‹ Études sur la science socialeChapitre 4 sur 12 · ÉTUDE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

ÉTUDE PREMIÈRE

ivité raisonnée et des facultés qui l'éclairent •

a L*esprit croit naturellement, et la Tolonté aime naturellement* )>

PAtClL ,

lomme est une force qui a conscience delle- (relle-raême et dirige elle-même ses actes. s cette force première et spontanée d'im- I volonté, que nous jugeons l'individu et trouvons grand, si elle est grande, médiocre lie est médiocre ou faible. Toutes les facul- V on desquelles elle s exerce ne sont que les

-.:e force : elles ne ^ • jcnent et le ser—

j -jar des appétences ^ i jlH)rd, puis désirs

I nous-mêmes et ont ui.* ; ils établissent ouV -**< *• ^ ' ^a$. d'une part, et de^.».- t ^^ ^ ^ semblables et Dieu.' ^ -• .

^.c extérieur et nos sem- ^ luent, soit à soumettre, ^ ios rapports avec Dieu^ ^\ '^ ^^.,:e^ c'est-à-dire à cor-*^ ^.

«]uand nous sommes^.' •. »^. " ,cvtv wioi, quand nous ne ^'^ I ^

^; 5, uous fait éprouver du . yue douleur. La prévi- •v,û«tô, et la précision du . i^n\e fuit la douleur et la . ^v^ l'espérance, et, tout en iupl de cette passion pri- ;u$lH»l en cette vie d'y être

;v^^ ^* ^^^^^ lequel il incline

„ù suspend la vie, et qui, dans

^ >t vvaîild<5»'6e comme un grand

\ Uvi'er que par moments et

Auv^'e, par les besoins du

^ vvv* ^

corps ; dans Tétat de civilisation , par le malaise qui natt d'un repos prolongé, par l'ennui, ce supplice inévitable des oisifs.

L'homme se met en rapport avec le monde extérieur, avec ses semblables et avec Dieu au moyen des facultés de son âme et de son corps. Ces facultés se retrouvent identiques et invariables chez tout individu en état de santéy sous quelque climat et dans quelque race qu'on l'observe, dans les deux sexes et à tous les âges. .

Dans cet individu, l'on remarque partout, au service de la volonté consciente par laquelle le moi se manifeste : Tun corps par lequel les premiers besoins se font sentir et sollicitent l'action et qui sert d'instrument pour arriver à la satisfaction de ces besoins ; V une intelligence que les sens mettent en communication avec le monde extérieur et avec nos semblables, laquelle éclaire plus ou moins la volonté dans les efforts que fait celle-ci pour satisfaire ses désirs, ainsi que dans le règlement et la direction de ces désirs eux-mêmes ; y une mémoire qui conserve pendant un certain temps les impressions des sens et les images de toute sorte qu'enfante, compose, décompose et combine sans cesse l'activité simultanée de l'intelligence et du corps au service de la volonté.

Par le corps et ses besoins , la volonté reçoit une impression première, une invitation à l'action ; c'est eucore le corps qui lui fournit les moyens de s'éclairer par les sensations et d'agir par ses membres sur le monde extérieur. Mais l'âme, toujours active, conçoit des désirs bien plus vastes que les simples appétits et

s'assujettit incessamment d'autres instruments que le corps.

Grâce à la mémoire et à l'imagination, l'homme peut comparer une sensation à une autre, comprendre les propriétés des choses, leurs ressemblances et leurs différences : il conçoit les idées de plus, de moins et d'égalité. Par son action même sur le monde extérieur, il conçoit ridée de cause et d'efifet.

Enfin, les hommes de tout pays et de tout temps ont la faculté de communiquer avec leurs semblables , de leur faire connaître leurs sensations, leurs idées et l'état de leupfvolonté. *

Lorsque l'on compare l'homme aux autres animaux, on remarque tout d'abord les différences suivantes : l"" les besoins des bêtes sont invariables, limités à ce qu'exige la conservatidû, l'accroissement et la reproduction de leur corps ; 2" l»r manière d'agir pour satisfaire ces besoins est toujours la même dans chaque espèce; 3° une fois ses besoins satisfaits, la bête se repose : elle ne mange et ne boit que selon sa faim et sa soif et n'agit pour se reproduire que dans certaines saisons; 4** les bêtes n'acquièrent point, par conséquent, ce que nous appelons expérience et surtout ne la transmettent point à leur postérité. Au contraire, l'homme éprouve des désirs variables et sans nombre dont la satisfaction exige une multitude de moyens et des inventions continues ; de telle sorte qu'il ne peut jamais se reposer. La bête vit selon son instinct et ne peut vivre autrement, tandis que l'homme, libre d'abuser de tout, peut dépasser la satisfaction de tous ses

besoins : il est obligé^ par conséquent, non-seulement d'inventer des moyens de satisfaire ses désirs, mais de régler ses désirs eux-mêmes et de rechercher les lois de sa propre nature. Car le goût qui guide si admirablement les bêtes n*est pas poyr lui un guide sûr et le plus souvent l'imagination l'égaré : et tandis que la bête naît douée de tout l'instinct et de tous les instruments nécessaires à la satisfaction de ses besoins, l'homme natt dénué d'instinct et d'armes; lise trouve forcé d'acquérir une expérience qu'il transmet à ses descendants.

Tout porte à croire que les facultés humaines sont invariables et identiques ; qu'elles se retrouvent les mêmes chez tous les individus, sans autre différence que celle qui résulte de leur degré de développement et de puissance ; mais il est évident que nos idées , nos opinions, nos sentiments sont variables et que nos connaissances sont susceptibles d'augmentation. Nos idées et nos sentiments déterminent nos actes et sont déterminés par nos connaissances; ils s'étendent ou se réduisent avec elles. 11 importe donc d'étudier d'abord la formation de nos connaissances ; leur ensemble constitue aujourd'hui une science d'une vaste et laborieuse structure dont il faut rechercher la base et la certitude en remontant à son origine.

