CONVENTIONNELS
DE L'EURE
BUZOT, DUROY, LINDET
A TRAVERS l'hISTOIRE
De mes vieilles luttes sous le drapeau de la Liberté,
je n'ai recueilli pour bénéfice que l'amitié de quelques
Lommes fermes, droits et purs, auxquels je reste attaché
[lar les liens d'une afiection fraternelle; mais je trouve
nue c'est un bon lot dans ma destinée : je sais que tout
le monde ne peut en dire autant, à une époque de dépra-
T'dtion où on voit le cynisme honoré, pris pour une habileté
qui ne l'est même pas, brûler si volontiers ce qu'il a
adoré, et adorer ce qu'il a brûlé.
Parmi les noms de ces amis dont j'honore le caractère, je dois reproduire ici le nom de M. Canel, le premier auteur, pourrais-je dire, de recherches et de travaux aux-
Tomo I. — 1
quels je ne me serais pas livré sans la légitime influence qui lui appartient sur mes déterminations.
Lui et moi, nous avioûB marché fidèlement dans les rangs d'une phalange politique qui reconnaissait Dupont de l'Eure pour chef en nos contrées. Elle affirmait^ avec la netteté d'une conviction inébranlable, la liberté comme école de l'intelligence, de la justice et de l'honneur, et comme seule sauvegarde de la fortune, de la grandeur et de l'avenir des nations. M. Canel avait été plus tard mon collaborateur dans l'administration de notre département, aux jours si difficiles des révolutions, puis mon collègue de députation dans une grande Assemblée, à laquelle les historiens véridiques ne pourront reprocher qu'une honnêteté trop scrupuleuse, s'ils se placent au point de vue, après coup, des hommes qui jugent des actions d'hier par les événements de demain ; ou sous l'impression démoralisante de dénouements qui sont un hommage à la fortune, mais qui sont aussi une atteinte aux liens sociaux et un affiront aux enseignements de la conscience.
M* Canel a été aussi (et c'était avec justice, soua le rapport de nos liaisons) mon compagnon en ces tristes jours où la persécution nous enveloppait, brutale comme l'arbitraire, lâche et stupide comme le zèle vénal et servile. Cet ami, dans les bons et les mauvais jours, a trouvé une ressource contre les événements difficiles de la vie dans son érudition, dans des travaux littéraires et historiques ayant principalement pour objet la Normandie^ notre province, qu'il aime et dont il rétablit d'une main sagace et patiente la physionomie passée. De ce que ses recherches et sa pénétration lui ont fait saisir le caractère des faits et des hommes d'autrefois, il a tiré trop &cile*
niTBODUonoy 3
mmt la c(Hi8éqneiiee que d'antres aussi ponyaient se lirrer avec sucoèa à de semblables travaux, et trop pea OMivaiiica de mon msuffisance persomielle, entraîné par les illusions complaisantes de Famitié, il a longtemps insisté poor qne je me chargeasse de reproduire la rie |K>litiqne de notre célèbre compatriote Robert Lindet.
Pourquoi n'ayouerais-je pas mes fimtes? Je me sois plaoé dans la condition, au moins ennuyeuse, d'un homme ^ se charge d'une tâche et qui ne la remplit pas.
Pourtant, je n'ai manqué ni de bonne yolonté, ni de résolution, ni d'indépendance d'esprit : j'ai yu de trop prés l'improbité, les bassesses et les yengeances des partis, et j'ai pu constater trop souvent les lâchetés de l'histoire dle-même, pour ne pas me sentir, quoique dans une 8|d^ère modâste, au-dessus des condescendances qui servent 4e ooayertnre aux mauvaises actions, et eont une trahison de la yérité. J'^rouverais peut-être bien, au contraire, une joie qui ne serait pas exempte d'âpreté à déchirer à coups de fouet les iniquités politiques, si j'en avais la puissance. Il faut espérer qu'à quelque jour cette manière de sentir sera la manière commune ; mais si, dès actuellement, en ce qui me concerne, elle peut avoir quelque mérite, je le reporte moins à mes propres instincts, qu'au contact de cet illustre Dupont de l'Eure que Lamartine a eu tant de raison d'appeler le plus humain des hœnmes, et qui a été en France la personnificition de la probité politique. A une époque de décadence morale, où on entendait une foule de gens, ne comprenant même plus l'énormité de leurs paroles, proclamer comme un axiome : « Un pUitiqu€y il rCy a plus de probité^ j> il rappelait au contraire, avec complaisance, comme son
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ami Lafayette, en 1812, ces mots de MaLlj : a: La bonne politique ne diffère pas de la saine morale. j> Paroles vraies, car on ne fera jamais ni qu'un homme sans scrupules asservisse les intérêts et les ambitions de sa vie politique aux règles de principes honorables, ni qu'un fripon politique ne soit pas un fripon dans la vie privée, s'il en trouve l'occasion et en éprouve le besoin.
