‹ Études sur la science socialeChapitre 6 sur 12 · Œ III · texte numérisé non relu

Œ III

N DU POUVOIR COACTTF

(( r a société det hommei se tient et te coud, à quelque ! I ix que ce soit; en quelque aMiette qu'on les couchet i:>< s'appilent et le rengent en le remuant et s'entati-ant : comme des corps mal nnis, qa*on empoche tans ordre, treuTcnt d*eulz-mesmes la façon de se ioindre et s'emplacer les ans parmy les aultres, songent mieuU que l'art ne les enst sceu disposer, n

MONTAIORI, 1. m, Ch. 11.

\alion nous montre chez tous les hommes, à !s degrés de puissance : l*" des besoins qui éveilvolonté et la poussent à l'action ; 2"* une raison hservant et comparant les sensations perçues au n d'organes semblables, éclaire cette volonté ac- >' et la dirige dans les entreprises que lui suggèrent >^..ns cesse des désirs toujours renaissants et toujours croissants.

Le corps, l'âme et les facultés de fous les hommes se ressemblent, mais n'ont pas chez tous la même force ; il y a au contraire, dans le développement des divers individus, des degrés infinis, des inégalités énormes qu'on ne saurait mesurer.

Supposons un moment l'existence d'une réunion

d'individus, comme celle qui résulte du rapprochement fortuit d'un certain nombre de sauvages ou de l'arrivée à terre des passagers d'un navire naufragé. Le fait saillant qui frappe notre observation à l'aspect d'une agrégation pareille est la diversité des inclinations et des volontés individuelles. En effet, chacun dirige sa volonté selon son degré de développement intellectuel et moral, d'où naissent une multitude de directions diverses. Cependant la puissance de l'activité de tous et de chacun est limitée et inférieure aux désirs, dont un grand nombre, ceux qui se rapportent au corps, sont exclusifs les uns des autres, parce qu'ils ont pour objet des choses matérielles.

Si tous ces désirs divers et opposés les uns aux autres étaient abandonnés à eux-mêmes et produisaient dès actes, les individus aggfomérés se choqueraient nécessairement : le plus faible, réduit à céder au plus fort, trouverait moins d'avantages que d'inconvénients dans la compagnie de ses semblables. De là l'isolement dans lequel se plaisent les peuplades sauvages. A la fin cependant et tout d'abord, si les individus qui forment l'agrégation fortuite appartiennent à un peuple civilisé, chacun sait qu'en établissant un ordre dans l'activité de tous et de chacun, il retirera de la collaboration de SCS semblables des avantages considérables qu'il ne pourrait obtenir par aucun autre moyen : avantages de collaboration industrielle, de commerce sympathique, de protection mutuelle, et services personnels de toute sorte inaccessibles à l'individu isolé. Dès que l'idée d'ordre et d'arrangement du travail en vue d'une

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mune surgit dans une agrégation d'hommes, 3 manifeste, le pouvoir politique naît et la soest fondée, aerchons donc maintenant si la loi et le pouvoir po-

que, soit qu'Us naissent pacifiquement ou se forment IV la guerre, sont des produits du caprice et du hasard ju s'ils obéissent à des lois constantes.

L'individu isolé, abandonné à lui-même et aux inclinations permanentes de l'homme, agit pour satisfaire ses besoins, c'est-à-dire pour conserver et étendre son moi en s'assujettissant le monde extérieur, et ses semblables : en d'autres termes, il cherche à croître et à durer, sans jamais songer à faire un acte qui puisse diminuer son existence dans le temps et dans l'espace. Tel est l'intérêt personnel reconnu par le sens commun et par tous les hommes ; tout acte de l'homme isolé contraire à cet intérêt ne saurait être commis que par ignorance, involontairement.

L'intérêt personnel compris par une intelligence grossière porte l'individu à renverser tout obstacle qui s'oppose à la réalisation de ses désirs : si son semblable vient s'approprier des objets qui puissent servir à satisfaire les désirs de l'un ou de l'autre, la guerre naît. L'homme alors tue l'homme ; il le mange, puis, lorsque la notion de son intérêt s'étend , il s'approprie la personne et les services du vaincu et le fait esclave. De là les luttes qui ont précédé les temps historiques et celles dont le récit occupe la plus grande partie des tristes annales de l'humanité.

Dans ces luttes, la force brutale règne en souveraine :

mais ce serait une étrange erreur de la considérer comme une puissance aveugle et capricieuse : elle est, au contraire , déterminée par les lois constantes qui résultent de la nature des choses. Dans la lutte de deux individus, lequel l'emporte? Est-ce celui qui a reçu de ses pères la constitution physique la plus robuste? Alors c'est celui dont les aïeux ont le plus exactement pratiqué, sciemment ou sans les connaître, les lois de l'hygiène. Est-ce celui dont l'intelligence et le corps sont le plus endurcis et préparés au combat, celui qui possède des armes supérieures, ou qui a mieux choisi l'heure et le champ, de manière k se ménager des avantages ? Mais en quoi consistent ces avantages, sinon dans la supériorité de l'intelligence et du travail ? Ainsi la force, même la plus grossière et la plus brutale, n'est point un effet du hasard : elle est le fruit d'une activité plus énergique ou mieux dirigée.

Ainsi, même en nous plaçant dans l'extrême hypothèse de l'individu isolé ou de l'agrégation fortuite d'individus plongés dans la plus infime sauvagerie, nous trouvons que l'observation exacte de certaines lois assure la supériorité et donne un titre au pouvoir. L'état de guerre lui-même et dès son origine n'est pas en dehors de l'ordre et de la règle.

Mais il répugne de considérer l'état de guerre comme l'état primitif de l'homme et de parcourir lentement les hypothèses successives qu'il faudrait exposer pour décrire la formation de la société par ce moyen, c'està-dire par l'esclavage. Le lecteur d'ailleurs peut avec peu de travail se représenter ces hypothèses. Le plus

fort établit au mieux de ses intérêts la règle des rapports qui doivent exister entre lui et ses inférieurs : ceux-ci acceptent s'ils n'imaginent aucun moyen d'obtenir une condition meilleure. Ensuite la supériorité se déplace parfois, les luttes se renouvellent, les positions changent, mais le lien social est formé et ne se dissout plus.

La guerre est entrée pour une grande part dans la formation des sociétés et dans les modifications successives qu'elles ont subies ; mais il est évident qu'elle n'a pas été leur point de départ. La société natt spontanément de la famille. Examinons donc une hypothèse plus consolante, celle d'une famille dont tous les membres, nés du même corps, reçoivent la même éducation et voient leur activité dirigée vers un but commun, l'intérêt collectif de la famille,* tel qu'il est compris par le père dans un arrangement de travaux conçu par lui. Cet arrangement, qui assure à chacun la coopération de tous, est favorable, non-seulement à l'intérêt collectif, mais aussi à l'intérêt privé de chacun, parce qu'il procure à chacun le moyen de satisfaire un plus grand nombre de désirs que s'il cherchait l'isolement.

L'intérêt collectif exige tout d'abord la suppression de la guerre entre les membres de la famille. Il est évident, en effet, que si chacun passait sa vie à attenter contre son voisin et à se défendre contre ses attaques, il ne lui resterait que peu de temps et d'activité pour satisfaire un grand nombre de désirs, notamment ceux qui correspondent aux travaux industriels : tout entier absorbé par la guerre, l'homme serait réduit à mourir

de faim ou à traîner une vie misérable. Du sentiment de cette vérité sont nés les règlements que le père enseigne par la raison et fait observer au l)esoîn par la force et qui partout interdisent la fraude , la violence entre frères et prescrivent la paix dans l'intérieur de la famille. Ces règlements sont à la fois conformes à Tintérôt privé du père de famille et à l'intérêt individuel de tous les membres de la famille, à l'intérêt collectif.

Les règlements du vainqueur après la guerre ou du père de famille, en tant qu'ils se rapportent à son intérêt propre, n'ont d'autre sanction que la force ; mais dès que l'on comprend qu'ils sont conformes à l'intérêt commun des sujets ou enfants, ces règlements acquièrent une nouvelle et puissante sanction, intérieure en quelque sorte, l'assentiment de l'opinion publique. Alors chacun sent que son intérêt propre et permanent est lié à l'observation du règlement et que c'est par cette observation qu'il lui est possible de mieux se développer dans l'espace et dans le temps.

Il est bien possible que chacun pense que s'il pouvait, lui seul, enfreindre la loi au profit de ses désirs actuels et, par exemple, augmenter sa rémunération en prenant sur celle d'autrui, son intérêt personnel serait mieux satisfait que par l'observation de la loi. Mais en ce cas même et sans tenir compte de l'erreur que renferme une telle opinion, l'intérêt personnel ainsi compris sérail manifestement opposé à l'intérêt durable de tous : il serait donc frappé de la réprobation publique et condamné par la propre intelligence du coupable. Celui-ci ne pourrait se refuser à comprendre qu'en

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agissant selon son intérêt personnel immédiat, il attenterait aux lois d'ordre général desquelles dépendent son existence et celle des autres.

Si son intelligence ne s'élevait pas jusque-là , il ne sentirait que la réprobation publique; et s'il était indifférent à l'approbation ou à l'improbation de ses semblables, ses mauvais désirs ne pourraient être confirmés que par la force brutale, comme ceux des animaux, ou comme les forces non intelligentes qui s'opposent au développement de la vie humaine.

Ainsi, il y a trois sanctions qui constituent tout pouvoir coactif un peu respectable. La première, tout interne, appartient à la conscience ; la seconde et la troisième sont extérieures et s adressent à nos désirs d'ordre inférieur, l'une aux désirs sympathiques, l'autre à nos désirs sensuels que vient frapper et froisser la peine.

En plaçant la loi sous l'autorité directe et personnelle en quelque sorte de Dieu, comme l'ont fait la plupart des législateurs anciens, on ajoutait une sanction à celles que nous avons énumérées, ou plutôt on étendait la troisième dans une proportion telle qu'elle n'avait d'autres limites que celles de l'intelligence et de l'imagination des hommes. Cette sanction résulte de la crainte d'être puni ou de l'espoir d'être récompensé par la justice divine, indépendamment de l'opinion et de la force matérielle dont dispose le pouvoir politique : la crainte et l'espérance de la justice divine s'étendent sur toute la vie et s'y font sentir sans interruption.

Mais si nous laissons de côté les peines et récompenses de la vie future, qui sont évidemment hors de notre

sujet, nous pouvons sans peine reconnaître que les préceptes des législateurs religieux n'étaient ni mensongers ni déraisonnables et qu'ils peuvent, au contraire, être réduits à des raisonnements en forme. Ces législateurs étaient vraiment inspirés de Dieu lorsqu'ils exprimaient une loi fondamentiade et permanente, et il y avait, dès cette vie, châtiment ou récompense assurés à ceux qui enfreignaient ou observaient la loi : seulement l'observateur et l'infracteur ne voyaient guère le lien qui rattachait ensemble la sanction et la loi, tandis que le législateur le voyait plus ou moins distinctement.

L'invocation de l'autorité divine a servi, comme les autres sanctions, pour le bien et pour le mal. L'intérêt privé a pu l'exploiter à son profit contre l'intérêt collectif, ainsi qu'on l'a vu dans les législations de l'Inde et de l'antique Egypte. Le législateur lui-même n'a pas toujours vu clairement la vérité, et lorsqu'il a commis une erreur, cette erreur a été sanctionnée et défendue par la puissance tenace de l'autorité religieuse.

Entre les diverses religions, comme entre les diverses législations qui leur étaient proposées, les peuples ont préféré celles qui étaient le plus conformes à leurs intérêts collectifs, tels qu'ils les comprenaient ou les sentaient. Leur choix a rarement été dirigé par le raisonnement, qui est presque toujours impuissant à embrasser des faits complexes et à rattacher ensemble des considérations éloignées les unes des autres : ils se sont de préférence laissé conduire par le sentiment ou conscience qui résultait de l'ensemble de leurs nolions.

Qu'un homme s'empare par la persuasion ou par la force de la volonté de son semblable pour la diriger au gré de la sienne, il n'y a rien en cela qui soit de nature à nous surprendre, car c'est un phénomène dont nous sommes chaque jour témoins. Mais qu'un pouvoir s'impose à toute une société ; que, malgré les révolutions qui sans cesse le déplacent et le transforment, il dure toujours et sans interruption ; c'est là un fait étrange et important sur lequel notre imagination ne saurait trop fortement se fixer.

Gomme on a vu la plupart des pouvoirs politiques existants se constituer par la force brutale dont ils aiment à faire parade , on est généralement porté à penser qu'ils s'établissent et durent un peu au hasard, par la possession de cette force , et l'on ne cherche guère à remonter plus haut : on ne prend pas garde que la possession de la force est un effet avant de devenir une cause et qu'on pwt trouver son origine.

La cause première de la formation du pouvoir politique est le sentiment plus ou moins éclairé d'intérêt collectif qui s'élève du sein de toute société , de tout groupe d'hommes réunis ou même rapprochés et en forme en quelque sorte la conscience. Ainsi, nous voyons les peuplades sauvages habituées à vivre sans chef, s'en donner un temporairement pour la chasse ou

la guerre * ; lui ob&r et reconnaître ses ordres , tant qu'elles sont sous l'empire d'un sentiment d'intérêt commun ; puis s'îsoler de nouveau dès que ce sentiment s'eflFace. Nous voyons les peuples de l'Océanie respecter le tabou qui garantit leurs intérêts collectifs et punir les infracteurs, comme les Grecs punissaient les sacrilèges de peur qu'ils n'attirassent sur eux la colère des dieux.

Mais pourquoi chercher des témoignages au loin, dans les récits des historiens et des voyageurs, lorsque nous avons parmi nos contemporains et sous nos yeux de nombreux exemples de formation d'un pouvoir coactif ? Les voleurs, qui enfreignent les lois sociales et vivent en lutte contre elles reconnaissent entre eux certaines lois, dès qu'ils sont associés. Quiconque dénonce leur

^ (( Les sauvages (du Paraguay] ne connaissent entre eux ni princes ni rois... il n'y a ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil, non plus que pour l'administration de la justice. Chaque famille se croit absolument libre, chaque Indien se croit indépendant Cependant, comme les guerres continuelles qu'ils ont à soutenir contre leurs voisins mettent sans cesse leur liberté en danger, ils ont appris de la nécessité à former entre eux une sorte de société et à se choisir un chef qu'ils nomment Cacique. En le choisissant, leur intention n'est pas de se donner un maître, mais un protecteur et un père... Pour être élevé à cette dignité, il faut auparavant avoir donné des piiraBài.' éclatantes de courage... Pour parvenir à la dignité de Cait prétendants ont ordinairement recours à quelque magiiCs républiques ou peuplades d'Indiens se dissipent avec la même facilité qu'elles se forment ; chacun étant son maître, on se sépare dès qu'on est mécontent du Cacique. »

(Lettres édifiantes, éd. de 1780, t. IX.)

Les sauvages dont il est question vivaient de lâchasse. Avec l'agriculture, la société se fixe et on ne peut plus changer ainsi de chef. A mesure que les hommes retirent un avantage plus grand de la coopération, le lien social devient plus fort.

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^ association à la justice, quiconque même n'apporte pas exactement au partage ce qu'il a volé personnellement est tenu entre eux pour infâme et digne de châtiment. Pourquoi ? Parce que chacun comprend et sent trèsdistinctement que les dénonciations et même Tinexac- Htude des déclaratiiotis attehtent à l'existence de la-société dont il est mettibre, en méiAe temps qu'il sent les avantages que son intérêt, tel qu'il le comprend, retire de cette société.

Les joueurs forment une société d'une autre sorte : ils ont un désir, un but commun, qui est de jouer : c'est leur intérêt collectif, tel qu'ils le comprennent. On sait jusqu'à quel point ils sont exacts dans le paiement de ce qu'ils appellent une dette d'honneur^ combien <est réprouvéparmi eux celui qui cherche à se soustraire à l'obligation de ^ayer cette dette et surtout celui qui, profitant des lois* civiles, se refuse àla reconnaître. Cet étraûge^ point d-honn^r, qui ne s'étend nullement aux aiitrés ôbligsïtions des joueurs, n'est autre chose qu'un sentiment d'intérêt collectif étroit, mais trèsdistinct et très-vif; - - ^ -

II en est de même du point d'honneur que Ton peut observer dans certaines professions et qui exagère Fobligationdéremplir certains devoirs, lors même qu'il faudrait pour cela négliger les autres. Ainsi un com«merçant peut n'être ni bien franc, ni très-généreux, ni très-brave, sans manquer en quoi que ce soit de l'estime de ses confrères; mais il est méprisé par eux dès qu'il manque à l'exécution ponctuelle de ses engagements. C'est que ni la franchise, ni la générosité, ni la

bravoure ne sont indispensables à lexistence du com* merce, tandis que cette existence, diminuée du crédit, lorsque les engagements des commerçants ne sont pas exactement remplis, se trouve réduite à peu de chose.

Le militaire, au contraire, ne se pique point de remplir avec exactitude ses engagements pécuniaires ; il croit même se distinguer jusqu'à un certain point du commerçant en les traitant légèrement; mais si sa bravoure est mise en question, il se sent frappé d'infamie. En effet, la bravoure est la condition première de l'existence de la profession militaire * ; c'est la qualité indispensable, celle, par conséquent^ que le point d'honneur exige à tout prix.

L'esprit de corps qui se manifeste souvent d'une manière si étrange dans certaines confréries ou certaines prpfessipns, n'a pas d'autre origine : de même que l'esprit de famille et le patriotisme à, tous les degrés, cet esprit de corps ou point d'honneur, est un embryon de pouvoir politique.

