la Prusse et de l'Autriche , qui a poussé le ministère Schwarzenberg à des actes regrettables dans l'affaire de la Hesse. Si la politique intérieure de l'Autriche est excellente , le désir de faire reculer la Prusse et de faire châtier ses prétentions à l'empire a entraîné le ministère dans des voies où il est permis de ne pas le suivre. On comprend sans peine que le ministère Schwarzenberg ait rétabli l'ancienne Diète comme un défi à Vunion restreinte et au parlement d'Ërfurt ; mais , quand il soutient la funeste administration de la Hesse pour avoir une occasion éclatante d'humilier le cabinet de Berlin , il protège dans M. Hassenpflug une politique toute différente de celle qu'il suit à l'intérieur. On ne doit pas confondre ces choses , si l'on veut se rendre un compte exact de la situation présente de l'Autriche.

Par malheur, Topinion , déjà si facilement alarmée , trouve dans ces circonstances un sujet d'inquiétudes que la mauvaise foi exploite; il n'y a rien à craindre cependant. Je ne rappellerai pas aux esprits qui s'effraient Tintrépide loyauté du prince Schwarzenberg ; je ne leur dirai pas que la présence de M. Bach, de M Bruck et de M. de Schmerling dans les conseils de l'empereur est une garantie assez haute de la régénération libérale du pays ; je leur dirai seulement : Si vous vous défiez de tels hommes , ayez foi du moins dans la nécessité. Entre TAutriche daujourd'hui et TAutriche qui a précédé le \ 3 mars , il y a un abime qu'on ne franchira pas. Le gouvernement constitutionnel est la seule voie de salut. Lui seul peut terminer les embarras de Tempire, imposer silence aux prétentions des races rivales, restaurer les finances obérées. Ce que TAutriche a accompli depuis deux ans au milieu de tant de périls , c'est le régime nouveau qui Ta fait. Retourner à l'absolutisme, ce serait ramener la crise des nationalités soulevées , ce serait compliquer des problèmes qu'on serait impuissant à résoudre , ce serait surtout se priver des fécondes ressources que fournit maintenant au budget l'égalité de tous les citoyens devant l'impôt. Si la situation financière de l'Autriche est fâcheuse, si le papier presque partout y a remplacé l'argent , ce n'est pas la période

révolutionnaire qui a produit toute seule ces résultats ; le mal date de plus loin , et le gouvernement disparu n'était guère en mesure d'y porter remède. Désormais raffranchissement de la terre , la suppression des privilèges féodaux , l'obligation pour tous de contribuer aux charges communes , offrent aux finances de l'Autriche des avantages jusque-là inconnus. L'organisation du budget était impossible dans l'ancienne Autriche ; l'Autriche nouvelle , grâce aux réformes obtenues, aura un budget régulier. Les hommes éminents chargés de ces grands intérêts savent tout ce qu'ils doivent aux légitimes changements de ces deux dernières années ; ils savent que , si les passions de quelques esprits entêtés pouvaient prévaloir contre la raison générale , la démagogie seule en profiterait. L'activité persévérante avec laquelle le ministère poursuit sa tâche , sa foi profonde dans l'efficacité des institutions nouvelles , démontrent assez hautement , malgré les alarmes des esprits chagrins, que le régime constitutionnel sera solidement établi. Quelque jugement que l'on porte sur telle ou telle ^ question de détail , il faut reconnaître que le ministère Schwarzenberg a rendu et rendra encore de précieux services. Après cet exemple d'un ministère laborieux et hardi , il ne sera plus permis de retourner aux errements du passé ; plus d'impré-

voyance complaisante ni de violence aveugle; il faudra étudier et comprendre.

Comprendre , reconnaître à propos les nécessités , c'est la suprême loi des affaires humaines : en ce temps-ci surtout, après tant de révolutions qui ont bouleversé l'Europe, au milieu des complications et des raffinements inouïs de l'état social , la science est le premier devoir et la première sauvegarde des empires. La politique actuelle de TAutriche est l'exemple le plus frappant peut-être de ce que peut le gouvernement d'un grand pays , quand il sait comprendre la situation nouvelle de l'Europe et y conformer ses actes. Il y a vingt ans, l'Autriche devait favoriser le développement de l'esprit et de l'influence germaniques dans l'empire ; elle devait s'efforcer d*unir les races slave et magyare à la race allemande et de les faire disparaître au sein d'une patrie commune. Aujourd'hui , le problème est bien différent. Ces races qu'on aurait pu em-^ pêcher de renaître, elles existent, et par cela seul elles ont des droits comme tout ce qui vit. M. de Schwarzenberg, M. le comte Stadion etM. Alexandre Bach , dans leur constitution du 4 mars , avaient cru d'abord que la centralisation la plus jalouse était indispensable au salut de l'Autriche; ils ont compris bien vite , nous l'espérons du moins , que l'état présent des peuples exigeait une étude plus compliquée, et les institutions communales et pro-

vinciales ont fait une part généreuse et habile à la spontanéité de chaque pays.

Les solutions données sont-elles en tout point les meilleures? Une polémique passionnée agite en ce moment même la presse allemande de TAutriche et la presse des peuples slaves. Ces constitution» accordées aux provinces par le ministère Schwar-^ zenberg , constitutions très-larges et très-libérales assurément , tendent vers un but caché ; elles doivent servir, telle est la secrète pensée du pouvoir» à diviser profondément la famille slave , à mettre obstacle aux affinités naturelles , à empêcher enfin les différentes races de former des groupes trop puissants. La Croatie, parexeimple, demande par la voix de ses ardents publicistes que la Yaywodtne, la Styrie , la Carniole , la Carinthie soient réunies à elle par une seule et même loi ; les Slovaques de la Hongrie veulent être réunis à la Bohème par une circonscription nouvelle, et les Yalaques à la>Transylvanie. Le ministère a grand soin , au contraire, de donner une constitution spéciale à chaque pro-* vince. La nécessité n'ordonnera-t-^lle pas bientôt une transformation plus complète de la vieille Autriche? Ne vaudrait-il pas mieux » pour empêcher les Slaves de se donner à la Russie, seTésigner à leur faire une plus graade place dans Tem-^ pire? On peut être sûr que* les conseillers du jeune empereur, en attendant les lumières de l'avenir,

ne perdent pas de vue ce problème, j'allais dire cette menace. Ils seraient prêts , qu'on n'en doute pas , et prêts en temps opportun , aux douloureux sacrifices que leur imposerait le salut de la monarchie. Soit qu'il suffise de donner à chaque province une existence particulière sous la tutelle commune, soit qu'il faille se résigner à une fédération , dont les Slaves deviendraient quelque jour les chefs, cette carrière nouvelle peut encore être glorieuse ; elle est digne assurément de l'esprit jeune et intrépide qui s'est éveillé en Autriche , elle est digne d'exercer l'ardeur de ses hommes d'Ëtat et les sérieuses dispositions de la conscience publique.

Dans cette transformation d'une monarchie , la littérature a aussi des devoirs à remplir. Les poètes autrichiens nous ont montré comment une école doit se renouveler pour suivre l'appel des événements. Il n'y a qu'une vraie poésie, il n'y a qu'une littérature digne d'une époque virile : c'est celle qui , rejetant les puérilités frivoles et se gardant bien des violences démagogiques , s'associe dans une juste mesure aux intérêts et aux obligations de la patrie. Nous avons vu en France, au milieu des préoccupations les plus graves, des écrivains incapables de comprendre les leçons de l'histoire et de donner une direction sérieuse à leur pensée, tandis que d'autres , changeant de théâtre et de public , allaient mendier bassement les bravos de

la multitude ; ceux-ci sont de vieux enfants dont le visage fardé ne dissimule pas les rides; ceux-là ne cachent pas mieux , sous leur démagogie d'emprunt , l'incorrigible vanité de leur esprit. Il serait beau pour les lettres autrichiennes de concourir à ce redressement de tout un peuple et de marquer sa place dans ce généreux travail.

Si la littérature qu'on peut appeler désintéressée, si la poésie , sans renoncer à son indépendance , vient ainsi en aide à la cause commune , les lettres politiques, à plus forte raison, accompliront une mission féconde. Déjà une presse s'organise, sérieuse, élevée, vigilante, qui est appelée à rendre d'incontestables services. Cette presse, il est vrai, ne jouit pas d'une liberté complète ; débarrassée de ta censure, elle est soumise à l'autorisation du gouvernement, et certaines mesures fiscales lui rappellent sans cesse de quel œil jaloux l'autorité la surveille. Qu'importe? Ces entraves sont de celles qu'une presse bien disciplinée, sous les institutions les plus libres, devrait s'imposer à elle-même. En Autriche particulièrement , en face des problèmes si périlleux de la situation actuelle , dans cette laborieuse préparation de l'ordre nouveau, la littérature politique serait bientôt perdue, si la brutalité des brouillons pouvait s'y donner carrière. N'est-ce pas un bonheur pour cette j^une presse de sentir ce frein salutaire et d'être forcée

d'avoir toujours raison? Les violences des énergumënes ne serviraient que Tabsolutisme ; elles rallumeraient les passions dans une société qui a besoin du plus grand calme et des plus intelligents efforts ; elles arrêteraient pour long-temps ce grand travail que nous avons signalé dans la monarchie autrichienne , et dont nous attendons l'issue avec confiance.

Octobre 1800.

L'iTBÉUME ALLEIAID IT LE 80GIAU8ME FRAIÇAU.

M. CHAftLBS OlUN BT M. PIOUDHON.

La révolution de février a mis brusquement en évidence toutes tes églises, toutes les écoles, toutes les sectes socialistes qui jusque-là , malgré le talent de quelques chefs et les cris confus des néophytes , n'étaient pas sorties des ténèbres où elles sont nées. Le socialisme s'est terriblement vengé de Tobscurité de ses débuts. Il a été maître de la France pendant quelques mois , il a tenu ses assises au Luxembourg et signé des ordonnances dictatoriales ; entré par surprise dans le gouvernement provisoire, il tendait à Tenvahir, et, sans la résistance de quelques esprits honnêtes, il eût ajourné à plusieurs mois cette assemblée nationale devant laquelle sa gloire usurpée , il le savait bien ,

devait si prompteraent s'évanouir. Après un noviciat sans honneur, quelques semaines d'un éclat inespéré suivies d'une chute profonde, tel est en ce moment le résumé de son histoire , telle est la situation qu'il s'est faite jusqu'aux revanches, prochaines peut-être , qu'il voudra prendre , si la France entière ne veille courageusement sur ce qui est le fond même de son génie : l'idée du droit et le sentiment du juste.

La défaite du socialisme devait être rapide ; le meilleur moyen, en effet, de réduire à l'impuissance toutes les utopies désastreuses , c'est de leur laisser la parole : ouvrez-leur de solennelles séances, donnez -leur une tribune sonore et des sténographes empressés pour recueillir les décisions de loracle ; aussitôt ces œuvres de ténèbres nous révèlent toute leur laideur , et le cri* de la conscience publique indignée vaut mieux que les plus solides réfutations. Si éclatante cependant que soit aujourd'hui sa déroute , le socialisme peut s'enorgueillir encore d'un certain succès : il a réussi à se faire écouter. Que de telles extravagances se soient hautement et librement déployées dans le pays du bon sens, que les nuages aient pu s'amonceler et se brouiller ainsi sous la belle clarté de notre ciel , c'est là , en vérité, un triomphe qui a dû inspirer une sorte de confiance aux songe-creux.

Le plus distingué des socialistes , le plus intel-

ligent à coap sûr, puisqu'il a renié et fouetté tous ses confrères , M. Proudhon , a employé quelque part une métaphore d'une singulière insolence à propos de TAcadémie des sciences morales et politiques. On sait que le mot bien connu d'un spirituel écrivain du XYIIP siècle peut s'appliquer à nos utopistes , et que les nouveaux ennemis de la liberté ont peur des philosophes comme les malfaiteurs ont peur des réverbères. Un jour donc , frappé de plusieurs questions posées par l'Académie , et qui lui semblaient contenir l'indication de la vérité qu'il cherche, M. Proudhon s'écria, en citant le beau vers de Virgile : Les bêtes ellesmêmes ont parlé ! Je ne voudrais pas imiter Tatticisme de nos réformateurs ; cependant , lorsque je considère , non pas les remarquables écrits de M. Proudhon, mais tant de prédications incendiaires , tant de pamphlets sans vergogne , tant d'œuvres infimes et infâmes que M. Proudhon luimême a si vigoureusement flagellées ; lorsque je pense à ces écoles « obstinément bêtes », à ces déclamations faites « pour ameuter la gueuserie » , à ce a socialisme abject », à ce « hideux cauchemar » , à ces a rêves de la crapule en délire » , à ces hommes que M. Proudhon apostrophe ainsi : « Loin de moi , communistes! votre présence m'est une puanteur, et votre vue me dégoûte ! » lorsque je songe à tout cela , j'ai bien le droit d'emprunter à l'auteur de

la Philosophie de la misère sa pittoresque citation de Virgile : Pecudesque locutœ , infandum ! Oui , cela n'est que trop vrai , des voix ont été entendues qui n'avaient rien d'humain , Tair a été souillé de hideuses clameurs , et il est arrivé enfin aux sectes les plus méprisées du socialisme ce qui arrive si rarement aux doctrines vraiment fécondes, aux sublimes découvertes du génie de l'homme : sans que leurs écrits aient été lus et étudiés, elles se sont trouvées immédiatement en possession de la notoriété publique.

Est-ce à dire que le socialisme soit bien connu? Je ne le pense pas. Il reste à l'examiner sur bien des points essentiels. Lorsqu'une doctrine éclate avec cette violence , elle accuse des symptômes graves , et , «oit qu'on prétende la condamner sans réserve, «oit qu'on espère dégager la part de vérité qu'elle peut contenir , on n'a pas le droit de lui refuser une attention sérieuse. Le socialisme , d'ailleurs, fût-il absolument inique, il suffirait qu'il y eut une seule âme généreuse , un seul esprit d'élite égaré dans ses pièges , poar que le dédain ne fût pas permis. Les théories économiques de nos modernes réformateurs ont été savamment discutées; il y aurait le même travail à faire sur kew philosophie , sur leur théodicée et leur morale. Le sujet est vaste; je m'en tiendrai à un problème qui peut en éclairer beaucoup d'autres.

ET LA DÉVOLUTION. 4i3

Lorsqu'on cherche les origines du socialisme, on voit sans peine que plusieurs de ces écoles descendent directement de ce matérialisme honteux qui se déclara surtout dans la seconde moitié du XYIII® siècle. Si Montesquieu fut continué parles hommes de la Constituante, si Voltaire et Rousseau eurent leurs héritiers parmi les membres de la Convention , c'est à d'Holbach et à ses amis que se rattache Tentreprise de Babeuf. Voltaire se moquait •des socialistes dans la charmante pièce des Cabales , et Rousseau, à qui ils empruntèrent la théorie funeste de la bonté native de l'homme , Rousseau , qui passe pour leur maître , écrivit contre eux la profession de foi du Vicaire savoyard. Cependant le XVIIP siècle n'est pas seul responsable de toutes nos utopies ; il en est qui remontent plus haut. Soit prétention frivole, soit calcul réfléchi , certains sDcialistes se réclament de la tradition lointaine qui va de Platon aux mystiques du moyen -âge, des mystiques à Thomas Mûnzer et aux anabaptistes , des anabaptistes aux penseurs de la Montagne , comme dit M. Louis Blanc.

Cette tradition existe , en effet. Il est même facile de voir que nos plus fougueux réformateurs sont quelquefois timides à côté de Platon , et la conclusion qu'on en pourrait tirer ne serait pas très-favorabk à leur cause. Toutes les erreurs ont

leur histoire, une histoire déjà bien vieille, et toujours ces erreurs vont déclinant d'âge en âge. II n'y a pas long-temps qu'un écrivain de ce parti , ayant fait une prétentieuse histoire de cette tradition dont il est fier,. s'attira une spirituelle mercuriale de M. Proudhon : « Je trouve à cela , je vous l'avoue , beaucoup moins de malice que de naïveté. La belle recommandation pour notre cause , je vous prie , de faire savoir à un public imbu des idées de progrès que l'invention faiblit parmi nous à mesure que la civilisation se développe sur sa base propriétaire , et de crier sur les toits , chose vraie du reste, que le socialisme est en décadence depuis Platon et Pythagore ! Vous avez fréquenté le phalanstère , mon cher Yillegardelle , et vous êtes si peu habile !» M. Proudhon a grandement raison de faire ainsi la police de son parti.

Voilà donc deux origines distinctes : d'un côté , le matérialisme vulgaire du Système de la nature; de l'autre, un spiritualisme exagéré qui peu à peu se transforme en un mysticisme sensuel. Ceci n'explique pas encore tout : il est des théories qui ne se rattachent ni aux appétits grossiers des matérialistes , ni aux rêveries exaltées des mystiques. M. Proudhon , par exemple , et c'est là ce qui constitue son originalité , c'est là ce qui explique sa dédaigneuse attitude au milieu de ses confrères» M. Proudhon ne relève en aucune façon du maté-

rialîsme du XYIII® siècle y et il n'appartient pas davantage aux mystiques païens ou chrétiens. Il réfute avec une effrayante énergie cette croyance qui vient du XYIIP siècle et qui fait le fond de presque tout le socialisme moderne , la croyance anti -chrétienne à la bonté native de l'homme, à une bonté parfaite que la société déprave. Le matérialisme n'a pas d'adversaire plus superbe et plus éloquemment irrité. Quant au communisme de Pythagore et de Platon , des mystiques et des anabaptistes , de Thomas Mùnzer et de M. Gabet , je ne crois pas qu'on l'ait jamais raillé avec une ironie si plaisante , réfuté avec une raison si mâle, maudit enfin avec une colère si furieuse. D'où vient donc cet étrange philosophe? Comment expliquer ce monstrueux mélange de bien et de mal? A quel maître rattacher ces détestables doctrines dont la physionomie inconnue a causé chez nous autant de surprise que d'indignation?

M. Proudhon est un vigoureux esprit qui s'est égaré lui-même; il s'est perdu résolument dans ses propres sophismes ; il a faussé et mutilé sa rare intelligence avec des armes qui ne sont qu'à lui et qu'il a forgées tout exprès. Puis , au moment où sa pensée inflexible s'enfonçait dans les voies fatales qu'elle s'était faites , il rencontra une philosophie à laquelle l'unissaient à son insu bien des erreurs communes ; il entra dans cette école , et ,

sans en subir le joug , il lui emprunta pourtant plus d'une théorie et en garda la reconnaissable empreinte. Cette école est celle des jeunes hégéliens, c'est- à «dire des turbulents docteurs qui, tantôt continuant , tantôt défigurant la pensée de Hegel , ont fini par nier l'absolu et proclamer une religion dont vous et moi nous sommes les dieux. C'est cette influence de la jeune école hégélienne ^ ce sont ces rapports de l'athéisme allemand avec le socialisme français qu'il m'a semblé utile d'interroger.

Nous avons pour cela le meilleur des guides et les plus précieux renseignements. Ces ressemblances de M. Proudhon et des athées de l'Allemagne , ce n'est pas nqjis qui. les indiquons : Tenquête a été faite par un juge très-bien informé, par un de ces athées qui ne cachent pas leur bannière. M. Charles Grùn , c'est le nom de mon guide y est venu à Paris il y a trois ans en vrai missionnaire de 1 école hégélienne » pour y étudier les* p^ogrè^. de nos socialistes et contrôler leurs doctrines avec l'infaillible mesure de l'athasme germanique. M. Charles Grùn est un admirateur passionné de M. Proudhon ; il le considère comme un véritable fils de Hegel , comme un frère de M. Strauss « de M^ Feuerbach , de M. Stirner> égaré , on ne sait pourquoi , dans notre pauvre France. M. Charles Grùn a même été le maître de

M. Proudhon; il lui a enseigné en détail cette philosophie allemande que M. Proudhon avait presque devinée tout seul , et , bien que Télève , armé de sa logique pointue , ne soit pas facile à conduire, bien qu'il ait maintes fois désarçonné son maître, le maître est ivre de joie; il discute , il critique, il surveille l'athéisme naissant du converti avec une paternelle indulgence.

Le livre de M. Grùn, resté inaperçu jusqu'ici , acquiert tout-à-coup un intérêt très-vif. D'ailleurs, malgré la componction de sa foi dans l'athéisme , M. Charles Grùn est un homme de beaucoup d'esprit. Je le signale comme le type le plus complet du jeune hégélien, type inconnu à la France ; car oh trouver ailleurs que dans l'Allemagne d'aujourd'hui ce néophyte de l'athéisme , plein de dévotion et de gaîté , faisant tour-à-tour de la métaphysique et des espiègleries , de la science et des gambades , à la fois pédant et frivole , sérieux et fantasque , et toujours divertissant sous tous ses costumes? Une pareille physionomie est rare; on sait que M. Proudhon n'est pas gai. Ce n'est pas tout : M. Grùn connaît à fond tous nos socialistes ; il les a vus dans leur intérieur, dans le déshabillé de la vie familière ; il a fraternisé avec eux , s'est assis à leur table, a dormi sous leur toit, et, comme c'est le plus indiscret et le plus joyeux des missionnaires , son livre peut bien être détestable ,

mais, à coup sur, il n'est pas ennuyeux. On dit que les Parisiens connaissent mal Paris et que les étrangers seuls en savent tous les coins et recoins : je crois volontiers que pas un publiciste en France n'est aussi complètement initié que M. Charles Grun à l'histoire intime , aux personnalités plaisantes , aux mémoires secrets et authentiques du socialisme parisien avant le 24 février. Il y a tout profit à le suivre.

L'ouvrage de M. Charles Grùn porte ce titre : le Mouvement social en France et en Belgique « . C'est par la Belgique que l'auteur commence ses études , mais il la traverse rapidement ; on voit qu'il est pressé d'arriver à Paris. Dès le début, c'est de nous qu'il s'occupe , c'est la France qu'il invoque avec cette fantasque vivacité dont il abusera si souvent. Voici les premières ligues qui marquent très- bien l'intention et la portée du livre : « Ce pauvre Paris! il me tardait d'y être. A Cologne, quand la voiture m'emportait , je n'avais que cette chanson dans l'esprit :

Madam' Veto avait promis De faire égorger tout Paris.

' Die toMtaU Bewegung in Frankreieh wkd Belgien, ipn Karl GrilD. DariDBtadt, 1845.

D'oii venaient ces pensées de haine chez un socialiste? Gomment un socialiste peut-il chanter la Carmagnole? Il est bien entendu pourtant que je ne Tai pas chantée; c'est elle qui se chantait ellemême dans ma tète. Âh ! cela signifie-t-il que , malgré notre étude profonde de l'homme et de ses droits, malgré le grand travail des idées allemandes , il faudra , pour en finir, avoir recours à la force, il faudra s'adresser au réalisme de ce peuple qui sait si bien planter ses idées à la pointe de son sabre et au bout du canon de son fusil? Quoi qu'il en soit , c'est un symptôme assez sinistre que la Carmagnole puisse , je ne dis pas habiter tout-à-fait, mais simplement prendre un déjeuner dans le cerveau d'un écrivain allemand. » Ce refrain sanglant qui se chante lui-même dans l'esprit du pédantesque rêveur, cette Carmagnole en haillons qui vient brusquement s'attabler, comme dit l'auteur, dans ce docte cerveau tout rempli de formules, c'est l'exacte image de la jeune école hégélienne. Il y a quelques années, lorsque M. Arnold Ruge essaya de fonder un journal à Paris , il cherchait dans l'esprit de la France le salut et l'avenir de la liberté germanique , et , emporté par ses rancunes contre son pays, il avait presque renié l'hégélianisme. M. Charles Grùn exprime plus fidèlement ta pensée de son école ; il s'adresse à la France révolutionnaire , mais à la condition de T. u. 29

lui apprendre la philosophie. La France plantera les idées allemandes à la pointe de son sabre , la Carmagnole se mettra en campagne au service des jeunes hégéliens.

En attendant, la Belgique fournit à M. Grûn d'assez curieux portraits. Voici d'abord M. Bartels , le Louis Blanc de la Belgique, l'adversaire furieux de la concurrence, l'intelligent publiciste qui , pour corriger les erreurs de la liberté, propose tout simplement de la condamner à mort en instituant le monopole absolu de l'État. M. Charles Grûn , rendons-lui ce témoignage, n'a pas plus d'estime que M. Proudhon pour ces déclamations où il n'y a ni science ni idées; mais M. Bartels n'a pas la plume ambitieuse qui a rédigé le programme de l'organisation du travail , et c'est au rhétoricien de la démocratie française que M. Grûn réserve ses impitoyables sif&ets. Ajoutons une particularité intéressante chez M. Bartels : il est catholique exalté et combat à outrance le protestantisme.