Or, l'histoire des hommes remarquables dans la Révolution, appartenant au département de l'Eure, se prête merveilleusement bien à montrer tout ce qu'a de déplorable, de désastreux pour les nations elles-mêmes, l'iniquité politique, n'importe d'où elle vienne. Mais cette histoire exige une étude des principaux faits révolutionnaires auxquels ils ont pris part, de même qu'elle en rattache plusieurs assez étroitement les uns aux autres, pour qu'il ne soit pas possible de rapporter les actions de l'un, sans rappeler les actions de l'autre.
Ds sont trois principalement, trois dont on est forcé d'apprécier diversement les actes politiques, et qui ont chacun leur part dans l'éloge et la critique tout à la fois; mais les routes divers s qu'ils ont suivies n'empêchent qu'ils ne soient tous les trois des artisans de l'émancipation du peuple français, et qu'ayant pris la liberté pour point de départ, restés fidèles à leurs convictions dans les erreurs mêmes de leur marche, ils n'aient droit à la reconnaissance des générations dont ils ont préparé le salut. Nous pouvons, nous devons étudier leurs actions, en juger selon notre conscience, parfois avec sévérité, car nous avons le droit de libre examen sur elles ; mais alors que nous avons blâmé, énergiquement peut-être, l'un ou l'autre de leurs actes, nous devons considérer que nous
INTBOBirCTIOii S
$BfOJïS le bénéfice dei'expérienoe qa'ils nous ont légnée^ et qu'ils ont payée si cher; que nous jouissons de leurs travaux, et qn'ils n'en ont eu que les calamités. Yoili pourquoi David (d*Angers), grand artiste, grand patriote^ et grand cœur, qui embrassait d'une reconnaissance égale^ nns acception de parti, toutes les figures révolutionnairei dont l'histoire peut constater le désintéressement et TaW^ ovation, avait prqjeté avec moi de doter le départanent de l'Eure d'un monument destiné à rappeler aux nou4» velles générations trois des premiers artisans de notre, liberté. Ce projet se tdt accompli, si de déplorables évé« aements n'avaient jeté le grand artiste en exil et creusA prématurément sa tombe.
Us sont trois, avons-nous dit.
C'est tout d'abord Buzot, l'un des rares bommes poU-r tiques et hommes d'Etat de ce séduisant groupe Girondin •omposé de tant de beaux esprits, que quelques furietoc eomme Isnard, et quelques extravagants comme Barba* roux, ont achevé de jeter dans une voie de perdition.
Mais si on conçoit qu'à une époque terrible où la situation du vaincu désarmé n'appelle même pas la générosité du vainqueur, et qu'au moment où se prépare la mort des Girondins prisonniers à Paris, il soit logique de vouloir aussi et bien plutôt la mort des Girondins qui se sont réfugiés dans l'insurrection départementale, on s'explique moins l'acharnement assez grossier sur la maison d'un proscrit et le décret qui en ordonne la démolition.
La valeur morale de Buzot, qui commande souvent la considération chez des adversaires, a-t-elle au contraira excité davantage la colère contre lui, et dicté à son égard des mesures tout exceptionnelles, qui se sont étendues de
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rhomme anx choses matérielles ?. . . Cest œ ipii se làà souvent : les petites misères da oarar hamain esoortwt do grands actes ; et Buzot TéproiiYe ecxoplètement^ kmma dos gens qai se croient sans doute de bien gianda poli* tiques Taccusent, absent, d^étre un agent dn dne d» liouillon, et réussissent tout au plus i appeler une petite oalomnie au secours d'une grande proscription.
