DE NOS DÉSIRS ET DE LEUR DIRECTION
«U{&çipov xaî zirjMt Ixàorou* MAM-AoaàLij T, 16.
Nos actes sont déterminés immédiatement par nos désirs et chacun de ceux--ci, en même temps qu'il se rapporte à nous et à un état de notrei existence, tend à quelque objet ea dehors de nous. Tout désir atteste Timperfection et Tindigence de celui qui l'éprouve ; mais il atteste en même temps sa vie et provoque une activité qui est la manifestation de la vie.
Quelque variés que soient nos désirs, ils peuvent tous être ramenés à trois objets , savoir : le monde matériel, nos semblables et Dieu. Ce sont là les mobiles de tous nos actes, qui peuvent sans peine être classés sous ces trois chefs; de là les trois inclinations générales et permanentes de l'humanité.
Nos premiers désirs ont le monde matériel pour objet et tendent à la conservation de notre corps. Il nous faut avant tout des aliments. Quelque grossier que soit le sauvage et quelque raffiné que soit l'homme civilisé, ils désirent l'un et l'autre et cherchent des
aliments : ils désirent aussi le vêtement, l'abri, puis les instruments au moyen desquels on peut satisfaire ces désirs et une infinité d'autres. Les désirs de cette espèce prennent dans la langue le nom qui s'applique spécialement au désir physiologique,* désir aigu, impérieux, presque morbide, comme celui de dormir et divers autres du même genre : on les appelle besoins. Ils sont le point de départ des efforts par lesquels l'homme, depuis l'extrême sauvagerie jusqu'à la plus haute civilisation, a cherché et cherchera à s'approprier le monde matériel. De ces désirs naît toute la branche de l'activité humaine que nous appelons industrie j laquelle s'applique à conserver, à transporter et à transformer des richesses de toute sorte et de toute forme. Dans cette branche sont compris les arts, les métiers pour lesquels travaillent tant de sciences, et plus spécialement la technologie qui étudie les procédés et moyens de chacun d'eux et Téconomiepolitique qui les considère dans leurs procédés généraux et dans leurs résultats sociaux.
Nos semblables sont l'objet de désirs de même sorte que ceux dont nous venons de parler, lorsque nous cherchons à nous approprier leur corps seulenfent, soit comme tout autre objet matériel, soit comme fin, soit comme instrument de satisfaction. Mais lorsque nos désirs s'adressent à l'âme, à la volonté, ils se distinguent profondément de ceux qui ont le monde matériel pour objet et forment proprement une classe à part.
Ainsi tantôt nous recherchons l'assistance volontaire de nos semblables pour mieux nous approprier le monde matériel ; tantôt nous désirons directement leurs
soins, leurs caresses; tantôt nous voulons obtenir leur* estime, leur affection ou seulement leur approbation ; tantôt nous prétendons leur imposer, soit le respect, soit la crainte. Les désirs de cette classe, que nous appellerons sympathiques, sont contemporains de la société: ils se rencontrent chez le dernier sauvage, comme chez rhomme le plus civilisé* L'individu éprouve ces désirs dès qu'il se sent en compagnie de ses sembla- Mes, et emploie volontiers à les -satisfaire une grande partie de son activité. Que d'actes humains n'ont d'autre but que d'obtenir l'approbation de quelques personnes ou même de plaire à une seule ; d'acquérir de la considération, delà réputation, de la gloire, de s'élever entre les hommes I Les désirs de cette classe furent le motif avoué de l'expédition d'Alexandre et de la guerre civile par laquelle César renversa la République romaine. Ce sont ces désirs le plus souvent qui soutiennent dans ses labeurs le père de famille, qui animent le soldat , l'artiste, le poète, l'orateur, quelquefois l'homme d'État et obtiennent d'eux les derniers efforts : ce sont ces désirs qui, sous^ le nom d'émulation, stimulent l'enfance dans ses études, et c'est pour les satisfaire que l'on a constitué les dignités sociales, les décorations, les honneurs de toute sorte. Que'nefait pas l'homme pour se soustraire à l'infamie, pour conserver sa considération ou son rang dans là société, ou pour s'élever, ou pour atteindre la gloire, même d'un jour ^ I
* Les désirs sympathicpies exercent sur notre imagination et notre volonté une telle influence qu'on les exagère par un penchant naturel. Les dévots les attribuent à Dieu même^ lorsqu'ils parlent de la gloire de Dieu^ de l'honneur à rendre à Dieu, etc. — Un écrivain
' Enfin nos désirs ont souvent un objet plus élevé : ils aspirent à la cause première de tout ce qui est et tendent, soit à la connaissance des lois générales qui régissent le monde et qui nous régissent, des règles auxquelles nous devons plier nos premiers instincts ; soit à conformer à ces règles notre volonté et nos actes. Les désirs de cet ordre ne naissent pas aussitôt que les précédents, et l'on rencontre encore certaines peuplades sauvages chez lesquelles on n'en trouve pas de trace. Ene£Fet, l'homme ne conçoit l'idée de causes supérieures à lui-même et surtout d'une cause unique que lorsqu'il est parvenu à un certain degr^ de développement intellectuel ; mais quand l'idée de cette cause a pénétré son âme, quand il a conçu Texist^nce d'un ordre universel établi et main-»
tenu par un pouvoir supérieur à tout ce qu'il peut examiner, l'homme cherche à connaître les lois de C0t ordre et à s'y conformer. De là naissent les efforts réfléchis de l'âme sur elle-même et sur l'ensemble des phénomènes du monde extérieur. Que de travaux en-^ trepris et soutenus dans les arts pour la recherche du beau, dans les sciences, pour celle du vrai, dans la pratique de la vie, pour se conformer au droit et au bien I Les désirs qui tendent aux trois objets Ijue nous venons de désigner sont* plus ou moins éclairés, plus ou moins conformes à la loi de vie, selon le degré d'avancement intellectuel et moral de ceux qui les con-
d'ailleurs très-mesuré, Vauvenargues, a dit : <t Si j'existais seul sur Iff terre, sa possession entière serait peu pour mol : je n'aurais plus ni soins, ni plaisiré, ni désirs ; la fortune A la gloire ne seraient pour moi que des noms; car, il ne faut pas s'y mépitndre, nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien. »
Qoivent. Ils peuient être plus ou moins bien dirigés, soit quant au but lui-même, soit quant aux moyens de l'atteindre : celui qui conçoit des désirs meilleurs et plus élevés ou mieux dirigés, considère comme mauvais, défectueux ou peu sensés ceux qui animent les hommes dans ies degrés inférieurs de la civilisation.L'erreur a sa place dans tous nos désirs et dans tous nos actes.
