DE LA COUR
Les troupes se seraieut repliées ensuite sur toutes les barrières, les auraient occupées, y auraient installé des batteries d'artillerie et auraient intercepté toutes les communications et même la circulation des denrées, puis dès le lendemain le roi, assuré de ne plus être contrarié dans sa majesté royale, aurait fait une seconde et plus complète édition de la séance du 23 juin, donné ses ordres, dissons TAssemblée, et mis en prison les députés les plus récalcitrants.
Au milieu de ces préparatifs, que fait l'Assemblée ? Il est bon de le savoir. Elle appartient à Thistoire ; c'est par ses actes qu'il faut la juger, et non par ces phrases devenues banales qu'ont toujours répétées les hommes de tous les partis, selon le besoin d'attaquer ou de défendre à un point de vue ou à un autre.
L'Assemblée s'est longuement occupée des élections de Saint-Domingue, elle s'est aussi longuement occupée (mais le sujet en valait la peine) de la question alarmante des subsistancîes ; elle traita également en un long débat la question des mandats impératifs, d('jà vidée, et que, en apparence du moins, l'évcque d'Autun , Talleyrand-Périgord, réveillait bien maladroitement, dirait-on, si, lorsqu'il s'agit de ce Talleyrand, on n'était forcé de supposer toujours sinon une raison, au moins un intérêt. Dans cet étrange débat soulevé inopportunément par Talleyrand, on peut se demander si cet homme (l'homme de toutes les trahisons), déconsidéré, taré dès alors, riche en dettes, vivant d'expédients, n'était pas chargé d'amuser l'Assemblée pendant qu'on préparait sa perte.
Quoiqu'il en soit, on arrive au 8 juillet, et l'Assemblée semble ne rien apercevoir de ce que tout homme voit
clairement ; elle enregistre avec empressement les adresses patriotiques qui lui arrivent de tous les points du territoire, mais ces adresses elles-mêmes ne la font pas sortir de rinsouciancc apparente dans laquelle elle attend les événements considérables qui se préparent.
n fallut que la voix de Mirabeau vînt encore Texciter à ne pas attendre les faits accomplis.
En lisant son discours ^, on sent tout d'abord que les inquiétudes de Mirabeau n'ont pas disparu devant les démonstrations de Louis xvi s'humiliant. On sent aussi qu'il veut ne blesser personne, ne soulever aucune colère, rester respectueux envers le roi et ne rendre que les conseillers de la couronne responsables des attentats qui se préparaient ; mais on sent néanmoins qu'il s'en prend à la parole du roi, que c'est la parole royale qu'il prend en flagrant délit, ou met au moins en suspicion. Mirabeau a raison, mais, toujours habile, il reste sur le terrain oons-^ titutionnel.
C'est à la suite de ce discours qu'il proposait de voter une adresse au roi pour lui signaler les alarmes que faisaient naître les dispositions militaires qui s'exécutaient publiquement, pour exprimer combien elles étaient inutiles et dangereuses, au point de vue national, et pour demander le prompt renvoi des troupes aux lieux d'où on les avait tirées.
Mais pour Mirabeau, qui avait l'intelligence des situations, il ne pouvait suflBre de soumettre au trône des vœux contraires à ses déterminations, et qui ne seraient pas exaucés; il fallait, devant une force organisée contre
(1) Mirabeau, Dùcours du B juillet 1789.
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la lepiéBentation nationale, jeter an moins les premières bases de l'organisation d'une force contraire. Il en faisait l'objet d'une mise en demeure au roi, en demandant que oelui-ci ordonnât la levée de gardes bourgeoises dans les deux villes de Paris et de Versailles.
Aucun membre de l'Assemblée ne contesta la motion de Mirabeau. Lafayette en constata l'importance et l'opportunité, et demanda qu'elle fût renvoyée aux bureaux, quoique Lefrancde Pompignan, qui présidait, mît en doute ion utilité, parce qu'il venait de recevoir des ordres qui pouvaient, disait-il, rassurer les esprits : le roi lui ayant fidt ordonner de se rendre auprès de sa personne à six heures du soir.
