L. V, V. 1009 et suiv
La famille est constituée par Funion babituelle et durable de rhomme et de la femme, afin d'avoir et d'élever des enfants qui les remplacent dans le monde.
Dans presque toutes les sociétés antiques et dans, un certain nombre de celles qui exis|l;ent de nos jours, on a adopté la polygamie, de telle sorte que la famille se compose souvent d'un homme, de plusieurs femmes et des eqfants qui naissent de leurs unions. Cette constitution n'exclut d'ailleurs ni l'indépendance de la famille, ni sa responsabilité.
La polygamie est la première modification de la promiscuité primitive dans laquelle la femme était considérée comme une chose plutôt que comme unQ personne : le fort et le riche se font une gloire de posséder un grand nombre de femmes, comme de posséder un grand nombre de têtes de bétail. Les inconvénients de cette coutume, bien qu'inférieurs à ceux de la promiscuité oa.de la communauté, sont cependant i^ombreux et
^graves. La polygamie diminue et comprime la person- . nalité'de la femme, de manière à* réduire à bien peu de chose sa liberté^t sa vie^ Or, les femmes, quoi que l'on .puisse dire ou faire, sont la moitié du genre humain, et toute oppression générale exercée sur elles a pour conséquence une immense déperdition de vie.
D'autre part, si les habitudes de la société sont rudes et activa, la polygamie imd à multiplier le nombre des eaafants au point de leur rendre la vie difficile; si, au contraire, les habitudes de la société sont molles et voluptueuses, la polygamie, réservée aqx riches, surexcite chez eux les appétits sexuels de telle sorte qu'il fttnt
emprisonner les femmes, tandis que les hommes s'énervent et tombent de bonne heure dans l'impuissance : la race dégénère rapidement.
Lorsque l'on compare la famille polygame à la famille constituée par l'union d'un seul homme et d'une seule femme, on reconnaît tout d'abord que la première est beaucoup moins favorable que la seconde au développement du travail industriel et à la conservation de la , race, soit dans l'ordre économique, soit dans l'ordre physiologique. Il est donc inutile d'insister sur ce point et il suffit d'étudier la famille occidentale ou chrétienne, constituée par l'union permanente d'un seul homme et d'une seule femme, afin d'avoir et d'élever des enfants.
Nul n'ignore les avantages que chaque individu retire de son association avec ses semblables. La plus utile est sans contredit celle de l'homme et de la femme, qui fonde la famille. Non-seulement cette association satisfait et règle un besoin physiologique, et assure la durée de l'espèce par la reproduction des individus, mais elle complète et agrandit en quelque sorte la personnalité de chacun des deux associés. Isolés, ils pouvaient se maintenir par le travail pendant une partie de leur vie; mais sans augmenter, ni durer : unis, ils fondent une famille qui peut augmenter et durer sans fin : les enfants étant une partie et une continuation du père et de la mère, le but d'activité de ceux-ci s'étend : leurs pensées ne se bor-
lient plus à leur vie propre, toujours incertaine et courte; elles plongent dans un avenir sans limites.
La constitution de la famille facilite d'ailleurs une première et féconde division du travail industriel : ce partage des occupations augmente la puissance productive de l'homme et de la femme, en même temps qu'il utilise à la fois celle des vieillards et celle des enfants auxquels il fait faire doucement le rude apprentissage de la vie.
La constitution de la famille étend le champ des afTeclions et des pensées de l'homme, éveille en lui des désirs nouveaux, provoque, soutient et dirige son activité. La famille le reçoit et le recueille dans toutes ses défaillances physiques et morales ; elle a guidé ses premiers pas après avoir veillé sur son berceau : pendant toute sa vie, elle soigne son corps, retrempe son âme, renouvelle son courage, l'étaie en quelque sorte chaque fois que ses forces l'abandonnent, jusqu'aux jours de l'extrême vieillesse où elle soutient encore sa marche chancelante. Aussi les avantages, les douceurs, les grandeurs de la famille sont sensibles, même pour un grand nombre d'individus d'ailleurs incapables de s'élever au sentiment et à l'intelligence politique de la société, incapables à plus forte raison de comprendre les devoirs qui nous lient à l'humanité, indépendamment de toute société civile particulière.
La famille, telle que nous la concevons aujourd'hui, sous le régime de la liberté du travail et de la propriété individuelle, forme une société à part, responsable d'elle-même, qui vit, croît ou décroît et s'éteint, selon
le degré d'intelligence et d'énergie qu'elle porte dans son activité. C'est une sorte de personnalité dont la vie et le développement doivent être le but des indi— vidus qui la composent : dans la sphère de la vie de famille; tous les actes, tontes les pensées doivent tendre à conserver et accroître cette personnalité devant laquelle les passions et les appétits individuels doivent fléchir chaque fois qu'ils lui sont contraires.
Le mariage impose donc à ceux qui le contractent une responsabilité très-grave et doit être traité aussi sérieusement que chose quelconque de ce monde. Il a pour fin la fondation, la conservation et l'accroissement de la famille. C'est en se plaçant au point de vue de cet intérêt spécial et supérieur qu'on doit chercher les devoirs qui résultent du mariage, l'idéal qu'il convient d'y poursuivre. »
Étudions en premier lieu les devoirs des époux l'un envers l'autre. — Leur but est le même : leur union doit être aussi intime que possible : leurs relations habituelles doivent donc être fondées sur l'estime, l'afiTection, là confiance : chacun doit considérer l'auttfe comme une partie de lui-même, penser devant lui et avec lui, partager ses sentiments, ses projets, ses succès, ses épreuves' et ses travaux. Les époux doivent, par conséquent, supplortër leurs défauts mutuels et tâcher de s'en guérir, s'aider et se défendre l'un l'autre dans toùtei les circonstances de la vie, non-seulement par affection ou estime, mais, à défaut même de ces deux sentiments, par celui de la conservation et de l'agrandissement de la famille.
La fidélité exclusive des époux Tun envers l'autre dan$ les rapports sexuels ^st considérée avec raison comme un devoir fondamental dans, le maris^. En effet, ces rapports sont la causé première*de l'attache^ ment qui unit ensemble* rhommeet^la femme; ils constituent la base de Tintimité conjugale et tendent à la conserver, môme à la rétablir an besoin. Toute infidélité diminue ces rapports et, ce qui est beaucoup plus grave , introduit dans la famille une trôis^me individualité qui n'y a ni place, ni responsabilité, ni devoirs et dont la présence patente ou cachée cause le relâchement ou la dissolution du lien conjugal, l'affaiblissement de la famille et souvent même sa destruction.
La fidélité est d'ailleurs convenable et nécessaire^ dans le plus grand nombre des cas, pour prévenir la surexcitation exagérée des appétits sexuels, laquelle est, comme on le sait, «une cause puissante de dégénérescence et de perte d'activité. Dans le mariage, Tabus est, presque impossible et la modération, conseillée par la nature elle-même, conserve la santé en même temps qu'elle entretient et stimule cette bienveillance de tous les jours, de toutes les heures et de tous les instants qui est le charme des unions bien féglée^; * ^
C'est aussi avec raisofl que Tinfidélîté de la femme est considérée comme une- infraction plus grave que celle de l'homme, non tant pour elle-même que pour ses résultats habituels où possibles. Car la naissance des enfants crée des obligations sérieuses et longues ; elle impose des charges qui durent ordinairement
266 ÉTODES SUR lA SCIERCE SOCIALE.
autant que la YÎe des parents ; elle attribue des parts dans le partage des biens patrimoniaux et un droit à la participation du nom. L'introduction irrégulière d*uii enfant étranger détruit sans retour l'union conjugale et altère profondément la famille : dès que cet événement arrive, le mariage devient une chaige exorbitante et sans compensation pour le mari et pour la femme elle-même, si elle conserve un peu de cœur : loin de procurer aux époux une consolation et un appui, il leur suscite chaque jour des chagrins, des discussions, des difficultés nouvelles qu'aucune prudence ne peut surmonter.