Tout acte volontaire de l'homme est engendré par une croyance, et il n'est pas de croyance qui n'engen-

dre un acte volontaire : on peut donc dire qu'une croyance est une opinion qui détermine rhomme à l'action. On comprend assez qu'il y a des croyances n^atives et des actes négatifs qui consistent à ne pas faire, comme par exemple à ne pas obéir à la première impulsion des appétits ; car il y a une immense et trèssensible différence entre celui qui n'agit pas par insouciance, paresse ou faute de croyance, et celui qui, de parti pris, ne veut pas agir; entre celui qui n'a pas l'idée de l'action, et celui qui veut s'abstenir d'une action qu'il juge inutile ou mauvaise : le premier manque d'activité, le second dirige la sienne par une volonté que le travail de l'intelligence a éclairée.

Nos croyances de toute nature ont pour fondement les sensations, le raisonnement ou . le témoignage des hommes.

Les sensations sont le point de départ de toutes nos idées *. Elles résultent de l'impression que les objets extérieurs font sur notre corps et qui, du corps, se transmettent instantanément à l'âme. Un objet frappe mon œil, je le vois ; il produit un son, je l'entends; si je le présente à mon nez et à ma bouche, je lui trouve une odeur et une saveur; si je le touche, je le trouve rude

* On a prétendu que l'idée de cause à effet, comme ceUe des rapports de plus, de moins et d'égalité, était antérieure à toute sensation. Mais il est clair que nul homme ne les possède avant d'avoir senti et longtemps. Que l'entendement soit antérieur aux sensations, on ne peut le contester; car la sensation met en rapport un sujet et un objet qui n'étaient pas en rapport auparavant et qui n'y seront pas après, sans cesser pour cela d'avoir une existence indépendante.

OU poli, chaud ou froid, dur ou mou, etc. C'est par nos cinq sens que nous acquérons la connaissance première et directe de tous les phénomènes du monde extérieur, ou du moins, c'est par les sens que nous éprouvons cet ébranlement qui est le premier appel adressera notre intelligence, la sensation.

Les sensations sont identiques chez tous les individus en état de santé chez lesquels les sens fonctionnent d'une façon normale. C'est du moins une croyance que nous pouvons inférer de l'accord constant des hommes sur ce point. On sait que, dans l'état de maladie, les sens s'altèrent ou même cessent de fonctionner.

La mémoire est en quelque sorte un prolongement de la sensation, qui la fait durer bien plus longtemps que la présence de l'objet qui l'a produite. De la mémoire naît l'imagination qui combine ensemble diverses sensations et en crée par elle-même de nouvelles, hors de la présence de tout objet extérieur.

Les sensations nous trompent souvent ; mais elles nous fournissent les notions simples, évidentes par elles-mêmes qui sont le point de départ de toute science et le moyen de vérification de toutes les conclusions auxquelles la science peut arriver.

Nous avons dit que les sensations nous trompent. L'homme ne pourrait s'en apercevoir, s'il n'avait à sa disposition un moyen de vérification et de critique, qui est le raisonnement. Nous remarquons d'abord que les objets dont la présence produit partout et toujours les mêmes sensations, sont égaux et semblables en tout, tandis que ceux dont la présence ne produit pas partout

et toujours les mêmes sensations sont différentes. De là nos premières classifications scientifiques, expression des idéles générales qui résultent de ces comparaisons multipliées entre nos sensations diverses, telles que l'idée delà chaleur et du froid, du sec et de l'humide, celles relatives aux diverses formes, et par-dessus tout celles du temps et de l'étendue qui embrassent et renferment en quelque sorte toutes les autres.

C'est par des comparaisons de ce genre que nous redressons, comme ondit, les erreurs de nos sens. Ainsi un bâton plongé en partie dans une eau transparente me semble brisé ou courbé. Gomment reconnais-je qu'il est sain et droit? En le retirant de l'eau, ou en reconnaissant par le tact qu'il n'est ni brisé ni courbé. Dans le premier cas je compare le témoignage d'un même sens en deux temps différents et enivdéux circonstances différentes : dans le second, je compare le témoignage d'un sens à celui d'un autre; puis je raisonne et dis, par exemple: « Un objiet matériel n'a la propriétés exprimée par le terme droit, que lorsquûfla vue et le tact la lui reconnaissent également. Le bâton plongé dans l'eau paraît brisé à l'œil, mais le tact atteste que ce bâton est droit ; lequel des deux sens se trompe? Je retire le bâton de l'eau, et alors l'œil même reconnaît qu'il s'était trompé. » — Je reconnais d'abord par le raisonnement l'existence de l'erreur ; ensuite je cherche en quoi elle consiste, et reconnais qu'elle tenait à une observation insuffisante ; que la même sensation qui a causé l'erreur se reproduit dans toute la série des cas identiques, et me révèle en

le forme de Texistence, une loi de la nature.

acuité d'étudier, de comparer, de critiquer se

intelligence. Elle fonctionne spontanément en

la croyance primitive : qu'elle existe, et que le

extérieur existe aussi, tel qu'elle le sent et le

ir une comparaison incessante des diverses sensa-

(Tun temps à un autre, et d'un point de l'espace

autre.

iutelligence s'appuie, dans tous les actes ou ralliements auxquels elle se livre, sur la mémoire. is la mémoire, il n'y a nulle comparaison possible lire les phénomènes qui semanife^ent sur des points livers de l'espace ou du temps. La mémoire fournit incessamment à l'intelligence la matière de son travail, et si toute mémoire disparaissait, l'intelligence serait réduite à la perception confuse des sensations présentes.