Ainsi nos désirs relatifs au monde matériel et les actes qu'ils engendrent peu vent être grossiers, comme ceux de la gourmandise et de l'intempérance : ils-pjBuvent être mal dirigés, comme ceux des industries primitives qui conçoivent difficilement leur but et ne l'atteignent qu'avec peine, au prix d'un long travail, et dont la puissance est étroitement lîmitée par le défaut de lumières.
Ainsi ceux de nos désirs qui ont nos semblables pour objet peuvent être erronés, soit dans la conception du but, soit dans celle des moyens à employer pour l'atteindre. Bien souvent celui qui cherche la réputation ou la gloire ne recueille que l'indifférence ou le dédain. Celui qui court après l'affection rencontre la haine : on attache souvent à la réputation, à l'estime, à l'affection d'autrui une importance exagérée. Tous les actes- que nous imputons avec blâme à l'orgueil, à la vanité, à l'ostentation naissent de désii^s de cette classe dont la direction nous semble erronée.
Ainsi les désirs qui tendent à Dieu peuvent être entachés d'erreurs, soit quant au but, soit quant aux moyens de l'atteindre, comme quand ils ont engendré les fétiches, les idoles, les vains préceptes, les superstitions et les pratiques oiseuses ou cruelles et funestes dont
l'histoire est remplie, en même temps que la branche réfléchie et réglementaire de notre activité, les religions, les lois, les préceptes moraux; ils ont suscité les crimes des fanatiques en même temps qu'ils ont inspiré les actes de dévouement et d'abnégation les plus sublimes.
Lorsque la raison est parvenue à un certain d^ré de développement, elle a peine à comprendre les désirs qui naissent d'un état inférieur de l'âmCi tels que ceux qui tendent à la destruction gratuite des choses utiles et ceux dont la manifestation habituelle constitue la cruauté. 11 est remarquable que ces désirs sont toujours très-passagers et ne prennent guère un caractère réfléchi : ils naissent, soit d'un état maladif ou pas^ sionné , soit dune activité étourdie, comme celle de l'enfant , âge sans pitié , parce qu'il n'observe pas et ignore la portée de ses actes.
11 appartient à .l'homme d'éviter par la discipline la prédominance exclusive ou habituelle d'un désir partiel et en général de choisir entre ses désirs, de les juger, de les régler, de les modérer; mais non de vivre sans eux. On ne saurait les retrancher sans effacer la vie elle-même, laquelle n'est après tout qu'une succession de désirs dont les objets sont différents, mais qui tous se rapportent en définitive au sujet qui les conçoit. La morale n'a pas pour but de les comprimer ou de les éteindre, mais de les éclairer, de les diriger, de les subordonner les uns aux autres de manière à augmenter la vie et l'étendre dans l'espace et dans le temps.
Tous nos désirs tendent, soit à modifier l'état du sujet qui les con^^it, soit à faire durer l'état où il se trouve. Dans l'un comme dans l'autre cas , ils le poussent à l'action ; car il faut agir pour changer d*état et agir aussi pour conserver celui où l'on vit. L'action et le travail sont tellement la fin de Tbomme que ses désirs sur cette terre ne peuvent jamais être satisfaits au point de ne plus se faire sentir. A peine en a-t-on sa-»* tisfait un qu'il en naît un autre semblable ou différent, sans que jamais notre âme puisse trouver le contentement dans le repos. C'est un fait que les économistes ont constaté dans l'ordre industriel où il semble que nos désirs devraient être le plus bornés : tous les moralistes sont d'accord à reconnaître que rien ne saurait contenter le désir que nous éprouvons d'obtenir l'approbation de nos semblables, ni celui qui nous porte à nous élever vers Dieu ; dé telle sorte que, quelle que soit la direction dans laquelle ils s'étendent, nos désirs sont inextinguibles. Lorsque, par la stérilité de son esprit ou la mauvaise direction de son jugement, un individu se trouve momentanément sans désirs, l'existence lui devient ennuyeuse et insupportable : un indicible sentiment de satiété et de dégoût le pousse à l'action ou le précipite dans la mort^ Agir ou mourir, telle est l'alternative qui nous est offerte.