L'adultère de la femme a une gravité toute particulière dans les. classes de la société qui vivent exclusivement de leur travail, c'est-à-dire dans la classe la plus nombreuse et dont la vie, dans son ensemble, est le plus conforme aux lois générales imposées à l'humanité pour sa conservation et^sa durée. 11 a des effets économiques désastreux dans les classes riches où il met le père de famille dans l'alternative de laisser ses biens avec son nom à l'enfant issu de la trahison conjugale ou de les dénaturer, de les aliéner, de les consommer. Quelle ressource reste-t-ilen ce cas à l'homme dont les affections de famille sont les affections les plus hautes et qui ne veut pas se laisser déchoir dans un bas et ignoble égolsme?... Or, ces hommes composent dans nos sociétés modernes une imposante et respectable majorité;. Ceux qui s'élèvent plus haut sont en très-petit nombre et ceuxiqui ne s'élèvent pas jusquelà sont le rebut de l'espèce.
ÉTUDE vx. 267
Lorsque Ton considère Timportance de la famille et là gravité de l'atteinte que lui porte l'adultère, particulièrement celui de la femme, on est confondu de Findulgence de l'opinion pour ceux qui le commettent et de la légèreté avec laquelle elle le traite. Cette indulgence et cette légèreté seraient même inintelligibles, si on ne les expliquait par une tradition de l'ancienne société, toute militaire, où chaque maison était considérée comme une forteresse dont le chef de famille avait la garde. Dans cette donnée, l'adultère était pour l'homme qui le tentait, souvent au péril de sa vie, une sorte de fait d'armes, un bon tour joué au gardien de la maison. Toute société militaire d'ailleurs tient en grand honneur la force du corps et la hardiesse : l'adultère laissait présumer que celui qui le commettait possédait l'une et l'autre.
A mesure que les sociétés inclinent vers la paix et la démocratie, l'adultère est considéré d'un autre œil : on estime plus la force de l'âme que celle du corps et l'adultère atteste évidemment la faiblesse morale, la domination des appétences voluptueuses chez celui qui le commet : on peut le croire capable d'exposer sa vie pour satisfaire un moment ces appétences ; mais on peut être assuré qu'il ne sait ni se contenir, ni respecter le droit. D'ailleurs, dans la société démocratique, l'adultère, devenu presque sans péril, prend le plus souvent la forme de l'abus de confiance ; il marche accompagné du mensonge, de l'ingratitude, de la trahison : il se présente comme un crime bas et dégradant que rien ne relève. — Plus les sociétés avanceront vers
la démocratie, plus f'adultère y sera flétri par l'opinion ; plus ses désastreuses conséquences seront sensibles et présentes à tous les esprits .
L'opinion ne sera pas moins sévère pour l'union illégitime que le marï pourrait contracter, surtout lorsqu'elle prendrait un caractère>durable et qu'il en nal*trait des enfants. Dans ce dernier cas , l'adultère du mari a presque les mêmes conséquences que celui de la femme : toutefois il en diflfère en ceci qu'il n'introduit pas la famille illégitime sous le toit conjugal el ne peut jamais lui donner le droit de la famille légitime.
C'est aussi par les traditions de l'ancienne société qu'on peut expliquer l'inégalité avec laquelle l'opinion traite la feirifee adultère et son complice, là sévérité qu'elle déploie quelquefois contre la première et l'indulgence excessive qu'elle a pour le second. En effet, la femme se rend coupable d'une trahison envers la famille dont la conservation lui est confiée, tandis que son complice n'est qu'un agresseur venu du dehors qui a profité de Tétat de guerre déclarée dans lequel on a vécu jusqu'à présent sous ce rapport. L'opinion établit entre la femme et son complice la même différence qu'entre l'ennemi qui cherche à s'emparer d'un poste et le soldat chargé de garder ce posta qui le livre à l'ennemi. Depuis quelque temps, on a réclamé, en faveur des femmes, l'égalité de traitement et l'opinion incertaine tend à la leur accorder par indulgence, dans les régions spéculatives de la société. Dans la pratique, l'égalité tend à s'établir, non par une indulgence plus grande envers la
femme, mais par uue sévérité plus grande pour son . complice^ et cette dernière tendance est évidemment juste.
Le même changement de mœurs et d'idées tend à modifier le traitement que l'opinion fait au mari trODGipé. Autrefois et jusqu'à présent, quoique à un degré moindre, l'adultère de sa femme le couvrait de ridicule, comme un tM^mmandant de place qui s'était laissé surprendre par l'ppnemi. Cette opinion remonte au temps où les maris exerçaient dans la maison une autorité coactive absolue que ni les mœurs ni les lois ne leur accordent aujourd'hui : cette opinion tend à s'affaiblir avec l'esprit militaire, et il est remarquable qu'elle n'existe pas aux États-Unis. Dans une société démocratique, où la famille vit par le travail, où le mari et la femme sont deux associés égaux en droits, vivant dans la même liberté^ également responsables de leurs actes, il n'y a nul motif de conserver l'opinion des sociétés militaires. Le mari trompé est simplement à plaindre, parce que la blessures. doqt il est atteint est à jamais incurable : il n'est pas plus ridicule qu'un estropié, dont on se rit aussji, dans les sociétés militaires.
Mentionnons ici, en passant, la question des droits de la femme, bien qu'on. ait fait, ju^u'à présent, sur ce sujet, plu§ d'observations critiques que de propositions formelles : elle estdigne d'attention, parce qu'elle pré-
270 ÉTUDBë SUn hk SCIENCE SOCIALE.
occupe encore des intelligences de premier ordre et pré* sente un problème insoluble à ceux qui cherchent dans l'individu isolé, non dans la société et l'humanité, les fondements de la morale.
Pour nous, le problème est plus facile. La femme est de la même nature que l'homme et, s'il est permis d'emprunter cette expression aux théologiens, elle lui est consubslantielle : elle est formée de la même chair, animée du même esprit : l'âme de Tune et celle de l'autre sont agitées des mêmes désirs; elles éprouvent les mêmes sentiments, comprennent les mêmes vérités, tombent dans les mêmes erreurs et déploient une égale volonté. Gomme l'homme, la femme est assujettie par le besoin à la loi du travail et, dans l'ordre intellectuel, elle est capable des mêmes œuvres que lui. Dans le mariage, elle est donc l'égale et l'associée du mari : elle peut l'aider de ses conseils, et souvent même le suppléer dans ses travaux.
Mais, au point de vue physique, la femme est notablement inférieure à l'homme en force musculaire, et ses fonctions physiologiques imposent des intermittences à son activité, même intellectuelle. Dans le partage des travaux de l'association conjugale, il est donc naturel que ceux qui exigent le plus de force musculaire, le plus de suite et de continuité dans la pensée, ou qui imposent des déplacements, soient réservés au mari ; tandis que la femme s'acquitte de travaux plus sédentaires, qui imposent moins de fatigue corporelle ou moins de suite dans l'effort intellectuel. Un arrangement qui consacre cette distribution de travaux entre l'homme
el la femme est fondé, non sur le caprice, mais sur la nature des choses.
On peut presque en dire autant de deux dispositions I^ales relatives au mariage et qui ont été souvent critiquées : celle qui ordonne h la femme d'obéir au mari et celle qui attribue à ce dernier l'administration des biens conjugaux.
Remarquons d'abord que ces deux dispositions inscrites dans la loi ont simplement pour but de régler d'avance les difficultés qui naissent soit des mœurs, soit des situations exceptionnelles. Suivant les mœurs et la religion, la femme est moralement l'égale de l'homme; mais, dans le mariage, l'homme et la femme sont considérés comme incorporés en quelque sorte l'un à l'autre et ne formant qu'une individualité. Cette supposition se réalise lorsque les deux époux sout réellement unis et n'ont qu'une volonté, qui n'est ni celle du mari, ni celle de la femme, mais celle qu'inspire l'esprit de famille. Comme il peut arriver et arrive trop souveut que l'union conjugale soit moins intime et moins réglée, qu'il s'y manifeste des volontés distinctes» lorsque, cependant, il ne devrait y avoir qu'un but; il est de toute nécessité, ou que les deux volontés divergentes soient indépendantes, ce qui détruit le mariage; ou que Tune domine l'autre; ou qu'elles soient dominées l'une et l'autre par celle d'un tiers'. La loi choK le second terme de cette alternative, et décide qu^ volonté dominante sera celle du mari.
