L. V, V. 1447et8uiv
On pourrait former un volume de citations semblables.
comme aussi entre celles qui occupaient dans le présent les diverses parties de la terre, et on en conclut à l'amélioration incessamment possible du genre humain. Cette conception écartait à la fois les théories de l'antiquité, celles du moyen ftge et de la renaissance et les déclamations fondées sur un prétendu état de nature : elle ouvrait un champ immense aux études et aux découvertes historiques.
En même temps que l'idée de progrès conquérait dans la science cette position élevée, on s'occupait d'appliquer plus directement la méthode expérimentale aux études sociales et de tirer de l'observation des faits une théorie générale de l'homme et de la société. Quesnay et ses disciples conçurent la possibilité de formuler cette théorie, qui fut la préoccupation constante de Turgot, le premier et le plus éloquent interprète de la doctrine du progrès social.
Les recherches de ces penseurs portèrent d'abord sur la branche de l'activité humaine qui approprie le monde extérieur à la satisfaction de nos besoins. Dans cette branche, si importante et trop négligée par les écrivains politiques depuis Aristote, le progrès était constant, palpable en quelque sorte; les économistes l'y constatèrent, en même temps qu'ils aperçurent quelques-unes des lois générales qui régissent et dominent l'industrie. Mais bien qu'ils eussent compris Tunion intime qui existe entre les diverses branches de notre activité, ou plutôt l'identité de cette activité.
quelles que soient, d'ailleurs, ses applications diverses. Sis ne s'occupèrent avec suite que de l'industrie, et dans cette étude même ils commirent de graves et inévitables erreurs.
Toutefois, la grande pensée émise par les économistes du dix-huitième siècle devait leur survivre et ils laissèrent après eux une forte tradition. Malheureusement, cette tradition se bifurqua en quelque sorte, pour former deux branches de recherches trop séparées. De ceux qui l'adoptèrent, les uns, sur les traces d'Adam Smith, approfondirent utilement toute la partie de la science sociale qui se rapporte à l'industrie et aux richesses ; les autres, plus spéculatifs et trop pressés de tirer d'observations partielles des conclusions générales, se laissèrent souvent éblouir par les grandes perspectives qu'ouvrait devant eux l'idée de progrès. Si quelques-uns, Condorcet et Saint-Simon, par exemple, l'étudièrent sérieusement, le plus grand nombre ne s'en servit que pour autoriser de vaines fantaisies et rajeunir les vieux rêves de l'âge d'or.
Les économistes, n'ayant rencontré aucun grand écrivain, tel que Montesquieu ou Rousseau, pour saisir de leurs doctrines la masse du public, trop novateurs pour être bien compris, trop peu avancés pour atteindre quelque chose qui ressemblât à une théorie sociale, eurent peu d'influence sur les événements. Leurs idées occupèrent une place importante dans les débats de la Constituante ; mais, dès que la révolution francise de-
vint une lutte à main armée; dès que les masses populaires, soulevées dans tous les États de l'Europe, furent appelées à combattre pour ou contre elle, les idées de Rousseau, filles d'une vieille tradition poétique, simples d'ailleurs et animées des passions ardentes delà multitude, prévalurent dans la masse du peuple, tandj^ que celles de Montesquieu, indécises et confuses à plusieurs égards, restèrent l'idéal de la classe moyenne, lettrée et mesurée mais médiocre dans ses aspirations. Tout ce qui avait été pensé en dehors de Rousseau et de Montesquieu fut oublié et effacé ; s'il se présenta quelques conceptions nouvelles, ce furent des rêves mystiques isolés ou des théories de guerre contre la révolution, improvisées à la hâte pour défendre les intérêts attaqués, sans élévation du reste et sans profondeur.
Lorsqu'on avait prétendu fonder sur la raison seule toutes les institutions civiles, on avait cru tenter une entreprise facile et on s'y était lancé avec l'emportement et la confiance téméraires de l'enfant qui ignore les obstacles et les dangers : on tentait de réformer la société de fond en comble et l'on n'avait pas encore vidé la question de savoir si la civilisation est préférable à l'état sauvage; on ne s'était pas aperçu que les penseurs, malgré la puissance de leurs critiques contre la tradition, n'avaient formulé aucune théorie assez étendue ni assez solide pour soutenir un examen attentif et surtout l'inexorable épreuve de l'application
ÎO ÉTUDKS SUÏl LA SCIENCE SOCIALE.
Cependant la grande tentative de la révolution rendait insuffisantes les doctrines, qui, depuis un temps immémorial, suffisaient aux hommes; on conçut le sentiment d'un meilleur idéal sans en avoir encore la science : l'état moral des peuples de l'Europe ressemblait assez t>ien à cette époque à celui de l'homme qui passe de l'adolescence à la virilité; c*est l'âge des grandes aspirations, des espérances ardentes, des suprêmes efforts et- des extrêmes déceptions.
Les théories incomplètes du dix-huitième siècle furent toutes successivement présentées à l'application et échouèrent toutes. Les premières espérances suscitées par la révolution française avaient été immenses; elles furent bientôt suivies d'un découragement profond. L*opinion publique resta flottante au gré de toutes les fantaisies : des doctrines de circonstance furent improvisées sans foi pour servir des intérêts d'un moment, et la pensée douta d'elle-même. Toute théorie tomba dans le mépris et ne fut plus considérée que comme un jeu d'esprit sans conséquence. Ce f^it le beau temps des sophistes. Les âmes pour lesquelles le besoin d'une foi sociale est impérieux se dispersèrent et s'égarèrent dans toutes les directions.
Nous ne sommes pas encore sortis de cette triste période ; mais on peut commencer à en prévoir la fin. Des travaux préparatoires de toute sorte, entrepris et poussés avec vigueur, permettent d'entrevoir le jour où il sera possible de formuler des principes socî"""" '^"••les-
quels tout le monde tombe d'accord, comme sur ceux qui dominent les sciences physiques, parce qu'ils se fonderont sur l'emploi de la même méthode et pourront supporter les mêmes vérifications.
Au milieu de ce désordre intellectuel, bien plus profond encore que le désordre des événements politiques, des efforts soutenus et systématiques ont été faits en faveur d'une vieille doctrine, toujours rebutée dans les temps d'espérance et d'activité morale, et toujours ranimée dans les temps où la lumière s'affaiblit et vacille, où les âmes s'affaissent. Cette doctrine nie la raison humaine, sous prétexte qu'elle est impuissante à connaître la vérité et surtout à l'atteindre par ses recherches, et prétend lui substituer une foi fondée sur l'Écriture et la tradition.
