CHAPITRE XV
ROBERT LINDET ET DUROY DANS l'eURE
Démolition de la maison de Buzot. — Action aussi intelligente qu'indulgente de R. Lindet et de Duroy. — Incrimination inexacte de Guadet, les concernant. — Décret de la Convention étendant leurs pouvoirs au Calvados. — Singulière expression de Puisaye. — Duplicité des chefs de l'insurrection. — Désorganisation complète de leurs forces. — Derniers efforts des Carabots. — Mise en liberté de Romme et Prieur. — Ils ne veulent sortir de prison qu'avec une grande solennité. — Arrivée à Caen des représentants commissaires. — ^ Il exigent la remise du château et du donjon. — Retraite des forces insurrectionnelles. — Plus d'insurrection normande.
ïja démolition de la maison de Buzot, triste opération tombée à la charge de l'administration municipale, n'a pas eu besoin du concours ou de ^intervention de Lindet et de Duroy; il y avait même à ce moment douze à quinze jours qu'ils avaient quitté Evreux.
M°® Buzot avait suivi son mari, elle l'a même accompagné en Bretagne, et c'est là seulement qu'une nécessité invincible l'a séparée de l'infortuné qu'elle ne devait plus revoir.
Leur maison, qui allait être rasée, était déjà une maison veuve de ses habitants et abandonnée. Elle recelait pourtant leur mobilier, tout leur mobilier, même les vêtements
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pourrait supposer tenues le plus à la réserve du langage, proclamaient à l'envi, on l'a vu déjà, que la ville insurgée, maintenant mieux éclairée, avait été victime des machinations d'un perfide, car Buzot proscrit était le coupable, le seul coupable. C'est toujours comme cela, et Buzot a eu tort de s'en plaindre M . . . .
Homme d'une nature indomptable, il ignorait, parait-il, que le courage civil, cette grande qualité des âmes vraiment héroïques, était encore inconnu chez des populations élevées dans l'admiration des conquérants sachant pousser des hommes les uns sur les autres et ravager des nations.
Mais Bobert Lindet et Duroy n'étaient pas des vainqueurs, et ne voulaient pas voir des vaincus dans leurs compatriotes; ils voulaient être les pacificateurs républicains de leur province et s'en faire les premiers protecteurs.
n 7 parut bien dès le premier instant, au milieu du désordre presque inséparable de l'occupation d'une ville par une force armée qui raisonne peu, facilement entraînée à se croire les droits d'un vainqueur. Le désordre, qui menaçait au moins, a été réprimé vigoureusement, et Duroy paraît avoir payé largement de sa personne pour la sécurité des habitants. A cet égard, et dans une publi-
(1) Ce qu'il faut particulièrement remarquer pour ce qui nous concerne, pour l'instruction de ceux qui pourraient être tentés de suirre la même carrière, c'est que nous avons été le plus persécutés par ceux qui nous avaient chéri le plus, et que le passage de Taffèction la plus vive à la plus violente persécution a été si subit, si rapide, dans la plupart des départements, qu'il s'est opéré souvent dans l'espace de vingt-<[uatre heures. (Buzot, Mémoires , page 61.)
ROBERT LIHDIT KT DUBOT
1 déjà citée, OQ lit nne anecdote qui ne manqua \m d'originalltu : i Des hussards, sV-tant introduite chez une c damt! Marc, voulurent prendre un avant-goût du pillage.
< Duroy en fut infomié. y courut, et, se plaidant le sabre 8 ii la main à la porte de ja boutique, comptait à coups
< de plat de »abre touR les hussards qu'il avait ordonné « d'en feire sortir '. n
Oeiiendant les repn''8eutJiiits s'occupèrent non-seulement de la réorganisation des administrât iona et des serrit*» publics, maie encore de transfonner cette petite ville, qui était hier encore une ville d'insurrection, de guerre on do désordre, en une ville de fîtes pacifiques plus en n^port avec leurs mœurs personnelles et leur caractère que l'ignitîou d'un mannequin. C'est ainsi qu'ils sVtatent fait eonoéder par la C^onveution un décret permettant de célébrer plus dignement, dans nne fête civique, le retour d'une ville au sentiment patriotique et l'acceptation de la Constitution. En vertu de ce décret, six jeunes filles, clioii^ies par une sisj^eitiblée de vieillards, furent mariées et dotées de chacune 2.400 francs, 2.000 francs en biens nationaux, et 400 frauce eu espèces.
Telle fut l'action intelligente et indulgente tout à la fois de Duroy et de Liudet an milieu d'Evrenx.
Pourtant, et malgré le sentiment général, une voix s'est égarée uu jour à lancer contre Duroy et Lindet une incrimination que son auteur a dû regretter s'il a vérifié plus tard ses assertions, mais à propos de laquelle oo peut loi faire le reproche d'avoir écrit sans renseignements. Guadet, neveu du fongueux girondin de ce nom,
(1) Somienirs at journal d'un àourgtoii d'ivreux, en note, p. 63.