Tout autre est le patriote Lucien Jottrand, Wallon de naissance, qui s'est fait Flamand parce que le génie catholique de la famille romane est épuisé, dit-il , et que l'avenir appartient désormais aux races germaniques. On sait quelle est la lutte des. Wallons et des Flamands sur le sol belge ; le jeune hégélien est donc tout fier de Thonomage rendu au g^nie allemand par un déserteur de la

race romane ; il veut bien cependant nous défendre, et il emploie pour cela des arguments tout-à-fait inattendus. « La France n'est pas morte , s'écriet-il , car elle a douté , elle a nié , elle a détruit tout, et par là elle a fourni une ample matière aux investigations de la science allemande. La France agit, l'Allemagne explique et révèle la France. Le peuple qui a mis au monde le socialisme, même informe, est un peuple immortel. Qu'est-ce que le socialisme français? Un système? une théorie durable? Non, c'est un embryon grossier; moins que cela, c'est le germe d'un germe; T Allemagne lui donnera la force et la vie. Alors le dernier mot de la science aura été dit, et l'éternel problème sera résolu. » Voilà pourquoi M. Jottrand aurait pu rester Wallon et pourquoi cependant il n'a pas eu tort de se faire Flamand.

Un des plus curieux chapitres que M. Grùn ait consacrés à la Belgique est celui où il a si vivement reproduit le portrait en pied de M. Jacob Kats. M. Jacob Kats est le véritable apôtre du socialisme populaire. Il faut qu'il prêche et qu'il enseigne du matin jusqu'au soir. Pour cela , il prendra tous les costumes : le matin , il est maître d'école ; dans l'après-midi, il fait des sermons socialistes; le soir , il joue la comédie. Comédie ou sermon , le texte , cela va sans dire , est toujours le même , et , quel qu'en puisse être le mauvais emploi, c'est un

4oil L'ALLEMAGNE

touchant spectacle que cette naïve et infatigable charité. M. Grùn nous peint d'une façon très-amusante l'agitateur flamand , Torateur inculte et passionné , devenu tout-à-coup directeur de théâtre , auteur, acteur, régisseur, maître d'orchestre, souffleur, et , pour ne rien oublier, moucheur de chandelles. Il y a là plusieurs pages écrites avec une excellente verve humoristique. M. Grùn ajoute quelques mots sur M. de Potter et sur le vieux Buonarotti , l'un des compagnons de Babeuf et l'historien de sa conjuration. Il parait que l'histoire de la conjuration de Babeuf par ce vieux dé* magogue de 93 a exercé chez nous une influence assez considérable depuis une dizaine d'années; c'est là , dit-on , que les partis extrêmes , dégoûtés des réformes politiques , auraient puisé leurs passions anti-sociales ; c'est ce livre qui aurait propagé , dans certaines parties du peuple, l'ivresse stupide du communisme. M. Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans , avait laissé entrevoir quelque chose décela; M. Grùn Taffirme expressément, et ce lui est une transition toute naturelle pour étudier enfin ce sombre foyer du communisme français, allumé, c'est lui qui le confesse, par l'ombre sanglante de Babeuf et la longue rancune de son complice.

C'est d'abord l'école saint-simonienne qui attire l'attention du spirituel voyageur. Le saint-simo-

nisme, pour M. Grûn , et ici je suis parfaitement de son avis , est le germe de toutes les utopies qui ont fourmillé chez nous depuis dix ans. Seulement je ne vais pas plus loin avec M. Grùn , je me garde bien de voir dans Saint-Simon le prophète de la vérité future, et dans ses écrits les langues de feu qui descendirent sur les Apôtres. A part cet enthousiasme, fort naturel chez le jewne hégélien, la description qu'il donne des bizarreries confuses du saint-simonisme est parfaitement acceptable. Qu'il le signale comme la première phase , la phase religieuse de la nouvelle société , qu*il y voie le chaos lumineux d'où sortiront des mondes , je ne discuterai pas cette emphatique admiration , pourvu qu'il me permette de répéter avec lui ces paroles dont la justesse me frappe : « Le saint-simonisme est comme une boite pleine de semences ; la boite a été ouverte, son contenu s*est envolé on ne sait oii, mais chaque grain a trouvé son sillon , et on les a vus sortir de terre l'un après l'autre. Ce fut , en premier lieu , le socialisme démocratique, puis le socialisme sensuel , puis le communisme , puis Proudhon lui-même. » Du reste, selon le jeune hégélien, la mission du saint-simonisme était d& verser ainsi sa boite de semences et de rester là Fes mains vides. C'est ce qui rend sa destinée à la fois si émouvante et si comique ; on ne peut l'étudier 'sans être pénétré de respect et sans être pris d'un

rire inextinguible. De là cette plaisante conclusion qui ne manque pas d'une certaine exactitude : « Le saint-simonisme est une pièce de théâtre , pleine tout ensemble d'émotions et de bouffonneries. Uauteur quitta ce monde avant qu'on eût joué son œuvre ; le régisseur mourut pendant la représentation ; alors les acteurs jetèrent là leurs costumes, reprirent leurs habits de ville et s'en allèrent chacun chez soi. »

Ces acteurs qui , sans se soucier du parterre ébahi , ont laissé la pièce interrompue , M. Charles Grûn va les suivre sous leur habit de ville, et, avant de juger les différentes sectes socialistes constituées en France depuis une dizaine d'années, il consacre un curieux chapitre aux principaux écrivains issus de la tentative saint-simonienne. C'est M. Pierre Leroux qui fera particulièrement les frais de celte critique fantasque. Il y a d'excellentes choses et des absurdités sans nombre chez M. Pierre Leroux, dit le jeune hégélien. Dans une appréciation de la marche philosophique de la Révolution française, M. Pierre Leroux a prétendu que la Constituante était le triomphe des idées voltairiennes et le 9 Thermidor la défaite des idées de Rousseau ; cette défaite était inévitable, ajoute-t-il, parce que l'élève de Rousseau , si admirable qu'il fût par sa pureté morale et sa croyance en l'Être suprême, avait voulu imposer sa foi au moyen delà

guillotine. M.Grùn n'accepte qu'une partie de ce jugement; Robespierre n'est pas tombé pour avoir imposé sa foi , mais seulement pour s'être occupé de religion. Voilà qui est net ; les athées allemands ont le mérite de la franchise. Voltaire et Rousseau, continue M. Grùn , forment deux antithèses dont il faut trouver la synthèse , c'est-à-dire , en renonçant au langage de l'école, deux termes opposés qu'il faut unir dans un terme supérieur. Si Robespierre eût pris à Rousseau la vigueur morale de ses doctrines et à Voltaire sa pensée anti-religieuse , Robespierre eût été l'initiateur du monde nouveau. Il est vrai que M. Grùn ajoute avec clémence : « Celte tâche n'était pas possible alors, elle devait être la mission de notre temps. Le XVIIP siècle nous a fait entrevoir dans Camille Desmoulins cette conciliation entre Voltaire et Rousseau. On peut encore aimer Camille Desmoulins de toutes les forces de son cœur , tandis que les libéraux de la Constituante excitent notre répulsion et que Robespierre nous fait hausser les épaules. Camille Desmoulins était un homme ; la Constituante était composée de philistins , et Robespierre n'était qu'un magnétiseur vertueux. Pour tout résumer enfin , l'histoire de l'esprit nouveau est une lutte à mort avec les épiciers et les magnétiseurs ; il faut qu'ils soient exterminés par l'homme. » Ce n'est pas à moi de défendre M. Pierre Leroux contre son

critique; daus ces régions malsained du sophisme, un fou trouve toujours un plus fou qui le ferait quasi passer pour sage. Je ne veux être ici que rapporteur, et montrer la hautaine résolution de cet athéisme germanique aux yeux duquel nos plus ardents utopistes ne seraient que des esprits attardés.

M. Charles Grûn continue sa critique et reproche à M. Pierre Leroux ce qu'il vient de reprocher à Robespierre. « 0 Maximilien Robespierre ! s*écriet-il, il est possible que tu fusses un honnête homme, mais un penseur, je le nie. » C'est à peu près ce qu'il dit de M. Pierre Leroux. « M. Pierre Leroux est comme un homme qui a sans cesse les yeux sur son ombre; s'il venait à la perdre, il serait aussi désespéré que le fameux Pierre Schiemil. Un dç mes amis de Cologne me faisait, part un jour de ses vues particulières sur le petit livre de Chamisso ; l'homme sans ombre , c'est l'athée que la société a condamné à mort pour avoir perdu son Dieu. Eh bien! M. Pierre Leroux a grand soin de ne pas vendre son ombre. On a beau lui faire tou*cher au doigt l'humanité, lui montrer comme son cœur bat, aime , espère, comme elle est infinie et éternelle , rien n'y fait; il s'obstine dans son incrédulité comme Saint Thomas , et demeure les yeux fixement attachés sur cette ombre que l'humanité , depuis six mille ans, projette au haut des cieux. »

M.Grùn exprime ici d'une façon pittoresque la conclusion dernière de la jeune école hégélienne : Dieu n'est pas ; ce que Thumanité a si long-temps adoré , c'est elle-même ; ce sont ses idées les plus hautes , ses sentiments les plus purs , auxquels elle attribuait une existence distincte et qu'elle nommait Dieu. Dieu n'est autre chose que notre figure reproduite dans un merveilleux mirage; c'est le reflet sublime, l'ombre grandiose du genre humain. Il est bien temps que l'humanité, comme Narcisse qui s'admirait dans la fontaine , s'arrache enfin à cette contemplation stérile, et que, se connaissant elle-même , elle ait conscience de sa divinité. Cette découverte appartient à M. Feuerbach; une foule de docteurs hégéliens ont accueilli avec transport la bonne nouvelle , et de là est sortie la religion de V humanisme dont M. Grùn est le missionnaire auprès de nos socialistes.

On doit comprendre maintenant le dépit qu'é* prouve M. Grùn , quand il voit que celle ombre , ce reflet, ce néant, fait encore tant de dupes, même chez les esprits les plus avancés, chez ces habitants d'Utopie qui devaient si aisément se convertir à sa parole. L'humanisme n'est -il pas la conséquence directe du système de Hegel? Hegel est-il donc inconnu en France, ou l'aurait-on mal compris? M.Grùn fut bien obligé de reconnaître que son illustre patron était encore lettre-close

pour nos socialistes , ie jour où M. Pierre Leroux , au sujet de la lutte de M. Schelliog et de Hegel » commit cette méprise qui le rendit célèbre en Allemagne. Lorsque Schelling arriva à Berlin en 1 840, appelé par Frédéric-Guillaume lY pour combattre la désastreuse influence de h jeune école hégélienfie, une polémique ardente s'engagea : d*un côté était Fillustre vieillard que M. Grùn appelle insolemment Cagliostro- Schelling; de Tautre , tous les partis de la grande école de Hegel , — Textrème gauche, c'est le nom que se donnent les démagogues athées , — le centre, composé des écrivains les plus sérieux , M. Marheinecke, M. Michelet , M. Rosenkranz , M. Hinrichs, — et même la droite, c'est-à-dire les esprits bien intentionnés , qui , se donnant une tâche impossible , s'efforçaient de concilier la doctrine de Hegel avec les dogmes éternels de la raison , l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Schelling, comme cela arrive toujours après les dévergondages de la liberté mal employée, renonçait aux droits sacrés de la philosophie, et son enseignement n'était qu'une brillante théorie alexandrine , une docte et ingénieuse transformation de la foi chrétienne. Très-mal instruit de la situation du débat, M. Pierre Leroux voulut pourtant le juger, et, prenant parti pour Schelling contre tous les hégéliens, il approuva en Allemagne ce qu'il combattait ici. Cette bévue énorme

ET lA RÉVOLUTION. 450

divertit beaucoup M. 6rùn , qui termine son chapitre par cette burlesque apostrophe :

« Français , Français I laissez Hegel en repos jusqu'à ce que vous l'ayez compris. Résignez- vous une bonne fois , pendant une année entière , à ne boire ni vin ni café ; dégagez votre âme de toute passion irritante, asseyez-vous dans une mansarde , puis étudiez la Logique et la Phénoménologie. Au bout de Tannée, voire figure sera maigre, vos yeux seront rouges, et , si vous descendez dans la rue, vous irez vous heurter bêtement contre un dandy ou un crieur public ; que cela ne vous inquiète pas ! car vous serez devenus des hommes grands et puissants ; votre pensée sera semblable à un chêne qu'a nourri une sève miraculeuse ; tout ce que vous examinerez vous dévoilera ses faiblesses secrètes; pareils à de purs esprits, vous pénétrerez dans les plus intimes mystères de la nature; votre regard donnera la mort, votre parole transportera les montagnes, votre dialectique sera plus tranchante que le plus tranchant couteau de la guillotine ; vous irez à THÔtelde- Ville , et la bourgeoisie aura vécu ; vous entrerez au Palais-Bourbon , et le Palais- Bourbon s'écroulera , toute la Chambre des députés se dissipera dans le nihilum album, M. Guizot disparaîtra comme une ombre , Louis-Philippe ne sera plus qu'un fantôme des temps passés , et de tous ces moments évanouis surgira , fière et triomphante , l'idée absolue de la société libre. i>

Cette dernière phrase n'a pas besoin de commentaire pour les lecteurs qui connaissent le système de Hegel : on sait , en effet , que l'idée absolue , s'ignorant d'abord elle-même , mais se cherchant avec avidité, traverse toute la création ,

8* élève degré par degré , et de la pierre à la plante , de la plante à l'animal, arrive jusquà Thomnie, en qui elle s*est reconnue enfin , après six mille ans d'efforts, vers le printemps de Tannée 1804. Puisque l'idée absolue a retrouvé la pleine con> science d'elle-même , après avoir traversé tous les moments de sa longue et laborieuse odyssée, il semble naturel à M.Grùn que ce grand événement porte ses fruits , que l'idée absolue de la liberté traverse aussi tous ses moments^ qu'elle brise toutes ses enveloppes, et qu'elle resplendisse toute seule, sans frein , sans règle , dans la pure beauté de l'anarchie. Toutefois, il faut bien le reconnaître, au risque d'humilier les prophètes de l'école hégélienne , ridée absolue n'est pour rien dans la chute de la monarchie constitutionnelle. Ce fait, si imprévu , si prodigieux qu'il soit, s'explique par des causes plus compréhensibles. Les révolutions, en France surtout, savent très-bien se passer de la métaphysique allemande , et la Phénoménologie eût fait une singulière figure derrière les barricades de février. Quant aux autres prédictions de M. Grùn , quant à la mort de ce qu'il appelle la bourgeoisie et qui n'est autre chose que la France elle-même, nous espérons bien que l'idée absolue ne tuera pas si aisément ce glorieux peuple que Shakespeare appelle le soldat de Dieu. Pour parler avec franchise, et sans braver cependant cette

redoutable idée absolue, ce danger ne nous in-^ quiète pas; s'il n'y en avait pas d'autre à Theure qu'il est, nous avons la hardiesse de croire que le général Cavaignac pourrait lever l'état de siège.

M. Charles Grùu abandonne M. Pierre Leroux pour s'occuper du fouriérisme. Saint-Simon , ditil , a été le Schelling de la France ; Fourier en est le Hegel. Cette comparaison, longuement et gra* vement développée , n'est pourtant qu'un jeu d'esprit; j'ai peine à croire que l'auteur l'ait prise au sérieux. Qu'il y ait des relations lointaines et fortuites entre rillustre penseur de Berlin et lesphynx du socialisme , comme dit M. Grùn , cela n'a rien de surprenant; mais qu'on prétende identifier le ferme esprit qui s'égara si logiquement, si résolument, dans les voies d'une dialectique impossible, avec .ce rêveur qui toujours a marché au hasard , sans plan , sans méthode , et qu'on a très-justement appelé le dernier des nécromants du moyenâge , voilà le plus étrange paradoxe que le goût de l'antithèse ait jamais produit.

Les éloges de M. Grùn sont presque toujours des erreurs ; en revanche , ses critiques sont souvent aussi sensées que vigoureuses. Il est plus heureux, par exemple , lorsqu'il analyse avec finesse l'esprit de Fourier, ce mélange de divination et de science mathématique, cet incroyable abus du calcul joint à toutes les hallucinations de la folie. « Fourier»

dit-il , est le socialiste mathématique. On a peine à s'imaginer que cet homme ait eu tant de cœur, comme rindiquent pourtant ses œuvres mêmes et rhistoire de sa vie. Quand il construit son système, il n'y a rien de concret pour lui, rien qui forme un tout, rien qui ait une vie complète; il n'y a que des chiffres , des nombres , des proportions et des progressions, des puissances et des logarithmes , du calcul différentiel et infinitésimal. La civilisation , à ses yeux, est une somme, une multiplication : c'est l'ineptie à une certaine puissance , comme aussi l'harmonie est un total, un facit, la plus haute puissance de la perfection et de la richesse. Fourier réduit tout en chiffres; les sentiments les plus subtils, les actes les plus nobles deviennent des nombres dont il cherche les carrés et les puissances. 11 compterait les molécules dont se compose la plus fugitive fantaisie de mon cœur. Mais que ma jouissance soit quelque chose de réel , que mon activité ait une essence propre , voilà ce que Fourier n'a jamais dit. La misère est un minus; le bonheur est un plus , un plvs à la dixième puissance. L'harmonie complète de la société exige le calcul infinitésimal.... » M. Grùn proteste , au nom de l'humanité , contre cette psychologie de teneur de livres, qui , groupant sans fin des chiffres morts , ne s'aperçoit pas qu'elle supprime la vie. Il est vrai que le fouriérisme supprime encore bien d'autres

ET LA RÉVOLUTION. i63

choses non moins précieuses , et que M. Grùn se garde bien de les réclamer. Quant au Dieu de Fourier, on peut dire qu'il est lui-même ce teneur de livres , ce caissier toujours occupé à additionner, à soustraire , à multiplier. On sait d'ailleurs qu*il avait commis, par distraction sans doute , des erreurs assez préjudiciables au genre humain, lorsque Courier est venu fort à propos rectifier ses comptes. Ce n'est pas là un adversaire bien redoutable pour le missionnaire hégélien. De cette religion à l'absence de Dieu , la différence n'est que dans les termes ; M. Grùn se montre assez satisfait.

Si les sympathies de l'auteur pour Fourier adoucissent quelquefois ses critiques, il prendra sa revanche avec les disciples du sphynx. Ceux-ci ont triomphé peut-être en voyant leur maître comparé par un hégélien au plus grand philosophe de TÂllemagne ; ils ont eu bien tort : cette comparaison , en effet , va rendre M. Grùn exigeant , et , puisque Fourier est le Hegel de la France, il faut que les fouriéristes , aussi hardis que les jeunes hégéliens, disent le dernier mot de la science sociale en fécondant les idées de leur maître , comme Feuerbach et Stirner ont dit le dernier mot de la philosophie germanique. M. Grùn , enfin , demande à ces honnêtes publicistes mille choses que ceux-ci seront fort empêchés de lui donner ; de là un désenchan-

tement qui s*exhalera en termes amers. Écoutez ce début :

« C'est un mercredi soir, vers huit heures, que, traversant le pont des Arts , j'entrai dans les bureaux de la Démocratie pacifique, rue de Seine, N* 40. On m'introduisit dans un assez grand salon , brillamment éclairé. Un feu joyeux pétillait dans Taire; des chaises et des fauteuils étaient rangés en cercle , — mais personne encore dans la salle. Un silence mystique régnait autour de moi ; je m'approchai du mur et vis d'un côté un phalanstère colorié, de l'autre je ne sais quel plan. J'éprouvai un serrement de cœur à trouver ainsi le fouriérisme dans la solitude, au lieu de le voir se déployer au sein de la réalité et de la vie. Je venais précisément de faire .mille tours et détours à travers le monde civilisé; j'avais respiré les émanations infectes de la Seine; j'avais vu par des milliers de portes et de fenêtres des milliers de ménages entassés sans ordre ; j'avais enfin traversé presque la moitié de Paris, ce centre de la civilisation, et je trouvais là, dans un coin de la rue de Seine , un plan de phalanstère accroché à un mur I Dans ce salon devait se rassembler un petit nombre de disciples, quelques hommes de foi et d'espérance, tandis qu'un million de civilisés, dans la capitale du monde , ignorent ce que c'est que Fourier, ou se défient de lui, ou le traitent comme un fou. A quelques toits d'ici, à une dislance qu'un chat franchirait d'un bond, Proudhon est assis dans sa mansarde, Proudhon qui a écrit ces mots : Fourier est un insensé. -Et moimême, ne suis-je pas venu le doute dans le cœur et ma critique tout armée dans ma tête? — En vérité, celte salle déserte était sinistre. Personne ne venait. Bientôt j'entendis un tic-tac régulier, comme la voix du temps qui divisait l'infinie solitude. J'allai vers l'endroit d'où

venait le bruit, et je me trouvai près de la cheminée; c^était le bois qui pétillait avec cette régularité monotone. Pourquoi pas? Lorsque l'Océan sera changé en limonade, lorsque Tanti-requin traînera les vaisseaux et que l'anti-lion nous portera en un jour de Bruxelles à Marseille, quand tous les animaux auront reçu leur complète éducation , pourquoi le bois, en brûlant dans le foyer, no pourrait-il servir d'horloge? Toutes les magnificences du phalanstère sont encore provisoirement rue de Seine ; mais elles seront communiquées au monde civilisé, dès que le monde aura foi dans Fourier. Un instant après , levant les yeux sur la glace , j'y aperçus ma propre image et une pendule que je n^avais pas encore remarquée. »

On voit que la plaisanterie de M. Griin a changé ici de caractère. Ordinairement , sa gaité est inaltérable, aucun sentiment de tristesse ne vient troubler la franchise de ses bouffonneries , et le missionnaire hégélien est sans pitié dans la mise en scène de ses héros. Le fantaàque poète d'il//a- Troll , justifiant avec esprit les cruautés satiriques de son œuvre , dit très-bien qu'il est impossible de ne pas éclater de rire , si Ton compare certaines idées sublimes avec Ips hommes qui les représentent ici-bas. C'est Thistoirô de M. Griin. 11 aime nos socialistes, il applaudit à leurs efforts, parce que ce sont pour lui les ministres d*un idéal qu'il voit ou qu'il croit voir dans sa nébuleuse pensée :

Aut videt , aut vidisse putat per nubila lunam

Cependant , lorsqu'il compare sa chimère , sa T. II. 30

lune bien -aimée, avec les astrologues qui déjà croient la tenir , sa verve railleuse s'éveille ef ne respecte rien. Plus il est attaché aux principes, plus il s'attribue le droit d'être irrévérencieux pour •les personnes. Les saint - simoniens , H. Pierre Leroux, M. Louis Blanc, M. Cabet, enfin tous les confrères de M. Grûn, les utopistes de toute robe et de toute couleur, défilent devant lui dans les plus étranges attitudes , et rien n'est plaisant comme cette solennelle procession du socialisme conduite par un pareil maître des cérémonies. Comment donc se fait-il que sa gaité l'abandonne quand il nous parle des disciples de Fourier? Pourquoi sent -il si péniblement l'abandon des idées phalanstériennes? Serait-ce la punition qu'il a méritée pour avoir comparé le nécromant au philosophe , et persiste-t-il à demander au fouriérisme ce que le fouriérisme ne saura jamais lui donner? Il faut bien le croire, quand on lit la fin de €e chapitre commencé d'une façon si funèbre. La salle s'est peu à peu remplie , la discussion a commencé, mais la solitude n'en parait que plus triste. « A force d'ennuis, dit M. Grûn, j'allais me trouver mal. Il me sembla que tout- à-coup le prestige de cette salle s'était évanoui. Cette fois, j'entendais distinctement la pendule et non plus le bois qui battait la mesure. Les écailles me tombèrent des yeux : je vis une réunion de philistins qui se nour-

ET LA RÉVOLUTION. i67

rissaient tous de la chair d'un seul homme, d'un homme mort. Mon désenchantement fut tel que je me sentis saisi d'un frisson glacial. »

Je ne suivrai pas M. Grùn dans ses recherches un peu trop personnelles sur le socialisme démocratique. Le portrait de M. Louis Blanc y est crayonné de la façon la plus joyeuse , sans méchanceté, je me hâte de le dire, sans malveillance aucune , mais avec cette richesse d'espièglerie qui est décidément le caractère de M. Grùn. Tout ce qu'il dit de l'organisation du travail est excellent. Les erreurs des jeunes hégéliens sont quelquefois monstrueuses ; elles sont rarement vulgaires. Le souffle qui les porte , après tout , est le souffle d'un maître. Comment ne seraient-ils pas frappés de l'indigence d'un système qui voit dans la société un seul homme, l'ouvrier des villes , et dans l'uni* vers des idées une seule question , la concurrence? M. Griin aime à discuter la philosophie de chacun des socialistes : où chercher, où découvrir, hélas ! la philosophie de M. Louis Blanc? Il est vrai que M. Louis Blanc a du moins l'étiquette d'une théodicée. Il parle souvent de Dieu : de quel Dieu? On ne sait; mais enfin il en parle, et c'est lui, dit M. Grùn , qui est le représentant de la Providence au sein de la démocratie socialiste. M. Grùn ne manque jamais de provoquer en duel les socialistes qui admettent un Dieu ; ici cependant il renonce

à la discussion, il est désarmé par Tinnocenoe philosophique de son adversaire; il croit enfin que le nom de Dieu est surtout un mot sonore dont le rhétoricien a besoin pour l'ordonnance de ses

Malgré son peu de sympathie pour cette rhétorique ambitieuse , M. Grûn , après avoir réfuté sans peine les écrits de M. Louis Blanc, voulut » pour l'acquit de sa conscience, lui révéler les lumières de la dialectique allemande. N'oublions pas que M. Grûn est missionnaire et qu'il a charge d'âmes. Les saint -simoniens ont disparu; M. Pierre Leroux , convaincu de son infaillibilité , ne se dédira jamais sur le compte de Schelling ; les fouriéristes ne sont plus que l'ombre d'une école: essayons , s'est dit le patient apôtre , essayons si M. Louis Blanc pourra comprendre la philosophie hégélienne. Vains efforts! M. Grûn a beau s évertuer, il a beau évangéliser de son mieux l'auteur de V Organisation du travail : bien loin de le convertir, il ne réussit même pas à lui faire soupçonner le premier mot du problème. M. Louis Blanc est tout occupé de sa personne , de son rôle, de ses brochures ; il écoute avec la distraction d'un penseur, interrompt avec la fatuité d*un marquis , et ne s'aperçoit pas, Timprudent! qu'il pose devant le plus impitoyable des peintres. Blessé dans ses prétentions apostoliques , M. Grûn demande à son

intarissable gaité des consolations et des vengeances qui ne lui manquent jamais ; sa conversa^ tion avec M. Louis Blanc est un& excellente scène de comédie.