Les auteurs de cette doctrine ne se sont pas aperçus qu'ils proposaient l'impossible. On lie préfère pas un enseignement d'autorité à un enseignement rationnel, sans porter un jugement, c'est-à-dire sans faire intervenir la raison ; il faut qu'elle intervienne encore quand il s'agit d'interpréter TÉcriture ; il faut qu'elle intervienne enfin et surtout, quand il s'agit d'accepter une tradition et de la vérifier par une critique historique. Si la raison intervient en tout cela et rencontre
une solution qui la satisfasse, elle se repose dans une croyance devenue rationnelle. II en est de même lorsqu'elle accepte sur parole la foi qu'on lui offre, puis*^ qu'elle se détermine à prendre ce parti par des motifis qui lui paraissent suffisants, comme lorsqu'elle juge, à tort ou à droit, que celui qui enseigne est digne de toute confiance.
Étrange façon en vérité, d'affirmer la foi, que de prétendre la séparer de la raison et l'opposer à elle. (( Plaisante foy, comme dit Montaigne, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'avoir pas le courage de le descroire! » A quoi peut croire l'homme, s'il doute même de sa raison ? Â quelles erreurs, à quels égarements de toute sorte n'est-il pas exposé ? Entre les nombreuses doctrines qui se présentent àlui et le sollicitent, comment fera-t-il un choix ? Gardera-t-il obstinément celle qui lui a été enseignée dès l'enfance ? Alors il devra rester dans le fétichisme, dans l'idolâtrie ou dans telle-autre croyance absurde. Cberchera-t-il à s'instruire ? Alors il devra choisir sa foi ou tout au moins son guide : et qili choisit soit l'une, soit l'autre, sinon la raison ?
C'est en vain qu'on invite l'homme à croire contre sa raison ; pour suivre ce conseil, il faudrait qu'il sortit de lui-même, et il ne le peut ; sa nature même s'y refuse : il peut se tromper et commettre des erreurs infinies en usant de sa raison ; il ne saurait croire sans son assentiment,pas plus qu'il ne peut voir sans yeux, ni entendre
sans oreilles. Qu'on se figure un peu le genre humain cherchant à renoncer à la raison, à croire sans elle et contre elle. On aura le spectacle d'un insensé qui, méconnaissant les conditions de son eiistence, voudrait faire un effort sans point d'appui, marcher sur l'eau ou s'élever dans l'air par un simple acte de sa volonté.
Il est vrai que ceux qui prêchent cette doctrine ne tiennent pas à la pousser à sçs conséquences légitimes et directes; Tabsurdité serait trop évidente. Ils ne demandent pas que le genre humain tout entier renonce à la raison; mais ils en réservent l'usage à quelques hommes seulement qui, par privilège exprès et grâce spéciale, ne sauraient ni abuser d'elle, ni se tromper. Ces hommes se trouveraient ainsi élevés au-dessus de la condition humaine ; les autres, le grand nombre, tomberaient bien au-dessous de cette condition, dans celle qu'Âristote avait imaginée pour l'esclave par nature « capable de comprendre la raison quand un autre la lui montre, mais qui ne la possède pas en lui-même. »
La doctrine qui conseille une foi aveugle et immobile repose en définitive sur cette proposition qu'il y a deux sortes d'hommes dont l'une se trouve, soit par nature, soit par accident et par l'effet de certaines conditions, inaccessible à l'erreur, tandis que l'autre ne peut par elle-même atteindre la vérité. Si cette proposition, que personne n'oserait soutenir aujourd'hui, n'est pas
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et Ton est disposé à laisser remplacer par une autorité nouvelle Tancienne autorité. Ceux qui croient cet état des âmes sûr et stable, se trompent étrangement ; il n'en est pas de plus dangereux ni de plus exposé à tous les bouleversements.
A côté de cette doctrine de négation et de mort, on en formule ou" sous«entend quelques autres, fondées sur l'observation partielle d'un certain ordre de faits, et qui ne sont guère plus consolantes. Des écrivains, marchant sur les traces de Bodin et de Montesquieu, attribuent au climat une influence fatale sur les inclinations, le caractère, l'activité et l'état social des hommes. D'autres ont dit que le genre humain se divisait en plusieurs races douées chacune d'aptitudes spéciales, de penchants irrésistibles, et destinées fatalement par leur constitution physiologique à telles ou telles idées, à tel ou tel ordre social. Partant deces assertions, si favorables à la lâcheté paresseuse qui craint l'examen et le travail, on moule sans peine sur chaque fait un peu saillant des théories qui donnent à leurs auteurs l'apparence de génies profonds, auprès du vulgaire.
Cependant ces doctrines affirmatives et tranchantes ne supportent pas Texamen. Nos histoires ne s'étendent qu'à un bien petit nombre de siècles, et elles nous montrent pourtant sur un même territoire des états de civilisation très-divers, pour ne pas dire opposés. Que le climat impose des besoins, suggère des industries et fomente quelques, habitudes physiques, on ne peut le
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INTRODOCTION. 17
de toute évidence. En est-il un seul qui ne se soit développé suivant un enseignement libre dans lequel les influences du sang et du climat ont eu leur part, mais dans lequel les événements amenés par le jeu des volontés ont eu une part infiniment plus grande ? C'est ce que personne ne saurait nier. L'enseignement plus ou moins actif, plus ou moins bien dirigé est, en défini-tive, la cause première et principale des différences que nous observons entre les diverses sociétés modernes, et dans aucune d'elles cet enseignement n'a été exempt d'emprunts faits au dehors ni de l'influence des relations littéraires, commerciales et militaires avec les Sociétés voisines.
'La théorie des races et celle des climats, bien que victorieusement réfutées, séduisent les ésf^rits par leur simplicité et par l'attrait dangereux de leurs conseils, qui tendent à l'inaction. Mais il importe de les repousser avec énergie ; car si elles étaient acceptées, elles inspireraient à certains peuples un stupide et aveugle orgueil, tandis qu'elles frapperaient les autres d'un incurable abattement ; les uns considéreraient leur supériorité, les autres leur infériorité présente comme le résultat d'une inéluctable; nécessité ils feraient parade de leurs défauts comme les petites-maîtresses et s'y attacheraient, sans songer, ni les uns ni les autres, à s'élever dans la civilisation et à devenir meilleurs.
