V. Quicberat, 1. c. p
2) Iv i m c 8. 8i HKiiutcuîiut uoiKs passons aux véritables riuiw, c'est-à-dire à celles (pii présentent l'identité de la voyelle (ou dipht.) accentuée et celle d'un autre élément phonic^uc au moins (consonne ou voyelle), nous trouvons (pie M, Kostand a utilisé dans son drame 1()S2 rimes de ce genre: c'est le 88% environ. P(nir les raisons données plus haut, (p. 11) nous rangeons en première ligne celles dites suftisantes, formées d'une syllabe inverse. Ce groui)e de rimes nous fournit la deuxième „tétrac()rde" de notre gamme. Elles sont dans noire pièce parmi les ])lus comnmnes; nous en avons comj)té o4G, soit le 2()'Vo du total des rimCî et des assonances analysées. On n'est pas surpris (pi'ici ce soient les rimes sebm la formule v -|- c -}-'-: ^ H- ^ + ^ (pli sont en nuijorité ; les deux tiers rentrent dans cette catégorie. Apres viennent — ce qui est remaniuable — les rimes masculines telles (|ue 101> estoc : coq-^ 559 fol : espagnol \ 1597 efforts : alors\ 2191 toujours : velours'^ ■^Mi^ iKuiap : co/;^ 847 experts : oers'^ 1197 syndic : lmc\ etc. Nous en comptons 62. Entin le reste se partage entre les rimes à diphtongue suivie de consonne et celles à voyelle nasalisée suivie de consonne, en ])arties à peu i)rès égales. *)
Les monosyllabes à la rime ne sont ici naturellement pas aussi fréquents ([ue dans la „tétrac(n'de" des assonances. 8ur 340 rimes, il n'y en a que 93 où tous les deux mots n'aient (ju'une syllabe.
Nous avons fait suivre immédiatement (II) les rimes suffisantes dans les(iuelles la '/oyelle est suivie d'une consonne simple et de l ou V (muta cum liquida). Nous nous sonmies déterminé à leur donner ce rang parce (^ue, dans la prononciation moderne, la li(iuide tend à s'amuïr en pareil cas et (pie toujours „elle perd facilement la voix".^) Nous com])tons (i4 de ces rimes dans Cyrano.
Nous n'avons point d'observations à faire touchant la „tétracorde" suivante (rime riche [précédée d'une consonne d'appui]). On trouvera sans doute avec nous que les rimes telles que 257
1) V. ci-dessus p. 12 s. I, 8—12.
''^) V. N y r o p , 1. c. p. 2.55 et s., et Koschwitz, î. c. passim pour les exemples clans le langage même relevé.
évacuez : hués — 491 jouant : Rouen (v -|- ^' • >^ + ^0 m^^i'itciitpar leur sonorité une meilleure place que les rimes riches simples. Elles sont en vérité rimes doubles. Il est vrai (pi'il y a peut-être une réserve à faire pour les rime en i-on (les plus nombreuses de cette sorte: 1051 désillusions : séduisions — 1H07 espion : agression — 2311 stupéfaction : permission) la voyelle i formant en réalité dii)htongue avec la voyelle qui suit. Mais pour la simplicité, nous les rangeons toutes dans le même groupe.
D'après les principes qui nous ont guidé jusc^u'ici dans la classification des rimes, on comprendra, sans commentaire, les raisons qui nous ont déterminé à donner à chaque groupe de rimes („tétracorde") la })lace que nous lui avons assignée. Disons seulement que ce sont les rimes suffisantes (schéma v h- c : v -f- c) qui sont les plus nombreuses (34G), puis viennent les rimes riches simples Ce -j- v : c -|- v, 301), les assonances (v : v, 156), les rimes riches avec consonne (schéma c -|- v -[- « : c -[- ^' 4 c, 126), les rimes suffisantes avec m. cum 1. (v -|- <• + Iq '- v -{- c -\- bj, 64), les rimes suffisantes à deux syllabes (v -(- c, -| ■ c -j- e : 56), les rimes doubles (du type v 4- c -|- v : v -^ c -f- V; 48), celles du type V -f- c -f- V -f- c : v -|- ^' "h v -|- c (19) et la rime riche à deux consonnes d'appui (16). Il est remarquable encore pour la versification et le style de l'auteur (pie les rimes doubles, doublement riches et triples sont relativement nombreuses dans notre i)ièce. Elles se rencontrent le plus fréquemment au ])remier acte: 277 s<'^ trompe : un^; trompe ~ 469 muscade : Qm\)uscade — 889 iwinistre : ministre — 481 ç^^^érauce : \)Yot\\\)érance — 113 Pulcinella : nez -là — 703 Cha/^e/Zn : \n)\\peliu — 751 intrépide, beau beau : Qe bobo — 277 me garder : regarder — 169 Italie : Thalie 259 iècajtdale : Candale^) — 37 humeur : SiWumeur — 435 cardinal : OYi^inal — 333 msigistral : mistral — 587 charmaiits : sarments, etc. Or on sait (pie c'est au premier acte que le poète Cyrano déploie sa verve originale et endiablée avec le plus de prodigalité.
^) V, ci-dessous, 11^ partie, chapitre II.
2) Des voyelles de la rime.
,,La proiiiière coiiditiou de la rime est l'identité du sou de lu voyelle'* dit fort bien jM. Bccq de Fouiiuicro.sJ) T.? ,,niétricien" n'est cependant pas tout à fait dans le vrai (^uand il continue : „c'est ])ourquoi les mots à voyelle brève ne riment })as ou riment mal avec des mots à voyelle longue". Il s'agit donc de la (luantité de la voyelle. Mais sa qualité ne joue-t-elle pas un rv>le plus grand encore? Lubarsch le pense 2) et, avec lui, M. Rostand, comme l'examen suivant va nous le prouver. Nous nous occuperons d'abord de la
a) Quantité de la voyelle.
Une observation à ce propos ; La (piantité de la voyelle d'une rime ne se laisse pas déterminer d'une façon absolue^): elle peut varier selon l'importance du mot à la rime, l'intention du poète ou de l'acteur, selon la place enfin qu'occupe la rime dans la phrase (enjambement ou non), etc. En veiit-on nn exemple entre cent? M. Becq de Fouciuières*) blâme, avec raison à ne considérer que la prononciation ordinaire, Victor Hugo d'avoir accouplé les rimes âme et femme et Racine d'avoir fait rimer femme et infâme. La rime 1183 femme : âme , que nous trouvons dans „ Cyrano de Bergerac" est donc répréhensible, femme ayant un a (moyen) ou à et âme un a.
De Guiclie Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme Pour inventer ce tour!
Roxane
Il se rongera Fâme . . .
1) L. c. p. 29 et 31.
3) V. ce (lu'en dit M. Nyiop: 1, ç. p. 126, § 129.
Mais M. Got récitant à M. Koscliwitz^) le fameux monolog'ue de Figaro prononce, dans une exclamation (jui rappelle celle de de Guiche: 0 f e m m e î (a) f e m m e! (a) f e m m e! (a) Va de femme est donc successivement court, moyen et long, et c'est avec intention, certainement, que M. Got lui donne ces trois quantités. Plus loin, ^) dans „ S g a n a r e 1 1 e ", le même acteur prononce femme (= a, p. 104, 11) et femme (= a, p. 104, 15) Enfin, à la rime de nouveau, femme (= a, p. 107, 4), bien (pie m'enflj'imme ait reçu un a. — Un autre exemple:
M, Becq de Fouquières condamne, dans Kacine, la rime 2)asse : fasse. Mais nous lie voyons pas en (pioi cette rime est fausse. La pnmonciation usuelle fait de Va de ces deux mots un a. Sacbs-Villatte donne fasse et M. Got. à la rime prononce de même fasse ;^) quant à passe, nous trouvons dans Koschwitz p. 23, ligne 1, et p. 97, 1. 19 passe. Là, c'est M. P. Desjardins, du „J o u r n a 1 des Dé b a t s ", (jui parle, et ici c'est M. Got (V. aussi p. 21, passent.) Par contre, dans le même ouvrage, pag. 132, ligne 17, M. Silvain, de la Comédie Française dit passe, et ce mot rime avec espace!
Nous nous contenterons donc de réunir ci-dessous les infractions manifestes (pie s'est permises M. Rostand dans l'emploi à la rime de deux mots à voyelles accentuées diU'érentes de quantité. La quantité que nous ajoutons, selon besoin, entre parenthèses, est celle (pie donne Sacbs-Villatte. 399 bélître : titre — 17(39 prît : esprit; - 781 apparûtes : brutes — 1315 minutes : fûtes, — 1219 coutume : présume; — 1129 goût (û) : tout (û)4) 1609 vous (û): époux (ïi) •^) — 2057 amour (û) :
•^) Kosohwitz, 1. c. p. 101, ligne 5.
^) Selon Sachs - Villatte prît a un i long (V. congugaison du vcibe prendre) et goût un u long. Mais les auteurs du dictionnaire se sont certainement laissés induire en erreur par l'accent circonflexe de prît et de goiît. La prononciation actuelle ne fait plus de différence entre il prit et qu'il prît, entre avoir du goût et c'est tout. M. Nyrop, 1. c. p. 127, remarque justement: ,,En syllabe finale ouverte, la voyelle est toujours brève.".
.-)) Comparez cependant: Koschwitz, 1. c. p. 123, ligne 18, où Mme Bartet, de la Comédie Française, prononce époux (= Û)
pour (il) — 47 Mesdames : ainumics — 817 gardAmes : dames 77)^, 1439, 2115 Madame : Ame — 1999 dame : flamme — 2031 Ame : flamme^) — 1183 femme : l'Ame — 1927 femme : affame
— 207 laine (a) : réelame (a); — 2201 eaiine (a) : ricane (a)
— 14;") taches : lâches — 1155 sache (a) : hache (a); — 973 A^'e : cartilage (a)-, — 319 préoccupAtes : pattes (a); 429 table (a ou a): épouvantable (a) — 933 diable (a) : etlroyable (a); --de même 1739 et 1239^); — 805 t'embrasse : -rru'e=^) ^ 1041 grâce : passe — 1279 basse (a) : grAc» - 531 menace (a) : passe — 1099 ])asse : face (a) — 1811 place (a) : fasse (a) — 351 êtres : lettres — 405 permettre (é) : connaître (ê) — 497 maître : commettre — 601 être : mettre — 777 admettre : être 1479 être : reuiettre — 2011 reîtres (é) : lettres - 2035 maître : mettre — 2349 être : lettre^) — 553 soubrette : poète 049 faite (è) : prête (ê) — 1283 inipiiète : barcelonnette — 1331 m'arrête : fleurette — 1443 muettes : êtes — 2197 gazettes : êtes — 2357 fêtes (ê) : (vous) faites (e); 23 (qui) est-ce? (e) : [)ièce (ë)-, 35 fidèles : chandelles — 1497 zèle : mademoiselle. Dans les trois cas suivants N e s 1 e rime avec -elle. Larousse-^) indi<pie pour Nesle un i^, avec raison, puiscpie l'amuissement du phonème allonge la voyelle contiguë: 159 professionelle : Nesle
— 577 Nesle : Mademoiselle — 733 Nesle : maternelle.
b) De la qualité de la voyelle (i u i porte
la ri m e.
Pour M. Rostand, l'identité de la (pialité de la voyelle accentuée à la rime est plus importante (pie celle delà quantité. Les in-
^) Malvin-Caz^il : P j- o ii o n c i a t i o u de la la ii î> u e. fr a n ç a i s c , Paris 1847 (cité par Sachs - Villalt'^) (loiiiie : sens ])ropre f " 1 a m , (a court.) sens figuré f 1 a m (a long). Dans Koschwitz, 1. c p. 107, 4, M. Got fait rimer m'enfla ni (a long) avec fa m (a moyen), de même M. Sylvain flam i^a long) ( : âme).
2) Koschwitz, 1. c. p. 28 diable ^a long) (M. P. Desjardms) et p. 92 (M Got). Par contre p. 96 diable (a moyen) (J\I Got).
3) Koschwitz, 1. c p, 115 embrasse (a moyen) (M. Henri de Bornier). *j Remarquons ici que si dans neuf cas ê rime avec C ou vice-versa,
dans seize les voyelles riment sans dissonance ; 1575 salpêtre : paître — 347 maître ; traître — 1831 mettre : lettre, etc. ^) Grand Dictionaire. s. ce mot.
fractions, en effet, (jn'il a osé commettre à la qualité sont de beaucoup plus rares (^ue celles dont nous venons de nous occuper. En voici la liste très courte, mais com])lète:
2231 degrés : regrets — 1365 aimé : mai — 1857 la([uais : gais — 1851 siège : regarderai-je — 12(31 sais [sapio) : succès — de même 2461 — 2211 sait : c'est. Quant à ces trois dernières rimes, dans lesquelles un e rime avec un ç (ou demiouvert) il est intéressant de constater l'origine méridionale de l'auteur, qui est de Marseille. ^) Dans le Sud de la France et dans la Suisse romande on a, en effet, la tendance à faire de l'e de sais, sait un ç M. Koschwitz l'a observé dans la prononciation de plusieurs méridionaux. 2) Quand donc M. Rostand donne à sais sa valeur phonétiipie ordinaire (e), c'est que la rime l'exige. Tel est le cas dans 1617 assez : je sais — et 2299 laissés: je sais. De même, il s'est sans doute permis la rime 1374 aimé : mai (e : ç) par l'exemple de Victor Hugo. ^) Peutêtre faut - il ajouter encore ici la rime 1417 vrai : enivré. D'après M. Koschwitz dans vrai, le son ai a une tendance marquée à s'ouvrir,'*) et Sachs-Villatte est du même avis {e mi-ouvert.) Quant à 1851 siège : regarderai-je, Ve de siège est décidément devenu ouvert depuis 1878, depuis que l'Académie a changé l'accent aigu en accent grave. Il n'est cependant pas rare d'entendre prononcer s i é g e. ^)
Pour terminer ce chapitre il nous a paru intéressant d'établir le tableau ([u'on trouvera à la fin du chapitre III (ligne noire épaisse). Il nous indique à première vue le nombre de fois que chaque voyelle ou diphtongue (l'âme de la rime) a été utilisée par le poète. Pour tout commentaire, nous ferons remarquer la prédominence extraordinaire des sons aigus i, e, ii et surtout ^\ Puis viennent en fréquence les sons moyens a, an, oi. Les sons profonds (o, u) sont relativement rares. M. Korting, notre vénéré
1) D'après le „ Programme du Théâtre de la Porte St- Martin", M. Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868.