En se livrant à des comparaisons successives, l'intelligence apprend. Ainsi, après avoir faiUes vérifications exposées plus haut sur le bâton plongé dans l'eau, j'ai appris ce que j'igjiorais auparavant. Lorsque d'abord j'avais cru le bâton brisé, je me trompais, mais non sans motif. Mon erreur n'était pas absolue ; c'était seulement une connaissance imparfaite de la vérité ; lorsque, par les expériences que j'ai faites, j'ai étendu mes idées et le champ de mes observations, je me suis élevé dans la connaissance de la vérité. Par la mémoire^ je puis conserver cette connaissance en ma possession et, si je suppose que dans tous les cas identiques les sensations se reproduiront identiques, concevoir la réfrac-

tion de la lumière, et prévoir les phénomènes futurs.

Cette prévoyance constitue la science, qui a pour but de nous faire connaître et comprendre les faits qui échappent à notre observalion actuelle, soit dans l'espace, soit dans le temps; qui se passent au loin, ont. ey lieu dans le passé ou auront lieu dans l'avenir : elle étend la portée de nos facultés, comme une machine étend la portée et la force de nos organes et de nos muscles.

Lorsque, après avoir cru que le bâton plongé dans l'eau était brisé, j'ai reconnu qu'il était droit, j'ai fait un progrès, j'ai perfectionné mes connaissances : lorsque, après une multitude d'observations, j'ai conçu l'idée d'une loi générale qui me permet de prévoir les phénomènes, j'ai fait un progrès beaucoup plus grand. Gomment y suis-je parvenu? Par la comparaison de sensations éprouvées en divers temps, en divers lieux, et cependant toujours identiques.

Au milieu des phénomènes multiples qui frappent nos sens, nous apprenons en distinguant un peu mieux, à chaque efiTort que nous faisons, ce qui est durable de ce qui est passager, ce qui nous semble invariable de ce qui varie sans cesse. C'est sur l'idée dç la permanence des lois qui régissent les phénomènes si nombreux et si fugitifs dont nous sommes témoins qu'est fondée notre science qui, lorsque les sensations lui montrent seulement des accidents passagers, a soif de l'étemel. *

Il est remarquable que dans ses recherches pour connaître la vérité, l'intelligence procède constamment de la même façon, par des comparaisons entre lessen-

sations diverses ; de telle sorte que toute notre science consiste à constater des différences et des ressemblances. Elle compare, lorsqu'elle considère séparément les diverses parties dont un tout se compose ; elle compare encore lorsqu'elle considère ensemble ces diverses par* ties; elle compare lorsque, au moyen du syllogisme, elle déduit d'une proposition les conséquences y contenues; elle compare également lorsque, considérant, ensemble un certain nombre d'objets et de phénomè-^ nés, elle y constate des analogies, des ressemblances et des différences. Ainsi, soit qu'elle procède par l'analyse ou par la synthèse, par la déduction ou par l'induction, elle compare et ne cesse jamais de comparer.

Mais quelques efforts qu'elle fasse, et quelque activité que déploie notre intelligence, tout son savoir repose sur sa foi spontanée en l'existence et sur le té*moignage des sens ; les sensations sont la matière sur laquelle son travail s'exerce : et comme nos sens n'ont qu'une portée limitée dans l'espace et le temps, il est clair que notre science elle-même sera toujours assez étroitement limitée, et qu'aucune de ses affirmations n'est certaine d'une certitude absolue. C'est pourquoi, malgré l'éclat des triomphes qu'elle a obtenus, il ne faut jamais regarder ses victoires comme définitives, ni renoncer, à chercher plus haut.

Si chaque individu n'avait la faculté de savoir que ce qu'il pourrait apprendre par sa propre expérience et son propre raisonnement, il saurait bien peu de chose ; car l'expérience de chacun de nous est très-bornée, et le raisonnement, lent et incertain lorsqu'il est privé de

52 » ÉTUDES SUR Lk SCIENCE SOCIALE.

méthode, ne peut en tout cas porter que sur Texpérience acquise. Chaque homme pourrait, il est vrai, apprendre et se perfectionner pendant la durée de sa vie; mais s'il ne communiquait avec ses semblables, le fruit de ses travaux périrait avec lui, et ceux qui le suivraient auraient à recommencer. Alors, bien qu'individuellement perfectible, Thomme ne pourrait guère ^étendre ses connaissances, étroitement limitées par le peu de temps que dure sa vie, et par le peu d'espace qu'il est donné à chacun d'explorer : ceux qui vivent aujourd'hui ne profiteraient pas des travaux de leurs devanciers et ne pourraient transmettre le fruit des leurs à la postérité: l'expérience aurait toujours un caractère local, puisqu'elle se bornerait au coin de terre que chacun connaîtrait : l'homme ne serait guère qu'un animal semblable aux autres dont les facultés un peu plus élevées, mais toujours égales, constitueraient une sorte d'instinct invariable duquel il ne saurait sortir pour concevoir l'idée de science.

Mais, grâce à la communication établie entre les hommes par le langage, par l'écriture, par les monuments de toute sorte et l'état social, les choses se passent autrement, et nous pouvons nous élever plus haut. L'individu communique directement avec ses contemporains et profite de leur expérience présente sur divers points de l'espace; par la tradition orale et l'écriture, il communique avec ceux même qui ont disparu de la terre, et avec ceux qui ne sont pas encore nés, de telle sorte que son expérience s'ajoute à celle de ses semblables, sans autres limites que celles que le Créateur

a imposées aux facultés et .à la durée de Thumanité. L'individu ne jouit de ces avantages qu'à une* condition, c'est de croire au témoignage des hommes.