Sieyès, CJhapelier, Grégoire insistèrent. Gouy d'Arcy trouvait le sujet si important et la délibération si pressante, qu'il voulait qu'on procédât immédiatement par ippel, et qu'on finit la délibération avant de lever la séance.
Mais s'il y en eut qui pensèrent que le président pouvait être chargé de prévenir le roi de la délibération, et qu'on pouvait renvoyer la motion de Mirabeau au comité de rédaction, un autre, Biauzat, plus énervant encore, avait proclamé que le roi n'aurait jamais de garde plus assurée que la confiance de ses sujets ; que, père de tous les Français, il ne pourrait jamais redouter de se trouver an milieu de ses enfants. Mais les troupes qui environnent l'Assemblée, l'effrayante artillerie venue des extrémités du royaume, les camps établis font craindre des attaques. Pour faire cesser les alarmes qui en résultent, Biauzat adopte bien la motion de Mirabeau, mais il propose, par amendement, d'en retrancher ce qui concerne l'établisse-
ment de la garde bourgeoise, et ramendement est voté. On peut dire que la motion de Mirabeau est décapitée, et que l'Assemblée s'en remet à la bonne volonté de ce roi qui l'a chassée de sa salle le 20 juin, et qui a découvert ses projets agressifs le 23 juin.
Aussi s'explique-t-on que l'Assemblée ait accueilli avec les plus vifs applaudissements, le lendemain, l'adresse que Mirabeau avait été chargé de rédiger. Sachant sur quel terrain il marchait, Mirabeau eut soin d'oublier qu'il eût été compris lui-même dans le nombre des députés arrêtés, si le complot de la cour avait réussi le 23 juin ; que Louis xvi avait engagé sa propre personne dans l'exécution de ce complot, et que Louis xvi n'était étranger en rien aux préparatifs militaires qui se préparaient si formidables. L'adresse rédigée par Mirabeau est pleine de respect pour le roi, d'amour pour lui ; les Français chérissent le roi, ils bénissent le ciel du don qu'il leur a fait de l'amour du roi; quant au reste, il faut s*en prendre à ceux qui ont donné des conseils au roi, à ceux qui ont trompé sa religion. Mais l'adresse demande, au nom des enfants, à un père le renvoi des troupes, le demande et y revient longuement, néanmoins sans ambages.
L'Assemblée chargea de présenter l'adresse une députation de 24 membres désignés par le président : « pour « le Clergé, MM. l'archevêque de Vienne, l'évêque de € Chartres, les abbés Joubert, Chatizel, Grégoire et <t Ivernault ; pour là Noblesse, MM. le duc de Laroche- « foucauld, le marquis de Crécy, le vicomte de Toulongeon, <t le vicomte de Macoye, le marquis de Blancas, le comte € Stanislas de Clermont-Tonnerre ; pour les Communes,
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c UM. le comte de Mirabeau, Colarer, Regnanlt (de € Saint-Jean-d'Angély), Robespierre, Marquis, Barère € deVieuzac, Desèzes, Delauney, Pétion de Villeneuve, € Bozot, de Kervélégan et Tronchet. t>
Louis XVI dut être content, on ne faisait entendre tncun qualificatif désagréable à ses oreilles. Il s'agissait d'une députation des trois ordres^ et le Tiers-État, luimême, n'avait plus que des délégués des Communes.