2) Cf. Koschwitz, 1. c. par ex. p. 1 (Daudet) et p. 77 (M- H, Loyson, que a passé son enfance à Pau.)
3) Y. T obi er , 1. c p. 117.
4) L. c. p. 81, b. 17. — 5) y^ Sachs-Villatte s. ce mot.
maître, a donc raison de nommer dans ses cours, le frani^ais, „eine e-Sprache".
Serait-il téméraire de prétendre que ce phénomène linguistique s'explique aisément? (.e sont certaines qualités (ou certains défauts) du caractère français, mouvementé, impératif (il, i), démonstratif, résolutif (ç, ç) (pii demandent, i)our se manifester, des sons d'une nature psychologique correspondante.^)
3) De la consonne d'appui.
Dans les lignes qui suivent, nous allons examiner juscpi'à ({uel point M. Rostand s'est soumis aux règles que les traités de versitication formulent à propos de la consonne d'appui. Auparavant, il nous faut éclaircir un point dont, à notre connaissance, les „métriciens" ne se sont toujours occupés (pie d'une façon tout incidente. — Quicherat afrirme ^) (pie Racine, en faisant rimer confiner : régner (Bérénice IV, 4) a voulu former rime riche, rime qui, on le sait, est exigée dans ce cas. M. Tobler au contraire doute fortement ^) que la poète ait eu cette intention, bien qu'il cite deux autres exemples encore, pris dans Racine, où n -|- e rime avec n -|- e. Lubarsch accepte*) sans discussion l'opinion de Quicherat. 11 est donc intéressant de rechercher en combien M. Rostand, que tous les critiques proclament un habile versificateur, donne raison à l'un ou à l'autre. Pour cela, nous avons élargi la (question à toutes les consonnes d'appui parentes, c'est-à-dire à celles de formation phonique semblable, comme t et d (dentales explosives) .s* et z (spirantes) p et h (labiales explosives) f et V (1. spirantes) k et g (palatales explosives) / et z (p. spirantes) / et r (liquides) n et m (nasales) enfin n et fi et / et 1 (1 mouillée).
^) Cf. Becq de Fouquières, 1. c. p. 226.
3) V. L. c. note 2 de la page 121.
**) L. c. p. 250 „assemblé reimt mit aveuglé, confiner mit régner."
Voici la liste complète des exeiiii)les de pareilles rimes que nous avons trouves dans Ci/rano. L'examen nous en montrera le point intéressant et disculable.
Ij t et r/ 245P) (/euil : fauteuil — 963 apprenfif : malar/if —
1995 sottise : vantar^/ise — 1231 ver^i^-e : f/is-je — 1(S75
/ire : f/ire;
2) .S' et z 1641 ccti : clioi.s'i — 133 coniplai.sant : pui.s'.9ant — 831, 1913^ 1745 meyyieurs : le^•}eux — 1907 Ro.i-ane : banane — 2143 Ko.x'ane : pertui^-ane — 2389 (;ette : ga^iette — 131 dé.sire : .vire — 2261 complâi-yance : connaiè-^-ance-
3j p et b 959, 1405, 2379 Z^as : j>as — 1069 ^>oclies : ca/^oclies-,
4) /' et V 1737 rous : /bus — 2375 /bus : z;ous — 1619 con- /le : rie — 1349 ^^ains : /'ins — 1765 ad^'int : a/*in — 1321 /()is : roix — 2279, 2431 /ois : ^ois — 2363 ^oix : /bis — 1391 /euilles : veuilles — 1307, 1399 mtc : pr()/*ite — 76)9 de/:âne : /'ine;
5) k et (/ liS57 (/ais : Impnm —■ 111 Gascogne : (rir/ogne — 2229 obscure : tir/ure;
6) / et z 737, 1463 cAose : /ose.
7) / et y 339 sa/ue : vue — 2423 so/eil : i)areil — 719 /ac : Bergerac — 6)97 nia/ade : Benserade — 1649 liéYas : Arras 437 déi)/aire : ccmtrère 1335 f/èches : fraîches — 1339 s'abreuve : f/euve — 1687 p/ease : grise — 231 /'ose : Bellerose — 489 /une : avoir une — 293 croire : g/oire — 1207 reste : cé/este — 2161 c/oître : décroître — 2011 reîtres : /ettres;
8) li et nt 2117 fivâ : ennemi^) — 2343 ami : fiyâ — 173 cardinal : yy/al — 1535 play^ète : coyy/ète — 1579 moindre : m'e/i oindre — 2245 y;/aître : biey^ être — 2293 dey;*eure : une heure;
9) fi et n 397 m\\ : bourgui(/;ion — 1229 ^vognow : non — 749 comparyyâe : géyàe — 155 hignihvQ : der^àcre*,
10) / et I 961 /'heure : mei//eure — 2247 ma/heurs : d'ai//eurs. Cette liste, nous le voyons, est assez longue: elle ne com-
^) Bien que Lubarsoh prétende : ,,puni reimt nicht mit dormi," p. 251.
])ren(l pas luoiuts de 02 rimes, soit le 57" (20 1- partie) de la totalité, il est vrai ({lie, sehjpi les règles, il faudrait distraire de ce ii()inl)re toutes les rimes monosyllabes, celles où l'un des mots est nom propre et la plupart ^) de celles (jui ont une ou plusieurs consonnes après la voyelle. Voici les raisons ({ui, malgré cela, nous i)oussent à croire (pie pour M, Rostand toutes ces rimes sont riches:
Parmi les rinies en e et e (pii, on le sait, exigent toujours la consonne (ou la voyelle) d'ai)})ui, nous n'en trouvons (pi'unc seule, dans notre drame, qui fasse excei)ti()n, et c'est laquais : gais. De même dans les rimes en /, cinc^ ont des consonnes d'ap])ui parentes et quatre seulement ont des consonnes différentes dans les deux vers, Entin il est certain ({ue l'oreille est plus satisfaite de la rime j^cf'^ ' i><(^ ^{^^^ ^^ ^^''ff^ '• y^r/.s (1241), de Gascogne: Gigogne ({Ue de Gascogne : Dordogne i\l\^), de cornpagnie : génie (pie de amie : vie (2429), de plaisant : paissant (pie de grand : cent (156).
En principe les rimes (pie nous venons d'examiner devraient donc former une classe à part, entre les rimes suffisantes et les rimes riches. Cependant pour la simplicité nous les rangerons, jus(|u'à nouvel avis, parmi les premières.
T. de Banville, dans les conseils qu'il donne au „ futur poète" lui recommande instamment de „n'employer jamais ({ue des rimes absolumeift brillantes, exactes, solides et riches, dans les(pielles on trouve TOUJOURS la consonne d'ai)pui, et qui soient d'autant plus vigoureuses ^) (|ue vous aurez choisi une consonnance (pii termine un plus grand nombre de mots".^) Plus haut, il avait déjà dit: „Sans consonne d'appui, pas de rime"*) Quicherat n'est naturellement i)as aussi absolu.*) Il ne veut la rime de toute l'articulation ([ue pour les finales ê, er, ée, e, a (dans les verbes) ^, il, ant, ent, ion, ir, eux, eur, i^:-\-re, etise, ie, lie. Liibarsch et M. Tobler ne sont pas plus exigeants ^) et re-
^) V. Quicherat, 1. c. p. 31 et suivantes. ^) C'est le mot du poète ; non rigoureuses. 3) L. c. p. 74.
*) Cette citation se trouve ). c. p. 56 et non ]). 50. comme l indique Lubarscli.
•'^) L. c. p. 28 et s.
connaissent que, si l'une de ces finales est précédée d'une voyelle, celle-ci joue le rôle d'une consonre d'appui.
Pour savoir la manière dont M. Rostand envisage cette fameuse question de la consonne d'appui, question qui naguère échauffa tant les Parnassiens, nous n'examinerons pas seulement les rimes portées par une des finales (pie donnent Quicherat (v. ci-dessus), mais toutes les rimes de Cyrano qui nous présentent cette consonne.
e. Notre drame a 40 rimes en ç; toutes riment de l'articulation excepté deux:^) ^1 Le Bret : inquiet et 2203 fait: Le Bref. Remarquons toutefois que dans ces deux rimes, un des mots est un nom propre; or la règle de la consonne d'appui ne s'applique pas avec la même rigueur aux noms propres qu'aux autres. Cp. cependant 2179 Le Bref : fâcherait — 2235 Le Bret : oserait — 29 Jodelei : laid — 1645 sais : Français^) — 1873 Français^) : j^assais. Nous n'avons trouvé qu'un seul exemple de ia désinence ç précédée d'une voyelle. C'est aux vers 1445 et s. tu es : oubliais. *I1 est très remarquable que M. Rostand, après Musset, ait osé faire l'hiatus pour renforcer la rime. M. G. Paris l'en féliciterait.-^)
6 La proportion est encore plus belle dans les rimes en e. Nous en avons conq)té 80 et toutes sont rimes riches. Le versicateur a poussé le scrupule jus(iu'à n'admettre que la même voyelle d'appui: 237 hnés ' évacuez — 1109 continuer: saluer 2149 salusr : tuer'., — seul 129 hé, hé: marié fait exception. Quand e est précédé de riuiia-\- Viqimla^ La rime s'appuie sur les deux consonnes: 1089 renifiée : giroflée — 1417 vrai : enivré.
i. Cyrano nous présente 64 rimes en / {== i, is, ie, ies), dont 55 ont la consonne d'appui. Ici aussi plusieurs des terminaisons en m. -|- Iq. riment tout à fait richement: 1145 cri : écrit:, — 1769 ^;/7^ ; esprit. Dans les deux cas suivants, la voyelle finale ne s'appuie (pie sur la liquide, 65 esprit : écrit:, — 2001 écris : pris. Des neuf rimes qui restent, ({uatre ne riment pas de l'ar-
^) M. Tobler ajoute cependant à cette liste la diphtongue ie (ié, iée, ier, etc.) V. plus loin p. 30.
*) Un cas est douteux : 1857 laquais : gais. Voir ci-dessus p. 26.
^) Le peuple des Français,
4) V. R 0 m a n i a T. VI, p. 526.
ticnlation: 349 dit : esprit — KU7 sorti : ici \ 2409 cie : oublie: 2429 cnnia : iv■6^ Les ciiui îiutrcs rentrent dans la caté^-oric des rimes à consonnes d'ai)[)ui parentes. En fait la rime K>17 sorti : ici est donc seule répréliensible.
0. Il n'y a (jue U) rimes en /7; onze ont la consonne d'appui; dans 2159 Jésns : pins et 1195 émite : rue, l'un des mots est monosyllabe. La seule exception est donc 1991 résolue : revue '^ car 409 cohue: qu'on hue est certes — hue ayant l'A qu'on appelle aspiré — plus (lue suffisante pour l'oreille^ et d'après ce (pie nous avons dit plus haut (p. 26) il en est de même de 339 salue : rue.
a. Les rimes en a sont au nombre de 38. Comme nous l'avons vUj presque toutes ont râ(moyen). 29 préscntentla lettre d'appui-, et parmi celles-ci se trouvent toutes les rimes provenant du passé défini, excepté 743 aiuia : dire . . . ah ! Trois ont des consonnes d'appui parentes et six enfin pèchent contre la règle: 695 1/ a : duèyna — 743 m'aima : ah — 1237 pas : verras — 1241 bras : pas — 2097 dira : va})
Q. (= an, ant, en, ent, etc.) Ici encore nous pouvons reconnaître l'habile ouvrier en vers qu'est M. Rostand. Il y a 63 rimes en a, dans sou drame, et 3 seulement n'ont pas la lettre d'appui ; 2) encore, de ces trois, deux sont portées par des mots d'une syllabe: 157 grand : cent — 2163 ans : blancs et la dernière — 133 conpjlaisant : puissant a des consonnes d'appui parentes. (Preuve encore que le poète tient cette rime pour riche) ^)
o~. Le poète s'est conformé exactement au précepte de Quicherat: ,,La finale ion ne rime bien qu'avec elle-même". Les cinq rimes en ion qu'il a employées satisfont toutes à cette condition, quehpiefois d'une manière fort heureuse. 827 Gassion (n. prop. Ga-si-on) : admiration. Quand Quicherat après Ronsard,^)
M II est extraordinaire que dans un drame tel que Cyrano de Bergerac, pièce de cape et d'épée, si l'on peut dire, nous n'ayons pas renconiré une seule fois à la rime des mots comme combat, état, débat, potentat, etc.