L'homme est poussé à l'action par un désir primitif
ineffaçable et insatiable, la curiosité vaine ou sérieuse. Nous sommes promptement fatigués de la jouissance des œuvres les plus belles, dans la littérature, dans les arts, dans les modes. Nous aspirons au changement avec une ardeur telle que bien souvent nous n'attendons pas, pofar changer, d'avoir trouvé mieux : nous changeons volontiers le mieux pouf le pire , uniquement afin de ne pas voir toujours le même, spectacle et de ne pas toujours entendre les mêmes sons. La curiosité plus sérieuse se lasse promptement de ce qu'elle sait et s'élance vers ce qu'elle ignore; elle espère se satisfaire et s'éteindre par la science et désire plus à mesure qu'elle apprend davantage.
De la continuité de nos désirs naît une activité continue *' que le succès n'éteint ni ne ralentit et à laquelle, au contraire, tout triomphe obtenu inspire une énergie nouvelle, a Le loisir, dit Aristote, est le terme d'une carrière et un être incomplet ne doitpomt s'arrêter. »
Comme il n'y a point d'action sans croyance, la nécessité d'agir emporte celle de croire. La croyance est continue comme l'action et progressive comme elle : elle doit croître et s'étendre pour nous procurer les moyens de satisfaire des désirs croissants.
Ainsi , tout en voyant clairement que nous ne pouvons atteindre sur aucun point la vérité absolue, nous devons embrasser les croyances qui naissent successi-
^ « Vhorftme ne se propose le repos que pour [s^affranchîr de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par Faction et n'aime qu'elle. » Vauyenargues.
\ement de la science humaine , chercher la meilleure et nous y attacher avec ardeur et foi, sans jamais prétendre rimposeiretla rendre définitive, parce que nous savons qu'elle n'est pas absolument vraie et peut être remplacée avec avantage par une croyance plus haute. Nous ne connaissons ni ne prévoyons aucune, limite à nos désirs, et nous ignorons jusqu'où peut s'étendre la puissance que nous avons de les satisfaire. Mais, quelque puissance que nous possédions ou soyons, capables d'acquérir, nous savons d'avance qu'elle est et sera toujours médiocre, parce que nous ne disposons jamais que d'une somme donnée d'activité limitée par la portée de nos organes : cette puissance, toujours susceptible d'accroissement et de diminution, est toujours finie et toujours inférieure à celle qui serait nécessaire pour contenter nos désirs présents. Ainsi, nous sommes incessamment forcés d'opter entre nos désirs divers et d'en comprimer ou abandonner une partie pour employer la puissance dont nous disposons à éteindre ceux auxquels nous donnons la préférence. Le choix que nous faisons entre nos divers désirs est Pacte souverain et supérieur de notre âme , celui qui imprime une direction à notre activité, et, selon que sa direction est bonne ou mauvaise, augmente la vie ou la diminue.
Tous nos désirs , quel que soit l'objet vers leqiiel ils se dirigent, naissent d'un sentiment intime et primitif
de douleur. L'homme, placé à tous égards entre deux
infinis qui échappent à son intelligence, cherche un
état idéal de bonheur et d'équilibre qui ne se réalise
pas plus, comme état permanent, que l'équilibre insta*
ble du mécanicien. Il tend naturellement vers les trois
objets de tous ses désirs et, s'il en est privé à un certain
point, il souffre; s'il les possède à un certain point, il
a du plaisir, il jouit pendant quelque temps, mais sans
pouvoir fixer cette jouissaiiice qui, comme la douleur
morale, s'efface rapidement par l'habitude. D'ailleurs,
le point auquel commence le plaisir et finit la souffrance
ne peut être déterminé par, aucune règle absolue, car
ils dépendent l'un et l'autre principalement de l'état
dans lequel se trouvent l'âme et le corps du sujet que
Ton considère.
Un individu dont les désirs seraient réduits autant que l'imagination puisse le concevoir, ne désirerait que des aliments et demeurerait insensible à tout le reste : mais nous n'avons nul exemple de désirs réduits à ce point. L'homme, tel que nous le connaissons, souffre de la faim; il souffre aussi, lorsqu'ilmanqueà un cerain degré de l'approbation de ses semblables; il souffre enfin lorsqu'il se trouve en dehors de l'ordre général du monde ou même lorsqu'il ne sent pas qu'il rentre jusqu'à un certain point dans cet ordre.
A mesure que l'intelligence s'étend, les désirs croissent et avec eux croît le sentiment de souffrance causé parleur non-satisfaction. L'individu souffre, non-seulement de ce qu'il ne peut satisfaire ses désirs présents, mais de ce qu'il prévoit leur non-satisfaction dans
l'avenir : s'il est tranquille sur l'avenir, il conçoit des désirs nouveaux, plus étendus, plus difficiles à contenter. Alors il est affecté, non-seulement par la douleur et le plaisir, mais aussi par la crainte et l'espérance qui étendent au loin dans l'espace et le temps la souffrance et le plaisir. En réalité, à un certain degré de civilisation, nul ne possède autant de richesses qu'il en désire, autant de sympathie et de considération qu'il en voudrait et ne trouve sa vie suffisamment conforme au plan général du monde, ou ce plan assez conforme à sa vie. Mais tous, à mesure qu'ils s'élèvent vers la possession de ce qu'ils désirent, éprouvent du plaisir ; tous aussi éprouvent de la peine lorsqu'ils s'en éloignent; le plaisir les pousse en avant dans l'action et la peine s'op* pose à ce qu'ils rétrogradent.