En même temps que ces doctrines diverses et audessus d'elles, il s'est élevé une philosophie qui, de-
-**Si.-^'
Mais, loin de s'avouer ou de s'affirmer lui-même, ce scepticisme a toutes les prétentions de la foi la plus ardente. Il prétend avoir défini le vrai, le bien, le beau, et par conséquent, être en possession de l'absolu. 11 n'a garde de pousser plus loin ses recherches : à quoi bon étudier davantage lorsque l'on connatl l'àme humaine et ses facultés, au point de prévoir à l'avance toutes ses conceptions possibles ? Mieux vaut se reposer dans la conviction flatteuse que l'on sait tout, et réserver sa force pour décrier et combattre les hommes qui, moins satisfaits des formules de l'école et de leur propre sa- , voir, s'efforcent de chercher la vérité dans les enseignements toujours nouveaux de l'observation. Celte secte superbe, qui nie l'autorité de la tradition et son orthodoxie infaillible, prétend elle-même à Tinfaillibilité ; elle exige une foi aveugle pour toutes ses affirmations, pour sa raison, qu'elle appelle modestement la raison humaine, au nom de laquelle elle réclame pour * ses adeptes la souveraineté.
Une telle doctrine, ou plutôt une telle négation de toute doctrine, n*est guère moins funeste que celles de la foi morte, des races ou des climats ; elle inspire aux jeunes gens la présomption par son apparat scientifique, et flatte leur paresse en décriant les travaux sérieux de la philosophie et les enseignements de l'expérience. En même temps cette école met à la disposition de ses disciples un vaste arsenal de sophîsmes et un art , une méthode pour s'en servir au mieux de leurs intérêts privés.
Les quatre théories que nous venons d'indiquer diffèrent presque à tous égards Tune de l'autre : elles ont cependant une tendance commune : elles éloignent riiomme de Faction et de la recherche de la vérité ; elles lui interdisent, soit d'autorité, soit par la persuasion, un certain ordre d'études et de travaux : elles posent à notre activité des limites arbitraires, et tentent de la resserrer ou de la mutiler. Toutes fomentent la paresse et flattent l'orgueiL En vérité, lorsqu'on n'offre à ses contemporains que des doctrines semblables, on est mal venii-à se plaindre de l'affaiblissement de la foi et du scepticisme du siècle !
Est-il donc vrai, comme on le dit et l'écrit tous les jours, que le dix-neuvième siècle soit, par nature et par caractère, affecté d'un scepticisme inaccessible à toute foi? C'est une question qui vaut la peine qu'on l'examine à part avec attention.
L'action est la mesure de la foi, car nul n'agit que parce qu'il croit et autant qu'il croit. Eh biea 1 ce siècle, qui est encore loin de sa fin, a tenté et accoixfpli des choses qui auraient paru impossibles et même inconcevables aux siècles de foi qui l'ont précédé. Les applications de la vapeur, si nombreuses et si variées, qui ont transformé tant de branches d'industrie, l'éclairage au
gaz, le chloroforme, la photographie, la télégraphie électrique, la galvanoplastie, les découvertes des sciences physiques et naturelles ; tout cet ensemble d'inventions qui ont approprié la matière à des usages autrefois inconnus et qui ont modifié l'idée même que nos prédécesseurs avaient du monde, ne constitue-t-il pas un magnifique acte de foi ? Nier une vérité aussi évidente, ce serait prouver qu'on ignore même ce qu'est la foi et en quoi elle consiste. On l'a dit avec raison, elle est l'argument des choses invisibles, et il n'y a rien de plus invisible que l'inconnu : à chaque instant nos contemporains tentent l'inconnu et lui dérobent une partie de ses secrets ; ce sont certainement des hommes croyants.
« Sans doute, répond-on, nos contemporains déploient une rare activité, mais elle se porte presque tout entière dans une seule direction, vers l'industrie. Ils oublient le côté moral de la nature humaine et ne pensent point à Dieu, de telle sorte que s'il s'accomplit quelque progrès social, il a lieu physiologiquement en quelque sorte, sans que la volonté réfléchie y ait part et comme conséquence du progrès industriel.» — Soit: acceptons cette affirmation, un peu absolue peut-être, et tae cherchons point à la contester : mieux vaut, remontant de l'effet à la cause, fixer les conséquences de l'observation que nous venons de relever : elles sont fort simples.
Si nos contemporains déploient une grande activité dans une direction, c'est parce que leurs croyances re-
latives aux travaux de cette direction reposent sur une foi ardente ; et si dans une autre direction ils agissent moins et mollement, c'est parce qu'ils y portent une foi moindra et médiocre. Il n'est donc pas exact de dire qu'ils sont incrédules et sceptiques absolument ; mais on peut affirmer avec vérité que dans certaines branches de l'activité humaine ils portent de la foi, tandis qu'ils en apportent beaucoup moins dans d'autres bran* ches.
En effet, si l'on remonte à la pen'kée qui cause nos actes, on trouve actuellement dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles une foi profonde et quelquefois même exagérée. Voyez le physicien et le naturaliste : doutent-ils de ce qu'ils ont une fois reconnu comme vrai? Hésitent-ils à conformer leurs actes à leur croyance? — Nullement. — Le public doute-t-il d'eux et de leur enseignement ? Pas davantage. — Au contraire, dans la science sociale, le doute est général: on le rencontre chez ceux qui enseignent et chez ceux qui sont enseignés: les grands mots quel'on répanden abondance ne réussissent pas à le couvrir. Chacun sent que cet état des esprits est déplorable et les âmes les plus'hautes en sont tourmentées ; mais il existe, et ce serait vainement qu'on essaierait de se le dissimuler ou de le dissimuler à autrui. Mieux vaut rechercher si cette différeace dans la foi accordée aux diverses sciences ne naît pas d'une différence de la condition dans laquelle ces sciences se trouvent et s'il n'est pas possible d'ob-
tenir pour toutes ce que Ton a déjà obtenu pour quelques-unes.