Cette solution est-elle mauvaise? Vaudrait-il mi dissoudre le mariage pour une simple divergence
272 ÉTUDES SUR hk SGA£NCË SOCULE.
ycdonté? Vaudrait^il mieux remettre à l'autorité judiciaire la charge de rendre, avec bruit, frais et scandale, use décision spéciale dans chaque mariage pour r^ler les rapports de subordinatioix des deux époux, ou d'intervenir dans chaque dissidence? Personne, sans doute, ne le prétendra. Vaudrait-il mieux imposer aux époux le soin de prévoir et de régler d'avance leurs mésintel^ ligences futures, au moment de se marier, c'est-à-dire au moment où leurs .volontés sont le plus unies et le moins éclairées? C'est une thèse sur laquelle il y a beaucoup à dire. Quant à nous , il nous semble que le législateur a bien fait de décider, qu'en cas de partage, le commandement appartiendrait à celui des deux époux en faveur duquel existe la présomption de force et de prudence. Si les mœurs troublent cet ordre ; si l'ancien parti^ des fonctions entre le mari et la femme n'est pas toujours observé dans la pratique ; si cette inobservation cause des désordres ; ce n'est pas la faute de I9 loi. Il y a des volontés tellement obstinées que ni l'amour, ni l'opinion^ ni les considérations d'ordregé^ néral et de bien commun ne peuvent les fléchir ou les soumettre^ Maisiil est aumoins douteux que les tenta^ tives faites eri cette matière contre les anciennes mœurs ai«Qt contribué au bon ordre des familles ou de la société et'procuré un bonheur, même passager, à celles qui s'y sont livrées.
La ^disposition qui attribue au mari l'administration des biens communs et de ceux njême de Ja femme, est une conséquence de la précédente, et se justifie parles mêmes considérations. Elle établit un simple partage
d'attributions pour les cas de doute et dans Tintérêt des tiers qui traitent avec l'association conjugale : ce partage considéré comme règle générale, à défaut de conventions contraires, est irréprochable. Aux termes de la loi française, des Conventions particulières peuvent altérer cet arrangement : on peut insérer dans le contrat de mariage la clause de la séparation de biens; on peut introduire la séparation de biens pendant le mariage.
Lorsque l'on étudie d'un œil jaloux et discute avee aigreur les conditions de l'union conjugale, on comprend et l'on sent peu la fin dé cette union, qui est la famille. Pourquoi parler sans cesse d'égalité entre deux êtres unis dans un but commun auquel ils concourent en accomplissant des fonctions diverses? Il ne peut y avoir entre eux d'autre égalité que l'égalité morale qui impose à chacun d'eux le respect de la personnalité de l'autre. En théorie, leurs attributions sont distinctes : le soin de Tintériëur est attribué à la femme; celui de l'extérieur, au mari; mais la volonté est une : chacun doit prendre conseil de l'autre sur ce qui appartient à ses propres attributions : chacun doit, au besoin, sup- * pléer l'autre : il ne convient pas moins que les attributions soient et restent distinctes.
Hors mariage, il est juste que la loi confère à la femme les mêmes droits qu'à l'homme, quant à la personne et quant aux biens : il est juste que la femme recueille dans les successions une part égaleà celle de l'homme, qui assure autant que possible son indépendance. ^On a proposé d'attribuer aux femmes des droits politiques dans les pays où les hommes en possèdent. Si l'on
considère cette question au point de vue de la famille, on voit que rtiomme et la femme, ne formant qu'un seul être dans le mariage, il serait illogique d'attribuer un droit séparé à la femme mariée; mais qu'on pourrait, sans inconvénient, l'attribuer aux femmes célibataires ou veuves. Au point de vue politique, on peut observer que les femmes ne représentent aucun intérêt distinct, parce que, chacune en sa sphère, participe d'intérêts déjà représentés parles hommeset que, par conséquent, il n'y a nul motif pressant ou même sérieux pour faire inter7 venir en personne et directement les femmes dans les élections oîi elles pèsent d'un grand poids sans y paraître. Peut-être, d'ailleurs, si l'on fait intervenir dans la rédaction des lois électorales des considérations dont on s'est peu occupé jusqu'à présent, n'accordera-t-on le droit de suffrage qu'aux chefs de famille, aux hommes mariés ou veufs.
On s'est élevé avec plus de raison, maïs sans justice, contre l'inégalité d'éducation et d'instruction qui existe entre les deux sexes. On peut remarquer d'abord que cette critique ne s'applique pas aux classes les plus nombreuses dans lesquelles l'éducation, insuffisante, il est vrai, est une au sein de la famille pour les deux sexes, et où l'apprentissage confère l'instruction professionnelle, variée selon les fonctions que chacun est appelé à occuper. Dans les classes aisées et supérieures de la société, l'inégalité d'éducation et d'instruction dépend moins de la loi que de la coutume ou plutôt de la routine , et n'est le résultat ni d'une résolution arrêtée , ni d'un raisonnement quelconque.
Dans cette classe, l'éducation, moins inégale qu'on ne l'a dit souvent, est mauvaise pour les deux sexes. 11 est impossible de dire quel est le but de celle que reçoivent les hommes ; depuis quelque temps, il semble que ce but soit l'acquisition des richesses sans règle ni loi : l'éducation des femmes tend à une soumission pleine d'artifices et à l'agrément. L'inégalité d'instruction est généralement plus grande que l'inégalité d*éducatîon. L'instruction des hommes est avant tout littéraire et légèrement scientifique : celle des femmes est tournée surtout vers les arts d'agrément, la musique, le dessin, la danse ; un peu de broderie, de grammaire, d'arithmétique, un peu d'histoire et de géographie s'y joignent comme accessoires. Il suffît du reste de jeter un coup d'œil sur les cours d'études que suivent les hommes, d'une part, les femmes, de l'autre, pour se convaincre qu'ils n'ont été conçus en vue d'aucun but social déterminé.
En effet, ces cours d'études ont été établis au hasard ou, ce qui est la même chose, sur les conseils de penseurs médiocres, qui ont pris pour des principes et des idées les débris de traditions séculaires et de systèmes divers dont leur intelligence était encombrée. On ne peut reconnaître dans ce plan d'études la pensée préconçue de soumettre un sexe à l'autre; car si cette pensée eût existé, on aurait cherché à rendre les hommes forts d'âme et de corps, tandis que notre système d'instruction tend simplement à faire des grammairiens, des avocats et des gens de lettres, à Timage de ceux qui l'ont imaginé et arrêté.
Le plan d'instruction des femmes semble avoir été conçu et modiGé* depuis quelque temps sous Tempire d'une idée plus nette, mais fausse, savoir : « que la femme, créée pour les plaisirs de l'homme, est au monde pour Tamuser et s'amuser avec lui, tandis que rhomme est destiné à travailler pour elle et à lui fournir de quoi satisfaire ses besoins. » C'est une idée qui se trouve un peu au fond des mœurs de presque toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique, mais qui est, on peut le dire, nouvelle et peu acclimatée en France.
Sur cette opinion commune, il s est établi en divers pays des mœurs très-différentes, parce que Ton concevait des idées différentes du plaisir. De là des effets divers, mais généralement mauvais. Il est probable que si cette opinion pouvait prévaloir et durer, ce serait en France très-certainement qu'elle produirait les pires conséquences, parce que c'est le pays où la condition des femmes est le plus élevée, où l'union des deux sexes est le plus intime dans l'égalité.
Mais cette opinion est radicalement contraire à toute saine théorie de la famille et de la société. La femme, comme l'homme, est destinée aux labeurs de la vie pratique : comme lui, quoique dans des fonctions différentes,, elle doit travailler à la conservation et à l'agrandissement de la famille. Appelée au conseil danà .toutes les circonstances difficiles, il est utile qu'elle y apporte les mêmes lumières, les mêmes sentiments, les mêmes vues que l'homme : il n'y a donc nul motif pour ne pas lui donner une connaissance générale des sciences et des lettres, comme on la
donne à l'homme, ni pour priver l'un et l'autre de l'enseignement de leurs devoirs sociaux.
Les mœurs ont établi entre les deux s«xes une différence bien plus radicale et bien pire que toutes celles qui résultent des lois, lorsqu'elles ont admis, en pays catholique, une religion pour les femmes et l'indifférence religieuse pour les hommes. On a voulu par là rendre les femmes plus soumises, au risque de faciliter l'intervention du prêtre dans la vie de famille, de créer une espèce de mari spirituel à côté du mari de la chair, l'un, maître del'âme et de la volonté, l'autre du corps seulement, et encore à condition qu'on veuille bien le lui laisser. Quelle union peut-il y avoir dans de tels mariages? Que! respect peuvent avoir l'un pour l'autre deux époux dont l'un observe et l'autre dédaigne les préceptes de la religion ; deux époux radicalement divisés en cette vie et dont l'un des deux au moins prévoit en l'autre une éternelle séparation? On comprend l'existence d'une union réglée et exemplaire avec telle ou telle religion et jusqu'à un certain point avec telle croyance commune que ce soit : on ne peut la concevoir avec des croyances opposées et surtout avec l'intervention d'un tiers.