Le témoignage des hommes est la cause première du plus grand nombre de nos opinions. Il suffit, pour en comprendre l'importance, de réfléchir un instant à tout ce que nous croyons, sans avoir pu jamais le véri*fier par nos sens. Ainsi tout ce que nous enseigne l'his^ toire, tout ce que nous racontent les voyageurs, les géographes, et ces voyageurs de la pensée qui observent sans cesse la matière inerte et animée, les eaux, la terre et le ciel, afin.de conquérir la science ; tout cela n'est autre chose que témoignage humain. Le langage lui-même, notre première encyclopédie, nous est enseigné, ainsi que les opinions sur lesquelles repose tout notre édifice scientifique et les méthodes par lesquelles il s'est élevé ; de telle sorte que le témoignage des hommes n'est pas seulement la cause de certaines opinions particulières, il est le fondement de toutes nos connaissances et le lien qui unit ensemble les travaux collectifs de l'humanité*

Ce témoignage est en outre la confirmation, la sanction en quelque sorte des opinions qui naissent, soit de la sensation, soit du raisonnement. Une opinion conçue par un seul individu ne passe à l'état de croyance, même pour lui, qu'autant qu'elle se rattache à un ensemble d'opinions acceptées par les autres hommes. Il me semble que je vois une étoile : si lorsque je la montre à mes semblables, personne ne la voit, je finis par dou* ter même de ce que je vois, et par me croire sousl'em

piie d'une hallucinalion.Â. plus forte raison douteraisje d'un raisonnement qui ne convaincrait personne, et si ce raisonnemebt ne se rattachait ni à des faits nia des opinions connues, s'il était sans suites c'est-à-dire contraire à la raison commune; on me tiendrait pour fou.

On voit, il est vrai, des individus persister dans des opinions contraires à celles de leurs contemporains ; iBJfds ces individus sont rarement seuls : il y a toujours oii presque toujours quelqu'un qui croit comme eux et dont l'assentiment les rassiA^. Lors même qu'il n'y aurait nulle âme vivante qui les accompagnât dans leur croyance, ils espéreraient d'être accompagnés, approuvés ou appréciés par la postérité : ils ne persisteraient pas dans une opinion que personne ne partagerait et qu'ils n'espéreraient jamais faire partager à personne. L'homme se rassure par la compagnie de ses semblables, dans la pensée comme dans l'action : son imagination s'effraie (('un isolement sans terme: s'il se plaît quelquefois dans un isolement momentané, c'est dans l'espoir d'une compagnie et d'une gloire futures.

En tout temps on considère comme vraies les opinions sur lesquelles s'accordent les sens, le raisonnement et le témoignage des hommes ; l'accord de ces trois principes d'opinion constitue ce qu'on nomme sens commun ou raison moyenne. Ce sens est commun à tous ; c'est « la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » et au moyen de laquelle nous percevons, critiquons et modifions toutes nos croyances. C'est par cette raison ou sens commun que les hommes communiquent entre eux, et que les sciences les plus

élevées sont accessibles aux esprits les plus médiocres. Cette raison, commune à tous, mais très^inégalement exercéeet cultivée chez les divers individus, est la basede toute science ; c'est notre moyen suprême de vérification, notre principe de certitude, qui nous fait croire ou refuser notre croyance ou douter, agir ou nous abstenir.

De nos croyances, qu'elles soient ou non réfléchies, naissent nos sentiments. L'ensemble de nos idées et de nos sentiments forme notre conscience ou sens moral, aspect volontaire de la raison ou sens commun. La raison et la conscience sont deux aspects du moi humain ^ mais ce ne sont pas deux choses distinctes, car elles agissent, s'éclairent ou s'obscurcissent ensemble, sont capables des mêmes efforts et sujettes aux mêmes éclipses.

Nous venons de considérer les facultés intellectuelles et morales de l'homme abstraitement en quelque sorte et dans l'ensemble de leur développement ; il faut maintenant revenir sur nos pas et les considérer dans la vie et l'action, sous l'influence de causes étrangères à notre volonté, telles que l'organisme de notre corps, les événements et chocs extérieurs.

Si l'on observe de près et avec soin la naissance et la succession des croyances et des actions, même chez l'individu isolé, on remarque un mouvement continu, sensible d'un jour à un autre et d'une minute à l'autre, comme la circulation du sang et la digestion. Ce

mouvement est déterminé par Tétat de notre corps et par la suite des sensations variées qu'il éprouve. De là des croyances diverses, passagères, qui déterminent des actes souvent contradictoires, attribués parles moralistes à des influences extérieures et à un état passif de Fâme, aux passions. Les passions au sein desquelles nous vivons, et à l'agitation desquelles Thomme ne saurait se soustraire, nous inspirent les croyances qui déterminent nos actes de chaque jour.

Le propre de la passion est de nous précipiter à l'action à la hâte, avant d'avoir réfléchi aux causes et aux conséquences des actes qu'elle conseille : elle est en quelque sorte la manifestation spontanée de la vie. Les passions semblent agir sans règle, mais elles n'agissent pas au hasard et mettent habituellement la raison à leur service. Sous l'influence de la passion, notre intelligence, toujours mobile, se modifié et se rétrécit en quelque sorte, de telle façon qu'elle ne voit qu'un objet et un moment et oublie tout le reste : ni le passé ni l'avenir n'existent pour. elle. Mettez un gourmand en présence de mets qui flattent son goût et parlez-lui d'indigestion : il n'y songe pas, malgré vos paroles, et pendant qu'il mange, durant cet instant fugitif, il ne la prévoit pas : la science qu'il avait recueillie dans sa mémoire et les préceptes de conduite qu'elle conseillait, tout s'efface devant la passion qui le précipite dans l'erreur et la faute.

Lors même que l'âme se laisse emporter aux plus extrêmes excès, elle ne déraisonne pas. La colère, dont la violence a tous les caractères d'une folie passagère.

ne nous aveugle pas : elle fixe toutes nos pensées et toute notre volonté contre un objet ou une personne dont elle nous exagère l'importance et le caractère nuisible : elle n'altère notre jugement que parce qu'elle altère l'état habituel de nos sensations et de nos appré* dations : elle nous fait exagérer les unes et oublier les autres. L'orgueil, la luxure, l'envie, et en un mot toutes les passions produisent sur nos sensations, nos pensées et nos actes des effets semblables.