Remarquons d'abord que les sciences physiques et naturelles ont changé leur méthode : au lieu de procéder par intuition et affirmation, elles emploient alternativement l'induction et la déduction, la synthèse et l'analyse avec une rigueur que les anciens ne connaissaient pas. Lorsqu'une proposition a passé par cette sévère critique et se trouve conforme à l'expérience ou à l'observation et ^u raisonnement, personne n'hésite à l'accepter. La science sociale, au contraire, n'est guère sortie jusqu'à ce jour des hypothèses et des affirmations de l'antiquité : les observations qu'elle a recueillies n'ont encore été ni^critiquées, ni coordonnées, de telle sorte qu'il est exact de dire qu'elle n'a pas, à proprement parler, changé de méthode. Or, qu'est une méthode scientifique? Une formule des conditionsgénérales de la croyance, une manière de comprendre. Quoi d'étonnant si une science qui ne remplit pas ces conditions n'obtient qu'une foi légère?
Comme l'esprit humain est un, un changement de méthode ne saurait être partiel : si notre intelligence exige certaines conditions pour accorder sa croyance xlans un certain ordre de faits, il est inévitable qu'elle exige les mêmes conditions dans les faits de tout ordre et tende à l'unité de méthode. Toute branche de la science qui prétend se soustraire à la rénovation reste frappée de stérilité : on laisse passer parfois ses asser-
tions sans les contredire, mais on n'y croit pas : on n'est pas convaincu par ses conseils et on n'y conforme pas ses actes. De là le scepticisme reproché à notre siècle en matière sociale. Au fond, nos contemporains sont tout disposés à donner croyance et foi à une science sociale fondée sur la même méthode et éprouvée par les mêmes critiques que les sciences appelées « positives » et à refuser croyance et foi à toute tentative faite en dehors de ces méthodes. Si donc on est réellement affligé des incertitudes politiques de notre temps, on a un moyen de les faire cesser, et ce moyen est le seul efficace : c'est de travailler à rétablissement d une science sociale fondée sur la méthode moderne.
On a soutenu qu'il n'était pas possible de formuler une telle science, parce que les phénomènes de Tordre social étaient d'une autre nature que ceux qui font l'ob-jet des sciences physiques : ces derniers, a-t-on dit, sont constants et toujours les mêmes, tandis que ceux qui naissent de la volonté libre de l'homme sont variables et changent incessamment. — Cette objection nous semble fondée sur une observation inexacte : car si la volonté humaine a des caprices nombreux et qui paraissent infinis, elle se décide pourtant selon des inclinations constantes et agit sous l'empire de lois auxquelles elle ne peut se soustraire. Ainsi, en premier lieu, elle agit sur le monde extérieur qui ne dépend pas d'elle et sur lequel elle n'acquiert quelque puissance qu'en se conformant aux lois que la science travaille sans cesse
à découvrir. En second lieu, notre corps est soumis à des besoins, à des conditions d'entretien, de croissance, de développement et de décadence qui ne dépendent pas non plus de nos caprices : la volonté peut le conduire bien ou mal,, comme elle peut user bien ou mal du monde extérieur, mais sans pouvoir échapper, soit dans l'un, soit dans l'autre cas, aux conséquences de ses actes. Enfin, notre volonté elle-même n'est pas une force capricieuse et agissant sans motifs : en quelque sens et dans quelque ordre de faits qu'elle agisse, elle est déterminée, soit par un besoin instinctif du corps, soit par une croyance. Les besoins du corps, nous le savons, obéissent à des lois fixes : il y a aussi quelque chose de constant dans la formation de nos croyances, car nous ne croyons pas au hasard. Nous croyons conformément aux lois de notre nature, qui sont constantes : nous ne pouvons nous soustraire aux croyances qui résultent de nos sensations, lesquelles dépendent de l'organisation de notre corps, ni croire en dehors de certaines conditions qui résultent de la constitution de notre raison et de la culture qu'elle a reçue. Qui ne voit et ne sent à chaque instant que sur un point donné et dans certaines conditions il n'est pas libre] de croire, tandis que dans d'autres conditions il n'est pas libre de ne pas croire ?
L'observation, nx^me superficielle, nous révèle dans les actes volontaires des hommes des lois aussi constantes que celles qui ont été découvertes au milieu des
26 ÉTLDES SDR LA SCIBNCB SOCIALE.
phénomènes d'un autre ordre par les sciences physi* ques et naturelles. On peut donc fonder une science sociale sur Tobservation et la déduction, sur les mêmes bases et sur la même méthode que ses aînées. L'entreprise est difficile sans doute, mais non chimérique, et si elle n'a pas réussi jusqu'à ce jour, c'est qu'elle exigeait, outre d'immenses travaux préparatoires qui ne sont pas encore terminés, des efforts soutenus et de nombreux essais infructueux.
11 importe avant tout de déterminer exactement le champ d observation delà science sociale et de formuler les principes qui peuvent lui servir de point de départ.
Cette science a pour objet l'activité volontaire de l'homme considérée dans son ensemble et dans ses habitudes. Pour bien comprendre cette activité, il est nécessaire d'étudier dans l'individu les facultés par lesquelles elle s'exerce, les mobiles par lesquels elle se décide et les conditions générales dans lesquelles elle se développe.
L'homme naît, vit et meurt au sein de la société, et la société ne se compose que d'êtres humains, agissant librement, selon leur nature. C'est donc l'homme en société et la société tout entière que la science doit étudier, si elle veut arriver à des conclusions légitimes.
INTRODUCTIOW . 27
D'autres sciences considèrent l'homme sous un autre aspect. La physiologie, par exemple, ne s'occupe guère que de Tindividu et de la recherche des lois selon lesquelles son corps naît, croit, \it et meurt: elle n'étudie les relations sociales qu'entre les deux sexes et seulement dans la transmission de la vie d'une génération à l'autre. Pour être complète, la physiologie devrait s'occuper aussi des lois qui régissent la raison individuelle; mais elle a abandonné cette étude à la logique, qui est une branche de la science sociale.