C'est aussi Robert Lindet, ce Montagnud qoi neenb dovant les sacrifices humains, et qui leponsse tonte m#* sure violente et inutile; ce républicain décide^ sanvenr da tant de royalistes, proconsul qui ne firappe pas et qni pacifie; ce grand organisateur des subsistanoes etqoia fini par vaincre la famine, une sorte de crime, il est vnd, aux yeux des agitateurs monarchistes : aussi, dès qm viendra cette réaction qu'on peut appeler Toigie foxieuse du crime, débordant comme un torrent par la porta da 0 thermidor, il faudra bien que Bobert Lindet lui diiK pute sa tôte, et qu'il subisse les injures dn méprîsaUa Henri Larivière. Le digne Bobert Lindet insulté par oafc intrigant, quelle humiliation pour l'homme, et quel en« seigncment pour l'histoire I. . . .
Mois c'est également le modeste et intéressant Dmof, l'un des généraux pacificateurs de la Normandie, aosor grand et simple, bientôt l'une des victimes de cetta atroce majorité de prairial, trop peu étudiée, trop psn tiàir'Wj qui a mis trois jours à rédiger, pour le mieux lU*sKhïr, le compte-rendu de ses séances, mais qui ne a'tlt pas assez aperçue qu'en laissant voir l'entiain (le mot n'est pas exagéré) avec lequel elle venait de ftapperlst d^^putés Montagnards, elle formulait elle-même un t&ndk gnage de son iniquité : bande de chacals qui ataiiat ;>
mTBODucnoif
I jieiir le matiB, et auxquels il fallait le soir de la cliair f hache pour se remettre ! Quel coup de fortune pour oei gensAàj non pas seulement que leurs affidés aient si bien bit STorter le mouvement de prairial, dépourvu de direo« tioD, mais encore que des bêtes féroces aient promené au bout d'une baïonnette la tête sanglante du député Fé*mnd! Quelle occasion d'assassiner d'autres députés et d'y comprendre Duroy, qui a eu, lui, en son temps, la aimplicité de sauver des royalistes ....
Oui, en écrivant l'histoire des hommes que le départe^ ment de TEure a fournis à la Révolution, on rencontre inévitablement l'occasion d'exhumer, non pas seulement de grands événements, mais aussi tous les méfiûts qui q>partiennent à l'histoire générale de cette époque.
C'est une occasion périlleuse, je le sais, car ftucua parti n'aime qu'on déshabille ses petits saints, et encore moins qu'on démasque l'immoralité de certains faits dont fl a eu le profit d'un jour. Et, singularité qui n'est pas sans explication, les partis qui font le plus, en paroles, étalage de modération, sont ceux qui pardonnent le moins qu'on leur arrache les étiquettes frauduleuses dont ils se parent; liés eux-mêmes par je ne sais quelle solidarité, on en voit encore h l'heure actuelle en France qui se sont efforcés de couvrir de leur propre masque ces Uodéraios espagnols, dont le nom restera pourtant, dans la réalité des choses, synonyme de vol, débauche et firocité.
Cet exemple s'étend loin, il est vrai; mais pour persécuter, quand on dispose de la puissance, il n'est pcui besoin d'esprit, et il suffit de la bassesse de l'âme et d'un prétexte vulgaire. L'étiquette est donc le seul art, le
grand art des persécuteurs : c'est une couverture à leurs méfaits, et ils se sentent aidés par une foule de braves gens qui se paient toujours de mots : fouettez donc d'une expression indignée la figure de ces misérables faiseurs qui sont capables de chercher avec soin, d'attendre avec patience et de saisir avec à-propos l'occasion de faire périr un adversaire systématiquement, au nom de la modération, et c'est vous qui serez l'exagéré 1 . . . .