^) Un exemple de plus, avec quel bonheur le poète trouve la rime pleine: 1047 prête-m'en : roman.
^) V. Quicherat, 1. c. p. 31 et la note 3.
ajoute: ,,lcs rimes en loth ont une certaine lenteur ((iii en rend l'usage assez rare eliez les bons poètes", il veut sans cloute parler des mots en (i-tion; or, .AL Rostand n'a mis (pi'une seule fois un mot pareil h la rime, c'est admiration dans l'exemple cité à l'instant. Le ..bon poète'" se reconnait d'ailleurs dans toutes les rimes en on de Cijrauo. Nous en comptons 36, dont 33 ont la lettre d'appui Parmi les trois (pli restent, 397 non : boimjuignon et 1229 grognon : n/)n s'appuient sur des consonnes parentes et seule 955 ^odron : rayon ne satisferait j)as Lubarscli : „doch ist der (Tcbraucli guter DiclUer fiir den reiclien Reim".^j
0 Ces rimes sont au nombre de quinze* le premier tiers avec consonne d'appui : 431 belliqueux : qu'eux — 483 parbleu : ble}i — 571 nébulejx : bleus - 655 maître- '{ueit': : avec eux - 1137 peu : peuh! Le deuxième tiers n'a (pie l'assonance; (piant au dernier tiers, les rimes sont faibles parce (pie la diphtongue io rime avec la voyelle o; 519 Dieu : peu -- 1201 Riehelieu : neveu — 177.3 geux : eux — 2387 parbleu : Dieu -- 2473 Bien : bleu. Encore faut-il ajouter (pie, la règle de la rime riche ne s'appli(|uant i)as d'une fa(^on aussi sévère aux nKmosyllabes et aux noms ])ropres, il n'y a vraiment, parmi ces cinq rimes en 0, aucnin cas ([ui iie rentre dans ces exceptions. Il faut remarquer ici (pie M. Rostand a évité avec grand soin de faire usage des nombreux adjectifs en eu.i-)^ et (pi'il leur a trouvé la rime riche avec une merveilleuse adresse, (piand il emploie l'un ou l'autre.^)
ie Quicherat ne semble pas exiger l'articulation comi)lète à la rime i)oiir la diphtongue ie (=?/'(%), iée(s), ier, iers). Il dit^) „les finales en ié, ier, iée demandent une rime en //' ou gé, ier ou ger, etc." Mais on ne voit pas s'il entend lé (diphtongue) ou i-é (dissyllabe). M. Tobler'») la range sous ç et la soumet aux mêmes règles: la diphtongue ?"e exige la consonne d'appui. Lubarsch^')
-; Sonnier : Petit d i c t i o n n fi i r e des rimes f r a n ç a i s e s , en donne environ 350. '^) V. ci-dessus, 431. 57 i etc.
n'est pas si absolu, mais pas plus clair (juc Quiclicral; il eu tait un para^Tai)he spécial et dit: „ié... vvird aiu bostcu rcich gereinit.'' Notre drame présente sept rimes en lé. Trois satisfont anx conditions: 3o dra\nvri< : [neds — 551 hénitm' : (mtlcr - 1573 artijk'icr (4 s.) : (nier. Comment faut-il jug-er celles-ci: G43 yuer-vier : pli-er — 651 pa-pier : recopi-er — 2359 fanù- Uer : cn'-er. On voit (pie chaque fois /r' diphtongue rime avec ?V' dissyllabe ; dans ce cas les rimes, selon Quicherat ^) sont bonnes. M. Rostand send)le les juii,er plus sévèrement et être de l'avis de M. Tobler. La rime 171 certiji-ée : (jn-llêe n'a rien de répréhensible non plus, dans notre prononciation actuelle.
ir. Des 400 rimes en ir ({ue donne environ les dictionnaires de rimes, l'auteur n'en a employé ({ue (luatre. Elles sont toutes riches et même, si nous osons dire ainsi, richissimes : 823 tenir : avenir — 1497 venir : bénir — 1553 venir : tenir — 2351 mourir : ouvrir. D'après M. Rostand, Quicherat a donc raison de demander rarticulation pour cette rime.
ô4-r. Ici la proportion des rimes riches ne semble tout d'abord guère favorable à la théorie de Banville. Sur 14 rimes en eur (non eure!) trois seulement s'appuient sur le même son pour prendre leur essor: 39 humeur : alluineur — 149 couleur : valeur — 1701 obsesseur : sœur. Cependent des onze autres rimes, neuf ont au moins un monosyllabe (sept fois, c'est le mot cœur), et font par conséquent exception à la règle ; de plus 2247 malheurs : cU ailleurs, rentre dans la catégorie de rimes dont nous nous sommes occupé page 26. Il ne reste ainsi de vraiment fautif que 2141 valeur : vainqueur.
e + re (= aire ère, erre). Il y a dans Ci/rano de Bergerac 37 limes en (^-\-re. Mais, chose qui surprendra de la part d'un versificateur tel que M. Rostand, les rimes en ç>-\-re qui ne sont que suffisantes, l'emportent en nombre sur les rimes riches. Le poète semble ainsi considérer cette finale comme assez sonore pour justifier la rime suffisante. Une fois de plus, on ne peut qu'admirer la prudence de M. Tobler, qui s'est bien gardé de suivre Quicherat et Lubarsch demandant la consonne d'appui
1) L. c. p. 27 ef 28.
pour cette terminaison. Le premier écrit: „Il est défendu^ par Tiisage des grands poètes, de se contenter d'une rime suffisante pour les finales en aire ou ère., ."i) Lubarscli^) fait remarquer que les finales en pr, „sind etwa doppelt so zahlreich als die Worter auf //•" ^) et conclut: „warum auch dièse Endungen meistens reicli gcreimt werden". Il semble donc incomiu'éhensible que M. Rostand, qui a admis l'ariiculation dans les rimes en ?>, ait été tenté de la rejeter dans celles en ere.'^) Disons cependant que des 19 rimes suffisantes en e^re qu'a emjjloyées l'écrivain, il faut de fait en défabiuer 14, où l'un des mots n'a qu'une syllabe; la rime 2401 confrère : Molière fait aussi excei)tion. Enfin dans les ({uatre qui restent, on ne trouve aucun des nombreux adjectifs en aire ([Uc pojsè(Je le français: 7 luminaire : éclaire — 437 déplaire : confrère (V. plus haut p. 2G) — 2095 préfère : espère — 2205 exagère : inisè)-e. Quoi qu'il en soit, cette infraction à la règle est remarquable de la part de M. Rostand,
ô-fz (= euse) Qui croirait que Cyrano de Bergerac, parmi ses 1238 rimes, n'en compte pas une seule en eiise'i Et cependant ces rimes ne manquent pas! Nous avons calculé qu'il s'en trouve à peu près 1200 dans le petit dictionnaire de M. Sommer. Pourquoi le poète les a-t-il évitées avec tant de soin? Peut-être à cause de leur banalité. Ou serait-ce pur hasard?
Nous aurions ainsi passé en revue toutes les finales pour lesquelles Quicherat et Lubarsch, ainsi que, en partie, M. Tobler demandent la rime de l'articulation. En résumé, M. Rostand admet la légitimité de cette exigence pour toutes ces finales, sauf une {ère), et en cela il est du sentiment de M. Tobler. Si nous faisons abstraction des noms propres et des monosyllabes, de même que des rimes — assez rares d'ailleurs — qui ont des lettres d'appui parentes, nous voyons que les rimes en ç, o, a, io, ô, ié, ir, ne présentent aucune licence, que /, il et or n'en ont que chacune une (de même que 5) et que a en a six. Sur 357 rimes qui sont portées par ces finales, il n'y en a que 9
^) Nous comptons, dans Sommer, environ 850 rimes en e-|- r e et 350 à peu près en i r.
donc {[\ù lie devraient i)as se reiicontrer chez un „b()n })oète". Avouons que c'est In un résultat vraiment merveilleux. En conséquence^ il faudrait bannir ^>-f~^' ^^^ 1^ liste des finales qui veulent l'articulation à la rime. Cependant il y a lieu d'attendre, avant de se i)rononcer, (pie d'autres analyses, faites sur les œuvres d'autres .,bons poètes" aient détinitivement éclairci ce point de la métrique.
Nous allons maintenant étudier, au point de vue de la consonne (lettre) d'appui, les rimes de notre drame qui ne rentrent pas dans la catégorie de celles que nous venons d'examiner plus haut.
0 (ouvert ou fermé). Quicherat a oublié de parler de cette finale. Lubarsch *) dit (pie la rime suftisante est „zulassig•*^ Etant donné le nombre (près de oOO^) des mots ({ui se terminent en 0, os, ot, op, au, eau, aat, aiid, cette indulgence ne peut qu'étonner. C'est pourquoi M. Rostand, „bon rimeur" s'est imposé de faire rimer cette finale-ci de l'articulation. Cyrano a 30 rimes en o; or, les deux tiers exactement ont la lettre d'appui, si nous comptons dans ce nombre 1917 d/Esvarabiot : Hillot. Cette rime nous offre les mêmes caractères que 171 certifiée •' grillée (v. p. 31). Nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques - unes de ces rimes. C'est merveille de voir avec quelle dextérité le poète a vaincu la difficulté. Cp. par ex. 1501 Ho! Ho! : trop haut -- 345 gros lot : sanglot — 217 Jeunes héros : numéros — 1869 trop : trot, etc. Parmi les dix rimes restantes, il n'y en a aucune qui présente une infraction à la règle. Neuf en effet ont au moins un monosyllabe et 213 Oyrano : cocorico, ne pêche pas, Cyrano .étant nom propre. -— Ainsi il semble que pour M. Rostand, la finale o demande la rime de l'articulation comme e ou e et plus que a. Et à ne considérer que la sonorité de ces deux voyelles {e, o) il faut reconnaitre que le poète a raison.
u (pu, oux, etc.) Nous pouvons répéter ici ce que nous venons de dire sous o. Lubarsch ^) n'exige, de même, que la rime
^) D'après: Sommer; Petit dictionnaire, etc.
suffisante pour la finale u. Des 24 rimes portées par cette voyelle, nous n'en trouvons que quatre, il est vrai, qui s'appuient sur une même consonne. Ce sont: 191 Joues (verbe) : joues (subst.) — 273 hibou : bout — 1253 beaucoup : cou — 2123 joue : joue (tous les deux subst. !) Mais toutes les rimes en u ont au moins un des mots monosyllabe; dans 17 cas, les deux rimes n'ont qu'une syllabe;^) ainsi toutes doivent être jugées avec moins de rigueur que si elles étaient polysyllabes; par conséquent, toutes sont bonnes.
ï et û. Les rimes en î sont relativemenr peu fréquentes dans la ])ièce de M. Rostand. Et c'est, Croyons-nous, bon signe: ï est incontestablement un des sons les plus désagréables que nous ayons en notre langue. Nous avons rencontré 20 rimes en ï; treize riment de l'articulation; deux ont des consonnes parentes : 1349 vains : fins — 1765 advint : afin. Les autres sont 153 hein : main — 759 Hein : matin — 1461 Rolin : hein — 2223 rien : matin — 2403 demain : Scapiu. Ici encore, les mots à la rime sont en majeure partie monosyllabes et la seule exception a un nom propre. La ])lus faible de ces rimes est sans contredit rien : main, à cause de la diphtongue qui ne devrait rimer qu'avec elle-même. Somme toute, M. Rostand a suivi le conseil de Quitard:^) „Qu'on n'oublie pas qu'elles ne riment bien qu'avec elle*' (la même lettre d'appui.^)
Des 16 rimes en ii*) que donne le petit dictionnaire de Sommer, M. Rostand en a utilisé trois, dans les vers 381 importun : quelqu'un — 739 parfum : quelqu'un — 1989 Jeun : un. Vu la rareté de ces rimes, il est compréhensible qu'aucune n'ait la consonne d'appui; un (adj.) se trouve d'ailleurs dans les trois.
Diphtongues croissantes. Pour la commodité nous réunissons sous ce paragraphe toutes les diphtongues dites croissantes : ua, ni, ili, io i\, in. La première, qui forme une des rimes les plus sonores et les plus pleines du français,
^) Voir plus haut, p. 17.
^) Cité dans Lubarsch, p. 255, première note.
^) Comparez avec la finale ô, dont nous nous sommes déjà occupé à propos de ion, p. 30.
*) Lubai'sch n'en parle pas, sans doute par oubli.
se fait entendre dans cent vers de notre drame; sur ces 50 rinies^ près de la moitié, 23^ ont la lettre d'appui; ([uatre ont les consonnes parentes v et /'^) et 23 s'en passent, très fticilement, d'ailleurs. Cette tinale-ci peut se rapprocher de la terminaison oir : toutes, — nous disons les 50 rimes — ont au moins un monosyllabe ; près des deux tiers (34) sont formées de mots qui ne comptent (pi'une syllabe.
