‹ Études sur la science socialeChapitre 2 sur 12 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

première Tincertitude et la divergence des opinions sur cette matière. Je compris que le travail que j'avais \ouJu faire pour moi seul pourrait intéresser d'autres personnes et je résolus vaguement de le résumer dans un livre que je tentai, oubliai et repris bientôt.

Pour que ce livre valût quelque chose, il fallait penser et observer beaucoup; il ne suffisait pas de lire, il fallait vivre. Je terminais mes études à Técole de droit et j'arrangeai ou crus arranger ma vie de la manière la plus favorable à l'exécution de mon projet. Ce qui d'abord ne devait être qu'un court exercice préliminaire était devenu le but principal.

Depuis cette époque, les années se sont succédé les unes aux autres sans que les devoirs et les besoins de la vie m'aient laissé le loisir de m' occuper exclusivement de ce projet et sans qu'ils me l'aient fait perdre de vue. J'ai passé par la presse périodique et par l'industrie sans l'oublier, bien que j'aie renoncé plusieurs fois à l'espérance de l'exécuter et repris plusieurs fois cette espérance. J'ai rêvé un grapà ouvrage, un traité de science sociale qui, partant de la métaphysique et de la physiologie, traiterait du développement de l'activité humaine dans toutes ses directions et fonderait sur l'observation et l'histoire la morale, l'économie politique, le droit, la législation, la politique, que sais-je encore? Je ne comptais ni avec ma propre médiocrité, ni avec les accidents et la brièveté de la vie, lorsque je m'aperçus que les années, loin d'ajouter à mon expé-

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rience et à mes forces, ne tarderaient pas à les diminuer; qne si mes idées s'étaient fixées sur un grand nombre de points, elles restaient encore incertaines sur beaucoup d'autres ; que l'œuvre future n'était pas encore ébauchée dans sa forme et que décidément j'étais trop faible pour l'exécuter. \

Alors j'ai renoncé à mon rêve ou plutôt je l'ai réduit à des proportions beaucoup plus modestes et j'ai pris le parti de communiquer au public le résultat des travaux auxquels je m'étais livré pour une autre fin en l'appliquant, selon l'occasion, à des ouvrages d'utilité pratique immédiate. Delà mes publications sur les banques, sur les entreprises industrielles et sur l'économie politique. J'espérais pouvoir plus tard compléter un petit traité des principes de la science sociale.

Mais à mesure que l'on avance dans la vie, le loisir fuit, le temps se précipite et les forces s^écoulent avec une rapidité croissante. 11 a fallu renoncer au second projet, comme au premier, et me borner à la rédaction de simples études ou attendre encore un avenir trèsincertain, au risque de voir périr le reste de mes travaux. J'ai préféré le premier parti et écrit ce livre.

Peut-être valait-il autant ne pas l'écrire, car rien n'est plus douteux que l'utilité de notes sommaires et informes, condamnées d'avance à l'obscurité. Toutefois, il m a semblé que, dans l'état arriéré où se trouve la science sociale, nul travail entrepris afin de la faire avancer, pour médiocres que fussent ses résultats, ne

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devait être anéanti. Qui sait si le mien, tout insignifiant qu'il soit, n'épargnera pas quelques efforts et quelques erreurs à ceux qui s'occuperont de formuler une science sociale digne de notre temps? Alors J'aurai atteint mon but. Si je me suis fait illusion sur la yaleur de mon œuvre; si elle n'ajoute rien à ce qui était déjà connu; si elle ne peut servir même aux hommes d'étude, le mal ne sera pas bien grand : notre librairie comptera seulement un volume inutile de plus.

Santiago de Chili, l** septembre 1861.

La science sociale, que l'on pourrait appeler PoUo-hgie^ a pour objet l'activité volontaire ou la vie morale dans rhomme considéré isolément et en société. Cette science étudie l'activité humaine dans ses causes ou mobilefi et dans ses effets, tant sur l'individu ou la société qui agit, que sur les autres individus ou sociétés, et cherche à prévoir les résultats nécessaires de telle ou telle série d'actis.