On peut le dire même : dans l'état de notre société qui se sent dépravée, et qui en rit; dans l'abaissement des caractères qui excuse toutes les lâchetés, et qui fait considérer comme une folie le dévouement et la générosité ; dans l'éloignement de tous principes qui fait rechercher préférablement les expédients d'un jour; dans la pauvreté de jugement qui ôte toute prévision d'avenir ; dans la substitution des passions étroites et vénales à la droiture et à la moralité ; jusque dans ce goût faux qui abêtit l'esprit; au milieu de tous ces affligeants symptômes d'une maladie sociale, il est impossible de désigner les choses par leur nom expressif sans provoquer la colère ou, ce qui est pis encore, les rancunes des gens si nombreux qui approuvent secrètement, parce qu'ils se sentent capables de commettre les méfaits politiques qu'ils voient flétrir.
Pourtant, je me suis senti le courage d'affronter toutes les ignorances, tous les préjugés, toutes les mauvaises passions de partis différents, en retraçant avec peu de talent sans doute, mais avec fermeté, les principales figures révolutionnaires de mon département, et les &its à travers lesquels Robert Lindet a parcouru sa vie politique.
- Four oertahieB peracma^s d'ailleurs, r^>pel^ Idmt gmnds morts est une tficlie quelquefois pieuse, toqours lédoisante. Mais alors mâme que ma valeur personnelle aeiait en rapport avec la grandeur du siget, de telles atis&ctions ne m'auraient pas moins été arrachées par les Tieisûtudes de la vie, par les nécessités que m'a oéées une cause qui restera, il est vrai, la cause du droit et de rétemelle justice, et aussi par les altérations d'une omté qui m'a défendu si souvent de compter sur un lendemain. Tout ce que je puis &ire, pour répondre à d'amicaks exigences, c'est de rassembler quelques notes déjà fiites, quelques traditions que je dois à des hommes d'une génération éteinte aujourd'hui, et quelques impres« tàatÈB personnelles qui en sont résultées pour moi^Cest à peiiK si j'ose espérer de pouvoir satisfaire jamais l'ambi-* tion dont je me sens saisi de reproduire la belle figure d'un grand vieillard au contact duquel on ne pouvait que se fOTtifier l'âme, et de payer ainsi une dette d'affection pour la personne, de vénération pour les vertus et d'admiration pour la vie entière de Dupont de l'Eure.
8a longue carrière qui a été contemporaine des faits révolutionnaires, qui a embrassé aussi les positions officielles pendant plus d'un demi-siècle, depuis les Cinq- Cents, la fin du Directoire et le coup de main de brumaire, jusqu'au second Empire, pourrait offrir à ^es hommes d'une valeur plus haute que la mienne un champ d'études aussi intéressant que vaste ; malgré mon inaptitude, j'aimerais à la parcourir, car à la vue de bien des choses qui se reproduisent souvent devant moi, il me semble, chaque jour plus que jamais, avoir la raison pour moi, quand je me glorifie d'avoir été l'un des derniers
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Ikntenants de Dupont de TEare, et de oonserver fidà* lement ses traditions. ^
Quelque modestes que soient des travaux contempo*» rainSy sur des faits ou des hommes passés, ces travaux ont toujours leur utilité , car les hommes vivants sont pour la plupart de grands enfants qui ne savent pas, ou qui ne retiennent qu'à force d'entendre répéter : j'en puis donner un exemple dans le sujet qui m'occupe. Il n'y a pas longtemps que je me sentais presque centriste au moment bien inattendu où, au milieu de la ville d'Evreux^ et au lieu même qui se prêtait le moins à la question, on me demandait quel était ce Buzot dont le nom venait d'être prononcé .... Soyez donc la plus grande figure qu'ait produite votre ville, et, au démembrement des provinces, le créateur de votre département et le sign^ taire de son acte de naissance ; soyez une célébrité tnsiçaise; soyez un homme à marquer votre place dans l'Assemblée constituante de 1789, et une des notabilités de la Convention ; soyez un des plus connus des Giron** dins, un homme dont le nom restera lié à l'histoire des grandes tourmentes révolutionnaires; soyez tout cela, pour qu'à quelques pas de votre maison, un autre en&nt de votre ville, probablement le petit-fils de l'un de vos amis, demande qui vous êtes ! .... Il est de vérité que parmi les hommes de la vie ordinaire, dès le lendemain des choses, on les ignore ou on n'en sait presque plus rien.