Les divers individus n'ont pas les odêmes désirs dans les trois directions, et surtout ils ne leur attribuent pas la même importance. Il est un très-grand nombre d'hommes chez lesquels le désir de Dieu est médiocre ou presque nul, un grand nombre chez lesquels le désir de considération ou de sympathie est faible ; tandis qu'au contraire, un petit nombre fait peu de cas des richesses et est disposé à les négliger ou les sacrifier soit à Dieu, soit à la considération et à la sympathie de leurs semblables : un nombre moindre encore prise peu l'opinion des hommes ainsi que les richesses et ne veut s'attacher qu'à Dieu. On peut remarquer, du reste, dans le développement de nos désirs une série et lîn ordre : les désirs industriels nous sont communs avec les bêtes, quoiqu'ils se trouvent développés chez l'honïme à un
degré incomparablement supérieur; les bêtes n'éprouvent pas les désirs sympathiques, et un grand nombre d'hommes sont peu sensibles aux désirs qui ont Dieu pour objet ou même les méconnaissent.
. Chacun, dans l'examen qu'il fait de ses désirs et des moyens qu'il a de les satisfaire, se livre à un acte de jugement dans lequel il se détermine par des considérations intimes purement personnelles. Et il ne désire que ce qu'il espère atteindre, car dès qu'il cesse d'espérer, le désir perd la plus grande partie de son énergie.
Lorsque l'homme atteint Tobjet de ses efforts, la jouissance dé cet objet constitue sa rémunération. Dans l'ordre industriel, la rémunération est palpable, parce qu'elle est matérielle ; dans Tordre de la sympathie et de la considération, cette rémunération, quoique moins déterminée, est encore sensible pour des tiers ; mais quand le désir et l'efiTort tendent à Dieu, la rémunération n'est sensible que pour le sujet luimême et à sa conscience.
L'effort qui a pour but la satisfaction d'un désir s'appelle travail^ quelle que soit d'ailleurs sa direction. Il y a travail industriel et travail non industriel et, dans l'un comme dans l'autre, un grand nombre de branches dont il serait inutile de tentet l'énumération. Mais comme l'homme, bien que destiné à l'action, ne l'aime guère et cherche à s'y soustraire, le travail, quels que soient sa direction et son but, coûte une peine que l'homme supporte uniquement dans l'espoir de se dé* livrer d'une peine plus grande, qui est celle du désir
non satisfait. Si la peine du travail est considérée comme supérieure à celle du désir, Faction n'a pas lieu ; elle a lieu, lorsque la peine du désir bst /considérée comme supérieure à celle du travail.
La délibération à laquelle l'homme se livre avant de travailler peut bien donner un résultat négatif pom* tel ou tel acte déterminé, elle ne peut le donner pour tous. Car si Thomme prenait la résolution de ne plus travailler du tout, il se condamnerait lui-mèmeàmort : un individu peut commettre cette folie, le genre hu-* main ne le peut.
Puisque la vie se manifeste par le travail, il est clair qu'elle est d'autant plus intense que le travail est plus actif et plus puissant. Lorsqu'il s'agit d'individus isolés et travaillant dans des directions différentes, il est difficile de faire la comparaison de cette puissance; mais la chose est plus facile quand il s'agit dégroupes d'hommes dont l'activité s'exerce dans tontes les directions. Alors, en effet, le travail réfléchi de l'àme sur elle-même, qui, lorsque l'on considère l'individu isolé, ne produit pas toujours des résultats visibles, se manifeste par la direction même qui est imprimée à l'ensemble de l'activité sociale, par sa division en branches diverses et par l'importance attribuée à chaque branche.
Notre activité est provoquée d'abord par le plaisir et la douleur, puis par l'espérance et la crainte. A mesure que nous observons davantage, notre pensée embrasse un temps plus long et un espace plus vaste ; elle recherche les conséquences, même lointaines, de nos actions, et si tel acte qui nous procure un plaisir pré-
sent ne nous réserve pas une peine future, ou si tel autre accompagné d'une peine actuelle ne nous promet pas un plaisir futi^r. A mesure que notre intelligence travaille, elle prévoit davantage; ses appréciations changent, et la volonté apprend à se laisser moins aller aux inclinations du moment. Tel acte vers lequel elle se précipitait sain hésiter, lorsqu'elle ne le considérait qu'en lui-même et dans ses effets immédiats, lui paraît mauvais et dangereux lorsqu'elle en prévoit les conséquences lointaines. Plus Thefrizon de notre pensée s'étend, plus ses erreurs diminuent et plus elle s'élève.
Ainsi, lorsque nous nous trouvons en présence d'aliments qui flattent notre goût, nous sommes tentés d'en user au delà de ce que nos besoins réclament : une sensation de plaisir, exagérée par l'imagination, nous provoque à manger jusqu'à ce que naisse une sensation contraire, celle delà satiété. Celui qui se laisse aller à la première sensation mange ou boit outre mesure: s'il pensait à l'indisposition prochaine qui le menace, au malaise, à Tobésité, aux maladies qui doivent être la conséquence de sa gourmandise, il ne s'y exposerait pas, parce qu'il aurait présente à l'imagination une somme de peines infiniment supérieure au plaisir fugitif que sa gourmandise peut lui procurer. Ainsi celui qui, pour briller, compromet sa fortune par des dépenses de luxe, agirait autrement, si sa pensée embrassait un avenir plus long, s'il prévoyait sa ruine, l'abaissement et les souffrances de toute sorte qui doivent en être la conséquence. Ainsi nos besoins ou désirs présents pourraient trouver leur compte à nous approprier le bien
-npxion nous montre que si par fraude ou violence, prendre par les mêmes lerre s'introduirait entre industriel s'affaiblirait et (doublement de travail de iDs privés des avantages infis nous comprenons sans peine . s abstenir ; que prendre le bien • r à l'erdre général de la société.