Lubarsch, (pii reproche tant d'omissions à Quicherat et aux autres auteurs qui ont écrit sur la versification française, a luimême oublié de traiter la diphtongue-rime id, bien qu'il i)arlc de ui.'^) Il est vrai que, d'ai)rès Sommer, oid (adv.) est le seul mot qui nous présente cette diphtong'ue. ni ne peut donc rimer qu'avec u-i (dissyllabe.) M. Rostand l'a employé trois fois ainsi; 791 hioifi : oui, oui — 2129 inoifï : oui — 2339 dit oui : évanoui. Remanpiez (vers 791) la répétition de oui, qui forme hiatus et vers 2339 la voyelle d'appui i (de dit), après lacpielle 02d sort de la bouche plus frappant. Quant aux rimes 1833 et 2303 elles sont pauvres: oui : aujourd'hui.^)
Les neuf rimes en ili sont meilleures : deux d'entre elles ont la consonne d'appui, 795 2^uis (possum) : depuis — 1101 réduit : aujourd'hui. Un des mots de la rime des sept autres cas est un monosyllabe: 479, 1997, 2133, lui (^von.): aujourd'hui — 401 bruits : suis — 1293 aujourd'hui : nuit — 2259 lui : réduit — 2367 celui : nuit. M. Rostand s'est donc etforcé avec succès de ne pas mêler ui et ûi à la rime, conmie l'ont fait quelques auteurs.^)
Cyrano compte 13 rimes en id ; trois seulement ont la lettre d'appui, 1401 deux : audacieux — 1669 moyeux : giboyeux — - 1933 messieurs : précieux ; trois autres ont des consonnes d'appui parentes ; ^) les sept qui restent ne riment que de la diphtongue. Le phénomène que nous avons relevé si souvent dans cette
1) V. ci-dessus, p. 26.
^) V. ce qu'eu dit M. Tobler, ]. c. p. 134.
^) V. ceux que cite M. Tobler. Il est à remarquer que les exemplcg pris de Racine sont tous de ses premières pièces. 5) V. plus haut, p. 26, sous s et z.
étude se répète ici encore: toutes les rimes en iô qui n'ont pas Tarticulation sont monosyllabes. — Il en est exactement de même en ce qui conserne les diphtongues nasalisées: il et ?7î. Elles se rencontrent 18 fois ; 14 sont des premières et 4 des secondes. Parmi celles-là une seule est riche, très riche même : 2331 Autnchien : Petit chien. Un monosyllabe au moins se trouve dans toutes les autres: la rime rien: bien se rencontre sept fois/) et dans les cinq cas suivants, bien ou rien se retrouve à la rime encore: 1377 rien : mien — 1817 bien : revient — 2167 vient: ll^^i — 2315 vénitien : bien — 2383 7'ien : sien. Ainsi 101 miisici-en : sien fait seul exception. — Quant à uî, 543, 1121, témoins : moins est riche; 1973 coin : besoin et 2251 loin : coin ne riment pas de l'articulation (monosyllabes). V. conclusion p. 41.
Passons maintenant aux rimes dans lesquelles la voyelle ou la diphtongue est suivie d'une consonne qui se prononce. Pour l'oreille, désir et désire étant, à la rime, identiques, nous ne nous inquiéterons pas de savoir si la rime est masculine ou féminine. En comparant avec les résultats que nous avons obtenus jusqu'ici de notre analyse méthodique, nous pourrons apprendre d'après quelles qualités M. Rostand juge la rime (suffisante ou riche).
e+son. Ces rimes sont fort nombreuses: nous en avons compté 131 ; 56, environ la moitié, ont la lettre d'appui : d'ordinaire une consonne, excepté 1013 servi-ette : mi-ette.'^) Il est surprenant que ces 131 rimes ne se répartissent que sur un nombre restreint de désinences.^) Nous avons déjà parlé de ç^i-e;*) remar(|Uons que deux rimes seulement en ç-|-m sont riches et que ] 2 ne sont que suffisantes. Parmi les autres finales, il y a une certaine égalité entre celles qui riment de l'articulation et les antres. Ajoutons que dans dix cas ç-fson rime avec
1) Vers leô, 201, 499, 991, 1067, 1289, 2061.
2) D'après (^uicherat, 1. c. p. 299 ,.la bivocale se contracte aujourd'hui dans miette, serviette." M. Roatand revient donc à l'ancienne quantité syllabique (mi-ette servi-otte).
^) Celles pui reviennent le plus souvent sont er (47 fois) e m (14) en (21) et (l?) el (14). V. plus loin où nous traitons de la variété dans la rime. ^^) V. p. 31.
iç-f-son. Les voici: 1019 ciel : fnttcrnel — 1159 assièye : neiye
— 1179 guerre : manière — 1587 système : septième — 1733 fier : fer — 1851 sièye : redarderai- je — 2177 dernière : mère 2317 terre : dernière — 2401 confrère : Molière — 2405 Entière : faire.^) A ce propos, renianpioiis ici (pi'au vers 815 hier ( : cher) est dissyllabe, tandis (jue dans 813, à rintérieiiv du vers, de même que 772 et 2175 fier : hier (à la rime), hier ne compte qu'une syllabe.
i + son. Nous avons trouvé 88 rimes en i-f-son; 33 sont riches (un peu plus du tiers.) Quelques-unes ont même deux consonnes d'appui: 1351 crime : escrime — 263 trisse : protectrice
— 1115 escogriffes : yriffes — 2091 clandestine : obstine. Ces désinences-ci sont bien plus variées que celles en ç-|-son: il y en a de treize sortes, dont //• tient le premier rang* avec 5 cas. — Parmi les 55 rimes qui n'ont pas la lettre d'appui, trois nous montrent i rimant avec la diphtong-ue ilï: 597 cim^e : lyre — 1583 précipite : poursuite — 371 reluise : franchise. Même nombre de désinences que ci-dessus (= 13); seulement ici c'est it qui, avec 10 cas, „tient le record".
o-fson . La proportion des rimes riches n'est pas aussi belle dans ces finales que dans celles que nous venons d'analyser. Nous ne comptons pas moins de 36 rimes en Q-|-son qui manquent de la lettre d'appui et 13 seulement qui satisferaient un Parnassien pur. 11 n'y a, par ex., qu'une rime riche en çr: 1441 lords : alors, par contre treize qui ne sont que suffisantes. Une chose qui pourrait étonner au premier abord, c'est que, parmi ces rimes-ci, six sont en o-{-n.^) Cette fréquence d'une rime en général assez rare, s'explique très facilement pour qui sait le rôle que jouent, dans le drame, l'Hôtel de Bourgogne et la Gascogne, patrie de la plupart des personnages.
^) Est-ce hasard que ces rimes faibles se trouvent toutes dans la dernière moitié de la pièce? ou doit-on voir dans ce fait un relâchement de la part du poète? Cette lassitude vers la fin d'un travail est, on le sait, de „rhumaine nature".
2) Sommer, Petit dictionnaire ... ne donne que 23 mots en pfl^ dont huit noms propres,
9+5on. La proportion est, si possible, encore plus au désavantage des rimes riches. Des 18 qui portent sur cette finale, une seule a la consonne d'appui, c'est 2369 rôle : drôle '^ et parmi les 17 autres, o-\-z ne se répète pas moins de 14 fois. 167 sauve : chauve — 187 drôles : épaides — 581 daube : l'aube font seules exception. Une remarque intéressante : choses et 7^oses ne riment qu'une seule fois ensemble (517); mais un de ces mots s'entend alternativement dans toutes les rimes en o t ^y même dans 231 ose : Bellerose!
ô+son. Nous avons déjà parlé en temps et lieu^) des rimes en ô-\-r, qui sont en majorité. Les autres sont au nombre de 15. Pleines sont: 1455 leurre : Vheure — 975 seid : linceul
— 2323 neuf : neuf [^ nôvus : ndvem). 10 de ces rimes ont le mot heure (cp. plus haut: cœur, p. 31). Les exceptions sont: 755 et 931 seuls : tilleuls — 1339 s'abreuve : fleuve\ les trois ont un monosyllabe.
u + son. 21 rimes rentrent dans ce paragraphe-, 4 seulement riment de l'articulation : 189 cours: secours — 977 trouve : j^rouve
— 1359 touffe : j'étouffe — 1801 tambours : labours. Parmi les 17 autres, 803 Pocapdedious'^) : tous — 1919 Crabioules : foules nous présentent la diphtongue iu rimant avec u simple; mais le premier substantif est un mot emprunté au gascon, l'autre est nom propre. Presque toutes les rimes en u-\-so7i ont un monosyllabe. Voici les cinq exceptions: 1233 discours : toujours — 1465 toujours : tambours — 1665 secours : toujours — 1729 amour : tambour — 2191 toujours : velours. Nous ne rangeons pas ici: 1849 Bonjour : l'Amour:, d'après le sens de tout le vers, il s'agit ici de Cupidon: „ Amour" est donc nom propre.
ij-f-son. 38 rimes-, 16 sont pleines. Veut-on une nouvelle preuve de l'ingéniosité que montre M. Rostand à former des rimes riches ? Voyez p. ex. 2289 c'était une : inopportune ou 849 coagule : ciryule. Des 22 finales en u-\-cons. qui ne riment pas de l'articulation, 5 seulement appartiennent à des polysyllabes: 19 perruque : éduque — 1219 présume : coidume — 1367 coiffure : chevelure - 2051 torture : Jiyîire — 2229 obscure : fourrure^
^) V. Chapitre VU: De Ja prononciatioïi de certaines rimes,.
a-fson La proportion entre les rimes riches et les ri)nes suffisantes est un peu plus en faveur des premières dans les finales a -\- son. ;MI ont la lettre d'appui; 40 s'en i)assent. Parmi ces dernières, 27 ont un monosyllabe au moins. Une des désinences les plus friMpientes est celle en af yi, à cause du nom de riiéroïne de la pièce R o x a n e. Ce nom revient six fois à la rime, mais n'a pu trouver de comi)agnon à articulation identique (s), pour la simple raison (lu'il n'y en a point en tranchais. ^)
v+son. Nous rangeons ici, pour la commodité en un seul groupe, les rimes en ïi-]-cons., \-\-con.^., ôH-coy^s. Elles ne sont pas fort nombreuses. 7 en ri-\-cons. sont pleines, et 7 suftisantes, c.-à-d. sans lettre d'appui. J)e celles-ci, une seule est formée de mots d'une syllabe: 1595 framje : ange. — Cliose remarquable, des finales en t^cons. pas une ne rime de l'articulation, mais toutes sont d'une syllabe. Il n'y eu a d'ailleurs ([ue 5 : 993 mince : prince — 1073 feintes : plaintes — 1215 singes : linges 1491 crainte : sainte — 2265 méninges : linges. — Les rimes en o-\-cons. sont plus nombreuses ; mais 3 seulement avec consonne d'appui: 271 trompe (v.) : trompe (s) — 441 compte : vicomte — 473 quelconque : conque. Les rimes suftisantes en ô--\-cons. ont toutes, sans exception, au moins un monosyllabe, deux le plus souvent.
Dipht.+ son Les rimes de cette sorte qui se rencontrent le plus souvent sont celles en na-^cons. Nous en coniptons 20 sans lettre d'appui, et 4 qui sont riches. Encore ces quatre ne satisfont-elles guère l'esprit: presque toutes étant formées d'infinitifs en voir: 515 savoir : voir — 1309 pouvoir : voir — 1473 revoir : recevoir. On est heureux de trouver 873 toiles : étoiles dmimiGite uniformité. La même prédominance de la finale oir se fait sentir dans les 20 rimes suffisantes: 2161 toile : voile et 135 bourgeoise : sournoise sauvent seules la situation. De ces 20 rimes, 15 nous présentent au moins un mot d'une syllabe.
ie + son. 7 rimes sont en iç-|-cons.; 2 riment de l'articulation : ISllaltière : portière — IMh ciel : artificiel:, les cinq autres manquent de la consonne „ parnassienne". Un cas à rapprocher
^) V. Sommer, 1. c. sous ane, anne, a m ne, etc.
de ceux cités p. 28 et 32, c'est 23 qui ^s^-cé : p^é6'^, où, une fois de plus, le poète n'a pas craint de faire un hiatus pour renforcer la rime. 155 Lkjnière : dernière est la seule rime, de ces cinq, qni n'ait pas de monosyllabe ; elle fait exception quand même, Lignière étant nom propre.
ui+son. 11 n'y a, dans Cyrano, que trois exemples de la finale ui-\-cons. employée à la rime: 301 s'enfuir : niir — 809 conduite : }>uife — 1259 fuite : suite. On le voit, aucune n'est riche, mais les trois ont un monosyllabe.
Dipht.H- î. Nous faisons une classe à part de ces finales à la rime qui, pour l'oreille, sont moins satisfaisantes que dij^ht. + cons. Elles semblent même être moins sonores que la dipht. croissante. Il s'en trouve, dans notre drame^ de quatre sortes, et se rencontrent assez rarement:
ai+L 195 (en) ^?://^ : dêsentripaille — 1%^ et 1903 (en) m7/e : bataille — 1605 portail : détail\ on le voit cette dernière seule a la consonne d'appui.
çi-[-j. 15 pareille : Corneille — 1295 oreille -.pareille — 1369 et 1741 soleil : vermeil — 1435 oreille : abeille — 1447 pareille : abeille — 2423 soleil : pareil. Sur ces 7 rimes, 1295 a donc seule la consonne d'appui.
ôi + i. 1941 leur œiLLchev7^euil — 369 (son) œil-, deuil — 2453 deidl : fauteuil — j^^ feuilles : cueilles — 1391 feuilles : veuilles ; ainsi sur ces cirrq rimes, une, la première, est riche.
uj+i. 11 n'y en a que deux, dont une -est riche, très riche même : 453 bredouille : grenouille — 1855 patrouille : ntrouille.