La femme, égale de l'homme au point de vue moi ne se distingue de lui que par la différence des foi tions qu'elle remplit : il est bon qu'elle soit la coi pagne intime de sa pensée pour être la compagne lime de sa vie. Partout où la destination de la fem est le plaisir, sa condition est inférieure : on la cor dère comme un enfant ou une poupée el, ne pouv
être admise au conseil sur quoi que ce soit, elle reste étrangère à toute la vie sérieuse du mari, sans pouvoir même partager ses véritables amusements : elle suit les mouYements de la bonne et de la mauvaise fortune de la famille comme un corps inerte, sans prendre part aux pensées, aux soucis, aux sentiments et aux actes qui préparent Tune et l'autre. Si, grâce à la faiblesse du mari^ la femme d'agrément prend quelque part aux affaires sérieuses, elle est exposée à y porter l'esprit de violence et de passion, le défaut de suite et la frivolité qui sont les conséquences naturelles de l'éducation qu'elle a reçue.
Il n'est pas facile d'ailleurs qu'une femme élevée pour plaire et jouir se résigne aux privations et aux sacrifices de foutes sortes qu'imposent souvent les devoirs sévères d'une vie pratique bien réglée. Cette femme doit nécessairement tendre au but en vue duquel elle a été élevée, chercher à plaire aux hommes, à briller. Ses parents, en lui donnant l'éducation d'agrément, n'avaient songé qu'à la marier, à l'établir, comme on dit ; mais les goûts et aspirations que cette éducation lui donne, empêchent le plus souvent qu'elle ne puisse jamais être vraiment établie, c'est-à-dire fixée dans ses désirs et dans ses habitudes : sa vie est une tempête.
Les. conséquences de cette éducation portent trèsloin : car si les mariages sont troublés ; si les charges, les soucis, les désagréments qu'ils imposent au mari deviennent excessifs et sans compensation, les hommes s'en effraient, s'en dégoûtent et gardent le célibat. La
répugnance pouF le mariage et la \ie de famille a pour conséquence nécessaire la corruption des mœurs et les dérèglements de toute sorte : qui ne vit pas pour une famille vit le plus souvent pour son plaisir actuel et ne songe qu'à satisfaire d'une façon quelconque ses appétits et caprices présents, sans étendre plus loin ses pensées- Cette manière de comprendre le rôle de la femme dans la société se lie étroit^nent aux idées régnantes sur l'excellence de la vie oisive et tend à surexciter dans l'un et l'autre sexe les appétits sexuels. Chacun comprend les inconvénients de cette surexcitation et on y cherche des remèdes sans remonter à la véritable cause. L'exagération des appétits sexuels, effet des habitudes d'une imagination oisive, ne se guérit, ni ne se tempère par des préceptes, pour éloquents qu'ils soient : elle se lempèm et se guérit par le travail d'esprit et de corps qui occupe l'un et l'autre à la vie sérieuse et à l'utilité commune. Tout ce qui porte au travail tend à prévenir ou à modérer cette exagération : tout ce qui porte à l'oisiveté tend à l'éveiller ou à l'aggraver. Et quoi de plus favorable à cette mauvaise disposition morale que de penser que la femme, destinée à la vie oisive, est au monde pour le plaisir et la récréation de rhomme, non à autre fin?
Les mœurs actuelles, fondées sur cette fausse idée, en tirent une conséquence légitime, mais très-funeste, lorsqu'elles encouragent la coquetterie chez les deux sexes et glorifient l'homme ou la femme qui peuvent faire de nombreuses conquêtes, comme on dit quelque-
fois. L'idée de conquête emporte après elle celle de force et de supériorité : on a donc mis de Tamour-propre à faire des conquêtes, à s'engager dans des relations dont on ne se serait guère soucié, si on ne les avait appréciées que pour elles-mêmes; on a cherché à obtenir par ce moyen une certaine gloire en prenant une part aussi grande que possible à ce qui était Tobjet des désirs de tous. Cette cause si puissante de surexcitation disparaîtrait bien vite le jour où il serait reconnu, comme il est vrai, que cette passion pour les conquêtes e^t une preuve de faiblesse intellectuelle et morale, non de force, et peut être considérée comme l'ivrognerie. L'ivrognerie, elle aussi, a été longtemps encouragée par l'opinion et dans ce temps elle était commune dans toutes les classes : aujourd'hui que l'opinion l'abandonne, elle s'est affaiblie et a presque disparu dans les classes éclairées de la société : elle ne se maintient comme coutume que dans les classes et dans les localités où l'opinion est encore indulgente pour les ivrognes.
Nous avons considéré le mariage comme un contrat qui engage et lie à une famille future la vie entière des deux époux, âme, corps et biens : tel est en effet son caractère idéal et même habituel. Mais il peut arriver que, par suite de la légèreté avec laquelle il a été souscrit, ou des événements, des changements de dispositions qui viennent sans cesse modifier et agiter notre
vie, ce contrat se trouve d*une exécution impossible. C'est ce qui arrive lorsque la vie commune devient, pour des causes graves et durables, insupportable aux deux époux ou à l'un d'eux, comme, par exemple, lorsque l'adultère de la femme a détruit la famille, lorsque les habitudes des deux époux ou de Tun^d'eux sont telles qu'une séparation est inévitable. Dans ces cas, quelle que soit la loi, la famille est dissoute et le mariage cesse de fait : les époux se séparent pour vivre comme célibataires ou pour contracter de nouvelles unions qui, selon les dispositions de la loi, se trouvent régulières ou irrégulières.
Tels sont les faits, sans aucun doute : ces déchirements de famille sont plus ou tnoins communs, et causent des* désordres plus ou moins grands, selon l'état des idées et des mœurs; mais ils existent, et, quelque déplorables qu'ils puissent être, il est dans la nature humaine qu'ils ne cessent jamais d'exister. Est-il bon que, dans ces cas exceptionnels, la loi autorise la dissolution formelle du mariage, ou vaut-il mieux qu'elle refuse absolument cette dissolution?
Si l'on considère exclusivement les unions dissoutes de fait, on trouvera très-avantageux de donner à leur dissolution une sanction légale, afin que les deux époux, qui ne peuvent ensemble constituer une famille, ne soient pas cependant jetés hors de la vie de famille, dans un état irrégulier où il leur est difficile de vivre sans causer des désordres graves. Il vaudrait mieux, sans aucun doute, si l'on ne considère qu'eux seuls , leur laisser les moyens de ren-
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trer dans la yie régulière et de s altadier à une famille.
La seule difficulté sérieuse que présente ce grave problème du divorce est celle-ci 4 — « En autorisant par la loi la dissolution du mariage, on peut troubler le bon ordre dans une multitude d'unions bien réglées aujourd'hui sous la pressimi de la loi : on peut att^iter à la stabilité des familles en y introduisant de nouvelles et fatales espérances, au point de ne laisser subsister que celles qui sont très-saines et solidement constituées • » — En effet, on peut diviser les unions conjugales en trois classes : 1* les unes robustes et réglées qui se maintiennent intattes, soit avec le mariage indissoluble, soit avec le divorce ; 2* les autres, dissoutes et frappées de mort, en tout cas, dont les épaves flottent au sein de la société et la corrompent; 3* les autres, et ce sont peut-être les plus nombreuses, vivent à peu près r^ulièrement sous Tempire de la loi qui rend le mariage indissoluble et se dissoudraient peut-être, si le mariage pouvait être légalement rompu par le divorce.
La solution à donner au problème dépend évidemment de l'état des mœurs et opinions régnantes sur le mariage. En effet, si le sentiment de l'unité de la famille et des devoirs qu'elle impose est vif et général; si l'estime publique est assurée à ceux qui se conforment à ces devoirs et le blâme à ceux qui les foulent aux pieds, le divorce ne présente nul inconvénient sérieux, et peut même être considéré comme un moyeu de consolider et depuriSerles mœurs. Si, au contraire, dans le mariage, l'opinion ne considère que le plaisir et les convenances personnelles des deux époux, sans
se souvenir des enfants et de la famille; si dans ces convenances personnelles elle fait figurer en première ligne les considérations pécuniaires; il est clair que l'introduction du divorce aurait pour effet de dissoudre un certaip nombre d'unions qui, sous la loi du mariage indissoluble, restent assez régulières et de donner lieu à un certain nombre d'abus éclatants qui, sans aucun doute, offenseraient et scandaliseraient l'opinion.