Aussi les écrivains qui , dans une matière ou dans une autre, scientifique, historique, ou purement littéraire, cherchent et reproduisent, ne fût-ce qu'en répétant, sont bien plus utiles qu'ils ne le soupçonnent d'abord. Fùt^on
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lédoîiine dimaïur géoénttionB acrcnréllei, sur émhmamm Ida que Bvaioty Bobert Lindcft oa Dnroj^ que œ qn'elbi fomnôeiit en saToi? dgà^ qa*il sendt bon eneora de iqiiodiiire devant ellea lea noma et lea actea de cea pre« ueia défaiaeoia d'une Bérolntion qni a élevé la Firanoe i la gnaidenr et à la dignité d'une nation.
QnaiiS Legendre, de Font^Andemer, déjà député aooa la BeatamatioD, et qni a oonnn peraonnellement qnelqnea annivanta dea hommea de la Béyolntion, m'avait dit^ eonme à H. Ganel, qne Bobert Lindet, mort veni 1825^ amtkiaaédea Mémoiiea confiaqnéa par le Qonvemement de eette ^loqne, j'avaia accepté le fait comme an fiât eeriaby et je n'avaia paa même p&aaé i demander i Dqpent de FEure a'il avait le même renseignement dana leaoBvenir.
J*ai lu plua tard, dans une publication locale \ une note qoi aîgnale auasi Texistenoe dea Mémoires de Bobart Lindety en leur assignant le même sort, et prouve au moins que liCgendre n'a pas été le seul à croire à leur réalité.
Il ne nous semblait d'ailleurs pas naturel que Bobert lindet n'eût laissé derrière lui aucuns papiers politiques , absolument rien autre chose que quelques méchants imprimés dont IL Canel possède sans doute les plus importants^ les uns en fragments, les autres en copie. U y a plus, nous nous disions une idée exacte de l'homme dont les actes offi*
(1) Souvenirs 4t Journal d^un bourgeois d'ÉwreiuB, 1740-4830, p. 73, en note. C*est un manuscrit qu'il faut consulter svec prudence, mais qni est rempli de renseignements locaux, et dont la Tille d'&TFeax doit Ja publicatioa à M. Bonnin.
ciels attestent suffisamment par enx-mêmes les habitudes laborieuses et la facilité de rédaction claire et rapide, et nous ne pouvions admettre, par suite, qu'il y eût lieu de charger sa mémoire du reproche d'avoir passé de longues années de loisirs sans éprouver le besoin de retracer les grands événements dans lesquels il avait eu sa part, et de consigner sur le papier la rectification des assertions erronées ou même mensongères qui se sont reproduites si souvent devant lui, avec l'insistance intéressée des hommes de la Restauration.
Tous les efforts de M. Canel et les miens ont donc tendu, tout d'abord, à retrouver des mémoires faits par un homme tel que Robert Lindet, si exempt de mauvaises passions, si bien maître de sa rédaction, et qui ne pouvait fournir à l'histoire que des renseignements sincères sur les hommes et les faits, et un grand témoignage des scènes formidables dont il avait été l'un des principaux acteurs.
Mais, aujourd'hui, il est certain pour moi que Robert Lindet n'a pas écrit de mémoires , quoiqu'on en ait dit et imprimé. Le doute ne m'est plus permis à cet égard, depuis que j'en ai eu l'affirmation négative d'une personne ayant autorité dans la question : M. Bodin, le mari, veuf maintenant, de la digne fille de Robert Lindet. Il faut bien en prendre son parti, quelque peine qu'on en éprouve.
H en résulte malheureusement que si quelqu'un de la génération actuelle veut, sinon ressusciter Robert Lindet en entier , ce qui me paraît désormais impossible, du moins retracer les lignes de la physionomie, et fixer les traits du caractère, il faudra se livrer aux pénibles recherches de l'antiquaire qui fouille le sol, pour recomposer par des fragments un passé presque perdu, ou
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leboinrer, sûr des médailles presqae fimstes, des types destmés i rester inconniiB en partie.