On a tenté de nos jours d'élever à cMé ou au-dessus de la logique une science nouvelle à laquelle on a donné le nom de psychologie. Cette sciçnce, dont on a bien souvent essayé d'assurer les bases depuis l'origine de la philosophie, devait avoir pour objet exclusif l'étude de l'âme humaine et de ses actes, sans s'écarter d'ailleurs de la méthode d'observation. Ceux qui ont fait cette . tentative n'ont pas pris garde que l'âme séparée du corps ne cause aucun phénomène qui puisse être soumis à l'observatijon et qu'il n'est donné à la science de l'étudier que dans son union avec le corps ; car, comme l'a dit Bossuet ^ o le corps n'est pas un simple instrument appliqué par le dehors, et un vaisseau que
l'âme gouverne à la manière d'un pilote l'âme et le
corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une complète et nécessaire communication. » Séparer l'âme du corps, c'est supposer la mort :
^ Connaissance de Dieu et de soi-même^ ch. m.
phénomènes d'un autre ordre par les sdenoes physiques et naturelles. On peut donc fonder une science sociale sur robserralion et la déduction, sur les mêmes bases et sur la même méiliode que ses aînées. L'autreprise est difficile sans doute, maïs non chimérique, et si elle n'a pas réussi jusqu'à ce jour, c'est qu'dle exigeait, outre d'immenses travaux préparatoires qui ne sont pas encore terminés, des efforts soutenus et de nombreux essais infructueux.
Il importe avant tout de déterminer exactemoit le champ d'observation de la science sodale et de formula les principes qui p^^vent lui servir de point de départ.
Cette science a pour objet l'activité volontaire de l'homme considérée dans son ensemble et dans ses habitudes. Pour bien comprendre cette activité, il est nécessaire d'étudier dans Tindividu les facultés par lesquelles elle s'exerce, les mobiles par lesquels die se décide et les conditions générales dans lesqudles die se dévdoppe.
L'homme natt, vit et meurt au sdn de la société, et la société ne se compose que d'êtres humains, agissant librement, sdon leur nature. C'est donc l'homme ea sodélé et la société tout entière que la science doit étudier, si elle veut arriver à des condusions l^itimes.
D'autres sciences considèrent i'tiomme sous un autre aspect. La physiologie, par exemple, ne s'occupe guère que de Tindividu et de la recherche des lois selon lesquelles son corps naît, croit, vit et meurt: elle n'étudie les relations sociales qu'entre les deux sexes et seulement dans la transmission de la vie d'une génération à l'autre. Pour être complète, la physiologie devrait s'occuper aussi des lois qui régissent la raison individuelle; mais elle a abandonné cette étude à la logique, qui est une branche de la science sociale.
On a tenté de nos jours d'élever à cMé ou au-dessus de la logique une science nouvelle à laquelle on a donné le nom de psychologie. Cette sciçnce, dont on a bien souvent essayé d'assurer les bases depuis l'origine de la philosophie, devait avoir pour objet exclusif l'étude de l'âme humaine et de ses actes, sans s'écarter d'ailleurs de la méthode d'observation. Ceux qui ont fait cette tentative n'ont pas pris garde que l'âme séparée du corps ne cause aucun phénomène qui puisse être soumis à l'observation et qu'il n'est donné à la science de l'étudier que dans son union avec le corps ; car, comme Ta dit Bossuet ^, « le corps n'est pas un simple instrument appliqué par le dehors, et un vaisseau que
l'âme gouverne à la manière d'un pilote l'âme et le
corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une complète et nécessaire communication. » Séparer l'âme du corps, c'est supposer la mort :
' Cormaissanee de Dieu et de toi-même, cb. m.
phénomènes d'un autre ordre par les sciences physiques et naturelles. On peut donc fonder une science sociale sur Tobservation et la déduction, sur les mêmes bases et sur la même méthode que ses atnées. L'entreprise est difficile sans doute, mais non chimérique, et si elle n'a pas réussi jusqu'à ce jour, c'est qu'elle exigeait, outre d'immenses travaux préparatoires qui ne sont pas encore terminés, des efforts soutenus et de nombreux essais infructueux.
Il importe avant tout de déterminer exactement le champ d'observation delà science sociale et de formuler les principes qui pguvent lui servir de point de départ.
Cette science a pour objet l'activité volontaire de l'homme considérée dans son ensemble et dans ses habitudes. Pour bien comprendre cette activité, il est nécessaire d'étudier dans l'individu les facultés par lesquelles elle s'exerce, les mobiles par lesquels elle se décide et les conditions générales dans lesquelles elle se développe.
L'homme naît, vit et meurt au sein de la société, et la société ne se compose que d'êtres humains, agissant librement, selon leur nature. C'est donc l'homme en société et la société tout entière que la science doit étudier, si elle veut arrivera des conclusions légitimes.
INTRODLXTION. 27
D'autres sciences considèrent l'iiomme sous un autre aspect. La physiologie, par exemple, ne s'occupe guère que de Tindividu et de la recherche des lois selon lesquelles son corps naît, croit, vit et meurt: elle n'étudie les relations sociales qu'entre les deux sexes et seulement dans la transmission dela\ie d'une généralion à l'autre. Pour être complète, la physiologie devrait s'occuper aussi des lois qui régissent la raison individuelle; mais elle a abandonné cette étude à la logique, qui est une branche de la science sociale.
On a tenté de nos jours d'élever à côté ou au-dessus de la logique une science nouvelle à laquelle on a donné le nom de psychologie. Cette sciçnce, dont on a bien souvent essayé d'assurer les bases depuis l'origine de la philosophie, devait avoir pour objet exclusif l'étude de l'âme humaine et de ses actes, sans s'écarter d'ailleurs de la méthode d'observation. Ceux qui ont fait cette . tentative n'ont pas pris garde que l'âme séparée du corps ne cause aucun phénomène qui puisse être soumis à l'observation et qu'il n'est donné à la science de l'étudier que dans son union avec le corps ; car, comme l'a dit Bossuet ^, « le corps n'est pas un simple instrument appliqué par le dehors, et un vaisseau que
l'âme gouverne à la manière d'un pilote l'âme et le
corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une complète et nécessaire communication. » Séparer l'âme du corps, c'est supposer la mort :
^ Connaissance de Dieu et de soi-même, cli. m.
phénomènes d'un autre ordre par les sciences physiques et naturelles. On peut donc fonder une science sociale sur Tobservation et la déduction, sur les mêmes bases et sur la même méthode que ses aînées. L'entreprise est difficile sans doute, mais non chimérique, et si elle n'a pas réussi jusqu'à ce jour, c'est qu'elle exigeait, outre d'immenses travaux préparatoires qui ne sont pas encore terminés, des efforts soutenus et de nombreux essais infructueux.