Il est remarquable que, tout en vivant dans cette agitation continue des passions et en fléchissant chaque jour devant elles, l'homme comprenne cependant qu'elles sont pour lui une cause d'erreur et de faute; qu'il conçoive l'idée de pensées et d'actions meilleures et mieux dirigées. Grâce à la mémoire qui lui permet de comparer les sentiments et, si l'on peut ainsi dire, la science qu'inspire la passion avec les sentiments et la science qui naissent dans son esprit en état calme, l'homme voit clairement que cette dernière science est meilleure et plus haute, parce qu'elle considère à la fois un plus grand nombre de faits, de rapports et un temps plus long. En passant de l'état passionné à un état plus tran* quille, l'âme fait la même chose que lorsqu'elle passe d'une connaissance imparfaite à une connaissance moins imparfaite, lorsqu'elle s'élève dans la science. •Il lui semble qu'elle passe d'un état maladif à un état de santé dans lequel la vie a plus d'intensité, plus de puissance durable : et elle ne peut pas plus se refuser à reconnaître la supériorité de ses connaissances dans le calme, qu'elle ne peut se refuser à reconnaître la

supériorité d'une science plus haute lorsqu'elle la compare h une science inférieure.

L'homme se trompe et reconnaît qu'il se trompe ; il accepte l'erreur, puis la rectifie. Lorsque nous recherchons la vérité, notre intelligence s'en approche d'autant plus qu'elle reconnaît plus complètement et sous un plus grand nombre d'aspects un plus grand nombre de faits. Les erreurs qu'elle commet incessamment dans ses affirmations ne sont pas (Contraires à toute vérité ou, comme on dit, absurdes : l'absurde est ce qui répugne à l'intelligence au point de ne pouvoir être admis par elle, tandis que notre intelligence admet l'erreur, laquelle n'est qu'une connaissance imparfaite de la vérité. Cette connaissance imparfaite n'est réputée défectueuse que lorsqu'on possède une connaissance plus parfaite de la vérité : jusque-là l'erreur constitue une ^croyance et est considérée comme telle. Il en est de même dans l'accès de passion qui cause un oubli momentané, une sorte d'écIipse de la raison : dans cet état, l'homme raisonne mal, ne sent et ne voit qu'un côté des choses, mais il ne déraisonne pas : quelque agitation qu'il éprouve, il est en quelque sorte enfermé dans la raison au point de n'en pouvoir sortir.

En somme, toutes nos erreurs de jugement ou de conduite n'ont jamais qu'une cause, l'ignorance partielle ou totale, momentanée ou permanente des faits. On ignore après avoir mûrement réfléchi et observé : on ignore plus souvent encore par paresse, faute d'observer et de réfléchir, ou, ce qui est la même chose, par précipitation et hâte, par impatience de jugement :

on ignore enfin parce que la raison est voilée en quelque sorte par les appétits du corps, par des sensations violentes ou par les fumées de l'imagination •

L'activité de l'homme est intermittente et variée : sa pensée ne peut rester ni toujours, ni longtemps fixée sur le même objet : elle s'applique à mille objets divers, et quelle que soit l'action à laquelle eile tende, elle s'y applique tout entière. Qu'il s'agisse d'allumer ou d'entretenir du feu, ou de se préparer à sortir pour la promenade, ou de converser librement avec un ami, l'intelligence y est tout entière appliquée comme s'il s'agissait de résoudre un problème scientifique, de préparer une campagne ou de méditer une loi. On peut même dire que l'homme agit d'autant mieux qu'il applique plus exclusivement U|^tes ses forces à l'action dont il s'occupe : s'il est distrait et insouciant de certaines actions, il s'y porte avec négligence et s'en acquitte mal, sans cesser pour cela d'être dans l'impossibilité de s'occuper des autres. Cet état de travail de l'intelligence se nomme attention. L'homme a ainsi la propriété d'oublier, pour un moment, presque toutes ses connaissances et de se les rfi4)peler ensuite, de s'en ressouvenir quand il en a besoin et dépasser, par conséquent, dans une seule journée, par une longue suite d'états scientifiques différents, qui ne peuvent être au même degré et à la fois présents à sa pensée. Dans cette succession d'actes et d'états de l'&me, l'individu peut être ballotté par ses passions ou dirigé par une science raisonnée, et le plus souvent sa vie se partage entre les emportements des passions et les conseils de la science.

L*intelligeiice de l'individu le plus laborieux et le plus actif ne peut se livrer longtemps à un effort unique et soutenu ; elle procède par une suite d'efforts successifs, séparés par des intervalles de repos : dans ces intervalles, qui forment comme les stations du progrès, l'individu conserve, par la mémoire, les résultats du travail antérieur et en profite pour l'action. En cet état, qui est le plus habituel , l'attention active se relâche et se repose : l'âme croit ce qu'elle a cru à la fin de son effort antérieur, de confiance et de mémoire, sans examen nouveau, par habitude. L'habitude épargne la fatigue d'inventer et de juger sans cesse et favorise l'action dans laquelle la pensée trouve une sorte de repos l'elatif après les travaux d'invention. Lorsque l'intelligence arrive à ce temps d'arrêt et conclut à l'action, elle est en état de croyance : puis à mesure que l'action se continue et se répète sans nouvel effort de la pensée, la croyance tend à se fixer et à se transformer en habitude par un relâchement nouveau de l'attention : alors les actions continuent et se répètent machinalement en quelque sorte, sans qu'on en recherche la cause et le motif et presque sans que l'on y songe.

Un petit qombre de personnes seulement, et par intervalles très-courts, se livrent au travail réfléchi de la pensée par lequel s'acquiert et, s'étend la science. Le reste des hommes, et les savants eux-mêmes, durant la plus grande portion de leur vie, s'occupent, soit des travaux d'entretien et de conservation qu'exige le soin de leur personne ou de celle des membres de leur famille, soit de travaux d'application, de services à — ''""^ ^ la

société dans le cadre déterminé par une pensée antérieure et dans lequel ils se meuvent par habitude.