Ne trouvez-vous pas que le voyage de M. Charles Grùn est intéressant? Malgré la répulsion que l'athéisme inspire , je me sens naître , je l'avoue , quelques sympathies pour ce socialiste enthousiaste , pour ce réformateur de la terre et du ciel , qui s'en vient , armé de sa lanterne , cherchant un homme intelligent parmi ses confrères parisiens. J'aime cette franchise, j'estime cette impartialité courageuse qui lui fait signaler si hardiment toute la pauvreté de son parti. Le voici qui sort de la maison où habite le chef des Icariens. Est-il gai ou triste ? L'un et Tautre peut-être. Écoutez ce qu'il écrit sur son journal de voyage , et pardonnez-moi l'exactitude de ma traduction : je ne suis pas responsable des espiègleries de mon guide. « J'ai été aujourd'hui pour la deuxième fois chez papa Gabet, et je suis revenu au logis tout disloqué. Quand il est dans une sphère qui lui répugne, l'homme éprouve un cauchemar moral. Deux fois, dans ma vie , j'ai ressenti un cauchemar physique , et je préférerais absolument cette douleur à celle dont j'ai souffert aujourd'hui, si je n'avais V humour nécessaire pour transformer en un sujet de divertissement ce qui me fut d'abord une oppression

însupi>ortable. Contre les cauchemars du corps ou n'a pas cette ressource. Déjà, pendant notre conversation d'aujourd'hui, recourant à mon hygiène habituelle , je m'amusai à me figurer papa Cabet comme Icare en personne. II ressemble, en effet, à un dictateur, mais à un de ces dictateurs sensibles , philanthropes , au cœur plus mou que le beurre frais, tels enfin que les sages et les rois de Fénelon. Il est grand , assez robuste; sa figure est ronde , ses petits yeux sont bien ouverts , et sa bouche annonce le souverain , je veux dire le sour verain communiste. La contradiction de ces deux mots si absurdement accouplés s expliquera d'ellemême pour tous ceux qui ont eu une heure d'entretien avec Icare. . . »

Cette heure d'entretien sera féconde pour la verve de M. Grùn , et M. Cabet paiera cher le cauchemar qu'il a donné à son visiteur. Si jamais on n'a mieux mis à nu la fastueuse indigence de M. Louis Blanc, il serait difficile de railler avec plus de franchise le pontificat burlesque de M. Cabet. Rien de si divertissant que la solennelle protection accordée à l'Allemagne par le dictateur. M. Cabet n'est pas un philosophe qui cherche ; ce n'est pas non plus une négation perpétuelle, comme M.Pierre Leroux et M. Proudhon: c'est le révélateur d'une société toute prête. Il possède, ainsi que Fourier, une panacée universelle ; il a le secret qui peut

ET LA RÉVOLUTION. 47i

guérir en un instant toutes les misères du monde. C'est pour cela qu'il est si confiant en lui-même et si ignorant de tout ce qui n'est pas lui. J'ai bien peur que M. Grun ne perde encore sa peine. M. Cabet accueille d*abord très - amicalement le missionnaire de l'athéisme , non pas comme missionnaire , il est vrai , mais au contraire comme un inûdële , comme un malheureux égaré qu'il veut amener dans le giron du communisme icarieu. Il sourit quand M.Grùn lui parle des profondes transformations philosophiques de l'Allemagne , puis il ajoute avec une gravité imperturbable : Comment se fait-il que les Allemands n'aient pas encore traduit mon Voyage en Icarie? — a Que devais-je répondre, s'écrie M. Grùn, pour ne pas chagriner le bonhomme? Force était bien de mentir; je lui dis que nous préférions nous en tenir à ses brochures, où nous apprenions le grand art de la polémique , et notez bien que personne , en Allemagne , ne soupçonne seulement l'existence de ces. brochures! » — M. Grùn ramène la conversation sur l'école hégélienne; il explique au bonhomme l'athéisme de Feuerbach , et semble employer à dessein les formules les plus abstraites de cettesubtile et sophistique philosophie. M. Cabet, qui n'y voit que du feu , n'abandonne pas pour cela son attitude dictatoriale ; il avoue seulement qu'il n'a pas encore a approfondi la rnatière. » Je le

Mi L'ALLEMAGNE

(Tois bien , el M. Grùn n'avait pas besoin de cette naïve déclaration.

On conçoit que toutes ces visites inutiles, toutes ces prédications en pure perte aient dû jeter à la longue quelque découragement dans la pensée du missionnaire. J*admire cependant Tespoir opiniâtre qui le soutient toujours ; j'admire aussi qu'un hégélien ait une prédilection si vive pour la légèreté française. Du reste, il a été largement récompensé de l'obstination de sa foi ; il a trouvé, enfin, le vrai penseur socialiste ! Oui , il a trouvé chez ce peuple ignorant» qui connaît encore moins Hegel que Saint-Simon et Fourier, il a trouvé au milieu de ces socialistes ridicules , entre les fouriéristes et les organisateurs du travail , entre M. Louis Blanc et M. Cabet , il a trouvé l'homme extraordinaire qui manie la dialectique hégélienne aussi bien que s'il Tavait inventée, et qui l'emploie contre la société et contre Dieu avec la froide exaltation d'un Stirner ou d'un Feuerbach. Quoi! Stirner et Feuerbach , ici , à Paris , sur ce pavé brûlant où s'allume si vite Tincendie des révolutions! Quelle joie pour M. Charles Grùn ! Le plus souvent c'est dans les universités des petites villes, c'est dans la solitude des monastères de la science , c'est à Halle » à Bonn, à Heidelberg, à Tùbingen, que siègent les oracles révolutionnaires de l'Allemagne. Ils méditent, ils écrivent, et de ces retraites pacifiques

sortent les redoutables formules qui foudroient la vieille société et font rentrer Dieu dans le néant. Cependant , autour de ces grands hommes, la foule des philistins continue son vulgaire train de vie ; on croit à Dieu , on croît au devoir, et Ton s'efforce d'être honnête. Bien plus , ces philistins ignorent peut-être qu'ils ont la gloire de posséder dans leurs murs les Saint Jean et les Saint Paul de V humanisme. N'est-ce pas à cette influence des petites villes qu'il faut attribuer la propagation si lente du nouvel évangile? Mais ici , sur un sol volcanique, dans la capitale de l'émeute, quelles destinées inattendues vont s'ouvrir pour la philosophie hégélienne ! M. Charles Grùn en est ébloui.

« Quand on entre du quai Halaquais dans la rue de Seine , on voit à gauche une autre rue qui forme un petit angle avec celle-ci. Un soir, vers cinq heures, étant précisément à cet endroit, je demandai la rue Mazarine. — La rue à gauche, me dit-on. — C'est là que se séparent les deux chemins d'Hercule: k droite, la large route des pacifiques fouriéristes ; et à gauche ?. . . A gauche , rue Mazarine, N*36, habite Prondhon.

» Je me Tétais représenté comme un homme d'une quarantaine d'années, aux traits durs, aux cheveux noirs , au visage déliant, le front accablé de profonds et douloureux soucis , mais pourtant avec cette bienveillance ineffaçable qui se lisait sur la physionomie de Jean-Jacques Rousseau et de Louis Boerne. 11 faut, me disais-je, pour n'être pas confondu avec les voyageurs anglais et les vulgaires touristes de TAUemagoe, il faut conquérir pour moi

cette bienveillance , il faut pénétrer jusque derrière le rempart où s'abrite cet esprit blessé. En vérité , comment pouvais-je me figurer Tauteur du mémoire : Qu'est-ce que la propriété? Tauteur de la Lettre à M. Considérant, lettre pour laquelle il eut à comparaître devant le jury du Doubs , l'ancien ouvrier imprimeur qui se plonge depuis long-temps déjà dans des études sans fin, le prolétaire qui cherche la science sociale dans l'intérêt du prolétariat , et qui , récompensé de son courage par un procès devant les assises, a subi durant de longues années le supplice bien autrement terrible du dédain public; ce penseur solitaire, audacieux, impitoyable, comment pouvais-je me le figurer, si ce n'est coomie un homme aigri parles soufifrances morales?

i> Lorsque j'entrai dans la chambre de Proudhon, je vis un homme assez grand , nerveux, d'une trentaine d'aunées environ, le corps vêtu d'un gilet de laine, et les pieds dans des sabots. Une chambre d'étudiant avec un lit, un petit nombre de livres sur des rayons, sur une table plusieurs numéros du National et d'une revue d'économie politique , tel était son entourage. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées , que nous étions engagés déjà dans le plus cordial entretien , et le dialogue allait si rondement, que j'eus à peine le temps de songer à part moi combien je m'étais trompé en m'imaginant trouver ici la défiance de Rousseau et de Louis Boerne. Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, le bas de la figure un peu massif, et tout-à-fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura ; une prononciation énergique , pleine , volontiers rustique, surtout si on la compare au gracieux gazouillement parisien ; un langage serré , concis, avec un choix d'expressions d'une justesse mathématique ; un cœur plein de calme, d'assurance, de gaité même;

en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde I

» Quel bonheur plus grand aurais-je pu désirer? Après une masse d'études fatigantes , après une incessante critique de toutes les théories socialistes possibles, je rencontrais au milieu de Paris , — de ce Paris où mille systèmes criblés de blessures sans nombre se pressent, se heurtentles uns les autres avec la prétention de vivre, ou les pensées mortes errent ça et là comme autant de fantômes, — je rencontrais un homme qui, vaillamment, librement, sans réserve, se déclarait d'accord avec moi. Dans la critique du socialisme et du philosophisme français , nous nous entendîmes sur tous les points, et j'en sentis mon âme fortifiée.

» Proudhon est le seul Français complètement libre de préjugés que j'aie jamais connu. Il s'est assez occupé de la science allemande pour appliquer son oreille contre terre chaque fois que l'esprit s'agite de l'autre côté du Rhin. Il possède assez de profondes connaissances en philosophie pour soupçonner un sens profond derrière nos

phrases redondantes Il a su vraiment s'approprier la

substance même de notre science , et c'est avec nos idées qu'il a chargé ses canons contre la propriété Seulement il n'avait pas encore de renseignements sur la dissolution de cette science allemande par la critique, sur l'anéantissement définitif de tout système de philosophie. J'ai eu l'infini plaisir d'être en quelque sorte le privâtdocent de cet homme, l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant qu'il y ait eu dans le monde depuis Lessing et Kant. J'espère avoir préparé par là un résultat immense; il n'y aura plus qu'une seule science sociale des deux côtés du Rhin.»

M. Grùn continue d'exprimer avec effusion son

enthousiasme et son bonheur. Sa mission n'aura pas été inutile ; il a découvert un penseur tout préparé aux enseignements de Tatbéisme. J'ai supprimé bien des détails trop intimes ; il ne faut pas abuser de la familiarité des grands hommes , et peut-être même trouvera-t-on que je n'ai pas été assez discret. Il paraît que M. Proudhon louche légèrement; ce défaut inspire de véritables dithyrambes au jeune hégélien, car certains défauts physiques , assure-t-il, font ressortir la beauté morale sur les visages que nous aimons , et c'est là le principe de l'idéal chrétien que le monde antique ne soupçonnait pas. On ne s'attendait guère à rencontrer tant de christianisme chez le prédicateur athée. M. Grûn veut bien nous apprendre à ce propos que la première femme qu'il a aimée avait des taches de rousseur, et qu'il était particulièrement épris de cette imperfection. Cette désinvolture de style , ce sans-gêne et ce déshabillé , ce n'est pas seulement le caractère propre aux écrivains de l'athéisme allemand ; je reconnais à ces épanchements naïfs la joie qui déborde chez M. Grûn. Tout à l'heure le spirituel écrivain gambadait gaiment autour de nos socialistes, et leur faisait des niches d'écolier; maintenant qu'il a trouvé M. Proudhon , il est ému , il est transporté , il ne se possède plus. Il est vrai que M. Proudhon a encore bien des choses à apprendre ; si M. Proudhon a deviné Hegel , il

ne sait pas très - exactement où en est ia jeune école hégélienne ; il n'a pas suivi les travaux de M. Feuerbaeh , et la religion de Vhumanisme ne lui a pas été révélée. Qu'importe? le sol est fécond, les semences de l'Allemagne vont fructifier bientôt. Cette victoire, d'ailleurs, nous est triomphalement annoncée. À l'époque où le missionnaire le visita , M. Proudhon méditait son plus important ouvrage , le Système des contradictions économie ques^ et M. Grùn espère bien que, profitant des leçons de l'athéisme, l'illustre élève abjurera dans ce livre ses dernières erreurs. En attendant , H. Grùn nous fait assez bien connaître les travaux du réformateur français. L'écrit sur la célébration du dimanche, les trois mémoires sur la propriété sont vivement analysés. La conclusion de M. Grùn , c'est que M. Proudhon est le Feuerbaeh de la France. M. Feuerbaeh a dit le dernier mot de la philosophie hégélienne, le jour où, faisant l'analyse de la foi , il a montré que l'homme se dépouillait de ses pensées les plus hautes pour en revêtir un être imaginaire , et que depuis six mille ans il était dupe de cette sublime illusion ou de cette générosité imbécile. De même, M. Proudhon a dit le dernier mot , a trouvé la formule dernière du socialisme en montrant que la vieille société accordait des droits exagérés , monstrueux , impossibles , à un être impossible aussi , à un

monstrueux tyran qu'on appelle le propriétaire. La propriété, dit M. Proudhon , est en démolition depuis le commencement du monde ; M. Feuerbach en a dit autant de la divinité, et tous deux ont prouvé leur thèse. Ces deux propositions : Dieu n'est pas , La propriété c'est le vol , se confondent dans une même idée. Le propriétaire est pour le citoyen ce que Dieu est pour Tâme , un usurpateur. L'âme humaine a déclaré avec M. Feuerbach qu'elle reprenait son bien , et qu'elle se savait Dieu ; chaque citoyen reprend ses droits avec M. Proudhon , etdéclare que la propriété est un vol. Je ne sais si M. Proudhon est très-fier de ressembler si exactement à M. Feuerbach, je ne sais pas non plus si cette exposition de son système par H. Grûn lui paraîtra tout-à-fait conforme à sa pensée; pour moi , j'avoue que ce rapprochement ne me déplaît pas. Je crois, avec le bon sens de tous, et sans discuter encore les subtilités de la dialectique nouvelle , je crois que la découverte de M. Proudhon aura précisément le même sort que cette religion de l'homme inventée par M. Feuercach, et je m'assure que M. Grùn, ironique cette fois sans le savoir, a très-bien fait d'associer ces deux noms.

Malgré l'ardeur de ce naïf enthousiasme, le missionnaire n'oublie pas la gravité des devoirs qu'il s'est imposés; il faut qu'il juge son élève au

nom de Tathéisme hégélien , et il est bien décidé à ne laisser passer aucune proposition mal sonnante. Il sera moins rigoureux toutefois pour les premiers mémoires contre la propriété. Ces livres sont surtout un cri de fureur , un défi terrible jeté à un monde maudit, et cette fureur est trop agréable à M. Grùn pour qu'il veuille relever çà et là certains principes hétérodoxes. « Proudhon , s*écrie-t-il , tonne comme un prophète de la Judée contre les institutions et les sociétés humaines ; mais , plus formidable et plus grand que les prophètes juifs , il n'invoque ni un Dieu fantastique , ni ses fantastiques archanges : le prolétaire moderne, quand il est illuminé par la science , est à la fois le prophète , Jéhovah et Tange exterminateur dans une même personne. » On comprend Tindulgence de M. Grùn pour cette trinité vengeresse ; mais M. Proudhon a écrit un autre ouvrage : il a fait un traité de logique , le programme de ses travaux à venir, la base de ses constructions sociales ; M. Grùn l'examinera sévèrement.

Ce livre est intitulé : De la création de l'ordre dans r humanité, ou Principes d'organisation politique. M. Proudhon s'y est proposé d'établir les fondements de cette société future annoncée avec tant de .promesses par nos faiseurs d'utopies. M. Proudhon n'est pas une imagination peuplée de chimères , et ce n'est pas à de sentimentales

rêveries qu'il demande , comme ses confrères , toutes les magnificences de l'avenir. Il procède lentement, un pas après Tautre, avec le plus grand désir d'être méthodique. Ce livre est donc une méthode. L'organisation politique n*est à ses yeux que Torganisation du sens commun. Toutes les lois , toutes les institutions humaines , tous les rouages du mécanisme des sociétés, qu*est-ce autre chose que le produit de nos pensées , la réalisation des puissances et des désirs de Tâme? Commençons donc par redresser Tesprit de l'homme , donnons une direction régulière à l'entendement ; sans quoi , toute réforme politique et sociale est radicalement impossible. Voilà comment l'ange exterminateur a écrit une logique. Cet instinct de la méthode , cette foi dans 1 étude psychologique est un phénomène assez curieux chez un socialiste , et M. Proudhon a du moins ce mérite de rendre hommage à une vérité essentielle de la philosophie. Je ne dis pas, il s'en faut bien , que cette psychologie soit bonne ; j'aurai tout à rheure à l'examiner de près; j'approuve seulement le point de départ et le plan de ses travaux. Par malheur , après avoir si bien entrevu l'importance de la philosophie dans l'étude des sociétés humaines , l'auteur de la Créalion de l'ordre rejette aussitôt toute religion et toute philosophie , ces deux développements de notre esprit

étant, dit-il, à jamais épuisés , et ne pouvant plus rien produire dans Tétat actuel du genre humain. Il y substitue ce qu'il appelle la métaphysique , et il entend par là une science positive, certaine, aussi certaine que les mathématiques. Avant lui déjà , M. Auguste Comte , dans son Traité de philosophie positive, avait exprimé les mêmes prétentions sans les justifier davantage. Pour élever cette science nouvelle, aussi supérieure à la philosophie que la philosophie est supérieure à la religion , l'auteur crée une logique à laquelle il attribue une merveilleuse fécondité , et il en développe les lois avec une confiance imperturbable. Je n'ai pas en core à entrer dans ce détail , je veux simplement indiquer la position de M. Grùn vis-à-vis de son ami. Or, M. Grûn , après une rapide analyse du livre, s'écrie avec une singulière impatience :

«Prolétaire , prolétaire I est-ce bien à loi de nous efTéminer ainsi? Soldat armé de la torche incendiaire pour brûler les temples des dieux I Sparlacus , dont le cri pousse les esclaves à une guerre d'exlermination contre les maîtres, que fais-tu là sous les ombrages de l' Académie? Pourquoi (on front chargé de pensées va-t-il pâlir sur les

mystères de l'absolu ? Âhl je devine ta réponse Tu

me disais dernièrement que nous autres, savants et docteurs, nous avions sur toi un immense avantage, que tu n^es quHm pauvre enfant de les œuvres , que tu as perdu toute ta jeunesse , et qu'il n'y a pas eu de règle dans tes études. Tu dois montrer, ajoutais* tu, que tu as appris

quelque chose Je sais , je sais tout ce que (u vas me

dire : Pouvais-je ne pas chercher une formule scieutlfique, une formule absolue pour triompher du gouvernement et du jury, des économistes et des écleclisles? Pouvais-je ne pas fonder sur une base inébranlable les droits de mes commettants ? Pouvais-je ne pas élever une barricade indestructible pour la défense du prolétariat? — Fort bien, à merveille, tu Tas fait; mais maintenant laisse-là l'Académie, débarrasse-toi de ta robe de chambre illustrée d'hiéroglyphes , reprends la torche d'incendie , redeviens le Spartacus irrité , — ou bien attends que l'heure sonne ! Tu ne peux fonder une vraie science de la société tant que tu n'auras pas devant toi les libres matériaux pour une société nouvelle , tant que tu n'auras pas anéanti dans ta propre pensée les contradictions qui la divisent

encore Tu es dualiste, je te le disais l'autre jour; il y

a dans ta théorie quelque chose au-dessus de Thomme ; oui , tu lui prends sa meilleure part , la science, et tu en fais une sorte de puissance supérieure, une puissance divine Je ne veux pas de ta société , tu es religieux.

— Moi I quelle plaisanterie ! — Tu as un Dieu. — Lequel ?

— L'intelligence. Tu as aussi une théologie. — Laquelle ?

— La métaphysique. »

La jeune école hégélienne avait déclaré avec M. Feuerbach qu'il n'y a rien au-dessus de l'humanité, que Dieu n'est qu'un reflet de nousmêmes , une aliénation de nos idées les plus sublimes au profit d'un être imaginaire : homo homini Deus. Âpres M. Feuerbach , un logicien plus résolu, M. Stirner , est venu démontrer que cette religion de l'humanité est encore une capucînade

(Pfaffenihum) , que rbumanité n'existe pas pour l'homme , que l'homme ne doit pas se soumettre à quelque chose d'extérieur à lui-même , divinité ou humanité peu importe , et qu'enfin , pour tout dire, il n'y a d'autres droits que les droits de l'individu : homo sibi Deus. C'est là la doctrine la plus avancée de la jeune école hégélienne, et M. Grùn est un partisan de M. Stirner. Le Spartacus français n'en était pas encore arrivé là; mais, en terminant son livre par ces reproches extraordinaires et ces frénétiques appels, le missionnaire hégélien marquait le but fatal oii il attendait son disciple. Le disciple a-t-il réalisé l'espoir du maître?

