‹ Études sur la rime dans "Cyrano de Bergerac"Chapitre 2 sur 8 · I. Phoriétique · texte numérisé non relu

I. Phoriétique

1) De la gamme des rimes employées dans ,,Gyrano de Bergerac".

Commençons notre étude en établissant une échelle, ou mieux dit, une gamme de tous les types de rimes que nous présent^ l'œuvre de M. Rostand. Ce faisant, nous mettrons sous les yeux du lecteur le domaine que nous allons explorer; et des considérations (pii découleront de cette analyse, nous pourrons tirer certaines constatations importantes pour la caractéristique de la versification de l'auteur en particulier et de la française eu général ; enfin nous compléterons ainsi la gamme des rimes françaises que Lubarsch a donnée dans son traité. ^)

Lubarsch est, à notre connaissance, le seul auteur qui ait cherché à établir une échelle pareille, et il l'a fait d'une façon toute sommaire. Il ne distingue en efï'et que cinq „Stufen", degrés, de l'assonnancc (rime masculine suffisante) à la double

1) Lubarsch, 1. c p. 249.

rime. Nous lui avons en vain demandé où il classait, par ex., la rime (pii a deux consonnes d'appui appartenant, ou non, à la même syllabe, la rime double masculine suivie d'une consonne, la rime triple, etc. Tout en nous appuyant sur la travail de Lubarscli, nous nous sommes efforcés d'en coudrier les vides, et, s'il y avait lieu, de le corriger. Disons tout de suite (pie, à notre grand regret, i)our établir cette gamme et faire ces corrections, notre oreille et notre sentiment ont été les seuls guides que nous ayons pu consulter. On ne possède pas de moyens (pii nous permettent de déterminer, absolument, la valeur ph()ni(pie d'une rime. C'est l'oreille seule (pii nous dit que m.âclioire: boire est meilleure rime que présente : charmante ou que œil: deuil. Il y aura donc toujours quelque chose de subjectif dans le classement de rimes que nous allons entreprendre et nous ne prétendons pas avoir rencontré juste dans tous les cas. Nous le prétendons d'autant moins que, sauf Lubarsch, nous n'avons trouvé aucun ouvrage qui eût pu nous servir de modèle dans l'amideur que nous avons été forcé de donnner à la question. Pour ne pas aller tout h fait à l'aventure, nous nous sommes basés, dans la détermination de la valeur phonique des rimes de „ Cyrano", sur un certain nombre de princii)es que neus exposerons rapidement.

1) En ce (1 u i c o n s e r n e la voyelle de la r i m e :

a) la voyelle nasalisée (v), assonne mieux que la voyelle féminine (v -\- e) et celle-ci est un peu supérieure en sonorité à la voyelle simple (vj. On sait (pi'autrefois, comme aujourd'hui encore dans certaines parties des pays de langue française, l'e féminin (e nniet) allongeait le phonème précédent. ^) De nos jours l'e féminin perd insensiblement son influence. Il est pres(iue disparudans la langue parlée, et même au théâtre, dans la déclamation, il s'éteint très souvent. ^) C'est pourquoi nous avons admis que v est plus sonore, marque mieux la rime que v -f- e.

1) Comp. Nyrop, 1. c. p. 210.

2) V. E. Koschwitz, 1. c. p. 127, vers 1, 2, 5, 6, 12, 14 etc., etc., et plus loin p.

b) Pour la même raison, nous avons admis aussi (jue la (liphtoiiicue nasalisée uli forme rime plus riche tjue la (lii>litou«:ne simple <di et que la diphtonprue croissante (de) résonne plus fort <iue la décroissante ( dJ i.

2) En ce qui e o n s e r n e les consonnes. Ici la question n'est pas aussi simple que tout à Theure. Il est vrai que tous les traités de versitication déclarent la rime riche composée de consonne -(- V(>yelle *) meilleure que la rime suffisante (voyelle -f c^msonne ). *) La première est peut-être plus dit'Hcile à trouver que la seconde, mais en fait de sonorité la surpa,sse-t- elle vraiment? En d'autres termes, des deux rimes: col : encol et lot : falot laquelle est la pins sonore, et, partant, la préférable? A notre sentiment, c'est la première: col : encol. Cela résulte du caractère oxytonique de notre accentuation moderne: l'accent d'intensité se fait sentir en effet sur les conconsonnes aussi bien (lue sur les voyelles ') et concourt, dans notre exemple, à donner à la lettre / de envol plus de force, de sonorité, qu'à 1'/ de falot. Toutefois, comme il est généralement admis que la rime avec c<>nsonne d'appui est meilleure que la rime suffisante (v -\- e), nous avons rangé celle-là après celle-ci, quand la voyelle de la rime n'est suivie que d'un seul son (syllabe inverse).