Enfin pour compléter cette liste, déjà longue, et pour finir notre analyse, il nous reste à considérer les rimes qui, après la voyelle ou la diphtongue ont plus d'une consonne qui se prononce. La plupart n'ont qge deux consonnes; par exception 27 illustres : lustres —(^^^<^m/inistre : sinistre et 2455 arbre : marbre en ont trois. Les diphtongues suivies de deux consonnes sont de même assez rares; nous n'en comptons que cinq; 933 diable : effroyable — 2165 cloître : cUcroUre — 1563 vierge : cierye — 1579 inoifidre : en oindre — enfin 1843 y entre : diantre. Cette rime-ci est à rapprocher de celles dont nous avons parlé
;\ la pîig'c précédente. Sur ces huit rimes deux ont donc la coubonne d'appui.
Quant aux rimes formées de coy -j- <^ons. -\~ cous., nous (^n avons trouve 147 : les rimes riches ne forment (jue la septième partie de ce nondjre: 21. Il est certainement très remanpiable que sur les 120 rimes de ce j;enre (pii soient suffisantes, il ne s'en trouve que 13 dont les deux mots aient plus d'une syllabe. Encore se nombre se réduirait-il à 5 si l'on considérait la l(»cution adverbiable „ p e u t - ê t r e " comme formée de deux mots, ce qui ne serait pas selon la lo^i(pie. Notons aussi (jue dans certaines de ces rimes la voyelle se trouve associée à la diphtongue : 1239 profitables : diables — 1739 diable : raisonnable
— 745 et 1695 fièvre : lèvre — 1147 lèvres : mièvres — 1175 peut-être : piètre — 1617 livre : suivre — 2135 cuivres : vivres
— 12G3 et 1631 rentre : diantre.
Ainsi donc des rimes portées par o, u, ï, û, ua, iH, io, iï, il], (182 rimes) nous n'ni avons pas rencontré une seule qui soit vraiment répréhcr.sibîe, si nous admettons que les monosyllabes et les noms propres forment „bonne rime" sans la consonne d'appui. 11 semble ainsi que ces finales exigent toutes l'articulation, si elles ne se trouvent pas dans un monosyllabe ou un nom propre. Quant aux rimes à une ou plusieurs cons. après V. ou d., sur 556 une centaine à peine composées de deux mots polysyllabes ont été jugées par l'auteur assez sonores pour n'avoir pas besoin de la consonne d'appui.
Comme résumé et récapitulation, nous donnons ci-après un tableau des rimes de Cyrano où nous distinguons celles qui ont la voyelle (ou la diphtongue) suivie d'un son, de celles qui ne présentent pas ce dernier élément phonic^ue après la voyelle. Toutes les deux sortes de rimes sont divisées en rimes à consonne d'appui (riches) et rimes suffisantes, sans consonne d'appui, (v. la légende.) Nous ne donnerons pas de commentaire à ce tableau qui, croyons-nous, s'explique de lui-même, si l'on veut bien se figurer un clavier ayant autant de touches ({ue de voyelles et diphtongues employées et dont les touches descendraient d'un degré à chacjue fois que le poète (pianiste) à fait résonner ce son h la rime.
4) De l'allitération et de l'assonance
dans la rime.
Outre la parité des voyelles et de l'articulation, M. Rostand, emploie encore, comme tous les vrais poètes, d'autres moyens pour rendre sa rime pleine, sonore, frappante et, si l'on nous permet l'expression, charmeuse. L'un de ces moyens, l'homoplionie, dans le dernier élément rytlimiciue du vers, des voyelles précédant la rime, n'a pas échappé à la pénétrante analyse que M. Becq de Fouquières nous a donnée du vers français. Il dit (parlant de 1',, assonance" ^) „elle s'ajoute souvent à la rime pour unir plus étroitement les deux vers d'un distique", ^j La rime 1G03, par ex. de „Oyrano de Bergerac" (des plus) fines : (de) machines n'est pas, au point de vue phonique, aussi satisfaisante (pie 2433 opah'y^é : machm^. La répétion de 1'^^^ de opaline dans machine renforce certainement la rime. Mais l'allitération ^) a la même influence à peu près sur la rime, ce que M. Becq de Fou(piières ne semble pas avoir relevé. Comparez, en effet, les rimes 857 nous prhnes : ophnes ou 1545 en tombant : un imban et d'autre part 693 (pour) lire : (je) tire ou 1245 descend : passant.
Il va sans dire que ce ne sont pas seulement les sons des mots de la rime qui peuvent renforcer cette dernière, mais tous ceux du dernier élément rythmi(iue du vers. On s'en convaincra facilement en examinant les vers qui suivent, où nous séparons les éléments rythmi(pies par des tirets, et notons les homophonies en italiques.
^) C'est ainsi que M. Becq de Fouquières nomme l'homophonie en question. Dans la suite, nous gardons sa terminologie.
^) Homophonie des consonnes (dans le dernier élément rythmique du vers,)
il 6 m ui ua u lû â m a o/ .
851 Mais quand un vers — lui plait — en revan — che, mon cherj "Il le pay-e ^) très eher. — Jl le pay-e ^) yy^oins cher . . .
1823 Comme à votre bravou — re on n'en compa — /y^ nucime C'est mon Roi — (jue je sers — en servant — ma rancune.
85 Votre pla — ce, aujourd'hui — U\, — voyons, — entre' nous, Vous a coûte — combien? — Quatre flans — quinze dwiix. *^j
1897 Oh! je vous ju — re . .! Non! — Je suis fol — le à \n'ésent Et je ne m'en vais plus! — D'ailleurs — c'est mnnsant
Nous allons donc énumérer les rimes qui ont été renforcées par l'assonance ou l'allitération ou par toutes les deux à la fois* Nous commencerons, comme M. Becq de Fouquières, par l'assonance.
1) L'assonance n'occupe pas, dans les deux vers, la même place par rapport à
la rime:
63 citronnée : raffâiée — 471 \e parfait : elle fait — 601 circule : r/d/cule — 657 attro^/pée : co^q)S d'éi)ée — 1047 prête m'en : de roman — 1549 to^^t ceci : ro^^ssi — 1573 artificier : <7cier — 1939 gaknterie : je t'e/i prie — 2329 d/manche : cire blanche — 2339 dit oui : évanou^.
2) L'assonance occupe, dansles deux vers, la même position par rapport à la
rime:
65 d'esprit : on écrit — 185 craignez rien : Eh! bien — 187 des drôlesL^oaules — 635 péril : remuerr^it-il - 835 ces fous chez nous -(^92o)des feuilles : les cueilles — 1485 votre époux résigne2^-vous — 1713 se.^ doigts : des bois — 2219 c'est égal maréchal — 2259 che^ lui : réduit — 2265 méninges : des linges — 211 mâchoire : vexr/toire — 953 m'<7.pprête : k tête — 1141 pas assez : m'agacez — 1149 par cœur ; flatteur — 1447 sans
1) On remarquera la hardiesse du poète qui ose faire compter, dans le vers, un e muet, après une voyelle. Ce n'est pas le seul cas dans la pièce.
2) JoH jeu de mots, par à peu près: quatre francs, quinze sovis,
pr/reille : bruit dV4)cille — 1893 ta main : jr/smin — 2223 il n'a rien : la main — 2433 opr/liiie : de machine — 61 la cour • d'amour — 387 inoccupée : mon épée^) — 511 étonnez : rie au nez; — 1565 de cristal: matud/nal — 2055 tel|le v/ctoire y croire — 1357 woa^ deux : toim ceux — 1365 to?^t aimé doiae mai — 1793 en co^a'ant : il no^^s rend — 2351 o««vrir mom'ir ; — 1415 maj/^scule : c^^cule — 1129 mon goût : so/it tout — 1223 fiana bride : spWy^dide — iQil en route : sans doute; — 85 entr.? nous : quinze choux — 395 de quatre : me battre, etc. Les exemples où l'assonance est en e sont nombreux; nous en comptons une (juinzaine.
Dans les cas qui précèdent, l'assonance se trouve directement devant la rime; elle peut cependant aussi en être séparée par une ou deux syllabes: ^-^
873 chargés de toiles : les étoiles — (^Ix P^'^^^^i^^^i' • uia/s chanter — 1813 dc'fendu : répondu— 1837 émouvant : écrivant ;
— 411 Pas de bruits : là, j'y suis — 1897 à présent: amusant
— 283 minuscule : r/dicule — 2155 petit pruneau : Cyrano — 297 (de) votre dos : aux badauds; 707 avoir fini : soit béni —
Passons maintenant à l'allitération.
1) L'allitération peut contribuer, dans les rimes sans consonne d'appui, à renforcer la rime par le rappel, dans le dernier élément rythmique du deuxième vers, de la consonne ({ u i précède immédiatement la rime du premier v e r s. Les vers 7 et 8 sont unis par une consonance en er : luminaire : n'éclaire. Bien que la consonne d'appui manque, si l'on prononce à haute voix luminaire : n'éclaire, ou sentira aisément l'influence de Vn. Ce son établit un lien de plus entre les deux rimes. Voici les autres cas où cette allitération se fait sentir:
153 mon . . Hein : une y^^ain — 231 s'i/ /'ose : Be//erose
— 289 et tal : spirituel — 1579 le moindre : m'en oindre — 405 me permettre : m'y connaître — 857^ nous j^rîmes : ojjiraes
— 717 viens /aire : pres|que frère — 1017 je pré/ère : son
1) M 0 n é p é e se prononce m o n e p e aujourd'liui. Voyez Koschwizt, 1. c. p. 125, ligne 3.
/rcre — 2947 /oi-inêmc : je /'aime — 1G99 goin|/)-^s et de pif/r6^s : tes ti/y-^s.
2) L ' a 1 1 i t é r a t i o n n e rappelle ]) a s 1 a c 0 11 s 0 11 11 e ]) r é c é d a ii t 1 a rime et n ' o c e u p e pas, dans les deux éléments r y t h \\\ i (j u c s , la même position \) a r r a p p o r t à la ri m e :
217 jeii^ics héros ; >aiméros — 193 leurs bancs : de rubans
— 327 ne sa fane : Ari,9to[)liane — 333 nez ?;?a<>"istral : le ;/nstral
— 459 ja;;mis dit : «^'interdit — 941 mon vice : nie haïsse — 1033 ??/ilitaire : vie taire — 13(S7 ?y/oins yy/odeste : via reste — 687 mes vertus : trou|i;e battus — 1111 ros roses ; ?;irtuoses — 1691 un (iiel rose : be//e cause — 1041 sacAe ceci : j'ai clunai
— 343 contre cavalerie : met|^re en loterie.
3) L'allitération occupe, par rapport à 1 a rime, la même position dans les deux éléments rythmiques:
133 coni^;laisant : ^juissant -- - 1097 Aj^oUon : ^;as long —
— 113 Pulcinella : ce nez-là — 115 nasigère : ex'agère — 1587 Quel système : un septième — 221 lui doit : le doigt — 235 le ventre : qu'i/^ rentre — 1765 il advint : caraco;/e, afin — 2003 Taurore ; sim|p/e encore — 309 fenez : ^el nez — 1007 un fout vif : ripos|fe pif — 1045 interprète : few prête — 1545 en tombant : un Durban — 2415 tombeau : éfait beau — 851 mon cher : moins cher — 1747 me brocarde : y^ontagnarde — 1335 des /lèches : plus /raîches — 1429 /açon : un /risson — 2029 dé- /aillais : /èuillets; — 1527 inc/igène : rfans Gêne — 2011 de reîtres : (ies lettres — 2323 de neuf : r/ix-neuf - 1823 compajre aucune ; rancune.
Nous le voyons, Fallitération sous cette dernière forme régulière^ se rencontre, comme l'assonance d'ailleurs, beaucoup plus fréquemment que sous la forme irrégulière (consonne occupant, dans les deux vers, une position différente par rapport à la rime). Cependant nous sommes loin d'avoir épuisé ce sujet. L'assonance, en effet, ou l'allitération, peut être double dans un ou dans les deux derniers éléments rythmiques des vers du distique, et ces éléments peuvent nous présenter des combinaisons multiples
d'assonances et d'allitérations. Nous avons ainsi, parmi 1 e s doubles assonances:
2375 ch^rs^k fous : d'était vous — 2459 é'ile regarde : cette camarde — /92y pr/T hazard : à Césm* — 1777 IV/ccr/blant : p«nr/che blanc -^^233 Tr/s de veaux : PrtS de brrifvos — 87 je m'étonne : cette tonne — 377 et le^ ronds : mes éperons — 147 com|te de Guiche : ven|tre de biche — 1407 je me gronde : Une seconde — 2235 piè|ce de bois : je le vois — 109 pom|pe l'estoc : insolen|te de coq.
Voici quelques exemples de double allitération:
1701 ryl^Ame obsesseur : peti|fe sœur. ~ 959 ^^ais ^out bas : ^'ail^^^e pas — 1555 quelqu'un habite : cueurbite — 1901 wes awns : justement mi^ — 2035 mon nmiire : me mettre — 2045 m'emfraînant : ^^ain^enant — 2141 voire râleur : vsimqueur.
