‹ Études sur la science socialeChapitre 7 sur 12 · ÉTUDES D'APPLICATION · texte numérisé non relu

ÉTUDES D'APPLICATION

Lorsque nous avons recherché quel était Thomme, quelles ses facultés, quelles ses habitudes intellectuelles et physiologiques, ce n'était pas pour satisfaire une vaine curiosité; c'était pour tirer de cette étude des conclusions pratiques, des règles d'art et de conduite. Ce sont ces conclusions et ces règles qui vont nous occuper maintenant.

Si, comme il est impossible d'en douter, l'activité volontaire de chacun des hommes est liée à celle des membres de la société au sein de laquelle il vit par des rapports d'étroite dépendance , si d'ailleurs l'activité volontaire de chacun doit être coordonnée avec celle de tous, il convient de commencer l'étude des règles auxquels elle doit se conformer, non par l'individu, mais par la société, en procédant de haut en bas en quelque sorte. Si les actes de tous les hommes doivent avoir pour fin la conservation et l'accroissement de la vie dans l'humanité ; ensuite et plus spécialement dans la société dont ils sont membres; puis et plus spéciale-

ment encore dans la famille à laquelle ils appartiennent; enfin et comme dernière spécialité dans leur personne ; il convient d'étudier les règles qui doivent contenir nos actes et les diriger dans l'humanité en premier lieu, puis dans la cité, puis dans la famille et en nous-mêmes* En suivant cet ordre descendant, nous serons moins exposés à nous tromper qu'en suivant Tordre inverse, selon l'usage. Les règles les plus générales, qui sont les plus simples, nous donneront la formule et l'interprétation des règles particulières, plus compliquées et qui prêtent davantage à la controverse. Cette méthode, qui part du point le plus contesté et commence par la discussion des arrangements sociaux, est plus claire, plus sûre et écarte mieux les difficultés. Une fois la question des arrangements sociaux résolue, les lois qui régissent la famille et l'individu se présentent d'elles-mêmes avec l'autorité de l'évidence.

ÉTUHE V

DE l'arrangement DE LA SOCIÉTÉ

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MABc-AvaiLB, 1. II, eh. i.

L'étude des divers arrangements sociaux qui ont existé ou existent actuellement intéresse à un haut de^ré la science et est nécessaire pour éclairer sa marche; mais lorsqu'il s'agit d'application, il convient d'élever nos regards plus haut, vers un idéal possible et meilleur que tous les arrangements connus, qui convienne à l'humanité en général et partant à toutes les sociétés qu'elle renferme et puisse devenir le but commun de leurs travaux de réforme.

Avant tout, il convient de déterminer le but des arrangements sociaux. Ils doivent être conformes à l'intérêt collectif du genre humain, qui exige la conservation, l'accroissement et la durée de la vie. L'art social

a donc un but très-apparent : il doit chercher l'arrangement qui permette de faire vivre sur la planète le plus grand nombre d'hommes possible et de porter en chacun d'eux la vie à son maximum d'intensité. Pour que ce but soit atteint, il est nécessaire que les travaux industriels s'élèvent et se soutiennent à leur maximum de puissance et écartent autant que faire se peut les causes de dégénérescence morale et physique, de maladie et de mort qui menacent incessamment l'existence des individus. On sait que le travail industriel n'est puissant que par la science, l'énergie, l'application soutenue.

La société doit donc être organisée pour la paix et en vue de la paix, non pour la guerre. En effet, si l'on considère en détail en quoi consiste l'intérêt du genre humain, on ne saurait y trouver la guerre : elle a pu être dans les siècles passés un moyen de progrès et d'amélioration, mais un moyen oblique, peu efficace, utile seulement dans les temps où on ne savait ce que c'était que pk*ogrès et amélioration et contre les sociétés malfaisantes qui ignoraient science et justice et refusaient, au détriment d'autrui, d'en reconnaître les préceptes. La guerre, appelée la dernière raison des peuples, est la raison de ceux qui n'en ont pas d'autre : à peine serait-elle excusable, hors le cas de légitime défense, contre ceux qui refuseraient tout commerce, après une occupation sérieuse et complète de toute la surface de la terre.

iMais, grâce à l'aveuglement des hommes, grâce à leurs convoitises et à leurs vanités, à leurs haines, la

guerre a été longtemps Tétat normal et eu quelque sorte Toccupation principale du genre humain, et c'est avec peine qu elle a été restreinte par le progrès des temps et la force des choses plutôt que par dessein prémédité. Dans l'antiquité, quelques nations pensèrent que la guerre était le but et la fin de leur enstence ; qu'elles étaient destinées à vivre du travail du reste des hommes en se les assujettissant. De telles idées, grftce à Dieu, ne sont plus avancées par personne, hors les voleurs de grand chemin : aussi la guerre, bien qu'elle soit encore trop fréquente, est un étal irrégulier et exceptionnel dont on volt avec douleur les effets désastreux. Chacun comprend que si les arrangements sociaux actuels, reconnaissant encore quant au droit de gueri-e des sociétés distinctes, doivent admettre la guerre comme éventualité, ils doivent avoir un but autre et distinct, qui est Tactivilé pacifique. La guerre, passée à l'état d^exception, devra disparaître devant des confédérations de jour en jour plus étendues, comme les habitudes de meurtre, de vol et de guerre d'individu à individu ont disparu par la formation de la soeiéié civile et pour les mêmes motifs.

L'existence d'États séparés et n'ayant entre eux d'autre relation que celle de la guerre est un fait historique, mais nullement un fait nécessaire. Déjà cet état de choses a reçu une modification profonde par Tintroduction du droit des gens et du commerce et par l'extension qu'ils ont prise : il doit disparaître devant lin droit politique commun et un droit civil qui, comme le droit commercial actuel, tende à Tunifor-

mité. ËQ attendant, il s'agit de chercher les principes généraux de la meilleure copslitution que nous puissions concevoir pour une société semblable à' celles au sein desquelles nous vivons, encore séparées par le droit politique, mais liées par le commerce et le droit des gens et cherchant, non la prédominance militaire, mais Tindépendapce, la paix et le plus grand développement possible de la vie.

Dès que Ion s'élève à la considération de l'intérêt collectif de tous les hommes on comprend que si l'État doit avoir une organisation particulière, s'il est une individualité, il n'est pas un être à part, destiné par sa nature à un isolement éternel. L'État n'est qu'une grande famille destinée à se rattacher à la société générale du genre humain, comme les anciennes tribus qui étaient, elles aussi, des États indépendants, sont venues se rattacher et se fondre dans la société civile. L'intérêt collectif exige que les cités particulières disparaissent un jour, et soient absorbées dans la cité universelle, et ce grand événement , éloigné peut-être , est certainement destiné à s'accomplir. Dès lors les arrangements sociaux ne doivent pas plus avoir pour but l'isolement que la guerre : ils doivent tendre à la paix et à l'union du genre humain : c'est la condition indispensable au développement de la plus grande puissance de J' humanité et de chacun des hommes eu particulier.

L'unité de pouvoir politique et rétablissement permanent de relations paci^ques sur un territoire donné constituent TÉtat. La communauté de langue, celle de race ou de religion créent entre les hommes des liens puissants d'intérêt commun, des motifs de sympathie, de commerce, d'union et d'afifëction ; mais elles ne suffisent pas à constituer l'individualité politique, l'État.

Les mêmes personnes peuvent être investies du pouvoir politique par deux sociétés distinctes, sans que ces sociétés aient le même gouvernement intérieur et la même administration : on l'a vu fréquemment dans toute l'Europe durant le moyen âge; on le voit encore dans le Royaume-Uni, dans Tempire d* Autriche, en Suisse, aux États-Unis et ailleurs. Les sociétés diverses réunies sous le mê||{i pouvoir coactif supérieur constituent un État, moins homogène que d'autres peut-être, mais dont l'individualité est attestée par cette circonstance que les peuples unis sous la même autorité, avant remis le soin de leurs intérêts collectifs entre les.mains d'un arbitre commun, ne peuvent plus légalement se faire la guerre.

Mais nous n avons pas à nous occuper ici des sociétés politiques diverses, ni des différences de régime qui résultent des antécédents historiques et qui peuvent convenir plus ou moins à chacune d'elles, à un moment donné. Nous considérer^^ies choses plus en

général, dans le cas le plus simple, dans l'État complet, possédant une industrie et un territoire suffisant pour se maintenir par lui-même et d'ailleurs ayant même loi, même langue, mêmes opinions générales, de manière à former une individualité politique bien marquée, comme une société patriarcale qui se serait augmentée et multipliée jusqu'à devenir une grande nation.

La première et la plus haute question qui se présente dans Tétude delà politique pratique est celle de la distinction des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Convient-il que ces deux pouvoirs soient personnifiés ou, comme on dit, organisés? convient-il ou non, s'ils doivent être organisés, qu'ils soient remis à la même personne et constitués d'après la même loi ?

Le pouvoir spirituel peut-être organisé, c'est-à-dire personnifié par la constitution d'une autorité qui prenne en qaelque sorte de tous les individus qui composent la société procuration générale ou spéciale de penser et juger pour eux ; de faire en tout temps et toute circonstance, pour eux et à leur place,. la séparation du bien et du mal, de propager les bonnes idées, comme aussi de combattre et détruire, s'il se peut, les mauvaises.

S'il y avait un ensemble d'opinions assez complètes, assez certaines et assez claires pour n'admettre ni doute, ni discussion raisonnable, ni progrès possible;

si en même temps il existait un homme qui ne pût se tromper et des signes ou un arrangement de conditions qui permissent de le découvrir ; on pourrait proposer d'organiser le pouvoir spirituel et de le personnifier en cet homme ou en ces hommes, s'il s'en rencontrait plusieurs qui jouissent de ce privilège. Mais, Texpérience ne nous l'apprend que trop, tout homme est faillible; toute opiuion formulée parles hommes et comprise par eux peut être raisonnablement, un jour ou l'autre, discutée et contestée ; aucune opinion n'embrasse le domaine entier de la pensée; aucune n'est assez claire pour n'avoir jamais besoin d'interprétation. Il n'est donc ni juste, ni conforme à la nature des choses, de vouloir établir un pouvoir coactif de la pensée. Son existence supposerait la nature humaine autre qu'elle n*est; une humanité vivant purement d'instincts, tournant incessamment dans un cercle d'idées exploré et fermé, n'apprenant pas, ne se per-fectionnant pas : dès qu'il est constaté que l'humanité, toujaurs ignorante, apprend et se perfectionne sans cesse, rutiiité*de l'établissement d'un pouvoir coactif sur la pensée ne supporte pas un seul instant l'examen.

Le pouvoir spirituel s'établit par la persuasion, et l'infaillibilité même, en admettant qu'un ou quelques hommes pussent en être investis, ne donnerait pas le droit de commander à la pensée autrement que par la persuasion. Penser et juger, c'est vivre et on ne saurait vivre par délégation : on ne vit que par soi-même.

La lin de la société est de porter à son maximum d'intensité la vie de tous et de chacun. Quel triste

moyen d'atteindre le but que de conférer à un seul ou à quelques-uns procuration de penser et juger pour tous les autres, sur quelque matière que ce soit ; c'est-à-dire de mutiler la vie du plus grand nombre ! Cette mutilation de la vie existe dès qu'un individu n'ose penser sur un fait ou sur un ordre de faits quelconque, lorsqu'il est évident que la Providence a livré l'univers et toutes ses parties à la pensée et au jugement de l'homme. Cela est vrai à un tel point que A l'idée d'un pouvoir spirituel coactif, personnifié et organisé, peut à la rigueur être conçue, elle ne saurait en aucune manière être réalisée : on ne peut comprendre l'existence d'un individu sans une pensée libre, agissant au gré d'une volonté indépendante. Le pouvoir spirituel qu'un homme exerce sur ses semblables est tout entier dans la persuasion : c'est par la persuasion qu'il s'établit, se conserve, se déplace et se transforme. *Mais la persuasion natt de la pensée et est aussi indiciblement libre que celle-ci.

Vouloir dominer et régenter la pensée d'une société * par une autorité matériellement conStihiée, c'est tenter l'impossible, sans autre résultat que d'ajouter des obstacles à ceux qui s'opposent naturellement aux progrès de la science et au travail de l'esprit : c'est vouloir priver le monde de tous les avantages des inventions et innovations ; c'est effacer une grande partie de la vie.

Mais s'il existe un pouvoir spirituel constitué, personnifié, organisé, il vaut mieux qu'il soit séparé du pouvoir temporel que s'il y était joint. Séparé du pou-

voir temporel, il est plus faible et peut moins nuire, c*est-à-dire moins se passer de la persuasion.

C'est une idée d'ordre et d'unité qui a fait imaginer la constitution et la personnification de Tautorité spirituelle. Lorsque l'on considère, en effet, l'infinie variété des idées et des jugements des hommes, leur mobilité, leurs variations continues et le mouvement rapide qui les emporte, on est tenté de ne voir dans cette vaste «êlée que chaos et confusion, absence de toute règle et de toute loi : dès lors il semble naturel et nécessaire d'assurer la conservation et la transmission d'un certain nombre d'opinions cardinales, qui fixent les autres et les empêchent de s'égarer. Mais lorsqu'on observe davantage les procédés de l'intelligence humaine et la manière dont l'enseignement se propage dans les sociétés, on est moins prompt à s'alarmer de ce désordre apparent : on voit qu'il se constitue spontanément et sans effort, en tout temps et en toute société, un pouvoir spirituel tellement fort qu'il est irrésistible et cependant accessible, en général, aux réformes et aux idées nouvelles d'une certaine valeur. Ce pouvoir, fondé sur ' la persuasion, s'exerce par elle et par elle seule : si on ne le voit pas au premier abord, c'est parce qu'il n'est matérialisé dans aucun homme ; mais son existence est manifeste et il ne sera pas difficile de la rendre sensible.

Depuis trois siècles, de nombreuses opinions nouvelles se sont élevées en Europe, dans le domaine de la physique, de la chimie, de l'histoire naturelle et se sont succédé les unes aux autres en se complétant. Le progrès de ces opinions a suivi un ordre visible et en

quelque sorte palpable : chacune des idées nouvelles qui se sont produites a été discutée et contestée ;: te plus grand nombre d'entre elles ont été rejetéesi, et toijites, ou peu s'en faut, ont subi de graves modificamlitë. Quel pouvoir a établi, maintenu et perfectionné e6 grand cor[A de doctrine qui constitue la science moderne? quel'^uvoir ena écarté et en écarte chaque jour les hérésies? quel pouvoir enseigne et donne la foi, cette foi dont l'existence est attestée par des actes qui changent la face du monde; @t les conditions de la vie? Ce pouvoir, qui ne réside exclusivement dans aucune personne déterminée est exercé sans interruption par tous ceux qui s'occupent des sciences naturelles et physiques», lesquels, depuis trois siècles, n'ont pas cessé de suivre la même* méthode et de puiser dans l'expérience des moyens de vérification et de contrôle auxquels lès tbéories<ne cessent pas d'être soumises. L'immense majorité des hommes croit à ce pouvoir et l'accepte sur parole, sans murmure, ni résistance d'aucune sorte, justement parce qu'elle saj^^que les doctrines dissidentes ont toute liberté de se manifester et éclateraient de toutes parts, si les savants les plus accrédités, investis de la confiance de l'opinion, prétendaient l'égarer et l'entraîner loin de l'expérience. Ainsi le seul résultat, dans ce cas, de la non-personnification du pouvoir spirituel, c'estqu'il est contrôlé par tous sans être livré aux caprices de personne, c'est qu'il se développé et agit dans l'ordre logique, c'est-à-dire selon l'ordre établi par le Créateur, sans convulsions, ni désordre, ni déperdition de forces.

Un pouvoir du même genre fait sentir sa présence dans la région des idées sociales;, mais jusqu'à ce jour il y est moins visible que dans les sciences physiques et naturelles. Dans la science sociale on en est encore, malheureusement, à discuter les principes et la mé^ thode : mais aussitôt qu'on sera d'accord sur ce point, le pouvoir spirituel apparaîtra dans toute sa réalité, et se manifestera par des actes qui attesteront son inéluctable autorité. Il est même probable que sa force sera telle dans les premiers temps, qu'il sera utile de soutenir fortement l'initiative , l'indépendancOi l'originalité de l'individu, pour préserver ce pouvoir d'ejKjCès et de corruption.

. En somme, il n'y a pas lieu de craindreque l'opinion, abandonnée à elle-même, s'égare sans remède et sans re^ tour, puisqu'elle est incessamment corrigée et ramenée par l'expérience. Il est dangereux de personnifier dans un ou plusieurs hommes, faibles et faillibles comme les autres, l'autorité spirituelle, et plus dangereux encore d'attribuer à ces hommes le pouvoir d'employer contre les opinions dissidentes d'autres armes que celle de la persuasion, parce que l'usage qu'ils pourraient en faire ne saurait jamais être que nuisible à la pensée et à la vie.

La société ne reconnaîtra donc qu'un seul pouvoir constitué et personnifié, celui qu'on est. convenu d'appeler le pouvoir temporel, l'autorité spirituelle

résidant dans Topinion et s'étendant sur toute la société et sur chacun des indhidus qui la composent. Reste à déterminer quelles sont les fonctions et partant les attributions du pouvoir temporel ou politique ; si son action doit être directive ou coactive ; si elle doit avoir l'un ou l'autre de ces deux caractères exclusivement ou l'un et l'autre caractère à la fois.

Nous savons comment se forme le pouvoir temporel et quelle est sa nature : il naît pour réaliser dans la société un certain idéal que l'opinion considère comme le meilleur : c'est donc toujours en définitive l'opinion qui dirige. Mais elle peut vouloir que l'initiative vienne du pouvoir politique; elle peut aussi l'attendre d'ailleurs. Dans le premier cas, les attributions de ce pouvoir sont surtout directives; dans le second, il ne lui reste guère que des attributions coactives; mais les unes et les autres se mêlent de telle sorte dans la pratique qu'il importe de les distinguer.

Les attributions directives sont celles dans l'exercice desquelles le pouvoir politique dirige l'activité de tous et de chacun, prescrit ce qu'il faut faire. En les exerçant, il déploie une force coactive contre les volontés qui résistent activement ou passivement à l'action prescrite ; mais en ce cas, la force déployée est une dépendance des fonctions directives auxquelles elle sert de sanction. Les attributions coactives proprement dites sont celles dans l'exercice desquelles le pouvoir civil empêche de faire une action considérée comme nuisible, ou la punit, afin de réduire à l'inaction par la force matérielle les volontés rebelles à l'ordre et portées au mal,

comme quand il réprime et châtie n^assinat, le vol et les autres crimes.

Si nous jetons un coup d'œil sur l'histoire, nous voyons que le progrès a consisté depuis des siècles à réduire les attributions directives accordées dans les temps anciens au pouvoir politique. Dans une société communiste, le gouvernement dispose des personnes et des capitaux, prescrit les travaux, distribue les produits, détermine et règle la hiérarchie des personnes : il dirige ; alors la volonté et le jugement des gouvernés ne s'exercent légalement que sur la consommation de la part des produits qui leur est affectée. Dans une société à castes, le gouvernement dirige encore, quoique d'une autre manière et moins immédiatement : l'initiative individuelle s'étend : l'individu placé dans une caste et voué à un métier exerce sa volonté et son jugement beaucoup plus que dans une société communiste : il peut librement travailler plus ou moins et n'est soumis, dans la direction même de son travail, qu'à iles règlements généraux : il peut consommer ou épargner et avoir sous sa responsabilité une sorte de famille. Dans les sociétés à esclaves, la propriété et la famille apparaissent distinctement en faveur de l'homme libre : le pouvoir politique a abandonné à celui-ci toutes les attributions directives en matière industrielle : dès lors, toute la vie industrielle et la vie de famille qui se rattache intimement à l'industrie échappent à l'initiative du gouvernement pour être attribuées à celle des chefs de famille. Plus tard, à mesure que l'esclavage s'affaiblit et tend à s'effacer,

les règlçments'nenDent diriger sous quelques rapports cette initiative. Enfin aujourd'hui les fonctions économiques sont entièrement livrées à la direction des chefs de famille^ chacun dispose librement, sous certaines conditions générales très-simples , des richesses qu'il peut acquérir par son travail : chacun, par conséquent, est responsable de la satisfation de ses besoins propres et de ceux de sa famille.

Dans ce nouvel état social, le gouvernement ne conserve guère d'attributions directives que pour l'action diplomatique de la société et pour la guerre. La direction des secours publics et celle de l'enseignement primaire sont des exceptions motivées uniquement par l'ignorance excessive d'une grande partie de la population. Les fonctions du gouvernement se bornent d'ailleurs h protéger et défendre par la force cpactive qui lui est confiée la liberté des personnes et la sécurité des propriétés; à assurer l'exécution, au moyen de la même force, des lois particulières ou contrats par lesquels le^^ individus, s'engagent les uns envers les autres, comme des règlements d'intérêts émanés des individus en vertu du droit de tester et, à leur défaut, des règlements généraux qui résjfltent des lois relatives aux successions. Toute l'autorité directive que le gouvernement d'une société communiste exerce sur les enfants et sur les biens est déléguée dans les sociétés modernes aux pères de famille.

Je crois avoir établi ailleurs ^ que cette constitution

^ Traité d'Économie poUlique, PlouU)logie> i* U> cb. ix.

sociale était la plus féconde que nous connussions en hommes et en capitaux :;ajoutons ici qu elle est^ sotis d'autres rapports encore, plus favorable que les pré<cédentes au développement de la vie, parce qu'elle stimule à la pensée et à Faction, non plus seulement le petit nombre d'individus qui esf investi du pouvoir politique, mais tous les membres de la société. Chaque chef de famille, étant responsable de sa destinée et de celle des siens, déploie toute son intelligence et tout son jugement soit pour choisir une fonc* tion, soit pour l'exercer, soit pour travailler, soit jour user des fruits du travail, soit pour soutenir et étendre sa vie et celle de sa famille.

L'histoire nous insinue donc que les fonctions directives sent plus utilement attribuées, chaque fois que faire se peut, aux chefs de famille qu'au gouvernement : le raisonnement nous présente, plus clairement, encore, s'il est possible, le même enseignement. En effet, la conservation et l'accroissement de la vie étant la fin de la société, il est clair qu'on y tendra d'autant plusquele nombre des hommes sera plus grand et que chacun d'eux vivra davantage par le développement de sa pensée et de ses actes. L'arrangement social le meilleur est donc celui dans lequel la pensée de chacun est le plus libre, le moins violentée par une coaction; dans lequel chacun subit le plus directement possible la responsabilité imposée par la providence à l'humanité, de recevoir selon ses actes. De là résulte que l'individu doit être absolument libre de faire tout ce qui ne restreint pas la liberté et la vie

d'autrui et que les fonctions légitimes du pouvoir politique se bornent à faire respecter la paix et la liberté de chacun : elles sont surtout . coactives, parce que rinitiative.de Taction» comme celle de la pensée, appartient aux individus.

Dans cet arrangement, les attributions du gouvernement sont encore fort étendues. Elles consistent à faire observer par la force les conditions générales d'ordre ; à assurer à chaque individu la jouissance des droits que la société lui confëre. Ces attributions coa^ives du pouvoir civil sont jusqu'à présent indispensables au maintien de la société et le seront encore bien longtemps, sinon toujours : elles ont pour but de ramener incessamment à l'observation des règles, dont Tensemble constitue la justice, les volontés qui s'en écartent.

Ces règles sont la conséquence de l'arrangement général dont le but légitime, nous le savons, est de favoriser chez tous les individus et chez chacun d'eux en particulier le développement delà vie. Elles limitent le pouvoir délégué au père de famille, lorsque celui-ci en abuse visiblement pour effacer ou réduire la vie en ceux qui lui sont confiés. Dans les relations libres entre individus majeurs, elles tendent à ce que nul ne développe son activité ou sa vie aux dépens de l'activité ou de la vie d'autrui, par la fraude ou la violence ; à laisser autant que possible une égale liberté à tous et à chacun : c'est en ceci que consiste l'égalité civile fondée sur la liberté de la personne et du travail, que chacun possède sous sa responsabilité propre.

L'égalité civile n'implique nullement l'égalité de l'instruction, des forces, des biens, pas plus que la liberté n'implique la faculté de pouvoir impunément faire tout ce qu'on veut. L'une et l'autre sont les conditions des concours auxquels tous sont appelés et admis, non en vertu d'un droit primitif, inné,inamissible ; mais dans l'intérêt de la société et de l'espèce humaine dans lequel se trouve compris le sien propre. Chacun concourt avec la même liberté que tous les autres, avec une latitude d'action égale ; mais évidemment il ne résulte pas de cette condition que son action soit égale à celle de tel ou tel autre, ou de tous, pas plus que les récompenses ou les peines variées qui sont la suite inévitable de cette action. Au contraire, l'égalité dans le concours, laissant subsister les inégalités antérieures, doit amener des inégalités énormes daas les résultats et celles-ci sont d'autant plus grandes que le concours s'étend sur un temps plus long et sur des générations plus nombreuses; puisque, il ne faut pas l'oublier^j-ce concours est entre les familles, dans toute la suite des temps, et non pas seulement entre les individus à un moment donné.

Ce partage des attributions entre le pouvoir politique et les particuliers est le plus fécond dans Tordre industriel, parce que, plaçant chaque famille, quant aux richesses et aux moyens d'acquérir qu'elle possède, dans la situation même où se trouve la société, chaque famille ne doit compter que sur elle-même et chercher en elle-même des ressources pour se suffire; elle se trouve soumise à une responsabilité inévitable et

inexorable, imposée au genre humain par la nature même des choses. Le même arrangement s'est étendu des services industriels à ceux que les hommes peuvent se rendre les uns aux autres d'individu à individu, services susceptibles d'appropriation, à la différence des services publics qui ne sauraient en aucun cas être appropriés.

Une école nombreuse et bruyante, appuyée par les préjugés populaires qu'a laissés après lui un long régime d'autorité, étend sans mesure les attributions du gouvernement jusque dans les fonctionsr industrielles. Pour elle, le problème de l'arrangement social est fort simple : il consiste uniquement à chercher comment on peut obtenir le meilleur gouvernement possible; une fois ce gouvernement obtenu, par le suffrage universel ou autrement, on lui conférerait la dictature la plus complète, en vertu d'un raisonnement simple et populaire incessamment répété. « L'élection, dit-on, par exemple, élèvera au gouvernement les hommes les plus honnêtes et les plus capables? dès lors personne, mieux qu'eux, ne saurait organiser le travail et mettre fin à l'anarchie industrielle dont la société souffre. » Ce qu'on dit de l'industrie s'applique également et sans peine à toutes les autres fonctions, et chaque fois qu'une difficulté se présente, on répond : — a L'État y pourvoira, » — et on croît avoir tout dit.

Ceux qui répètent ce raisonnement se laissent conduire par des mots, au lieu d'observer la réalité des choses; car la moindre attention y découvre quatre erreurs considérables :

rLes hommes les milieu rs pour une fonction ne sont pas nécessairement les nveilleurs pour toutes. Nul n'excelle en tout ; en admettant même chez les gouvernants la probité la plus complète, le zèle le plus ardent et les meilleures intentions, on ne peut supposer qu'ils aient en leur pouvoir la science universelle, la supériorité d'intelligence et d'instruction dans toutes les branches de l'activité humaine. Or, il serait déraisonnable de leur attribuer l'autorité sur des matières que d'autres connaîtraient mieux qu'gux.

2* En admettant même que les gouvernants fussent non-seulement les meilleurs, mais les plus intelligents et les plus instruits en toutes choses, ils ont des facultés bornées, comme tous les hommes; ils ne peuvent voir, toucher et juger par jour qu'un certain nombre de faits; ils ne peuvent travailler qu'un certain nombre d'heures et dans un lieu déterminé, et sur certaines matières exclusivement. De là la nécessité absolue de diviser les fonctions, oit de faille dés dieux de ceux qui gouvernent. î '

3** Lorsque l'on considère défe hommes, comme des dieux, on les expose beaucoup a perdre leurs principales qualités d'homme^ à s'abîmer dans leur orgueil et dans la contemplation de leur» propres caprices. L'homme ne devient et ne se conserve bon; laborieux; intelligent, qu'à la condition de véir sei^ actes soumis à une responsabilité constante : lilus cette responsabilité est inévitable, mieux elle vaut. SMls ne sont contenus parce frein, et stimulés par cet aiguillon, les meilleurs deviennent rapidement mauvais. Et quelle responsabî-

lité pourrait contenir des hommes investis du pouvoir coactif avec des attributions illimitées?

4"" Mais qui nous garantit qu'un gouvernement, même issu de l'élection, même choisi par le suffrage de tous, sera composé des citoyens les meilleurs et les plus capables? En premier lieu, il est difficile de les découvrir et de les deviner dans la foule; de les reconnaître, lorsque peut-être, comme il arrive souvent, ils s'ignorent eux-mêmes. En second lieu, où les électeurs, privés de toute initiative, politique ou autre, auraientils acquis le jugement, cette qualité si complexe, si rare, à l'existence de laquelle une activité libre, constante et responsable est si nécessaire? Comment ces •hommes, habitués à attendre en tout l'ordre du gouvernement et son initiative, pourraient-ils acquérir le discernement, la connaissance exacte des choses et des hommes?

Ceux qui ont imaginé de donner à un gouvernement issu du suffrage de tous des attributions dictatoriales indéfinies, n'ont pas pris garde qu'ils mêlaient au hasard deux principes radicalement contraires, celui de l'autorité, fondé sur l'extrême inégalité des citoyens, qui a dominé les sociétés anciennes, et celui de la liberté, vers lequel . gravitent les sociétés modernes et qui est fondé au contraire sur l'égalité. Au moins les anciens, lorsqu'ils préféraient le principe d'autorité, dans la persuasion que l'arrangement qu'ils avaient établi était le meilleur possible, et devait durer sans altération, étaient conséquents avec eux-mêmes ; mais vouloir marier l'autorité absolue avec le progrès et la

liberté, c'est commettre la plus énorme des inconséquences.

En effet, lors même que l'on supposerait l'impossibhy qu'un peuple chez lequel existerait l'égalité, consentit à conférer un pouvoir sans limites, ou seulement très-étendu, à un gouvernement, celui-ci fût-il même issu du suffrage de tous, il est évident qu'en très-peu de temps l'égalité aurait cessé d'être. Les gouvernants, dont la responsabilité deviendrait de jour en jour moins effective, se corrompraient rapidement, et cette responsabilité diminuerait bien vite, parce qu'elle dépendrait du jugement d'hommes privés de toute initiative politique, habitués à regarder les affaires de TÉtat comme les spectateurs qui , dans un théâtre , applaudissent ou sifflent, selon leur goût ou par ca-baie, mais sans jamais prendre part autrement au drame.

11 convient donc de limiter le plus possible les attributions du gouvernement, et d'étendre le plus possible celles des particuliers.

Du moment où chaque famille est responsable de la satisfaction de ses besoins, de la conservation et du développement de la vie en chacun de ses membres, il est juste comme conséquence nécessaire qu'elle soit libre d'employer pour atteindre le but tous les moyens qui ne nuisent pas au développement, des autres familles et qui sont facultatifs à toutes : il est juste que le travail soit libre. Et comme la pensée et l'invention sont la forme de travail la plus féconde, le travail, même industriel, ne peut être vraiment libre qu'à la

condition que la pensée le soit et que le pouvoir cqec* tif la respecte d'une manière absolue.

Dès qu'il ne convient pas de tenter l'établissement d'un pouvoir spirituel, ni de donner à l'autorité publique le soin de diriger l'activité des individus, l'initiative des particuliers ne doit être limitée et contenue que lorsqu'elle tend à comprimer celle d'autrui, à attenter à l'égalité dans les conditions du concours. Dans l'ordre matériel, il est nécessaire de limiter cette initiative, parce que la matérialité même des choses en rend l'usage exclusif : c'est pourquoi il a été bon que des lois fussent faites pour défendre la propriété et la personne de chacun et qu'elles établissent une sorte de bornage des attributions individuelles. Mais dans l'ordre intellectuel et moral, on voit tout d'abord que cette nécessité n'existe pas. Le domaine de la pensée n'est pas limité comme le monde matériel dont nous disposons : l'occupation exclusive n'y est pas possible et la pensée de chacun peut s'étendre aussi loin qu'elle veut, dan» toutes les directions, sans jamais usurper sur la pensée de personne, sans nuire en quoi que ce soitè l'activité et à la vie du prochain. C^est pourquoi il importe que chacun puisse concevoir, garder et manifester ses opinions, quelles qu'elles puissent être. Toute limitation, toute contrainte imposée à cette liberté est arbitraire et nuisible, parce qu'elle ne peut que faire obstacle à la manifestation de la mérité qui n'a lieu entre les hommes que par la manifestation successive d'une série d'erreurs.

S'il est vrai, comme chacun l'admet, que malgré la

diversité des fonctions dont les individus sont chargés, la raison soit commune à tous ; si tous, sans exception, sont susceptibles de s'élever dans la connaissance de la vérité et susceptibles de se tromper, il n'y a nul motif d'intérêt public pour employer les moyens dont dispose le pouvoir toactif contre les personnes qui professent des opinions opposées aux opinions dominantes. Du moment où le pouvoir spirituel est mis en commun en quelque sorte sans être délégué à personne, c'est à tous et à chacun en particulier qu'il appartient de juger les opinions, de les accepter ou de les rejeter. Là où les droits de tous sont égaux, chacun défend le sien et il n'y a pas lieu de craindre l'oppression ; mais pour cela il ne suffit pas que l'égalité soit dans les lois ; il faut encore qu'elle se trouve dans les idées et les croyances, que la majorité respecte le droit de la minorité, lors même que celle-ci ^ne se composerait que d'un seul homme : il faut que l'opinion collective impose des bornes à l'esprit de prosélytisme et contienne les tentatives qui, sous prétexte de prosélytisme et de bien duprochain, pourraient être faites Contre la liberté des personnes.

Il convient de laisser à chacun et à tous la faculté de tout enseigner, même l'erreur et le mal. Car jamais Terreur n'est sitôt vaincue que lorsqu'elle se montre librement en pleine lumière, et si le mal avait eu par lui^ même une force supérieure, qui aurait pu l'empêcher de prévaloir dans l'immense désordre dont le souvenir remplit les annales de l'humanité? S'il n'a pu résister à des mouvements d'instinct, à un sentiment de con-

servatioD trèS'YÎf dans les moments de danger, mais très-peu raisonné et presque insensible en temps de calme, comment le mal résisterait-il aux lumières de la discussion libre et de l'expérience ? En réalité Terreur n'est dangereuse qu'autant qu'elle peut s'emparer du pouvoir coactif et à cause de l'usage qu'elle en peut faire contre la vérité ; mais dès que l'on ôte à ce pouvoir toute attribution spirituelle, le danger disparaît.

Ces principes à peine proclamés depuis peu de temps sont encore bien éloignés de leur application. Tous les gouvernements de la terre s'attribuent, qui plus, qui moins, une portion de pouvoir spirituel ; ils prétendent diriger l'opinion au moins à certains égards et la corriger à leur fantaisie. L'opinion publique n'est guère plus avancée, etslonla consultait bien, on la trouverait plus intolérante sous beaucoup de rapports que les gouvernements eux-mêmes. En somme, les familles, longtemps pressées et coagulées en quelque sorte les unes aux autres par les liens étroits du pouvoir politique, sont très-loin d'avoir ou même de concevoir l'indépendance et l'autonomie qui leur sont nécessaires pour bien remplir leurs fonctions sous l'empire du nouvel arrangement social dont nous commençons à entrevoir les traits principaux. Aussi les gouvernements conserveront-ils longtemps encore quelques attributions dérivées du pouvoir spirituel, quelques attributions directives ; mais on peut espérer qu'elles diminueront jusqu'à disparaître tout à fait.

L'iadépendance absolue du pouvoir spirituel ou de ropinion étant la première et indispensable condition d'un arrangement rationnel de la société, la liberté absolue de la pensée et de son expression sous loutes ses formes sera le premier principe de cet arrangement. Mais cette liberté ne suffirait pas si Ton n'assurait en même temps la prédominance de l'opinion publique sur le pouvoir coactif : car toute société tend à l'harmonie des deux pouvoirs par la subordination de l'un à l'autre : or, il est dans l'ordre naturel que la pensée domine et dirige l'action, que celle-ci ne soit qu'une manifestation et en quelque sorte une empreinte de la pensée. Tel est l'idéal de la démocratie. Afin de le * réaliser, on a imaginé de conférer par l'élection les fonctions coactives^ pouf un temps déterminé seule* ment, à des individus qui deviennent les mandataires et les serviteurs de leurs concitoyens, les agents d'affaires gérants de la société.

Cette combinaison remet la direction supérieure du gouvernement à un certain nombre de citoyens ou à tous, selon les conditions de l'éledorat. En tous cas, la direction supérieure est attribuée à un nombre plus ou moins grand d'hommes dont les fonctions habituelles sont autres que celles qui consistent à employer le pouvoir coactif, et nécessairement à des fonctionnaires industriels^ soit entrepreneurs seulement, soit

entrepreneurs et ouvriers. Comme ces fonctionnaires sont en plus grand nombre que les autres dans toute société, le système électif leur assure à la longue la prédominance. Et il est juste qu'il en soit ainsi : car, puisque les sociétés modernes ont pour but les travaux delà paix, rbpinion favorable à ces travaux doit y dominer : le gouvernement est établi |)our la protection des services libres, tandis que ceux-ci ont une fin tout autre et plus haute que le gouvernement.

On a soutenu que cette attribution de fonctions politiques aux fonctionnaires industriels était contraire aux principes d un* bon partage des occupations; qu'il vaudrait mieux faire des services publics l'objet d'une ou de plusieurs branches de fonctions spéciales auxquelles les citoyens qui n'y seraient pas appelés resteraient aussi étrangers qu'un bottier ou un tailleur à la confecticm des produits chimiques. C'est ce qu'on a pensé sans doute lorsqu'on a établi, en Chine, le man- * darinat et^ dans l'Inde, le système des castes : c'est ce qu'ont pensé les philosophes et législateurs de l'antiquité classique, comme un certain nombre de pyblicistes et législateurs modernes.

Mais il suffit d'y réfléchir avec: quelque attention pour voir qu'il existe entre les services publics et les autres des différences essentielles qui ne permettent ni de les confondre, ni de les soumettre au même régime. En effet, les services industriels s'incorporent à des objets matériels appropriables ; d'autres services, tels que ceux du médecin, par exemple, s'approprient directement à une personne déterminée. Les uns et les

autres intéressent donc immédiatement telle ou telle personne, d'une manière très-sensible ; tandis que lorsqu'il s'agit de services publics, tous les citoyens indistinctement y sont intéressés, sans qu'aucun d'eux y soit plus sensiblement intéressé que tout autre. 11 résulte de cette différence qu'en dehot*s des services publics, on rémunère utilement le travail de chacun au moyen delà propriété et du mécanisme naturel qui naît de la liberté des échanges. Sous ce régime, en effet, les services sont rémunérés par ceux même qui y sont intéressés, qui en ont besoin, et rémunérés selon leur jugement. Dès lors il est impossible que ces services soient rémunérés d'une façon permanente au delà de leur valeur : il est impossible aussi que toute faute, toute négligence de ceux qui les rendent ne soit pas châtiée par une réduction de rémunération. Chaque fonctionnaire industriel se trouve placé dans les conditions de liberté et de responsabilité auxquelles l'humanité elle-même est soumise et ne peut rejeter sur autrui une portion du fardeau dont il est chargé. Dans les fonctions publiques, il en est autrement : la responsabilité du fonctionnaire ne résulte nullement de la nature des choses, et l'intérêt personnel, qui est dans l'industrie un guide si sûr, porte directement le fonctionnaire public à abuser. Il est donc utile que les arrangements sociaux assurent sa responsabilité en la soumettant au jugement de ceux qu'il est appelé à servir, de ceux qui ont intérêt à ce que ses services soient effectifs e| loyaux.

L'élection des fonctionnaires publics par les fonc-

tionnaires qui \ivent sous le régime de la liberté est nécessaire pour imposer aux premiers une responsabilité sérieuse et réelle : elle est utile encore pour initier le plus grand nombre possible de citoyens à la connaissance des arrangements sociaux. Il importe que tous connaissent ce qui affecte les intérêts de tous, parce qu'avant d'être fonctionnaire de tel ou tel ordre, chacun de nous est homme et membre d'une société déterminée, et que le perfectionnement de l'homme et du citoyen est celui qui importe le plus au bon ordre et à la vie collective. Celui qui comprend bien, et pratique ses devoirs d'homme et de citoyen, peut facilement rendre d'excellents services dans telle ou telle fonction déterminée : celui dont les habitudes et la pensée s'enferment dans une classe de services, quelque éminente qu'elle puisse être, sera toujours inférieur au premier, et moins utile que lui.

Montesquieu, le premier, et un grand nombre d'écrivains à sa suite, ont recommandé et mis à la mode une forme mixte de gouvernement qui joint à l'hérédité de certaines magistratures, empruntée au moyen âge, l'élection par un nombre plus ou moins grand de citoyens pour d'autres magistratures. C'est ce qu'on a dip^elé monarchie constitutionnelle, nom commun, donné à des gouvernements très-divers, comme, par exemple, à ceux d'Angleterre et de France, il y a vingt ans. En Angleterre, la royauté n'avait pas de fonctions réelles, et ne pouvait rien : le pouvoir, longtemps possédé par l'aristocratie féodale, passait rapidement à la classe moyenne; la société allait d'une république aristocra-

tique à une république démocratique. En France, le roi pouvait tout : il jouait avec une démocratie sans organisation ni idées communes, dominée par un corps de fonctionnaires irresponsables, à laquelle on permettait de discuter, dans des limites assez étroites , les intérêts du pays. Cependant on Faisait bravement des théories philosophiques, desquelles il résultait que la monarchie constitutionnelle était la forme de gouvernement la plus parfaite, parce qu'elle répondait exactement à telle ou telle description plus ou moins fantastique des facultés humaines.

Ceux qui ont publié ces théories, et considéré la monarchie constitutionnelle comme la forme définitive du gouvernement, n'ont pas pris garde qu'elle était un simple compromis entre des tendances diverses, dont aucune n'était assez forte pour l'emporter sur l'autre. Ces compromis sont fréquents dfins l'histoire, et souvent utiles. Ainsi, lors même que les sociétés modernes dépouillaient les doctrines et la plupart des formes sociales du moyen âge, elles en conservaient des idées et des habitudes qui ne pouvaient disparaître en un instant ; d'ailleurs, les idées et théories nouvelles n'étant pas à beaucoup près complètes, il était inévitable que la société conservât longtemps encore une partie de celles dans lesquelles elle avait grandi. De là la nécessité d'une transaction , d'un compromis qui pouvait donner pour résultat une monarchie dans telles ou telles conditions. On a pu accepter utilement une transaction de cette espèce comme expédient, comme idéal temporaire; mais il y a vraiment quelque chose

de ridicule àl'édger en idéal permanent et définitif.

On peut soutenir, par exemple, que les citoyens étant divisés en partis acharnés lés uns contre les autres, et également impuissants, il était utile d'élever une dictature qui laissât aux passions 1& temps de se calmer, et aux idées le temps de se classer; on a pu soutenir que telle classe de la société manquant de lumières, ou de bonnes mœurs, ou d'indépendance, ne devait pas jouir du droit de suffrage, que les électeurs, assez éclairés pour nommer certains fonctionnaires publics, ne Tétaient pas assez pour en nommer d'autres. Toutes ces assertions peuvent être inexactes en fait, mais elles ne sont pas absurdes en principe; tandis qu'il est évident que si, d'une part, les électeurs sont capables de nommer à toutes les fonctions et de faire de bons choix; que si, de l'autre, tous les citoyens sont électeurs, la société développera plus de vie sous la forme démocratique qu'elle n'en développerait sous toutes les monarchies constitutionnelles que l'on puisse imaginer.

Il n'y a que trois formes élémentaires de gouvernement qui se combinent sans cesse dans des proportions diverses : ce sont la démocratie, l'aristocratie et la monarchie ou dictature d'un seul. Chaque état social appelle une combinaison particulière de ces trois formes élémentaires, entre lesquelles il est évident que la démocratique est la meilleure et la moins imparfaite.

Mais pour que les institutions démocratiques fonctionnent bien et produisent tout ce qu'on est en droit d'attendre d'elles, il faut qu'elles soient généralement comprises , et qu'il existe dans la société des mœurs

capables de les supporter ^ ; il faut en outre que le pou- Toir politique soit organisé de telle sorte que les fonctionnaires publics, soumis à l'opinion, ne puissmt facilement se servir de leur mandat au profit d'un intérêt privé coiitraire à l'intérêt social.

Ainsa, quant aux mœurs et aux idées, il importe que Topiniôn considère les fonctions publiques comme un mandat révocable de sa nature, qui doit être exercé dans l'intérêt collectif des mandants et non dans celui des mandataires; il importe qu'elle ne considère pas l'élection à ces fonctions comme un honneur ou une récompense due à toute sorte de mérite; qu'elle regarde avant tout si le fonctionnaire est propre à la fonction, et qu'elle ne confère pas le pouvoir à celui qui est puissant, seulement parce qu'il est puissant à un titre quelconque.

Il faut que Topinion ait un vif sentiment de la justice; que la majorité se songe pas à se servir du pouvoir comme d'un instrument pour opprimer ou dépouiller la minorité, soit en blessant ses opinions, soit en nuisant à ses intérêts légitimes : il faut que chacun sache respecter en autrui ses propres droits, qui sont ceux de tous.

Enfin il faut que l'opinion soit, non-seulement bien

* Celte vérité a été souvent énoncée; mais personne n'en a donné une démonstration plus elaire et plus concluante que M. de Beaumont, lorsqu'il a analysé les effets différents et presque contraires d'une même Constitution^ selon qu'elle était appliquée à l'Augleterre et à l'Irlande. Cette démonstration est un beau morceau dans un beau livre.

Voy. riRLANDE sociale, politique et religieuse. Première partie, ch. u.

intentionnée, mais échirée; qu'elle ait une idée distincte et nette de l'intérêt public ; qu'il y ait des principes communs reconnus par tous; que lei bases sur lesquelles la société repose soient définies et non contestées ; que l'opinion en un mot aperçoive et sente clairement la différence qui existe entre le bien et le mal.

Gela ne signifie pas qu 'il soit nécessaire que tout citoyen d'une démocratie soit un grand philosophe ; qu'il ait l'âme ferme et bien disciplinée, l'intelligence étenduedlHivée. Il serait utile sans doute de rencontrer en lA|»]ualités ; mais il suffit pour le bon ordre que quelqulMhs les possèdent, pourvu quer la croyance de tous repose sur des principes élémentaires fdentiques auxquels on compare et par lesquels on juge les faits de chaque jour ; que tous aient à un certain degré le sens commun, le sentiment de leur intérêt propre dans l'intérêt social, et Phabitude d'embrasser par la pensée un certain espace de temps. Avec de telles mœurs, on pourrait avoir une démocratie telle que le monde n'en a point encore vu, dont les meilleures qui ont existé n'ont été que des ébauches, des images confuses.

Dans une telle démocratie, le pouvoir politique serait organisé de telle sorte que les fonctions publiques supérieures fussent dégagées de toutes les attributions qui peuvent avec avantage être déférées à des magistrats locaux : telles sont celles qui se rapportent à l'administration des intérêts collectifs dans les localités, les règlements de police et l'administration de la police elle-même. Ensuite les fonctions y se-

raient partagées le plus possible et Tadminist ration de la justice, celui de tous les services dont l'organisation présente le plus de difficultés, serait, autant que faire se pourrait, séparée de toutes les autres branches du gouvernement et placée sous le contrôle direct de l'opinion.

La démocratie supporte et exige même une grande division des services coactifs. Elle supporte cette division, parce que, du moment où l'opinion publique est fixée sur les principes fondamentaux de la société et règne en souveraine, il n'y a pas lieu de craindre les divergences graves et les conflits qui pourraient s'élever entre les fonctionnaires chargés des diverses branches du pouvoir. La démocratie exige cette division, afin qu'un plus grand nombre de citoyens soient initiés au service des intérêts collectifs ; et afin que la prestation de ces services, étant temporaire, ne devienne pas une profession dans laquelle les hommes, soustraits à toute responsabilité effective et constante, se trouvent placés dans les conditions les plus favorablesà leur corruption.

On séparera donc avec une certaine défiance, nonseulement les trois grandes branches du pouvoir politique, mais encore les attributions et les magistratures. L'idée moderne de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est juste : celle de conférer à une assemblée ou à plusieurs le pouvoir législatif, celui dont les attributions sont les plus hautes et les plus illimitées, l'est également. Il peut être bon qu'une seule personne exerce le pouvoir exécutif, parce que l'exécution exige unité, liberté d'action et responsa-

bilité définie : mais pour que le pouvoir exécutif ne devienne pas dangereux, il importe que ses attributions soient restreintes le plus possible à ce qu'un seul homme peut embrasser et faire par lui-même en connaissanee de cause. C'est beaucoup, même quand on réserve au corps législatif les décisions de paix et de guerre, de confier à un seul magistrat les relations extérieures, la direction des finances et le commande* ment des armées : c'est folie de lui abandonner en même temps l'administration du pays et surtout de lui donner la haute main sur l'autorité judiciaire. C'est par le partage des attributions du pouvoir politique que les démocraties se maintiennent et durent : c'est par la concentration de ces attributions dans les mains d'une seule personne qu'elles se perdent et se transforment en tyrannies.

La concentration des pouvoirs et leur trop grande durée dans les imêmes mains sont pour la démocratie des empêchements invincibles, parce que là où ces conditions existent, la possession du gouvernement assurant à un grand nombre d^hommes fortune et prééminence sociale sans responsabilité, devient le but Qxclusif de tous les efforts et de la vîe d'un nombre plus grand encore : la recherché des fonctions publiques passe à l'état de profession. Ce mal a bien plus d'intensité lorsque les personnes iiîvesties du pouvoir ont la faculté de comprimer, non-seulement toute action collective limitée ou locale, mais toute initiative individuelle; lorsque celui qui n'est pas fonctionnaire public peut être impunément vexé et

opprimé par le fonctionnaire, tandis que ce dernier, passible de toutes sortes de vexations de la part de ses chefs, est d'ailleurs inviolable pour les citoyens qui vivent responsables de leurs fonctions sous l'empire de la liberté .

La concentration des pouvoirs est funeste à tous égards : en premier lieu, parce qu'elle donne, à de simples mandataires la facilité de s'attribuer sur leurs mandants une autorité illégitime et d'exercer cette autorité au profit de leur intérêt personnel : en second lieu, dans un vaste État, cette concentration ne peut s'établir et durer qu'au- moyen d'un arrangement administratif compliqué, vaste machine dont les rouages sont des hommes comprimés dans leur initiative et leur activité par le mécanisme qui les enveloppe, et employés à comprimer, au profit de quelques-uns, l'activité et l'initiative du reste des citoyens. De là, double diminution de vie ; absence de responsabilité du fonc^ tionnaire et abus presque inévitable de son no^and^t : de là, renversement d'idées et sûbstitu^tion. de celle de force à celle de justice; baisse résignation et découragement, d'une part, et insolence, de l'autre: de là, tous les germes de discorde intfrieure et de révolution.

Le pouvoir suprême et dirigeant dans la démocratie est l'opinion, et de l'état où eUe se trouve dépend tout le jeu des institutions. Tant que l'opinion reste fixe, sensée, vigilante, tout va bien : dès que l'opinion s'affaiblit ou se divise, dès qu'elle tourne à l'injustice, à la précipitation, à la niaiserie, la démocratie ne peut plus subsister et disparaît.

Mais TopinioD, quoi que Ton fasse, n'est pas plus indépendante des institutions que celles-ci ne le sont d'elle. Les institutions et les mœurs exercent les unes sur les autres une action réciproque; elles sont alternativement effet et cause. Si le pouvoir spirituel, qui réside dans l'opinion, est corrompu, il corrompt et dénature le pouvoir temporel, et celui-ci à son tour corrompt l'opinion et l'éloigné des institutions qui développeraient une force plus grande.

Ces institutions sont sans contredit celles qui appellent tous les citoyens à exercer pleinement toute leur initiative, toute leur liberté de pensée et d'action et qui les admettent tous à concourir à toutes les fonctions. Le peuple qui s'en éloigne ne peut jamais, toutes choses d'ailleurs égales, développer autant de force que celui qui se rapproche davantage de cet idéal. Là où le plus grand nombre des citoyens ont abdiqué en quelque sorte le droit de s'occuper des intérêts collectifs de la société, la vie ne saurait jamais être si active que là où les intérêts de tous sont considérés à bon droit comme les intérêts de chacun et où chacun en prend soin. Si la constitution d'une dictature est favorable au développement de la force militaire dans un moment déterminé, elle nuit au développement permanent de ce qui constitue en définitive la force, même militaire, la population et la richesse.

Cette question de force, trop négligée jusqu'à présent et peu comprise, n'est pas une question secondaire; car de sa solution dépend l'avenir et l'existence de la société et des familles qu'elle renferme. La société

dont les arrangements sont défectueux ne tarde pas, nous le savons, à tomber à la discrétion de celle dont les arrangements sont meilleurs. C'est pourquoi , pour éloigné qu'un peuple soit de la vraie démocratie, il doit y tendre et s'en rapprocher au plus vite, à peine de périr. Si, comme le disent chaque jour la paresse et l'étroit égoïsme d'intérêts privés malfaisants , il y avait des nations naturellement incapables de démocratie, dont les citoyens fussent tellement indisciplinables qu'on ne pût y vivre un instant hors de la surveillance d'un gendarme, tellement inhabiles à l'action collective qu'ils ne pussent se passer de tuteurs, ces nations seraient destinée» à une décadence incuraUe et à une fin prochaine : l'humanité n'aurait d'ailleurs nul motif de s'affliger de leur perte. Mais il n'y a point de peuple chez lequel à la longue et sous les dures leçons de l'expérience, le sens commun ne puisse triompher et qui, pour employer l'expression de l'Écriture, ne soit guérissable.

Depuis un siècle, on a tellement discuté sur les constitutions écrites et tellement exagéré leur importance qu'il est ennuyeux et importun d'en parler encore. Cependant quelque conviction que l'on ait de la souveraineté de l'opinion, bonne ou mauvaise, et de l'impuissance de toute constitution contre elle, il est évident que la constitution démocratique forme un idéal sans la réalisation duquel la démocratie n'est

jamais complète et dont on doit se rapprocher le plus qu'çnpeut. Essayons d'en indiquer les traits principaux.

Les sociétés modernes sont constituées pour Tindustrie et ceux qui y remplissent les fonctions indus* trielles vivwt libres, sous l'empire d une organisation naturelle qui placé chacun d'eux dans des conditions de responsabilité analogues et presque identiques à celles auxquelles se trouve soumise l'humanité tout entière. L'opinion de ces hommes dans la société doit donc être prépondérante. Là où l'opinion ne considère pas le fonctionnaire public, quelque élevé que ^oit son grade, comme un mandataire subordonné, îl n'y a pas de démocratie possible : la société vit encore sous le vieux principe de l'autorité.

Les fonctions publiques n'étant en essence qu'un mandat, il importe que ce mandat soit donné librement et expressément, que d'ailleurs les mandants puissent Te révoquer après un certain temps. Sans ces conditions, le mandataire ne tarde pas à commander et sa responsabilité disparaît.

Pour que les fonctions publiques soient bien remplies, il faut que le travail soit partagé avec soin entre ceux qui y concourent et que la responsabilité de chacun soit définie le plus possible, selon la nature des fondtîons. Un fonctionnaire seul peut être chargé de la direction executive des relations extérieures : ia coutume lui donne le commandement et l'administration de l'armée'; mais ce Commandement général et cette administration pourraient être confiées à un autre et même à plusieurs.

Le pouvoir législatif peut être à bon droit remis à deux chambres électives à diverses conditions ou même à une seule chambre aidée d'un corps électif chargé de préparer et de rédiger les lois* U importe que les fonctionnaires chargés .du pouvoir législatif soient nombreux et élus pour peu de temps pour qu'ils abu*- Sient le moins possible d'un mandat qui leur confère un pouvoir dont la limitation est impossible. Les lois d'ailleurs doivent être peu nombreuses^ parce qu'il y^ en a peu qui puissent convenir à tous les habitants d*un vaste territoire et que le législateur doit respecter avec, soin la liberté des autorités locales et celle des chefs dfi famille, dans tous les cas où l'exercice de cette liberté ne fait pas directement obstacle au service public.

L'administration des finances et la perception de l'impôt pourraient être utilement séparées ded relations extérieures et du commandânent supérieur d^s armées de terre et de mer. Les impôts perçus au nom de l'État Rêvant subvenir seulement à l'intérêt de la dette, à la solde de l'armée, à l'entretien du matériel de guerre, des prisons et aux appointements des fonctionnaires nécessaires, ne devraient jamais s'élever, à' un chiffre considérable.

Les intérêts particuliers à chaque portion du territoire seraient administrés en toute indépendance par des fonctionnaires spéciaux, librement élus par les habitants des localités et dans la forme qui contiendrait à ces habitants. Ces fonctionnaires assoiraient, percevraient et administreraient les impôts

locaux : ils seraient chargés de la police, de la milice, de la voirie dans leurs localités, mais toujours révocables au bout d'un certain temps.

Les fonctions judiciaires seraient complètement séparées des fonctions législatives et executives : elles sM^ient exercées par des juges élus selon des conditions très-spéciales et nommés à temps. Chaque tribunal civil se composerait d'un seul juge et chaque tribunal de petit ou de grand criminel ou d'instruction, d'un juge assisté d'un jury. Tous les actes de la justice seraient publics. L'appel aurait lieu d'un tribunal à un autre tribunal de même rang, sans supériorité permanente de l'un sur l'autre, et un tribunal supérieur travaillerait à maintenir, autant que faire se pourrait, l'uniformité de la jurisprudence.

Enfin un corps d'inspection générale dont les membres seraient tour à tour ambulants ou sédentaires veillerait spécialement à l'observation des lois et aurait pour charge de traduire devant des tribunaux spéciaux, ou devant un tribunal supérieur nommé à cet efifet, tous les fonctionnaires nationaux ou locaux qui, dans l'exercice de leurs fonctions, abuseraient dé leur pouvoir contre les lois, la justice ou les mœurs. Les membres de ce corps d'inspection seraient élus selon des formes et conditions spéciales.

Mais dans tout pays libre l'inspection et la surveillance la plus effective et la plus utile est celle qu'opère une presse complètement indépendante du pouvoir coactif et responsable de l'opinion seule. Autant l'existence d'une telle presse est incommode pour les

fonctionnaires ineptes, ou malintentionnés, ou yaniteux et susceptibles , autant elle est utile à la répression des abus de toute sorte et de toute origine.

Lorsque toutes les fonctions sont conférées par l'élection, il importe beaucoup que toutes les élections n'aient pas lieu suivant les mêmes formes, ni par les mêmes électeurs, ni aux mêmes conditions, ni en même temps. Il convient, en effet, de prendre garde aux emportements auxquels les masses populaires sont partout sujettes. Autant il est nécessaire que tous les fonctionnaires soient imprégnés de l'opinion générale habituelle et en soient les serviteurs, autant il serait dangereux qu'ils obéissent aux caprices passagers du peuple, à ses mouvements irréfléchis d'engouement ou d'aversion.

Les intérêts collectifs spéciaux dont le service n'exige pas l'intervention d'une force coactive seraient aban-

donnés à l'initiative des citoyens et servis par des associations contractuelles.

Tels seraient les traits généraux d'une constitution démocratique pure, de celle sous Tempire de laquelle un peuple pourrait le plus facilement élever sa vie au maximum d'intensité; car elle appellerait tous les individus à l'action, en traçant à tous et à chacun des règles et des lois. Partout l'autorité publique serait assez puissante pour servir •l'opinion permanente et faire le bien; nulle part assez puissante pour froisser les intérêts légitimes des citoyens et les assujettir aux intérêts privés des fonctionnaires publics.

Mais il est évident aussi qu'une telle constitution

n'est praticable ni partout, ni en tout temps : elle ne saurait par exemple être introduite et durer chez un peuple privé d'esprit de justice, dont les mœurs, trop indulgentes pour les appétits grossiers et la force brtitale, excuseraient d'ayançe tout abus de pouvoir et méconnaîtraient les relations respectives du mandataire et des mandants ; où chacun considérerait connue meilleur d'exercer les fonctions d'autorité avec leur responsabilité équivoque et incertaine que les fonctions libres avec leur inévitable responsabilité; oùlesintéi'éts des mandataires et ceux des mandants seraient confondus; où chacun s -arrogerait le droit de contrôler^ les^actes, les écrits, les paroles et jusqu'aux pensées de sonprochain sans reconnaître lui-même aucun contrôle ; où il n'y aurait ni bonne foi, ni sentiment de l'intérêt public, ni esprit d'association. Uiî peuple descendu à un tel état n'est pas mûr pour la démocratie et il lui reste beaucoup de progrès à faire pour s'y élever. L'âme de la démocratie est le sentiment vigilant et éclairé de l'indépendance personnelle et de la justice : là où ces sentiments n'existent pas, les institutions démocratiques ne peuvent être que les armes de la haine et de l'envie, des instruments d'abaissement et de désordre.

Quand les citoyens ont mutuellement et habituelle* ment confiance les uns en les «autres, on peut affirmer que le peuple est digne de la démocratie : lorsqu'ils se défient les uns des autres et n'éprouvent les uns pour les autres que de l'aversion, ce serait en vain que dans un moment d'enthousiasme, on établirait des institutions

démocratiques ; le despotisme en sortirait toujours.

Toutefois le despotisme ne serait pas meilleur pour cela et ne deyrait jamais être considéré comme permanent par les hommes qui auraient souci de l'avenir ; car là où le despotisme règne, la pensée supporte un fardeau qui ralentit d'abord et dérègle, puis, peu àpeu« paralyse ses mouvements dans toutes les directions : l'activité de chacun et de tous y est diminuée, nonseulement quant aux services politiques, mais aussi dans toutes ses autres applications. L'homme est un : lorsque son activité est comprimée dans une de ses branches, la vie s'y ralentit et s'y éteint plus ou moins lentement : il semble dans les premiers temps quç r,activité détournée de son cours naturel se reporte dans les autres branches et leur donne yne vie nouvelle ; mais cette vie excessive et morbide ne tarde guère à s'épuii^er,^ comme un canal où la source a cessé de couler. On se console d'abord de la perte de la responsabilité et de la dignité politiques en pensant qu'on va travailler plus utilement pour les richesses et les be^ux-arts; mais en peu de temps le goût s'abâtardit et se perd, les artslanguissentets'abaissent; la richesse, après avoir jeté un certain éclat, s'en va peu à peu et fait place à la gêne, puis à la pauvreté,. puis à la misère. La société souffjce en.tous sens, et la vie sous tous ses aspects s'y affaisse, lorsque lés hautes régions de la pensée et de l'action sont interdites aux âmes.

11 n'est pas de situation plus difficile et plus digne de toutes les méditations des penseurs que celle des peuples placés entre la démocratie et le despotisme.

aspirant à la première de cœur et de conviction et retombant par coutume sous l'étreinte du second; dont les mœurs, déjà insuffisantes pour la liberté, sont minées et corrompues par la tyrannie. Cette situation, commune à tant de peuples dans le siècle où nous sommes, est douloureuse comme l'agonie d'un homme jeune, robuste et fort, qui s'efforce à nager et que l'eau submerge, qui se sent noyer et qui voudrait vivre.

On ne peut sortir de cette situation pénible qu'avec beaucoup de temps et d'efforts ; mais il importe beaucoup de chercher l'issue la plus directe, le plus court chemin versTidéaL On y parvient facilement, lorsqu'on met de côté les préjugés régnants et les préoccupations intéressées.

En effet, lorsque les mœurs générales d'un pays ne comportent pas une démocratie complète, on doit reconnaître sans hésiter qu'il serait insensé de vouloir réaliser cet idéal d'un seul coup, soit par l'introduction violente des institutions, soit par une transformation complète des mœurs. Les sociétés ne se métamorphosent pas soudainement par des coups de théâtre : elles changent peu à peu, par une suite de modifications successives et laborieuses. 11 est donc indispensable de procéder partiellement et par ordre, d'introduire les institutions dans une partie seulement de la vie sociale et d'attendre patiemment qu'elles aient été consolidées

parle progrès des mœurs pour les propager plus loin. Il n y a qu'une question à résoudre, celle de Tordre à suivre, et la solution est indiquée par la nature des choses, dès qu'on veut aller du simple au composé, comme la raison l'exige.

Quels sont les intérêts dont les hommes en général comprennent le plus tôt et le mieux l'administration 7 Ce sont en premier lieu les intérêts industriels de chacun, ceux que nous appelons aujourd'hui « intérêts privés )> , parce que le soin de les administrer est abandonné aux individus dans les sociétés modernes. C'est pourquoi la liberté du travail et l'appropriation des richesses par cette liberté sont les premières des institutions démocratiques, celles qui ont dû être établies et respectées avant toutes les autres.

Après ses intérêts privés, quels sont ceux que l'homme comprend le plus facilement, ceux qu'il est le plus tôt en état d'administrer? Ce sont les intérêts collectifs d'une association contractuelle ou politique. Les intérêts d'une société industrielle, par exemple, ou d'une commune sont beaucoup plus simples que 'ceux d'un grand État. L'intelligence comprend vite les intérêts d'une association ou d'une commune, et le cœur s'y attache spontanément parce que l'influence de la volonté de chacun sur ces intérêts est sensible et palpable en quelque sorte. Ce sont par conséquent les premiers intérêts collectifs qu'il convient d'abandonner à la libre administration des citoyens.

Il s'est écoulé beaucoup de temps avant que Ton ait pu bien comprendre la propriété privée, la liberté de

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rindividu et Undépendattce de la famille et avant que Ton ait conçu qu'elles puissent coexister avec l'autorité du gouvernement : mais à la fin c^s idées ont pénétrée dans la théorie et même assez avant dans la pratique» De même aujourd'hui dans les pays qui se débattent entre la liberté et le despotisme, on a quelque peine à concevoir la coexistence, de municipalités indépendantes et libres avec uii gduverneme&t plus ou moins absolu* Cependant c'est un phénomène que l'on a pu voir pendant tout le moyen âge dans une multitude ô^ localités et même en. France à la veille de la révolution. Il n'y a d'ailleursdâns cette coexistence rien qui répugne à-laraisoin.

Que les communes administrent elles-mêmes tous leurs intérêts locauxyqu belles s'imposent, nomment à leur gré leurs fonctionnaires^. déterminent leur salaire et leurs attributions; qu'elles statuent sur l'emploi des deniers communaux, cela ne saurait compromettre en* aucune manière la tranquillité de TÉtat. Il suffirait^ pour assurer l'ordre, de garantir par une répression judiciaire les atteintes que la liberté municipale pour* rait porter à la liberté fondamentale du travail et de * lapropriété. •.

On abuserait de la liberté sans aucun doute dans lea municipalités, comme on abuse de la vie sous toutes ses formes. Mais quelques abus de la vie sont préfé-. râbles à l'absence de 'vie *. D'ailleurs il suffirait que le

< « Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes pour éviter un grand mal, la servitude. »

Vautenargubs.

poutoir politique ne s'émût pas trop de ces abus et laissât faire, pour que le temps et rexpérience les cor* rigeassent rapidement : bientôt le sentiment croissant de rintérêt collectif réformerait les mœurs : on s'habituerait à l'administration des intéi^éts municipaux, comme on s'est habitué à celle des intérêts que nous appelons privés, et bien plus vite, parce que les pre^ miers sont beaucoup moins exposés aux ravages de nos passions que les seconds et beaucoup plus assujettis dans leur administration à l'autorité de l'opinion pu^ blique.

Est-ce à dire qu'on pourrait espérer un jour où tout abus dans l'administration des intérêts municipaux cesserait d'exister? Non, sans doute, et il serait puéril de r&ttendre. Il y aurait toujours des abus dans cette administration, comme il y en a toujours dans celle des intérêts privés. Combien ceux-ci ne sont-ils pas grands et fréquents ou, pour mieux dire, continus ! Que d'hommes ne veulent ou ne savent conserver les capitaux qui leur sont confiés I Que de dépenses in-sensées, inutiles, funestes ! Que d'opérations industrielles mat conçues ! Que de testaments déplorables! Cependant on respecte avec raison la liberté du travail, la propriété et le droit de*tester, parce que le bien, qui en résulte est infiniment supérieur au mal ; parce que, sous ce régime, la vie se développe avec plus de vigueur et d'étendue que sous le meilleur régime d'autorité imaginable. Les libertés municipales produiraient le même effet et auraient droit au même respect.

Lorsque les peuples seraient pleinement habitués à

ces libertés, ils chercheraient naturellement à s'élever plus haut, à entreprendre l'administration d'intérêts plus compliqués, tels que ceux du département et de la province et enfin ceux de l'Etat. Cette prétention légitime serait satisfaite à son heure : mais entre la démocratie locale et la démocratie complète il s'écoulerait probablement quelques générations.

Des préjugés qui remontent aux publicistes du siècle passé s'opposent à ce qu'on adopte la marche progressive que nous venons d'indiquer *. — « Tout pays, diton, est naturellement voué à une forme de gouvernement, laquelle engendre un esprit déterminé que l'on ne peut contrarier sans s'exposer aux révolutions. U y aurait contradiction à vouloir qu'une démocratie communale naquît d'une dictature gouvernementale. L'une doit, de toute nécessité, remplacer l'autre, et comme la dictature est la plus forte, il est naturel qu'elle détruise la liberté communale. » — C'est en agissant eu vertu de ce beau^ raisonnement qu'on a, depuis bientôt un siècle, multiplié les révolutions en France, abaissé le caractère national et compriçié à un degré incroyable le développement de la vie.

Rien n'est plus faux cependant que cette théorie. En premier lieu, il n'y a ni pays, ni peuple voué à une

^ C'est celle qu'indiquait, il y a près d'un siècle, un penseur également recommandable par sa magnifique intelligence, parles qualités de son cœur et par un sens pratique hors ligne, par Turgot. On a contesté son sens pratique, mais les révolutions qui, après mille écarts^ ont ramené les théories et les institutions vers l'idéal qu'il avait déterminé, en ont donné une démonstration aussi grande qu'irréfutable.

forme de gouvernement. Nul ne peut, au contraire, conserver une forme de gouvernement invariable qu'à là condition de rester le même, sans altération, ni changement, ce qui ne se peut.

En second lieu, s'il est vrai qu'en principe il existe une contradiction entre la coexistence d'une démocratie libre et d'une dictature, il n'y a nul motif pour que, dans la pratique, on n'admette pas la première dans une sphère et la seconde dans l'autre. La démocratie communale ferait-elle obstacle à l'action d'une dictature nationale^ En aucune manière. Elle rendrait même cette action plus facile et plus féconde en développant dans la masse du peuple et dans toutes les localités plus de vie et de bien-être. En même temps, elle débarrasserait le pouvoir central d'attributions aussi pénibles pour lui que préjudiciables à l'intérêt collectif.

La démocratie municipale, il n'y a nul doute, faciliterait l'exercice de la dictature nationale et surtout le rendrait plus sûr. Mais cela ne saurait suffire aux utopistes du despotisme qui, non contents du présent, voudraient encore commander à l'avenir. La liberté municipale étant fondée sur un principe contraire à celui de la dictature, menacerait l'existence de celle-ci dans un avenir éloigné. De là l'opposition et les répugnances par lesquelles on a jusqu'à ce jour écarté la liberté, sacrifié le prés.ent à un avenir douteux et un grand bien pratique à une vaine théorie. On a agi comme un homme qui haïrait son héritier présomptif, parce que celui-ci doit lui succéder et croirait se soustraire à la

iqert en faisant mourir son successeur légitime. Le crime ne profiter^ait qu'^ d'autres héritiers.

Celte idée d'accaparer l'avenir en lui sacrifiant le présent est une des plus tyranniques et des plus insensées qui aient jamais été conçues. Elle est tyrannique et méchante, parce qu'elle est directement contraire à l'intérêt collectif : elle est insensée, parce que pendant qu'on cherche à arrêter le développement noiunal de la vie dans l'intérêt futur de la dictature, on aboutit à son renversement actuel : on^travaille au profit d'autrui. C'est ainsi qu'en France le premier Bonaparte a comprimé la liberté au profit des Bourbons de la branche aînée ; ceux-ci, au profit de la branche cadette et celleci au profit du second Bonaparte^ N'y avait-rU pas plus de sens pratique à se conserver et à durer en se consacrant au service du pays qu'à se sacrifier et à sacrifier la nation à un intérêt chimérique?

H est remarquable qu'en France et ailleurs les libertés municipales ont eu très-peu de défenseurs, tandis que les libertés nationales ont été' revendiquées par une multitude de voix et de plumes éloquentes. On peut attribuer cette anomalie singulière à Tinfluence des idées quenous venons de combattre : on peut Tattribuer aussi à ce qu'un changement de gouvernement ouvre aux ambitions privées un chanip beaucoup plus vaste qu'un changement dans les lois municipales et que ce champ est ouvert surtout à ceux qui ont conquis par l'éloquence une notoriété et à ceux qui se rattachent à eux par les liens des sociétés secrètes et de l'esprit de parti. La liberté municipale étend et élève

la vie de tous ; mais on ne peut fonder sur elle ni une profession, ni Tesp^rance d'une fortune.

Il importe cependant, et au plus haut degré, que l'opinion prenne une direction inverse; qu'en se montrant tolérante et patiente même quant à la constitution du pouvoir politique, elle soit impérieuse et exigeante pour tout ce qui touche à la liberté de discussion et aux libertés locales ; qu'elle mette fin à ces utopies damnables qui, sous prétexte de ne pas admettre des institutions contraires à <( l'esprit du gouvernement, » compriment la vie des peuples, abaissent les idées, les sentiments et provoquent des révolutions également incessantes et stériles. On n'aura atteint le but que lorsque la liberté du travail et la propriété seront pleinement reconnues en pratique comme en théorie et lorsque la liberté d'association et la liberté municipale seront, acceptées par les mœurs et exigées avec la même force que la propriété Test aujourd'hui; lorsque l'opinion ne mettra aucune différence entre le droit des haWants d'une commune à administrer les intérêts communaux et Te droit qu'a le propriétaire d'administrer le domaine qu^il tiçnt de son travail ou de 'ses pères. ' '

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