Ces observations faites, nous donnons la gamme des rimes dont s'est servi M. Itosfand dans son drame. Nous verrons que cette gamme est extraordinairement riche: elle ne compte pas moins de 73 t\i>es qui, réunis comme ci-dessous, pourraient former un large ..clavier- de 26 ,,tétracordes-, comptant 73 .touches^ ou ^degrés"^. Ceux-ci de l'assonance à la rime triple, vont ,,crescendo*^ en intensité de résonance. Les chiffres placés à la suite de chaque exemple indiquent le nombre de fois que le ^pianiste- a utilisé cette touche, c représente une consonne autre que celle qui précède immédiatement et une virgule placée entre deux c (e, c) annonce que ces consonnes appartiennent à des svUabes différentes.

^) Syllabe directe.

^ Syllabe inverse.

•) Excepté dans les mots terminés par ^muta cum liquida."^ Mais nous n'avons pas ici a nous occuper de c« cas.

A. Assonances (156, soit environ le l27oj

1) y : v; 85 ^j nous : choux (61),

2) V 4- ^' •• V -|- e- 339 salue : rue (7).

3) V : y; 153 hein : main (15).

4) dd : (1(1 ; 369 (ejl : deuil (5),

5} dd + e : dd -f e- 1435 oreille : abeille (9).

6) de : de ; 1 pouniuoi : roi (46).

7) d : d; 185 rien : bien (13).

B. Rimes (1082 = à peu près 887o). ■

a I) R. suffisante, consonne simple après V ou d. (346 = 287o

du total des rimes et des assonances.)

8) y -j- c : y + c; 293 col : enyol (62).

9) y + c -[-e : y -f- c 4- ^ 7 luminaire : éclaire (296).

10) y -|- c -|- e : V -|- c -[- e- 30 présente : charmante (31).

11) d -f c : d + c; 2175 fier : hier (13).

12j d -f- ^ + ^: ^^ + c -f- ^; 211 mâchoire : yexatoire (14).

Il) R. suffisante, consonne simple -|- Hquide (64, soit le 5^0

du tout).

13) y -f c -f- 1(1 + e : V + c -f 1(1 + e ; 347 maître : traître (45).

14) v-|-c -fhi-]- ^ : v-f- c -|- Iq -|- e; •>81 montre : rencontre (16).

15) d-f c-f hi-f-e : d-fc+l(i-(-c-, 933 effroyable : diable (2).

16) d -|- c -[- Iq + <^ : d-|- c + lq-|- ^ ; 1589 (en) oindre : moindre(l)

b III) R. riche (consonne d'appui), V. ou d, non suivie de c.

17) c + y : c 4- y; 121 poulet : elle est (174).

18) c -(" y + e : c -[- y -f e; 657 attroupée : épée (22).

19) c -f V : c + y; 1009 diyagnant : gant (76).

20) c -j- <^^^ : c + dd • 1341 leur ceil : cheyreuil (2).

21) c + (^^ • ^ + tl^ ; 1027 (luoi : coi (23).

1) Nous avons numéroté les alexandrins de I à 2476.

22) c + (1 -|- L' : (' -\- (l -|- o; 1541) v(»i(^ : envoie (3).

23) c -f- ^^ • ^- ]" *^i témoins : moins (3).

IV) R. riche, V. ou d. précédée de deux consonnes d'appui (c -f Iq) non suivie de c. (1(3^^ 1 7o environ).

25) e + lq-j-v \- 0

e -f 1(1 + v; '^Of) traits : très (9).

e f 1(1 -|- V -\- o ; 1089 rcniHée : «;-ir()tl(3e (1).

e 4- 1(1 -|- v; 281 déni^Tant : ^'rand (5).

V) Rime suffisante, v. ou d. suivie de deux consonnes

appartement a deux syllabes (;")(') ^ 4,5 "/o)-

28) v-|-e,4-t*' |-^' : v -f e, -f c' -f- <' ; S107 gT()tes(|ue : i)res(|iie (55).

29) d-|~e,-|-e' |-e : v -|- e, -|- e' | e • {'){)■] vier<;-c : eiergc (1).

VI) R. suffisante, v. suivie de trofs consonnes appartenant

à deux syllabes (1).

30j v + t*;-i c'4 c4-^ : v-j-t-'; -f-e'-)-c-f e ; 2455 l'arbre: marbre

VU) R. riche (voyelle d'appui) syllabe simple (11 -=- environ P/o).

31) V -h v' : y -f- v'- 257 évacuez : hués (5).

32) V 4- V : V -[- v; 531 g'éants : céans (5).

33) d -f- V : d -^ v; 1()G9 moyeux : giboyeux (1).

Vin) R. riche, v ou d. suivie d'un seul son (12()^ soit le 10 7o de la totalité des rimes et des assonances).

34) c 4- V + c : c -f V -f- c; 257 (juart : car (21)

35) c -|- V -|- c -f- ^ : ^* + V -f- c -|- 0- 457 limace : aimasse (93).

36) c -|- V -J- c -j- G : c -f- V + c -|- « ; 6( )5 cro(iuantes : bacchantes (8).

37) Q -\- d -j- c : c -[- d -f- ^; 1345 ciel : artificiel (1).

38) c f d |- c -^ e : c + d -|- « + e; l55 altière : ])ortière (3).

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