. que réprouve à juste titre la molles notions erronées, sur des vues idu et de la société. Mais pour que ii ve plus haut, jusqu'à une certaine Tordre général, il faut que notre pensée Il et que notre imagination oppose à la s(mte des conséquences futures, éloignées, s même incertaines, ce qui exige une cersance d'entendement. Pour résister à la sen- K'sente en vue de considérations lointaines, il \e un effort de volonté qui nous coûte, et dont s individus ne se montrent pas capables. C'est |noi on dit avec raison qu'un homme qui cède fa*^ nenl à la tentation est un homme faible et qu'il a "^ faiblesses.
Comme celles de nos pensées qui s'élèvent vers Dieu
t qui cherchent à comprendre l'ordre général du
monde sont celles qui embrassent le plus de rapports,
qui montent le plus haut et qui s'étendent le plus loin,
ce sont celles auxquelles doit appartenir la direction de
nos travaux dans l'ordre industriel et dans l'ordre sympathique. Celui qui se laisse aller aux désirs dont le but est la richesse ou la sympathie des hommes, se trompe à chaque instant : celui dont tous les actes seraient réglés par des considérations vérifiées d'ordre général, serait en possession de toute la vérité compatible avec la faiblesse humaine ; il s'élèverait au plus haut degré de perfection que <set connaissances lui permissent d'atteindre.
L'erreur qui engendre la faiblesse morale a pour cause l'ignorance proprement dite ou Tignorance passagère que cause la passion. On guérit la première assez facilement par l'instruction, et la seconde par la discipline. Mais la passion devient d'autant plus puissante qu'on a cédé plus souvent à ses accès, et que la faiblesse a passé en habitude. De même la résistance à la tentation coûte d'autant moins qu'elle a été plus constante et plus habituelle. Il en est de cette lutte comme de toutes les autres, dans lesquelles le vain* queur prend l'habitude de vaincre, et le vaincu celle de se soumettre: les premiers combats sont douloureux et la résistance pénible ; mais bientôt elle coûte moins, parce que la volonté s'accoutume à la domination, et que la passion fléchit au premier e£Ebrt,. comme un ennemi souvent vaincu.
Tout individu peut concevoir des désirs dans les trois directions^ et des travaux dans les trois directions lui
sont nécessaires. N'eût-il que des désirs industriels, il ne peut les satisfaire qu'autant qu'il connaît quelque chose des lois de la nature et de l'ordre général du inonde ; car les forces de l'individu isolé sont tellement bornées, que l'art lui est indispensable pour s'en servir et surtout pour les agrandir. Il y a longtemps que ces forces ont été multipliées par la communication des hommes entre eux et par la formation des sociétés, qui associent notre activité à celle de nos semblables» dans le temps, parce que nous profitons des travaux de ceux qui nous ont précédés, et dans l'espace, parce que nos travaux, liés à ceux de nos contemporains, forment un tout dont les parties diverses dépendent
.étroitement les unes des autres.
Le travail étant le moyen nécessaire d'atteindre les objets de nos désirs, lasociété n'est autre chose, en définitive, qu'un arrangement de travaux tendant à une fin commune, à la satisfaction delà plus grande somme possible de désirs pour le plus grand bonheur, c'est-àdire la complète existence de tous ceux qui y concourent.
Ces arrangements de travail comprennent l'activité humaine dans toutes ses directions et dans toutes ses branches. Ainsi, dans nos sociétés, les uns travaillent pour la conservation et l'agrandissement des sciences et des arts ; les autres, pour la satisfaction des besoins de l'oitlre industriel; les autres, pour la sûreté et le bon ordre du travail commun. Les travaux de tous se divisent et se subdivisent en une multitude de rameaux dont la nomenclature la plus patiente aurait de la peine à
fournir une énumération complète : les uns labourent, tandis que d'autres tissent ou filent ; d'autres creusent la terre pour en extraire les minéraux, ou sondent et parcourent les mers, ou voiturent, transportent et distribuent lesobjets nécessaires au soutien et à l'agrément de la vie. D'autres s'appliquent à découvrir les secrets de la nature, à en conserver et propager la connaissance par l'enseignement, tandis que d'autres s'em* ploient à maintenir le bon ordre dans les travaux, soit en enseignant les lois de cet ordre, soit en réprimant par la force et en châtiant ceux qui s'en écartent trop et le troublent.
Tous ces travaux sont si étroitement liés entre eux, que les uns ne pourraient être suspendus ou ralentis sans que les autres en souffrissent, sans qu'un certain nombre de besoins, aujourd'hui satisfaits, cessassent de l'être. Supprimez l'invention qui étend l'art dans toutes les branches, et l'enseignement qui le conserve: aussitôt l'ensemble del'activité sociale s'affaiblira; supprimez les travaux appliqués au maintien de l'ordre, et cette activité, mal dirigée, donnera une moindre sa^ tisfaction; supprimez ou réduisez le travail industriel, et la société elle-même meurt ou languit. Aucune branche de l'activité sociale ne peut se perfectionner et acquérir de la puissance sans que son perfectionne^ ment se fasse sentir dans toutes les autres branches et dans chacune d'elles, ni faiblir sans que son affaissement frappe de langueur toutes les autres.
Nos désirs nous poussent au travail et nous y condamnent ; mais si le travail est la condition nécessaire
de la vie, il n'en est pas le but et la fin : il n*est qu'un moyen que nous devons ménager le plus possible afin de nous approcher le plus possible du but par une action plus puissante. C'est la puissance de l'action que nous recherchons en fuyant la peine, et nous devons réduire, autant que faire se peut, le travail employé dans chaque branche de notre activité, afin d'étendre l'emploi de cette activité. Une invention qui augmente la puissance du travail dans une de ses applications ne diminue pas la somme du travail, parce que nos désirs, toujours plus étendus que nos forces, emploient le travail que l'invention a rendu disponible» et en appellent d'autre. Rien ne suscite l'espérance comme le succès, et rien n'encourage au travail comme l'espérance.