Il importe avant tout de déterminer exactement le champ d observation delà science sociale et de formuler les principes qui piauvent lui servir de point de départ.
Cette science a pour objet l'activité volontaire de l'homme considérée dans son ensemble et dans ses habitudes. Pour bien comprendre cette activité, il est nécessaire d'étudier dans l'individu les facultés par lesquelles elle s'exerce, les mobiles par lesquels elle se décide et les conditions générales dans lesquelles elle se développe.
L'homme naît, vit et meurt au sein de la société, et la société ne se compose que d'êtres humains, agissant librement, selon leur nature. C'est donc l'homme en société et la société tout entière que la science doit étudier, si elle veut arrivera des conclusions légitimes.
D'autres sciences considèrent l'homme sous un autre aspect. La physiologie, par exemple, ne s'occupe guère que de Tindividu et de la recherche des lois selon lesquelles son corps naît, croît, vit et meurt : elle n'étudie les relations sociales qu'entre les deux sexes et seulement dans la transmission de la \ie d'une généralion à l'autre. Pour être complète, la physiologie devrait s'occuper aussi des lois qui régissent la raison individuelle ; mais elle a abandonné cette étude à la logique, qui est une branche de la science sociale.
On a tenté de nos jours d'élever à câté ou au-dessus de la logique une science nouvelle à laquelle on a donné le nom de psychologie. Cette sciçnce, dont on a bien souvent essayé d'assurer les bases depuis l'origine de la philosophie, devait avoir pour objet exclusif l'étude de l'âme humaine et de ses actes, sans s'écarter d'ailleurs de la méthode d'observation. Ceux qui ont fait cette . tentative n'ont pas pris garde que l'âme séparée du corps ne cause aucun phénomène qui puisse être soumis à l'observation et qu'il n'est donné à la science de l'étudier que dans son union avec le corps ; car, comme l'a dit Bossuet ^, a le corps n'est pas un simple instrument appliqué par le dehors, et un vaisseau que
l'âme gouverne à la manière d'un pilote l'âme et le
corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une complète et nécessaire communication. » Séparer l'âme du corps, c'est supposer la mort :
* Connaissance de Dieu et de soi-même^ ch. m.
Tétude de l'âine isolée du corps par une abstraction ne peut pas plus donner une idée de la \ie que l'étude du corps séparé de Tâme, qui est Tanatomie. Il n'est donc pas étonnant que lestraraux de nos psychologues aient tous été remarquables par leur incomparable stérilité.
La science des actes volontaires de l'homme doit embrasser dans ses observations l'âme et le corps unis en un seul tout et vivant ensemble ; mais cet objet d'observation ne saurait lui suffire. Étudier l'individu isolé, c'est encore pratiquer une sorte de dissection, puisque l'individu isolé n'est qu'une hypothèse abstraite ou une exception passagère, puisque l'existence de l'homme en ce monde se passe tout entière en société. " Étudier l'individu séparé de ses semblables, c'est étu- ' dier la physiologie d'un membre sans s'élever à la connaissance de la vie du corps tout entier. Si dans l'état social les corps restent séparés, les âmes se pénètrent, les intelligences et les volontés s'unissent, se modifient . et agissent fortement et sans relâche les unes sur les autres. Cette action réciproque des âmes présente à l'observation les phénomènes les plus saillants, les plus constants et les plus incontestables.
.L'objet de nos études sera donc la i^ociété humaine dans toute son étendue, soit dans le temps, soit dans l'espace, et nous la considérerons, non comme une entité abstraite, mais comme un tout naturel vivant dans les individus dont il se compose, avec ses passions et ses efforts, ses douleurs et ses joies, ses craintes et
ses espérances, ses travaux dans toutes les directions. Embrasser moins, ce serait négliger de propos délibéré une grande partie de la science, et vouloir embrasser davantage, ce serait franchir les bornes posées par la nature même des choses et nos connaissances actuelles.
Reste maintenant à énoncer les principes sur lesquels peut se fonder la science sociale, quelles sont les vérités directrices assez évidentes par elles-mêmes pour qu'il soit inutile de les discuter.
La première et la plus importante est celle-ci :
« L'individu et la société naissent pour vivre ; la vie est leur fin et leur but. » Cette vérité est reconnue par le sens intime de chacun et de tous, par la conscience du genra humain: elle est évidente par elle-même et ne saurait être contestée sérieusement, car celui qui n y croirait pas ne saurait être conséquent qu'à la condition de cesser de vivre et de discuter.
De cette proposition fondamentale, il est facile de tirer directement plusieurs conséquences importantes qui sont autant de principes de la science sociale.
l"" Le travail est la condition de la vie, puisque la vie ne peut être conservée sans lui ; l'inaction est la mort. L'humanité ne saurait vivre inactive; elle est emportée vers la mort par toutes les forces de là nature et ne peut exister qu'autant qu'elle lutte sans cesse contre elles ; comme une barque emportée par le courant d'un fleuve ne peut le remonter ou même s'y maintenir qu'à force de rames, de voiles ou de vapeur.
L'homme est donc essentiellement actif: il naît pour le travail en même temps que pour la vie.
Cette vérité avait été singulièrement méconnue par les philosophes anciens dont les idées ne sont pas encore éteintes parmi nous. Partant de l'homme individuel et le voyant composé d*àme et de corps, Tune destinée au commandement^ l'autre à l'obéissance; observant d'ailleurs que l'homme s'élevait et grandissait d'autant plus qu'il imprimait à sa pensée une activité plus grande, ils avaient conçu un idéal de perfection qui consistait à penser sans agir, à préférer la vie contemplative à la vie active. Telle était la doctrine des Hindous et de toute l'antiquité classique. Et comme les hommes ne sauraient se livrer avec ardeur à la méditation et à l'étude sans négliger un grand nombre de travaux qui conservent et augmentent la vie, ces travaux dans lesquels le corps intervient étaient réservés aux hommes les plus grossiers, destinés, selon ces philosophes, à obéir aux hommes de méditation comme le corps obéit à l'âme. De là la théorie de l'esclavage et celle du gouvernement de la société par les oisifs,
erreur fatale sous l'empire de laquelle on voit encore
parmi nous l'oisiveté en honneur et le travail considéré comme servile.