Loi*sque M. Charles Grùn vint visiter à Paris nos écrivains socialistes, M. Proudhon n'avait encore publié que ses violents pamphlets à propos de la propriété et un ti*aité de logique. Un an après le voyage dont nous venons d'examiner le récit , le grand ouvrage de M. Proudhon , celui qui renferme sa doctrine tout entière , le plus sérieux , le plus réfléchi, le plus complet de ses travaux , paraissait sous ce titre : Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère. Jusque-là les ressemblances de M. Proudhon avec les jeunes

484 LALLEMAGNE

hégéliens tenaient à une communauté involontaire de pensées, à un développement analogue, mais spontané, de son intelligence. Kant avait exerce une vive influence sur le penseur français , et , comme c*est un esprit curieux , vivace , et qui va droit devant lui, M. Proudhon était arrivé, dans des questions toutes pratiques , à certaines conclusions oii aboutissaient de leur côté, dans le domaine spéculatif, les modernes métaphysiciens de TAIIemagne. Cette fois , les ressemblances , s'il y en a , seront moins fortuites , et les dissidences aussi acquerront plus de valeur, étant le résultat d'une délibération réfléchie. M. Grùn a fait con* naitre à M. Proudhon le développement historique de la philosophie allemande depuis Kant ; il lui a révélé Fichte , Schelling , Hegel , et surtout il lui a enseigné ce qu'il ignorait tout-à-fait, la décomposition de cette philosophie sous la critique de la jeune école hégélienne. Hegel , selon cette école , est le dernier des philosophes , et les jeunes hégé-liens commencent la science nouvelle. M. Feuerbach et H. Stirner inaugurent Tëre féconde oii rhomme, se connaissant enfin , fondera son éternel empire. M. Proudhon sait toutes ce-s belles choses ; voyons ce qu'il en a fait.

Les deux volumes de M. Proudhon embrassent l'univers entier, le fini et Tinfini. J'y trouve une histoire iiniverselle et une philosophie de l'histoire

au point de vue de Téconomie politique, une histoire sommaire de la philosophie, une logique, une métaphysique , une théodicée et une psychologie , sans compter ce ^qui est le sujet même du traité , Tétude des principales questions d'économie sociale et la critique de tous les systèmes. Je laisse de côté cette dernière partie de Touvrage déjà jugée sans appel par des juges plus autorisés , soit dans les recueils littéraires, soit à la tribune de l'Assemblée nationale ^ C'est la philosophie de M. Proudhon, c'est sa métaphysique , sa théodicée et sa psychologie que je veux connaître*

Avant de philosopher, M. Proudhon s'est créé sa méthode; pour labourer à sa façon, il s'est forgé une machine particulière ; c'est par là qu'il faut commencer avec lui.

Le syllogisme , dit-iJ d'après Bacon, pose un principe et en tire les conséquences sans y rien ajouter. Ce n'est donc pas le véritable instrument scientifique, ce n'est pas le télescope qui découvre des horizons nouveaux. M. Proudhon va plus loin que le philosophe anglais ; il ne se contente pas de signaler la stérilité du raisonnement déductif ,

* Voy. sorlout un solide et ingéDieux trayail de M. Léonce de Lavergne , intitulé : Du libéralisme tocialUtê fRtvw d»$ thu9 Mondes, lô juin 1848) et le beau rapport de M. Thiers à rÀMemblée nationale sur une proposition de M. Proudhon (septembre I&48;.

il Taccuse de ne pas démontrer son point de départ, de s'appuyer sur un à priori incertain , en sorte que non-seulement le syllogisme ne peut aller audelà des conséquences renfermées dans le principe, mais principe et conséquence , conclusion et prémisses , tout cela est également arbitraire, a Aristote, ajoute-t-il , qui traça les règles du syllogisme, ne fut pas dupe de cet instrument , dont il signala les défauts , comme il en avait analysé le méea* nisme. »

Le second instrument de la dialectique est l'induction , qui va du particulier au général , comme le syllogisme va du général au particulier. Bacon , selon Tauteur, crut faire une grande découverte, et ne s'aperçut pas que ce qu'il recommandait si vivement n'était en résumé que le syllogisme à rebours. On allait d'orient en occident , dit M. Proudhon; il alla d'occident en orient; c'était toujours le même voyage , et l'induction , excellente, comme le syllogisme, pour démontrer la vérité déjà connue, est, comme lui, sans force pour la découverte. « Le syllogisme donnant tout à Vàpriorî, l'induction tout à Tempirisme , la connaissance oscille entre deux néants. » Pour sauver l'esprit humain qui s'enrichit inutilement chaque jour d'observations sans nombre , et qui , impuissant à les coordonner en un système scientifique, meurt accablé sous son trésor, il faut « un

nouvel laatrument qui, réunissant les propriétés du syllogisme et de l'induction , partant à la fois du particulier et du général, menant de front la raison et Texpérience , imitant , en un mot , le dualisme qui constitue l'univers, et qui fait sortir toute existence du néant , conduirait toujours infailliblement à une vérité positive. » Cet instrument, nous le devons à Kant, et on le nomme l'antinomie.

L'antinomie , en affirmant une idée , affirme immédiatement son contraire : ainsi , l'infini et le fini , le nécessaire et le contingent , l'unité et la pluralité , etc. Mais l'antinomie , par cela même qu'elle fournit à l'esprit les oppositions sans nombre qui constituent l'univers tout entier, n'est pas la fin de la science; elle n*en est que le commencement obligé , la condition indispensable. Il faut concilier ces contraires , trouver le terme où ils s'évanouissent, faire disparaître enfin la thèse et l'antithèse dans une synthèse supérieure. Cette dialectique a été mise en œuvre par Hegel avec une prodigieuse audace. Tout le système du philosophe de Berlin est renfermé dans une opération de ce genre. L'infini, s'ignorant d'abord lui-même, se divise pour se déterminer et se connaître ; par Gç^te sqission, il pose hors de lui son contraire, qui est le fipi. Voilà la thèse et l'antithèse ; comment se rétablit l'unité? Comment reparaît l'har-

monie ? L'unité , la synthèse harmonieuse de TinBni et du fini , c'est l'esprit absolu i}iû , sorti d'abord de l'infini et de l'indéterminé , puis longtemps captif dans les formes périssables de Tunivers créé ^ acquiert enfin , après des milliers d'années, la conscience de soi-même , et retrouve , sur les ruines de la nature et de l'homme, sa divinité laborieusement conquise.

M. Proudhon ne s'explique pas très^-nettement sur cet étrange poème indien , sur ces prodigieuses hallucinations de Hegel. Il faut croire pourtant que cette dialectique ne le satisfait pas ; car, passant rapidement sur la réduction des antinomies dans la synthèse , il arrive à une autre méthode qui a aussi pour but de concilier les contraires, et qu'il appelle la théorie sérielle. Rien n'est isolé dans la nature, s'est dit M. Proudhon; « tout ce qui s'isole, tout ce qui ne s'affirme qu'en soi , par soi et pour soi, ne jouit pas d'une existence suffisante, ne réunit pas toutes les conditions d'intelligibilité et de durée. Il faut encore l'existence dans le tout , par le tout et pour le tout; il faut, en un mot, aux rapports internes unir des rapports externes. » La logique nouvelle , l'organe suprême de la science se propose de chercher ces rapports externes , de grouper les idées selon leurs affinités naturelles, de les constituer en famille ; penser, c'est former des séries , et , dans l'absence de ces

séries, de ces groupes, de ces familles d'idées, toute science est impossible. Le livre sur la Création de l'ordre dans Vhumanilé avait fait coonaitre en détail ce Novum organum , en avait indiqué le mécanisme et formulé les règles ; mais l'auteur y revient sans cesse dans le Système des coritradic^ tions économiques , il en donne continuellement des résumés , et l'ouvrage tout entier n'est luimême que l'application de cette théorie à la métaphysique et à la science sociale.

L'examen de cette logique ne saurait entrer dans le pian de ce travail. Â côté de pensées ingénieuses, de conceptions originales , d'analyses subtiles et quelquefois profondes, il faudrait signaler d'innombrables sophismes. On aurait besoin d'arrêter l'auteur à chaque page et de discuter avec lui les affirmations hautaines qu'il ne daigne pas démontrer. Cet esprit si scrupuleux en apparence dans ses déductions logiques , ce penseur qui semble n'avancer que pas à pas et marcher, comme faisait Descartes , de certitude en certitude , nous le voyons recourir à de brusques enjambées et dérouter le lecteur attentif par d'inexplicables écarts. 11 faudrait aussi prier Tintrépide écrivain de vouloir bien nous expliquer certaines formules écrites dans une langue dont nous n'avons pas le dictionnaire. Peut-être alors, s'il nous donne la clef de ses hiéroglyphes , ne serait-il pas très-difficile de défendre

le syllogisme et rinduetion ; car M. Proudhe& emploie contre la philosophie la tactique doDt il se sert contre la propriété : il imagine, pour le besoin de sa polémique , je ne sais quelle philosophie apocryphe , une philosophie ridicule , absurde , et il en triomphe comme un prédicateur de village. Le syllogisme et Tinduction , tels qu'il les refN-ésente, réduits à un pur mécanisme, séparés de l'observation et de la raison , opérant dans le vide ou sur des préjugés, sont, à coup sûr, de médiocres instruments. M. Proudhon est presque tenté de les déclarer impossibles, comme il Ta fait pour la propriété; il oublie que la propriété existe depuis six mille ans , et que Tinduction a créé des sciences. Quant à sa théorie particulière, il est possible que Tart de penser s'enrichisse encore de méthodes plus savantes ; tous les instruments ne sont pas découverts. Quelque opinion que l'on se forme des résultats fournis par la logique de Kant et de Hegel, on ne saurait nier quelle ait agrandi la gymnastique de Tintelligence; il ne parait pas cependant que la théorie sérielle, malgré la subtile vigueur de M. Proudhon , réunisse jusqu'à présent toutes les* conditions 4lésirâbles pour remplacer la vieille et immortelle logique constituée par le génie d'Aristote , développée et fécondée par les modernes. Bien plus , si l'on réussit un jour à enseigner scientifique-

ET LA RÉVOLUTION. kfii

ment Fart de grouper toutes les idées d'après leur série , d'en dresser le tableau complet et de fournir ainsi à Tesprit de Thomme une commode et infaillible encyclopédie qui ne serait pas moins que la science universelle , ne devra-t-il pas arriver que le syllogisme et Tinduction se retrouveront encore dans cet ars magna , dans cette miraculeuse architecture? Cette théorie sérielle du novateur, on rappelait jadis , sans tant de fracas, association des idées , abstraction , généralisation , et ce qu'il y a d'ingénieux, de sensé, ce qu'il y a d'admissible dans la logique de M. Proudhon , n'est qu'une étude plus subtile de ces antiques méthodes qui n'ont jamais manqué à une philosophie sérieuse.

N'insistons pas davantage ; ce sera assez de juger la méthode nouvelle par ses produits. Or, M. Proudhon, à la fin de son traité de logique, nous fait entrevoir les plus brillantes perspectives : Le monde est expliqué ! la métaphysique est construite! toutes les contradictions des systèmes sont résolues, et la cité de l'homme s'élève dans sa splendeur! Voilà ce que doivent contenir les deux volumes de M. Proudhon. J'aimerais mieux , je l'avoue,, un prospectus moins éblouissant; et je me rappelle avec un charme singulier cette déclaration si sage du modeste Nicole dans l'un des discours préliminaires de h Logique dePort-Boyal : « C'est proprement ce que les philosophes entre-

prennent et sur quoi ils nous font des promesses magnifiques. Si on les en veut croire, ils nous fournissent, dans cette partie qu'ils destinent à cet effet et qu'ils appellent logique, une lumière capable de dissiper toutes les ténèbres de notre esprit; ils corrigent toutes les erreurs de nos pensées , et ils nous donnent des règles si sûres , qu*elles nous conduisent infailliblement à la vérité, et si nécessaires tout ensemble , que , sans elles , il est impossible de la connaître avec une entière certitude. Ce sont les éloges qu'ils donnent euxmêmes à leurs préceptes. Mais, si Ton considère ce que Texpérience nous fait voir de l'usage que ces philosophes en font et dans la logique et dans les autres parties de la philosophie, on aura beaucoup de sujet de se défier de la vérité de ces promesses. » Cette conclusion sera -t -elle la nôtre quand nous verrons à l'œuvre le Novum arganum de M. Proudhon ? J'en ai bien peur. Examinons cependant.

Je commence par le problème qui contient tous les autres. Quel est le Dieu de M. Proudhon? Aussi bien, ce Dieu, quel qu'il soit, joue un rôle considérable dans la pensée de l'auteur, et c'est une théodicée (vraiment on ne s'y attendait guère! ) , c'est une théodicée intrépide qui est le centre et le fondement de tout son système. M. Proudhon , il est vrai , n'admet d'abord l'idée de Dieu que comme

une hypothèse sans laquelle il lui est impossible « d'aller en avant et d'être compris » ; mais cette hypothèse finit par se transformer en une réalité si concrète , elle occupe même une place si nettement et si étrangement déterminée , elle devient une affirmation si absurde , si extravagante , si monstrueuse, que le philosophe eût été mille fois plus sage de conserver précieusement son doute.

C'est une erreur naturelle à notre esprit d'attribuer à Dieu nos idées , souvent même nos passions. Combien de religions et de philosophies sont là pour accuser cette tendance! Dieu a fait Tbommeàson image, dit le Catéchisme, et l'homme le lui a bien rendu, répond Voltaire. M. Proudhon se garde de commettre une pareille faute ; sa logique, il faut l'avouer, l'a misa l'abri de cetjte erreur vulgaire. Pourquoi faut-il qu'elle lui enseigne , en échange, des erreurs tout autrement sérieuses? Voici , dans un résumé aussi bref que possible, le raisonnement de M. Proudhon.

Lorsqu'on étudie l'évolution des lois de la société , on aperçoit de continuelles antinomies , c'est-à-dire des faits qui amènent des faits opposés, des influences suivies de réactions inévitables; en un mot , des principes sacrés que d'autres principes , également respectables , quoique tout-à-fait contraires , viennent peu à peu combattre. Ainsi , un des principes fondamentaux de l'industrie est la

division du travail. C'est là une loi féconde; sans là division du travail , point de progrès , point d'industrie véritable : la vie sociale languit et s'éteint. Mais ce principe, si excellent d'abord, produit bientôt des résultats désastreux : la division du travail poussée à l'excès (et l'excès est ici une conséquence fatale à laquelle on ne peut échapper) réduit l'homme à l'état passif et peu à peu l'abrutit. Quand il faut quinze ouvriers pour forger une épingle , chacun d'eux , employé à une parcelle de l'œuvre commune , ne fait plus que la fonction d'un marteau ; il reste étranger à ce qu'il produit, la sainte vertu du travail disparait. En un mot, comme dit très-bien M. de Tocqueville, a à mesure que la division du travail reçoit une application complète , l'ouvrier devient plus faible , pins borné et plus dépendant; l'art fait des progrès, l'artisan rétrograde. » Ce grand fait de la division du travail, à la fois fécond et funeste, amène une réaction nécessaire ; « l'apparition incessante des machines est l'antithèse , la formule inverse de la division du travail ; c'est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu'^est-ce, en effet, qu'une machine? Une manière de réunir diverses particules de travail que la division avait séparées. Toute machine peut être définie un résumé de plusieurs opérations , une simplification de ressorts, une condensation du travail, une réduction

de frais. Sous tous ees rapports, la machine es^,la cootrerpartie de la division. Donc, par la machine , il y aura restauration du travail parcellaire , diminution de peine pour Touvrier, baisse de prix sur le produit, mouvement dans le rapport du travail , progrès vers de nouvelles découvertes, accroissement du bien-être général. » Voilà le bien , parfaitement signalé par M. Proudhon , mais le mal n'est pas loin. Les machines enlèvent à l'homme son travail, ou lui donnent une fonction d'un ordre inférieur. Au lieu d'être l'ouvrier d'une œuvre à laquelle il s'intéresse , il n'est plus que le servant de la machine ; les mariniers de nos grands fleuves dérogent certainement quand ils sont réduits à chauffer les chaudières des bateaux à vapeur, et M. Proudhon s'écrie : a Qu'on m'accuse, si l'on veut, de malveillance envers la plus belle invention de notre siècle, rien ne m'empêchera de dire que le principal résultat des chemins de fer, après l'asservissement de l'industrie , sera de créer une population de travailleurs dégradés, cantonniers, balayeurs, chargeurs, débardeurs, camionneurs, gardiens, portiers , poseurs , graisseurs , nettoyeurs , chauffeurs , pompiers, etc , etc Quatre mille

kilomètres de chemins de fer donneront à la

France un supplément de cinquante mille serfs. »

Ainsi , chacune des évolutions de la société est

tout ensemble un progrès vers le bien et une

aggravation du mal , jusqu'à ce qu'on atteigne à la dernière solution des antinomies. Pour y arriver, rhomme doit être ballotté long-temps d*une antinomie à Taulre ; il est condamné à parcourir en saignant ces périodes fatales. Or, après la division du travail et les machines , nous ne sommes encore, dit l'auteur» qu'à la seconde station de notre Calvaire. Continuons, ajoute-t-il, le gage de notre liberté est dans le progrès de notre supplice. « Entre Thydre aux cent gueules de la division du travail et le dragon indompté des machines , que deviendra l'humanité? v Un stimulant nouveau lui est fourni , la concurrence vient multiplier le travail et la richesse. M. Proudhon apprécie noblement cette grande révolution industrielle annoncée par le génie de Turgot et décrétée par l'enthousiasme de 89; il la défend avec des arguments victorieux contre les déclamations rétrogrades de M. Louis Blanc et des communistes; il prouve avec une sagacité lumineuse que, si Tagriculture est en retard parmi nous, si la routine et la barbarie entravent l'essor de ce travail national, la première cause du mal est le défaut de concurrence. Bientôt cependant, comme la division du travail et Tintervention des machines , la concurrence révèle à M. Proudhon d'affreuses misères , et l'accusation est aussi sombre que le panégyrique a été brillant. De même pour le monopole, institution nécessaire

à la société, et qui devient ensuite une source d'injustices. De même encore pour l'impôt, lequel, étant établi afin d'arrêter les excès du monopole , est d'abord une réaction bienfaisante avant de devenir, au jugement de Fauteur, une nouvelle iniquité. Ainsi le mal renaît toujours, toujours plus grand ; chaque victoire n'est qu'une déception de plus , et le Calvaire s'allonge à l'infini.

Dans cette dramatique histoire des évolutions sociales , que je n'ai point à juger ici , dans ce diabolique tableau peint par le désespoir, M. Proudhon a encore bien des antinomies à nous signaler jusqu'à ce qu'il arrive à celle de la propriété et de la communauté , toutes les deux infâmes et maudites toutes les deux. Ici cependant , à la fin de son pre^ mier volume , assis à ce noir carrefour où il nous a conduits , il se pose la redoutable question : Pourquoi le mal ? Qui est le coupable dans ce drame sinistre? Est-ce Thomme? Non; l'homme n'est pas coupable : nous l'avons vu lutter de toutes ses forces pour produire le bien; sans cesse il y a réussi, et sans cesse ce bien menteur lui échappant est devenu une misère de plus. C'est donc Dieu qui a commis le crime? Oui , répond le philosophe : « si quelqu'un a mérité l'enfer, c'est Dieu. »

Est-ce là seulement le cri d'un chercheur déses^ péré? Est-ce un plagiaire de Faust ou de Manfred qui , s' acharnant avec passion sur une introuvable T. II. 32

énigme , se venge de son impuissance par la fureur et le blasphème ? Non ; le blasphème n'est pas , chez M. Proudhon, l'emportement d'une pensée qui s'oublie. Tout cela est calculé , médité , et ne dépasse pas les conséquences nécessaires d'une déduction froidement conçue. Comment donc l'auteur est-il arrivé là? Par sa logique même, par cette loi des antinomies dont il est si infatué et que repousse le plus vulgaire bon sens. Suivons-le un instant, osons regarder en face cette dialectique ténébreuse; peut-être, quand nous l'aurons dépouillée de son prétentieux costume , la trouverons-nous plus ridicule que terrible.

Quand M. Proudhon attaque la Providence, il ne reproduit pas , en apparence du moins , la vieille objection du mal physique et du mal moral ; on sait qu'il aime l'extraordinaire, et l'emploi de ce raisonnement mille fois réfuté aurai t médiocrement satisfait l'orgueil du novateur. Aussi , pour mieux signaler aux connaisseurs l'originalité de son blasphème, il commence par réfuter lui-même la logique des vulgaires athées. Cette réfutation est un des meilleurs chapitres de Tauteur, et il y trouve matière à d'admirables peintures. M. Proudhon repousse à la fois et les socialistes qui affirment la bonté absolue, la bonté originelle de la nature humaine, et les athées qui, reconnaissant le mal dans l'homme, s'arment de ce fait pour nier la Providence. U

établit que le mal est en nous , et il n'en accuse pas le Créateur. Je veux» citer la page éloquente oîi M. Proudhon résume toutes les misères et toutes les contrariétés de notre nature. On jugera peut-être qu'il les exagère , comme faisait Pascal par des motifs bien différents ; mais l'apothéose de l'homme a pris , depuis une vingtaine d'années , des proportions si monstrueuses , — Hegel , Saint-Simon , Fourier et leurs disciples ont tellement infecté les esprits d'un titanique orgueil , que le contre-poison peut être , sans grand dommage , administré d'une main vigoureuse.

« L^homme, abrégé de Punivers , résume et syDcrète en sa personne toutes les virtualités de l'être , toutes les scissions de l'absolu; il est le sommet où ces virtualités, qui n'existent que par leur divergence , se réunissent en faisceau, mais sans se pénétrer ni se confondre. L'homme est donc tout à la fois, parcelle agrégation , esprit et matière, spontanéité et réflexion , mécanisme et vie , ange et brute. 11 est calomniateur comme la vipère , sanguinaire comme le tigre , glouton comme le porc , obscène comme le singe, et dévoué comme le chien , généreux comme le cheval , ouvrier comme l'abeille, monogame comme la colombe, sociable comme le castor et la brebis. Il est de plus homme, c'est-à-dire raisonnable et libre, susceptible d'éducation et de perfectionnement. L'homme jouit d'autant de notns que Jupiter : tous ces noms , il les porte écrits sur son visage, et, dans le miroir varié de la nature, son infaillible instinct sait les reconnaitre. Un serpent est beau à la raison ; c'est la conscience qui le trouve odieux et laid. Les anciens , aussi bien que les modernes , avaient saisi

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celte consUtulioQ de Thomme par aggloméralioD de toutes les virtualités terrestres ; les travaux de Gali et de Lavater De furent, si j'ose ainsi dire, que des essais de désagrègement du syncrétisme humain, et le classement qu'ils firent de DOS facultés , un tableau en raccourci de la nature. L'homme enfin , comme le prophète dans la fosse aux lions , est véritablement livré aux bétes.... Il ne s'agit donc plus que de savoir s'il dépend de l'homme, nonobstant les contradictions que multiplie autour de lui l'émission progressive de ses idées, de donner plus ou moins d'essor aux virtualités placées sous son empire, ou, comme disent les moralistes, à ses passions; en d'autres termes, si , comme l'Hercule antique, il peut vaincre l'animalité qui l'obsède, la légion infernale qui semble toujours prête à le dévorer. »

L'auteur établit très-bien que rhomnoe, créature libre et intelligente , peut triompher de rennemi intérieur. Cet ennemi , d'ailleurs, ce n'est pas un Dieu jaloux qui le lui oppose : Thomme est une créature , c'est-à-dire un être fini , limité , et en même temps un composé d'éléments contraires ; sans cette limitation et cette composition il n'existerait pas ; il n'a donc pas le droit de se plaindre , et Dieu est justifié. Jusque-là , rien de mieux : le mal moral et le mal physique ont leur raison d'être; l'objection des athées est mise à néant. M. Proudhon est ici dans la grande voie de la vérité et de la saine philosophie; par malheur, sa logique particulière vient réclamer ses droits , et c'est elle qui , comme le cheval de l'Arioste , emportera son cavalier dans la lune.