La loi constatée pour les travaux industriels, et qui est le point de départ de l'économie politique, s'étend aux travaux de toute sorte: c'est la loi générale de l'activité humaine. Dans quelque direction qu'il travaille, l'homme cherche à satisfaire ses désirs avec la moindre somme de travail possible: c'est pour y parvenir qu'il simplifie les méthodes, qu'il s'élève à la connaissance de lois plus générales, qu'il cherche sans cesse les formes d'arrangements sociaux les plus simples, celles qui emploient le moins de force coactive ; de même que dans l'industrie, il tâche d'obtenir la plus grande somme de produits au prix du moindre effort possible. Cette inclination primitive et universellement reconnue par la raison n'est qu'une forme, un aspect, une part en quelque sorte de celle qui nous porte à étendre notre vie dais l'espace et le temps.
Dès que plusieurs hommes ont commencé à combiner leurs travaux d'une façon permanente, la société a été constituée, et à mesure qu'ils ont trouvé des combinaisons plus étendues, la société s'est agrandie. En effet, dès que les hommes combinent leurs travaux pour atteindre un résultat commun, ils se lient par une obligation étroite, puisque le résultat commun est ou n'est pas atteint, selon que chacun t^emplit ou ne remplit pas la fonction qui lui est assignée.
Cette vérité si importante est palpable ra quelque
sorte, lorsqu'il s'agit de la coopération la plus grossière et la moins durable. Si plusieurs chasseurs conviennent de se réunir afin de circonvenir et atteindre plus sûrement le gibier et se le partager ensuite, le chasseur qui ne se rend pas à son poste ou qui l'abandonne peut être cause que le gibier s'échappe, et frapper de stérilité les travaux de tous ses associés. Si plusieurs hommes se réunissent pour soulever et transporter un fardeau, celui qui ne fait pas effort, ou qui interrompt son effort, peut être cause que le fardeau ne soit pas soulevé ou qu'il retombe sur ses associés : son inaction ou sa défection empêche que le but commun ne sôit atteint.
Remarquez que si tous les chasseurs, moins un, manquaient à leur poste ou l'abandonnaient, ils auraient frappé de stérilité le travail de celui qui se sefait
loyalement acquitté de son engagement, de sa fonction : il en serait de même dans le cas des hommes associés pour soulever et transporter un fardeau.
Lorsque les hommes ont mis en commun d'une façon permanente leurs travaux et la rémunération de ces travaux, la coopération et les devoirs qu'elle impose sont devenus moins apparents, mais plus étendus; ils ont embrassé la vie entière. Le but est complexe ; les moyens employés pour l'atteindre le sont aussi; mais tout se passe d'ailleurs comme dans la combinaison des chasseurs et dans celle des individus réunis pour soulever et transporter un fardeau.
Tout arrangement de travail donne lieu à un partage de fonctions: chacun y travaille pour tous et tous pour chacun : travaux et rémunération se distribuent selon des lois dont la forme et les détails peuvent varier à l'infini, mais dont l'existence est nécessaire. Ces lois sont plus ou moins conformes aux désirs de tous, et selon le degré de cette conformité, le travail est plus ou moins actif, plus ou moins fécond.
Dans cet arrangement, il n'est pas nécessaire que chacun travaille pour obtenir directement et par luimême les objets auxquels tendent ses désirs ; il peut travailler à satisfaire les désirs des autres, tandis que d'autres travaillent pour satisfaire les siens : et le but commun, qui est la plus grande satisfaction possible, est d'autant plus facilement atteint que la coopération s'étend davantage. C'est une vérité que l'économie politique a mise en pleine lumière, lorsqu'elle a décrit le partage des fonctions industrielles et signalé ses effets.
La même vérité ressort, dansles autres branches d'activité, de la nécessité d'attribuer à ceux qui travaillent hors de l'industrie une portion du fruit du travail industriel, nécessité évidente de soi, puisque sans cette attribution un individu ne saurait vivre.
Ainsi le travail d'un individu peut avoir lieu dans une des trois directions que nous avons indiquées, tandis qu'il cherche sa rémunération dans une autre. Sous l'empire des arrangements en vigueur aujourd'hui, par exemple, je peux travailler à des recherches scientifiques en vue de Dieu, comme aussi en vue de la gloire ou de la richesse. Je peux de même me livrer au travail industriel, non-seulement en vue de la richesse, mais en vue de Dieu et de la réputation. Je peux désirer la richesse pour briller ou pour faire de bonnes œuvres, ou simplement pour vivre avec plus de sécurité et de repos. Je peux faire ce que je considère comme l'accomplissement d'un devoir pénible en vue de Dieu ou pour la gloire, ou pour m'enrichir ; je peux rendre des services personnels à mon semblable pour obtenir son estime, son affection ou celles du monde, ou des richesses, comme aussi pour m'acquitter d'un devoir, pour me conformer aux lois constitutives de l'ordre général, aux lois divines.
Ainsi le désir intime qui détermine l'individu à l'action est souvent caché et en tout cas il serait bien téméraire déjuger à la hâte et grossièrement du désir par l'acte, puisque en faisant un acte, l'individu peut avoir un but médiat tout différent de son but immédiat.