En ce cas même, le divorce causerait-il un mal bien réel, ou mettrait-il seulement en lumière des plaies que l'on couvre d'un voile plus ou moins transparent^ mais qui existent? Vaut-il mieux que les désordres soient dissimulés que publics, ou au contraire? Là est la question vitale et de principe, la raison de décider, et la solution à donner dépend du point de vue auquel on considère la morale. Si la morale est un simple précepte d'autorité que chacun puisse à son gré respecter ou violer, sans autre conséquence que celles qui résultent des actes de l'autorité elle-même, il vaut mieux que les infractions restent cachées pour que l'autorité conserve son influence et son prestige. Mais si la morale est une loi découverte par le sens commun et la science, par laquelle toute pensée, tout acte, toute habitude sont jugés d'après leurs conséquences nécessaires ; si chacun des préceptes de cette loi trouve, dans la nature même des choses, une sanction inévitable que chacun peut voir, étudier, connaître, apprécier; il n'y a pas d'inconvénient à ce que les infractions soient publiques, parce que toute infraction a pour Tinfracteur des conséquences qui sont, pour l'opinion, un enseignement
qui confirme dans leur foi ceux qui sont restés fidèles à la règle et tend à augmenter leur nombre.
L'introduction du divorce dans une société habituée au mariage indissoluble aurait pendant quelque temps probablement des effets scandaleux qui frapperaient l'opinion publique en révélant beaucoup d'infractions qui étaient auparavant cachées ; mais en même temps le divorce fournirait à l'opinion le moyen de constater et de suivre les effets de ces infractions, leurs conséquences inévitables, et elle y trouverait, sans aucun doute, de très-utiles leçons. Toutefois, dans l'état actuel des choses, il est plus urgent de réformer les idées et les mœurs que les lois, de fortifier l'esprit de famille et de travail qui rend le divorce inofifensif, que de jeter par une loi bonne en elle-même le trouble et le désordre dans une société sans principes fixes où le déclassement des idées et l'incertitude des règles laissent trop de force aux passions et aux appétits.
La famille étant une société indépendante à certains égards, dont les membresont une origine commune, un nom commun, des richesses communes, doit avoir une politique, un art de se conduire afin de durer et grandir.
Cette conception de la famille comme individualité indépendante et durable n'est pas ancienne dans les sociétés actuelles, et Ton peut, à bon droit, la faire
dater de la féodalité. Chez les Grecs et chez les Romains eux-mêmes, on n'avait guère conçu que Tidée de la communauté de nom et d'honneur : on se glorifiait de ses ancêtres et Ton espérait se perpétuer par ses desceudants, sans attribuer, d'ailleurs, à ceux-ci une grande importance. L'idée de la famille perpétuelle et progressive, qui est le principe des sociétés patriarcales, reparut très-nette au moyen âge dans les sociétés européennes et n'y est pas encore effacée.
On ne peut se dissimuler que cette idée^ s'est sensiblement affaiblie par la Renaissance et par les progrès récents de la démocratie. Aujourd'hui tout devient individuel : on se souvient peu de ses ancêtres et on ne songe guère à sa postérité : on a des affections plus ou moins sensées et éclairées pour ceux que l'on voit et touche personnellement, pour le père et les enfants, sans imaginer beaucoup au delà.
Le moyen âge voyait autrement les choses. Il rendait la famille entière responsable, même légalement, de tous les actes de chacun de ses membres; elle resplendissait de leur gloire ou se couvrait de leur infamie, tant en ligne collatérale qu'en ligne directe. C'était un excès. On a réagi, depuis un siècle surtout, en sens opposé, déclaré que le mérite et la faute étaient personnels; que, par conséquent, les honneurs, les récompenses et les châtiments devaient être tout personnels. On a mis en pièces l'individualité de la famille pour satisfaire un sentiment de justice. On pouvait atteindre le but autrement et rendre les châtiments personnels en vertu d'un principe meilleur et plus élevé que ceux
que Ton a proclamés, celui du repentir et de la réhabilitation : on pouvait dire que la loi, comme l'opinion, préjugeait le repentir et Tamendement dans les généra^ tions nouvelles, sans toutefois les séparer complètement de celles qui les avaient précédées.
Les anciennes idées ont longtemps résisté sur ce point et.elles résistent encore dans le sentiment après avoir succombé dans la discussion. Elles perdent, il est vrai, du terrain chaque jour : il n'est philosophe de village qui ne déclame contre elles et ne les qualifie hautement de « préjugés nuisibles, indignes du temps présent » . Voyons un peu cependant si ces idées ne correspondent pas h des faits très-réels, à quelque chose qui existç, quoi qu'on ait pu dire, et si elles sont absolument mauvaises, ou si seulement elles ont besoin d'être définies de nouveau et rectifiées.
Peut-on nier l'influence de la race, l'hérédité de certaines aptitudes, de certains penchants, de certaines qualités physiques et morales? On a, sans doute, exagéré de notre temps cette influence en parlant des nations, mais ce n'est pas un motif suffisant pour la méconnaître dans les familles. Il existe entre les parents et les enfants une certaine solidarité physiologique évidente qu'aucune négation ne saurait effacer.
Si l'on niait radicalement l'influence de la race sur l'individu, on admettrait au moins celle de l'éducation, des habitudes physiques et morales qui lui sont imprimées dès l'enfance. Or, sous la constitution de la famille, ces habitudes premières résultent de l'enseignement que l'enfant reçoit de ses parents, tant par
préceptes que par exemples. Cette éducation , bonne ou mauvaise, laisse une empreinte qui s'efface rarement et dont un observateur un peu attentif constate les traces jusque dans Textrême vieillesse.
A moins donc que, contre toute évidence, on n'attribue au hasard les premières habitudes physiques et morales de l'individu, il faut reconnaître qu'elles viennent delà famille et que, par conséquent, il n'y a pas d'injustice à préjuger dans une certaine mesure des enfants par les pères et des pères par les enfants. Il suffit de ne pas poussera l'extrême, ce préjugé et détenir compte dies influences sociales étrangères à la famille, lesquelles sont, en définitive, prépondérantes chez presque tous les hommes. Ces influences nous modifient beaucoup; mais la source première de notre individualité, de notre caractère, est la famille, sans contredit. C'est une vérité que tous reconnaissent implicitement et par sentiment ou coutume, mais dont les anciennes familles presque « seules tirent des conséquences pratiques et en somme une véritable politique privée.
Cette politique tend à la conservation et à l'agrandissement des familles : elle a pu se tromper quelquefois sur les moyens, et s'égarer, mais sans disparaître ; et il faudrait avoir bien peu observé l'histoire ou même les faits contemporains pour nier son existence.
Cette politique tend à son but par deux voies : 1** par la conservation et l'accroissement des individus nés du même sang et portant le même nom ; 2* par la conservation et l'élévation du rang dans la hiérarchie sociale. Les familles anciennes n'ont guère perdu de vue la
première voie; mais elles l'ont souvent abandonnée, pour la seconde : c'est justement ce qui a causé la destruction ou la ruine d'un grand nombre d'entre elles.
Les idées, les coutumes, les sentiments engendrés par cette politique appellent l'étude et la réflexion. Ainsi les anciennes familles attachent à la naissance une grande considération : elles pensent que celui dont les aïeux sont connus, qui les connaît lui-même et s'en souvient; quia été élevé dans l'habitude de se considérer, non comme isolé, mais comme membre d'un corps politique, a des idées sociales plus étendues, un autre sentiment des devoirs et des convenances, une autre manière de sentir et de comprendre la vie que L'homme élevé au hasard ou auquel on n'a enseigné que des devoirs purement individuels.