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a bien reconnu avec loyauté que les Girondins ne formaient pas un parti, n'avaient pas le lien qui donne Faction gouvernementale, et sans lequel les gouvernants ne peuvent que compromettre l'Etat ; il a bien reconnu que les Girondins, <c même en les supposant maîtres un <L moment, ne pouvaient longtemps guider le vaisseau de n l'Etat dans les circonstances où l'on se trouvait ^; » mais, entraîné probablement par les poignants souvenirs des infortunes de sa famille, Guadet a eu tort d'écrire des phrases riches d'émotions, indigentes de faits, telles que celles-ci : « De féroces proconsuls parcouraient les dépar- <L tements, surtout les départements fédérés, avec la mis- <L sion de tout exterminer. Evreux a reçu ses proconsuls. <L Les anarchistes comprimés longtemps y donnèrent un <L libre cours à leur fureur ; la démagogie la plus effrénée « y fut à l'ordre du jour ; les bons citoyens tremblèrent « et reçurent des fers *. >
Si l'on cherche à deviner l'origine de ce tableau inexact de la ville d'Evreux, sous les proconsuls Duroy et Lindet, on craint d'y trouver tout simplement les traditions de ces habitudes des plus étourdis des Girondins qui se croyaient d'habiles politiques quand ils fabriquaient un mensonge. Si Guadet neveu vivait encore, on serait juste, en punition du passage abominable qu'il a eu le malheur d'écrire, de condamner l'auteur à lire les pages d'un habitant d'Evreux, ami personnel de Buzot, son ami politique aussi, membre de l'administration du district d'Evreux, membre aussi de l'assemblée insurrectionnelle du 6 juin,
(i) Guadet, Recherches sur les Girondins, (2) Guadet, Vie de Buzot.
président des sections après la retraite du procnrenrgyudic t\ui ijtait oppoau aiix actes d'insurrection, l'nii des • instigateurs les plus avoués et les plus déterminés de l'ineurrection. Lui qui était là, qui a vu tnutes choses, qui y u été asuez mâle pour s'y trouver ivpparemiui-ut assez iatéreufié de sa personne même, fournît c« démenti si net aux phrases de Guadet : « Les représentants c Robert Lindet, Diiroy et Bonuet quittèrent Evr«iix « sans y avoir exercé d'autre acte de rignenr que rarres' « tatiou provisoire du citoyen Pain. — Les représentantB « partirent pour Lisieux emportant avec eux les regrete c et les bénédictions d'une commune qu'ils avaient déa livrée de Toppresaion et reconquise à la vraie liberté. a Deux citoyens également recommandablea par lenr « patriotisme, Legrand, cultivateur, et Moulin, marf chand, furent députés pour accompagner ces digues i représentants jusqu'à Lisieus '. »
Robert Lindet et Dnroy, Robert Lindet Bnrtont, qui ' ftvaieut fait sortir le grmvenii'meur de son inaction vis-5-ris de l'insurrection normande, qui avaient trouvé qu'il était temps d'en éteindre le foyer dans l'Eure, n'avaient pas été longtemps à demander à la Convention d'eo foire détmire le quartier général transféré dans le Calvados.
Dès le 18 jaillet, ils avaient transmis un mémoire établissant la situation, exposant la néceasité d'ime prompte expédition sur Caen, indiquant, eu êgacd aux positions occupées par Wimpfen, le point attaquable de Caen, et concluant à la réalisation immédiate de cette expédition et à la nomination de commissaires spéciaux
(1) Gardembas, Précis des éeénemenlsquionteulieuà livmu,ett.
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eomme les deux commissaires qui avaient été nommés pour l'expédition dans l'Eure,
La Convention, s'en tenant à ce mémoire, rendit un décret pour revêtir Lindet et Duroy, dans le Calvados, des mêmes pouvoirs qu'ils avaient eus dans l'Eure, et, mesure de conciliation, leur adjoignit l'un des députés du Calvados, Bonnet de Meautry.
Deux jours après, Lindet et Duroy pressaient la Convention de prendre les mesures qu'ils indiquaient et préparaient l'expédition.
Cependant, Puisaye s'était hâté de sortir du département de l'Eure. Il résulte de sa lettre de la Blvière- Thibouville, qu'avant de quitter ce département, U a eu la velléité de a: tenter une opération sur Bemay, ]» singulière expression qui semble révéler déjà un de ces procédés de chouannerie, dont Bemay même a été- la victime plus tard. Mais, pour cela, il eût fallu que Puisaye pût, conmie il le dit lui-même, rallier ses troupes, ce qui lui était impossible, puisque Bougon écrivait à Wimpfen quel'armée se désorganisait et qu'il était urgent que celui-ci vînt, sans retard, au-devant d'elle à Lisieux.
C'est à Lisieux effectivement que s'est arrêtée cette armée en fuite, et que son général en chef, qui était resté à Caen jusqu'à ce moment, vint la trouver, accompagné de Barbaroux et de Louvet qui se méfiaient de lui, « avec une brillante escorte et amenant une formidable artillerie, i> dit Vaultier.
H paraît qu'alors même Wimpfen parlait fort légèrement des conséquences de la déroute de Brécourt et promettait encore des succès à l'insurrection.
Pourtant, Bougon avait dit vrai : l'armée de l'insurrec-