Montesquieu mentionne^ diverses règles d'honneur

^ Dans les sociétés sauvages, le point d'honneur militaire est tout difîërent. u La mort en hataille^ au lieu d'être considérée comme homorable, est un accident qui expose la mémoire d'un guerrier à Tiraputation d'avoir été imprudent ou téméraire. » — Robertson, qui mentionne ce fait, d'après Cliarlevoix, explique très-bien ce point d'honneur si diflerent du nôtre. «Si les faibles tribus américaines avaient eu, dit-il, le même point d'honneur que les peuples puissants de l'Europe, elles auraient été ruinées. » L'honneur militaire, chez ces tribus, consiste à souffrir. Le guerrier s'élève dans la hiérarchie en prouvant qu'il est capable d'endurer, sans dire un mot, les coups et les injures. (Voy. Hist. d'Amérique, 1. IV.)

* Esprit des lois, 1. IV, ch. ii. .

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M vigueur de son temps et dont la plupart

se sont affaiblies à la suite des changements

• dans la société. Toutes se rapportaient à la

cilion de l'ancien régime militaire et féodal.

. choses que l'honneur défend, écrivait ce pu*

iste, sontplus rigoureusement défendues lorsque les

is ne concourent point à les proscrire, et celles qu'il jxige sont plus fortement exigées, lorsque les lois ne les demandent pas. » La nécessité de conservation qui inspire le point d'honneur lui imprime ce singulier caractère : un pouvoir d'opinion vient suppléer au défaut de ia loi et la combattre au besoin.

On a observé souvent combien il était difficile aux législateurs d'effacer certains sentiments nés d'un état social antérieur, notamment celui de la vengeance dont l'exagération est si remarquable chez tous les peuples sauvages ou arrivés à mi-chemin, si l'on peut ainsi dire, de la barbarie à la civilisation. Daus le9 anciennes sociétés, ce sentiment naissait d'une nécessité de conservation : en l'absence d'un pouvoir public assez fort pour faire respecter Tordre, qssez vigilant pour s'acquitter de ce devoir et assez unîver^ellem^Qt reconnu pour que nul ne pût se flatter d'échapper au châtiment d'un crime commis, 11 n'y avait de sécurité que dans ce sentiment exagéré de vengeance tel qu'on peut l'observer chez les Corses, chez les Arabes et ailleurs, qui rend toute une tribu solidaire de l'injure faite au plus insignifiant de ses membres et assure la punition du coupable. Quelques inconvénients que puisse avoir à nos yeux ce système de répression des crimes , il vaut

bravoure ne sont indispensables à lexistence du c merce, tandis que cette existence, diminuée du alorsque les engagements des commerçants ne pas exactement remplis, se trouve réduite à pi chose.

Le militaire, au contraire, ne se pique point cK plir avec exactitude ses engagements pécuniai croit même se distinguer jusqu'à un certain po commerçant en les traitant légèrement; mais si voure est mise en question, il se sent frappé d'il En effet, la bravoure est la condition première (i tence de la profession militaire ^ ; c'est la indispensable, celle, par conséquent, que i d'honneur exige à tout prix.

L'esprit de corps qui se manifeste souvt manière si étrange dans certaines confréries taines professions, n'a pas d'autre origine : que l'esprit de famille et le patriotisme à to grés, cet esprit de corps ou point d'honnei embryon de pouvoir politique.

Montesquieu mentionne^ diverses règles

* Dans les sociétés sauTfiges, le point d'honneur mil différent. «La mort en bataille^ au lieu d'être consi honorable^ est un accident qui expoî^e la mémoire < riraputation d'avoir été imprudent ou téméraire. » — ' mentionne ce fiait^ d'après Charlevoix, explique très d'honneur si diiïérent du nôtre. « Si les faibles tribi avaient eu, dit-il, le même point d*honneur que les pt de l'Europe, elles auraient été ruinées. » L'honneur ces tribus, consiste à souffrir. Le gueiTier s'élève dai en prouvant qu'il est capable d'endurer, sans dii*e ui> et les injures. (Voy. ffist. d'Amt

* Esprit des lois, L lY, ch. u. .

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nérescence de sa race ou même sa mort : si elles sont moindres, la force vitale l'emporte et les rectifie. Il en est de nrôme des sociétés : si le principe vital y prédomine, le pouvoir politique ne peut, dans ses erreurs, franchir une certaine limite. S'il la dépasse, si la société contracte de mauvaises habitudes dont elle ne sache revenir, elle tombe en décadence ou périt, à moins que la guerre ne lui fasse subir une transforma* tion violente. Dans les multitudes. Terreur rationnelle est plus facile que chez les individus, mais le sentiment de conservation n'y est pas moins fort, et il peut être éclairé par l'expérience et le temps.

Ce sentiment d'intérêt collectif, c'est-à-dire de conservation et d'agrandissement qui, dans certaines de ses manifestations se nomme poùit (f honneur ^ qui prend le nom d'esprit de corps dans de petits groupes d'hommes, s'appelle patriotisme ou esprit public j quand il s'agit d'une société, comcience morale ou religieuse lorsque l'on considère l'humanité tout entière. C'est ce sentiment qui crée, conserve ou détruit les pouvoirs coactifs devant lesquels doivent fléchir les intérêts individuels aveugles; c'est le désir souverain qui règle les intérêts particuliers, et duquel émanent la justice, les lois, les mœurs, le pouvoir dans la plus ample acception du mot.

Ceux qui, dans le pouvoir, ne voient que la force matérielle, n'aperçoivent qu'une bien faible part de cette puissance coactive qui ramène sans cesse les intérêts et les désirs individuels dans la ligne de l'intérêt collectif de la société ; car nous sommes soumis dans

un bien plus grand nombre de nos actes à l'opinion qu'au pouvoir politique proprement dit. D'ailleurs, Vo* pinion publique pénètre bien plus profondément dans notre vie ; elle nous touche et nous presse à chaque instant ; elle nous suggère non-seulement nos actions, mais nos croyances, avec une autorité contre laquelle nous pouvons lutter, quelquefois même avec avantage, mais à laquelle il est impossible de nous soustraire entièrement.

On a souvent accusé l'opinion d'être capricieuse, et l'on a observé qu'en certains temps elle était toutepuissante, tandis qu'en d'autres temps elle disparaissait presque entièrement. Les caprices dont on se plaint pourraient être réduits à une suite de raisonnements dans lesquels se résume la pensée de chaque temps et de chaque société sur son intérêt collectif. Les intermittences observées dans la force de l'opinion tiennent à ce que tantôt elle a une conception distincte et vive de cet intérêt, tantôt elle cesse de l'apercevoir et tombe dans le doute.

Les religions et les coutumes, établies d'abord par l'opinion, exercent plus tard sur elle une longue influence : ce sont les formes et en quelque sorte les corps qu'elle revêt et qui varient, tout en se modifiant sans cesse et peu à peu par la vie, jusqu'à ce qu'ils périssent et soient remplacés. On a d'abord choisi une règle de conduite, une loi ; ensuite on l'observe machinalement sans bien y prendre garde: plus tard, et lorsque cette loi cesse d'être discutée, on en vient à ne plus la comprendre; on la surcharge d'interpréta-

disparaît/ et l'on s'en

, par l'effet d'une paresse

atôt parce que rintelligence,

^t une loi, cesse de s'en occu-

l'esprit humain est l'activité : il

ae les vérités sur lesquelles il tra-

l'appliquer son attention aux règles

nduite , il se portera, vers d'autres

iples et plus sensibles; il perdra l'ha-

andes pensées et prendra celle des pe-

. général et souverain qui domine tous les d'une société et les enveloppe n'est nullement en essence aux désirs particuliers ; mais il en s-distinct. Il est infiniment plus durable et plus 0 que les désirs individuels, et se fonde sur des I naissances et considérations plus larges*: il n'est .s exposé à se modifier et à changer sous l'impression les caprices momentanés qui naissent de nos sensations, et de nos faiblesses personnelles. Lorsque les passions viennent bouleverser les désirs d'un individu, elles ne touchent point les désirs de ses semblables, qui n'éprouvent pas au même instant les mêmes sensa* lions et que rien n'incite, par conséquent, à perdre de vue les intérêts permanents de la société. L'homme agité par les passions se trouve en proie à une folie temporaire, et cette folie est appréciée comme telle par tous ceux que la même passion ne précipite pas en même temps vers un objet semblable, quoique chacun d eux puisse fort bien l'éprouver à son tour; ils voient

f20 KTUDKS Sli; LA SCIENCE SOCIALE.

toufi^'plus OU nloins distinctement ce qui échappe à la vue de T homme agité par la passion.

D'ailleurs, si l'intérêt et le désir momentané delmdividu soot souvent contraires au désir et à l'intérêt permanents de la société, l'intérêt permanent de l'individu et de la famille y est généralement conforme et ne s'en écarte que dans <iuelques cas peu nombreux. On .aperçoit à première yiie iqu'il doit bu être ainsi, puisque l'intérêt de la 90ciÀér composée d'individus, ne peut pas être contraire à celui de ses membres,' et on le voit clairement dès qu'on examine l'un après l'autre les préceptes dé la morale. Ces préceptes tendent à diriger et à régler nos désirs, et non', comme on l'a dit, à les diminuer ou à les détruire. ^ ^ Entre les exceptions notables que l'on rencontre, se trouve le châtiment infligé au criminel. Ce châtiment qui comprime ou détruit la vie du coupable, est manifestement contraire à son intérêt individuel : il est aussi presque toujours manifestemienl favorable à l'intérêt social, parce qu'il comprime ou anéantit une activité individuelle qui se déployait en contradiction de l'ordre et de l'arrangement établis, une activité qui tendait à réduire le travail utile, et partant, la vie. Ainsi, quant à l'intérêt social, nul doute : le châtiment et la réprobation du coupable augmentent la vie collective : quant au coupable, nul doute non plus : sa vie est diminuée ou détruite. La contmdiction des deux intérêts ne peut être contestée.

Il en est de même dans tous les cas où le sentiment du bien public porte l'individu à donner sa vie pour ses

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semblables. Quanta la société, nul doute : il lui est trèsutile .que chacun de ses membres donne sa vie au besoin et surtout ne cpaigiiepas;de ladonneripourseasemhlabliss; icar cette disposition des hommes au dévouement conserve et augmente à tous égards la somme de la vie. Quant à l'individu qui se dévoue, nul doute non plus : son intérêt personnel lui conseille^ de ne pas donner sa vie, tandis que l'intérêt permanent de tous les autres individus exige -qu'il la donne et que son intérêt permanent demanderait que tout autre, à sa place, n'hésitât pas à la donner.

C'^t jyour: faire prévaloir ipar une sanction l'intérêt général, que les sociétéâi opt réservé pour ces cas exceptionnels leurs .plus extrêmes châtiments et leurs plus hautes récompenses. Parle châtiment, elles ont mis la sanction à la portée des intdligences les plus étroites et des volontés les plus rebelles : par les récompenses sytïipathiques, elles ont atteint les âmes les plus tendres, les intelligences les plus hautes et les plus généreuses volontés. Ainsi le châtiment appelle contre le; coupable l'animadversion publique et punit son corps par des sensations, en même temps qu'il donne à tous l'enseignement de ces sensations : il frappe dans les deux ordres inférieurs de désirs pour faire mieux prévaloir et comprendre le désir d'ordre supérieur. De même la récompenseï en richesse et surtout en honneurs et approbation s'adresse à des désirs d'un ordre inférieur qui viennent étayer et fortifier le sentiment de l'ordre suprême et faciliter l'accomplissement du devoir qui en résulte.

Dans le plus grand nombre des cas, l'intérêt publie et Fintérêt privé se confondent et la société n'intervient ni pour punir, ni pour rééoihpenser, autrement que par la considération ou la dëconsidération. La considération s'acc0rde à ci^x qui * conrondent le plus leur intérêt privé avec l'intérêt social et |a déconsidération à ceux qui comprennent étroitement l'un et l'autre. Telles sont du moins la con$f4ériation et la déconsidé^ ration que l'on peut appeler sociales «t légitimes. Il en est d'une autre sorte : celle que i'on accorde à une personne, selon qu'elle a plus ou moins le pouvoir de satisfaire des désirs individuels : ^aînsi la considération que l'on accorde aux personnes qui exercent les magistratures > et qui peuvent nuire ou servir ; ainsi celle que l'on accorde à la possession des richesses, d'un grand talent, de la forée pIlPSTsique; de la beauté ; ainsi la déconsidération qui frappe les personnes privées de tous ces avantages. On comprend assez que la considération ou que la déconsidération qui naissent de désirs particuliers a un caractère tout autre que celle qui naît du sentiment de l'intérêt collectif.

Nous avons vu que la possession de la force la plus brutale n'était pas un accident fortuit, mais la conséquence de l'observation de certaines lois accessibles à notre raison : la force, même physique, de l'individu et delà famille est le prix de l'observation des préceptes

de rhygiène et de la morale individuelle, la sanction de ces préceptes dont le but est d'augmenter la croissance et la durée de la famille et de Tindividu. Il en est de même quand il s'agit des peuples : entre eux, la possession de la force est la sanction suprême de la ' morale. — 11 est bien entendu , lorsque nous parlons de force, qu'il s'agit d'une force durable et permanente et non pas seulement de celle que peut manifester un accident militaire.

Quel est entre les individus et surtout entre les peuples le plus fort ? C'est cdui qui a le plus de puissance dans les troi$ directions de nos désirs : le plus puissant dans l'ordre industriel, dans l'ordre sympathique et dans l'ordre scientifique ou divin. Si les forces de ceux que l'on compare sont inégalement développées dans les deux directions inférieures, il est clair que la prépondérance est assurée à celui qui s'est élevé le plus haut dans la direction supérieure où se trouve le principe de la force.

Ainsi un individu ou un peuple est d'autant plus fort qu'il est plus riche, d'autant plus riche qu'il est plus industrieux, d'autant plus industrieux qu'il est plus actif et plus savant ; qu'il possède à un plus haut degré les éléments de la puissance économique, tels que nous les avons énumérés ailleurs *.

Ainsi Tindividu et le peuple sont d*autant plus forts qu'ils sont plus sympathiques, parce que la sympathie groupe autour d'eux la force d'autrui. 11 n'y a pas pour une société de principe de force mieux constaté et re-

* Traité d'économie politique^ Ploutologie, 1. 1, ch. m.

connu que la satisfaction des désirs sympathiques, Tunion des citoyens et de leurs volontés dans un même but, et je ne sais si l'histoire a vu périr une société dont les membres fussent parfaitement linis^^^ : : ■

Eilfîn rîndividu et le peuple sont d'autani plus forts que leurs pensées et leurs actes nais^nt de désirs plus éclairés dans Tordre divin où viennent se résumer et se r^ler tous les désirs inférieurs. C'est pourquoi on a pu dire avec vérité que l'ardeur des désirs tfe> cet ordre et la direction éclairée des actes qu'ils inspirent suffisaient à tout et assuraient la vie. Mais -il est udispensable d'entrer dans quelques explications sur ce point: si délicat, sans oublier que nous exposons une doctrine exclusivement philosophique, c'€st**à-dire fondée sur la raison humaine et sur lés conceptions accessil^les à cette raison.

Il ne s'agit pas ici d'un amour, quelque ardent qn'il soit, ^pour Dieu considéré individuellement, si Ton peut ainsi dire, et conçu à Timage de l'homme, par le simple agrandissement des facultés humaines : il s'agit de . . l'être, caché pour nous et inconnu, qui a créé, qui ' / maintient et transforme le monde par des lois dont Tac- f^^î ^ tion nous révèle son existence ; qui est pour nous l'or- ^^^ dre, la règle, et, par conséquent, le principe même de la puissance et de la vie. Ses lois embrassent toute l'activité humaine, dans quelque direction qu'elle s'exerce et s'y appliquent ; une société croît et dure d'autant plus qu'elle les observe mieux ou qu'elle s'en éloigne moins.

Ces lois , telles que nous les comprenons , prescri-

i:tude iiu 125

ue activité sans limites dans l'ordre s prescrivait en même temps de ne lisfactions matérielles que proeurent :r but définitif. Ces satisfactions, au iie mesure^ nuisent à la vie. Quant aux ne sont qu'un moyen de conserver et rxistence des sociétés : la richesse n'est s( lis moral qu'autant que son emploi tend 'tendre leq richefises pour but d'activité, iv les moyens pour le but ; c'est s'attacher à ^ moins durables que l'individu lui-même; [)()ser,dans Tâpre poursuite du gain, à froisser semblables des désirs de l'ordre sympathique ier le trouble dans l'ordre général de la société, même la loi morale nous prescrit l'amour de nos labiés jusqu'au sacrifice de notre propre vie; mais en tout cas et en toute circonstance : elle veut, en t , que cet amour soit éclairé et dirigé vers la fin iale : en nous le prescrivapt elle n'a pas voulu que ^ désirs, quels qu'ilsfussent, de nos semblables eusut sur les nôtres une préférence que rien ne jusif lerait. Nos semblable» ne sont, comme les richesses, qu'un but intermédiaire, un moyen : prendre leur estime ou leur sympathie, leur amour ou leur admiration pour fin dernière de nos actes, ce serait, comme dans le cas des richesses, prendre le moyen pour le but, i ombre pour le corps; ce serait poursuivre un objet fugitif, léger, presque insaisissable/ S'attacher sans mesure à une personne déterminée, c^est tomber dans une erreur plus grave encore; c'est abandonner son

activité à Faventure, au gré de la personne aimée, en s'exposant à contrarier 1 activité légitime d autrui , à troubler Tordre général.

Les excès qui naissent d'un amour déréglé des richesses, de la gloire ou de la personne de nos semiblables sont également condamnables et au même titre. Il semble que l'amour de Dieu'ne puisse donner lieu à' aucun excès/ et cela serait vrai, si nous avions une connaissance entière et parfaite delà loi divine. Mais Timperfection de nos connaissances, d'une part, de l'autre, la facilité avec laquelle nos passions transfonâent en zèle saint nos désirs de richesses et surtout nos désirs de domination et de gloire ont donné. lieu à des erreurs nombreuses et d'une extrême gravité. Les excès qu'inspireun zèle violent et déréglé pour des préceptes que; l'on croirait. ' divins sont condamnables comme tous les autres : on les reconnaît en vopnt froisser sans mesure les désirs industriels ;et sympathiques, attenter au principe même de la vie.