Les éléments rythmiques finaux qui présentent des combinaisons d'assonances et d'allitérations sont en très grand nombre, comme le témoigne cette liste-ci, où nous avons commencé par les cas simples pour terminer par les compliqués:
229 je crois : que trois — 863 un salmis : vos amis — 1757 à moi : ma foi — 2429 une amie : ma vie;
179 so/itaire : vo/ontaire — 1089 reniflée : giroflée — 1303 /'habitude : a/titude — 1351 e'es^ un crime : ce^^e escrime — 2101 il a douté : la vérité — 2463 c'es^ inudle : ê|^es mille;
375 je m'attache : une moustache — 453 il bredouille : de grenouille — 763 Bergerac : sur le sac — 997 en^re l'écorce : ê|^re de force — 2261 connaissance : complaisance;
159 ^professionnelle : j;orte de Nesle — 729 ê|^re dure : égradgnure — 1307 alors vite : profite — 1399 trop vite : profite;
135 sim|ple bourgeoise : manœu|vre sournoise — 337 un ^ri^on : visi^e-^on — 507 mode|sfe repas : délestaient pas — 609 li|gnes inégales : divi|nes cigales — 867 je l'ai In : hur/uber/u — 1453 miet|^e de toi : te reçoit — 1531 je retombe : derniè|re trombe - 2095 qu'e//e préfère : je /'espère — 177 mon pari : Montflenry — 1677 mê|me pardi : me grandit. — 335 quand il saigne : quelle enseigne.
Voilà, certes, \m déploiement d'cxeniples (jui prouve que notre poète a, sciennnent ou d'instinct, îipi)li(iué les conseils de M. Becq de Fouquières.^) Cependant nous ne sommes ])as encore à la tin de notre analyse. Il peut arriver en effet (jue la rime soit rehaussée par un même mot, réi)été dans le dernier élément rytlimi(iue des vers du distique, ou inmiédiatement avant la rime. Ces cas se rencontrent assez fréquemment dans „ Cyrano de Bergerac^':
91 en aide : en scène — 313 wi lianap : un cap — G33 fine ballade : une estatilade — 1855 une i)atrouille : nne citronillc — 937 des foules : des poules — 1117 il me dit : il perdit — 1827 de besogne : de Gascogne — 1175 a'esf i)eutêtre : est piètre — 2005 Deux'^ Trois : deux fois — 2077 diÛ Là : dit cela; 107 six ma6*(iues : six ba.s'(iues;
117 enlever. Mais : enlève jamais — 2307 étonnant ceci : étonner aussi.
Que devons-nous penser de cette répétition du même mot avant la rime? Contribue-t-elle à unir plus fortement les deux vers du distique? Il semble bien que oui; mais l'uniformité qui, dans le rythme des deux vers, résulte de l'emploi de ce moyen, provoquerait certainement une monotonie insupportable, s'il était appliqué souvent. Pas n'est besoin d'expli(iuer d'où provient cette monotonie. C'est en partie parce qu'ils ont méconnu cette règle que les auteurs dramatiques du XVIII^ siècle ont fait de si détestables vers et de détestables tragédies. ^) Nous croyons donc que ces ré.pétitions sont des faits accidentels chez M. Rostand. La rareté des exemples nous autorise à le croire, sauf peut-être pour les deux derniers cas :
115 On ne peut voir passer un pareil nasigère
Sans s'écrier: „0h! non, vraiment, il exagère!" Puis on sourit, on dit: „I1 va V enlever . . ." Mais Monsieur de Bergerac ne Venlève jamais.
1) V. 1. c. p. 265: „Q,uand une assonance vous parait correspondre, par sa douceur . . . son éclat ... au sentiment que vous cherchez à exprimer, osez en frapper plusieurs fois l'oreille".
2) V. T. de Banville, 1. c. p. 103 ss.
Ragueneau, la pâtissier-poète^ en répétant deux fois le verbe enlever veut produire un effet analogue à celui que Cyrano produit en disant (vers 2306 ss.)
Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde, Vous ne prêchez pas? C'est étonnant^ ceci ! . . . Sabre de bois! Je veux vous étonner aussi!
Comme on le voit, ce procédé de la répétition du même mot avant la rime, n'est admissible que dans des cas spéciaux. Il n'en est pas de même des procédés de l'assonance et de l'allitération. M. Becq de Fouquières a montré quel rôle remarquable ils jouent chez Racine et Victor Hugo. Nous croyons que, d'une façon générale, au point de vue particulier qui nous intéresse, l'assonance et l'allitération (pii se trouvent dans le dernier élément rythmique des vers d'un distique, contribue à unir plus intimement les deux vers, à fortitier la rime en charmant l'oreille de ^auditeur. Nous ne pouvons naturellement pas montrer cet effet dans les deux cents cas (près du 20 7o) relevés dans „Cyrano de Bergerac", Il ne s'agirait de rien moins que de déterminer les lois mystérieuses qui font dépendre la pensée du son qui l'exprime ou réciproquement. Et c'est une question si délicate et si complexe que nous ne nous sentons pas de force à l'aborder. Qu'il nous suffise de montrer que cet emploi de l'assonance et de l'allitération semble avoir une limite cependant, limite dont M. Becq de Fouquières, à notre grand étonnement, ne parle pas. Considérons, en effet, d'une part, les vers suivants:
1813 Je dirai que de tous, c'est le moins défendu.) Et l'effort portera sur lui. — J'ai répondu:
2261 II souffre? — Non, Monsieur, il est sans connaissance Un médecin? — Il en vint un par complaisance
et d'autre part:
135 II peut persécuter une ûm\ple bourgeoise^
D'ailleurs, j'ai dévoilé sa manœu|i?r6 sournoise . . .
375 Et tout couvert d'exploits qu'en rubans }e m^ attache Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache. . . .
Les rimes défendu : répondu et comiamance : complaisance ne
suscitent pas, chez raiuliteur, le même sentiment de satisfiiction
que sim|p/^^ hoiuyeoise : manœulvyvi sournoise ou je m'attache : une
moustache. Les unes et les autres ayant à peu près le même
nombre d'allitérations et d'assonances, celles-là sont aussi sonores
que celles-ci. Si les premières sont plus faibles que les secondes,
c'est d'abord qu'elles pèchent contre la variété (deux participes,
deux substantifs abstraits en ance), mais c'est qu'aussi l'assonance
et l'allitération les rend plus uniformes, plus monotones encore.
Ce qui est une qualité dans les unes (substantif: adjectif, verbe :
substantif) devient un défaut dans les autres. Que vous entendiez,
en effet, prononcer le mot connaissance (sens abstrait) vous
n'êtes pas étonné d'entendre tout de suite après tolérance ou
constance, encore moins complaisance. Le mot connaissance semble
éveiller en notre conscience tous les substantifs, à nous connus,
qui ont à peu près même forme et même sens: ces mots restent
en nous à l'état pour ainsi dire latent, et c'est pour(pioi l'esprit
n'est pas surpris quand un vocable pareil suit immédiatement
ou à peu d'intervalle dans le discours. Et plus ces mots
seront riches en allitérations et en assonances, moins l'esprit
sera frappé. C'est pour cette raison que la rime 1819
ohligeance : vengeance est, phoniquement, meilleure que 283
minuscule : rïdkule bien qu'au point de vue du sens, celle-ci
vaille celle-là. Les rimes m'attache : moustache ou G09 iné-
gales : cigales nous plaisent et nous charment au contraire parce
que les mots en sont très semblables comme son, mais très
différents entre eux comme sens. Quand donc un poète emploie
deux mots de même sorte à la rime, il fait une faute en les
choisissant, sous prétexte de rime riche, aussi semblables que
possible.
Cette faute n'en est, cela va de soi, plus une, si l'auteur a l'intention de produire un effet quelconque par ce choix. C'est ainsi que, dans notre drame, quand Cyrano, parlant de ses mots, dit:
1303 De cette gymna-stique, ils n'ont pas l'habitude) on est charmé d'entendre Roxane, la précieuse, lui répondre: Je vous parle, en effet, d^me vraie altitude.
Dans la deuxième partie de cette étude nous verrons la manière dont se comporte M. Rostand vis à vis de la régie que nous venons d'établir.
Il nous reste enfin à remarquer que la rime peut être renforcée par réduplication, c'est-à-dire par la répétition, à la rime, d'un mot qui se trouve dans le corps du vers. Nous voulons parler des cas tels que nous les offrent les vers:
et je vous ferai boire
2303 Un grand bol de bouillon. Vous viendrez? — Om, oui, oui! Ah! vous êtes un peu raisonnable aujourd'hui.
1853 Vous ne pouvez rester ici! — Mais si, mais si. Voulez-vous m'avancer un tambour? Là, merci.
173 Le cardinal! le cardinal'^ — Le cardinal!
Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!
Dans le premier cas cité, le mot oïd répété trois fois par Cyrano forme une réduplication qui, assurément, améliore la rime, phoniquement assez faible oui : artjourdlmi. Mais cette question rentre dans la partie consacrée à la sémanticjue et nous nous permettons d'y renvoyer le lecteur. (V. IP partie, chap. IL)
5) De l'élément rythmique portant la
rime.
Nous voudrions enfin attirer l'attention dn lecteur sur un troisième facteur qui peut contribuer à renforcer la rime. Aucun des ouvrages que nous avons consultés ne mentionne ce facteur, mais nous verrons que M. Rostand semble s'en être servi mainte fois, instinctivement peut - être. Considérons le dernier élément rythmique des vers suivants, choisis au hasard:
1887 Mais Roxane . . .— J'ai dit: mon amant, oui.... | pardonne! Tn comprends, si j'avais dit: mon mari, | personne ....
2091 Cliristianî — Notre union sans témoins | clandestine Peut se rompre si nous survivons ! — Il s'obstine !
1885 Le feutre au vent pour que la plu|me palpitât, ^^^'inclinait en disant: „Passez,|senorita!"
/^905^aller faire nommer pa|pe par les conciles ^ '"'^Qiie dans les cabarets tien|nent des imbéciles!
Ces vers nous donnent les schémas, tous différents, que nous transcrivons, pour nous faire mieux comprendre:
1887 w^^|^HI-^-l-l^-
Si nous examinons ces vers, disons-nous, nous voyons qu^au point de vue rythmique ils n'ont qu'un seul élément qui soit construit d'identique façon — c'est toujours le dernier, celui qui porte la rime. Et nous croyons que cette identité du dernier élément des vers rimant ensemble, contribue aussi à renforcer la rime. L'auditeur, et même le lecteur, sent certainement cette influence du rythme sur la rime. Or, dans „ Cyrano de Bergerac" les vers construits ainsi sont très nombreux, près de la moitié (40 7o). Certains passages, surtout ceux où le dialogue coupe le vers plusieurs fois, et — eu fin de compte pour la même raison — ceux qui ont un caractère lyrique, se distinguent par ces vers. Dans le premier cas, la rime a besoin d'être portée et rehaussée par le dernier élément rythmique et dans le second, c'est une note harmonique de plus. Voyez par exemple les vers 1633 et s. 1423 et s. etc.
6) De la succession des rimes.
Chacun le sait, les rimes plates ou suivies , selon la formule aa, hh, ce, dd, . . , . sont de rigueur dans la poésie dramatique française. Mais il va de soi que cette règle n'a de raison d'être qu'en tant que la même consonnance à la rime du distique ne frappe pas l'oreille deux (ou plusieurs) fois de suite. C'est la variété qui exige ee changement, comme l'a très bien expliqué MarmonteP) et après lui, Lubarsch,^) (pii condamne la succession des rimes suivantes de Voltaire:
airs : mers— terre : Angleterre (Henriade I), Ici, en effet, plus que partout ailleurs si possible, ce n'est pas l'œil, c'est l'oreille qui, souverainement, décide.
M. Rostand ne s'est pas toujours conformé à cette règle. Il s'est permis diverses infractions que nous allons analyser.
1) Rimes aa, aa> 321 et s. pétimez : du nez — cheminée : entraînée^ — 657 et s. attroupée : épée — pavés : savez '^ — 2391 et s. diné : assassiné — enveloppée : épée.
Dans ces rimes, la même voyelle finale (syllabe directe) est répétée quatre fois de suite. Cette succession laisse d'autant plus à désirer que dans dans notre prononciation actuelle, la différence de longueur qu'autrefois on faisait sentir entre la voyelle finale simple et la voyelle -f- e (muet) tend à disparaître.^) A cela s'ajoute que le son dont il s'agit est ici e^ or les rimes en e sont des plus communes en français.
Cette faute — si faute il y a — n'est pas aussi sensible dans les vers 2149 et s. saluer : tuer — allait : laid ou 721 et s. épées : poupées — aigrelets : voulais. Ici la différence de qualité des voyelles est assez forte pour que l'oreille perçoive les deux rimes (en e et en e) comme suffisamment variées.
1) V. dans Quicherat, 1. c. p. 73.
^) L. c. p 283 : Da das charakteristische der Schlagreime der u n • mittelbare Wechsel des Gleichkl anges ist, so ist in ihnen die Klanggleichkeit oder Klangahnlichkeit eines rnannlichen u n d eincs weiblichen Reimpaares, welche auf einander f'olgen, im allgemeinen als fehlerhaft anzusehcn.
3) V. en la preuve dans E. Koschwi^z, 1. c. p. 105, 111, 113, etc, et ce que nous en avons dit p. 10.
Nous ne pouvons en dire autant des rimes 1541 et s. poidi^ : tioiyts — voie : envoie. M. Gérusez les condamne dans La Fontaine/) parce que, dit-il, „ cette succession produit un effet désa- «^réable". — Dans l'exemple suivant, (pii est unique dans „ Cyrano", la voyelle de la rime est suivie d'une consonne: 2175 et s. Jier : hier — detiiière : mère. La rime est plus sonore, mais par cela même, la monotonie qui ressort de cette uniformité n'eu est que plus manifeste et la faute plus f>Tavc.