L'état d'habitude est l'état ordinaire et presque constant de l'homme et mériterait, pour ce motif, d'être beaucoup plus étudié qu'il ne l'a été jusqu'à présent. L'action naît de la pensée fixée à l'état de croyance et l'action répétée suivant une même croyance, constitue rhabitude.^Dansrétatd'habitudel'action devient plusfacile et se répète par une sorte d'instinct : l'homme agit alors à la manière de l'animal ; mais comme sa pensée est susceptible de varier sans cesse par le travail, ses habitudes sont susceptibles de changer et changent en effet.

Les individus et les sociétés sont portés par une inclination primitive et. constante à l'habitude. L'habitude nous épargne le travail de penser, celui de tous qui nous coûte le plus : en outre, elle imprime au corps et même à l'esprit une aptitude au mouvement régulier et mécanique qui diminue l'effort nécessaire pour le produire : elle développe d'une manière merveilleuse toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales qu'elle exerce, de telle façon qu'elle fait en quelque sorte de l'individu qui s'y abandonne un être à part auquel elle imprime un caractère souvent ineffaçable.

Les individus se laissent aller, dans la plupart de leurs actes, à des habitudes fondées sur des croyances qui leur ont été fournies par le témoignage de leurs semblables, et qui constituent pour eux des habitudes dépenser. Cet abandon dont les hommesles plus éclairés et les plus actifs ne sont pas exempts, est la condition

nécessaire de la non-interruption des travaux qu'exige la conservation et le maintien de la société. Les habitudes collectives constituent ce qu'on peut appeler le caractère de ch^ltô groupe social et de chaque époque, caractère distinJ^comme chacun sait, de celui de tout autre groupe et de toute autre époque.

Tout travail de pensée et d'invention tend à modifier l'habitude et partant le caractère : il rencontre une résistance, soit dans la pensée antérieure, mère de l'habitude actuelle, soit dans l'inertie et la paresse intellec*tuelle qui suit une habitude prolongée. Ce travail est causé lui-même par une souffrance, par un besoin que l'habitude ne satisfait pas. La résistance qu'il rencontre est ordinairement proportionnéaà l'étendue des croyances sur lesquelles il s'exerce, médiocre quand il s'agit de la rectification d'un point de détail, immense et obstinée quand il s'agit de modifier un ensemble de croyances.

Si l'inclination qui nous porte à l'habitude était sans contre-poids, nos croyances, une fois fixées, ne changeraient jamais. On observe généralement cette fixité de croyances chez les personnes arrivées à un certain ^âge. Mais celles dont l'esprit est le plus actif ou qui n'ont pas fait œuvre personnelle se fatiguent de l'habitude et se refusent à Taccepter tout entière et sur tous les points : elles en sortent à tout prix, par satiété, par ennui et cherchent à la remplacer par une habitude nouvelle. C'est ainsi que le monde marche et que la société change par la disparition de ceux de ses membres qui ont reçu de la coutume une empreinte trop

n le et par ravénement de ceux dont Texpérience personnelle étant différente de celle de leurs devanciers, provoque avec beaucoup de force un changement des idées et des coutumes.

Les habitudes de chacun sont fondées, en définitive, sur ses croyances et celles-ci sont réfléchies, traditionnelles ou passionnées. Les croyances et actions passionnées, lorsqu'elles se répètent, forment des habitudes qui impriment à l'individu un caractère plus ou moins marqué, à mesure de l'empire qu'elles ont pris sur lui et de la fréquence de leurs accès. Ce caraclèr^e dé ter* mine à son tour des croyances et des actes qui le confirment et fortifient les habitudes : plus celles-ci acquièrent de force, plus la volonté réfléchie en perd.

Les habitudes sont toujours conformes aux croyances dont elles sont, à proprement parler, la manifestation ; car il n'y a pas de croyance sans action corrélative, ni d'action sans croyance. Lorsque nous disons qu'une personne agit par passion ou par habitude, contre ce qu'elle croit, nous nous exprimons inexactement : chacun de nous conserve dans sa mémoire des croyances différentes ou même contraires, comme, par exemple, une croyance générale et permanente acquise par son travail propre ou l'enseignement, sur laquelle il se propose de régler l'ensemble de ses actes, les croyances variées et passagères que suscitent les passions, et la croyance générale habituelle, sorte de compromis entre la croyance théorique et la croyance pratique. Mais au moment d'agir, le plus grand nombre de ces croyances diverses s'éclipse : il n'en est qu'une qui reste vivante,

c'est celle qui conseille et détermine l'action. Après l'action, l'individu peut revenir à Tune ou à l'autre des croyances qui avaient momentanément disparu de son âme ou persister dans celle qui l'a déterminé ; mais il n'a jamais, au moment d'agir, qu'une croyance. Vivre conformément à une seule croyance adoptée dans le calme et la réflexion est un idéal auquel nous devons tendre sans cesse, dont les hommes les plus éminents se sont approchés, mais sans l'atteindre.

Les croyances individuelles, fondées sur le témoignage des sens ou des hommes et contrôlées par la raison, sont toujours bornées et sujettes à l'erreur, d'autant plus que nos passions nous ballottent dans une tempête sans fin. Ces croyances prendraient-elles un caractère de certitude absolue, lorsqu'elles sont adoptées par les multitudes? Non sans doute. Des opinions conçues par des intelligences faillibles sont toujours incertaines, quel que soit le nombre des personnes qui les professent. Les multitudes peuvent se tromper comme les individus et, comme les individus, elles peuvent apprendre, rectifier leursjugements et les perfectionner.

Mais il y a cette différence que l'individu apprend dans les limites étroites de sa vie, tandis que la vie des sociétés n'a point de terme connu et est beaucoup plus étendue, dans le temps et dans l'espace, que celle de l'individu. — Autre différence : l'individu passe toujours par l'enfance et souvent par la vieillesse : daQs l'enfance il ignore tout et doit tout apprendre : dans la vieillesse, il ignore encore par oubli et n'apprend plus; ses idées et ses sentiments, devenus rigides, se sont ossi-

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fiés en quelque sorte : la société* au contraire^ est toujours régie par Tâge qui possède la plus grande force intellectuelle, par Tâge qui sait et apprend. La société peut donc conserver et augmenter sans cesse lé dépôt de ses connaissances : c'est pourquoi Pascal a eu raison de dire que l'humanité est semblable à un homme qui *ne vieillit pas et apprend continuellement.