Évidemment cette opinion est autre chose qu'un vain préjugé : elle est fondée en raison et repose sur une juste observation des faili^. L'homme qui se sent lié à ses aïeux et à sa postérité par des devoirs étroits, sent et agit autrement que celui qui n'a pour but que lui-même. Ce dernier aime ou n'aime pas ses parents ou ses enfants selon son capricce ou selon le traitement personnel qu'il en reçoit: le premier a, pour ses parents et ses enfants, des sentiments tout autres : il respecte et vénère ses ascendants, non-seulement pour eux, mais parce que telle est la loi de la famille qui lui assure à luimême un respect futur : il aime ses enfants, non comme des jouets et à cause des caressesqu'il leur donne ou qu'il en reçoit, mais pour la famille dans laquelle ils doivent le continuer. Les affections de l'un, tout individuelles.
ressemblent assez à celles des animaux, et c'est pourquoi, au dernier siècle, on les appelait des «'affections naturelles »; celles de l'autre sont surtout sociales et artificielles, partant plus solides, moins capricieuses, plus durables, plus humaines; elles ouvrent devant lui un champ d'activité plus apparent et plus étendu.
Que la politique des anciennes familles se soit altérée et corrompue au point qu'on en ait généralement perdu l'intelligence et que la pratique se soit de plus en plus éloignée de la théorie ; ce sont des faits que nul ne saurait nier. Il est certain, par exemple, que ces familles ont fini par attacher une importance trop exclusive à la fortune et au rang, au point de sacrifier à la possession de l'une et de l'autre jusqu'à l'existence charnelle de la famille. De là les substitutions, les majorais, le droit d'aînesse, les cadets et les filles condamnées au célibat, les mariages d'argent et surtout la recherche des fonctions publiques et des emplois de cour. Ce qui prouve la corruption de cette politique, c'est le petit nombre des anciennes familles nobles qui sont parvenues à se conserver et la rapidité avec laquelle
elles se sontéteintesd'elles-mêmes, sans choc extérieur,
particulièrement depuis deux siècles. Et cependant, malgré cette corruption, elles ont généralement duré bien plus longtemps et autrement que les familles des parvenus. — Il y a dans ces considérations matière pour un travail historique neuf et d'un grand intérêt, mais que nous ne pouvons al^order. Recherchons plutôt quelle doit être, dans les sociétés démocratiques modernes, la politique des familles.
290 ÉTCDES SUR LA SCISKCE SOQALE.
Il est utile pour les individus et pour la société que les familles aient une politique^ qu'elles travaillent d'une manière réfléchie à se conserver, à durer, à s'étendre : il est utile aussi que cette politique, loin de rester le patrimoine exclusif de quelques nobles, pénètre dans toutes lés classes de la société pour y élever et soutenir les caractères \ Il est utile, par conséquent, qu'elle s'éclaire, se rectifie et se vulgarise au point d'être accessible à tous.
L'identité réfléchie de l'individu se conserve par le souvenir; celle des sociétés, par l'histoire ; celle des familles, par leurs annales privées, écrites ou gardées par la tradition du foyer domestique. La perte du souvenir des aïeux estunepreuve manifeste qu'on se détached'enx pour vivre en soi, au jour le jour, sans souci de conserver leur mémoire ou de transmettre la sienne à la postérité. La continuité de ces souvenirs constitue l'existence, et l 'éclipse de ces"* souvenirs la mort desfamilles. Â ne considérer que la chair, toutes les familles sont également anciennes et remontent à une origine commune ; mais l'identité ne vient pas de la chair ; elle se forme et dure par le souvenir.
Le souvenir seul ne survivrait guère, . s'il n'avait pour conséquence nécessaire de montrer l'influence
* Cl Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on oc devait jarotis mourir. » Vauveivargues.
que les actions bonnes ou mauvaises des aïeux ont eue sur le sort de leurs descendants, ce qui est un grand et salutaire enseignement pratique. En effet, il étend nos pensées bien au delà de notre vie, dans un avenir indéterminé; il nous met en présence de la postérité, de manière à nous rendre immortels en quelque sorte et à rendre immortelle aussi notre responsabilité.
La conservation des souvenirs de famille eist donc le premier signe de noblesse, parce qu'elle est le premier signe de l'existence d'une politique propre.
Cette politique, dont le but doit être la conservation et l'agrandissement, a deux objets, les personnes et les choses : ses conseils peuvent être étudiés sous cinq chefs principaux, savoir: 1** le mariage; 2Me nombre des enfants ; 3*" l'éducation des enfants ; 4"* le choix d'une profession ; 5"" l'administration des biens.
!'• Lorsque l'homme est formé et ■ s'est procuré un certain capital d'expérience propre, il sent l'ambition de gouverner une famille sous sa responsabilité, ou plutôt de continuer et de perpétuer celle à laquelle il appartient; c'est dans cette résolution décisive qu'il doit surtout prendre conseil de la politique de famille.
Il règne depuis quelque temps d'étranges idée; sur les mariages : les uns les veulent voir contracter par amour; les autres considèrent avant tout les avantages pécuniaires. Ainsi l'acte le plus important de la vie de l'homme et de la femme est abandonné à deux penchants que les anciens mythologues avaient avec raison personnifié en Eros et Plutus, deux divinités aveugles. L'amour attache presque toujours au hasard : il naît de
Tâge, du temps, de roccasion, de l'oisiveté, beaucoup plus que des qualités de la personne qui en est lobjet et, une fois allumé, il domine ou plutôt éteint toute espèce de jugement. La passion des richesses n'est ni moins impérieuse, ni plus éclairée.
L'étude des conditions d'un "bon mariage exige une réflexion froide et l'appréciation de faits nombreux, complexes, d'une observation difficile, d'autant plus qu'ils s'étendent sur un long espace de temps. Il s'agit, ne l'oublions pas, non de l'agrément momentané des époux, mais d'assurer la conservation et Faccroissement de la famille. Il faut donc chercher avant tout la santé la plus entière du corps et de l'esprit. Et comme la santé, la beauté, la sagesse, le jugement n'existent dans les divers individus que dans une mesure trèsimparfaite, il convient de les rechercher avec des qualités complémentaires, de manière à rectifier et corriger par l'un des deux époux les défauts qui peuvent se trouver dans l'autre ; il faut s'efforcer d'améliorer la race, physiquement et moralement.
La politique de famille ne permettrait point aux individus atteints de causes de dégénérescence incurables de se marier pour mettre au monde des enfants infirmes, voués avant de naître à une vie de souffrance et à une mort prématurée. Elle ne permettrait que rarement et par exception les mariages précoces ou tardifs. Elle n'approuverait jamais les calculs qui font retarder le mariage d'un homme, afin de lui permettre d'aspirer à une fortune plus grande et de l'atteindre; car si ces calculs favorisent l'accumulation temporaire d'une
certaine somme de richesses, ils sont la cause d'une multitude d'unions mal assorties, malheureuses pour les conjoints et funestes à la prospérité des familles. L'union des époux est facile lorsqu'elle commence à un âge où l'âme et le corps ont toute leur souplesse; où les habitudes peuvent sans trop de peine se modifier au milieu des épreuves de la vie ; cette union est difficile lorsque des âges très-difTérents donnent des goûts distincts, souvent opposés ; lorsque les habitudes sont fixées et que l'âme et le corps ont acquis par les années une rigidité qui ne comporte qu'avec peine leur changement.
Dans le choix d'une épouse ou d'un époux, on doit considérer beaucoup la condition et l'éducation. Il importe, pour que le mariage soit bon, que les deux époux soient autant que possible de la même condition sociale, élevés dans les mêmes habitudes : il importe qu'ils aient, sur la société en général, des idées analo* gués et surtout qu'ils reconnaissent leur but commun d'activité, qui est la famille, avec sa politique et ses devoirs. Il y a, quoi que l'on puisse dire, une immense et radicale différence entre les personnes qui reconnaissent et sentent les obligations et la prévoyance qu'impose la politique de la famille et celles qui reconnaissent seulement quelques préceptes généraux d'une morale tout . individuelle. Cette différence est à proprement parler ce qui constitue la noblesse, particulièrement chez les femmes. C'est cette différence dans la. manière de voir, déjuger et de sentir tout ce qui se rapporte à la vie de chaque jour, qui a rendu si
orageuses, si fécondes en désordres et en souffrances la plupart des unions entre nobles et roturiers, entre bourgeois et plébéiens : de là tiennent la plupart des incompatibilités d'humeur et de caractère et ces chocs qui, répétés à chaque instant durant une vie entière, finissent par rendre l'union intolérable.