La loi de vie exige que les désirs industriels et sympathiques soient réglés et dirigés en vue de Dieu ; mais elle n'exige jamais qu'ils soient sacrifiés ou même comprimés sans motif : au contraire, elle tend à un développement équilibré en quelque sorte de nos désirs et de notre activité dans les trois directions ; elle tend à l'utilité suprême.

En ce sens il est très-vrai de dire que la possession de la force, d'une force soutenue, durable, permanente, est la sanction suprême de la morale en cette vie. Lorsque l'on considère l'individu isolé, cette sanction

est à peine visible ; elle semble voiléepar des exceptions et .des restrictions sans notabre ; lorsque l'on considère une famille, ^ette sanction , devient plus apparente , parce que la pensée embrasse un temps plus long : lorsque la pensée s'41end ,plu3 loin dans le temps et Tespacepour c<msidérer un peuple, la sanction devient plus claire ; elle apparaît dans toute son évidence, lorsque Ton considère l^yie dans Thumanité.

On comprend par là jusqu'à un certain point le prix que la vanité même attache à la possession de la force et Terreur de ceux qui prétendent mépriser cette possesision. On coiâpreiid aussi Terreur de ceux qui prennent une manifestation temporaire de la force comme une preuve de la possessioxi d'une force durable.

La loi, de la vie ^nsi entendue peut être résumée par les quatre grandis précaptes de ^ loi. Deux de ces préceptes sont intérieurs, si Ton peut ainsi dire:^ ^ . ;, K Aime Dieu : aimeleprocbain comme toi-même pour ^ ^^ ^\, Tamour de Dieu. » lAime Dieu, c'est-à-dire cherche-le/ >^/ * .^^ fais efiTort pour connaître jsa loi et t'y conformer. Aime le prochain comme toi-même, ni. plus, ni moins, c'està-dâre ne pense ni à l'assujettir à tes caprices, ni à t'assujeltiraux siens : aime-le en Dieu, c'est-à-dire pour te conformer à la loi divine de conservation et d'agrandissement de Vhumanité. Les deux autres préceptes sont extérieurs et antérieui^s aux précédents : le premier prescrit le travail auquel l'homme a été destiné dès l'origine ; le second lui commande de croître et de multiplier. Croissez, c'est-à-dire devenez plus grands et meilleurs ; perfectionnez les facultés de votre âme

et de votre corps ; élevez-vous dans Féchelle de la puissance et de la vie : multipliez, c'est-à-dire devenez plus nombreux. Ce sont là les conditions du progrès des familles et des peuples, conditions auxquelles ils peuvent s'étendre sans limite connue. Ceux qui cherchent à la remplir éprouvent le bien^tre et la jouissance durable ; ceux qui veulent s'y soustraire souffrent du malaise, de la douleur et ne durent pas.

Si telle est en effet la loi, on peutjuger de l'état d'un peuple et de la . bonne ou mauvaise direction de son activité par son progrès croissant ou décroissant dans «les , trois ordres de désirs et de travaux et par le mouvement ascendant ou descendant de sa population; Dans cette appréciation, deiix éléments seulement admettent l'expressipn arithmétique'; ce sont les richesses et la population ; encore n'est-ce qu'avec peine et toujours avec quelque incertitude que le calcul parvient à s'y appliquer. Toutefois l'examep attentif de ces deux éléments de puissance peut donner lieu à des conclusions légitimes ; la force ne peut guère exister en un peuple sans se maqifester par l'accroissement de. la richesse et de 1$ population et la décadenccT se mani-^ feste infailliblement ^ar la diminution de la population et de la richesse.

Les luttes militaires prouvent quelque chose, mais ne prouvent pas tout; elles ne sont pas la mesure de toute force. Les éléments de la puissance militaire sont sans contredit la richesse, la population, la discipline, la valeur, Tunionà Tinlérieur; au dehors les alliances d'autant plus faciles que la guerre a un but plus gêné-

ÉTDDE III. * 129

rai. Mais si la guerre atteste et manifeste l'existence des divers éléments de la puissance, elle les use et les détruit, même chez le vainqueur. Les preuves tirées du résultat de la guerre ne s'appliquent donc qu'au passé et ne sont concluantes ni pour le présent, ni pour l'avenir, d'autant que rien n'aveugle davantage les hommes et ne les détourne plus du but que les préoccupations militaires.

La force sociale ne peut se mesurer par aucun fait isolé ; mais elle peut être appréciée par l'ensemble de ses résultats, et si les études comparatives auxquelles elle peut donner lieu sont généralement difficiles, elles sont toujours utiles.

Nous avons exposé l'origine, la formation, la nature et indiqué l'étendue des pouvoirs coactifs qui disciplinent et ramènent à un même but les activités divergentes des individus. Ces pouvoirs naissent du sentiment intime de conservation et d'agrandissement qui anime toute société, sentiment d'intérêt collectif plus ou moins éclairé, selon le degré de lumière et d'avancement de ceux qui l'éprouvent. Il est remarquable que, dans foute société, la partie la plus importante du pouvoir çoactif, sa branche dirigeante, est purement spirituelle; elle pèse sur la pensée et les actes des individus par l'opinion de leurs semblables qui loue ou blâme, approuve ou réprouve. Le pouvoir matériel n'est en quelque sorte qu'un prolongement et un appendice

du pouvoir spirituel dont il suit la direction et les ordres comme le corps obéit à la volonté. Sous Finfluence du sentiment d'intérêt collectif, l'opinion estime que tels actes sont utiles et tels autres nuisibles au bien commun ; elle conseille les premiers et dissuade des seconds; puis, mais dans certains cas seulement, elle appuie ses conseils par Ja coercition matérielle.

Ainsi l'activité de l'individu sç trouve dirigée vers la fin commune et disciplinée de trois manières: l^par son intelligence et sa foi propre, lorsqu'il voit directement le but social et s'efforce d'y atteindre ; V par l'opinion, lorsque l'individu, sans voir lui-même distinctement le but social, s'y trouve dirigé par ses désirs sympathiques qui lui font rechercher l'approbation et . fuir l'improbation de ses semblables, ou par ses désirs industriels qui le poussent à l'acquisition des richesses ; 3° par la force brutale, lorsque l'individu, ne voyant paslebut social, s'en éloigne, malgré l'opinion, et agitde manière à empêcher ses semblables de marcher au but. Dans le premier cas, le pouvoir directeur naît de l'âme elle-même; dans le second, il naît de l'opinion et s'adresse à l'âme seulement; dans le troisième , il s'adresse au corps et à la sensation. Lorsque l'individu agit par le premier motif , il est libre; lorsqu'il agit par le troisième, il obéit à une force qui lui fait violence et n'est évidemment pas libre; lorsqu'il agit par le second motif, il se trouve dans une situation mixte, extérieurement libre, intérieurement dominé et soumis par l'autorité spirituelle*

Le but social étant une fois défini et donné, le pro-

grès est d'autant plus grand qu'un plus grand nombre de citoyens dirigent vers lui leur activité par le premier motif et, à son défaut, par le second plutôt que par le troisième. Ce progrès atteindrait la perfection dans un ordre d'idées accepté , si tous les citoyens dirigeaient volontairement leur activité vers ce but.'

Par conséquent le progrès a deux voies : tantôt une société change de but ou rectifie sa marche vers le but accepté ; tantôt cette société se discipline et les indi* vidus qui la composent marchent avec plus d'ensemble et de force vers le h^t. A ces deux voies progressives correspondent évidemment deux voies rétrogrades dans lesquelles on entre lorsque l'idéal s'abaisse et quand la discipline s^affaiblit. Les esprits superficiels jugent du progrès par la discipline seule et quelquefois par l'idéal seul. Ils se trompent sans cesse : car non-seulement la discipline ne peut se renforcer tout d'abord lorsque l'idéal s'élève, mais il est presque inévitable qu'elle faiblisse, parce que l'idéal nouveau ne peut guère être accepté par autant de personnes que l'idéal ancien : et au contraire, la discipline peut devenir plus exacte, lorsque l'idéal s'abaisse vers un idéal antérieur et inférieur, accepté plir un plus grand nombre d'individus et sanctionné par les préjugés populaires. D'autre part, il peut arriver qu'un idéal plus avancé que celui qui règne à certains égards, soit moins avancé sous quelques rapports importants, ou qu'il soit trop en avant de l'opinion et ne puisse être établi sans troubler complètement la discipline existante. De là les discussions et les disputes sans fin auxquelles donnent lieu les révo-

lutions; delà l'existence continue de deux partis, l'un Iconservateur qui regarde le progrès par le côté de la discipline, l'autre novateur qui préfère eiivisager le progrès par le côté de 1 -idéal .

Le progrès le plus grand que l'esprit puisse concevoir serait celui d'une société où le but commun, étant le plus conforme à la loi de vie, serait accepté libre^ ment par l'unanimité des citoyens ; ce progrès serait encore très-grand, si les citoyens qui ne livraient pas librement reconnaissaient tous le pouvoir de l'opinion; il serait moindre s'il était nécessaire d'employer la force brutale contre un certain nombre de récalcitrants et d'autant moindre que cette force serait employée «u ru ne plus grande échelle» Ainsi le but social étant déterminé, le progrès a lieu de l'autorité à la liberté et non, comme on le dit trop souvent, de la liberté à l'autorité.

Avant d'aborder la série d'études que les considérations précédentes ouvrent devant nous, il convient d'examiner comment se manifestent et se corrigent les erreurs des pouvoirs coactifs, tant spirituels que temporels, comment se rectifie la marche des sociétés humaines.

En qiatière sociale, on le sait, l'erreur consistée conseiller et prendre une direction qui s'éloigne du principe de vie, qui contient ou réduit le développement de la société. Les deux pouvoirs coactifs, engendrés par des opinions humaines, n'en sont pas

exempts; ils peuvent se tromper à la fois ou séparément ; ils peuvent se tromper d'accord et dans le même sens ou se tromper dans un sens opposé.

Si les deux pouvoirs se trompaient à la fois et dans le même cens, il resterait à la société peu de chances de redressement et de salut. On peut même dire que si les deux pouvoirs se croyaient en possession de ,1a vérité absolue, ces chances seraient à peu près nulles; alors en effet il serait difficile qu'une opinion contraire à Terreur générale fût formulée ou même conçuQ et presque impossible qu'elle prit de la consistance et prévalût. Si les deux pouvoirs et la société, par conséquent, ne se croyaient pas en possession de la vérité absolue et acceptaient les leçons de l'expérience, il resterait, même dans le cas d'erreur simuUanée«et commune des deux pouvoirs, une dernière ressource, un moyen de correction dans l'étude des conséquences des fautes commises ; on pourrait se sauver par là ; car toute faute ayant pour conséquence une diminution de vie, suscite ou augmente un sentiment de souffrance aiguë. Mais si l'homme est prompt à se tromper, il ne Test pas de même à reconnaître ses erreurs et préfère attribuera la, Providence, au hasard, à telle ou tellepersonne déterminée les maux dont il souffre par sa faute.

Cependant il n'est pas impossible que, sous l'empire du sentiment instinctif de conservation, qui existe chez les peuples comme chez les individus, l'opinion régnante s'affaiblisse et qu'il s'élève des opinions plus saines, ni que ces opinions, une fois conçues et formulées, prennent à la faveur des événements de l'ascen-

134 ÉTCDES SUU LA SCIENCE SOCIALE.

dant sur les esprits et finissent par rectifier une opinion erronée : c'est pourquoi il ne faut jamais désespérer du salut d'une société, comme i] ne faut jamais désespérer de la conversion d'une personne. Certes , Tinfluence des habitudes est grande, sur les peuples comme sur les particuliers . et lorsque ces habitudes sont invétérées et mauvaises, on peut tout craindre : mais tant que l'intelligence ne s'est pas endormie dans un orgueil stupide ; tant qu'elle ne s'est pas a£Eaifôée dans la paresse et l'inaction sous le poids de doctrines fatalistes ; tant que l'idée d'activité, d'agrandissement et d'amélioration dure, la vie n'est pas éteinte et l'on peut conserver l'espérance.

Lorsque les deux pouvoirs se trompent dans une direction opposée, ils doivent se choquer : dans la lutte, la victoire est assurée à la longue à celui qui se trompe le moins , à celui qui satisfait le mieux cet instinct vital qui aniine les sociétés et les éclaire parfois d'une lumière soudaine, inattendue.

Si l'un des deux pouvoirs seulement se trompait, il serait promptement ramené par l'autre dans le droit chemin, parce que celui-ci, appuyé sur la conscience et l'assentiment des peuples, aurait sur son antagoniste une immense et irrésistible supériorité. Mais la vérité n'apparaît pas ainsi sans mélange dans l'esprit des hommes : elle est comme un métal précieux qu on ne trouve jamais pur d'alliage et que notre art ne peut dégager entièrement des matières impures qui raccompagnent. Le plus souvent les deux pouvoirs, sans être en hostilité directe et ouverte, ne sont pas d'accord

et ne possèdent Tun et Tautre qu'une parcelle de la vérité : souvent même ils sont divisés entre eux, et l'un des deux prévaut par l'effet des divisions intérieures qui affaiblissent l'autre. Ainsi, devant un pouvoir d'opinion compacte, le pouvoir temporel est forcé de se soumettre : s'il veut résister, il se divise, hésite et s'affaisse spontanément, comme on l'a vu dans l'histoire chaque fois qu'a eu lieu une révolution populaire. Lors, au contraire, que l'opinion se divise et perd sa puissance par celte division, le pouvoir temporel grandit et prend plus d'empire.

Chaque fois que les deux pouvoirs sont violemment divisés, la société souffre; mais cette souffrance est un signe de vie : elle est utile parce qu'elle provoque des efforts qui tendent à l'unité de pouvoir, sans jamais l'atteindre tant que les opinions individuelles sont libres. Cette unité ou réunion définitive des deux pouvoirs est le rêve du politique et ^u philosophe depuis l'origine des temps historiques : elle peut être cherchée par deux voies :

l"" On s'en rapprocherait beaucoup si la plupart des hommes cessaient de penser et de vivre de la vie intellectuelle ; s'ils abandonnaient leurs opinions à l'autorité de quelques-uns ou d'un seuL C'est ce qu'une longue et savante compression a obtenu en Chine et dans l'Inde. Les anciens législateurs de ces pays ont été assez'malheureusement habiles pour réussir à enfermer les peuples, corps et âme, dans un réseau serré, invincible, de traditions et de coutumes : ils y ont assoupi la pensée et mis à ce point la souffrance en hon-

neur et en habitude, qu'ils ont presque effacé le sentiment de la vie. Les résultats de leur succès sont peu enviables et ne font pas r^retter que les peuples occidentaux aient résisté aux nombreuses tentatives qui ont été faites chez eux pour obtenir par autorité Tunité des deux pouvoirs.

2* On peut se rapprocher de cette unité par un enseignement qui provoque la pensée de chacun à Tac* tion et à la vie, en l'appelant à régler ses opinions sur l'observation et l'expérience plutôt que sur l'opiùion d'autrui. C'est ainsi que les physiciens et les chimistes se sont approchés de l'unité dans les opinions relatives à leurs études, autant qu'il peut être donné aux hommes de s'en rapprocher sans éteindre en eux-mêmes la pensée, sans renoncer à s'éclairer.

La première de ces deux voies conduit à la mort ; la seconde à la vie.

Les pouvoirs peuvent tomber dans des erreurs d'opinion et de doctrine ; mais la cause la plus habituelle de leurs fautes estle désir des particuliers de faireprévaloir leur intérêt, étroitement compris, sur l'intérêt général et collectif; c'est la prédominance des désirs de richesse ou de gloire chez quelques hommes. Aussi Aristote, voulant distinguer les bons gouvernements des mauvais par un caractère permanent, a dit très-exaclement que les bons, quelle que fût leur forme, étaient ceux qui servaient l'intérêt collectif de la société, et les mauvais, ceux qui servaient seulement ou surtout des intérêts privés. La même distinction doit s'appliquer ajuste titre aux pouvoirs d'opinion ou spirituels.

Entre égaux, c'est-à-dire entre hommes professant une même doctrine morale et la comprenante peu près également y Topinion publique est généralement conforme à l'intérêt collectif, parce qu'elle n'est pas exposée aux nombreuses causes d'erreurs qui égarent les particuliers. C'est sur le sentiment de cette vérité qu'est' fondée la doctrine de la souveraineté du peuple. Entre égaux, celui chez lequel prédominent les appétits matériels ou les vaniteux rencontre une barrière très-forte dans les appétits d'autrui : dans cette opposition des intérêts privés, il suffit qu'un petit nombre d'hommes s'attachent à la doctrine d'ordre général et la soutiennent pour qu'elle soit respectée. Mais pour que le public s'attache à cette doctrine, il faut qu'elle se manifeste et se personnifie en quelque sorte par des formules ; si on ne la voit et ne la connaît, si l'opinion doute, les appétits matériels et vaniteux prennent le dessus, se choquent en désordre ; le pouvoir spirituel, affaibli, effacé, cède la place au pouvoir temporel et abdique en quelque sorte devant lui.