La science sociale, considérant l'activité humaine dans son ensemble, s'intéresse à toutes les branches de cette activité : industrie, guerre, enseignement, travaux de la pensée et des arts, services de toute sorte que les hommes se rendent les uns aux autres, arrangements constitutifs de la propriété, de la famille, de l'État, etc. Elle a pour fin un art dans lequel rentrent la morale, la politique et la législation : son utilité consiste à montrer à chacun la place qu'il occupe entre ses semblables et celle qu'occupe chacun de ceux-ci, et par suite quels sont ses devoirs et ses droits.

La science sociale recherche les conditions dans lesquelles la vie morale croit ou décroît, dans l'individu et dans les groupes d'hommes. L*art qui naît de cette science cherche les moyens de faire croître la vie morale jusqu'à son maximum de développement, soit dans un groupe donné, soit dans le genre humain tout entier.

Dès l'origine de la société, les hommes se sont appliqués à la science sociale et lui ont demandé leurs institutions : ils continueront à s'y appliquer tant que durera la société. Vainement l'individu, importuné par la difficulté, l'étendue et la grandeur de cette étude, prétend quelquefois s'y soustraire; nul ne peut vivre sans avoir sur la société au sein de laquelle il vit, sur lui-même, sur ses semblables et sur ses rapports avec eux, des idées larges ou étroites, sensées ou insensées, d'après lesquelles il dirige ses pensées et ses actes. Ces idées directrices constituent, à parler proprement, sa science sociale. Chaque société, chaque époque, a la sienne et travaille, sciemment ou à son insu, à l'élever et à l'agrandir.

Pendant la haute antiquité, la science sociale fut confondue avec la religion et en fit partie. C'étaient les prêtres qui dans l'Inde, en Egypte, en Judée, enseignaient la théorie générale de la société ainsi que les

droits et devoirs qui en résultent pour chacun et pour tous. Les prêtres furent chargés du même enseignement au Mexique et au Pérou, comme ils en sont encore chargés en pays musulmans, oîi la loi civile et politique est une dépendance de la loi religieuse. En Chine, cette science appartient au corps des lettrés, dans lequel tout le monde peut être admis sous la condition de prouver qu'il a plié, par Tétude des livres classiques, son esprit aux exigences de la tradition.

Les Grecs essayèrent de fonder la science sociale sur l'observation et le raisonnement, en dehors de toute autorité. Leurs principaux ouvrages parvenus jusqu'à nous sont la République et les Lois de Platon et la Po- /îV^'^M^ d'Aristote, œuvres spéculatives, mais profondément méditées, que le monde n'a pas encore cessé d'étudier avec fruit.

L'influence pratique de ces ouvrages fut médiocre et les sociétés continuèrent, comme au premier jour où la science sociale s'était émancipée des religions antiques, à chercher à tâtons chacune sa voie. Rome absorba le monde alors connu : elle laissa Cicéron et plu* sieurs autres répéter les doctrines de l'Académie ou celles du Portique, sans autorité directe, mais non toutefois sans qu'il s'en introduisît quelque chose dans les écrits et décisions des jurisconsultes et dans le grand courant des idées.

Les théories grecques sur l'homme et sur la société acquirent unepuissance bien plus considérable lors-

qu'elles vinrent en quelque sorte se fondre et s*animer SOUS une figure nouvelle au contact de la tradition juive. Alors encore une fois la science prit la forme d'une religion, mais d'une religion philosophique et raisonneuse qui admettait et appelait tous les hommes à connaître tous ses mystères et toutes ses lois. Le monde européen se transforma lentement sous cette influence durant le moyen âge, et c'est aux théologiens qu'il faut s'adresser si l'on veut connaître les théories sociales de ce temps fondées en partie sur la tradition et l'Écriture, en partie sur le raisonnement.