On considère vulgairement comme un bon mariage celui d'une personne d'humble condition qui s'allie à une personne riche et d'une condition élevée. On se trompe presque toujours et grossièrement : un tel mariage est, dans le grand nombre des cas, malheureux et il impose aux conjoints de longues, d'irrémédiables souffrances. Il est bien difficile qu'à la longue celui qui s'est mésallié ne conçoive quelque mépris pour une personne dont l'éducation et les sentiments sont visiblement inférieurs ; qui comprend à rebours le plus souvent l'ordre intérieur delà maison et les relations sociales au dehors et qui persiste dans une' manière de voir et de sentir qu'elle a sucée avec le lait et qui fait partie d'elle-même. De là, une lutte continue dans laquelle il faut de toute nécessité que l'un des deux époux fléchisse et soit sacrifié ou qu'ils cessent de vivre ensemble etque l'union témérairement contractée se dissolve.
Ces désordres doivent être fréquents dans les mariages d'amour contractés sous l'influence aveugle de désirs passionnés : ils doivent être fréquents aussi dans les mariages d'argent, qui unissent au hasard les personnes et les caractères, sans tenir compte, ni de la condition, ni de l'éducation.
Les romanciers qui , de tout temps , ont soutenu rexcellence des mariages d'amour, n'admettent pas que l'éducation et les habitudes premières prévalent h la longue sur la passion la plus ardente. C'est cependant un fait constant, que peut constater partout 6t chaque jour l'observateur le plus vulgaire. Les romanciers ne prennent pas garde non plus que la passion, orageuse et mobile de sa nature, peut changer d'objet, de telle sorte que, si elle domine habituellement le caractère, elle peut détruire ou empoisonner l'union dont elle est la cause.
Le sentiment de la politique de famille et des devoirs qui en découlent fait considérer le mariage sous un tout autre aspect et le consolide singulièrement. Sous Tempire de ce sentiment, les époux se trouvent unis, non- seulement par une inclination naturelle plus ou moins prononcée, ou par la convenance, mais par un lien moral fort et durable. Leur affection mutuelle et <îelle qu'ils éprouvent pour leurs enfants se trouvent éclairées, tempérées, étendues par ce sentiment : elles prennent sous son influence un caractère religieux et social : elles portent, non plus seulement sur l'amas de chair, d'os et de sang qui constitue le corps de l'époux ou de l'enfant, aimable ou odieux, agréable ou désagréable; elle porte sur l'enfant ou l'époux membre de la famille où il a des fonctions et un rôle en vue desquels on le traite ou on l'élève, on l'aime et on l'aide ou on cherche à le ramener quand il :s'égare. Gomme membre de la famille, l'époux et l'enfant font en quelque sorte partie de la personnalité
de l'autre époux : ils entrent dans ses pensées et préoccupations de chaque jour, dans tous ses projets d'avenir, et qui ne sait que les projets d'avenir sont en quelque sorte le lieu et le siège de toutes les grandes aflfections humaines? Ce genre d'affection, que Ton dit peu naturelle parce qu'elle ne naît pas spontanément et partout; parce qu'elle- est un résultat de l'éducation et du développement de la pensée, est infiniment plus élevée, plus éclairée, plus solide que l'amour d'instinct et de la chair : elle impose des devoirs et dirige les actes vers un but également utile aux individus et à la société, ce que l'amour d'instinct ne peut faire. Celui-ci d'ailleurs est mobile et changeant de sa nature, tandis que l'affection sociale,, moins ardente et moins démonstrative peut-être,. est beaucoup plus durable.
On peut éprouver l'amour d'instinct hors mariage et pour des enfants nés hors mariage : on ne trouve que dans le mariage l'affection de famille, celle qui se lie aux projets de chaque jour, à l'ambition, aux pensées d'avenir et qui devient le but principal de la vie du p^re et de la mère de famille.
En résumé, santé, bonne éducation, bonnes mœurs, esprit de famille chez les deux époux, égalité de condition, sans exclure l'ambition de s'élever plus haut, fortune, alliances et relations sociales, telles sont les conditions principales d'un bon mariage, en dehors des convenances purement personnelles. Les alliances et relations sociales trop considérées peut-être par les familles nobles et à l'intelligence desquelles les familles
plébéiennes ont rarement su s'élever, ont, sans contredit, une grande importance. Les relations sociales, en effet, sont une partie considérable de notre vie, tant au point de vue de l'agrément qu'au point de vue de l'utilité : l'alliance et la société de personnes sûres , prudentes, honnêtes et bien placées dans le monde, est un excellent appui pour une famille et peut suffire à déterminer sa prospérité : le défaut d'alliances ou de bonnes relations de famille oppose au contraire un grand obstacle qui ne peut être franchi qu'au prix de beaucoup de temps, de soin et de travail. Les bonnes relations sociales appuient et soutiennent l'union conjugale, tandis que l'isolement, recherché par l'amour d'instinct, lui est presque toujours funeste.
2^ Il ne dépend pas toujours de la volonté des chefs de famille que le nombre de leurs enfants soit considérable ; mais il dépend d'eux que ce nombre soit restreint et on le voit souvent limité par la politique. Quelque délicate et difficile que soit la discussion de ce point, nous ne pouvons nous dispenser de l'aborder.
Une famille qui limite avec soin le nombre de ses enfants est fort exposée à périr, d'une part, à cause des dangers nombreux qui menacent incessamment la vie humaine, d'autre part, parce que cette restriction tend à introduire le désordre dans la vie conjugale.
Ce sont deux causes de destruction puissantes qu*il suffit de signaler, parce que leurs ravages sont apparents et visibles à tous les yeux : il suffit de regarder autour de soi pour les apercevoir.
La politique de famille s'égare souvent en cherchant Taccroissement par Télévation sociale : il lui semble qu'en portant un individu très*haut dans la hiérarchie elle obtient un grand succès : et comme la fortune est une force, un moyen d'élévation, on cherche à accumuler le plus de richesses qur'on peut sur la tête d'un seul ou d'un petit nombre. Ceux qui suivent cette politique ne prennent pas garde que si les grandes richesses sont une force, elles constituent aussi une tentation et un danger, en même temps qu'elles appellent les flatteurs et les parasites. Combien de fils de famille ont succombé, ont perdu leur santé, leur considération, leur existence même par la possession de ces richesses péniblement amassées pour l'agrandissement de la famille I 11 est vrai que l'appétence de la vie oisive qui domine nos sociétés depuis un temps immémorial a beaucoup contribué à ces égarements.
Les richesses sont excellentes par elles-mêmes et il est utile sans contredit que l'homme les recherche et les obtienne ; mais il n'est ni toujours, ni même souvent bon pour lui de naître riche ou de le devenir tout à coup. La possession d'une grande fortune confère à celui qui en est investi un pouvoir dont il est facile d'abuser et qu'on ne peut exercer d'une façon convenable qu'autant qu'on en connaît la desti* nation et l'usage. La plupart des hommes le savent
si peu qu'ils considèrent les richesses, moins comme un moyen de soutenir l'existence d'une famille nombreuse, que comme un instrument de jouissance pour celui qui la possède.
Quelque désir que l'on puisse éprouver d^acquérir ou de conserver pour sa famille une position élevée dans la société ou une grande fortune, il y a de l'imprudence à tendre à ce but par la réduction du nombre des enfants et l'accumulation de richesses considéra* blés destinées à fomenter le luxe et Toisiveté. C'est par là et par une détestable hygiène qu'ont péri et que périssent incessamment les familles dans les classes les plus élevées de la société.
Mieux \aut sans contredit pour la conservation de la famille que les enfants soient nombreux, surtout si on les élève pour l'activité et le travail; s'ils sont unis entre eux et si chacun est aussi déterminé à aider au besoin ses frères qu'à se suffire à soi-même, sans compter sur eux. Alors la famille s'élève presque infailliblementy parce que quelques-uns au moins de ses membres, et tous le plus souvent, acquièrent des richesses et une position sociale recommandable à d'autres égards.