Les multitudes ne sont pas exemptes de passions^rcol- ' lectives : elles se laissent souvent égarer par l'orgueil, par la cupidité, par la colère. Mais cette causa d'erreur a bien moins d'influence sur elles que sur les individus et ne se manifeste pas dans les mêmes circonstances. Qu'un individu soit transporté par la colère, dévoré par l'envie ou consumé par la luxure, ses semblables qui l'entourent ne sont pas agités en même temps et en vue du même objet par les mêmes passions : dans un grand nombre de cas, comme lorsqu'il s'agit d'une pos* session exclusive , lors même qu'ils seraient animés des mêmes passions en vue du même objet, la passion de l'un ne pourrait être satisfaite que par la non-satisfaction de celle de l'autre. Il résulte de ces deux cir^ constances- que l'opinion collective est généralement conforme à l'idéal le plus élevé, à la croyance conçue dans le calme et le silence des passions en vue-des doctrines les plus étendues, les plus compréhensives. Plus les multitudes sont nombreuses, moins elles sont accessibles aux passions : si l'humanité tout entière pouvait un jour s'unir dans une pensée et une action communes, elle- serait à peu près exempte de cette cause d'erreur, parce que ses passions man-

66 ÉTUDES SUR lA SCIENCE SOGIilLE.

queraient d'objet et n'auraient plus où se prendre. Dans les croyances collectives permanentes, telles' que lois et coutumes, Tinfluence présente et fugitive des passions est bien rarement, si elle l'est jamais, une cause d'erreur. Aussi est-ce par les coutumes, par les lois, par les opinions collectives, que sont incessamment corrigées et déterminées les croyances et les habitudes individuelles. De là l'autorité des réunions d'hommes.

On peut généralement affirmer que* toutes les lois et coutumes sont fondées sur une science calme et réfléchie. Celles même qui nous semblent le plus bizarres ne sont pas le résultat d'un caprice : elles sont établies sur certaines notions et sur certains raisonnements qui manquent souvent de formule extérieure, mais que l'on pourrait reché)*cher et bien souvent trouver sans peine. 11 nous semble certain que toute l'histoire des sociétés humaines est réductible à une suite de raisonnements étroitement enchaînés les uns aux. autres, fondés sur les notions propres à chaque âge et donnant des affirmations plus pures à mesure que la science grandit.

Ces raisonnements ne s'appliquent pas toujours à Teosemble des arrangements sociaux : bien souvent môme ils ne s''étendent que surime étroite série de considérations individuelles, établies sur une maxime ou un principe adopté sans vérification bien rigoureuse, lorsque ce principe était conforme au sentiment intime et vif qui forme la conscience publique. Ce sentiment de conservation et de vie n'obéit pas toujours aux rai-

sonnements formulés : il s'en écarte même souvent, comme la conscience individuelle se refuse aux raisonnements des sceptiques, lors même qu'elle ne sait les ré^ futer. On nie l'existence du mouvement : vous marchez et vous croyez avoir répondu d'une façon victorieuse, sans raisonnement ou même cpntre le raisonnement. Ainsi agit souvent la conscience publique. Nous en avons un grand exempledansl'histoirede l'appropriation individuelle des richesses : jusqu'à ces derniers temps cette appropriation était considérée par la plupart des législateurs et des philosophes comme une nécessité, mais comme une nécessité fâcheuse, comme une concession faite à la faiblesse humaine, comme un mal : cependant la propriété individuelle s'est consolidée, a grandi et enfin triomphé dans la pratique, longtemps avant d'avoir une théorie digne de quelque considération, avant d'être appuyée sur un raisonnement sérieux.

Toute notre science repose sur des notions simples, indéfinissables, les unes primitives, telles que celle d'existence; les autres fournies par les sens et l'expérience, comme celles d'espace, de temps, de mouvement) de quantité et des rapports d'égalité ou d'inégalité en plus ou en moins qui en résultent. Partant de ces notions simples qui constituent, pour ainsi dire le cadre de notre activité intellectuelle, notre raison examine les phénomènes que lui présente l'expérience

et se livre à une suite de comparaisons dont le résultat forme toute notre science.

Lors même que Ton respecte et admet comme légitimes les notions primitives, on ne peut méconnaître le caractère toujours incertain delà science humaine. Nos sens ont une portée ^u delà de laquelle ils ne peuvent atteindre : nous ne voyons et n'entendons qu'à une certaine distance : plus près, notre vue se trouble et notre oreille ne distingue plus les sons ; plus loin, ni Fœil ni l'oreille n'ont une perception nette des objets. Nous ne pouvons voir, entendre, sentir que lorsque nous sommes présents ; par conséquent le passé et l'avenir nous échappent : car notre mémoire, même aidée de toutes les annales de l'histoire, n'atteint qu'imparfaitement à' quelques milliers d'années ; quant au passé anté-historiqud et à l'avenir, nous ne pouvons en avoir aucune connaissance que par conjecture, en raisonnant d'après les phénomènes du temps, dans lequel nous vivons, par analogie.