M. Rostand n'a cependant pas craint d'aller plus loin encore et de faire succéder les rimes selon la formule
2) ncf^ aa, hhj aa^ ce, .... Telles sont : 2353 et s. aimée : inexpnmêe — (jrisés : lisez — fêtes : faites — famitier : crier. La rime fêtes : faites intercalée ne suffit pas à, détruire la monotonie produite par le son e frappant six fois l'oreille; elle suffit d'autant moins qu'elle est portée par un son analogue (e). — Ce même son e agrave aussi la faute qui se rencontre dans les vers 1857 et s.: laquais : gais — charmée : armée — j'ai : ravagé. Laquais a, il est vrai, un e plus ouvert que charmée ou j'ai-^ mais d'après Sachs - Villatte,^) cjai l'a de même (tualité que les quatre mots suivants.
3) Rimes aa, bb, aa, bb, ce .... nous présentent la formule des rimes dites croisées. Elles sont, d'après Quicherat,*) aussi bien défendues, dans la poésie dramatique, que les rimes redoublées dont nous venons de parler. Vers 1245 et s. desrent : passant -~ aime : thème — tant : constant —^ aimées crèmes:, — 1571 et s. cèdre : icosa'édre — artifider : acier — salpêtre : paHre — monter : emporter. Nous rangeons ici ces dernières rimes, quoique les féminines ne soient pas tout à fait identiques comme son. Mais elles sont assez semblables pour ({ue l'oreille s'en affecte. Cet effet de monotonie est d'ailleurs renforcé par l'e des rimes masculines alternantes. — Les rimes disposées sebm le schéme:
1) F a 1) 1 e s , éd. Hachette. Les rimes en question sont bois joie : voix : proie („Le Corbeau et le Renard". V. la notej
2) V. Sachs- Villatte, 1. c s. ce mot
4) aa, hhj aa, ce sont beaucoup plus fréquentes que toutes celles que nous venons d'analyser. Quicherat les condamne en ces mots: „Dans les rime jplates, la même consonnance ne doit pas reparaître deux fois de suite à une rime masculine, ou à une rime féminine".^) Cette règle a-t-elle sa raison d'être? En d'autres termes, dans l'exemple suivant: (vers 535 et s.)
Lignière
Pourquoi ?
Ce billet m'avertit . . . cent hommes contre moi . . . A cause de . . . chanson . . . grand danger me menace Porte de Nesle ... Il faut, pour rentrer, que j'y ^asse, Permets-moi donc d'aller coucher sous . . . sous ton toit.
Cyrano Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toiî
dans ces vers, disons-nous, la rime féminine en ace suffit-elle à rompre la monotonie produite par la quadruple répétition de la diphtongue oe? C'est une question assez délicate à traiter, et il semble qu'il faille y répondre par l'affirmative.^) Le drame de M. Rostand nous présente une foule d'infractions pareilles, et nous sommes tenté de croire que pour le poète les consonnances finales des vers sont, dans ce cas, suffisamment variées. Pour ne pas être plus royaliste que le roi, nous nous contenterons de citer ces rimes, et nous laissons la décision à de plus compétents.
En théorie, la faute est d'autant plus grave que les rimes en question sont plus riches et plus sonores ; mais plus la rime intercalée a d'ampleur, moins la faute est répréhensible. Les exemples suivants nous en donnent la preuve : 3 et s. mousquetaire : parterre — Flanquin : coquin — luminaire ; n'éclaire '^ — 877 et s. passagère : exagère — aussi : ainsi — ■■
^) Ni liubarsch ni M. Tobler n'en parlent.
mousquetaire : faire,*) -~ 2401 et s. confrère : Molière — (lemain : Scapiii — entière : faire '^ — 275 et s. promène : phénomène — ^^arder : regarder — malsaine : obscène \ — 1751 et s. (jène : Gêne — eux : gueux — capitaine : jjeiiie'^ — 347 et s. maUre : traître — dit : esprit — êtres : lettres-^ — 1419 et s. cause : rose — doux : vous — ose : rhose\ — 143 et s. affiche : Guiche — froid : moi — Guiche : biche '^'^) — 363 et s. gances : éléyances — frekK^uet : cocpiet — néyliyence : conscience.
On le voit, dans tous ces cas, les rimes identiques sont féminines (voy. + cons. -\ e), tandis que la rime masculine intercalée n'est qu'assonnancée, nous voulons dire qu'elle se termine par la voyelle simple, non suivie d'une consonne. La succession de ces rimes laisse donc plus à désirer que dans les deux exemples suivants où la consonnance alternante a plus de force, étant féminine. Vers 847 et s. experts : vers — coagule : virgule — cher (adj.) : cher {'ààY.)\ — 2141 valeur : vainqueur — Roxane : pertuisane — peur : bouheur.
Si la rime a n'a pas de consonne après la voyelle, ou si elle est nasalisée, la faute sera encore moins sensible. C'est sans doute pourquoi cette forme se rencontre si souvent dans le drame de M. Rostand:
1237 pas : verrcrs — profitables : diables — bras : pas}
— 213 Cyrano : cocorico — taire : parterre — héros : numéros; — 241 d'eau : seconclo — scrupule : mule — zéro : Baro
— 2081 7not : trop — choisisse : supplice — beau : tombeau
— 551 bénitier : entier — soubrette : poète — charger : danyer
— 983 horloyer : nuager — ronde : monde — illuminés : nez
— 1257 déplaU : laid — fuite : suite — sais : succès^ — 2231 deyrés : reyrets — portes : mortes — Le Bret : oserait:,
— 2101 douté : vérité — gêne : peine — tiré : déftyuré:,
^) Aussi : ainsi étant rime faible par le sens et ces adverbes ne jouant d'ordinaire qu'un rôle assez effacé dans la phrase, l'infraction est moins excusable.
2) Ici la faute semble d'autant plus grave que le même mot (Gruiche) se trouve dans les deux rimes,
439 ennemis : mis — compte : vicomte — ravis : vis -, — 595 petits : rôtis — cuire : lyre — confits : fis; — 1113 Assoucy : si — escogriffe : griffes — dit : i)erdit\'^) — 1629 peu : feu — diantre : rentre — ventrebieu : Dieu.
527 maintenant : fulminant — déconfire : suffire — géants : réans] — 1075 errants : prends — sincère : nécessaire —-^di^ vaguant : gant-^ — 1161 Quand : camp — gardes : vantardes - — com^nent : régiment^ — 1513 dément : métaphoriquement — minute : chute — safranc : franc \ — 2195 vivant : souvent — gazettes^-T-sêtes — attends : entends^
^^^ patron : tronc — écorce : force — font : boufiron\ 1953 moquo)is : gascons — invite : vite — bon : Carbon'^ — 1965 bo7td : bon — rouge : bouge — chanson : garçon\ —
535 Pourquoi : moi — menace : passe — toit : toi; — 1321 fois : voix — protège : étais-je — émoi : moi'^ — 1757 moi : foi — bravades : mousquetades — quoi : Bucquoi'^ — 1921 Pom^quoi : foi — elle : dentelle — minois : noix^)'^ — 2005 Trois : fois — telle : elle — moi : pourquoi \ — 2021 mois : voix — enveloppe : Pénélope — toit : toi. '
Le cas suivant est unique : 749 compagnie : génie — beau : bobo — die : comédie. Suivant la longueur que l'on donnera à Vij^) la faute sera plus ou moins sensible.
Nous n'avons pas cru devoir ranger sous la rubrique précédente les rimes telles que :
305 et s. traits : très — homme : somme — tenez: nez; — 467 et s. danger : songer — muscade : embuscade — parfait : fait'., eïG, (v. aussi 1153 et 2037). Ici les rimes masculines sont portées par un e non suivi de consonne. Mais cet e est chaque fois e dans la première consonnance et e dans la seconde, ou réciproquement. L'oreille est donc satisfaite^ surtout si la voyelle de la rime intercalée est autre e ou que e. La succession des rimes est par contre moins
*) Dans cet exeinple et le précédent, la voyrlle accentuée i de la rime féminine rend la répétition des deux consonnances identiques plus fautive encore.
^) Même remarque, parce que les runes suivante sont en a (1927 femme : afïame, 1929 voilà : cela).
^) V. Koschwitz: 1. c. p. 125, vers 8 et 9 et p. 127, vers 12 et 14; par contre p. 104, vers 5 et 6.
bonne quand cette voyelle est la nicuic (jue celle dos rimes ideuti(|ues. Qu'on eu ju^e:
1059 ferait : amuserait — poète : coniplcto — côté \ beauté:^ — - 1177 cest : laissait — ^'uerre : manière — enrager : danger.
Pour la même raison, une succession de rimes telle que nous la montrent les vers 1841 et s. la : là — entre : diantre — quoi : Boi, ne laisse rien à désirer, l'oreille percevant à peine l'analogie des sons a et ua quand ils sont séparés par la rime sonore entre : diantre.
Même remarque s'applique aux rimes suivantes: 475 fleuris : Paris — diaphane : Roxane — lui : aujourd'hui. D'autres exemples sont 795, 1197, 2129,i) 2303, 2339. Il nous semble par contre que, dans les cinq rimes qui suivent, le son e revient trop souvent pour que les consonnances intermédiaires puissent détruire l'effet de monotonie qui en résulte:
Vers 1035 et s. bontés : arrêtez — tremble — semble — modeler : parler — i];'râce : passe — vais : /avais.
Nous trouvons ainsi dans „ Cyrano de Bergerac" 51 cas où, selon les traités de versification, la succession des rimes est répréhensible. Ces 51 cas comprennent 128 rimes, soit plus du 10 ^/o de la totalité. Que faut-il conclure de ce fait, sinon que pour M. Rostand, les règles des „métriciens" n'ont rien d'absolu? ou peut-être le poète a-t-il voulu, de cette manière, gagner en naturel ce qu'il perdait en variété? (Réalisme du langage).
A propos de la succession des rimes, il est peut-être intéressant de constater que la voyelle qui porte la rime est d'une variété frappante: nous voulons dire que nous n'avons rencontré que peu de cas où cette voyelle fût la même dans une suite de plusieurs vers. Des „laisses" pareilles de six vers sont assez nombreuses en e et i, ce qui s'explique facilement par le tableau que nous avons donné p. 42, et les considérations qu'on en peut tirer. Les ,, laisses" en a de six vers sont, pour la même raison, d'autant moins fréquentes. Voici le seul exemple que nous ayons trouvé: 1237 et s. j^f^s : verras — profitables : dir/bles — bras ;
1) Succession exactement pareille à 475 et s. Elle s'explique sans doute par la rareté des rimes en ui et iii.
pas. — Voici une „laisse" de huit vers en i: 1549 et s. ceci : roussi — risques : astérisques — venir : tenir — habite : eucurbite (v. aussi 807 et s). La plus longue est en e; elle est de dix vers: 2173 et s. peut-être : connaître — fier : hier — dernière : mère — Bret : fâcherait — Madeleine : promène, i)
Il nous reste à faire remarquer que du P'^ au IP acte et du III^ au IV« la succession des rimes est régulière. La dernière rime du IP acte (renifiée : giroflée) et la première du IIP {mousquetaire : terre) sont toutes les deux féminines.Du IV« au V*' acte, ces rimes sont masculines {saluer : tuer — allait : laid).
Nous aimerions enfin, en guise de conclusion, attirer l'attention sur le fait suivant: Lorqu'un mot se trouve, au cours de la pièce, deux ou plusieurs fois à la rime, il arrive souvent que ce mot termine alternativement le premier et le second vers. Quelques exemples montreront ce que nous entendons (les mots en question sont soulignés):
623 Philis : six — 1585 six : cadédis;
719 lac : Bergerac — 763 Bergerac ; sac — 2283 sac : Bergerac ;
61 Qjom : amour — 1233 discours : toujours — 1465 toujours: tambours — 1665 secours : toujours — 1729 amour : tambour — 1849 Bonjour : Amour — 2057 amour : pour — 2191 toujours : velours;
125 cœur : peur — 1055 peur : cœur — 1149 cœur : flatteur — 1305 hauteur : cœur — 1329 cœur : pudeur — 1437 fleur : cœur — 2395 cœur : railleur.
Nous pourrions citer d'autres exemples. Ou le voit, six, Bergerac, toujours, amours, cœur sont tantôt, si l'on nous permet l'expression, amenants la rime, tantôt amenés par la rime, et cela d'une façon toute méthodique. Si c'est voulu de la part du poète, il faut reconnaître qu'il y a là une somme de travail et un souci de la forme dignes d^admiration. La rime en devient,
1) Comme curiosité, signalons les vers 1163 — 1179 qui semblent former trois strophes de six vers chacune dont le refrain aurait une rime en e-j-r.
sans conteste, plus variée. M. Rostand n'a pas, il est vrai, applicpié cette règle d'une fai^on tout à fait consé(iuente, comme le prouvent les rimes suivantes, choisies entre plusieurs: 1619 confie : vie — 2409 oublie : vie — 2429 amie — vie. Vie est ainsi employé trois à la rime, mais les trois fois au second vers. Malgré cela, nous sommes tenté de croire que M. Rostand a eu conscience de cette règle que ne donne aucun manuel de versification.
7) De la longueur des mots à la rime.