Lors, au contraire, que l'on considère l'humanité comme un seul être et que l'on cherche sa fin, on trouve la vie d'abord et puis le travail comme condition de la vie. Quiconque travaille, sous quelque forme que ce soit,
s'acquitte donc de la charge imposée à tous et à chacun parle Créateur; qui ne travaille pas manque à s'acquitter de cette charge et ne peut vivre que par autrui.
2* La vie étant la fin de l'homme, il tend d'autant plus à cette fin qu'il étend davantage sa vie dans le temps et dans l'espsice. Étendre sa vie dans l'espace, c'est agir avec plus de puissance sur le monde extérieur ; étendre sa vie dans le temps, c'est durer davantage.
Vivre, c'est agir et l'action est, à proprement parler^ la mesure de la vie. La vie est donc susceptible de plus ou de moins, d'accroissemetit et de diminution : elle croit lorsque l'action s'étend, devient plus puissante ; elle croit encore lorsque l'action dure plus longtemps ; la vie décroît, au contraire, chaque fois que l'action perd quelque chose de sa puissance ou de sa durée. De là une échelle de progrès ascendant et descendant sur laquelle les individus et les sociétés se placent plus haut ou plus bas, selon leurs actes et par leurs actes.
3"" Puisque la vie est la fin de l'humanité, tout ce qui tend à la conserver et à l'étendre est bien, tout ce qui tend à la détruire ou à la diminuer est mal. Le bien et le mal ne sont que le plus ou le moins dans l'échelle progressive de la vie.
Tel est l'axiome, tels sont les principes qui serviront de point de départ à nos études et sur lesquels, ce nous semble, il serait possible d'élever la science sociale.
On adraet généralement aujourd'hui que Thumanité est progressive ou, en termes plus clairs, susceptible d apprendre et de s'améliorer ; mais on est encore loin d'avoir une idée nette du progrès et des conditions de son existence. Le monde est plein de gens qui emploient ce mot au hasard et sans conséquence, parce qu'il est à la mode : la plupart en ignorent même le sens. Il y a progrès en quantité, soit accroissement ou diminution, comme on peut le remarquer dans une série progressive de nombres : il y a procès, lorsque, un but étant donné, on s'en rapproche ou l'on s'en éloigne. On ne peut comprendre le progrès social que par accroissement et avancement ; mais il faut avoir avant tout une idée aussi distincte que possible de l'accroissétnent qui constitue ce progrès, de la fiû vers laquelle il s'agit de se diriger, et on ne peut le plus souvent concevoir cette idée, faute d'avoir auparavant déterminé le but, qui est la vie. Vouloir comprendre le progrès sans définition du but, c'est vouloir connaître la direction d'une ligne par un seul de ses points.
Entre ceux même qui ont du progrès une conception plus nette,. le plus grand nombre s'imagine, non pas simplement que les sociétés humaines sont susceptibles d'apprendre, de s'améliorer et de grandir, mais
qu'elles apprennent, s'améliorent et grandissent spontanément, à la manière des plantes, sans effort individuel volontaire et que demain sera nécessairement meilleur qu'aujourd'hui, seulement parce qu'il le suit.
Cette erreur, si flatteuse pour la paresse et l'orgueil, doit tout d'abord être rejetée. Qui peut apprendre peut ' oublier ; qui peut s'améliorer peut devenir pire : les sociétés, comme les individus, peuvent décroître et tomber en décadence longtemps avant de cesser d'être : c'est une vérité d'expérience qui ne dément en aucune façon l'existence de la loi du progrès et dont la connaissance ne doit pas nous laisser incertains entre l'antique croyance à la dégénérescence du monde et la croyance nouvelle à son amélioration. L'humanité peut être en progrès sans que toutes les sociétés qu'elle renferme et que tous les individus qui les composent soient en progrès également. Le progrès est le prix du travail et ceux-là seuls avancent qui travaillent : ceux dont l'activité fléchit ne tardent pas à rétrograder.
La loi du progrès nous fournit un enseignement trèsclair, mais nullement quiétiste : elle nous apprend que les sociétés et les individus sont toujours susceptibles de s'égarer et de tomber, mais en ntême temps toujours susceptibles de revenir d'un mouvement de décadence par un redoublement d'énergie et d'activité : elle nous enseigne l'espérance et le courage en nous prémunissant à la fois contre la confiance aveugle et l'abattement.
Pourquoi nous enorgueillirions-nous du progrès? Si nos connaissances sont supérieures à celles de nos devanciers, c'est par leurs travaux plus que par les nôtres ; ce n'est pas par nous-mêmes que nous savons davantage et pouvons nous conduire avec moins d'efforts. Quels que soient les progrès dont nous avons été témoins, ils sont probablement bien peu de chose en comparaison de ceux qui s'effectueront dans la suite des sièclés. Du reste, si nous apprenons, c'est parce que nous sommes ignorants ; si nos connaissances s'étendent , c'est parce. qu'elles sont bornées; si nous avançons vers la perfection, c'est parce que nous sommés imparfaits, et si nous avons devant nous une carrière indéfinie de progrès, c'est parce que notre ignorance est telle que nous n'en pouvons pas même soupçonner l'étendue. Si l'homme est, ^ar sa nature même, toujours capable d'apprendre et de s'améliorer, c'est qu'il est, par sa nature, incapable de posséder la vérité pure et le bien absolu. Il n'est ni opinions, ni lois, ni mœurs qui ne soient susceptibles d'amélioration : on ne doit donc considérer comme définitif aucun système d'opinions, aucun ordre social ou moral. Il n'y a dans ce monde .que mieux ou pire; il n'y a pas de bien : tout est relatif dans nos connaissances et nos actes ; rien n'y est absolu. Nous devons donc nous attacher fortement au système de croyance, à l'ordre social ou moral qui nous semble le meilleur; nous devons le chercher avec énergie et travailler sans cesse à sa réalisation, mais
sans nous livrer jamais à l'illusion d'avoir trouvé une solution définitive inaccessible au changement et supérieure à la discussion.
Ainsi la connaissance de la loi du progrès , loin de nous porter à la présomption et à l'orgueil, nous enseigne la modestie et l'humilité; elle nous préserve de ces disputes, soit sur les principes immuables de la morale, soit sur la meilleure forme de gouvernement que l'on suppose applicable à tous les temps et à tous les peuples, disputes dans lesquelles chacun prend pour absolu l'idéal très-relatif auquel son instruction générale et son jugement lui permettent d'atteindre : elle nous apprend, en un mot, que si l'horizon est la limite de notre vue, il n'est pas la limite du monde.