n ne concéda pourtant rien sur ses dispositions militaires, n répondit à la députation qu'il était nécessaire ^'il fit usage des moyens en sa puissance pour maintenir l'ordre, et qu'il avait pour devoir de veiller à la sûreté publique. < Ce sont ces motifs, dit-il, qui m'ont engagé i &ire un rassemblement de troupes autour de Paris. » La députation pouvait assurer les États-Généraux que ees troupes n'étaient destinées qu'à maintenir le bon ordre, c à assurer et protéger même la liberté qui doit r^er dans vos délibérations, » ajoutait-il, et, allant plus loin, scène de haute comédie, pourrait-on dire, Louis xvi poussa davantage l'Assemblée sur la pente de la simplicité ou de la faiblesse dont elle venait de donner des preuves : « Si pourtant, disait-il, la présence nécessaire € des troupes dans les environs de Paris causait encore
< de l'ombrage, je me porterais, sur la demande des € Etats-Généraux, à les transférer à Noyon ou à Sois- € sons, et alors je me rendrais moi-même à Compiègne
< pour maintenir la communication entre l'Assemblée c et moi. >
Néanmoins la cavalerie qui était à Versailles, sans frein, sans discipline, qui s'affichait par des habitudes d'ivresse, et qui avait déjà commis des meurtres, continuait
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8008 la protection de la cour ses désordres de furieux qui faisaient fuir à son aspect la population épouvantée. Les hussards^ qu'on appelait des pandours, faisaient de l'ordr» à leur manière.
On était au 10 juillet, à neuf heures du soir, quand Louis XYi parlait ainsi qu'on vient de le voir à la députa^* tion de T Assemblée, et le même jour des révélations avaient appris, donné la certitude, imprimait-on dès le lendemain, que quatre objets avaient été agités dans le C!onseil : 1^ faire cesser les États-Généraux, et pour cela enlefrer les membres à minuit, les faire conduire chez eux, en donnant ordre aux maîtres de poste de fournir des chevaux à l'officier qui les accompagnera; 2^ vendre la Lorraine à l'empereur ; 3^ tenir une séance royale, où le roi appor» tera les déclarations suivantes : établissement des États provinciaux et États-Généraux, de trois ans en troif ans, les dépenses des ministres fixées selon le tanx de leurs dépenses actuelles ; suppression de la gabelle^ remplacée par l'impôt territorial; un emprunt d*un milliard pour payer et rembourser les dettes, etc.; 4** une déclaration qui dissout au moment même les États* Généraux.
Il semble qu'à cet instant les regards et les espérances ne se tournaient plus vers l'Assemblée nationale, et que l'on n'attendait rien d'elle. Une note du Moniteur, datée de Versailles le 1 1 juillet, porte : a Si ces projets doivent € être réalisés, ce que sans doute la clairvoyance et la « force du peuple préviendront, on peut conjecturer les € plus horribles calamités. ^
La séance du même jour 1 1 juillet a offert, en effet, le triste spectacle d'une grande Assemblée qui n'a plus l'in*
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telligenoe des fidts les plus saillants, on qui ferme les yeux pour ne pins voir, ou qui signe dans rabaissement m propre déchéance.
Quand lecture fut donnée de la réponse du roi, il j eut bien quelques murmures, mais les courtisans ont repris toute leur assurance, et le comte de Grillon, grand bailli d'épée du bailliage de Beauvais, élu par la Noblesse de ce bailliage, apporte à la tribune cette phraséologie des cours qoi transforme en actes de haute vertu les actes les plus coupables des rois. Il veut même que l'Assemblée retire formellement sa demande du renvoi des troupes.