Cotes y la correspondance de Bobert lindet, si on la r^rouyait, pourrait par moments jeter nn grand joor snr ta TÎe et les événements auxquels elle se rattache. Par exem^e, qu'on retrouve la correspondance du membre du Comité de Salut public avec ses collègues, alors qù'fl accomplit sa périlleuse mission à Lyon après le 31 mai^ et on y pourra prendre nécessairement de l'insurrection Lyimnaise, de ses auteurs , de ses véritables causes, de mm développement , une impression qu'un autre reprét sentant n'a pu donner de même, un mois plus tard. Mus qu'est devenue cette correspondance ? Probablement ce qpe sont devenues tant de pièces importantes du deuxième CSomité de Salut public , passées aux mains du troisième Comité, qui n'a pas même su, ou voulu en empêcher le pillage.
Les correspondances particulières peuvent quelquefois aussi avoir rimportance d'un document révélateur et acquérir une valeur historique; mais les circonstances connues de la vie de Robert Lindet sont exclusives de l'existence d'une telle correspondance aux époques mêmes auxquelles elle aurait pu avoir l'intérêt qu'on chercherait en elle.
n avait bien un frère, Robert-Thomas Lindet', mais quoique attachés tous deux à la cause de la Révolution,
(i) Celui-ci a laissé, lai, une correspondance très-corieose que M. Bodin a eu lobligeance de me communiquer avec beaucoup d'autres documents importants; qu'il en soit ici publiquement remercié.
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et quoiqtie «éparés par des travaux différents et fionv^it éloignés par les nécessités de positions dissemblables, ils n'ont peut-être jamais eu le temps d'échanger des lettres bien explicatives. J'avais bien compris que leur correspondance dans Tété de 1793 eût été curieuse à connaître, pour rétnde des insurrections provinciales de cette époque, ou au moins de Tinsurrection de TEure , car c^est de ce département que Thomas Lindet, alors évêque d'Évreux, se tùt surtout occupé; mais ce qui parait certain, en rapprochant des documents et des dates, c'est que, parti d'abord à Lyon , Robert Lindet a eu besoin de tout son temps, de toutes ses heures, on pourrait dire de toutes ses minutes, et c'est qu'ensuite, lors de sa présence dans le Calvados, alors seulement que pour toute cette aimée il soit possible de supposer un échange de lettres entre les deux frères, Bobert n'aurait plus eu à parler que d'une situation redevenant normale, et non des événements d^à passés.
Quant aux individualités , il ne les avait plus fious les yeux; tout le monde savait la dispersion des députés Girondins; les insurrecteurs de Caen n'appelaient pas alors l'attention sur leurs noms, et tout au plus cherchait-on, par curiosité, à pénétrer le côté mystérieux de ce général Wimpffen, dont le nom est resté si tristement attaché à l'histoire de l'insurrection normande.
Plus tard, au Comité de Salut public, Hobert n'aurait pu suivre une correspondance quelque peu développée, car il lui eût fallu se soustraire aux tristes nécessités des subsistances, nécessités constamment menaçantes, se dressant toujours les mêmes, de nuit comme de jour, pesant sur lui d'une manière telle, qu'on s'est étonné que.
MMpié pmabÊÈà fw «a giaiide lutintS, rctgiamrtiMi jkfmtfÊib ^wm Inmlne Éani htigeinwpgnt oonsiîteé tpm M m^ ^M fm BOûBOùM ^àh-'WèmB^
fb'fl B> 1^ eu zten de peida à oêt égard, et qa*il bY* CBnaéfiiiiiiaeiit lîtB A regrettée.
Sft «Ml 4t même d'tne époque pluB mfiptofMê 4ê mm, dft répofDt dÉ Canndai Bk.ée i'Bwpsref Smi anam doute, les deux frères habitant akon loîm l*lHi 4i Teite^iit 4& se eoBÉmtmiqiter leno» in^^vttssMS. ùa a lcBi% jeu^eaîsisiir fuel fNMkaMatyqmlaoonsqpoiiditioe de Bfltet Xiadet aroe soa frère, i œtte ^^)gqiie, était tomt ujuieiieaiqiaîs il est œrtaiiiqBe, pendant la BeBtawratîo% k^evMde 3!lMmias Iiiiidet w^ brâlé toat cequ'ellem inmyé ifà eette ooisespoDdaiMe. Tonteibis, sans posséder 4sm Iflttm kitioeii,«ppràeûktioii8 d'où «ontemporabi qm n^eet flM «etev dam les éréstements^ «nira d'an honsMe pODfaiit aifadMr les masqaes, â est Tnd, mais dont les actes et les idées sont bien connos, on peut facilement se rendre compte de ce qa'il disait.