La croyance au progrès implique, on le voit, l'abandon d'un grand nombre d'idées sociales qui vivent encore aujourd'hui dans toutes les sociétés modernes, idées invétérées, issues de doctrines antiques auxquelles elles ont survécu et qui sont une cause permanente de confusion, partant de scepticisme. Tant que ces idées ne seront pas abandonnées, la loi du progrès ne sera pas reconnue et l'on pourra affirmer que sa connaissance n'a pas pleinement pénétré l'esprit de ceux mêmes qui la proclament et l'exposent.
On ne saurait ni deviner, ni surtout vérifier à priori les conditions d'accroissement et de durée de la vie; on les apprend par Tobseî^vation et le raisonneiîient qui nous^ montrent, dans certaines conditions, Taccroissement, et dans des conditions contraires, la diminution de la vie, ou la mort. En jugeant les pensées et les^jactes par leurs conséqaemces, comme qq juge Tarbre par ses fruits, on s'élève directement à la connaissance des sanctions nécessaires qui nous enseignent les lois de Diea. On peut se tromper avec cette méthode comme avec toute autre; mais on ne peut manquer d'acquérir, par un travail soutenu et dirigé de bonne foi, une connaissance moins imparfaite de la vérité en matière sociale, comme en physique, en chimie, en histoire naturelle.
Lorsque l'individu prétend s'élever tout directement et seul, par un simple effort d'attention, à la recherche de la vérité absolue, à la connaissance de l'être, il reste contenu , quoi qu'il fasse , par les limites imposées à notre intelligence : il prend des mots pour des choses, des abstractions pour des réalités , s'embarrasse dans les contradictions inséparables de l'emploi du langage et se trouve presque inévitablement jeté sur quelqu'un des écueils déjà signalés par de glorieux naufrages. Il n'en est pas de même lorsque , modérant ses préten-
tions, il se borne à la recherche de la vérité relative enseignée par l'observation, l'expérience et le raisonnement : alors il voit s'ouvrir devant lui une vaste carrière, un terrain fécond et presque viei;ge, négligé par ceux qui ont voulu s'élever trop haut et se poser en juges souverains du vrai et du faux , du bien et du mal.
C'est sur ce terrain que nous voudrions nous établir et appeler également les fidèles de toutes les religions, de toutes les sectes philosophiques. Aucun d'eux ne nie les vérités découvertes par lès sciences physiques et naturelles : pourquoi nieraient-ils celles que peut indiquer l'observation attentive de l'homme et de la société ?
S'il nous était donné d'atteindre le but , nous trouverions les bases d'une morale et d'une politique scientifiques, c'est-à-dire universelles, indépendantes des diverses croyances religieuses ou philosophiques, communes au chrétien, au juif, au musulman, au déiste, au panthéiste, à celui même qui se dit et se croit athée ; une morale et une politique accessibles à toutes les intelligenceSy discutables en tout temps, susceptibles de démonstration et susceptibles aussi d'amélioration; une théorie de l'homme et de la société telle qu'elle pût satisfaire à toutes les nécessités de la vie pratique, fournir des règles qui emportassent conviction et mo|xtrassent à chacun, avec l'invincible autorité de l'évidence, sa place et ses devoirs. Nous savons que dans la pratique cette
morale et cette politique ne s'écarteraient pas des enseignements du Christianisme, mais elles seraient fondées sur une base ||.utre que l'Écriture et la tradition , de manière à commander l'adhésion, non-seulement des Chrétiens de toute communion, mais de ceux mêmes qui, sans être chrétiens, ne sont pas moins susceptibles ide comprendre et de remplir leurs devoirs, délivre en ■Tionnêtes gens et en bons citoyens.
Le Christianisme ne perdrait rien à voir sa morale fondée sur le raisonnement : le sentiment moral y gagnerait beaucoup en clarté et surtout en force. Tout précepte dogmatique présente dans sa pratique des obscurités et fournit matière à des interprétations diverses, tandis que la loi fondée sur l'observation a dans les faits un commentaire complet et perpétuel , qui ne se ferme jamais et que chacun peut consulter à tout instant, selon ses lumières. Le précepte compris a d'ailleurs bien plus de force que le précepte commandé. Il semble qu'il y ait quelque grandeur à violer celui-ci, à se mettre au-dessus de ce que respecte le commun des hommes : on ne met jamais sa gloire à nier le sens commun et à prouver qu'on est un ignorant. On voit des hommes qui se complaisent dans l'idée de leur propre scélératesse : on n'en voit pas qui se complaisent dans l'idée de leur sottise.
Si l'on ^tait à la vertu la crainte de passer pour niaise et au vice la conviction qu'il sera regardé comme habile, l'espoir d'une certaine considération, on enlè-
verait une grande partie de sa force à ce que Ton appelle Tâpre égoïsme de notre temps. Il entre dans cet égoïsme beaucoup d*amour-propre et d'opinion. Un penchant fort et instinctif, quoi qu^cm en dise, porte à Thonnêteté, mais il est contrarié par la crainte d'être dupe et de passer pour tel. Cette crainte cesserait s*il était établi qu'il y a plus d'intelligence, de force et d'habileté à être honnête qu'à être fripon. Pourquoi hésiterait-on à tenter une démonstration aussi importante? Dans cette tentative, un échec ne saurait nuire à personne et un succès, même partiel, même minime, aurait une très-grande utilité.
morale et cette politique ne s'écar gnements du Christianisme, mais sur une base autre que rÉcritui manière à commander ladhésioL Chrétiens de toute communion, qui, sans être chrétiens, ne sont i xie comprendre et de remplir leu i honnêtes gens et en bons citoyen^
Le Christianisme ne perdrait fondée sur le raisonnement : 1gagnerait beaucoup en clarté et s précepte dogmatique présente cL obscurités et fournit matière à d verses, tandis que la loi fondée dans les faits un commentaire c qui ne se ferme jamais et que chr tout instant, selon ses lumières. I d'ailleurs bien plus de force que 1 Il semble qu'il y ait quelque gran à se mettre au-dessus de ce que des hommes : on ne met jamais s commun et à prouver qu'on est i des hommes qui se complaisenl propre scélératesse : on n'en voil sent dans l'idée de leur sottise.
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