11 serait plus téméraire encore de commettre cette
confusion tropcommune lorsqu'il s'agitd'unesuited'ac* tes, d'une profession. Ainsi il serait fort injustede croire que, parce qu'une personne s'est vouée au travail industriel, elle considère l'acquisition des richesses comme le but suprême de son activité; que celle qui s'emploie aux services personnels est simplement animée du désir de plaire ou d'être estimée ; et que celle qui travaille, soit à la science, soit au culte, soit à rendre la justice et faire observer Tordre, n'ait d'autre désir que celui de Dieu. La profession de chacun résulte rarement d'une élection libre de sa volonté : la naissance, la fortune, les relations sociales déterminent presque toujours le choix de la fonction où chacun travaille pour tous et cherche sa rémunération. Cette fonction est indifférente lorsqu'elle est utile : ce qui ne l'est pas, c'est la direction que la volonté libre de chacun donne à ses désirs; c'est la hiérarchie qu'elle établit entre eux et le But vers lequel elle dirige l'ensemble de l'activité personnelle; mais tout ce travail qui caractérise l'homme moral est indépendant de la profession exercée et peut être bien ou mal dirigé, quelle que soit cette profession.
La bonne direction est celle qui est la plus conforme à l'ordre général ou à la loi divine, telle que nous pouvons la connaître. Si la conservation et l'accroissement de la vie est notre fin, si c'est le but commun assigné à l'activité de tous et de chacun, les actes qui
y tendent sont bons, ceux qui n'y tendent pas sont mauvais : les habitudes et les professions qui favorisent la conservation ou l'accroissement de la vie sont bon-^ nés; les habitudes contraires au travail et l'activité contraire au développement de la vie sont mauvaises^ Quelque diversité qu'il y ait dans les fonctions et dans les actes, le but est un, et toutes les actions sont jugées selon qu'elles y tendent ou s^en éloignent.
Cette tendance constante et supérieure de l'activité collective n'exclut ni les désirs dont la rémunération industrielle est la fin, ni ceux qui cherchent une rémunération sympathique ; mais elle les règle etles qualifie. Celui qui marcherait à l'acquisition des richesses, de toutes ses forces et par tous les moyens, pourrait diminuer la vie en lui-même et surtout en autrui : celui qui obéirait aveuglément aux désirs sympathiques pourrait attenter à la vie de mille manières, en se précipitant après l'amour, la réputation ou la gloire. Mais si, dans les fonctions qu'on exerce, quelles qu'elles soient, on règle ses désirs sur la loi de vie, on ne peut commettre d'autres fautes que celles qui résultent de Terreur positive, de l'ignorance, de la faiblesse et de l'incertitude des jugements humains.
Touttacte ou toute suite d'actes tendant à satisfaire des désirs humains sont utiles à cette satisfaction. La conformité du désir et de Tacte constitue l'utilité individuelle ou privée. Lorsqu'un acte ou une suite d'actes tendent à satisfaire des désirs conformes ou non contraires à la fin de la société, ils sont d'utilité commune ou publique, utiles dans toute Tacception du
' 'S, considérés au point de vue de Tuti-
■ • nom de services. Ainsi il y a évidem-
iix, des services et de l'utilité en dehors
. dos services et de l'utilité économiques.
. Si don qu'ils sont bons ou mauvais, engen-
> actes utiles, inutiles ou nuisibles : les uns et
iivssc qualifient selon qu'ils sont conformes ou
. V (lires à la fin commune. L'économie politique, ne
. Misidorant qu'une branche de l'activité humaine, ne
|)> ut qualifier les actes que par leur utilité individuelle :
la science sociale, qui considère à la fois toutes les
branches de l'activité humaine, peut et doit qualifier
les actes au point de vue de l'utilité collective.
Les travaux qui tendent au but de l'activité collective de la société sont les seuls qui soient incontestablement utiles : les autres sont considérés comme inutiles et nuisibles. On pourrait même peut-être à la rigueur dire que tous les travaux inutiles sont nuisibles ; car la somme d'activité dont dispose, soit un individu, soit une société étant limitée, l'activité dépensée en travaux inutiles est retranchée de cette somme et soustraite aux travaux utiles. Mais qui pourrait être juge infaillible de l'utilité de tous les travaux? Personne, évidemment. En effet, rien n'est plus difficile que d'embrasser sous tous les aspects la portée d'un travail et d'en mesurer toutes les conséquences ; rien n'est plus facile que de se tromper dans cette appréciation et rien n'est plus commun que les erreurs de ce genre. D'ailleurs, le travail qui peut nous sembler le plus inutile au point de vue social est sans contredit utile au point de
vue individuel , puisqu'il est causé par un désir et ne saurait continuer s'il ne satisfait ce désir. Il n'est pas certain que ce travail, s'il était supprimé, fût remplacé par un travail utile. Sa continuation produit toujours un bon effet : elle, entretient une activité dont la direction peut être imparfaite, mais dont l'existence est préférable à l'inaction. Toute activité non nuisible est en définitive un accroissement de vie.
On peut juger qu'un Bfiifi ou une suite d'actes sont nuisibles et contraires à la fin commune, lorsqu'ils tendent à la diminution de la ivie : tels sont le meurtre, le vol et autres crimes qui peuvent bien satisfaire le désir individuel de celui qui les commet, mais qui diminuent la somme de la vie et sont, par conséquent, contraires à la fin commune, à la loi de Dieu.