Su regard de ce que nous savons déjà, de ce qui se tiame à Fheure même, et de ce qui va s'exécuter si pro* diainement, plaçons les paroles du comte de Grillon : € Nous avons demandé Téloignement des troupes, nous
< devons sans doute, pour l'avenir, prévoir une pareille i ôreonstanoe et en faire l'objet d'une loi ; mais devons- € nous persister dans la demande que nous avons faite ? € Le roi nous a douné sa parole qu'il n'a fait avancer ses € troupes que pour la sûreté de sa personne et de la capi- € taie, que son intention n'est pas de gêner les suffrages t de l'Assemblée nationale. Nous devons en croire la € promesse de Sa Majesté : la parole d'un roi honnête € homme est une barrière insurmontable. Elle doit dis- € siper nos craintes et nos alarmes; le danger que nous € croyons entrevoir s'éloigne de nous. Je le répète donc, € restons auprès du roi : disons-lui qu'en lui demandant € Téloignement des troupes, nous avons cédé à notre
< devoir, et qu'on restant auprès de sa personne nous € n'avons fait que céder à notre amour et à ses vertus. »
Ce discours, cruelle dérision que le comte de Grillon
a jetée tranquillement à la face des représentants de la nation, n^a excité aucune réclamation. Appliquant à l'Assemblée ce qu'on a dit d'un peuple tout entier, Crillon eût bien pu ajouter sans danger à un pareil moment : € Cette Assemblée est bien digne de ses fers, que ne c révoltent pas les dérisions effrontées de ses tyrans. »
Pourtant Mirabeau est là ! Va-t-il par un de ces mots fulgurants qui brillent, qui éclairent et dénouent une situation, relever le courage des hommes et ranimer les résolutions viriles ? On ne peut dégager une flamme que là où se trouve l'étincelle, et Mirabeau, qui le sait, ne fera pas la tentative dangereuse de galvaniser un corps qui n'a plus de substance sensible. Il possède la yérité, mais c'est à peine s'il pourra la faire entrer comme le coin peu à peu, et même en la repoussant pour isoler Louis XVI de lui-même, de ses actes personnels, alors que Crillon vient d'engager au contraire de nouveau la per» sonne royale, comme im bouclier dont se couvre la Noblesse.
a: Sans doute, dit Mirabeau, la parole du roi est digne c de la plus grande confiance ; nous en devons tous à la < bonté connue du monarque, nous pouvons nous aban* « donner à ses vertus. Mais, Messieurs, la parole du roi, <L toute rassurante qu'elle doive être, n'est pas moins un « mauvais garant de la conduite d'un ministère qui n'a n cessé de surprendre sa religion.
« Nous savons tous qu'avec plus de réserve nous ' € aurions évité de grands désordres ; nous savons tous c que la confiance habituelle des Français dans leur roi c est moins une vertu qu'un vice, si surtout elle s'étend '• « à toutes les parties de l'administration. Qui de nous
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c ignore, en effet, que c^est notre aveugle et mobile incon- « sidération qui nous a conduits de siècle en siècle, et de € faates en fautes, à la crise qui nous afflige aujourd'hui, € et qui doit enfin dessiller nos yeux, si nous n'avons pas € résolu d'être jusqu'à la consommation des temps des € enfimts toujours mutins et toujours esclaves ? Etc.^ »
Mirabeau a été attentionné aux précautions, selon une expression du droit constitutionnel moderne; les ministres, dans la bouche de Mirabeau, ont couvert le roi de ses paroles, de ses actions propres, et quand la personne du roi est i^parue dans le discours de Mirabeau ce n'a jamais été que pour des hommages à la parole du roi, t la bonté du monarque et à ses vertus. Si la parole du KÀ est un mauvais garant, c'est qu'elle ne peut répondre de la conduite d'un ministère qui n'a cessé de surprendre ta religion. C'est au ministère que Mirabeau s'en est pris, et c'est à ce point de vue qu'en invoquant l'idée de paix, il a demandé que l'Assemblée fût au moins logique et insistât sur le renvoi des troupes.
Les précautions, la réserve, la prudence de Mirabeau, son extrême modération, comme nous disons de nos jours, quelquefois, quand nous voulons voiler d'un mot trompeur des actes de faiblesse ou de lâcheté, ne purent amener l'Assemblée même à être conséquente avec elle-même : € Personne, a-t-on écrit, ne se lève pour appuyer l'opinion de M. de Mirabeau, d
En vain l'évêque Lubersac, un des prêtres marchant franchement aux réformes, essaya-t-il, par un des petits côtés de la question, de la faire revivre ou de l'empêcher
(l}MirabeaU) tome m, page 126.