A force de chercher partout des antinomies, ou , en d'autres termes , des oppositions qui se contredisent mutuellement , M. Proudhon est amené à la grande et fondamentale antinomie : Dieu d'un côté, l'homme de l'autre. Dieu est infini, l'homme est un être limité; Dieu et l'homme sont deux contraires inconciliables. L'homme, obligé de lutter contre des obstacles sans cesse renaissants au sein d'un monde qui a pour condition première un antagonisme immense de principes ennemis , l'homme , dont la liberté intelligente poursuit et atteindra peut-être un jour la suprême équation des antinomies , l'homme est un être prévoyant et progressif. Dieu , au contraire , puisqu'il n'a pu épargner à l'homme cet épouvantable problème, où tant de générations, depuis six mille ans, n'ont trouvé que la misère et la mort. Dieu est l'être imprévoyant par excellence. Pourquoi , dit M. Proudhon, pourquoi n'a-t-il pu, en nous créant, nous révéler le mystère de nos contradictions? « Précisément parce qu'il est Dieu , parce qu'il ne voit pas la contradiction , parce que son intelligence ne tombe pas sous la catégorie du temps et la loi du progrès , que sa raison est intuitive et sa science infinie. La providence en Dieu est une contradiction dans une autre contradiction. »

Ce principe posé , l'auteur ne recule devant aucune conséquence. Le christianisme, h philo-

Sophie et le sens commun » d*accord sur cette grande question, affirment que Dieu est infiniment bon , infiniment puissant , infiniment intelligent, toute la litanie des infinis, dit agréablement fauteur ; et lui , partant de cette idée, il chante avec un sérieux imperturbable la litanie de ses antinomies. Puisque Dieu est infini , sa bonté , sa liberté , sa science , sont exactement le contraire de la bonté , de la liberté et de la science de rhomme. Dieu donc est un être « essentiellement anti-H^ivilisateur, anti-libéral, anti-humain.» Pe là une guerre à mort entre l'homme et Dieu. « Dieu et l'homme, s'étant, pour ainsi dire, distribué les facultés antagonistes de Tètre , semblent jouer une partie dont le commandement de l'univers est le prix : à Tun la spontanéité, l'immédiateté, rinfaillibilité , Téternité ; à l'autre la prévoyance , la déduction , la mobilité , le temps. Dieu et l'homme se tiennent en échec perpétuel et se fuient sans cesse l'un l'autre; tandis que celui-ci marche sans se reposer jamais dans la réflexion et la théorie , le premier, par son incapacité providentielle , semble reculer dans la spontanéité de sa nature. » L'issue de cette guerre, en efiet, ne saurait être douteuse. Puisque Dieu , par l'excès même de sa science , ne sait rien , ne voit rien , ne peut rien , il est facile d'augurer que , dans ce burlesque drame de M. Proudhon, l'homme libre et

ET LA BÉVOLUTION. 503

progressif triomphera de son immense et irnmo^ bile adversaire ; le fini prévoyant triomphera de rinfini hébété , de même , et plus sûrement en* core, qu'Ulysse a vaincu le Gyclope. La victoire est certaine , surtout si M. Proudhon veut bien s'en mêler. Voyez comme Ulysse énumëre avec confiance les avantages de sa troupe : « Dieu ne voit , ne sent que Tordre ; Dieu ne saisit pas ce qui arrive, parce que ce qui arrive est au-dessous de lui y au-dessous de son horizon. Nous; au contraire , nous voyons à la fois le bien et le mal , le temporel et Téternel , Tordre et le désordre, le fini et Tinfini ; nous voyons en nous et hors de nous , et notre raison , parce qu'elle est finie , dépasse notre horizon. » Ainsi , la guerre à outrance de Dieu et de Thomme , dès à présent la suprématie de Thomme sur la divinité, et, dans un avenir peut-être prochain , sa victoire complète et définitive, voilà ce que M. Proudhon a trouvé dans sa logique.

Cette logique, il faut Tavouer, donne aux erreurs de M. Proudhon une allure assez neuve. Il y a dans sa philosophie , alors même qu'elle est le plus boufibnne, je ne sais quoi de dramatique et de saisissant. Plus d'un lecteur, étranger aux ruses et aux mensonges de la plume , a pu se dire : Cet écrivain s'appuie certainement sur des principes faux, tout ce qu'il affirme répugne à ma raison;

mab quelles déductions vigoureuses ! quelle nouveauté et quelle puissance dans cette façon de manier le raisonnement ! et combien c'est là un logicien redoutable \ Le lecteur se trompe. M. Proudhon, qui passe pour un esprit si original et si hardi , n'esl hardi et original qu'en apparence. Ce qui lui appartient , c'est l'intrépidité de son langage, c'est un art effronté de rajeunir et de grouper des formules. Quant au fond de son système , cherchez bien , vous trouverez un composé de toutes les erreurs rebattues depuis des siècles dans les écoles des sophistes. On a déjà remarqué avec quelle habileté sournoise M. Proudhon com* mence par réfuter Tobjection du mal contre la Providence , avant de proposer la même objection sous une forme qui lui est propre, a Je n'accuse pas le Créateur, dit-il , d'avoir fait de l'homme un être fini , limité , sujet à erreur : c'était la condi^ tion même de la création ; je l'accuse de ne pas nous avoir épargné les longues et douloureuses épreuves que nous avons dû subir et que nous subirons encore avant d'arriver à une société bien faite. » Or, je vous prie, quelle différence y a-t-il entre cette seconde accusation et la première? Celle-ci n'est-elle pas la conséquence de celle-là? Si l'homme n'était pas un être fini, et M. Proudhon démontre fort bien qu'il n'a pas le droit de s'en plaindre, le genre humain n'aurait certainement

aucune épreuve à subir. Quant au reproche fait à Dieu de ne pas nous avoir donné immédialement la solution de nos antinomies, la fm des contradictions de notre nature, et par conséquent la science et la félicité absolues , qui ne voit que c'est là toujours le même sophisme sous un déguisement plus compliqué? N'est-ce pas encore demander à Dieu pourquoi il ne nous a pas créés tout ensemble finis et infinis? En un mot, toute cette argumentation , malgré son faux air de nouveauté , ne revient- elle pas nécessairement à cette objection banale proposée raille fois , mille fois réfutée , et que M. Proudhon lui-même rejette avec un si légitime mépris? Un vieux sophisme assez adroitement dissimulé, voilà donc cette théorie redoutable I

M. Proudhon n*est pas plus heureux lorsqu'il prétend démontrer Vincapacité de l'être infini. Cette thèse a cependant quelque chose d'extraordinaire , et il semble qu'en repoussant cette extravagante proposition, on ne puisse du moins refuser à l'auteur le triste avantage d'une sottise originale. Eh bien ! non ; ce mérite même lui manque. Ouvrez le de Nalurâ deorum, livre fil, vous y trouverez le sophisme de M. Proudhon fort habilement mis en œuvre par un des principaux personnages du dialogue. Cotta, c'est le logicien qui a devancé et dérobé le nôtre , Cotta affirmait aussi que Dieu , ^tant infini, ne pouvait ni sentir, ni penser, ni

agir comme un être fini , et que , par conséquent , il ne savait , ne faisait et ne pouvait rien dans la sphère de ce monde où nous sommes. Je n'ai pas cherché ce rapprochement bien loin ; les vieilles erreurs comme celle-là traînent dans tous les manuels de nos bacheliers. La Logique de Pori-Royal . après avoir cité le raisonnement de Cotta comme un rare exemple de sophistique, ajoute ces simples et énergiques paroles, qui tombent d*à-plomb sur le Cotta du XIX"" siècle :

c 'Il est difficile de rien concevoir de plus imperlinent qae ceUe manière de raisonner. Elle est semblable à la pensée d'un paysan qui , n'ayant jamais vu que des maisons couvertes de chaume , et ayant ouï dire quMl n'y a point dans les villes de toits de chaume, en conclurait qu'il n'y a point de maisons dans les villes , et que ceux qui y habitent sont bien malheureux, étant exposés è toutes les injures de Pair. C'est comme Ck^ta ou plutAi Gicéron raisonne. Il ne peut y avoir en Dieu de vertus semblables à celles qui sont dans les hommes ; donc , il ne peut y avoir de vertu en Dieu. Et ce qui est merveilleux, c'est qu'il ne conclut qu'il n'y a point de vertu en Dieu que parce que l'imperfection qui se trouve dans la vertu humaine ne peut être en Dieu. De sorte que ce lui est une preuve que Dieu n'a point dintelligence , parce que rien ne lui est caché; c'est-à-dire qu'il ne voit rien , parce qu'il voit tout; qu'il ne peut rien, parce qu'il peut tout; qu'il ne jouit d'aucun bien , parce qu'il possède tout *. 9

N'est-ce pas , en des termes presque semblables,

' Logique de Port-Royal, I1I« pailie , cbap. XIX , g VII.

toute la théodicée de M. Proudhon , et ne sommesnous pas autorisé à dire , comme M. Thiers à propos des systèmes financiers de notre philosophe, que c'est là une des erreurs les plus bafouées dea temps passés?

M. Proudhon, je ne crains pas de le dire, est aveuglé par sa fausse logique. Infatué de sa méthode, il marche droit dans Tabsurde, il s'y établit à Taise, il y triomphe, et je sais bien que des raisonnements sans pédanterie , des arguments sans formules et sans constructions algébriques , ne le convaincront pas. Il parle une autre langue que nous ; il se sert d'un calcul dont lui seul connaît les règles. Soit! mais comment M. Proudhon, sans renoncer à l'emploi de sa logique particulière , ne fait-il pas les réQexions que voici ? Cette méthode, à laquelle j'attribue une certitude mathématique, deux hommes seulement , Kant et Hegel, l'ont appliquée jusqu'ici. Elle aurait dû les conduire tous deux à la vérité absolue. Or, elle a conduit l'un à une sorte de scepticisme métaphysique, et lui a défendu de rien affirmer sur tout ce qui n'est pas nous; puis, complétée par une règle qui manquait à Kant , cette même méthode a dicté à Hegel le dogmatisme le plus impérieux qui fût jamais , un dogmatisme qui contredit les éternelles croyances de l'humanité. Ainsi , le scepticisme d'un côté , de l'autre des conclusions très-positives.

mais repoussées par le sens commun , voilà le produit de cette méthode que je proclame infaillible. Cette réflexion n'est-elle pas de bature à m'inspirer des doutes?

Moi-même, doit ajouter M. Proudhon , moi qui possède comme eux cette merveilleuse dialectique, quels résultats ai-je obtenus par elle? Un Dieu incapable de prévoir , un Dieu anti-social , anticivilisateur, anti -humain, et en face un homme, créature finie , progressive et prévoyante , un être libre qui , engagé avec Dieu dans une effroyable lutte dont le prix est le gouvernement du monde , marche chaque jour à une victoire certaine. Tels sont les résultats de ma dialectique , résultats non pas seulement nouveaux, mais antipathiques à la foi du genre humain. Or, ma dialectique ne m*enseigne-t-elle pas, d'autre part, que le genre humain ne peut se tromper , et n'ai-je pas écrit cette phrase : <t Je ne disputerai jamais avec un adversaire qui poserait en principe Terreur spontanée de vingt -cinq millions d'hommes? » Hélas! ces vingt-cinq millions d'hommes ne seraient ici qu'une bagatelle ; ce que je suis obligé de poser en principe, c'est l'erreur spontanée de la famille humaine dans tous les temps et dans tous les pays.

Enfin, ajouterait-il encore, si, malgré tant de motifs de doute , je persiste à croire que ma méthode est achevée et ses conclusions irréfutables ,

suis-je plus assuré pour cela d'être à Tabri de tout reproche? Non , certes. Ma logique me dit de chercher le terme supérieur oii se concilient les antinomies ; sans cela , je Tai écrit mille fois , la loi de Tantinomie est mauvaise , elle ne donne que troubles et divisions. Je dois donc, au-dessus des contradictions , placer la synthèse qui les efface. Au lieu d'opposer r infini au fini , Dieu à l'homme, et d'en faire d^irréconciliabies adversaires, je suis tenu de montrer comment cette opposition s'évanouit. Le christianisme a donné un magnifique symbole de cette construction philosophique. Dieu et l'homme, séparés par le péché d'Adam, sont rapprochés par l'Homme-Dieu. La Rédemption est l'incomparable synthèse au sein de laquelle disparaissent à jamais les antinomies de l'Ancien Testament. Si cette solution ne me satisfait pas , si elle n'a pas à mes yeux un caractère légitime, si elle me semble une aspiration de la conscience religieuse du genre humain plutôt que le produit nécessaire de la raison, j'en chercherai une autre, je chercherai la synthèse vraiment philosophique; mais je ne puis me dispenser d'en chercher une , et , jusqu'à ce que j'aie résolu le problème , je suis obligé de me taire. Yoilà ce que me dit impérieusement ma logique. Et moi, infidèle aux principes que je proclame, loin de m'attacher à la conciliation des termes ennemis , loin de travailler à

pacifier en moi ce inonde métaphysique que ma Im des antinomies remplit de troubles effrœfaUes, loin de chercher Tordre , Tharmonie et l'unité, je m'établis au sein des discordes qui ne sont que Tœuvre de mon intelligence incomplète, et je déclame contre Dieu !

J'ai signalé clairement, je crois , la contradiction fondamentale , qui , la logique même de M. Proudhon étant supposée légitime , condamne et renverse toute sa philosophie. Gomment s'étonner , après cela , des autres contradictions , vraiment innombrables , qui se disputent à chaque instant la pensée de l'auteur! Cette logique, qui devait créer l'ordre dans rhumanitéy n'a réussi qu'à faire de l'esprit de M. Proudhon un chaos inextricable. Lorsque M. Proudhon écrit deux pages, il y en a presque toujours une qui est la réfutation de l'autre. Je ne parle pas des contradictions inhérentes aux difiérentes phases du progrès social , et dont la critique forme le sujet même du livre ; je parle des contradictions qui troublent sa pensée et dont son orgueil ne se doute pas. Il aflBrme que Dieu est infini , et un peu plus loin que Dieu n'est pas l'absolu. Il affirme que l'idée de Dieu est « une idée gigantesque , énigmatique , impénétrable à nos instruments dialectiques, comme sont au télescope les profondeurs du firmament », et il fait Tanalyse des attributs de Dieu, il décrit ses facol^

tés, il prédit ses destinées, avec la précision dé Tanatomiste qui palpe et dissèque un cadavre. Il aflSraie que Dieu est incapable de prévoir, que la providence en Dieu est une contradiction inintelligible , et il reproche à Dieu de ne pas avoir prévu les misères du genre humain , il s'emporte contre ce qu'il appelle a la misanthropie de Tétre infini », il profère enfin sans trembler ces hideux blasphèmes qui ont épouvanté la conscience publique : a Ton nom , si long-temps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre , le refuge du coupable repentant, eh bien! ce nom incommunicable, désormais voué au mépris et à Tanathème , sera sifflé parmi les hommes ; car Dieu , c'est sottise et lâcheté ; Dieu , c'est hypocrisie et mensonge ; Dieu , c'est

tyrannie et misère ; Dieu , c'est le mal Esprit

menteur. Dieu imbécile, ton règne est fini

Dieu , retire-toi ! car dès aujourd'hui , guéri de ta crainte et devenu sage, je jure, la main étendue vers le ciel , que tu n'es que le bourreau de ma raison , le spectre de ma conscience. »

Avons -nous fini? Pas encore. M. Proudhon affirme qu'il conduit l'homme à la science absolue; il a une confiance sans bornes dans les procédés infaillibles de sa dialectique, et il prêche ailleurs le plus complet scepticisme lorsqu'il assure que nous sommes réduits à commencer toutes nos recherches

par deux choses que nous savons également fausses, la matière et Tesprit. Quel est Tbomme qui a écrit ces mots : « Ce que j'appelle en moi science n'est qu'une collection de jouets , un assortiment d'enfantillages sérieux qui passent et repassent dans mon esprit » ? C'est celui-là même qui a épuisé dans ses affirmations toutes les formules de l'assurance la plus hautaine , et qui s'exprime comme les oracles. Est-ce tout? Il s'en faut bien. Le même homme qui proteste , dit-il , de toutes les forces de son âme contre le culte du matérialisme, est celui qui ose tracer ces lignes : «Il n'y a pas plus de raison pour voir de Tintelligence dans la tète qui a produit V Iliade que dans une masse de matière qui cristallise à octaèdres. » Et plus loin : « La philosophie de l'histoire n'est pas dans ces fantaisies semi-poétiques dont les successeurs de Bossuet ont donné tant d'exemples; elle est dans les routes obscures de l'économie so^ ciale. Travailler et manger, c'est, n'en déplaise aux écrivains artistes, la seule fin apparente de l'homme. Le reste n'est qu'allée et venue de gens qui cherchent de l'occupation ou qui demandent du pain. Pour remplir cet humble programme, le profane vulgaire a dépensé plus de génie que tous les philosophes , les savants et les poètes n'en ont mis à composer leurs chefs-d'œuvre. » Cet homme, qui a écrit des pages pleines de force et de grâce

sur la sainteté du mariage , sur la vertu de la famille , cet homme qui repousse avec dégoût tous les systèmes sensuels de nos jours et la déification de nos instincts, c'est lui qui écrit brutalement : « N'oubliez jamais que la pitié , le bonheur et la vertu » de même que la patrie , la religion et Tamour, sont des masques. » Cette fois , est-H;e assez d'exemples? A quel nombre sommes- nous arrivé? Dans une excellente critique de la démocratie socialiste , après avoir signalé sept contradictions essentielles chez M. Louis Blanc, M. Proudhon s'arrête tout-à-coup , car il n'aurait pas fini , ditil , à septante-sept. Je demande la permission de m'arrèter aussi, et je donnerais le même motif, si je ne trouvais le chiffre bien modeste.

Maintenant, ce logicien livré aux contradictions, c'est-à-dire , pour parler sa langue énergique, livré aux bêtes , savez-vous comment il se juge lui-même dans le résumé de son livre? Écoutez son Eœegi monumentum : « On a dit de Newton , pour exprimer riuMnensité de ses découvertes , qu'il avait révélé l'abîme de l'ignorance humaine. Il n'y a point ici de Newton, et nul ne peut revendiquer dans la science économique une part égale à celle que la postérité assigne à ce grand homme dans la science de l'univers; mais j'ose dire qu'il y a ici plus que ce qu'a jamais deviné Newton. La profondeur des cieux n'égale pas la profondeur de T. II. 33

notre intelligence, au sein de laquelle se meuvent

de merveilleux systèmes Que dirai-je de plus?

C'est la création même , prise , pour ainsi dire , sur le fait. »

Il y avait au XIIP siècle, dans les grandes écoles de la scolastique, un vigoureux dialecticien nommé Simon de Tournay. Un jour qu'il avait admirablement établi la divinité du Christ et ravi Tauditoire, il s'écria : «0 petit Jésus! petit Jésus! (Jesule! Jesulel) autant j'ai exalté ta loi , autant je pourrais la rabaisser, si je voulais. » Les chroniques rapportent avec un pieux effroi que le sophiste fut incontinent privé de sa raison. Cet homme qui régnait dans les écoles, ce dialecticien enivré de sa logique , ne sut bientôt plus que. balbutier au hasard et devint la risée des enfants.

Si cette critique est aussi juste que l'analyse a été fidèle, il nous sera facile de déterminer les rapports qui unissent le réformateur de la société et de la logique aux athées de la jeune école hégélienne, M. Charles Grûn , que nous avons vu tout à l'heure si plein d'enthousiasme pour M. Proudhon, est-il satisfait du travail de son disciple? A-t-il retrouvé dans le Système des contradictions économiques le

frùU des leçons qu il avait données à Fauteur? Ses espérances sont-elles justifiées?

Une chose est commune à M..Proudhon et à ses maîtres, c'est la méthode, c'est un détestable emploi de ce qu'ils appellent Tantinomie et la synthèse. Quant au fond même de sa philosophie, le réformateur français, on a dû le remarquer déjà, se sépare tout-à-fait de Tathéisme allemand , ou plutôt de cette religion de Vhumanisme découverte par M. Feuerbach , perfectionnée par M. Stirner et*prôchée par M. Charles Griîn. Pour les jeunes hégéliens, il n'y a pas d'autre Dieu que l'humanité ; M. Proudhon reconnaît un Dieu qu'il a décrit et analysé, un Dieu ennemi de l'homme, un Dieu que nous devons combattre et vaincre. En s'arrêtant à cette conclusion si opposée aux dogmes de Vhumanisme, M. Proudhon ne s'est pas dissimulé qu'il offenserait gravement ses amis. Douloureuse nécessité qui le préoccupe sans cesse! Cet homme qui ne craint pas d'outrager les croyances les plus sacrées de ses semblables, cet écrivain dont les blasphèmes ont dépassé tout ce qu'imagina jamais le plus furieux délire , c'est le même qui redouble de ménagements et de scrupules pour ne pas trop heurter l'athéisme des nouveaux hégéliens. Il est évident , à mes yeux , que toute la philosophie contenue dans ce livre des Contradictions économiques s'adresse beaucoup moins à la France qu'aux

docteurs d'outre-Rhin. Il y a des chapitres entiers complètement inintelligibles pour qui ne connaît pas la situation de la jeune école hégélienne. Ceux qui ont lu \e prologue de l'ouvrage ont dû être fort étonnés de voir l'auteur s humilier, demander

grâce Pourquoi? Parce qu'il commence toutes

ses explorations scientifiques par l'hypothèse d'un Dieu. Il s'en excuse, en effet, comme d'une énormité; il avoue sa confusion, comme s'il supposait une chose impossible, inouïe, injurieuse pour le genre humain. A qui sont destinées ces monstrueuses justifications , si ce n'est à M. Feuerbach, à M. Stirner, à M. Charles Grûn? Et enfin , quand il formule ses conclusions , ce n'est pas contre ses millions d'adversaires qu^il s'efforce de les soutenir, c'est contre la petite bande des humanistes, II n'y a d'école sérieuse que celle-là ; il n'y a d'adversaires dignes de lui que M. Feuerbach et ses adeptes. Lors donc qu'il se sépare des jeunes hégéliens , on voit encore que ses plus ardentes sympathies , disons mieux , que ses seules sympathies sont là. Schismatique , il est toujours plein de tendresse pour l'église qui l'a nourri.

Ce n'est pas à moi de prendre parti pour l'église hégélienne, encore moins de justifier l'hérésiarque. Entre M. Charles Grûn et M. Proudhon , grâce à Dieu , je n'ai pas à choisir. Cette situation d'esprit assure précisément mon impartialité et m'autorise

peut-être à juger le différend. Or, puisqu'une même méthode est commune aux deux partis, puisqu'une même charte les gouverne , je suis forcé, au nom de cette charte, de donner tous les torts au réformateur français. Une fois les principes posés , M. Proudhon n'avait pas le droit de s'arrêter en chemin , et une déduction courageuse de ses prémisses l'aurait invinciblement ramené dans le giron de Téglise qu'il a trahie. C'est lui qui a comparé l'humanité à l'Eve de Milton , adorant son image dans les ondes transparentes du ruisseau ; c'est lui qui a dit : a Toute idée de Dieu est un anthropomorphisme. » Comment donc se fait^il que ce Dieu , après n'avoir été d'abord qu'une hallucination de notre esprit, devienne ensuite « un infini aussi réel que le fini », un être eoncret , un adversaire , hélas ! vigoureusement armé , et à qui nous devons faire , sous peine de périr, une guerre de toutes les heures et de tous les instants? De la première proposition à la seconde, le lieu nous échappe.

Ce que M. Proudhon reproche surtout à l'Aumant5me, c'est de conserver Dieu , tout en le transfigurant dans l'homme. Vhumanisme, dit-il, n'est que le théisme retourné, c'est une religion plutôt qu'une science ; la porte est donc rouverte au mysticisme , au fanatisme , et nous retournons sur nos pas; moi, au contraire, en reconnaissant un Dieu^

je proclame qu'il est Tennemi de rhomme et que nous devons le combattre à outrance. — Bien que l'argument soit subtil et de nature à effrayer une école dont Tirréligion est le drapeau, les hégéliens ne s y arrêteront pas. La loi des antinomies, diront-ils , ne vous enseigne-t-elle pas que toutes les oppositions doivent disparaître et que jusque-là la science n'est rien? Gomment terminerez -tous la lutte du fini et de Tinfini? Allez-vous retourner au symbolisme chrétien, à la médiation deTHomme- Dieu, à Jésus -le -Rédempteur? Pourquoi donc repousser les résultats de la critique hégélienne, laquelle, analysant Fessence de la foi, a prouvé, comme vous lavez admis , que Dieu est un produit de la pensée humaine? Pourquoi ne pas restituer à rhomme cette divinité dont il a revêtu si longtemps le spectre de sa conscience? Si vous persistez à nous prêcher la guerre de Dieu et de l'homme , vous violez la loi de Tantinomie et de la synthèse. Si vous répondez que cette guerre amènera nécessairement la victoire de Thomme et la défaite de Dieu , vous prolongez inutilement une lutte imaginaire, puisque Thomme , par notre théorie, a déjà détruit ridée de Dieu et pris le gouvernement du monde.