Ces raisonnements sur lesquels se fonde presque toute notre science sont peu sûrs. En effet, la plupart de nos prévisions et de nos conjectures sur le passé supposent cette notion « que des lois constantes régissent le monde; que les phénomènes se sont succédé dès l'origine et se succéderont à l'avenir dans le même ordre qu'aujourd'hui, » ce qui est douteux. Nous croyons que le soleil paraîtra demain comme il a paru chaque jour depuis des milliers d'années, mais nous n'en sommes pas certains de toute certitude. Il est même probable que, la création contilfuant, il y a dans l'ordre

général de succession des phénomènes et dans les phénomènes eux*mêmes un changement continu : si nous ne l'apercevons pas, c'est parce que nos organes sont trop faibles et notre vue trop courte, comme quand nous voulons mesurer par un triangle Ja distance de notre {danète aune étoile fixe, ou pénétrer dans la physiologie des infusoires. '

Ainsi nos opinions, quelles qu'elles soient, reposes^ toujours sur -des notions incomplètes et sont toujours erronées, comme celles d'uor homme qui précipite son jugement parce qu'il ignore beaucoup. Lorsque nos notions s'étendent, nous trouvons nos premières ,opinions absurdes : elles le sont en effet devenues, mais elles ne l'étaient pas au commencement : elles étaient la conséquence légitime des notions que nous possédions^lors. C'est ce que chacun peut vérifier en se rappelant les modifications successives que ses opinions ont subies de l'enfance à l'âge mûr/ Qu'est-ce que rjhumanité , sinon un enfant qui grandit encore?

La marche ascendante de la science présente un caractère remarqjLiable : tantôt le progrès consiste à constater des faits nouveaux qui, jusqu'au moment de la découverte, étaient ^restés inaperçus, comme ceux qui ont été récemment classés dans la théorie de l'électricité et du magnétisme ; tantôt le progrès consiste à embrasser un plus grand nombre de faits dans un plus petit nombre de lois, comme lorsqu'on a fondé et agrandi la théorie de la gravitation. Grâce à cette dernière forme du progrès, la science s'étend sans trop augmenter en quelque sorte de volume, si bien que l'homme

peut, avec les mêmes facultés, avecla même capacité intellectuelle, embrasser un ensemble de connaissances de jour en jour plus vaste.

Le progrès scientifique consistant, d'une part, à connaître un plus grand nombre de faits ; d'autre part à rattacher ces faits à un plus petit nombre de lois que nous appelons «/causes » ^ la science complète consisterait à eonnaitre tous les faits et à les rattacher à une seule cause. Il est clair que nous ne pouvons en ce monde atteindre une telle science et connaître Dieu ; mais nous pouvons nous en rapprocher indéfiniment, parce que nous ignorons la distance infinie qui nous en sépare.

L'expérience et la raison nous enseignent que nos opinions n'ont aucune certitude absolue et ne peuvent se fixer dans une forme définitive. Mais ce n'est pas un motif suffisant, comme on l'a prétendu, pour nier la certitude relative et pratique, sans laquelle nous ne pourrions vivre, parce qu'elle est le principe de toute croyance et partant de tout acte. Qu'importe que cette vie soit un songe ou une réalité pour nous qui sommes destinés à la traverser dans les condiftions que le Créateur nous y a faites? Nous n'entrevoyons la vérité qu'à travers un nuage, comme une lumière lointaine et voilée : est-ce un motif pour nous empêcher de faire effort, afin de nous élever vers elle? Non , car si nous comprenons que nous en sommes infiniment éloignés, nous sentons pourtant qu'il nous est donné d'en approcher et nous sommes attirés vers elle par un désir invincible. Gonclnre contrôla croyance

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et Taction, comme les pyrrfaoniens et les sceptiques, c'est' conclure contre la irie : si quelques individus peuvent commettre cette inconséquence de conclure contre la vie et de vivre, Thumanité ne le peut.

Ceux qui prétendent connaître, môme sur un seul point, la vérité absolue, concluent également, quant à ce point, contre la vie : car si nous n'avions rien à chercher, rien à désirer, nous serions en dehors de toutes les conditions de notre vie, qui est un désir toujours inassouvi, un principe d'action inextinguible.

Mais que nous sommes loin de cette certitude! Pour connaître un seul fait complètement et sous tous ses aspects, il faudrait connaître tous ses rapports avec tous les autres et ceux-ci par conséquent, c'est-à<^ire posséder la science absolue. Tant que l'homme restera tel que nous le connaissons en cette vie, il ne pourra y par^ venir, mais il pourra toujours s'en rapprocher : il peut sortir de l'ignorance profonde où il est plongé, car il est encore tellement éloigné du terme que ses connaissances peuvent atteindre, qu'il ne saurait ni en voir la limite, ni même savoir si elles ont une limite.

11 semble étrange et presque contradictoire que l'homme, tout en voyant qu'il ne peut atteindre la certitude absolue, ait en lui-même un principe de foi et d'affirmation que rien ne peut détruire et qui est sa conscience. Il ne peut concevoir une croyance assez arrêtée pour être inébranlable^, mais il sent de conscience qu'il peut toujours choisir entre l'opinion qu'il avait et une nouvelle opinion qui s'élève dans son âme, entre celle qu'on lui enseigne et celle qu'il

conçoit; et qu'il peut, avec du travail, reconnaître et choisir la meilleure. Dans les notions simples, l'individu trouve en lui-même et dans l'expérience des moyens prompts et faciles de reconnaître la meilleure opinion qui le soumet par l'autorité irrésistible de l'évidence. Lorsqu'il s'agit d'opinions fondées sur un ensemble de notions complexes, comme celles qui se rapportent aux arrangements sociaux et en général aux relations des hommes entre eux, il faut plus d'effort et d'attention pour distinguer la meilleure de deux opinions; mais en ce cas la conscience individuelle trouve un point d'appui dans la conscience sociale, et celle-ci s'éclaire à son tour à la lumière de la conscience individuelle.

Sachons reconnaître les bornes que le Créateur a imposées à notre science, sans méconnaître les facultés dont il nous a doués, ni cesser de nous en servir pour nous élever à une vie meilleure. Ce serait une sotte prétention que celle de vouloir connaître la vérité absolue ou ne rien connaître, de vouloir atteindre le bonheur absolu ou ne pas agir.L'homme n'est destiné ni à monter si haut, ni à ramper si bas ; mais à travailler dans la sphère qui lui est assignée au mieux de ses connaissances et de sa volonté : son bonheur n'est pas le repos, puisque le repos qui lui est inaccessible n'est pas sa fin ; le bonheur est dans l'action croissante : il consiste à étendre l'existence dans l'espace et dans le temps, à croître et à durer.

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