A l'utilité correspond Vmtérêt ou sentiment de ce qui est utile. Gomme il y a mille manières de considérer l'utilité privée, il y a une multitude d'intérêts privés, de désirs dirigés en sens contraire les uns des autres et de désirs exclusifs les uns des autres qui ne peuvent être satisfaits à la fois. A l'utilité collective et commune correspond l'intérêt collectif et commun d'un groupe d'hommes quelconque ou d'une société. L'intérêt commun de l'humanité, le plus élevé que nous puissions concevoir, est la règle ; c'est celui dans lequel viennent se confondre tous les intérêts privés éclairés et respectables.
Il est nécessaire à la conservation et à l'agrandissement des sociétés que des travaux soient exécutés dans les trois directions de l'activité humaine et dans ses
s : il est nécessaire que ces tra-
ax dans une certaine proportion.
oportion doit être développée Tacti-
uche? Combien d'individus et quels
tés à chaque genre de travail et quelle
omunération? A qui appartient-il de
Is travaux seront exécutés et quels in-
vécuteront, de faire pour la société le
ât chacun entre ses désirs et entre les
s satisfaire? Tels sont les problèmes domi-
l'arrangement de toute société, ceux qui
0 résolus avant tous les autres.
udant que nous les examinions, nous devons
,.ier :
Jue, le travail étant d'obligation générale, tout ic y est tenu et que celui qui cherche à s'y sous- 0 va contre la fin de la société dans laquelle il est nombre au moins inutile ;
l Qu'on se conforme à l'ordre général en se livrant ix travaux utiles en vue de cet ordre et en satisfaisant ar ces travaux des désirs légitimes ;
3"" Que le progrès de l'activité humaine dans les trois directions tend à satisfaire l'intérêt collectif de l'humanité et à nous rapprocher de l'ordre général. En effet, dans l'industrie, la puissance du travail augmente avec la science, et dans la science, le progrès consiste à faire rentrer dans une seule loi les faits compris dans plus d'espace et plus de temps ; dans les relations des hommes entre eux, le progrès consiste dans la charité ou union en Dieu, c'est-à-dire dans la volonté plus
grande de s'entr'aider pour atteindre le but et dans la participation d'un plus grand nombrede volontés à l'activité commune.
Dans tout le cours de la civilisation, nos désirs tendent aux mêmes objets et ont une même fin, qui est le bonheur : mais ils uq sont ni uniformes, ni égaux entre eux. Toutefois, dans Finfîme variété de leur développementy ils sont jusqu'à un certain point susceptibles d'une mesure commune, quant à leur objet, et l'on peut observer, quant à leur fin, des périodes alternatives bien marquées.
On mesure la valeur d'une société et son degré d'avancement par la somme des désirs qui s'y développent et par l'activité à laquelle ils donnent lieu, par la puissance qu'on a de les satisfaire dans les trois directions. On peut mesurer la puissance d'une société su^ le monde extérieur, la coopération plus ou moins intime qui résulte de ses arrangements et aussi la science et le sentiment d'ordre général qui y régnent. On mesure la valeur de l'individu à l'élévation, comme aussi à l'intensité de ses désirs et à l'énergie de l'action par laquelle il s'efforce de les satisfaire.
Nqs désirs sont d'autant plus élevés qu'ils s'étendent sur plus d'espace et de temps ; d'autant plus ordonnés qu'ils portent à la fois sur les trois mobiles. Le défaut d'ordre et d'équilibre dans nos désirs cause une souffrance morale que nous éprouvons chaque fois que
nous accordons un développement excessif aux désirs d'une classe aux dépens de ceux des autres.
Cette souffrance se fait sentir surtout quand les désirs de l'ordre divin sont sacrifiés à ceilx de Tordre industriel ou de Tordre sympathique. En effet, les désirs industriels et sympathiques tendent à une possession exclusive et provoquent, par conséquent, des chocs inévitables entre Iqs divers individus, si une autorité supérieure ne détermine les limites assignées à lajouissauce de chacun. D'ailleurs, lorsque les hommes s'abandonnent aux désirs inférieurs, ils cherchent une rémunération qui ne saurait les contenter, qui leur échappe à tout instant ou se trouve vaine; tandis que lorsqu'ils cherchent Dieu, la rémunération directe de leur effort ne peut manquer et les autres viennent par surcroît. En cherchant Tordre et la règle, les hommes deviennent à la fois plus riches et plus unis.
Il faut bien distinguer ces deux choses si différentes, la puissance et l'équilibre : la première se développe d'une manière presque uniforme et son développement donne lieu à des périodes alternatives de contentement et de souffrance, selon que nos désirs sont ou ne sont pas en équilibre.
On ne reste pas dans l'équilibre. Un progrès industriel, par exemple, pousse les idées vers l'industrie et peut faire négliger, celles de sociabilité et d'ordre : un progrès de ce genre peut aussi faire reconnaître que les idées régnantes d'ordre et de sociabilité sont insuffisantes et en faire chercher de nouvelles. Cependant on n'a pas une conception satisfaisante de Tordre divin :
on refuse Tancienne et on ignore la nouvelle, qui ne peut être formulée un peu clairement qu'au bout d'un temps assez long ; et pendant ce temps, on souffre, quelle que soit d'ailleurs la puissance de la civilisation. Ces alternatives de souffrance et de contentement seront peut-être moins sensibles à l'avenir, une fois que ridée de poûgrès sera admise, avec toutes ses conséquences. Jusqu'à cejour en effet, on ajecherchéune science définitive, et maintes fois on a cru la posséder: plus tard, lorsqu'on a reconnu la nécessité d'aller plus loin et de travaille? encore à découvrir, on s'est affligé. On doit éprouvet* des sentiments moins inégaux lorsqu'on est persuadé'qu'on ne possède qu'une science imparfaite et qu'on sait qu'elle est progressive.