Quelques personnes s'imaginent que le pouvoir spirituel a paru dans le monde avec le GhristiaDisme ou peu de temps après. C'est une grave erreur, car ce pouvoir, aussi ancien que la société humaine, durera autant qu'elle. Les peuples, comme les individus, pensent avant d'agir et jugent leur action, soit qu'elle naisse d'une pensée réfléchie ou d'une opinion conçue à la légère ou même d'un caprice fugitif et d'une sorte de sensation : quelquefois les peuples, comme les individus, se laissent aller un peu au hasard dans la perplexité

et le doute ; mais la pensée ne meurt pas plus en eux que dans l'individu. Lorsque le gouvernement de l'é* glise a été constitué entre les chrétiens, on a tout simplement organisé un pouvoir chargé de conserver et de propager la doctrine, indépendamment de tout gouvernement civil : on a divisé, à proprement parler, le pouvoir temporel : on n'a pu créer le pouvoir spirituel proprement dit, qui existait par la doctrine et par la foi que cette doctrine inspirait.

Partout où des hommes ont une croyance morale commune, il y a pouvoir spirituel : partout où ils dis* cutent sur cette croyance, la réforme de ce pouvoir est en question : partout où ils se divisent, se haïssent et se combattent, ce pouvoir s'affaiblit et s'éclipse en quelque sorte pour un temps plus ou moins long au bout duquel il reparaît sous une autre forme. Ceux qui ne voient le pouvoir spirituel que lorsqu'il est personnifié, le matérialisent : ceux qui ne le reconnaissent que dans une formule commettent une erreur semblable à celle qui consisterait à prendre la génération présente pour l'humanité entière, à oublier les générations qui l'ont précédée et celles qui la suivront.

Nous ne pouvons aller plus loin sans discuter une doctrine très-ancienne, très-répandue , respectable par les services qu'elle a rendus et qui domine encore aujourd'hui l'enseignement. Nous l'attaquons à regret , sous l'empire de la nécessité où nous sommes de com-

ÉTUDE m. 139

battre des opinions qui nous semblent contraires à là vérité et désormais plus fécondes en mauvaises qu'en bonnes conséquences ; des opinions que Ton professe des lèvres et auxquelles on ne conforme pas sa conduite, parce qu'on y croit peu, et auxquelles, pour le même motif, on donne une multitude d'interprétations diverses et arbitraires.

La doctrine dont nous parlons enseigne que la « justice est éternelle et que ses préceptes ne changent point : » elle ajoute que ces préceptes sont inscrits dans la conscience de tout homme et y restent gravés en caractères ineffaçables, — Cette doctrine repose et console : elle lie dans l'espace et le temps les hommes qui la professent ou l'ont professée et semble les distinguer par un sceau de gloire du reste des hommes : par là, elle flatte notre orgueil; elle flatte aussi notre paresse, lorsqu'elle enseigne qu'en matière de bien et de mal, nous pouvons, sans étude ni réflexion, juger sainement et sûrement sur le simple témoignage de notre conscience. De là l'opinion très-répandue que la conscience des enfants est plus pure et plus sûre que celle des adultes, que le sauvage est plus honnête que l'homme civilisé et autres opinions de ce genre que nous rencontrons à chaque pas dans nos sociétés occidentales.

Soumettons un peu cette doctrine à l'épreuve de l'observation. Est-il vrai qu'une même idée de justice, indépendante de tout pouvoir coactif, spirituel ou temporel, se rencontre chez tous les hommes? Chez la plupart des peuplades sauvages observées en ces der-

niers temps, on n'a rencontré que les idées primitives de force et d'utilité. La lecture attentive des anciennes histoires nous montre le même phénomène dans les temps antiques et un peu d'attention nous le rend manifeste dans les classes, inférieures delà population des pays même les plus civilisés.

Si la conscience était innée et identique chez tous les hommes, on observerait chez eux, quant à la morale» un accord semblable à celui qui règne en matière de sensations : les mêmes préceptes se retrouveraient en tout temps et en tout pays, chez tous les peuples de la terre. Or, l'histoire nous apprend que ces préceptes ont varié selon les temps et les lieux, que les actions considérées aujourd'hui comme les plus contraires à la morale étemelle ont été, non-seulement tolérées, mais prescrites et glorifiées chez différents peuples et même chez tous. N'en citons qu'une seule, le meurtre. Est-il réprouvé par la conscience de Tanthropophage et l'inquiète-t-il? En aucune manière. L'anthropophage tue, se repaît et dort tranquille et content comme le cy* cloped'Euripide. Le meurtre n'incjuiétait pas davantage la conscience des prêtres qui immolaient des victimes humaines, qui brûlaient vivants de petits enfants en l'honneur de Moloch ou de Baal , et qui sacrifiaient des multitudes d'hommes à Tentâtes et à Huitzilopotchli. Le meurtre n'inquiète pas davantage de notre , temps les soldats et les bourreaux, appuyés qu'ils sont par l'assentiment de l'opinion publique^ et il n'a jamais répugné ni aux spadassins ni aux gladiateurs.

De même la fraude est en honneur chez les sau-

vages et ]es barbares en général au même titre que la force : chez eux on n'éprouve pas le moindre remords

pour avoir trompé son semblable, et on ne connaît pas la reconnaissance, même de nom/ (^ Us sont lâches, traîtres, légers, fourbes, naturellement voleurs jusqu'à se faire gloire de leur adresse à dérober ; brutaux, sans honneur, sans parole, capables de tout faire quand on est libéral à leur égard, mais en même temps ingrats et sans reconnaissance. C'est même les entretenir dans leur fierté naturelle que de leur faire gratuitement du bien: on me craint, disent-rils, on me recherche ^. » a Plus on donne au sauvage, moins on a sujet d'en être content : la reconnaissance est une vertu dont ils n'ont pas la moindre idée *. d II en était à peu près de même à une époque célébrée par les poètes. Voyez l'Ulysse d'Homère : il n'est fraude qu'il n'emploie à sa gloire : il se vante d'avoir été pirate et se plaint de ce que les Bieux ne l'ont pas favorisé dans cet honnête métier, comme un voleur de nos jours, parlant à des voleurs, se plaindrait de ne pas avoir eu de chance. De notre temps encore la fraude est glorifiée à la guerre en certaines limites ; elle est tolérée sous condition par les casuistes, même dans le commerce et la vie civile, et les mœurs sont encore, sous ce rapport et en certains cas, plus tolérantes que les casuistes.

* Lettres édifiantes, U VI, p. 321-2, édition de 1780.

' Ibid., p. 381. — Tel est l'homme de la nature^ comme on^disait au siècle dernier! Un missionnaire s'informait des mœurs d^une tribu. « On me répondit, écrit-il naïvement, qu'ils vivaient comme des bêtes, sans aucun culte et presque sans nulle connaissance de la loi naturelle. » — Lettres édifiantes, t. VU, p. 279.

« Le larcin, Tinceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions Tertueuses *. »

On a dit que c'étaient des aberrations de la conscience, une corruption de la morale absolue et éternelle qui causaient les phénomènes moraux que nous signalons. Mais qu'est-ce que cette lumière éternelle qui s'obscurcit, non chez un individu seulement, mais chez des peuples entiers, non pour un moment, mais durant des siècles? Qu'est-ce que cette conscience qui sommeille, s'oublie et meurt? Qu'est-ce que ce droit absolu qui s'efface et disparaît comme une couleur peu solide? Qu'est-ce que cette justice « qu'une rivière borne * ? »

Dira-t-on du moins que par un privilège spécial réservé à notre temps et à notre pays, ce droit est, sinon respecté, du moins connu et honoré par nos compatriotes et contemporains? Eh bien ! qu'on nous montre dans les règles de ce droit absolu, étemel, inflexible et dédaigneux de l'utile, les principes de législation militaire admis chez tous les peuples et appliqués dé temps immémorial. Qu'on nous dise pourquoi le soldat qui porte la main sur son chef ou seulement le menace et l'insulte, est puni de mort, tandis que les mêmes actes^ commis dans l'état civil, ne donnent lieu qu'à une répression insignifiante ! Qu'on nous dise pourquoi le factionnaire qui s'endort à son poste , quelque fatigue

* Pascal, Pensées. De la justice, IV.

' * « Quelle bonté est ce que ie Yoyois hier en crédit et demain ne la sera plus et que le traiect d*une rivière faict crime ? Quelle vérité es tce que ces monlagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? » Montaigne, !• Il, ch. xii.

ÉTUDE lil. 143

qu'il ait éprouvée et quel que soit le sommeil qui Tac- * cable, ou qui abandonne son poste, quelque peur qu'il ressente, est puni de mort ; pourquoi en un mot cette prodigalité de la peine de mort qui caractérise si tristement les codes militaires? Ces codes sont-ils fondés sur la justice innée et primitive? ou ne constituent-ils qu'un arrangement en vue d'une fin spéciale et déterminée, un arrangement d'utilité? Ont-ils une autre cause que le désir collectif d'obtenir par la rigueur de la discipline une supériorité de force militaire ?

Et la guerre elle-même est-elle justifiable par la conscience ? Est-elle conforme aux principes du droit éternel? 11 serait étrange que ce droit obligeât et excit&t ces myriades d'hommes qui s'entr'égorgent, sans qu'un d'entre eux sur mille sache précisément pourquoi. « Se peut-il rien de plus plaisant, dit Pascal, qu'un homme ait le droit de me tuer, parce qu'il demeure au delà de l'ëau et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui? »•

Cherchons d'autres exemples plus près de nous et au sein même de la vie civile. On a beaucoup écrit et parlé de nos jours de l'appropriation individuelle des riches* ses et on a prétendu l'élever, elle aussi, à la hauteur de droit absolu. Ceux qui ont travaillé à établir cette théorie, avec de bonnes intentions qu'ii est impossible de méconnaître, n'ont pas pris garde que leur prétendu droit n'était sous aucun rapport défini, ni susceptible de définition. En matière de propriété, quel est le droit? Est-ce celui de l'Inde ou de l'antique Egypte, attribuant la terre, soit aux princes, soit à certaines castes

'exclusivement? Est-ce celui des républiques grecques, avec la faculté pour le législateur d'abolir les dettes et de partager les terres ; avec la faculté, pour les particuliers, déposséder des esclaves ? Est-ce le droit mosaïque avec son jubilé? Est-ce le droit romain avec sa prescription de deux ans, ou le droit féodal avec ses terres bénéficiaires? Est-ce enfin le droit de notre temps avec la propriété plus libre, mais toujours limitée par une infinité de restrictions? Qu'on le dise! et si Ton reconnaît dans un de ces régimes si différents les uns des autres le type absolu, qu'on le proclame et qu'on nous explique comment l'humanité a pu croître et se déve*lopper sous les autres régimes, en dehors du droit et du bien.

Que d'efforts tentés depuis des siècles et que de sophismes entassés pour donner au droit de propriété quelque consistance propre en dehors de l'autorité de la loi et des considérations d'utilité ! On a invoqué Un droit résultant de la première occupation, comme si le fait de la première occupation pouvait engendrer un droit absolu, tandis qu'on admettait que ce droit; tout absolu qu'il fût, s'effaçait devant la prescription. Et le droit d'hérédité , si variable chez les divers peuples , sur quoi l'a-t-on fondé? Sur ce que les enfants continuent la personne de leurs parents. Et le droit de tester? Sur l'immortalité de l'âme. Et les obligations contractuelles? Sur la conscience, c'est-à-dire sur leur existence même.

Ceux qui ont mis en avant cette doctrine n'ont pas pris garde au labyrinthe de contradictions dans lequel

liption peut-elle

il les enfants, s'ils

leurs parents, peu*

stament de ceux-ci?

ne de l'immortalité de

? L'immortalité admet-

)i attribuer la disposition

norlelie il est vrai, mais

j)rouve aucun besoin ter-

: aux morts la disposition de

i\ vivants dont les âmes sont

}ue celles de leurs ancêtres, et

loiide, éprouvent tous les besoins

nir avec franchise et sans danger :

^ par lesquels on a voulu établir le sur autre chose que des considérant faibles, obscurs, contradictoires. Si <i\ait pas eu d'autre appui, il y a longaurait cessé d'exister ; et à tout prendre , ■ontiers que ces pauvres arguments, incalerminer aucune conviction sérieuse, ont \ cause qu'ils ne l'ont servie. En tout temps, uii's de la propriété, lorsqu'ils ont voulu i existence d'un droit primitif absolu, ont été rieurs aux communistes, et s'il ne l'était agi Liue question abstraite, d'une simple lutte de .nement, ces derniers l'auraient emporté : leurs . ines ont pesé d'un grand poids dans la conscience ne de ceux qui les ont combattues avec le plus

d'énergie. Mais si la propriété n'a pas été défendue jusqu'à nos jours par des arguments bien forts, elle a été maintenue obstinément par un sentiment intime d'utilité générale, mal défini^ mais invincible, qui a soutenu sans fléchir tous les chocs de la dialectique et de l'éloquence. On ne trouvait aucun argument bien sérieux à opposer à ceux qui proposaient un retour plus ou moins prononcé vers le communisme, soit à titre de' restauration des anciennes lois, soit à titre d'innovation ; mais chacun comprenait et sentait très-distinctement que si les pouvoirs de la propriété individuelle étaient diminués, tous les rapports sociaux seraient bouleversés ; que chacun serait froissé dans ses idées, dans ses habitudes, dans ses espérances ; que le travail diminuerait et qu'il deviendrait impossible que la même population vécût , sur un territoire donné , au même degré de richesse. C'est par ces considérations, senties plutôt que formulées, que la propriété a repoussé les nombreuses attaques dont elle a été l'objet, et la résistance a été parfois d'autant plus furieuse qu'elle avait le raisonnement contre elle et ne se sentait pas bien sûre d'avoir raison.

Qu'est-ce que ce sentiment étrange qui résiste à toute logique, qui établit, accepte ou brise tour à tour divers régimes d'appropriation et tend à peu près directement, durant tant de siècles et de révolutions, à rendre la propriété à la fois plus individuelle et plus accessible à tous? C'est la conscience sans doute. — Oui, mais ce n'est pas une conscience innée ; c'est une conscience qui apprend, s'éclaire, se développe; une conscience

progressive ; c'esl la raison humaine appliquée à chercher sans cesse des arrangements sociaux meilleurs, d'une utilité générale plus grande que ceux qui les ont précédés.

Si l'on considérait le droit naturel comme l'expression des premiers instincts de l'individu, il n'y aurait rien de plus contraire à ce droit que l'établissement des contrats. Quoi de moins naturel, en effet, que de lier, même par une convention librement consentie, une volonté qui varie sans cesse ; de lui faire prendre des engagements pour un avenir qu'elle ignore et qui peut-être la trouvera bien changée. Mais partout on a senti, sinon compris, qu'il était très-utile à la société que la volonté de chacun pût être fixée pour l'avenir et pût déterminer ses actes futurs en les soumettant d'avance à un pouvoir coactif créé par elle-même. En effet, l'introduction des contrats, assurant l'avenir dans une certaine mesure, ouvre un champ plus vaste aux pensées et aux prévisions des hommes ; elle consolide, étend et féconde leur collaboration dans urf dessein commun. Cette vérité fut d'abord sentie vaguement, et on confondit le contrat avec la formule qui le mettait sous la protection de la puissance religieuse ou civile ; plus tard, à mesure que l'idée et la nature du contrat sont devenues plus distinctes, les formules se sont simplifiées et se sont effacées au point de disparaître presque entièrement dans le commerce. Les commerçants ont simplifié les contrats, parce que, la nature de leurs travaux les obligeant à contracter plus fréquemment, ils ont senti plus vivement l'utilité des

conveotions et acquis, si Ton peut ainsi dire, une conscience contractuelle plus délicate, plus sensible, soumise non-seulement aux prescriptions de la loi, mais à celles du point d'honneur.

Il y a dans l'individu comme dans la société, un sens intime que Ton appelle conscience d'après lequel chacun de nous juge le bien et le mal. Mais ce seps intime n'est pas né avec nous \ il s'est formé par l'éducation que nous avons reçue et par l'opinion de la société au sein de laquelle nous vivons: nous le recevons de nos pères et le transmettons à nos descendants, non tel que nous l'avons reçu, mais modifié en bien ou en mal par notre expérience propre. C'est pourquoi il varie de siècle en siècle sans jamais disparaître : son existence est aussi ancienne que celle de l'homme; mais la forme de cette existence change et se modifie sans cesse. L'enfant nouv^iau-né n'a pas de conscience ; à mesure qu'il acquiert 'des idées et grandit, sa conscience se forme, s'élève et s'épure, ou se dévoie. Croire que renfsfût a îa conscience plus pure et plus droite que l'adulte, c'est accepter un préjugé que dément la plus simple observation. C'est un autre préjugé que l'opinion qui attribue la même conscience à tous les hommes. Il y a des consciences bonnes et meilleures, mauvaises et pires , selon le degré d'avancement

* a Ce qu'on nomme sens intime ou conscience n'est jamais autre chose que le reflet des préceptes moraux qu'un long enseignement et un long exercice ont fait entrer en nous-mêmes et ont imprimé dans notre âme à ce point qu'ils en sont devenus comme des attributs nouveaux ou des qualités propres. »

Bûchez^ Introd, à la science de Vhisioire.

ÉTUDE m. 149

moral auquel sont parvenus les individus ou les peuples.

S'il en était autrement, pourrait-on expliquer un phénomène remarquable et qui dure depuis plusieurs siècles, la persistance des duels, malgré les prescriptions de la loi morale et religieuse et. malgré les châtiments portés par la loi pénale ? Pendant tout ce temps on a dit et cru que la conscience était d'accord avec la religion et la morale : cependant on offrait et acceptait le duel dans un cas donné à peine de tomber dans le mépris de soi-même aussi bien que sous le coup de la réprobation publique. Cette réprobation, sanctionnée par la conscience de celui même qui en était l'objet, était évidemment une manifestation de conscience contraire à toutes les règles acceptées théoriquement: cette conscience opposée à la loi morale , religieuse et pénale, était issue du point d'honneur militaire et féodal, fondé lui-même sur un sentiment d'utilité collective. Dès que l'esprit militaire a fléchi, pendant les grandes années de la révolution française, par exemple, le sentiment et l'idée même du duel se sont affaiblis et les duels sont devenus rares : plus tard, sous l'empire et à mesure que l'esprit militaire féodal a repris de la force, les duels sont rentrés pendant quelque temps dans l'usage commun.

Il n'est aucun précepte de morale qui soit était été de tout temps et partout reconnu ; mais il en est plusieurs qui sont très-anciens et se retrouvent dans presque tous les temps et tous les pays que nous connaissons. Ce sont les plus matériels en quelque sorte, ceux que la raison humaine aperçoit les premiers comme la con-

dition d'existence et de durée delà société : ue pas tuer, ne pas mutiler, ne pas s approprier la chose ou la personne que Tusage ou la loi attribuentau prochain. Il est tout simple que ces préceptes aient étéaperçus et formulés en divers temps et divers lieux par la raison humaine éclairée et dirigée par le sentiment de la conservation sociale et qu'ils se maintiennent par ce sentiment. C est ainsi que les principes de la numération sont connus depuis longtemps deipresque tous les peuples, bien que les divers peuples possèdent une connaissance très-inégale des mathématiques. Tout au plus peut»on considérer comme primitives et absolues l'idée de nombre ou quantité, d une part ; et de Tautre, l'idée du bien et du mal.

Ce que nous appelons habituellement « conscience » ost le sentiment des plus hautes vérités morales que nous puissions concevoir, dans un temps, dans un lieu, dans un état d'instruction donnés ; c'est notre idéal moral le plus élevé. Ce que nous appelons « droit naturel » est de même l'idéal de législation le plus éleYi"^ que nous concevions : mais cet idéal n'a été, ni ne sera probablement le même en tout temps ; il change, s'élève et se développe avec nous. Et comme nous puisons dans la société où nous vivons nos opinions avec l'existence, il est absurde de dire qu'il y a des droits individuels absolus et une conscience individuelle infaillible. Tous les droits individuels sont fondés eu définitive sur l'utilité sociale et en dépendent : les consciences individuelles ne sont que la reproduction variée du sentiment plus ou moins confus ou distinct de

ÉTUDE m. 151

cette utilité. Peu de personnes sont en état de se rendre compte exactement de ce qui est bien et de ce qui est mal et des motifs pour lesquels l'un et l'autre sonttels ; mais tous ont une idée du bien et du mal, puisée dans une tradition plus ou moins éclairée et plus ou moins modifiée par l'expérience personnelle.

C'est pourquoi le doute méthodique de Descartes et son ignorance systématique, malgré les services qu'ils ont pu rendre à la science, étaient fondés sur une conception erronée de l'homme, sur l'idée que nous tenons de la nature ce qu'en réalité nous tenons de l'éducation. Descartes ne pouvait pas plus sortir des idées de son temps et de son pays que le plus vulgaire et le plus ignorant de ses contemporains ; mais il pouvait, comme chacun de nous, ajouter quelque chose à ces idées, les agrandir par son travai} personnel. L'originalité de son point de départ et la fécondité de son œuvre ont consisté en ce qu'il soumettait à un examen nouveau des notions philosophiques adoptées sur parole et qui, depuis des siècles, n'avaient été soumises à aucune vérification sérieuse.

Nos idées, nos notions scientifiques et morales viennent de la société, comme notre vie; c'est la conscience sociale qui engendre la nôtre, qui l'éclaire et la contrôle : nous n'avons d'autres droits que ceux que nous tenons de la société. Mais ces droits ne sont ni moins

respectables ni moins sacrés que s'ils naissaient d'une révélation naturelle , puisqu'on ne peut y attenter sans attenter en même temps à l'existence de la communauté : ils sont une forme du droit social, un résultat des arrangements établis pour faire croître et durer la société et chacune des familles qui la composent.

On peut observer que dans la pratique les applications de la théorie que nous travaillons à établir, ne diffèrent pas sensiblement de la théorie platonicienne aujourd'hui régnante. Parcourez successivement les divers problèmes qui occupent le moraliste et le législateur, et cherchez-leur une solution, tantôt au point de vue du droit naturel et de la conscience innée, tantôt au point de vue de l'utilité telle que nous lavons définie: vous troui^rez que les conséquences d'une théorie sont à peu près les mêmes que celles de l'autre. Il n'y a pas lieu de s'étonner de cet accord : car lorsqu'on parle de conscience innée, on entend la conscience que l'on sent en soi-même et en ses contemporains : or, elle est éclairée de toutes les lumières acquises jusqu'à ce jour par le travail de ceux qui nous ont précédés et de nous-mêmes. La conscience de ceux qui jugent par l'utilité n'est pas autre; elle s'éclaire des mêmes lumières et tend en dernière analyse à la même fin.

Toutefois il existe entre les deux doctrines des différences radicales. Celle de la conscience innée inspire des affirmations absolues, le dédain de l'expérience et la répugnance pour le raisonnement : comme

elle prétend que le bien et le mal se distinguent par intuition et se sentent en quelque sorte comme le chaud et le froid, elle est impérieuse, intolérante et fait de toutes ses opinions des lois obligatoires pour tout le genre humain : elle considère ceux qui résistent à ces opinions, non comme des ignorants, mais comme des malades qu'il convient de guérir à tout prix, même par le fer et le feu. La doctrine de la conscience perfectible est plus modeste; elle sait que rhomme s'est trompé et présume qu'il se trompe encore : elle affirme avec réserve, attentive aux faits dans lesquels elle cherche des confirmations et dès preuves: elle s'efforce de convaincre plutôt que de commander, de régner par la persuasion plutôt que par la force matérielle et l'autorité. La doctrine de la conscience innée se croit toujours en possession de toute la vérité morale; l'autre doctrine sait j{u'ella ne possède pas toute la vérité : la première tend donc à se reposer dans la contemplation d'elle-même et la seconde à observer, à chercher, à travailler encore. C'est la première qui maintient les Hindous, les Chinois, les Musulmans dans cette immobilité qui nous confond d'étonnement et les rend inaccessibles à tous nos raisonnements : c'est par le sentiment de la seconde que les peuples chrétiens courent avec une ardeur croissante vers les améliorations de toute sorte. Pendant que les partisans de la conscience innée cherchent en eux-mêmes et le plus souvent dans leur fantaisie les règles d'interprétation que la pratique rend chaque jour nécessaires, ceux qui croient la con-

science perfectible cherchent les règles d'interprétation dans les considérations d'utilité, dans la conformité ou la non-conformité des actes avec la règle fondamentale.

La doctrine de Futilité, aussi ancienne que la philosophie, s'est produite bien souvent dans le monde sous des formes diverses plus ou moins imparfaites : elle a rencontré quelques objections dont nous devons mentionner les principales qui sont justement des objections d'utilité. On a dit, par exemple: « Si l'utilité dicte la loi et si la force est la sanction suprême, chaque individu peut chercher son utilité privée, telle qu'il la comprend, à ses périls et risques, sans être obligé en conscience à aucun devoir, sans reconnaître aucune autorité autre que la force actuelle et présente : dès lors plus de loi, plus d'ordre; l'anarchie la plus profonde et la plus irrémédiable dissout la société. » On a dit encore: « Si tout droit et toute loi émanent de la société, l'individu disparaît comme être responsable et passe à l'état de simple instrument : il doit être soumis en tout et pour tout aux volontés, aux fantaisies, aux caprices même du pouvoir coactif: dès lors plus de liberté, plus d'initiative individuelle. » Ces deux objections fondamentales se résument en une seule qui reprocherait à la doctrine de l'utilité de confondre ensemble l'individu et la société et de faire disparaître, soit la société au nom du droit individuel, soit l'individu au nom du droit social.

Nous nous serions bien mal expliqués dans les pages ♦qui précèdent si ces objections pouvaient faire quel-

Nsion sur lesprit du lecteur. L'individu s la société son existence, son éducation pre-uii enseignement qui l'accompagne toute sa H se sent lié d'âme et de corps à ses semblables et ;w'ut, sans injustice évidente et danger manifeste, rleudre leur imposer la volonté de son intérêt privé, ''Mjuel fait partie de l'intérêt collectif, mais dans ccr- Uiiiies conditions seulement. L'individu voit et sent partout la loi et la règle; s'il les méconnaît à un certain point, il est frappé par le pouvoir d'opinion; s'il les méconnaît plus gravement, il est frappé par le pouvoir matériel de la société; mais il est lié surtout par l'obligation morale que lui impose la conscience, de telle sorte que la société est pleinement garantie contre lui. Est-il garanti lui-même contre les pouvoirs so* ciaux? 11 doit supposer sans doute que ces pouvoirs sont plus éclairés que lui sur tous les rapports qui intéressent d'autres que l'individu lui-même : il doit donc respecter ces pouvoirs, mais non aveuglément, parce qu'il sait qu'ils ne sont pas infaillibles : chacun sait d'avance que ces pouvoirs ne possèdent ni tout droit, ni toute vérité; qu'ils sont susceptibles d'apprendre et, par conséquent, susceptibles de se modifier et de changer. Comme d'ailleurs la société n'est qu'un être de raison composé d'individus en définitive, il est clair qu'elle ne peut faire de progrès que par l'initiative individuelle : il convient donc que cette initiative soit respectée. Dès lors la liberté conserve ses droits et son empire : l'individu reste absolument libre dans sa pensée et dans la manifestation de 80

science perfectible cherchent les règles d'interprétation dans les considérations d'utilité, dans la conformité ou la non-conformité des actes avec la règle fondamentale.

La doctrine de l'utilité, aussi ancienne que la philosophie, s'est produite bien souvent dans le monde sous des formes diverses plus ou moins imparfaites : elle a rencontré quelques objections dont nous devons mentionner les principales qui sont justement des objections d'utilité. On a dit, par exemple: « Si l'utilité dicte la loi et si la force est la sanction suprême, chaque individu peut chercher son utilité privée, telle qu'il la comprend, à ses périls et risques, sans être obligé en conscience à aucun devoir, sans reconnaître aucune autorité autre que la force actuelle et présente : dès lors plus de loi, plus d'ordre; l'anarchie la plus profonde et la plus irrémédiable dissout la société. » On a dit encore: « Si tout droit et toute loi émanent de la société, l'individu disparaît comme être responsable et passe à l'état de simple instrument : il doit être soumis en tout et pour tout aux volontés, aux fantaisies, aux caprices même du pouvoir coactif : dès lors plus de liberté, plus d'initiative individuelle. » Ces deux objections fondamentales se résument en une seule qui reprocherait à la doctrine de l'utilité de confondre ensemble l'individu et la société et de faire disparaître, soit la société au nom du droit individuel, soit l'individu au nom du droit social.

Nous nous serions bien mal expliqués dans les pages qui précèdent si ces objections pouvaient faire quel-

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résultant d'une appréciation de la conformité Ses actes à la fin par les particuliers ou tout au plus par les pouvoirs politiques, tandis que la morale était considérée comme l'expression de cette conformité au point de vue absolu et divin. Comme les appréciations individuelles d'utilité sont toujours variées et mobiles, on s'est habitué à les regarder comme le résultat du caprice, tandis que l'appréciation générale exprimée par la morale régnante, changeant beaucoup moins, était considérée comme immuable ^.

Si nous avons distinctement aperçu et exposé plus haut la vérité, ces deux opinions, fondées sur des apparences seulement, sont erronées, car, d'une part, les appréciations individuelles, quelque diverses et mobiles qu'elles soient, ne sont point l'effet d'un caprice, mais d'un certain état de l'âme de celbi qui apprécie ; d'autre part, les appréciations générales, que nous appelons « lois morales » , ne sont point immuables : elles changent à mesure que les âmes apprennent et désapprennent, s'instruisent davantage dans la connaissance des relations de cause à effet ou perdent une partie de celle qu'elles possédaient. La morale change

* Lhistoire des inyentions industrielles nous présente une succession de faits semblable^ pour ne pas dire identique. Les premières inventions, celle de la charrue par exemple, furent attribuées aux dieux : on ne pensait pas qu'il appartint aux hommes de rien inventer. Plus tard, on a admis^ non sans résistance, des inventions d*origine humaine; mais en supposant toujours que la source des inventions^ accessible aux hommes des premiers âges^ était désormais fermée. Enfin on s'est aperçu que non-seulement les inventions étaient possibles aux modernes, mais encore qu'elles leur étaient plus faciles qu'aux anciens.

ÉTUDE m. 159

dans Tun ou l'autre sens, tantôt parce qu'on formule des lois générales nouvelles ou qui modifient les anciennes, tantôt par de nouvelles interprétations des lois existantes, par une intelligence plus large ou plus étroite, plus élevée ou plus basse des formules générales. L'établissement du christianisme et les nombreuses modifications qu'atteste son histoire, nous présentent un exemple intéressant de changements successifs introduits dans la morale.

L'utile et l'honnête sont l'expression d'un même rapport, considéré à deux points de vue différents, de l'un desquels on aperçoit surtout la mobilité, de l'autre la durée des appréciations. Ces deux points de vue, longtemps très-distincts , doivent nécessairement se confondre, lorsque, grâce à sa mobilité même et à ses progrès, la notion d'utile s'élève jusqu'à celle d'honnête e^ lui sert d'interprétation. Déjà, nous l'avons constaté, les hommes ont mis au rang des notions morales une multitude de notions d'utilité, telles que le respect des contrats, de la propriété, etc. Ils en ajouteront un plus grand nombre, jusqu'à ce que la loi morale fondée sur la notion de l'utilité suprême, embrasse l'ensemble de notre activité et éclaire tous les actes de la vie humaine.

DES ÉVOLUTIONS HISTORIQUES ET DE lA LOI QUI LES RÉGIT

« Si Tordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts. »

YAUTiiiAnonKS.

Au premier coup d'œil que Ton jette sur l'ensemble des annales de l'humanité, Ton n'aperçoit qu'un chaos d'erreurs, de violences, de crimes; une tempête sans fin où luttent ensemble, mêlés Tun à l'autre, le bien et le mal : il semble que les incidents de la lutte se répètent sans cesse, ou tout au plus qu'ils se manifestent dans un cercle invariable oti la succession des divers états sociaux a lieu dans un ordre uniforme, de telle façon que la marche des temps n'amène rien de nouveau et reproduit ce qui a déjà été sans modification et sans terme. Mais lorsque Ton considère avec une attention plus fixe et plus ferme l'histoire du genre humain, on voit peu à peu la lumière pénétrer dans cet apparent chaos et, quoiqu'il y règne toujours une certaine obscurité crépusculaire, on y distingue quelques grandes lignes : on constate en même temps que l'analogie ou la ressemblance de certaines séries *d'événements couvre des différences profondes qui

nous révèlent la production constante de faits nouveaux et de formes nouvelles.

Ce que nous savons de la nature humaine nous montre tout d*abord qu'il doit y avoir une grande ressemblance dans la forme extérieure des événements qui se sont succédé dans la suite des âges. Ni les mobiles des désirs individuels, ni les passions fondamentales de l'individu, ni ses facultés physiques, ni les facultés de son âme, ni les procédés intimes de la raison humaine u ont changé. Mais la même science nous montre en l'homme un grand principe de changement : c'est l'infinité de ses désirs jointe à la propriété d'apprendre, de se souvenir, de transmettre ou de recevoir le résultat des découvertes antérieures de génération en génération, dans l'ordre social, comme dans l'ordre matériel.

Essayons de pénétrer dans l'histoire et de lui arracher

le secret des évolutions qu'elle nous raconte, d'apprendre pourquoi les diverses sociétés connues ont vécu, prospéré, duré; pourquoi elles sont tombées en décadence et ont disparu. Quelque partiels et incomplets que soient les enseignements de l'histoire et quelque imparfaite que soit notre connaissance de ces mêmes enseignements, nous trouverons peut-être dans cette étude rapide les traces d'un certain ordre, signe de l'application constante de certaines lois.

162 ÉTUDES SUR hX SCIENCE SOCIALE.

Nous avons exposé comment se forment les opinions coactives ou d'autorité et les gouvernements qu elles engendrent. Ces opinions naissent de la conscience vitale, qui porte les hommes à faire sans cesse de nouveaux efforts et de nouvelles inventions pour durer et grandir. Cette conscience rend les gouvernements, une fois introduits, absolument nécessaires et ne laisse que le choix des attributions, de la forme et du personnel : chacun sent très-distinctement que si tout gouvernement disparaissait, l'individu perdrait la plupart de ses jouissances, presque foute sa puissance sur la nature et peut-être même la vie ; que, par conséquent, l'existence d'un pouvoir coactif, même matériel, lui est indispensable.

La première forme de gouvernement que l'on observe est celle du clan ou de la tribu patriarcale, dont les membres sont liés ensemble par la communauté d'origine, d'éducation et par la propriété d'une terre commune. C'est la forme de société habituelle des peuples chasseurs, pêcheurs et pasteurs, et on la voit survivre à l'invention de ragriculture, comme dans l'ancienne Gaule, en Scythie, et de nos jours même en Russie et dans le nord de l'Afrique. Sous ce régime, le pouvoir spirituel est presque seul et domine tout sous le nom de coutume : les infractions commises par l'individu sont punies par la vengeance

iûdividuelle et quelquefois par les anciens ou le peuple. Dans la tribu, l'individu jouit d'une certaine indépendance, mais sa vie est agitée, remplie de luttes et d'inquiétude; son existence est exposée à tout instant, soit par l'effet des guerres, soit par Teffet des discordes incessantes qui agitent la tribu.

Les souffrances causées par cet arrangement patriarcal et sa faiblesse contre les attaques du dehors ont inspiré des combinaisons plus vastes et plus savantes, conçues pour augmenter la force et la stabilité des sociétés. La religion a discipliné la tribu et établi entre les diverses tribus de même race et de même langue un droit commun, comme en Gaule et en Judée, où elle a absorbé et détruit la tribu, comme dans F Inde, en Chine, dans l'ancienne Egypte et au Pérou, tantôt fondant la hiérarchie sur l'initiation à la science, tantôt établissant sur une inégalité profonde et invincible des arrangements sociaux permanents et, en tout cas, étendant sur l'activité entière de l'individu le réseau serré de la coutume. Sous ce régime, de vastes empires ont pu se fonder et durer, gouvernés par un prince et la coutume ou loi ^ Ces empires, dans lesquels de grandes masses d'hommes se trouvaient réunies eu groupes compactes, ont généralement soumis, absorbé, civilisé les peuplades barbares dont ils étaient primitivement entourés et les ont assimilées les unes aux

autres.

Ces premiers États ont eu en leur faveur la sanction

^ Les Grecs désigaaient, non sans raison, par le même mot, vo'acç^ la ]oi et ]a coutume.

162 KTCDES SUR L\ SCIBUCE SOCIALE.

Nou§ avons exposé comment se forment les opinions coaetives ou d'autorité et les gouvernements qu'elles engendrant. Ces opinions naissent de la conscience vitale, qui porte les hommes à faire sans cesse de nouveaux effort» et de nouvelles inventions pour durer et grandir. Cette conscience rend les gouvernements, une fois introduits, absolument nécessaires et ne laisse que le choix des attributions, de la forme et du personnel : chacun sent très-distinctement que si tout gouvernement disparaissait, l'individu perdrait la plupart (le ses jouissances, presque foute sa puissance sur la nature et peut-être môme la vie ; que, par conséquent, Texistence d'un pouvoir coactif, même matériel, lui est indispensable.

La première forme de gouvernement que Ton observe est celle du clan ou de la tribu patriarcale. dont les membres sont liés ensemble par la communauté d'origine, d'éducation et par la propriété d'un leri a commune. C'est la forme de société habilu('; (les peuples chasseurs, pêcheurs et pasteurs, et oii voit survivre à l'invention de l'agriculture, cou dans l'ancienne Gaule, en Scythie, et de nos même en Russie et dans le nord de l'Afrique . ce i>yîme, le pouvoir spirituel est presque ^ ilomine tout sous le nom de coutume : les ini iHimmist's par l'individu sont punies par la ^

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de la force en même temps que celle d'une utilité supérieure : on distingue dans les ténèbres qui enveloppent leur berceau une forte discipline religieuse, une morale qui garantit dans une certaine mesure la paix et la sécurité de Tindividu au sein de Tordre établi : on remarque aussi la propagation rapide de grandes inventions industrielles et des bienfaits qui les accompagnent. Ces avantages forment et lient les premiers groupes, donnent la force militaire pour annexer les populations sauvages auxquelles cette annexion est sensiblement utile. Mais à mesure que les empires ainsi constitués s'étendent, les délégations s'y multiplient : le pouvoir temporel s'affaiblit et se divise, malgré toutes les formes d'inspection qu'il est possible d'imaginer : les peuples auxquels l'entrée dans une civilisation supérieure avait permis de croître et de multiplier/atteignent rapidement la limite que leur impose un art industriel stationnaire : alors se manifeste un sentiment profond de souffrance , un désir de changement, qui prend la forme de la résignation fataliste chez les peuples dont l'énergie est vaincue par la religion et la politique, et la forme de l'insurrection chez les populations plus fières ou moins complètement soumises : de là des révolutions de deux sortes, les unes par la conquête, les autres par les discordes civiles.

Les empires parvenus au degré de développement que nous venons d'indiquer présentent une médiocre force de résistance : ils sont exposés à tout instant à être bouleversés par un satrape ou mis en pièces par

un conquérant. En effet, le désordre promptement systématique de l'administration intérieure opprime l'individu et le rend indifférent à la conservation de l'État : une administration divisée et des sujets mécontents présentent à l'ennemi une multitude d'occasions favorables dont il est impossible qu'à la longue il ne profite pas. Si les sujets ont reconnu dans le principe les mêmes opinions religieuses, le mouvement delà pensée vient bientôt les diviser par des hérésies : s'ils n'ont été rattachés ensemble que par la force matérielle du pouvoir temporel, ce lien trop faible ne tarde pas à se rompre.

Une fois que les hommes se sont habitués à combiner ensemble leur travail dans une société civile un peu régulière, sous l'empire d'une religion, d'une justice et d'une administration communes, ils ne retournent pas facilement à la vie sauvage. Si un grand État se dissout, de petites communautés renaissent de ses débris ou se forment et se constituent dans un arrangement nouveau. Les émigrations et les guerres donnent lieu à la création dégroupes nouveaux où viennent se réunir les hommes échappés, soit à la décadence, soit à la ruine des anciennes sociétés : en tout cas, on voit incessamment les anciens groupes ou les anciennes combinaisons sociales se modifier, tandis que d'autres groupes et d'autres combinaisons viennent les remplacer.

Dans ces changements et innovations sans fin, les individus et même les sociétés tout entières peuvent se tromper et se trompent en effet : l'homme, lors

même qu'il cherche la vérité résolument et de parti pris, ne marche vers elle qu*à tâtons : comment marcherait-il d'un pas assuré dans la tempête des commotions sociales, lorsqu'il prend sa résolution à la hâte, à Timproviste, sous l'empire des préoccupations du jour et de l'heure? Mais la nature des choses fournit un moyen infaillible de reconnaître l'eiTeur à la longue et en même temps d'empêcher que l'humanité entière ne s'égare et ne fasse fausse route : ce moyen e^ la comparaison des forces, qui peut être faite par le raisonnement ou par la guerre. Car le groupe qui marche dans la bonne voie acquiert de la force et grandit : le groupe engagé dans une voie moins bonne croit et se développe avec plus de lenteur : celui qui se perd dans une mauvaise voie marche d'un pas plus ou moins rapide à la décadence et à la mort.

Si l'on voit, par exemple, dans une société donnée, une classe de la population prendre de l'ascendant sur les autres classes, on peut être assuré que la première possède dans ses idées et pratique dans ses coutumes une part plus considérable de la vérité ; qu'elle satisfait mieux par ses services aux besoins actuels et présents de la société. Si, dans la guerre que se font deux nations, Tune triomphe définitivement de l'autre, ou peut sans hésitation tirer de la victoire une conclusion analogue, selon l'opinion vulgaire.

On tirerait peu de profit de cette opinion si on l'acceptait brutalement, sans remonter à ses causes; si l'on se laissait abêtir par la vaine croyance que tout est détestable dans les idées et coutumes du vaincu, tout

admirable dans les usages et coutumes du vainqueur. On se tromperait encore en attribuant exclusivraiMt au mérite de l'un, sa forée, au démérite de l'autre,, sa faiblesse^ Le sentiment des hommes de cœur a protesté dans tous les temps contre ce culte stupide et non raisonné de la force auquel le genre humain est enclin. Et le plus souvent ce sentiment a été juste, parce que les vainqueurs, presque toujours, ignoraient les causes auxquelles ils devaient leur supériorité à ce point qu^ils perdaient en peu de temps le principe de leur force dans levain orgueil de la victoire. Mais lorsqu'on étudie les choses humaines avec le même calme que les phé* nomènes physiques; lorsqu'on recherche les causes, on les trouve toujours, et alors il faut se soumettre, parce qu'on ne saurait se révolter impunément conti^e la raison et la vérité.

L'histoire nous montre, à côté de grands empires composés de masses réunies pai' une religion et con* tenues par une autorité militaire commune, des peuplades restées à l'état sauvage, des tribus à un régime patriarcal et des sociétés fondées selon des arrangements nouveaux. Dans la Grèce ancienne, par exemple, bien qu'elle ait reçu de l'Egypte la civilisation, il n'y a plus de castes : les travaux industriels sont abandonnés aux esclaves, tandis que ceux de la religion, de la science, de la politique et de la guerre occupent l'activité des hommeslibres, possesseurs exclusifs des deux pouvoirs spirituel et temporel. Les hommes libres soBt égaux entre eux, ou du moins ne sont séparés par aucune barrière infranchissable et, chose remarquable,

le pouvoir politique chauge de main et sa forme subit des modifications nombreuses, sans que la constitution fondamentale de la société soit changée.

En Judée, nous trouvons un autre peuple sorti d'Egypte qui se souvient du régime des castes, mais ne le conserve que quant au sacerdoce et se constitue en confédération de tribus patriarcales. Chez ce peuple on ne trouve que peu ou point d'esclaves : les travaux de la politique, ceux de l'industrie et de la guerre sont exécutés par les mains de tous.

Entre ces deux formes générales de société si différentes l'une de l'autre il y a des traits communs. Ainsi l'une et l'autre initient un plus grand nombre d'individus à l'activité scientifique et sympathique. Chez les Juifs, les rites et les devoirs qu'impose la religion sont connus, non-seulement d'une caste, mais de tout le peuple, et tout le peuple aussi prend part aux grandes révolutions politiques. Chez les Grecs, on remplace insensiblement la religion immobile dont les symboles ont cessé d'être compris par la science raisonnée et raisonnante qui marche à tâtons, mais avec méthode, du connu à l'inconnu. En Grèce, comme en Judée, un petit nombre d'hommes a pu combattre avec avantage contre des multitudes auxquelles il opposait la supériorité de l'union, delà discipline et de l'armement. Mais la Grèce, inquiète et aventureuse, baignée d'ailleurs de tous côtés par la mer, s'est répandue au loin par le commerce, les colonies, la guerre et par une industrie progressive, tandis que les Juifs, liés par une forte et exclusive tradition religieuse et enfermés dans

les terres, ont employé tous leurs efforts à se maintenir et à conserver des livres dont ils ne comprenaient pas tout le sens.

Les arrangements sociaux des Juifs et des Grecs, ainsi que leurs arts industriels, tendaient à réunir sur un espace donné de terre, même peu fertile, un grand nombre d'hommes actifs, intelligents, suffisamment riches et toutefois guerriers. Les arrangements de TÉgypte et de TAsie avaient également réuni un grand nombre d'hommes industrieux sur un territoire fertile; mais ces hommes, groupés par masses comme des troupeaux et habitués à toujours obéir, n'apportaient dans les luttes contre les étrangers, ni énergie, ni même une volonté propre, parce que après tout, ils avaient peu à perdre par la conquête et ne faisaient guère que changer de maîtres, tandis que la conquête enlevait au Juif et au Grec jusqu'à son existence civile.

Les Juifs et surtout les Grecs ont joui d'une supériorité militaire à peu près constante dans leurs guerres avec les Asiatiques : mais ni les uns ni les autres ne connurent l'art d'administrer un grand empire. Là où les Juifs conquirent, ils détruisirent tout ce qui les avait précédés, et lorsque les Grecs s'emparèrent de l'Orient, ils n'apprirent qu'imparfaitement et avec peine à adopter les institutions des vaincus, sans trop les modifier.

170 ÉTUDES SUR LA SGIENCi!: SOCIALE.

Le phénomène de l'histoire grecque qui a le plus occupé les publicistes est celui des transmissio&s de pouvoir politique par les révolutions qui en changent la forme et le font passer d'un à quelques-uns ou à tous ou de tous à un seul. Comme ces révolutions se sont produites dans d'autres sociétés et se répéteront encore, il convient d en indiquer sommairement la cause.

Cette cause, si nous la comprenons bien, est l'accord des citoyens dans une opinion commune ou leur désaccord, la divergence de leurs opinions; l'identité de leur but et leur égalité de force et d'intelligence ou la différence du but et l'inégalité d'intelligence et de force.

Lorsque la plupart des citoyens, à peu près égaux par l'intelligence et la force, se sont trouvés d'accord pour tendre à un but commun, la démocratie s'est établie ou développée d'elle-même, comme la forme naturelle et nécessaire de gouvernement d'un pareil état social. Pour que des égaux marchent à un but commun, il est indispensable que ce but soit conforme a l'intérêt collectif et neiroîsse pas les intérêts particur liers, que l'esprit de justice anime le peupi^. Entré égaux d'ailleurs nul ne peut s'élever beaucoup audessus des autres, ni leur commander si ce n'est avec leur assentiment exprès.

Si malgré une quasi-égalité d'intelligence et de

force, les citoyens ne tendaient pas au même but et, par conséquent, dirigeaient leurs opinions en sens contraire, le , gouvernement démocratique serait impossible : il ne pourrait s'établir, ou s'il avait existé antérieurement, il périrait. C'est ce qui a dû arriver chaque fois que les citoyens se sont abandonnés sans réserve ni modération h des instincts d'intérêt privé opposés à l'intérêt de conservation et d'accroissement de la société. Alors, en effet, les factions se disputent la possession du pouvoir politique, au moyen de la force brutale, et ce pouvoir, prix delà victoire, tombe presque toujours aux mains d'un seul. 11 ne peut en être autrement, parce que la supériorité de force mili* taire s'acquiert par la discipline et la soumission ù un seul, par la concentration du pouvoir et son ingérance en toutes choses : d'ailleurs tout pouvoir spirituel s'efface dans uu conflit d'intérêts privés.

Une fois tombés dans la situation que nous venons d'indiquer, les peuples acceptent volontiers la domination d'un seul, parce qu'ils éprouvent un besoin supérieur de repos pour se livrer aux travaux industriels : or, le pouvoir d'un seul leur assure un repos temporaire, parce que sur ce point décisif, l'intérêt privé de celui qui gouverne se trouve pleinement d'accord avec l'intérêt collectif ou social.

Dans les sociétés où règne une certaine égalité de force et d'intelligence, la possession du pouvoir oscille entre tous et un seul. On passe nécessairement de la démocratie à la tyrannie, ou de la tyrannie à la démocratie, ou par une suite de tyrannies, qui se succèdent

avec ou sans secousse. 11 n y a point de secousse lors^ que le tyran qui disparaît a été modéré ou énergique ; là secousse est \ioIente lorsque le tyran a été immodéré ou faible. Dans le premier cas, les peuples s'habituent à leur état politique et peuvent s'en bien trouver : dans le second, ils souffrent et sont chaque jour provoqués aux révolutions par la souffrance; ou si l'énergie manque au tyran, des ambitions rivales s'élèvent et le renversent pour le remplacer.

Lorsqu'une portion du peuple est plus intelligente et plus forte que la masse et animée d'un esprit d'intérêt collectif, elle se trouve naturellement portée à la possession du pouvoir politique et constitue sous une forme quelconque une aristocratie. Le gouvernement de cette aristocratie est d'autant plus stable et plus fort que son action est plus directement conforme à l'intérêt social. Lorsqu'il est égoïste, violent ou faible ; lorsqu'il se divise surtout, il fait bientôt place à la tyrannie.

C'est la conformité ou la non-conformité des actes avec l'intérêt collectif ou social qui fait les gouvernements légitimes et durables ou illégitimes et passagers : c'est l'égalité ou l'inégalité des lumières ou de la force qui détermine leur forme. Il est remarquable que la monarchie et l'aristocratie peuvent s'éloigner jusqu'à un certain point de l'intérêt collectif sans périr et que la démocratie ne le peut.

On a longuement étudié l'esprit de chaque forme de gouvernement et les principes qui constituent la puissance ou la corruption dans chacune de ces formes.

ÉTffDE IV. 173

Ces principes sont fort simples : tout ce qui (end à égaliser les luinières et la force des diverses classes de citoyens et à les diriger vers un but commun, tend à la démocratie ; tout ce qui tend à l'inégalité sans confusion ni désaccord, tend à l'aristocratie ; tout ce qui éloigne l'opinion des citoyens de l'unité et leurs volontés individuelles de l'intérêt collectif, tend à la tyrannie.

Ces principes nous donnent la clef des révolutions qui constituent en quelque sorte l'histoire de l'humanité, comme on peut s'en convaincre par quelques considérations rapides. Examinez un peuple isolé : nous le supposerons constitué, comme la plupart des sociétés primitives, par une théocratie, la plus forte et la plus naturelle des aristocraties. Vienne un progrès industriel ou un mouvement d'idées qui rapproche la classe gouvernante de la classe gouvernée, soit par l'abaissement de la première, soit par l'élévation de la seconde,: le résultat infaillible de ce mouvement sera l'ébranlement ou la ruine de l'aristocratie. Si le peuple s'est élevé dans une opinion commune d'intérêts collectifs, la démocratie succède à l'aristocratie ; si la classe gouvernante s'abaisse avant que le peuple se soit suffisamment élevé, la tyrannie vient renverser le sacerdoce et le remplace.

Une fois constituée, la tyrannie agit dans l'intérêt social ou contre lui. Si elle fonctionne dans l'intérêt social, elle développe l'intelligence du peuple, dans l'ordre moral, comme dans toutes les branches de l'activité humaine : alors la société marche directement à la démocratie. Si la tyrannie fonctionne en dehors

de rintérét collectif et contre lui, le peuple peut s'élever en connaissances de diverses sortes, mais sans progrès dans l'ordre moral et, chose remarquable, dès qu'il cesse de s'améliorer, il se corrompt. Le progrès dans l'ordre industriel, par exemple, sans progrès corrélatif dans l'ordre moral, surexcitant les appétits matériels, provoque le renversement d'une tyrannie et son remplacement par une autre : l'absence de progrès industriel ou le progrès rétrograde dans l'ordre moral causent les mêmes phénomènes et aboutissent à la décadence, laquelle a pour conséquence nécessaire la conquête.

La conquête est la mort politique de l'État conquis, mais elle ne tue pas la société ; elle y forme, au contraire, une combinaison nouvelle, comme une simple révolution. Le conquérant est-il plus civilisé, plus habile dans l'art social et de gouvernement que le peuple conquis ? il se forme une aristocratie, comme chez les Cretois et les Spartiates, comme les Romains en formèrent une en Occident et comme plus tard les Normands en constituèrent une en Angleterre. Le peuple conquérant est-il inférieur à certains égards au peuple conquis ? il laisse s'élever une sorte d'aristocratie savante, comme le clergé catholique c^ez les peuples qui renversèrent l'empire romain, comme les lettrés en Chine. Alors un très-grand nombre des anciens arrangements survivent à la conquête et le mouvement social prend naturellement la forme d'une restauration, même lorsqu'il enfante des choses nouvelles.

Toute guerre, toute conquête tend à détruire la dé-

mocratie ; car la guerre exige la discipline et la conceolration du pouvoir ; la conquête mettant en contact des peuples d'origine, de mœurs et de langues diverses, introduit dans le corps social des divergences de désirs et des inégalités profondes.

La guerre et la conquête peuvent aussi être fatales au pouvoir d'un seul, lorsqu'elles introduisent dans la société une inégalité permanente ou lorsqu'elles pmvoquent des révolutions militaires. La forme de gouvernement qui s'adapte le mieux à la conquête et à la guerre est, sans contredit, l'aristocratie'.

L' humanité considérée dans sa marche générale tend visiblement à la démocratie et à la paix ; car les progrès de l'égalité y ont été continus et sensibles. Mais les révolutions les plus démocratiques ont été souvent celles qui ont causé les plus longues éclipses de la démocratie. Ainsi une abolition de l'esclavage ou du servage est un événement dont la portée définitive est toute démocratique : cependant cet événement doit avoir pour conséquence nécessaire la ruine de la démocratie, si elle existe, ou son ajournement, si elle n'existe pas encore dans la société où l'abolition s*ac* complit. En effet, les serfs ou esclaves affranchis sont toujours des citoyens fort inférieurs en moralité et eu intelligence sociale à ceux qui ont l'habitude d'être libres et de se gouverner eux-mêmes. De là une cause d'inégalité qui n'existent pas, lorsque, sous Tinstitution du servage ou de l'esclavage, les serfs ou esclaves n'é* taient rien. On peut en dire autant de toutes les mesures qui augmentent le nombre de ceux qui partiel*

pent à la vie politique, de toutes les lois qui ont étendu le droit du suffrage en divers temps et en divers pays ; ces lois n'ont réussi que lorsqu'elles ont proclamé des réformes lentement préparées par les mœurs, donné l'égalité de droit positif à ceux qui déjà étaient parvenus h l'égalité morale.

Les considérations qui précèdent expliquent aussi pcfurquoi la démocratie n'a guère paru que dans de petits États, les seuls où ait existé jusqu'à ce jour une certaine égalité de lumières, en même temps qu'un sentiment vif et général de l'intérêt social. La démocratie était impossible dans les grands empires formés par l'asservissement de peuples divers de race, de langage, de religion et de croyance : elle était impossible surtout dans les États où la conquête restait debout et maintenait sur pied une armée permanente disciplinée.

Il est remarquable en même temps que ces grands empires tendent à la démocratie, parce que la paix y rapproche et y égalise incessamment les conditions par le commerce et l'habitude des communications de toute sorte. Sous les tyrannies diverses auxquelles les grands empires ont été soumis, tous les membres de la société sont généralement admis à concourir à toutes les fonctions : de là résulte une espèce d'égalité politique qui augmente sans cesse l'égalité réelle.

On comprend sans peine le grand nombre de révolutions qui ont dû se succéder pour que les anciennes sociétés théocratiques fussent remplacées au premier rang par des tribus monarchiques, devenues bientôt des républiques aristocratiques, puis démocratiques ;

pour que tant de peuples, si in^alement avancés en civilisation aient été absorbés dans la république romaine et l'aient transformée en empire; pour que cet empire, détruit dans son existence politique, ait survécu dans son organisation sociale qui s'est transformée en féodalité ; pour que les divers peuples de l'Europe, groupés en masses plus considérables et plus compactes qu'aucun peuple de l'antiquité, aient repris peu à peu, avec la suppression de l'esclavage, la discipline grecque et romaine et en viennent tous aujourd'hui à chercher des formes nouvelles et plus larges d'arrangement social*

L'art qui préside à ces arrangements est la politique, et on la restreint étrangement lorsqu'on la limite à l'é- s tude de la forme extérieure et des attributions du gouvernement. Pour comprendre la constitution d'une société, il faut évidemment se livrer à des études plus complexes et d'un ordre plus élevé qui embrasseraient toutes les conditions d'existence de l'homme en société. Mais l'étude des fonctions et de l'organisation du pouvoir politique, toute restreinte qu'elle pût être, serait encore fort intéressante, si elle était faite avec soin, de manière à nous indiquer les grands traits des arrangements sociaux des divers peuples dont l'histoire s'est occupée.

Si nous considérons à ce point de vue les annales

humaines, nous voyons d'abord dans la tribu Tautorité illimitée du chef dont les attributions embrassent la Justice, la police et la défense du territoire : bientôt cette autorité et les attributions même du chef sont limitées par l'opinion et la coutume. Dans la société théocratique, l'autorité suprême se partage ; mais elle n'est ni moins absolue, ni moins étendue que dans la

tribu : il semble même qu'elle aille plus loin, par la création artiticielle des castes et par de^ règlements qui embrassent dans son ensemble et dans toutes ses branches Tactivité humaine. Toutefois cette autorité est moins arbitraire que celle du chef de tribu ; elle est plus fixe et en même temps plus tempérée par la religion et l'opinion.

Dans la société homérique le pouvoir se divise comme il s'était divisé dans la société à castes. L'autorité du chef est contenue et réglée par ui! pouvoir spirituel défini et personnifié : une plus grande partie de l'activité de chacun des citoyens est livrée à la liberté. Les républiques grecques donnent au gouvernement des fonctions très-étendues, mais son autorité est soumise dans son existence même aux caprices de l'opinion. D'ailleurs l'indépendance de la famille est plus grande : sa liberté économique est presque complète entre les hommes libres. Les esclaves ne soni pas considérés comme des hommes : leur état est pire que dans les sociétés patriarcales ou théocratiques, mais celui des hommes libres est supérieur et préférable.

Les empires théocratiques avaient pu réunir sous une autorité comaaune, mais non sans relâchement du

lien social, des tribus nombreuses répandues «ur un vaste territoire. Quant à la société grecque, elle n'eut jamais d'arrangements qui lui permissent de s'étendre, et lorsque les conquêtes d'Alexandre lui eurent assujetti rOrient, elle laissa subsister et adopta le système d'administration des Perses. L'administration romaine fut plus savante parce qu'elle eut un but plus simple et mieux défini : elle tendait seulement à assurer la domination du peuple guerrier ; peu à peu elle se perfectionna, s'étendit, pénétra dans les profondeurs les plus intimes de la société, au point de devenir intolérable.

Cette administration respecta d'abord dans le sujet toute la liberté de la propriété et de la personne dont il jouissait dans la cité grecque : les peuples conquis conservaient leur régime intérieur sous la condition de satisfaire aux réquisitions et aux exigences pécuniaires des commandants militaires. Mais ces exigences, devenues en peu de temps excessives, réduisirent rapidement la richesse et la population ; il fallut changer de système lorsque tous les peuples industrieux connus, se trouvant absorbés dans l'empire, les esclaves, les anciens hommes libres et les étrangers, réduits à une commune misère, se trouvèrent réunis et confondus sous un même pouvoir. Alors on essaya Tune des plus grandes et des plus complètes réorganisations sociales qui aient jamais été tentées en Occident. Dans cette organisation, les attributions du pouvoir central furent immenses et les délégations multipliées à l'infini : l'indépendance personnelle s'affaiblit au point de dispa-

raltre presque entièrement, même dans la famille et dans les limites des (onctions industrielles; le monde revenait encore une fois à l'organisation des sociétés théocratiques. L'empire ne put y résister : il fut bientôt ruiné, dépeuplé et enfin envahi par les Barbares.

Ceux-ci brisèrent d'abord l'arrangement romain et apportèrent avec eux l'esprit de sauvs^e indépendance de la tribu. En peu de temps la paix et les travaux collectifs, ces deux bienfaits d'un grand empire, eurent disparu, mais avec eux disparaissaient le fisc, la justice et l'administration romaine, trois grands fléaux. L'indépendance personnelle, si longtemps réduite et contenue par l'autorité, put se développer sans limites et ne connut bientôt d'autre frein que la religion et la coutume, faibles garanties contre des appétits grossiers et puissants.

Toutefois, dans le pêle-mêle féodal, la valeur personnelle pouvait conquérir une grande place, et elle était provoquée par une impérieuse nécessité. Partout la lutte et la guerre se trouvaient à côté du travail industriel ; partout la crainte, mais partout aussi l'espérance pour les cœurs vaillants et les âmes intrépides. Si l'on était réduit à combattre sans cesse, on ne rencontrait nulle part ces masses énormes, ces forces irrésistibles qui éteignent le courage personnel en le ren« dant inutile. Là est le secret de la vitalité puissante et féconde qui caractérise à un si haut degré la société féodale.

Le moyen âge présenta le spectacle d'une variété de formes de gouvernement dont on n'avait auparavant

nulle idée. L'Italie eut des républiques semblables à certains égards à celles de la Grèce antique, mais profondément différentes dans la forme extérieure et en ceci surtout que le travail industriel y était honoré et l'esclavage inconnu. Il en était de même en tout pays des communes , véritables républiques à constitutions diverses, à côté, autour et au-dessus desquelles s'élevaient des seigneuries plus ou moins despotiquement gouvernées. Il n'y avait de commun entre ces innombrables États que la religion et quelquefois l'autorité nominale : partout régnaient d'ailleurs l'esprit local et iQunicipaly le privilège, la coutume et le plus souvent la liberté politique.

Cependant de grands États se formèrent et peu à peu des législations générales, inspirées pour la plupart du droit romain, s'établirent sur les ruines des législations et des libertés locales : le patriotisme s'élargit et s^affaiblit. Mais au moment même où l'on croyait restaurer la société romaine, on établissait des sociétés trèsdifférentes et meilleures, sans esclavage et, sauf quelques exceptions, sans oppression d'une race par l'autre : on y reconnaissait des droits à tous comme chrétiens et comme hommes. En France même, où la restauration romaine a été poussée si loin, les libertés locales ont longtemps résisté avec succès ; les droits de tous et de chacun n'ont été systématiquement méconnus ni dans la théorie, ni dans la pratique, malgré les entraves imposées à la liberté du travail, à l'initiative individuelle.

C'est ce qu'il faut bien considérer avant de dire que,

ardent d'établir par une restauration quelque chose de semblable aux antiques répul^liques, au moment même où les sociétés modernes s'en éloignaient le plus et pour jamais!

Si nous remontons à la force motrice première qui pousse l'humanité en avant, nous trouvons ce sentiment primitif qui nous porte, tous et chacun, à étendre notre vie dans le temps et dans l'espace, à croître et à durer. Ce sentiment anime le genre humain tout entier : dans l'ordre matériel, il se manifeste sensiblement par le, désir de nous approprier le monde extérieur et par l'instinct de reproduction ; dans l'ordre moral, par l'amour el la soif de connaître. Chacun est naturellement porté à avoir et à élever le plus d'enfants qu'il peut, et chaque «nfant, chaque homme, cherche à vivre et fait effort dans ce but, ainsi que pour augmenter la richesse dont il jouit. Un des signes matériels du progrès dans un groupe d'hommes est donc l'accroissement de la population sur un territoire donné : un des signes du progrès de l'humanité est l'accroissement du nombre des hommes sur son territoire, qui est la terre entière.

Les arrangements sociaux qui ont permis à la population de se développer largement, comme ceux de rinde et de la Chine, ont pu durer longtemps, malgré des imperfections énormes, parce qu'ils satisfaisaient à certains égards le grand sentiment instinctif : les sys-

tèmes sociaux qui avaient pour conséquence une réduction de la population ont toujours été, à juste titre, considérés comme mauvais, parce qu'ils causaient, en effet, une diminution de vie.

On sait à quel point les affections et les intérêts privés dominent les opinions individuelles ; les intérêts collectifs, les passions collectives, ne dominent pas moins les opinions sociales et les poussent, tantôt vers Terreur, tantôt vers la vérité, sans suivre une ligne ri-^ * goureusement logique en la forme. Ainsi une société adopte souvent telle ou telle croyance et s'en inspire dans ses actes, non parce que le raisonnement lui prouve que cette croyance est la meilleure, mais parce que la société sent que cette croyance lui est avantageuse. Les opinions saines^finissent toujours par triompher, parce que ceux qui s'en rapprochent le plus sont toujours en possession de la force. Si elles sont comprimées et refoulées dans un groupe, elles sont accueillies dans un autre qui, par elles, acquiert la force et finit par dominer ou conquérir le premier. C'est ainsi que, marchant, d'erreur en erreur et de faiblesse en faiblesse, les individus et les sociétés s'approchent pourtant incessamment de la vérité et de la force.

En tout cas, et sans exception, les idées devancent les faits : le monde n'a vu, non-seulement nulle révolution, nulle réforme importante, mais pas même le moindre changement qui n'ait été précédé par une théorie, ou au moins par une théorie plus ou moins raisonnée. C'est des idées que l'on peut dire avec le poète qu'elles sont l'ombre des événements à venir. On

a cru de ,notre temps que les faits sociaux se produisaient par une sorte de génération spontanée, sans pouvoir être prévus : c'est une erreur réfutée par le témoignage de toute l'histoire. Lorsque nulle idée de réforme ou d'amélioration n'a pénétré l'opinion, on peut prévoir des déplacements de personnes amenés par les passions des particuliers et les fautes du gouvernement; mais on peut être assuré que ces déplacements n'amèneront dads les choses aucun changement sérieux, aucune révolution notable.

Il est difficile, dans l'état actuel de nos connaissances historiques, de saisir bien distinctement l'ensemble du mouvement social dej'humanité, lors même qu'on limite ses études aux peuples occidentaux. C'est un grand et magnifique tableau réservé à la postérijté, et dont nous apercevons seulement avec peine quelques lignes un peu confuses. Cependant nous distinguons assez clairement dans ce mouvement trois formes principales, trois aspects. Tantôt on voit les arrangements sociaux se modifier et généralement s'améliorer, à certains égards, dans un groupe donné; tantôt plusieurs groupes, précédemment isolés, vont se réunir dans un arrangement commun ; tantôt un groupe se détache pour essayer des arrangements nouveaux qui lui semblent préférables à ceux de la société mère.

Les améliorations dans un groupe donné s'effectuent par le développement de certaines idées, dQ certains sentiments et aussi de certaines classes de la société. Ces classes sont celles qui, vivant, sciemment ou sans le savoir, d'une manière plus conforme à l'ordre gêné-

rai que les autres classes, prennent peu à pey de Tascendant et de la prépondérance et imposent leurs idées. Les idées qui s*élèvent ainsi sont souvent importées du dehors et d origine étrangère, mais elles sont adoptées sans hésitation lorsqu'elles correspondent à un besoin inexprimé et inconnu peut-être, mais fortement senti de la société qui les reçoit et presque toujours les modifie et les transforme. Ce mouvement dans l'intérieur d'un groupe tend toujours à l'égalité; il tend aussi a l'élévation des travaux industriels et de ceux qui s'en occupent, parce que c'est par ces travaux que croît et grandit toute société en état de paix et se développant par elle-même. Si les individus sont généralement animés de sentiments justes et sensés, la société tend à la démocratie; s'ils sont animés de convoitises injustes ou mus par des idées politiques chimériques, la société tend à la tyrannie : dans l'un comme dans l'autre cas, elle marche à l'égalité.

La réunion de plusieurs f^^roupes sociaux en un seul a lieu par la fédération ou par la conquête. Les fédérations sont rares dans l'histoire, ainsi que les démocraties, et pour la même cause; du reste, lorsqu'il s'en est formé quelques-unes, on a presque toujours redouté l'union intime des États fédérés, et pris des précaution$ considérables pour conservera chacun d'eux son individualité. La conquête a opéré des réunions plus complètes, mais plus douloureuses, de véritables fusions, en mêlant les races, les doctrines, les traditions de toute sorte pour en former des individualités politiques nouvelles.

Enfin les groupes nouveaux, ou colonies, qui vont habiter des terres inoccupées, ou peu occupées, présentent souvent des combinaisons meilleures et plus fécondes que celles des États anciens , lorsque ces groupes admettent librement dans leur sein dés hommes du dehors, et portent sur une terre vierge l'héritage intellectuel d'une vieille et forte société. 11 est remarquable que les colonies ont généralement grandi parle développement de la liberté individuelle et que celles où Ton a prétendu contenir et réglementer outre mesure cette liberté n'ont pu grandir.

Lorsque Ton considère la vie d'un groupe déterminé, on y voit le progrès s'arrêter ou devenir rétrograde, lorsque les idées sur lesquelles la société s'était fondée et développée s'épuisent par une application complète ou presque complète, après avoir produit toute la civilisation et toute la population qu'elles comportaient. Alors, en effet. Je progrès en avant n'est possible qu'autant que des idées nouvelles et des arrangements nouveaux permettent d'établir sur le territoire et dans le groupe social une population plus nombreuse ou d'élever la civilisation de celle qui existe. Si le progrès n'avait lieu que dans les arrangements relatifs à la forme du gouvernement, il serait évidemment limité, puisqu'il ne pourrait jamais dépasser la démocratie ; mais comme il a lieu dans toutes les branches de l'activité humaine et ({u'il comporte des degrés infinis de civilisation sous les diverses formes de gouvernement, il n'a point de limites visibles. On n'a pas vu d'homme qui ne fût susceptible de s'améliorer et de s'instruire, ni de société dont tous

les membres fussent arrivés au degré de civilisation le plus élevé que Ion connaisse ou puisse concevoir; et lors même que Ton aurait vu un tel homme et une telle société, il resterait encoreàleur assimiler le genre humain. Dans les groupes réunis et froissés par la conquête, on remarque presque toujours un mouvement rétrograde du groupe supérieur, par suite de son mélange avec une population inférieure, en même temps qu'un mouvement ascendant dans le groupe inférieur. Ainsi, lorsqu'on mêle deux portions de liquide inégalement chaudes, la température du mélange est plus basse que n'était celle de la portion la plus chaude et plus élevée que n'était celle de la portion la plus froide.

Deux voies sont ouvertes aux améliorations sociales : ce sont le commerce et la guerre. Par le commerce, c'est-à-dire par la communication pacifique des hommes , on échange, peu à peu et sans bruit, des idées, des habitudes, des goûts, en même temps que des marchandises : l'ignorant apprend de celui qui sait : la situation et la force respectives des individus et des classes changent par l'exercice de l'initiative individuelle et les mœurs, les institutions changent à la suite. C'est le commerce qui a introduit les contrats, modifié le droit particulier de tous les peuples en le simplifiant, renversé les arrangements économiques fixes et fait prédominer à la longue l'élément industriel

et pacifique de la société sur l'élément guerrier.

La guerre a été un instrument de révolution , moins énergique peut-être et moins actif, mais plus visible : son principal résultat a été de mesurer les forces respectives des divers groupes d'iiommes, de briser des arrangements sociaux trop imparfaits fondés sur des erreurs graves qui, causant laffaiblissement des sociétés où ils régnaient, entraînaient en définitive leur ruine.

C'est par le commerce principalement que les sociétés (mt modifié leur organisation intérieure : c'est par lui qu'elles se sont étendues et fédérées en quelque sorte en reconnaissant un droit des gens : c'est le commerce qui en faisant connaître les hommes les uns aux autres, a étendu leurs idées; qui, en augmentant la richesse et sa puissance, a élevé et mis en honneur la force économique ou industrielle. Cette force n'est ni moins noble, ni moins légitime que la force militaire et dépend même plus que celle-ci de l'intelligence et de la valeur morale : la supériorité économique n'est pas un effet du hasard; elle est le prix d'efTorts soutenus et du déploiement de grandes qualités. ?]ous commençons à le comprendre aujourd'hui, mais l'antiquité classique, imbue de préjugés militaires, soupçonnait à peine cette vérité. Les affranchis, banquiers ou publicains d'Athènes et de Rome portaient toujours aux yeux de l'opinion les stigmates de la servitude et les sentiments qui nous semblent les plus nobles, exprimés par eux, étaient un objet de dérision pour les écrivains satyriques: Pétrone met dans la bouche du ridicule Trimalcion une protestation de sentiment contre l'esclavage, et

une maxime qui rappelle la fière devise de Jacques Cœur.

Durant une longue suite de siècles, les sociétés exclusivement industrielles ont succombé dans leurs luttes contre les sociétés militaires. C'est qu'elles avaient pris la richesse pour but définitif de leur activité et négligé deux des principaux mobiles des actions humaines, le mobile sympathique et le mobile religieux. 11 est nécessaire que la société et les individus soient riches; mais ils sont perdus si l'acquisition immédiate des richesses devient le but suprême de l'activité de tous, et si la richesse seule est honorée. Alors, en effet, les cœurs s'amollissent : chacun trouve bientôt plus expéditif de s'approprier le bien d'autrui que de produire lui-même, et plus commode de payer des soldats que de porter lui-même les armes.

La guerre et la politique militaire^ fille de la guerre, ont élevé et détruit les empires, dominé l'industrie, comme le maître domine l'esclave. La victoire assure la prépondérance du vainqueur qui devient maître des biens, des facultés et, dans une certaine mesure, de la personne même des vaincus : elle satisfait tous les appétits matériels et flatte au plus haut degré l'orgueil. Quoi d'étonnant si l'on fait tant d'efforts pour l'obtenir et si l'on sepréoccupe outre mesure de conserver la prépondérance après l'avoir acquise? D'ailleurs, une force militaire respectable et une politique intelligente sont les conditions nécessaires de l'indépendance d'une société : ce serait en vain qu'un peuple qui manquerait de l'une et de l'autre posséderait l'esprit d'industrie et

les vertus pacifiques; il serait toujours à la merci des autres peuples, s'il n'avait en même temps la vertu guerrière et cette hauteur d'âme qui fait , au besoin, braver de sang-froid les plus grands périls et accepter sans hésitation les plus extrêmes sacrifices.

La guerre et la politique militaire, conçues comme moyen de domination chez les Grecs, sont devenues, à Ronie, l'occupation principale et l'objet du travail de tous. 11 en fut de même, quoique d'une façon différente, dans le moyen âge, lorsque tous avaient à combattre chaque jour contre tous. Cette force a prédominé, sans nul doute, dans les révolutions venues du dehors, et a, de tous temps, mis à l'épreuve la puissance des liens sociaux. Mais il ne faut pas se laisser séduire par l'éclat de cet art dangereux cultivé avec tant de suite à Rome, étudié avec soin et succès par Machiavel et dont les conquêtes de Fernand Cortès sont peut-être le monument le plus remarquable. La force militaire, en effet, n'est pas une cause première : elle ne fait les révolutions que médiatement, et n'est elle-même qu'un résultat de causes antérieures et plus profondes. Les principes de cette force sont en dehors des éléments purement militaires, comme l'enseigne lexpérience qui, sur ce point, a dissipé bien des préjugés dont il reste encore pourtant des traces nombreuses.

On a observé d'abord que des peuples sédentaires et industrieux avaient été subjugués par des peuples nomades à peu près sauvages, et on a conclu que la rudesse de mœurs, ou même la sauvagerie était favorable au développement de la force militaire. On s'est d'autant

plus empressé de tirer cette conclusion que Ton a vu en tout temps et partout les conquérants sauvages, adoptant les coutumes et les vices des vaincus, perdre leurs propres vertus guerrières.

Plus tard, on a reconnu que la discipline, le patriotisme, le mépris de la njort, la science qui perfectionne le matériel de guerre, Tart de grouper et de diriger les hommes dans les combats étaient des éléments de force très-supérieurs à la sauvagerie.

Enfin, on s'est aperçu que, toutes choses d'ailleurs égales, la victoire accompagnait les gros bataillons agissant continuellement. Mais pour lever une armée nombreuse, il faut disposer d'une population nombreuse : pour que cette armée reste constamment en campagne, il faut qu'elle soit nourrie, vêtue, armée, entretenue en un mot^ par le travail de la masse du peuple, ce qui n'est possible que dans un état trèsavancé d'industrie et d'administration. Ainsi les peuples qui savent le mieux développer leur population et leur richesse, sont ceux qui possèdent, sans contredit, au plus haut degré les éléments matériels de la puissance militaire et auxquels, à moins de très-graves erreurs morales et politiques, la prépondérance est assurée.

La guerre a généralement eu pour objet des acquisitions de territoire et, par conséquent, la formation de grands empiras. L'ambition des conquérants, mue presque toujours par des motifs bas et frivoles, a rendu, sans le vouloir et sans y songer, de grands services à la civilisation : elle a brisé les arrangements sociaux immobiles, mêlé les races et les idées, provo-

que des arrangements nouveaux et des inventions sociales. La formation de grands empires a d'ailleurs réduit le domaine de la guerre et restreint ses ravages : la monarchie universelle à laquelle on a souvent songé aurait été la paix universelle : elle aurait éliminé la sauvagerie et amené Tagrandi^ement légitime de la société civile.

Cependant, les tentatives de monarchie universelle ont échoué, et à juste titre. Ceux qui s'y sont livrés ne possédaient pas une force militaire et politique suffisante pour recommencer l'empire romain. La civilisation, d'ailleurs, avait peu à gagner à leur succès, car en échange de la paix la société aurait dû subir des arrangements fixes et uniformes ; une administration militaire, c'est-à-dire centralisée, aurait étouffé toute liberté locale, toute initiative individuelle et engourdi jusqu'à la pensée, qui est la vie.

L'humanité a marché vers la paix universelle par une autre voie, plus longue, mais plus sûre, parles progrès du droit des gens, par les facilités de toute sorte accordées au commerce et à l'industrie et surtout par le perfectionnement des moyens de communication, qui a donné lieu à un mouvement d'hommes, à des échanges rapides de produits et d'idées dont lès siècles précédents ne * pouvaient pas même se douter.

Ce grand mouvement se complétera Iprsque, peu à peu, les hommes, oubliant les préjugés des temps de barbarie, reconnaîtront mieux les limites dans lesquelles la force militaire est vraiment utile, et sentiront l'absurdité des guerres offensives. Alors, les administrations

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centralisées n'auront pas plus d'objet que les grande armées permanentes et les gouvernements militaires : chaque localité, chaque fraction de la société universelle saura gouverner et administrer elle-même ses intérêts, comme un particulier administre les siens dans la so« ciété civile. La fédération s'étendra partout et lesliens de l'union volontaire seront substitués aux chaînes de la conquête et aux lourdes entraves de l'administration centralisée : l'humanité arrivera à cet état démocratique après lequel elle aspire et vers lequel elle marche avec effort depuis tant de siècles.

Loi'squ'on étudie le mouvement progressif de la civilisation, on reconnaît tout d'abord que si la raison humaine en a été le principal moteur, elle n'a pas eu la conscience distincte du progrès, ni compris la portée des actes,, même les plus considérables, qu'elle inspirait. Le progrès n'a pas été volontaire et raisonné; mais il n'a pas non plus été l'effet du hasard : il est né du sentiment vital qui porte tout homme et tout groupe d'hommes à faire effort pour vivre et durer. Dans l'ordre industriel, cette tendance de l'activité humaine est matérielle et palpable; dans l'ordre sympathique et dans l'ordre scientifique ou religieux, elle est plus obscure, mais elle existe et l'on peut sans peine reconnaître les mobiles par lesquels elle se manifeste.

Comme le progrès a un double aspect, selon que Ton

considère l'espace ou le temps, son mouvement présente deux faces que désignent à merveille les deux moiscroîtreetmulttplier. Croître, c'est grandir en science et en vertu ; multiplier, c'est augmenter en nombre. Dans Tordre social, la croissance peut donc se mesurer par le développement de l'initiative et de la liberté individuelles et Ma multiplication par le nombre des hommes.

Dieu assure la force et la durée aux familfes et groupes d'hommes qui travaillent le plus pour croître et multiplier. Les arrangements sociaux vers lesquels on tend spontanément sont ceux qui permettent le mieux de croître et de multiplier. Et c'est ainsi que, par le seul progrès du temps en quelque sorte, par la disparition des familles et groupes inférieurs, la faculté de croître et de multiplier devient plus grande pour tous et pour chacun.

Si l'on compare la société théocratique à la tribu sauvage ou même patriarcale^ on trouve que la liberté de l'individu est moins comprimée dans la première que dans la seconde, par le besoin et par la guerre. Chacun devient plus paisible sous l'empire de la théocratie : grâce à la sécurité relative dont chacun jouit, on se livre davantage au travail industriel; on devient plus riche et un territoire donné petit porter un plus grand nombre d'hommes. Le grand empire oriental assure peut-être moins la paix que la société théocratique, mais il laisse infiniment plus de liberté à l'initiative industrielle de l'individu.

La société grecque, avec l'esclavage, élève le niveau

de la civilisation pour les hommes libres dont l'initiative générale est bien plus étendue que dans les arrangements antérieurs. Dans la théocratie, les prêtres seuls arrivaient à la plénitude de la civilisation connue : dans la société grecque, tousleshommesUbresy furent admis et les esclaves purent devenir libres. Cette société périt par excès d'esprit militaire et de mépris pour le travail. A mesure que les divers peuples qui existaient en Occi* dent furent absorbés dansTempire romain, les ravagesde la guerre diminuèrent et l'esclavage s'effaça peu à peu, sans que le niveau de la civilisation baissât beaucoup d'ailleurs : on cessa, toutefois, de multiplier, non de croître, car l'idéal social s'éleva très-haut par la propagation du stoïcisme et du christianisme.

La rapidité avec laquelle les idées juives s'introduisirent dans le monde gréco-romain a fait à juste titre l'admiration de tous les historiens : c'est pourtant un phénomène très-rationnel. Les idées sociales des Juifs, comme celles des Grecs, étaient en réforme de la Ihéocratie égyptienne et également filles de cette théocratie; mais pendant que l'esclavage s'établissait de droit commun en Grèce, s'y étendait et s'y aggravait, il devenait un fait exceptionnel en Judée où il était à peine toléré par la loi religieuse. Travailler, croître et multiplier, tels étaient les premiers préceptes de la loi de Moïse. Les Israélites possédaient donc en leur loi le principe vital : il ne leur manquait pour dominer que l'art administratif et militaire. Les Grecs manquaient aussi d'art administratif : de plus, ils avaient oublié la loi du travail et pris parti contre la vie en contenant le

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développement de la population. Delà, leur décadence et leur ruine.

L'avènement des idées juives dans le monde grécoromain fut une véritable révélation de la vérité que les philosophes avaient à peine entrevue, mais qui était le complément nécessaire de celles jusqu'alors découvertes. Chacun comprenait la nécessité d'une régéné«ration sociale, sans voir d'où elle pouvait venir : tout à coup, on sentit au fond du cœur que la loi du travail assurait cette régénération et présentait une planche de salut. C'était un langage bien nouveau hors de Judée que celui de saint Paul : « Le pain que j'ai mangé ne m'a été donné gratuitement par personne : il a été gagné par un travail pénible de jour et de nuit, pour que je ne fusse à charge à aucun de vous... Pendant que nous sommes demeurés parmi vous, nous vous avons dit hautenient : qtjie celui qui ne veut pas travailler ne mange pas. . . Nous avonsapprisqu'il y aparmi vous quelques-uns qui vont et viennent, sans rien faire, et suscitant des questions. Nous les prions, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de travailler en silence pour manger un pain qui leur appartienne. » C'était aussi une grande nouveauté d*ap' peler à la connaissance de la religion, non plus les hommes libres seulement, mais les esclaves ; non plus les hommes d'une race et d'une société politique déterminées, mais ceux de toute race et de toute nation, quelles que fussent les diversités de langue, de mœurs et d'institutions politiques. Tout cela était nouveau, mais longuement préparé par la philosophie grecque.

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De là, la splendeur morale des premiers siècles du christianisme.

Depuis cette époque, malgré les erreurs graves qui ont été commises et malgré des écarts sans nombre, la loi du travail n'a plus été méconnue et niée en tliéorie :. dans la pratique jnème, elle a acquis une importance chaque jour plus grande. Les doctrines les plus favorables à l'application du précepte : « Croissez et multipliez » ont triomphé, soit dans le sein de la société civile où ceux qUi les ont pratiquées sont devenus les plus forts et se sont élevés ; soit entre les peuples auxquels l'application de ces doctrines a assuré la possession de la force. Chaque jour un plus grand nombre d'hommes est appelé à déployer une activité plus grande, ou le même nombre à déployer une activité plus énergique et plus générale.

Il n'est pas besoin de dire que lorsque nou6 parlons de doctrines et d'arrangements, il s'agit de doctrines et d'arrangements appliqués. On comprend d'ailleurs que la supériorité d'un peuple sur l'autre, soit dans les luttes du commerce, soit dans celles de la guerre, ne prouve pas une supériorité complète sur tous les points, mais seulement une résultante sociale supérieure. Un peuple peut vivre et même prospérer malgré de grandes erreurs, si d'ailleurs il est, à beaucoup d'égards, dans la pratique de la vérité et surtout si nul ne la pratique plus que lui. .^

Lorsque l'on considère l'histoire, à ce point de vue, on prend volontiers en pitié l'orgueil des conquérants, des législateurs et des philosophes, qui ont cru mener le

monde, lorsqu'ils obéissaient eux-mêmes à une force qu'ils ne connaissaient pas; qui ont cru devoir à leur seul mérite 'des succès dus à des circonstances extérieures; qui ont obtenu le plus souvent des résultats contraires à ceux qu'ils se proposaient et ont, atout prendre, exercé beaucoup moins d^nfluence sur les destinées de l'humanité qu'une foule d'inventeurs obscurs dont l'histoire ignore même le nom : on n'admire pas moins la répartition singulière que les hommes ont faite de la notoriété et de la gloire, de la célébrité accordée sans conteste à des hommes inutiles ou nuisibles et du dédain ou de l'oubli dans lequel périssent les noms d'hommes méritants et laborieux : on voit en pleine lumière tout le néant des vanités humaines.

On aperçoit en même temps une vérité consolante : c'est que la force appartenant toujours à la société dont la vie se rapproche le plus de Tordre divin, il est vrai, dans l'ordre politique et moral aussi bien que dans l'ordre industriel, que le pouvoir est en raison de la science. Par conséquent, un peuple quelconque peut toujours se conserver et grandir : il peut même revenir de la plus profonde décadence en reconnaissant avec une bonne foi exempte d'orgueil les causes qui l'ont affaibli et en s'appliquant avec volonté et courage à les faire disparaître. On voit que, selon l'expression de la Bible, il n'y a pas de peuples incurables et que tous sont susceptibles de guérir.

Mais, pour guérir, il faut s'éloigner des doctrines qui donnent la mort; il n'en est pas de plus funestes que celles qui naissent de la paresse et de l'oi^ueil.

comme celles qui font dépendre la destinée des sociétés humaines, soit de la fortune ou du hasard, soit de la race, soit du climat, soit des antécédents historiques, exclusivement. Lies coutumes ont leur force, les races et les climats leur influence et des causes que nous ignorons laissent encore un vaste domaine à l'action de la fortune ; mais les causes principales de la prospérité ou de la décadence des peuples sont connues et résident principalement dans la volonté de chacun de nous : notre science, tout imparfaite qu'elle soit, réduit chaque jour par ses progrès ce que notre ignorance attribue encore au hasard ; il ne dépend que de nous de choisir le bien ou le mal, et s'il nous arrive malheur par notre faute, nous avons très-mauvaise grâce de nous plaindre de la Providence ou de la fortune.

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