Tous ces raisonnements nous paraissent fort étranges, à nous, pauvres profanes, qui n'avons pas reçu le baptême hégélien ; mais , une fois le3

principes admis, rârgumentation est invincible. Je ne sais vraiment pas ce que M. Proudhon répU* itjuera, et j*ai bien peur, je Tavoue, que V^nr thousiasme de M. Grûn pour son élève qe soit blâmé par tes grands prêtres de V humanisme. Déjà M. Grun, dans les dernières pages de son livre, avait parlé sévèrement : «Il y a fagots et fagots, athées et athées», lui disait-il, indiquant par là qu'on exigeait beaucoup. Déjà aussi M. Stirner» le vrai chef de V humanisme, avait condamné les idées de M. Proudhon comme trop sentimentales; il avait déclaré, en outre, que la fameuse définition, la propriété c'est le vol , contenait une reconnaissance implicite de la propriété : car propriété et vol , disait le docteur allemand , sont deux idées corrélatives , et celui pour qui le vol est un crime reconnaît par cela même que la propriété est sacrée : triste sort de cette définition , qui valait, au dire de Tauteur, tous les millions des Rothschild, et qui devait être Tévènement le plus considérable du gouvernement de Louis-Philippe! M. Proudhon, comme on voit , était surveillé de près , et l'admiration candide de M. Grûn n'était pas acceptée de tous ses amis. Que sera-ce quand on aura vu les hérésies du néophyte?

M. Proudhon répétera peut - être ces lignes étranges , qui sont la conclusion de son dialogue avec les humanistes : « Pour moi , je regrette de le

dire , car je sens qu'une telle déclaration me sépare de la partie la plus intelligente du socialisme. Il m'est impossible, plus j'y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce, qui n'est, au fond , chez les nouveaux athées , qu'un dernier écho des terreurs religieuses , qui , sous le nom d'humanisme, réhabilitant et consacrant le mysti* cisme , ramène dans la science le préjugé , dans la morale l'habitude, dans l'économie sociale la communauté, c*est-a*dire l'atonie et la misère, dans la logique l'absolu, l'absurde. Il m'est impossible, dis-je, d'accueillir cette religion nouvelle à laquelle on cherche en vain à m'intéresser en me disant que j'en suis le Dieu. Et c'est parce que je suis forcé de répudier, au nom de la logique et de l'expérience , cette religion , aussi bien que toutes ses devancières , qu'il me faut encore admettre comme plausible l'hypothèse d'un être infini , mais non absolu, en qui la liberté et l'intelligence, le moi et le non-moi existent sous une forme spéciale, inconcevable , mais nécessaire , et contre lequel ma destinée est de lutter, comme Israël contre Jéhovah, jusqu'à la mort. » Fiat luœ ! J'ignore si les hégé* liens seront plus habiles que moi et s'ils comprendront cette dernière phrase , résumé du système de M. Proudhon. J'aurais grande envie, en vérité, d'admettre ici l'ironique définition de Voltaire : ff Quand celui à qui l'on parle ne comprend pas^

ET LA RÉVOLUTIOxV. t^i

et que celui qui parle ne se comprend plus, c'est de la métaphysique.» Battu sur le terrain de sa propre logique , convaincu d'inconséquence et de timidité par les seuls maîtres qu'il respecte, obligé, pour éviter leurs flèches, de se réfugier, comme les dieux d'Homère, d^ns des nuages qu'il épaissit à son gré, M. Proudhon n'est pas plus heureux avec l'école hégélienne qu'il ne l'a été avec les simples défenseurs du sens commun.

Eh bien ! cette situation m'intéresse et me prouve que tout espoir n'est pas perdu ; M. Proudhon n'appartient plus aux hégéliens. Le spectacle d'une intelligence distinguée qui se perd obstinément dans l'absurde est un spectacle triste. Ce serait un travail consolant de rechercher, au milieu des contradictions sans nombre qui troublent ce mâle esprit, les symptômes d'un retour possible au bon sens , à la saine philosophie, à la poursuite sincère du bien. On verrait le blasphémateur, emporté dans ses moments lucides par la force irrésistible de la vérité , prononcer de nobles paroles sur ce Dieu bienfaisant que son système outrage. Ne s'est-il pas contredit , de manière à nous désarmer, quand il a écrit cette phrase: « I/huroanité.... accomplit lentement , avec inquiétude et embarras , le décret de la raison éternelle; et cette réalisation, pour ainsi dire à contre-cœur, de la justice divine par l'humanité est ce que nous appelons en nous pro-

Ht LÂLLEMÂGNE

l^'ès » ; et cette belle formule : « Le divio artiste qcri flous a cgniinis à la continuation de son œuvre »; et cette déclaration à propos des niaiseries de M. Cabet : « Le communisme , dans la science eomme dans la nature» est synonyme de nihilisme^ d^iodivision, d'immobilité» de nuit, de silence; c'est l'opposé du réel , le fond noir sur lequel le Créateur» Dieu de lumière , a dessiné l'univers, d De même, après avoir soutenu que le dogme de liai* mortalité de Tâme ébranle tous les fondements de la certitude, ne revient -il pas à ce dogme quand il s'écrie : « L'ordre dans la société, si par^ fait qu'on le suppose , ne chassera jamais entièrement l'amertume et l'ennui ; le bonheur , en ce monde , est un idéal que nous sommes condamnés à poursuivre toujours, mais que Tantagonisme infranchissable de la nature et de l'esprit tient hors de notre portée. S'il est une continuation de la vie humaine dans un monde ultérieur, ou si l'équation suprême ne se réalise pour nous que par un retour au néant, c'est ceque j'ignore.... Tout ce que je puis dire est que nous pensons plus loin qu'il ne nous est donné d'atteindre, et que la dernière formule à laquelle l'humanité vivante puisse parvenir, celle qui doit embrasser toutes les positions antérieures , est encore le premier terme d'une nouvelle et indescriptible harmonie. » On voit que, dans cette dernière phrase, l'immortalité deTâine;,

Eï LA RÉVOLUTION, 5S3

niée d'abord , ou du moins mise en doute comme impossible à démontrer, est annoncée brusquement en d'éloquentes paroles. L'auteur a d'abord fermé le ciel ; mais , entraîné malgré lui , il ouvre tout-à-coup à l'âme désolée des perspectives lumi* neuses !

Que serait-ce si M. Proudhon ne revenait pas seulement à la philosophie véritable , et si , se rejetant en arrière , it allait aboutir au mysticisme! Parler de mysticisme à propos d'un esprit si sec, cela ressemble à une plaisanterie , et pourtant c'est bien lui qui a remarqué, avec une joie inat** tendue , que nos chimistes contemporains retournent à la pierre philosophale et que nos astronomes sont en train de réhabiliter l'astrologie. Les astro* nomes et les chimistes se chargeront sans doute de rectifier ces étranges observations ; contentonsnous de signaler aux philosophes les fabuleuses paroles que voici : a J'ai certes moins d'inclination au merveilleux que bien des athées , mais je ne puis m'empècher de penser que les histoires de miracles, de prédictions, de charmes, etc., ne sont que des récits défigurés d'effets extraordinaires produits par certaines forces latentes , ou , comme on disait autrefois, par des puissances occultes. Notre science est encore si brutale et si pleine de mauvaise foi ; nos docteurs montrent tant d'impertinence pour si peu de savoir, ils

Sii L'ALLEMAGNE

nient si impudemment les faits qui les gèoent, afin de protéger les opinions qu'ils exploitent , que je me méfie de ces esprits forts , à l'égal des superstitieux. Oui, j'en suis convaincu , notre rationalisme grossier est l'inauguration d'une période qui , à force de science , deviendra vraiment prodigieuse ; l'univers , à mes yeux , n'est qu'un laboratoire de magie oii il faut s'att«ndre à tout...» Ainsi , ce farouche ennemi du mysticisme , ce terrible accusateur des a spiritualistes bigots » , est parfois un halluciné , et , dans ce laboratoire de magie qui s'appelle la création , il a bu les philtres qui procurent l'extase !

Nous n'en demandons pas tant à M. Proudhon ; il nous suffirait qu'il rentrât dans la grande famille spiritualiste dont les chefs sont la pure expression et 1 éternel honneur du genre humain. Qu'est-ce donc qui s'oppose à tous les bons instincts de cette intelligence troublée? Qu'est-ce qui comprime violemment ces secrètes aspirations d'une conscience qui s'ignore et les fait éclater çà et là en des fusées mystiques? M. Proudhon lui-même nous révèle ce secret quand il s'écrie , à propos des œuvres de bienfaisance dont la fondation est un des plus sérieux mérites de ce temps-ci : « J'avoue que la charité de tant de personnes du sexe, les plus dis* tinguées par la naissance , l'éducation et la fortune , et qui se font les hospitalières de leurs

sœurs en Jésus-Christ en attendant qu'une société meilleure leur permette de devenir leurs collaboratrices et leurs compagnes, me pénètre et me touche, et je me ferais horreur s'il échappait à ma plume , en parlant des devoirs que ces nobles dames accomplissent avec tant d*amour et que rien ne leur impose, un seul mot qui respirât l'ironie ou le dédain. 0 saintes et courageuses femmes ! vos cœurs ont devancé les temps , et c'est nous , misérables praticiens , faux philosophes , faux savants , qui sommes responsables de Tinutilité de vos efforts. Puissiez-vous un jour recevoir votre récompense ! mais puissiez-vous ignorer à jamais ce qu'une dialectique suscitée de Tenfer, car c'est la société qui l'a mise en mon âme , me forcera tout à Theure à dire de vous ! » Vous le voyez , il s'en accuse à voix haute , sa dialectique vient de l'enfer. Il ajoute, il est vrai, que cet enfer est la société elle-même ; qu'importe? il n'avoue pas moins que c'est la haine qui l'inspire, et cette confession, malgré l'arrogance de l'accent, indique peut-être les émotions confuses du repentir.

Il dit encore : « Qu'on ne juge pas de la dureté de mon cœur par Tinflexibilité de ma raison. Mes sentiments , j'ose le dire , ont toujours été ce qu'amis ou ennemis pouvaient désirer qu'ils fussent; quant à mes écrits, si sombres qu'ils paraissent , ils ne sont , après tout , que l'expression de

iMK i;aixemagne

mes sympathies pour tout ce qui est homme et qui vient de l'homme. » Arrétons-nous sur cette citation ; après une critique dont je ne suis pas libre d'adoucir les termes (ne serait^e pas, en effet, me rendre coupable d'une ridicule hypocrisie , m attaquant à un homme qui traite avec mépris les plus glorieux guides de Thumanité?), après une critique où j'ai dû exprimer sans ménagement ma pensée tout entière , il m'est doux de recueillir de M. Proudhon ce consolant témoignage ; il m'est doux de pouvoir mettre d*un côté les intentions de son cœur, de l'autre les détestables erreurs de son esprit. Oui , le mal , le démon tentateur, chez M. Proudhon, c'est sa pernicieuse dialectique; je ne dis pas avec lui que c'est l'inflexibilité de sa raison; j'ai montré, au contraire, combien cette raison se trouble et se réfute sans cesse ; je dis que c'est sa dialectique envenimée, sa logique haineuse, qui lui ordonne de chercher partout des oppositions , de les exagérer , de les inventer au besoin , et qui ensuite, impuissante à rétablir l'harmonie, abandonne le misérable praticien, le faux philosophe, le fauœ savant, au milieu d'un épouvantable désordre. Si M. Proudhon sait résister aux séductions de cette originalité menteuse , il épargnera de grands scandales à la conscience publique , des déceptions cruelles aux malheureux qui espèrent en lui ; le dirai-je enfin ? une confu-

sion ridicule , une chute honteuse et sans espoir à une intelligence qui peut se relever encore avec honneur.

lY.

Nous avons vu M. Charles Grûn et M. Proudhon, les deux interprètes les plus distingués des partis extrêmes en Allemagne et en France, nous prouver, pièces en main , Tincurable indigence de tous les systèmes socialistes. Nous avons vu le plus hardi de nos réformateurs , M. Proudhon , enseigner avec force certaines vérités essentielles qui ruinent non-seulement les extravagances d'aujourd'hui , mais toutes celles qui peuvent fermenter à l'avenir dans les cerveaux malsains. Il se refuse , par exemple, à diviniser nos passions, et, nous ordonnant de les dompter, il fait luire au-dessus de nous la loi sublime du devoir. Il se demande à quel degré d'abaissement moral nous sommes parvenus, pour que la critique se croie obligée de remuer tout le fumier des socialistes sensuels. Nous Tavons vu aussi défendre avec enthousiasme un autre grand principe qui n'est pas moins contraire que le sentiment du devoir à toutes les utopies de nos jours, le principe de la liberté de Tindividu, de cette liberté sans laquelle le monde est un enfer, et qui fait

tout le prix de l*existenee. Partout ailleurs, quaod il veut porter secours au socialisme en détresse, la vérité Tabaûdonne , et ses écrits ne sont plus qu*un long et orageux délire. Ce simple résumé des faits ne parle-t-il pas assez haut?

Le sentiment du devoir, le sentiment de la liberté , nous ne demandons que cela , et le socialisme est vaincu. Avec le devoir, nous retrouvons la morale et ses conséquences fécondes , nous retrouvons la sainteté de la famille , l'amour de nos semblables, le respect de la propriété; surtout, nous retrouvons ce Dieu éternel , infiniment puissant et infiniment bon , devant lequel M. Proudbon et les hégéliens sont comme s'ils n étaient pas. Avec la liberté , nous opposons un insurmontable obstacle à toutes les entreprises homicides des prétendus organisateurs. De ces deux principes, l'un est l'âme de la civilisation même et nous est légué par Tinfaillible travail des siècles ; l'autre , expressément décrété par la France de 89, a complété le trésor du genre humain. L'idée du devoir avait renouvelé l'homme depuis l'enseignement du Christ, mais quelque chose lui manquait encore; la conscience du droit , telle qu'elle a éclaté dans la grande âme de la France régénérée , a terminé notre éducation. Le génie de 89 a dit comme le Dieu de la Genèse : Faciamus homineml Depuis cette mémorable époque , l'homme est debout,

.rhomme tout entier. Veillons sur lui et prenons garde qu'on ne le ramène à l'antique esclavage. Or, comme il n'y a pas un système socialiste qui ne viole ces deux principes , nous avons le droit d'affirmer que , sous leur masque hypocrite , ces théories ne sont que les vieilles erreurs et les vieilles tyrannies acharnées à la ruine de l'esprit moderne.

Et s'il y a', comme je n'en doute pas , quelques esprits distingués , s'il y a de généreux rêveurs embarqués sur cette Nef des fous qui emporte le socialisme loin des grandes voies du genre humain, quelle conclusion devons-nous en tirer? Quel est le sens sérieux de ces symptômes? Ne faut-il pas avouer que la société a bien des progrès à accomplir, bien des misères à soulager, bien des injustices partielles à faire disparaître ? Oui , sans doute. L'Assemblée nationale a déjà fait des lois utiles ; les assemblées à venir en feront k leur tour , car la société doit veiller jour et nuit , et nous sentons en nous un idéal de liberté et de justice dont il importe de se rapprocher sans cesse , bien que nous soyons condamnés sur cette terre à ne jamais le réaliser tout entier. Ce n'est pas là cependant la conclusion la plus importante ni le remède le plus urgent de nos misères. La vraie conclusion, la voici : c'est qu'il faut réveiller en nous et le sentiment du devoir et le sentiment de T. n. 34

la liberté. C'est pendant le sommeil de ces deux guides que les théories désastreuses font invasion et commencent leur sabat. Quand la morale publique se perd , le socialisme sensuel divinise nos passions et veut nous livrer aux bêtes ; quand la conscience du droit s'affaiblit, les théoriciens de la servitude nous proposent , au nom du progrès , l'anéantissement de la liberté et de la vie. Il n'est pas bon que l'esprit moderne s'endorme ; l'engourdissement est funeste à ce vainqueur derrière lequel tant d'ennemis conspirent encore; s'il s'assoupit et s'affaisse, les fantômes du passé, les spectres maudits se dressent pour le frapper au cœur. Réveillons-le donc et soutenons-le dans les glorieuses difficultés de sa tâche. Philosophes ou prêtres , écrivains , publicistes , artistes même , chacun dans notre sphère , chacun selon la mesure de nos forces et la condition de nos travaux , faisons luire à ses yeux la sainte loi du devoir, faisonslui comprendre, enfin, la sévère grandeur de la liberté!

Octobre 1S4S.

U PHD.030nDS ALLEIAIDS DEPUIS LB M FiTUDL

LB8 DBimiBIIS ÉCHITS DB M. 8TBAIJ88. — ■. CHABLB8 eROlT BT M. mCBBLBT f DE BKBLIm).— UMB ÉCOLE MOI/YKLLB; MM. BOSBMKHAIIB, HBAMAHIf FICUTB, CHALT&SU8 , MAURICE CARRliBE.

Avant le 24 février, les lettres allemandes suivaient une marche régulière. L'enthousiasme de la liberté , Tespérance des réformes constitutionnelles, étaient pour les esprits un aiguillon et un frein. Heureuses les générations qui poursuivent un idéal et que soutient l'espoir d'une victoire prochaine! il semble qu'une harmonie secrète conduise tous leurs mouvements. L'effervescence de 1830 s'était modérée peu à peu , et une phalange de jeunes écrivains, réglant son inspiration sur le but proposé à la patrie, avait accompli en peu d'années les plus sérieux progrès. Des romans de la jeune Allemagne aux contes populaires de M. Auerbach , de la philosophie insensée des Annales de Halle aux plus

récents écrits de M. Strauss , la route parcourue est signalée par des transformations fécondes. Je ne prétends pas que les mauvais ouvrages et les doctrines coupables eussent disparu; la démagogie hégélienne était arrivée, au contraire, à la dernière limite de ses folies, et le plus froidement exalté de ses tribuns, M. Stirner, avait épouvanté l'Allemagne par des clameurs sauvages. Il est certain pourtant que, malgré la fureur des partis extrêmes , la pensée publique se développait avec une suite marquée, et que les lettres avaient fidèlement reproduit les différentes phases de ce progrès.

L'année 1848 est venue arrêter brusquement cette société qui marchait de victoire en victoire à la conquête régulière de ses droits. I/ordre de bataille a été brisé , les rangs les mieux serrés se sont rompus, et les aventuriers, qu'on avait peu à peu rejetés en arrière, se sont emparés du drapeau. De là , pendant plus d'un an , un chaos inextricable. Une confusion inouïe avait succédé à cette belle discipline. Tantôt c'étaient des chimères absurdes , des utopies violentes , substituées aux triomphes de la veille; tantôt des hésitations, des doutes, des découragements à faire croire que l'armée libérale était dispersée pour jamais. D'un côté était la démagogie, de l'autre le despotisme. En un mot, à l'heure même où 1848 donnait

à l'Allemagne des constitutions sérieuses , le parti qui depuis dix ans poursuivait ce but , le parti de la science, de la liberté et du progrès, semblait anéanti. Triste situation dont la littérature a longtemps reproduit le désolant aspect! Peut-être, cependant , cette rude secousse n'aura-t-elle pas , en définitive, toutes les suites que Ton devait craindre. Le premier choc a été violent, profond a été le trouble des esprits ; qu'importe, si le mal, dont on se défiait trop peu , s'est montré dans sa nudité odieuse? Satisfaite de la discipline croissante de ses milices, la société libérale ne se préoccupait pas de la sourde propagande des doctrines hégéliennes ; désormais elle a vu le mal , elle sait où est Tennemi.

Oui, j'en suis sûr, cette déroute des esprits ne se prolongera pas long-temps dans un pays comme l'Allemagne. Déjà, depuis le milieu de 1849, le mouvement intellectuel annonce le retour de la vie. Les lettres, la philosophie, les sérieux travaux de la pensée, ont repris, non sans éclat, leur tâche interrompue. Quant à la littérature plus spécialement politique , elle a traversé déjà deux périodes distinctes , la période des folies et la période des regrets : l'une remplit l'année 1848; 1849 commence l'autre. Dans la première, les écrivains s*associent , les yeux fermés , à ces fastueuses illusions qui s'étaient emparées de tout un peuple;

ce ne sont que promesses, chants de triomphe, glorifications ayeugles de toutes les journées insurrectionnelles. Dans la seconde , le rêve se dissipe , le spectacle de la réalité, la dispersion du parti libéral , les préoccupations d*un avenir chargé de menaces font succéder une clairvoyance attristée à ces puérils éblouissements. On commence à discuter ces révolutions , qui n'éveillaient d'abord que de si poétiques images, et l'inquiétude, sinon l'hostilité, se manifeste presque partout. Excellent symptôme, à mon avis ! Ce qu'il y a de plus difficile et de plus indispensable en temps de révolution , c'est d*y voir clair. Les songeurs , les dupes , tous ceux qui sont trompés par de grands mots ou aveuglés par une confiance béate, tous ceux enfin qui combattent dans les ténèbres , sont d'avance à demi vaincus. L'Allemagne est plus exposée qu'aucun autre peuple à ces entraînements de la rêverie; les habitudes de son génie l'y portent, et son expérience de la vie politique est trop jrécente encore pour que le sentiment de la réalité ne soit pas souvent offusqué chez les meilleurs esprits par le retour des anciennes chimères. C'est cette vie politique, c'est l'exercice des droits constitutionnels qui lui apprendront à voir les choses dans leur vérité nue , à mesurer les difficultés qu'elle veut vaincre , à se résigner aux conditions du progrès, à conjurer les périls de la situation présente , à affermir enfin ses

libertés contre les entreprises de l'ancien régime ou les violences de la démagogie.

Quel a été surtout le rôle de la philosophie depuis les révolutions démagogiques? Cette seule étude éclairera pour nous la situation nouvelle.

Les dernier! écrits de M. StranM.

On comprend que les publicistes aient été pris au dépourvu ; les philosophes feront sans doute meilleure figure au milieu des agitations de TAllemagne. De quelque côté qu'ils marchent, ils sont tenus de ne pas hésiter. C'est à eux qu'on doit rapporter l'immense bouleversement moral qui a transformé les pays des ardeurs spiritualisles en un foyer d'athéistne ; c'est la jeune école hégélienne qui a préparé toutes les folies et irrité toutes les convoitises de ces derniers temps. Les disciples de Hegel ont donné à la démagogie un drapeau , une doctrine , tout un appareil de formules scientifiques ; ils savent mieux que personne ce qui se passe au fond des esprits , et ils ont vu se traduire en actes les conséquences de leurs systèmes. Qu'ils parlent donc ; ils le peuvent , ils le doivent. S'il y a parmi eux , et je n'en doute pas , des

intelligences sincères que la solitude et le travail ont exaltées , l'épreuve de la réalité est une réponse péremptoire aux fantaisies des penseurs; ont-ils le droit maintenant de fermer les yeux et de se boucher les oreilles ? « Je commence à sentir, disait Tautre jour M. Henri Heine dans la Gazette d'Augsbaurg , que je ne suis pas précisément un dieu bipède, comme M. le professeur Hegel me Taflirmait il y a vingt -cinq ans. » C'est une déclaration à peu près semblable qui nous est due par M. Strauss et ses amis. Sérieusement , cette nature humaine où habite le dieu des hégéliens , nous Tavons vue à Tœuvre depuis qu on lui a révélé sa gloire; les grands-prêtres de V humanisme sont-ils toujours aussi confiants? S'ils ont des doutes, qu'ils les avouent; s'ils persistent, qu'ils parient encore , et que la société n'ignore plus son ennemi ! J'ai lu avec empressement tout ce qu'ont écrit les philosophes ; un fait surtout m'a frappé : c'est le silence des chefs de l'athéisme. Depuis que la révolution de février a lancé à travers l'Allemagne les corps-francs de la démagogie hégélienne, ni M. Stirner ni M. Feuerbach n'ont donné signe de vie. M. Feuerbach est le fondateur de l'athéisme ; c'est lui qui a reproché à M. Strauss et à M. Bruno Bauer leur timidité pusillanime , et qui , tirant avec précision les conséquences de leurs écrits, a démontré qu'il n'existe par pour l'homme d'autre

dieu que le genre humain lui-même. M. Stirner a dépassé M. Feuerbach ; Thumanité considérée comme Dieu est encore pour M. Stirner une sorte de religion ; ne parlez donc plus du genre humain ; l'individu avec ses appétits et ses passions , voilà le Dieu véritable , homo sibi Deus. Le tribun ne s'est pas contenté d'établir cette doctrine, il en a déduit avec sang-froid les résultats sauvages , et il a écrit pour une époque de convoitises effrénées la déclaration des droits de la matière. Aussitôt les disciples leur sont venus en foule; depuis plusieurs années, presque toute la jeunesse des universités appartient à ces deux maîtres. Quand le bouleversement de l'Europe a commencé , on comprend que l'esprit révolutionnaire ait déchaîné sans peine ces cupidités impatientes et que la chair en délire ait poussé par des milliers de voix des cris épouvantables : pecudesque locutœ. Cependant les chefs se taisent ; M. Feuerbach n'a pas publié une ligne depuis deux ans; on ne Ta pas vu s'adresser au suffrage universel et ambitionner une place au parlement de Francfort ou dans les assemblées de la Bavière. Ces révolutions qu'il a préparées , il n'a pas manifesté le désir d'y prendre part , de les diriger à sa manière, de les modérer ou de les affermir : il s'est retiré à lecart , il s'est réfugié dans le silence.