Au seizième siècle et sous ^empire de la renaissance, la science sociale chercha de toutes parts à s'émanciper de l'autorité et l'on vit naître pêle-mêle des œuvres sérieusement étudiées et des utopies improvisées j c'est le siècle de Machiavel et de Bodin : c'est aussi le siècle de Thomas Morus el des Anabaptistes. Puis, des que Bacon et Descartes eurent proposé, chacun selon son génie propre et sa méthode, une révision intégrale de \d science humaine, on s'occupa d'établir une théorie nouvelle de la société. Hobbes et Spinosa le tentèrent ; mais l'attention dee^penseurs et surtout du public se porta de préférence sur le renouvellement des méthode!» et sur l'éclatante lumière que jetaient de toutes parts les sciences physiques et mathématiques. Cependant Leibnitz tâchait de définir les principes de la philosophie du droit, Bossuet s'efforçait, comme la

plupart des penseurs de son temps, de réunir la philo->sophie et la religion dans une théorie commune, tandis que quelques autrîes, etiFénelon entre eux, inclinaient tantôt vers les traditions de l'antiquité classique, tantôt vers un idéal vague, indéfini, inconnu.

Locke se rapprocha davantage du but en essayant, à la suite de Hobbes et de Spinosa, de formuler une science sociale purement rationnelle. Les premiers phi* losophes français du dix-huitième siècle le suivirent et le dépassèrent dans cette voie : ils rompirent ouvertement avec l'autorité religieuse et revinrent, comme la philosophie grecque, à la discussion des origines. Montesquieu étudia profondément, bien qu'avec trop d'imagination peut-être, la logique secrète qui relie ensemble les lois et les mœurs et montra comment une multitude de conséquences inattendues pouvaient découler d'un seul principe. J. J. Rousseau chercha, après Hobbes et Locke, dans une conception hypothétique très-inexacte de la formation de la société, les fondements de la politique et du droit.

Jusque-là, tous les écrivains qui s'étaient occupés de science sociale, avaient tourné leurs regards vers un passé plus ou moins éloigné ou contemplé le présent. La plupart d'entre eux croyaient que l'homme était autrefois plus sage que de leur temps et que les sociétés tendaient de toutes parts à la décadence : tout au plus quelques-uns pensaient-ils que l'humanité s'agitait dans un cercle de stations diverses, oti la combinaison

des mêmes causes amenait le retour incessant et uniforme d'événements toujours semblables. Enfin , comme le dix-septième siècle avait constaté le progrès dans les sciences physiques, le dix-huitième constata le progrès dans la science sociale et dans le développement même des sociétés.

Sans doute l'existence de ce progrès avait été sentie bien auparavant et dénoncée même par les philosophes ^ et les poètes de l'antiquité ; mais ces philosophes et ces poètes, après quelques observations jetées en passant ou après quelques élans d'inspiration lyrique, retombaient aussitôt dans leurs doctrines de décadence. A la fin du dix-huitième siècle, au contraire, l'idée du progrès tendit à devenir prédominante parmi les penseurs : on releva de parti pris les différences qui existaient entre les sociétés anciennes et les modernes,

* Aristote^ par exemple^ dit dans sa Politique : « L'innovation a profité à toutes les sciences et à tous les arts où s'exercent les facultés humaines ; et comme la politique aussi doit prendre rang parmi les sciences, il est clair que le même principe lui est également applicable. Les faits eux-mêmes témoignent de la vérité de cette assertion. Nos ancêtres étaient d'une barbarie et d'une simplicité choquantes. 1) — Trad. de M. Barth. Saint- Hilaire.

Voyez dans le cinquième chant de Litcrèce, vers 935 et suivants, une belle description de la jeunesse du genre humain et de ses progrès en sociabilité et en industrie. Et plus loin :

Navigla atque agri calturas, mœnia, leges, Arma, vtas, vestes et caetera de génère horum... Usus et impigrs aimai experlentia mentis Paolatim docult pedetentim progredientes,

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