Certee , un des esprits les pins éminents de la société drUe, Robert Lindet ne faisait pas consister grossiàrement la grandeur d'une nation dans le bruit seal des batailles ou dans la puissance d'un conquérant; bomme de la liberté, Robert Lindet n'exprimait certainement pas de Tadmiration pour les soldats du 19 brumaire, ou pour les dépnLYés qui les avaient mis en action; homme de baate tenue , Robert Lindet ne pouvait voir d'un osil complaisant ces grands dignitaires qu'il avait si bien eonnus, qu'il revoyait chamarrés, mais qu'il savait vivre dans la £uige de la dénonciation, probablement parce que
la Rome des Césars avait nourri les délateurs ; ancien membre du Comité de Salut public, il pouvait s'étonner, mais ne se réjouissait pas des appétits et des avidités que ce Comité n'eût pas tolérés ; esprit péuétrant et homme pratique, Robert Lindet ne se laissait pas tromper par le mensonge et le charlatanisme des mots ou le son de grandes phrases creuses, et il savait quelles misères morales cachaient des oripeaux et des titres dont il connaissait l'origine.
Vraisemblablement, il parlait de tout cela dans ses lettres, mais, vraisemblablement aussi, il appliquait des noms propres, et c'est sous ce rapport peut-être que l'on aura jugé sa correspondance curieuse, parce que, accoutumés que nous sommes à accepter la réputation des hommes trop habiles ou trop heureux, sans peser nousmêmes cette réputation, sans rechercher qui et ce qui l'a faite, nous considérons comme une révélation curieuse toute appréciation nouvelle pour nous. En veut-on quelques exemples pris dans le sujet même? J'en puis fournir deux ou trois, sans avoir lu la correspondance de Robert Lindet, car il est évident pour moi qu'il n'aura pas manqué d'en informer son frère, quand il a vu le commandement de soldats français remis aux mains d'un fanfaron, artisan de trahison, flétri par des hommes de tous les partis , un peu défendu seulement par quelques royalistes, pour son opinion royaliste; militaire coupable que Robert Lindet n'avait pas assez fait rechercher naguère et qu'il retrouvait général de division, membre de la Légion d'honneur, baron de l'Empire. Il en aura été de même, nécessairement, quand Robert Lindet a aperçu les insignes de général français donnés aussi à un homme
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qui avait éto un chef de vérîtables chouans, et qu'il savait, tout aussi bien que Dupont de l'Eure, le président de la Cour criminelle, avoir été l'an des organisateurs des bandes qui ont désolé la haute Normandie pendant plus de dix ans, et dont il faudra bien que je parle, si je fiais vu jour le récit des événements politiques auxquels se rattache la vie de Dupont de l'Eure. Ce c'était pas seulement le nom de celui-ci, mais c'était encore le nom des deux Lindet qui se retraçait vivement dans ma mémoire, un jour que, voyageur, je me trouvais par hasard au pied de la statue, ignorée de moi jusqu'alors, de l'un de ces grands hommes à peu de frais que chaque localité a maintenant la manie d'immortaliser. Celui-ci a pu jouir tour à tour des profits du servilisme et des éloges des feuilles libérales, trop oublieuses parfois des antécédents.
Les deux Lindet, comme d'autres grandes notabilités, Tout connu, très-bien connu, et n'ont pu parler de lui qu'avec la répugnance qu'excite un dénonciateur. Quelles lettres à lire au pied de la statue de ce traître érigé en grand homme! Mais en réalité, on ne gagnerait que cette sorte d'impressions à la révélation des lettres de Kobert Lindet, car il est facile du reste, avec fort peu d'étude, de se rendre compte du langage de Robert, et m^me de son frère Thomas, sur les hommes et les choses du Consulat et de l'Empire.
Au reste, cette époque ne rentre pas dans l'histoire des événements dont Robert Lindet a été un des acteurs, et se trouve ainsi hors de l'étude dont il peut être l'objet, comme d'autres Conventionnels.
C'est à ce cadre, déjà trop large pour moi, que j'ai dû