Et M. Stirner, qu'est-il devenu? pourquoi a-t-il

538 L'ALLËMAGNB

interrompu brusquemeDt rexposition de sa politique et de sa morale ? « Meure le peuple ! s'était écrié le tribun de Tégoisme, meure le peuple, pourvu que Tindividu soit libre! Meure l'Allemagne, meurent toutes les nations européennes, et que, débarrassé de tous ses liens, délivré des derniers fantômes de la religion , l'homme recouvre enfin sa pleine indépendance! » En parlant ainsi, M. Stirner avait exprimé avec une franchise brutale ce que Thypocrisie révolutionnaire dissimule sous ses déclamations ; il proclamait sans phrases ridéal de la démagogie. Pourquoi donc , depuis deux années , ce silence opiniâtre? M. Stirner ne s'étâit-il pas donné la tâche de démasquer les tribuns, de proclamer tout haut ce que ceux-ci pensent tout bas? N'y a-t-il donc plus de tartufes qui cachent sous les mots de révolution et de patrie leurs appétits sensuels? Ou bien, au contraire , effrayé peut-être de voir se lever à son appel tant de disciples furieux qui vouent des millions d'hommes à l'échafaud , M. Stirner a-t-il compris qu'il n'était pas permis de jouer avec les idées , et qu'en cherchant les bénéfices du scandale, il avait trop compté sur la débonnaireté de son temps et de son pays? On assure que M. Stirner est un homme doux , paisible , studieux , et que son livre est l'œuvre d'une pensée solitaire; si M. Stirner a profité , comme je voudrais le croire , de l'expé-

ET LA RÉVOLUTIOxN. 639

rience de ces deux années, il ne doit pas garder pour lui-même le fruit de cette rude leçon. Quoi qu'il pense enfin, il ne peut rester neutre. Amis ou adversaires , tous ceux qu'il a poussés au mal et tous ceux qu'il a indignés ont droit de lui demander compte de son silence et de provoquer sa confession.

Cette confession , un des plus célèbres révolutionnaires de la philosophie allemande , M. le docteur Strauss, a jugé convenable de la faire, et il s'en est acquitté avec une franchise très-méritoire. On sait que M. Strauss, engagé l'un des premiers dans les routes fatales de la jet/ne école hégélienne, a été bientôt laissé en chemin par des tribuns plus résolus. Girondin au milieu des montagnards , intelligence mesurée et sereine au milieu des cœurs violents et des esprits troublés , il n'en était pas moins , aux yeux de la foule , le représentant des folies qu'il condamnait. Son livre de la Vie de Jésus j par Féclat d*un scandale inouï , l'avait désigné à la colère des uns, à l'épouvante des autres; il était , bien plus que M. Feuerbach ou M. Stirner, le bouc émissaire chargé des iniquités de l'école. Or, en avril 1848 , M. Strauss, candidat au parlement de Francfort , se présenta devant les réunions électorales du Wurtemberg ; il parcourut ce beau pays de la Souabe , ce pays des poètes et des philosophes , décrit par lui avec tant de grâce dans

8on pèlerinage auprès de Justinus Kerner. Le grand destructeur de mythes , comme il s'appelle quelque part , allait être soumis à la critique du peuple.

Suivons-le , non pas à Stuttgard, à Heilbronn, à Ludwigsbourg ; ce qui nous intéresse dans le voyage de M. Strauss , ce sont ses visites aux paysans. M. Strauss parlant à une assemblée de paysans, aux laboureurs de Steinheim , aux vignerons de Markgroningen ! les raffinements chicaniers de Texégèse en face de la simplicité de la nature ! ce rapprochement dit tout. M. Strauss rencontrait là, en effet, des croyances chrétiennes, une foi solide et entière , et il apparaissait comme une sorte d'antechrist à des imaginations naïves que son nom seul effarouchait. Quelle occasion plus piquante pour le trop célèbre novateur ! Cette occasion, il la recherchée > j'en suis sur, non par amour du scandale, mais au contraire pour faire clairement concevoir le but de sa conduite antérieure et Tattitude nouvelle qu'il voulait prendre. M. Strauss , si abstrait, si hérissé de formules barbares dans sa Vie de Jésus, est devenu depuis quelques années un écrivain plein de clarté et d'élégance. Cette vocation littéraire, poétique même, dont il fut détourné par le démon de la curiosité philosophique , a reparu peu à peu et porte déjà ses fruits. Le théologien , chez M. Strauss, a ter*

miné son œuvre; un littérateur commence qui , sur bien des points , je n'en doute pas , corrigera Tinfluence funeste du théologien. Déjà, dans sesDet^a? Feuilles pacifiques , dans sa visite à Justinus Kerner, dans son brillant et ingénieux pamphlet contre le romantisme de Frédéric-Guillaume IV, M.Strauss avait défendu, dans la -forme la plus accessible à tous, les principes d'une philosophie morale presque toujours sans reproche. Un piquant mélange de simplicité et de fmessse était le caractère de ses écrits. On voyait un homme effrayé du bruit qu'il a fait, attristé des scandales qu'il a causés, et cherchant à s'expliquer avec sa conscience dans un langage rempli de sincérité , de modération et de charme. C'est là ce qu'il a été , et avec plus de précision encore , le jour où il se justifiait devant les paysans de sa terre natale < .

a Me voici, disait-il, je suis ce docteur Strauss que la plupart d'entre vous se sont représenté jusquMci comme rantechrist en personne. Je ne puis pas vous en vouloir ; c'est ainsi que je vous ai été dépeint, et certainement ceux qui vous pariaient de la sorte étaient en grande partie des gens de bien. Cependant vous avez été mal renseignés. J'ai écrit, il y a treize ans, un livre qui est le point de dépari de tous ces préjugés. Ce livre, j'en suis sûr, aucun de vous ne l'a lu, et je dis : Tant mieux I car ce n'est pas pour vous que je l'avais écrit. Ne prenez pas mal ces

> Seehi theologisch-polUiscke Yolktvden , von David-Friedrich Slraiiu. SluUgard, 1818.

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paroles. Si un cultivateur d'entre vous composait un livre sur l'agriculture, j'entendrais dire, sans me fâcher, que ce livre n*a pas été composé pour moi. J'ai écrit pour des savants, pour des théologiens. Les laïques, et même un grand nombre d'entre les plus instruits, ne savent pas, et bien heureusement pour eux, combien de doutes crueb tourmentent souvent le pauvre théologien ; que leur importe un livre qù il est traité de ces incertitudes de la science? Plusieurs de mes amis, hommes étrangers aux études théologîques, se sont crus obligés de lire mon ouvrage. Laissez, leur ai-je dit, vous avez mieux à faire; ce livre vous donnera peut-être des doutes que vous n'avez pas, tandis qu'il est destiné, au contraire, à venir au secours des théologiens que déchirent ces angoisses de l'âme. Vous voyez combien je suis loin de vouloir enlever sa croyance à qui que ce soit. »

Ces protestations de M. Strauss ne sont pas la tactique vulgaire d'un candidat , elles expliquent sincèrement son rôle. Poussé par la curiosité scientifique , Vauteur de la Vie de Jésus n'a fait que résumer avec une ténacité infatigable toutes les négations partielles accumulées depuis Lessing par les princes de la théologie allemande. I>ans la France du XVIII® siècle, c'étaient des écrivains laïques qui attaquaient les croyances religieuses; en Allemagne, depuis plus de soixante ans, ce sont les théologiens eux-mêmes qui ébranlent l'édifice et qur sont parfois amenés , comme M. Strauss, à s'en justifier devant les laïques. Cependant , tout en soumettant les dogmes

de leur foi à une impitoyable critique , la plupart de ces hommes avaient la prétention de demeurer théologiens; ce n'était point la haine de la religion qui les animait , c'était un irrésistible besoin d'analyse et une ardente passion de savoir. Tel s'est toujours montré M.Strauss, et lorsqu'on lui interdisait le droit d'enseigner cette religion dont il détruisait les dogmes, la surprise, la tristesse même qu'il en éprouvait , n'était nullement un jeu. En un mot, bien qu'ils relèvent tous de la jeune école hégélienne , il y a un abîme entre M. Strauss et MM. Feuerbach et Stirner ; ceux-ci ont juré la ruine de toute idée religieuse : celui-là croit à une religion telle quelle, et il garde son nom de théologien comme un titre et une défense.

M.Strauss continue donc son plaidoyer; il expose aux laboureurs de Steinheim comment toute chose ici-bas est exposée à être dénaturée par l'homme ; entre ses mains , le bien même peut devenir mal, et la vertu se changer en vice. Or, si c'est la tâche du moraliste de veiller à ce que la prudence n'engendre pas la couardise , que le sentiment de l'amour ne soit pas dégradé par le libertinage , que le légitime désir d'acquérir ne tourne point à la cupidité , c'est la tâche du théologien de dégager Tidée religieuse des superstitions qui l'obscurcissent. Ne faut-il pas sans cesse protéger la conscience contre la faiblesse de notre

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nature? Ne faut-il pas tous les matins laver les dalles du temple?

« Fort bien, me dira mon adversaire; seulement, dans ce partage que vous faites, vous avez retranché maintes choses qui sont pour nous une nourriture fortifiante et douce. Je réponds : Ce qu'il y a d'essentiel , d'indispensable dans la religion , ce sont des préceptes comme ceuxci : Heureux l'homme dont le cœur est pur ! Heureux celui qui possède l'esprit de paix et de miséricorde 1 Ne jugez point, si vous voulez ne pas être jugé; aimez votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis et bénissez qui vous maudit. — Croyez-vous que je sois assez insensé pour enlever à la religion de telles maximes ? Dès qu'on les garde en son cœur et qu'on les réalise dans la pratique, à mon avis, tout est là; avec cette règle de conduite, on est un citoyen honnête, un époux fidèle, un père dévoué, un voisin serviable; on est surtout un homme vraiment bon , lors même qu'on élèverait les doutes de la science contre tous les miracles de la Bible. Telle est, dans son sens exact , ma profession de foi religieuse. »

Certes, il y a loin de ces paroles à la morale de la jeune école hégélienne. S'il nie la divinité du Christ , M. Strauss n'en conserve pas moins sa foi à renseignement pratique de TÉvangile. Il n'existe pas pour lui de loi morale plus pure , d'idée religieuse plus élevée et plus sainte que celle qui est contenue dans le sermon sur la montagne, et cette loi morale > il ne l'interprète pas, à la façon des démagogues , avec toutes sortes de mélanges menteurs et de profanations : il l'expose dans le

vrai sens chrétien en recommandant le devoir et le sacrifice. On ne peut que féliciter M. Strauss d'avoir enfin songé à ce correctif de ses premiers écrits ; après avoir tant travaillé à détruire , il était urgent pour lui de dire trës^haut ce qu'il espère sauver au milieu des ruines. Cette déclaration , M. Strauss a essayé de la faire depuis quelques années , mais il n'y avait pas encore apporté autant de précision , ni surtout un accent si chrétien. Toute voix qui prêchera la morale de TÉvangile en face des ardeurs effrénées du panthéisme a droit d'être écoutée avec reconnaissance, et cependant cette profession de foi peut - elle suffire ? Si M. Strauss, malgré les belles paroles que je viens de citer, demeure attaché aux doctrines philosophiques de la jeune école hégélienne; si, repoussant la divinité du Christ, il n'admet pas davantage la croyance à un Dieu personnel et libre ; si Dieu n'est pour lui qu'une force mystérieuse , aveugle, inconnue à elle-même, qui se cherche laborieusement sur tous les degrés de la nature , et n'arrive à une vie complète que dans la conscience de l'homme; si M. Strauss, enfin, ne rejette pas le panthéisme de Hegel , que deviendra entre ses mains cette morale dont il parle en si bons termes? De toutes les superstitions qui peuvent pervertir lidée religieuse, il n'en est pas de plus étouffante, h coup sur, que les niaises superstitions du T. 11. 35

panthéisme, et il ne sert de rien qu'il répète renseignement de Jésus, s'il est persuadé en même temps que le genre liumain est Dieu.

Dans un de ses discours aux paysans de la Souabe,M. Strauss, ayant à s'expliquer sur la lutte des intérêts religieux et des intérêts terrestres, jette brièvement ces paroles: « Cette distinction des choses religieuses et des choses terrestres , pourquoi vous le cacherais*je? elle me déplaît absolument. S'occuper des intérêts du monde , c'est s'occuper tout ensemble des intérêts de l'âme, et celui qui se conduit bien sur la terre est le véritable habitant du ciel. Laissons cela , du reste (doch dies bmeite)... » Mais nous, nous ne voulons pas laisser cela , nous insistons , et s'il n'y a pas une autre vie au-delà de cette vie de misère , s'il n'y a pas au-dessus de nous une Providence , c'est-à-dire un père plein d'amour, un témoin toujours présent et un infaillible juge de nos actions» nous demanderons à M. Strauss, comme ses compatriotes de Steinheim , s'il ne détruit pas de fond en comble cette religion qu'il prétend seulement débarrasser de ses légendes. M. Strauss est trop sincère , il a un amour trop passionné du vrai pour se permettre la moindre équivoque sur cette question. Entre la morale du Christ et les doctrines de la jeune école hégélienne, il faut qu'il choisisse. Or, j'en suis bien sûr, et j'en ai pour garant la

stoïque franchise de son caractère , M. Strauss ne se laissera pas intimider dans la voie nouvelle où il entre par les souvenirs de ses premiers travaux ou par les menaces de la démagogie hégélienne ; il cherchera résolument la solution du problème, et, si ses prochains travaux répondent aux espérances qu'il nous fait concevoir, nous verrons un jour ce ferme esprit, dégagé des liens d*une école fatale, proclamer avec force les grandes croyances du genre humain, Texistence de Dieu et l'immortalité de

I ame.

Les efforts de M.Strauss méritent de sérieux encouragements. Nous Favons vu, candidat au parlement de Francfort , s'expliquer loyalement avec les laboureui*s et les vignerons de son pays sur le sens de ses écrits théologiques , et ne pas craindre de rompre en bien des points avec la jeune école hégélienne. Nommé peu de temps après membre de l'assemblée constituante du Wurtem* berg , il a quitté cette assemblée où la violence des démocrates ne respectait pas la liberté de ses votes.

II a repris alors ses travaux interrompus , et voici un livre des plus curieux qui est le résultat de cette bonne pensée. Dans les derniers temps qui ont précédé la révolution , M. Strauss semblait avoir renoncé à l'exégèse; des études d'histoire et de critique littéraire l'occupaient de préférence, et

il était permis de croire que le littérateur tenait à rectifier le théologien. Telle est la tâche à laquelle M. Strauss est revenu. Retrouver sa voie au milieu d*une crise qui bouleverse tout , c'est la marque d une intelligence élevée et d'une volonté qui se possède. M. Strauss a donné cet exemple. Tandis que ses amis d'autrefois se jettent éperdument dans la démagogie, le novateur, jadis si redouté, continue sa réforme intérieure ; il cherche dans des études de biographie et d'histoire un refuge contre les folies du panthéisme , et il publie sa Vie de Schubart * .

Schubart est l'une des plus étonnantes figures de l'Allemagne au XVIII® siècle. Aventurier, musicien , poète , publiciste , nature impétueuse et caractère indécis, ce singulier personnage, dont l'existence a été traversée de tant de misères, offre un intérêt sérieux au moraliste. M. Sti^auss a pieusement recueilli toutes les lettres de son infortuné compatriote , et c'est à Taide de cette correspondance, entremêlée d'ingénieuses études, qu'il reproduit cette dramatique destinée. Il y a dans la vie de Schubart un douloureux événement qui la divise en trois périodes distinctes ; l'ardent publiciste de la Chronique allemande est resté enfermé dix ans dans une prison d'état. Avant,

^ SehubartU Lebin in $einen Briêftn, tod Dayid - Friedrich Siraoti; 2 toI. Berlin, 1849.

pendant et après la captivité, tel est le plan de M. Strauss.

La première période fait apparaître à nos yeux , dans toute rexùbérance de ses passions, cette nature indisciplinée. Fils d'un pasteur de la petite ville d'Aalen en Souabe , Schubart avait été destiné à la carrière ecclésiastique ; la place qu'il attendait ne s'étant pas trouvée libre assez tôt, l'impatient candidat accepte un emploi de précepteur à Geisslingen , et , à peine arrivé dans cette ville , il s'y marie. Cette double résolution , à ce qu'il parait, avait été prise un peu trop vite; il ne fallut pas long -temps pour que le fougueux jeune homme fût las de ses fonctions et ennuyé de son paisible intérieur. Incapable de se plier aux prescriptions du devoir, emporté par une imagination intempérante , le théologien d'Âalen fut bientôt un libertin et un aventurier. La musique, à laquelle il s'était livré avec passion , lui procura des ressources , et l'introduisit même auprès des souverains. Nommé organiste et directeur des concerts de la cour par le duc Charles de Wurtemberg , il quitte Geisslingen pour Ludwigsbourg. Là, ses scandales, ses débauches obligent sa femme à se séparer de lui; il perd sa place peu de temps après , et recommence sa vie d'aventures. Il s'en va errant de ville en ville à travers le pays de Bade et le Palatinat, tour-à-tour mendiant et courtisan, toujours joyeux,

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quoique toujours misérable. Le prince de Bade le prend à son service; mais bientôt il change de religion et va chercher fortune en Bavière. 11 passe quelques mois à Munich; puis le voilà à Augsbourg , où il fonde son journal la Chronique allemande.

Au milieu de cette vie désordonnée, il avait presque réussi à se faire un nom dans les lettres ; il avait du moins attiré sur lui lattention des écrivains. Avec rimpétuosité ordinaire de ses sentiments , il avait conçu pour les maîtres de la poésie une admiration passionnée qu'il leur exprimait avec fougue. Klopstock te jetait dans l'extase. II fut aussi en correspondance avec Wieland , qui répondait à ses naïves et chaleureuses épitres en lui disant : «Vous êtes né poète, vous êtes de ceux qui peuvent tout , qui peuvent faire parler ou les héros ou les pâtres ; tout ce que vous écrivez est poésie. » Wieland se trompait : ce qui l'avait séduit dans les effusions du jeune homme , c étaient des inspirations d'une minute, des accès et des éclairs du tempérament; il manquait à Schubart cette élévation de l'âme, cette noblesse et cette constance de la pensée , sans lesquelles il n'est pas de poète digne de ce nom. Au contraire , quand il eut créé son journal, il sembla qu'il eût trouvé sa voie; homme de verve soudaine , improvisateur éblouissant , il s'y prodiguait à l'aventure. Il était né ,

a-t-on dit , pour être un orateur révolutionnaire. Des écrivains de rÂlIemagne Tout comparé à Danton, et bien que les occasions, Dieu merci I lui aient manqué, ses débauches, Texplosion de ses premiers mouvements , ce mélange de cynisme et d'inspirations extraordinaires , paraissent justifier ce rapprochement. Dans cette paisible Allemagne de 1770, Schubart ne pouvait guère donner issue aux folles ardeurs qui le dévoraient. C'était dans les tavernes , en face des pots de bière et au milieu de flots de fumée , que le puissant causeur troublait et subjuguait son auditoire ; on cite aussi des lectures publiques qui eurent alors un singulier éclat : sentant bien qu'il n'était qu'un poète de second ordre, et dévoué cependant à la poésie, Schubart voulut du moins être le rapsode des maîtres; il lisait, cet épicurien sensuel, il lisait le chaste Klopstock avec une merveilleuse magie ; à l'aide des mystiques peintures de la Messiade , il gouvernait les âmes à son gré , il les entraînait dans sa sphère, leur communiquant tour-à-tour les émotions dont il était rempli , le trouble , l'effroi , l'admiration , l'extase.

Il est facile de deviner ce que devait être le journal de Schubart. L'intempérance de sa verve lui attira bientôt d'odieuses persécutions. Si Ton n'a jamais su d'une manière exacte les motifs de son emprisonnement, il est vraisemblable que les

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hardiesses du publiciste en furent au moins le prétexte , dans un siècle et sous des gouvernements où nulle garantie ne protégeait le droit. Arrêté et incarcéré sans jugement , Schubart passa dix ans dans la forteresse d'Asperg. L'épreuve lui fut rude. Ces natures emportées , dont toute la force réside dans le sang, ne résistent guère aux coups du malheur ; on vit trop clairement alors tout ce qui faisait défaut au caractère et à la moralité de Schubart. Son ardeur fut abattue ; le découragement le plus profond s'empara de lui ; enfin, après qu'un puéril désespoir eut long -temps abaissé sa dignité d'homme et de publiciste, il se réfugia dans une religion exaltée , fébrile, couvulsive , qui fit place , peu de temps après , à toutes les revanches furieuses du voluptueux.

Schubart ne sortit de prison qu'en 1787. Il reprit son journal , et fut l'un des premiers , deux ans plus tard , à saluer les débuts de la Révolution française. Il avait toujours eu une antipathie déclarée pour la France, il avait combattu ardemment son influence littéraire ; tout cela fut oublié en un instant , le sublime élan de 89 lui fit apercevoir des trésors chez ce peuple qu'il croyait condamné à une décadence irrémédiable , et il exprima son enthousiasme en de nobles termes. « L'humanité n'a pas vieilli , s'écrie le journaliste allemand , puisqu'une nation qui semblait ne |

posséder que le génie des petites choses donne de pareils témoignages de sa force et de sa grandeur. » Puis il détourne les puissances du Nord de leurs projets de contre-révolution , et il leur prédit d'effroyables désastres si elles osent passer le Rhin. C'est une voix de plus enfin qui se joint à ce concert de voix illustres saluant du fond de l'Ailemagne les grands jours de 89 ; tous les nobles esprits qu'il admirait à cœur ouvert, les philosophes et les poètes , Kant et Klopstobk , Schiller et Fichte , tenaient alors le même langage. Seulement, ce qui donne un caractère particulier à l'enthousiasme de Schubart , c'est un mélange fort inattendu d'idées mystiques et de sentiments libéraux. Son étrange exaltation religieuse s'était brusquement calmée , mais il en avait conservé maintes traces dans son langage , et l'on est souvent étonné de voir la Révolution glorifiée dans le style d'une homélie. Schubart aurait-il été indigné comme ses maîtres des forfaits qui souillèrent bientôt cette grande cause , ou bien aurait- il suivi, dans son journal, ce Danton à qui on l'a comparé? Avec cette fougue dont il n'était pas maître et qui l'emportait en tous sens , il est fort heureux pour sa renommée qu'il n'ait pas eu à prendre parti au milieu de ces horribles luttes. Schubart ne vit pas les journées hideuses de la Révolution ; il mourut en 1 791 .

Tel est le bizarre personnage dont M. Strauss a recueilli la correspondance et raconté la vie. L'his* toire littéraire doit des remerciments à l'auteur pour cette curieuse étude ; les lettres , les poésies , les œuvres politiques de Schubart ont été jugées par M. Strauss avec une sagacité parfaite. Quant au moraliste, j'en ai peur, il est beaucoup moins digne d'éloges que de critique. Le biographe de Schubart s'est proposé surtout un problème de morale ; il veut étudier dans ce caractère étrange la lutte de Tesprit et des sens. Dans la période qui précède son emprisonnement , Schubart est tourmenté en effet par ce combat intérieur, et si d'abord sa nature indisciplinée l'entraîne dans des excès sans nombre, la partie spirituelle semble de jour en jour reprendre le dessus et diriger sa vie. Malheureusement, Schubart n'était pas encore tout*à-fait maître de lui-même ; l'injustice des persécutions qu'il eu! à subir, les terreurs dont il fut obsédé dans sa prison , ébranlèrent bientôt tout son être et rompirent ce fragile équilibre. M. Strauss est très-frappé de Tinfluence fatale de cet événement ; le désespoir de l'infortuné publiciste , cette conversion subite à un fanatisme d'où il retomba plus lourdement dans ses anciras désor-> dres , lui paraissent une crise désastreuse dans cette existence qui peu à peu s'ordonnait. La violence sensuelle du prisonnier une fois abattue par

la douleur, Tesprit se mit à divaguer. C'est là que M.Strauss voulait en venir; la morale de son étude , c'est l'union du corps et de l'âme , l'harmonie de la nature et de l'esprit. Cette harmonie , à l'en croire, le christianisme la rend impossible, et c'est dans l'ancienne Grèce seulement qu'on en retrouvera les modèles ; la Grèce seule a produit des hommes.

Il serait bien inutile , ce me semble , de discuter ici ces singulières affirmations ; j'ai voulu surtout indiquer les embarras, les doutes, les marches et les contre-marches de M. Strauss au milieu de ces domaines de la pensée qu'il a contribué pour sa part à bouleverser si profondément. M. Strauss est persuadé que le christianisme est mort ; d'un autre côté , sur les ruines de ce christianisme, renversé, à ce qu'il pense , par le développement général des esprits et en particulier par Hegel , il voit s'avancer, derrière MM. Feuerbach et Stirner, les monstrueuses armées du panthéisme, de V humanisme , de Tégoîsme, les hordes affamées de jouissances. M. Strauss , en détrônant Dieu , voulait que la dignité humaine profitât de cette grande révolution : or, c'est le contraire qui arrive, le monde moral s'écroule, et le genre humain, livré à luimême, est plongé par les jeunes hégéliens dans une abjection bestiale. Alors M. Strauss se révolte; pour retrouver la figure de l'homme dans sa véri-

table beauté , il remonte le cours des âges et oppose le panthéisme naif de la Grèce au panthéisme effréné de son pays. C'était bien la peine d'avoir si long-temps prêché , d'après Hegel , la marche incessante , l'irrésistible développement de Fesprit infini à travers le monde ! M. Strauss n'en restera pas là; il est lui-même, comme le personnage qu'il étudie , une intelligence troublée. Seulement il cherche , il aspire à une solution , il semble impatient de vaincre les difficultés qui l'obsèdent , et, puisqu'il est sincèrement préoccupé de notre noblesse morale , il reconnaîtra un jour que l'existence d'un Dieu personnel et libre est la condition essentielle de la dignité de l'homme.

M. GharlM Grflo , H. Nauwerek, H. Mieheiet f da Barlin ).

Tandis que les chefs du panthéisme se taisent avec MM. Feuerbach et Stirner, ou s'amendent avec M. Strauss, les représentants secondaires de ces funestes doctrines semblent redoubler d'activité pour s'emparer du commandement. On sait avec quelle violence M. Arnold Ruge se faisait le chef des aventuriers et des athées au parlement de Francfort , au moment même où M. Strauss quittait avec éclat son siège à la chambre des députés du

Wurtemberg, pour maintenir l'indépendance de sa pensée en face des exigences despotiques de la démocratie. Auprès de M.Ruge siégeait M. Charles Nauwerck ; M. Vogt était le grand orateur de Tathéisme, et, pendant que Técole hégélienne déployait son drapeau à l'église Saint-Paul , un de ses principaux écrivains, le maître de M. Proudhon, M. Charles Grùn , entretenait l'agitation à l'extrême gauche de l'assemblée de Berlin. M. Nauwerck et M. Grun , tout occupés qu'ils étaient à Francfort et à Berlin des grands intérêts de la démagogie , n'ont pas abandonné pour cela leur mission philosophique ; ils ont publié Tannée dernière le plan d'une université libre , où la science vraiment allemande, c'est-à-dire la doctrine hégélienne, doit être enseignée avec toutes ses hardiesses et mise résolument en pratique. Si cette université n'existe pas encore , il faut en accuser le malheur , des temps et les baïonnettes de la Prusse. Ne nous plaignons pas trop cependant, MM. Nauwerck et Grùn ont pu déjà exécuter l'article 1 3 de leur programme , dont voici les termes : « L'examen et la critique de l'université auront un organe scientifique , lequel paraîtra aussitôt que possible sous ce titre : Annales de la libre université allemande. » Les Annales de la libre université ont paru *, et c'est bien , en effet, l'athéisme le plus

1 Jahrhikher der freien deuUohen Aeademie. Francfort , 1849.

décidé qui formera le programme officiel de cette merveilleuse institution. M. Charles Grùn , dès la première page de ce manifeste, expose sans vergogne le but de renseignement nouveau : — assez long-temps la théorie a nourri les esprits de formules creuses, le cercle des abstractions a été entièrement parcouru ; l'heure est venue de s'approprier enfin le résultat de l'histoire de la philosophie; ce résultat, c'est la jouissance de ce monde , ou plutôt , comme dit pittoresquement l'hégélien , c'est l'organisation des cinq sens.

Une chose vraiment très-méritoire dans la jeune école hégélienne, c'est la franchise avec laquelle ses .docteurs proclament tout haut les secrètes pensées de la démagogie. Nos tribuns ne parlent que des droits du peuple et des progrès de l'humanité : Meure le peuple! meure le genre humain! ^s'écrie M. Stirner. M. Louis Blanc réclame hypocritement l'organisation du travail : -^ Torganisation des cinq sens ! répond M. Charles Grûn. Au reste, les différentes dissertations qui composent ce premier volume des Annales de la libre univer-site ne sont que de plates et misérables rapsodies. M. Charles Grùn , homme de beaucoup d'esprit et d'un esprit singulièrement moqueur, doit être bien honteux d'avoir écrit une introduction aux œuvres de M. Kleinpaul et aux adresses des étudiants d'Eisenach. Qu'y faire? C'est le flot de la démo-

cratie qui monte. Les fous qui ont de Tesprit sont les introducteurs obligés des imbéciles. M. Charles Grùn fait bien de s'accoutumer à de tels inconvénients; il en verra bien d'autres quand il aura achevé de fonder la libre université allemande.

Est-ce pour garder une place quelconque au milieu des masses grossières qui envahissent Técole, est-ce par crainte d'être relégué dans Tombre, que Tun des graves esprits de l'ancienne société hégélienne, M. Michelet (de Berlin), vient de proclamer avec fracas son athéisme? M. Michelet (de Berlin) était l'un des premiers disciples de Hegel , un de ceux qui avaient recueilli directement ses paroles. Quand une bande d'aventuriers fit irruption dans les sévères domaines de la métaphysique allemande, et tira brutalement les conséquences hideuses auxquelles les hégéliens n'avaient échappé que par un noble oubli de leurs principes, M. Michelet (de Berlin) resta fidèle à la gravité, à la circonspection stoïque de son maître , et , pendant plus de dix années, il s'efforça de maintenir son enseignement dans les voies sérieuses de la science. C'est ce que faisaient comme lui , avec des nuances diverses , M. Rosenkranz , M. Hotho, M. Gabier, M. Marheinecke. Aujourd'hui , M. Michelet (de Berlin) s'incline devant les jeunes hégéliens; le grave penseur, le savant historien d'Aristote vient de s'enrôler dans les corps-francs.

M. Michelet (de Berlin), .pour payer sa bienvenue, a voulu donner, lui aussi , le plan d'une société nouvelle ; mais on voit trop que le philosophe n'était nullement préparé aux études positives de Téconomie publique. Son livre, sa Solution du problème social*, serait indigne d'un examen attentif, si Ton n'y cherchait des renseignements sur les progrès de l'athéisme. C'est à l'athéisme , en effet, à l'athéisme furieux de la jeune école hégélienne que M. Michelet (de Berlin) s'est converti, a Le but de la question sociale, s'écrie l'auteur à la dernière page , est de nous donner sur la terre les joies qu'on se représentait dans le ciel. Il faut que la Jérusalem céleste , comme une fiancée parée de ses plus beaux vêtements , descende sur la terre et y demeure. Alors seulement nous serons délivrés de ce monde imaginaire que créaient nos désirs inassouvis. » Ainsi , le grand avantage du socialisme aux yeux de M. Michelet (de Berlin), c'est d'éloigner de nous la pensée d'une autre vie , de faire évanouir pour jamais leiantôme importun de la Divinité, d'établir enfin et de faire passer dans la pratique tous les dogmes de la jeune école hégélienne. La partie économique du livre de M. Michelet (de Berlin) est d'une nullité déplorable. J'excepte son plan de la société future, qui serait

> Die Losung der geseUtehaftlichen Prage, ?oii G. Michelet. Ffancforl et Berlio, 1849.

vraiment une réjouissante invention , si les travaux antérieurs de M. Michelet (de Berlin) et le respect que nous lui gardons n'arrêtaient le sourire sur nos lèvres. Ce qui préoccupe avant tout M. Michelet (de Berlin), c'est l'emploi des soirées dans son pha^ lanstëre. Causera-t-on ? Dansera-t-on? Fera-t-on de la musique? That is the question. M. Michelet fait remarquer les avantages de cette société sur le système chrétien: les chrétiens se condamnent à une vie de luttes et de sacrifices, et c'est seulement à la fin de cette vie qu'est placé le repos avec la récompense ; dans l'organisation sociale de M. Michelet ( de Berlin ) , la récompense est décernée chaque soir. Ces choses sont écrites très-sérieusement par un homme que de beaux travaux ont recom^ mandé jusqu'ici à l'estime du monde savant. Qui aurait dit , il y a deux ans , qu'un sévère représentant de l'ancienne école hégélienne ferait une soumission si complète devant les tribuns de la nouvelle ? Qui se serait imaginé M. Michelet ( de Berlin) construisant une cité socialiste, proposant un code qui se termine par des programmes de bal , par des affiches de casino et de théâtre?

Dans l'ardeur de sa conversion , M. Michelet { de Berlin ) n'a pas seulement pris aux jeunes hégéliens leur étrange manière de philosopher, il semble leur envier aussi cette désinvolture équivoque et ces prétentieuses inconvenances qui ne T. H, 36

sont pas une médiocre part de leur gloire. L'an dernier, M. Michelet ( de Berlin ) , étant venu assister aux fanfares du congrès de la paix , pensa qu'il aurait bien tort de quitter la France sans annoncer au monde philosophique que l'existence d'un Dieu distinct de l'univers était décidément un dogme rétrograde et puéril. Malheureusement la question n'était pas à l'ordre du jour, et ce frivole Paris aurait bien pu ne prêter qu'une attention distraite à la leçon du publiciste hégélien. Que fait M. Michelet pour mieux se mettre en scène? Il rend visite à M. Cousin et lui expose les principes de l'athéisme. La conversation s'anime , la lutte s'engage, et le brillant , l'impétueux causeur ( ce n'est pas de M. Michelet que je parle) , avec l'éloquence d'une raison supérieure et les saillies d'une verve qui ne tarit pas, maintient contre le philosophe allemand les grands dogmes auxquels le genre humain a donné sa foi. M. Michelet (de Berlin) ne voulait apparemment qu'une occasion de se produire ; à peine sorti , il prend ses notes , résume les paroles de M. Cousin , et s'empresse de disserter là-dessus en face du public. Il n'y a que les Allemands , et surtout les jeunes hégéliens , pour imprimer ainsi toutes vives leurs causeries familières. Je regrette seulement que M. Michelet, puisqu'il n'a pas reculé devant cette singulière façon d'agir, n'ait pas poussé l'indiscrétion jusqu'au

bout. Avant de donner ses réponses, pourquoi n'a-t-il pas reproduit les paroles de son illustre adversaire? Certes, nous n'avions pas besoin du témoignage de M.Michelet (de Berlin) pour savoir que le chef du spiritualisme français repoussait avec dégoût les conséquences de la doctrine hégélienne ; nous aurions aimé cependant voir l'athéisme germanique tour-à-tour foudroyé et bafoué par une voix si éloquente , par une raison si spirituellement aiguisée.

M. Cousin , espérons-le , nous en dédommagera. Cette question est désormais la question par excellence. Toutes les misères morales du XIX® siècle , toutes ces cupidités sans frein , toutes ces révoltes de la matière en furie, ce n'est pas assurément l'école hégélienne toute seule qui les a produites ; mais elle les résume dans ses formules , elle leur donne par son appareil scientifique une pernicieuse autorité , elle les multiplie par une propagande exécrable. La jeune école hégélienne est devenue l'arsenal de l'Europe démagogique; c'est là qu'il faut porter les coups. Quand M. Cousin , il y a trentecinq ans , entra d'une manière éclatante dans l'enseignement public , il trouva en face de lui les derniers défenseurs du matérialisme du XVI1P siècle , et c'est précisément à cette lutte que sa philosophie doit son vrai caractère : il serait beau pour l'éloquent écrivain de déployer aujourd'hui , contre un ennemi

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bien autrement redoutable, cette même ardeur, cette même impétuosité juvénile, accrue de tous les trésors d'une vie consacrée à la science.

M. Rosenkraoft. — M. Hermann Fichle. — M. Cbalybaeus. — M* Maurice Carrière.

L'Allemagne elle-même commence à repousser énergiquement cette philosophie démagogique que le silence des bons esprits avait trop encouragée. Une école nouvelle se forme au moment oii nous écrivons ces pages , et l'inspiration qui l'anime est un ardent désir de relever la science avilie. Citons au premier rang une des plus nobles intelligences de ce pays, un disciple dévoué de Hegel , M. Rosenkranz , qui a compris les terribles avertissements de notre époque, et qui s'efforce de dresser une barrière infranchissable entre les philosophes dignes de ce nom et les grossiers tribuns de la jeune école hégélienne. « Gomment nier, s'écrie M. Rosenkranz, que le spectacle de ces deux dernières années m'ait

causé maintes fois une affliction profonde? Le

ténébreux fantôme que je voyais , dans le domaine de la science comme dans celui de la réalité , diriger fixement sur nous ses lèvres pâles et ses vides paupières , me rappelait ce disciple de Sais qu a chanté

notre grand Schiller. Des hommes à Tâme puérile , téméraires plutôt que hardis, turbulents plutôt qu'empressés, et animés d*un violent égoîsme au moment où ils prétendent faire acte de dévouement au genre humain, s'élancent impétueusement pour soulever le voile qui cache les traits de la déesse. La fouie applaudit comme à une action héroïque, et les applaudissements les enivrent ; mais quand ils ont accompli leur attentat , la déesse outragée les foudroie de son regard et ils tombent évanouis. Certes , de tels hommes sont trop orgueilleux pour être sincères ; nous soupçonnons cependant que , dans le secret de leur conscience, ils doivent se dire comme te disciple de Schiller : Malheur à celui qui marche à la vérité par la voie des impies ! Jamais la vérité ne réjouira son âme. »

M. Rosenkranz écrit ces belles paroles dans la préface d'un livre qu'il intitule Système de la science , et oii il s'applique à rectifier les principes de la philosophie de son maître. Les sophistes ont fait irruption dans ce temple dont il est le lévite ; le lévite indigné chasse les sophistes et lave les souillures du parvis. Puisse M. Rosenkranz accom^ plir heureusement son entreprise! C'est là notre vœu le plus cher, et personne ne sympathise plus que nous à ses généreux efforts. Qu'il nous permette donc de lui parler avec sincérité. Parmi les principes qu'il s'obstine encore à défendre , il en

est dont le maintien rendrait tous ces efforts infructueux. Les erreurs de M. Rosenkranz sont toutes dans la méthode hégélienne. Tant que les disciples du philosophe de Berlin n'auront pas renoncéàleur dédain de l'expérience, tant qu'ils auront la prétention de créer de toutes pièces une ontologie absolue pour embrasser de là l'entier développement du monde, les meilleures intentions seront vaines. Dans une brochure intitulée Ma réforme delà philosophie de Hegel, M. Rosenkranz repousse avec vivacité le reproche d'athéisme adressé à son maître : Hegel , assure-t-il , croyait à la personnalité de Dieu , et ce premier être sans conscience et sans volonté, cette substance infinie qui a besoin de se manifester dans son contraire afin d'arriver à se connaître, ce germe de Dieu qui ne fleurira et ne portera son fruit que sur le théâtre complet de l'univers , ce n'étaient pour Hegel que de simples abstractions nécessaires à l'infirmité de notre esprit. Â la bonne heure! Mais que l'athéisme fût ou non dans la pensée de Hegel (et je veux rester persuadé qu'il n'y était pas) , il n'en est pas moins vrai qu'il est contenu dans le système général du philosophe, et que les jeunes hégéliens n'ont pas manqué de logique. Tous ces docteurs effrontés qui ont proclamé la divinité de l'homme n'ont rien compris, ditesvous , à la pensée du maître : soit ! ils n'ont pas été fidèles à l'intention secrète de Hegel; mais, cela est

trop évident , ils ont été fidèles à sa méthode. Que cet avertissement vous éclaire ! Témoin des désor^ dres où cette logique infatuée a conduit toute une école , M. Rosenkrauz serait inexcusable de s'arrêter à moitié chemin. Les hommes qu'il combat aujourd'hui , les faux disciples , les faux savants , les insulteurs de la déesse Sais , ont suivi docilement , non pas la pensée du maître , mais les procédés de sa dialectique; soyez fidèle, vous, à cette pensée que vous avez le courage de revendiquer, et pour cela renoncez désormais à sa méthode !

Il n y a que deux méthodes en présence dans la philosophie moderne : la méthode cartésienne qui a établi le spiritualisme sur des bases immortelles , cette méthode qui a exercé une si noble influence sur notre grand siècle , qui a prêté un si précieux secours à la théologie chrétienne , que Fénelon , Malebranche, Bossuet lui-même, ont si magnifiquement appliquée , — et Torgueilleuse méthode de Schelling et de Hegel , qui , après s être flattée de conquérir à Tesprit de Thomme de plus sublimes domaines , Ta rabaissé en fin de compte au grossier délire de Tathéisme.

a D'où viennent les arguments des athées , disait Descartes dans la préface de ses Méditations ? De ce que l'on feint dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on attribue à nos esprits tant de force et de sagesse que nous avons bien la prétention de

vouloir déterminer et comprendre ce que Dieu peut et doit faire. » Il semble , en vérité , que ces paroles s'appliquent à la moderne philosophie allemande. Hegel prétend déterminer ce que Dieu peut et doit faire. Il débute par une théodicée à priori, et cette théodicée a beau répugner à toutes les notions du sens intime, à toutes les inductions de Texpérience , il la proclame comme une vérité hors de doute , il en fait la base de tout son édifice ; or, comme c'est la fantaisie métaphysique de Hegel qui 8*est substituée à Dieu , les écoles qui se rattachent à lui finissent aussi , de déduction en déduction , par se substituer à Tessence suprême, et cette substitution dès-lors n'est plus , comme chez Hegel , une simple témérité de méthode , c^est une impiété orgueilleuse et cynique , et le grave Hegel est remplacé par MM. Feuerbach et Stirner. «c De sorte, reprend Descartes, que tout ce qu'ils disent ne nous donnera aucune difficulté , pourvu seulement que nous nous ressouvenions que nous devons considérer nos esprits comme des choses finies et limitées , et Dieu comme un être infini et incompréhensible. » Voilà la vérité , voilà la solution du problème. Ce Dieu infini , incompréhensible , n'essayez plus de le connaître à priori, élevez-vous à lui par le double travail de l'observation psychologique et de la raison; en d'autres termes, renoncez à la méthode insensée par laquelle vous prétendez

être plus qu'un homme , et reprenez courageusement la route qu'avait tracée Descartes.

On doit les mêmes encouragements, on doit aussi les mêmes conseils aux penseurs distingués qui redoublent d'efforts, comme M. Rosenkranz, pour défendre la philosophie contre une démagogie abjecte. Je parle surtout de M. Hermarin Fichte, de M. Chalybœus et de M. Maurice Carrière. Il y a des pays ou ces deux mots , philosophie et religion , représentent des idées qui se combattent ; les troubles intellectuels de l'Allemagne ont donné aux esprits un sentiment plus profond des indissolubles rapports qui unissent toutes les sciences et toutes les vérités morales. Les dogmes philosophiques , on commence à le comprendre, n'ont pas moins souffert que les dogmes religieux des outrages de la jeune école hégélienne. La science et la foi , le spiritualisme philosophique et le spiritualisme chrétien, sont deux aspects différents de l'éternelle raison ; et ce sont des philosophes que nous voyons aujourd'hui relever de leurs mains l'édifice du christianisme pour y mettre à l'abri leurs croyances insultées. Telle est la direction que suit, dans son Éthique^, le digne fils de l'illustre Fichte ; telle est aussi l'inspiration de M. Ghalybaaus lorsqu'il écrit son Système de Véthiqtie

A System der Bthih , Ton Immanuel-Herinann Fichte. I toI. Leiptick, 1850.

spéculative, ou philosophie de la famille y de Vùal et de la religion^. Un autre écrivain, M. Maurice Carrière , est plus explicite encore. À Tépoque oii rAllemagne s'agitait pour secouer le joug étranger, le grand philosophe Fichte écrivait ses patriotiques Discours à lanation allemande; M. Maurice Carrière a compris que ce n'est pas le patriotisme qu'il faut relever dans l'Allemagne d'aujourd'hui , mais le sentiment religieux, et il publie un livre qu'il intitule sans fausse honte : Discours et méditations religieuses adressés à la nation allemande , par un philosophe allemand^.

Que les théories de MM. Hermann Fichte et Ghalybœus et les discours de M. Carrière soient conformes de tout point à l'austère vérité chrétienne, ce n'est pas moi qui l'affirmerai. Bien qu'ils se portent les adversaires de la philosophie de Hegel , ils sont encore trop attachés tous les trois aux procédés aventureux de la science allemande , et les conseils que j'ai pris la liberté de donner à M. Rosenkranz ne profiteraient pas moins à ses contradicteurs. N'est-ce pas toutefois un éclatant symptôme de voir ce groupe de penseurs travailler à une restauration chrétienne ; et ne doit-on pas

> System d«r êpêculativen Ethik, oder philoiophie der Familiê, dêê Staats und dw nligiôiên Sitte , Ton H.-M. Chalybaeos. 2 toK Leipsick, 1850.

^ Religiôse Reden und Betrachtungen fur dai deutêehe Volk , van einem deutsehen Philotophen, 1 toI. Leipsick, 1850.

croire que Tanarchie morale est bien près d'être entièrement vaincue, quand on voit le représentant de cette nouvelle école commencer son livre par ces nobles paroles?

« Je veux parler au peuple de Tesprit du christianisme, afin qu'il sache bien ce qu'il croit et que son propre cœur lui soit révélé. L'heure présente est sombre et pleine d'inquiétudes. Nous avons appris par de cruelles expériences ce que produit le soulèvement du peuple, quand le peuple n'est pas guidé par une conscience vraiment religieuse, quand son âme n'est pas épurée par le sentiment de Dieu : nous avons vu cette barbarie sans frein , ces convoitises sauvages, ces vengeances, ces assassinats, ces désordres inouïs des actions et des paroles. La religion elle-même n'esl-elle pas menacée de disparaître, ébranlée d'un côté par la superstition , de Tautre par l'impiété ? N'est-ce pas , enfin, une opinion presque partout admise, qu'un philosophe ne peut parler du Sauveur sans prononcer son oraison funèbre, et sans le ranger (ce sont les plus tolérants), sans le ranger auprès des grands morts dans le Panthéon de l'histoire ? Quant à moi , je sens que rien n'est mort, je sens que rien ne mourra de ce qui a véritablement vécu, et je vois, dans les luttes et les convulsions de notre siècle , l'enfantement d'une conscience nouvelle , le signe d'une régénération chrétienne. »

Consignons avec joie ces promesses d^une généreuse école. Nous ne nous attendions pas à terminer par ces lumineuses espérances des études qui nous ont présenté si souvent de ténébreux spectacles. Ce n'est là qu'un cri de la conscience ; heureux

signe toutefois ! Il suffit que cette conscience soit émue , il suffit que le noble pays de Leibnitz connaisse toute l'amertume de sa détresse morale. L'Allemagne avait touché le fond de Tabime; nulle part on n'avait vu de négations plus radicales et, comme dit encore M. Maurice Carrière, plus phlegmatiquement enragées ; si elle renaît enfin de cette chute profonde , si elle restaure par la philosophie ce spiritualisme chrétien que la philosophie avait détruit chez elle , l'Europe entière profitera de ses travaux. Il y a trente ans, un philosophe illustre, avec la vive ardeur et Tenthousiasme irréfléchi de la jeunesse , a raconté à la France comment les dogmes finissent ; aujourd'hui , après tant de douloureuses expériences et tant d'avertissements sinistres , il serait beau pour rAllemagne de montrer au XIX® siècle comment les croyances se relèvent !

AttU I8M

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