„Les mots courts appellent des mots longs et cette combinaison commande un rappel d'autres mots longs et courts" affirme T. de Banville dans son Petit Traité.'^) Il nous a paru intéressant de déterminer en combien cette remarque pouvait s'appliquer aux rimes de Cyrano. „La rime étant tout le vers", suivant de Banville, les mots à la rime doivent, plus que tous les autres formant le vers, donner raison ou non au critique, A notre grand étonnement, nous avons trouvé que sur 100 vers, il y en a en moyenne 44 (près de la moitié), qui ont à la rime des mots égaux par le nombre des syllabes. Dans 26 cas sur 100, le dernier mot du premier vers est plus court et dans 30 plus long que celui du second vers. — Nous voyons ainsi que, pour la rime, et dans notre cas, Banville n'a pas raison et qu'un mot placé à la fin du vers rappelle plus souvent un mot du même nombre de syllabes qu'un autre plus court ou plus long. Il a été mieux inspiré quand, d'une façon plus générale, il assurait que „le besoin de variété et d'ordre qui est en nous oblige le poète à rappeler toujours .... tous les sons remarquables qu'il a employés".^)
Il est intéressant de constater que parmi ces 44 rimes qui sont portées par des mots de même longueur, les monosyl-
2) T. de Banville, l c. p. 71,
labes sont de beaucoup les plus nombreux, 23 en moyenne; puis viennent les dissyllabes, 18 et enfin les mots à trois syllabes et plus, 3 % seulement. Les trissyllabes sont au nombre de 41 ; mais il n'y a qu'une seule rime de quatre syllabes et une aussi de cin(|. Voici, à titre de curiosité, ces deux dernières : 2213 tapisserie : plaisanterie — 1425 éfouvantement : in^ sensiblemenl.
8) De l'orthographe de certaines
rimes.
L'identité „des consonnances ne suffit pas toujours, on le sait, pour autoriser la rime" et tous les manuels de versification nous énumèrent un certain nombre de règles destinées à limiter, sinon à proscrire l'emploi des rimes qui ne s'orthographient pas de la même manière. Lubarsch^) montre très bien que ces règles qui autrefois étaient une conséquence naturelle de la prononciaton, n'ont souvent plus leur raison d'être, aujourd'hui que cette même prononciation s'est modifiée. M. Becq de Fouquières ^) a essayé, en vain selon nous, de défendre ces vieilles règles. Il reconnaît lui-même que la première de ses raisons „il faut se garder d'achever la ruine de l'anticpie prononciation française" n'est guère plausible. Quant à la seconde, elle n'a, semble-t-il, pas plus de valeur que la première, puisque „le temps expiratoire", qui renforce la rime, peut être supprimé par l'enjambement, et cela aussi bien dans l'alexandrin que dans les vers de moins de syllabes.
M. Rostand, nous le verrons, est tout à fait de l'avis de Lubarsch qui qualifient ces règles de „widersinnige Forderungen" Cependant, il y a une certaine limite que le prudent poète n'a
1) L. c. p. 228 et s.
«) L. c. p. 35 et s.
pas voulu dépasser: nous dirons laciuellc tout à l'heure. Voyons d'abord les intractions (pi'il s'est i)erniises.
1) Les mots terminés par c, y^ q muets ne doivent rimer qu'entre eux. Cependant nous trouvons dans „ Cyrano de liergerac" 1517 safran : franc — 1725 attendrissant : sany — 1777 accablant : blanc — 2137 sam/ : croissant — 2347 jaimissant : sany,
265 selon : long — 883 patron : tronc — 1097 Apollo)i : long,
2) Les mots qui ont un p muet à la fin ne peuvent rimer qu'entre eux. M. Rostand s'est aussi aftranclii de cette entrave: 1253 beaucoup : cou — 447 beaucoup : tout\ — 13G1 trop: cp-elot
- 1869 trop : trot — 2081 mot : trop-, — 2439 trop : haut-^
1161 Quand : camp — 1805 attaquant : camp\
3) „Le t, le d, . . . placé à la fin d'un mot empêclient la rime avec un mot qni n'aurait pas une de ces lettres, bien qu'elles ne se prononcent absolument point". \) C'est contre cette règ'le-ci que notre poète a péché le plus souvent. Voyez plutôt:
1885 palpitât : se\\orita\ /97^ merci : récit — 1145 cri : écrit — 2291 dit : samedi
— 1dT7 pardi grandit \
1501 Ho! : haut — 1285 sot : berceau^
273 hibou : bout\
539, 591, 2025 toit : toi — 463, 1693 soit : soi — 1453 toi : reçoit \
1101 réduit : aujourd'hui — 1293 aujourd'hui : 7iuit — 2259 lui : réduit — 2377 celui : mdt'^i
49 jouant : Rouen — 407 trépignant : d'Artagnan — 727 gnmpement : maman — 1225 remerciant : Christian — 1545 tombant : turban'^
1841 saint î capucin — 1765 advint : afiw^^
Î83 craindront : Z>«ro?j — 887 fo7it : bougon — 1071 /^'o^^^ : /^om — 1133 sont : garçon — 1613 iront : baron — 2215 tueront : ceinturon',,
1817 bien : revient — 2167 vient : bien\
^) Quicherat, 1. c. p. 35.
357 quart : car — 2127 encor : mort\
f^â crapaud : j^eau — 53 Arhaud : beau — 145 froid : moi; )%' (jirond *, ro7id — 1965 èonf? : hon\
)C3 hazard: César — de même 1927 — 1945 hazard : balthazar.
Nous ne pouvons nous souvenir d'avoir rencontré, dans les poètes classique, des rimes pareilles à celles-ci r^)^
743 7n'aima : (dire) jihl — 2109 là : (chut!) Ah— 1137 j;^?/ : peuh!—^^ (oh!) o/i/ : 0?/mno — 2335 (amant) oA/ : Fo?i-
tainebleau.
Bien que, dans une liaison éventuelle, Vh de «7i^, peuh, oh, ne jouerait pas le même rôle qu'un c ou un t, ou peut-être même un p,'^) il n'en est pas moins vrai que cette lettre blesse l'œil autant que le d dans rond : f/irooi ou le g dans long : se^ow.
Ces exemples sont assez nombreux, à notre avis, pour nous prouver que M. Rostand n'a que faire des régies qui défendent de rimer un mot terminé par une des consonnes muettes t, d, c, g, avec un vocable qui n'a pas à ia tin cette même lettre (ou une lettre parente.) Mais on aura remarqué que notre poète n'est pas allé plus loin et n'a jamais fait rimer un mot à terminaison plurielle avec un autre à terminaison singulière. S'il en était besoin, l'écrivain s'est tiré de la difficulté en ajoutant un s (adventice) ou en le supprimant. Les exemples suivants en font foi : 401 Place! Très amusant... Rangez-vous. Pas de bruits. Attendez, je choisis mes rimes. Là, j'y suis.
873 Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles Vous lance dans la boue! Ou bien dans les étoiles.
(V. aussi 2265, 687 et 71.)
Dans les rimes 1297 soi : (je) reçoi et 1751 (il) gêne : Gêne ainsi que 1527 indigène : Gêne, M. Rostand, usant d'une liberté permise,^) a écrit reçoi au lieu de reçois et Gêne à la place de Gêfies, orthographe habituelle. Cette liberté n'en est d'ailleurs pas une pour ceux qui savent que reçoi est la forme ré-
1) Aucun des auteurs que nous consultons ne parle de cette question. Ces rimes semblent donc être autorisées.
2) V. cependant ce qu'en dit M. Becq de Fouquières, 1. c. p. 35. ») V. Lubarsch, 1. c. p. 239.
giilière dérivée de recipio ^) et que GPne correspond étynîologi((nement mieux à Genua ((ue Ghies. En principe, il n'y a donc rien à objecter à ces rimes; il n'en est pas de même de 1807 (jrace : savent. Vraiment, cette rime fait part d'une telle audace que nous hésitons à l'enregister : nous aimerions croire à une coquille, à une faute d'orthographe, mais impossible. Le sens et la grammaire s'accordent en une harmonie parfaite pour exiger grave au premier vers et savent au second. Voyez plutôt:
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. Mais ils ne savent pas ce départ. — Ils le savent.
Ce cas est unique dans notre pièce : nous le citons sans en tirer des conclusions qui, sans aucun doute, seraient prématurées.
M. Rostand emploie les formes encore et encor, selon les besons de la rime; 1959 encore : adore — 1569 encor : essor.... pour ne citer que ces deux exemples. Pour la rime aussi, notre poète a écrit, au lieu de dîner (forme habituelle du substantif) 2391 diné : assassiné:
Et samedi vingt-six, une heure avant diné.
Il a fait, contre l'usage, amour féminin dans le vers 2353, inexjmmée ( : bien-aimée). Est-ce pour les besoins de la rime encore que le poète emploie fol (559, fol : espagnol) aj^prentif (•.maladif, 963) die (: comédie, 753)? Peut-être. Mais, avec les grammairiens, mettez fou et le vers perdra un partie de sa grâce charmante;
Cyrano (il s'adresse aux: acteurs du Théâtre de Bourgogne)
„Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
„Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant ç^i fol
„La farce italienne à ce drame espagnol . . .
1) V. Tobler, 1. c. p. 148.
2) V. Sachs - Villatie, h c. sous apprenti et Littré. 1. c. sous le même mot. Quicherat dit cependant : L'f ne se faisait pas sentir anciennement dans les mots en if... La rime apprentifs et gentils est restée légitime. On est choqué de voir dans La Fontaine apprentif rimant uvec inventif," p. 372 et 373. Ainsi cette rime est répréhensible chez M. Rostand.
Quant à la forme archaïque ajyj^rentif que La Fontaine acceptait encore 2) elle est employée ici en signe de mépris et doit contribuer à la „ couleur locale" de la pièce :
Le cadet 962 Le récit du combat! Ce sera la meilleure Leçon . . . pour ce timide apprentif !
Christian
Apprentifl
Nous pensons qu'il en est de même de die dans
753 Roxcme
Enfin^ je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie.
Remarquez que c'est Roxane, la précieuse, qui parle et, du reste, die est la forme régulière qui devait venir de dicam.
Disons enfin que, contre le sentiment de M. Gaston Paris, ^) M. Rostand ne se fait, avec raison semble-t-il, aucun scrupule d'employer des rimes comme les suivantes:
1231 vertige : dis-je — 1333 i)rotège : étais-je — ■ 1851 siège : regarderai-je.
Phonétiquement, il n'y a rien a objecter aux rimes que nous avons examinées dans ce chapitre. Toutes, en effet, sont bonnes, ou au moins suffisantes, pour l'oreille. Il n'en est — à notre avis— pas ainsi des quelques rimes dont nous parlerons au chapitre qui suit.
^) V. Lubarsch, 1. c. p. 246, notô
9) De la prononciation de certaines rimes dans Gyrario de Bergerac.
Aux vers 89 et 90 nous trouvons la rime Phédon : donc,
Lignière (parlant de l'acteur Montfleury, „cette tonne") Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon, Qu'importe à Cyrano?
lîagueneau
Mais vous ignorez donc?
Il fit à Montfleury .... défense ....
L'usage général veut qu'on fasse sentir le c de do7ic quand ce mot se trouve à la fin de la phrase, surtout si cette phrase est interrogative, comme c'est le cas dans ce vers. C'est donc une véritable licence (juc s'est permise là M. Rostand.^) La même remarque est à faire à la rime 103 ^W^r^^g : (Philippe de) Chanipcdgne. Comme „Montaigne"^ le nom du célèbre peintre doit se prononcer Champagne'^) et ne peut rimer avec peigjie que pour les yeux. La prononciation Champagne s'entend au Louvre, toutefois, et aujourd'hui les épiciers de la Rue Montaigne disent Montagne, „en suivant la forme écrite".^) Jusqu'à un certain point, M. Rostand est donc excusable. Il a par contre été mieux inspiré, vu la prononciation contemporaine, en faisant rimer 831 et
') Sur cette prononciation, V. Larousse, Grand dictionnaire et Sachs - Villatte, 1. c. sous ce mot. Comparez aussi, dans Koschwitz, 1. c p. 70 (c'est Mgr d'Hulst qui parle): Que fera-t-il donc? ( = donk)p. 98 (M. F. Got) : hél mais, qui donc? ( = donk), etc. Si notre mémoire est bonne, l'acteur (M. Jean Coquelin) qui tenait le rôle de Raguenau au Théâtre de la Porte St-Martin, faisait entendre le C, sans s'inquiéter de la rime.
2) V. Sachs-Villatte, s. ce mot.
3) Cp. aussi Nyrop, 1 c. p. 1 18. Ce que M. Tobler dit sur cette rime 1. c. p. 146, n'est donc plus tout à fait exact.
1913 messieurs : (vos) t/eux — 1745 (les) i/eux : messieurs — 1933 messieurs : précieux. Nous trompons-nous eu avançant que c'est la première fois que, dans un genre sérieux, un auteur ait osé faire d'une façon aussi décidée, cette concession à l'oreille? Il serait ridicule de vouloir cliicaner là-dessus le poète, sous prétexte qu'au XVIP siècle (époque où se déroule notre drame) Vr de messieurs se faisait encore sentir et qu'ainsi c'est manquer de „couleur locale" (lue de donner à ce mot la prononciation moderne. — C'est aussi un compliment à faire à l'auteur qu'il a toujours bien rimé les noms propres et les mots étrangers finissant en is, us, par Vs sonore. Tels sont 623 Philis : six - 1585 cadêdis ^) : six — 803 PocapdecUous'^) : Tous ! Il n'y a même pas de réserve à faire à propos du fameux ^,Hippocampelepliantocamélos" qui rime avec „tant d'os". Os au pluriel se prononce d'ordinaire o : mais tant ne demande pas nécessairement le pluriel pour le substantif qui suit, et os au singulier (= oss) convient mieux ici: