DE LA FAMILLE
« Sapientiâ «difieabitnr domut, et prudentii roborabitur. »
PftOriBB.y ch. ZXIT, T. 3.
La famille fut, à Torigine, la première société politique : elle forme encore aujourd'hui une société complète, qui a son gouvernement, ses Idis, ses conditions de durée et d'accroissement en dehors de celles qui régissent la Cilè. Celle-ci peut être, ajuste titre, considérée comme une vaste fédération dans laquelle chaque famille occupe la place d'un État indépendant dont l'organisation est coordonnée à celle de la Cité, mais en reste distincte; un État qui'doit subsister par lui-même de son travail et des richesses acquises par ce travail, parce qu'il a la libre disposition de l'un et des autres; qui peut se lier avec des États du même ordre par des traités, qui sont les contrats, et qui prend rang, dans le monde, selon ses actes et ses mérites. La théorie de la famille est donc une portion très-considérable de celle de la société.
Avant d'entrer dansTexamen des lois constitutives de la famille, nous devons rappeler et discuter en passant deux questions, et d abord celle-ci : « La famille est-elle une institution bonne et qui doive être conservée? ou vaut-il mieux revenir soit à la promiscuité primitive, soit à une communauté formelle réglée par le législateur de la Cité? » Écartons toutes les répugnances que l'éducation et les habitudes nous inspirent pour cette discussion et, puisque le problème a été posé, étudions-le froidement.
Les points auicl^uels il touche sont peu nombreux, puisqu'il s'agit uniquement, ne l'oubjions pas, de savoir quel est l'arrangement le plus favorable ay développement de la vie.
La promiscuité primitive était nne' conséquence de l'emploi habituel de la force individuelle avant l'étaT blissement de toiA pouvoir civil, à&as un état où les hommes vivaient à peu près à la manière des. animaux *j en guerre continue, sans cessé opprimés et "oppresseurs. Si une imagination en délire pouvait rêver son rétablissement, il faudrait observer que la promiscuité tendait directement à détruire la vie, parce qu'elle n'imposait au père aucune responsabilité relative aux
* . . . Ignotis per ierunt mortibus illi^ .
Quos Venerem incertain rapientes, more.ferarum^ Viribus cditior caedebat, ut in grege taurus.
Horace, 1. I, satyre m.
258 ÉTUoks sua ia science sociale.
enfants et plaçait lamèredans une telle abjection qu'elle n'avait pas même la faculté de pourvoir à leurs besoins. La promiscuité nuisait aussi à la vie par les fréquentes querelles dont elle était cause. On a vu chez quelques peuplades indigènes d'Amérique la promiscuité produire de tels maux qu'elle effaçait jusqu'au sentiment le plus primitif, le plus physiologique, l'amour de la mère pour le nouveau-né et provoquait de nombreux infanticides.
La communauté légale présente à peu près les mêmes inconvénients. Comme la promiscuité, elle est une négation de la personnalité de la femme qui n'aurait pas même la faculté de choisir le père de ses enfants. La communauté* d'ailleurs, ne laisse peser sur celui-ci aucune responsabilité personneHe quant à l'éducation et à l'entretien des enfants qu'elle met à la charge de l'Étal rie père y reste étranger et il lui est interdit de transmettre sa vie intellectuelle et morale à ceux auxquels il a donné la vie du corps. Dès que l'État élève les enfants, il est conséquent qu'il dispose des hommes et de leur travail et des capitaux créés par ce travail, de manière à rendre tout commun et à effacer, autant que faire se peut, l'individualité humaine.
Platon et les communistes en général ont prétendu que la communauté, faisant de tous les citoyens d'un État les membres d'une même famille, inspirerait à chacun d'eux, pour la Cité, les sentiments que les hommes ont aujourd'hui pour leur famille; que, par conséquent, l'État serait plus uni, moins exposé aux discordes et aux désordres qui en sont la suite, dès
qu'on aurait fait disparaître les causes habituelles de nos différends, le tien et le mien^ l'intérêt personnel. — Ces penseurs n'ont pas pris garde que la vivacité des sentiments de propriété et de famille tenait justement à ce qu'ils portaient sur des objets prochains, sensibles pour tous les hommes, sur des objets qui sont en quelque sorte le point d'appui des premiers efforts de la personnalité humaine. Dériver ces sentiments et les porter vers un objet abstrait, l'Ëtat, est chose impossible, excepté pour celui par la volonté duquel l'État est administré. En effet, la vivacité des sentiments de famille et de propriété tient justement à la liberté avec laquelle la personnalité humaine se développe dans la famille et la propriété : or, dans l'administration de l'État, cette liberté rencontre nécessairement de nombreux contrôles et des obstacles insurmontables : de là, l'irritation, le dégoût, le découragement, l'apathie; de là, une situation qui doit ou faire tomber l'homme dans le plus étroit égoïsme ou le précipiter dans les discordes civiles pour s'emparer du gouvernement de la Cité. La communauté comprime et diminue la vie sous toutes ses formes.
Enfin, on a imaginé une promiscuité facultative et volontaire dans laquelle chaque individu des deux sexes conserverait une égale et entière liberté. Mais dans ce système encore, la responsabilité du père quant aux enfants disparaît : il n'est et ne peut être tenu à rien : avec sa responsabilité disparaissent les liens, les espérances, les pensées d'avenir qui exercent une si grande influence sur l'activité des particuliers et étendent leurvie.
Outre les inconvénients que nous ayons signalés, les trois syfiitëmes que nous venons de désigner, et le dernier surtout, en ont un commun : ils surexcitent outre mesure les appétits sexuels et provoquent leur satisfaction au dékk des prescriptions de toute hygiène bien entendue, de manière à attaquer la vie directement, par une rapide dégénérescence de la race.
Ainsi ces trois systèmes tendent à une diminution de la vie : 1* par la dégénérescence; 2* par le rétrécissement des idées et projets d'avenir qu'ils enferment dans une médiocre étendue d'espace et de temps ; S^'par la diminution de l'activité industrielle et scientifique qui détruirait la population en détruisant le nombre des hommes, en même temps que la' qualité des hommes s'abaisserait par l'abus du plaisir et par l'affaissement de toutes les facultés actives *.
Examinons maintena^nt la seconde question relative à une certaine constitution de la famille.
* n est probalble que l'insUtation de la; famifle a prévalu, parce qu'elle avait assuré la force aux peuplades qui l'adoptèrent les premières. Dans l'adinirable description que fait Lucrèce de la jeunesse du genre humain, il met en relief avec beaucoup d'énergie l'influence de la famiUe sur la formation de la société civile :
Iiidè casasf post<}uam ac pelles ignemque parârunt Et mulier. coDjuncta viro concepit Id unum ; - Castaque privatae Veneris connubia laeta
Gognita sunt, pcelemque ex se vldere çreatam; Tum genus humanum primum mollescere cœpit...