La politique des anciennes familles nobles fut dominée dans les derniers siècles par les habitudes de cour; habitudes de faste et de dépense excessive en même temps que nécessaire dont on comptait toujours s'indemniser par les faveurs du roi, c'est-à-dire aux dépens du trésor public ou des contribuables. Un dérèglement en engendrait un autre : on voulait être riche, on se
mettait dans la nécessité de l'être et on estimait honteux de s'appliquer aux professions qui ont la richesse pour récompense légitime et directe. 11 fallait pour se soutenir faire un aîné, mendier toute sa \ie les faveurs du prince, recourir aux mésalliances dorées, aux captations de testament, ou au jeu, aux concussions, aux rapines de toute sorte. "^
Mais dans un temps où toutes les fonctions sociales sont accessibles à tous et également honorables en elles-mêmes, il serait étrange que l'on conservât les préjugés et les habitudes de la noblesse de cour; ce serait la plus singulière et la plus fatale des aberrations. Dans l'état actuel de la science et de l'opinion, on doit être beaucoup moins impatient de s'élever dans la hiérarchie sociale et surtout d'atteindre les plus hauts degrés : on doit comprendre qu'au delà d'une moyenne médiocre, toute élévation est inutile au bonheur et procure à peine d'insignifiantes satisfactions d'amourpropre, tandis qu'elle met presque toujours en péril l'existence de la famille. C'est ce qu'une portion considérable de la petite noblesse avait bien compris, môme sous l'ancien régime : à plus forte raison nos sociétés plébéiennes doivent le comprendre aujourd'hui.*
Garder le célibat ou restreindre le nombre de ses enfants pour s'assurer plus de jouissances personnelles, c'est manquer à tous les devoirs de famille pour s'isoler en quelque sorte dans la société et dans le monde : c'est se déclarer inaccessible au sentiment des devoirs sociaux et faire preuve de goûts grossiers et bas. Le célibat ne peut être honoré que lorsqu'il est accepté
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comme un sacrifice, afin de donner à celui qui le garde le moyen de rendre à la société des services néces-* saires et peu compatibles avec les devoirs du ma-^ riage. Mais ces cas de célibat ne peuvent être qu'une exception .
Il est toutefois une classe de la société dans laquelle le célibat et la limitation du nombre des enfants peuvent être excusables : c'est la classe qui vit avec peine, au prit d'un travail manuel rude et continu, d'un salaire qui ne lui permet pas d'entretenir en elle et dans ses enfants la plénitude de la vie. Mieux vaut n'avoir pas d'enfants que d'en élever pour l'ignorance et la faim, pour la mendicité et l'hôpital, pour l'ivrognerie et la prostitution. Mais, en ce cas même, on ne doit pas, comme on la fait trop souvent, conseiller directement l'abstinence du mariage et dans le mariage : car si les salaires sont trop bas dans certaines localités et dans certaines professions, il n'en .est pas de même partout et on peut recourir à l'émigration, qui est et sera longtemps possible et utile à l'humanité.
3° L'éducation de l'enfant détermine bien souvent le caractère de l'homme et lui laisse toujours une empreinte ineffaçable. Cette éducation forme donc un point important dans la politique des familles. Puisque celles-ci sont toutes destinées à vivre indépendantes par le travail, elles doivent élever les enfants pour la
vie active, pour le travail, pour la responsabilité personnelle et l'indépendance.
La première éducation est donnée au sein de la famille, par la mère principalement. Cette éducation doit tendre à exercer et développer le corps , l'intelligence, surtout le jugement et la volonté ; car ce sont le jugement et la volonté qui constituent l'individualité, le caractère, ce qu'on appelle quelquefois le cœur de l'homme. Gomme Téducation consiste moins en préceptes qu'en habitudes, toutes celles de l'enfant, prévues par la morale et par l'hygiène, doivent être dès le principe dirigées contre l'oisiveté : il importe de le tenir constamment occupé, tantôt aux exercices du corps, tantôt à ceux de l'intelligence, de manière à ne laisser jamais sommeiller les facultés principale et dominantes.
Le jugement et la volonté profitent moins des préceptes détachés que du raisonnement et des exemples. Montrer les conséquences d'un acte bon ou mauvais est un excellent enseignement ; car on ne saurait trop ni trop tôt imprimer dans le cœur de l'homme le sentiment des relations de cause à effet, qui est le sentiment scientifique : on ne saurait lui faire trop tôt comprendre que les instincts de sa personnalité, loin d être infaillibles, seraient pour lui une cause d'erreurs infinies dont il peut se préserver en profitant du raisonnement et de l'expérience d'autrui.
Quoi que l'on fasse, l'enseignement de la famille résulte beaucoup moins des préceptes que de l'exemple, de la conversation journalière dans laquelle le
père et la mère expriment, souvent sans y penser, leurs opinions et leurs sentiments sur les choses de chaque jour. Ce sont ces opinions et ces sentiments qui s'impriment dans l'âme des enfants avec toute Tautorité qu'emporte après elle une conviction entière et spontanée. L'enfant cherche plus volontiers à imiter qu'à apprendre. C'est par des conversations qu'il n'était 3)as .destiné à entendre ou par des exemples dont il ne devrait pas être témoin que les meilleurs préceptes ^ont souvent effacés du cœur et ne restent dans l'esprit que comme une formule vaine et hypocrite. Pour bien élever les enfants, il faut bien sentir et bien vivre; car il est presque impossible, lors même qu'on le tenterait, de leur dissimuler de mauvais sentiments et une mauvaise vie.
Dès que l'enfant commence à raisonner et à devenir homme, la politique de famille lui enseigne qu'il doit respecter ses parents et leur obéir, non-seulement par précepte, mais par raison ; que ses parents sont en quelque sorte la partie la plus éclairée de lui-même ; que leurs actes ont pour but sa conservation et son agrandissement, non pour lui-même , mais parce qu'il est membre de la- famille : elle lui enseigne encore que, lors même qu'il aurait acquis plus de science qu'ils n'en possèdent dans telle ou telle branche professionnelle, il leur est inférieur dans la science de la vie qui s'acquiert seulement par l'expérience propre. Le conseil ou l'autorité de ses parents pourront prévaloir peut-être contre ceux des passions de la jeunesse ou du moins les balancer, de manière à lui faire éviter au début de
la vie des fautes nombreuses et irréparables. En tout temps, du reste, Thomme bien élevé considère ses parents et sa famille comme une partie de lui-même.
La première éducation consiste donc à montrer à Tenfant quelle est sa place dans la famille, quels sont ses devoirs , quelles sont les fonctions de chacun des membres qui la composent. C'est la source de tout enseignement solide et elle a été singulièrement troublée dans nos sociétés modernes par la lutte des principes de l'ancien régime et de ceux de la révolution. K
Sous l'ancien régime la famille était soumise à une hiérarchie sévère qui tenait l'enfant à une certaine distance de ses parents : chaque maison était Tobjet d'un gouvernement, comme on l'appelait alors, dont les devoirs et la responsabilité étaient sensibles à chaque moment de l'existence. On enseignait à l'enfant un respect mêlé de crainte, plutôt que l'affection pour ses parents, et il était maintenu dans ce respect par les habitudes de chaque jour, par la politesse grave que l'on exigeait de lui et avec laquelle on le traitait.
Au siècle dernier, on se persuada que cette discipline intérieure de la famille, étant artificielle, ne pouvait être que mauvaise. On imagina de lier les parents aux enfants par des témoignages habituels et spontanés d'affection mutuelle, en établissant entre eux des rapports plus intimes qu'auparavant et une espèce de pied d'égalité : on fit disparaître la famille pour ne laisser en présence c^ue des individus. Cette révolution profonde, effaçait une très-sérieuse distinction
de classes et, favorisée d'ailleurs par la paresse qui nous fait haïr toute discipline et toute contrainte, elle fut accueillie avec enthousiasme : on se livra..avec abandon au plaisir d'embrasser, de caresser, de flatter ses enfants pour obtenir leur affection. Mais hélas ! qui ne reconnaît aujourd'hui la médiocrité des résultats de ce système, ou plutôt de fcette absence de système, dans l'effacement, la mollesse, le peu de consistance des caractères ; dans le relâchement profond des liens de famille ; dans cet individualisme excessif dont tout le monde souffre et qui est une des plaies de notre temps."
Il nous semble évident que l'ancien système d'éducation de famille était préférable, parce qu'il était plus social; parce qu'il trempait plus fortement les corps et les âmes; parce qu'il était fondé en définitive sur une observation exacte de la nature humaine, tandis que le second ne s'appuie que sur des désirs et des illusions.
En effet, si Ton observe l'enfant sans prévention, à l'âge où il reçoit^ l'éducation première, on reconnaît bien vite que, sauf quelques exceptions fort rares, il n'est pas susceptible d'affection sérieuse. C'est que Taffeclion, même des enfants aux pères, n'est pas un sentiment naturel dans le sens du dix-huitième siècle, c'est-à-dire primitif et spontané. Le sentiment primitif et spontané, c'est l'amour et le développement du moi^ l'égoïsme le plus complet et le plus absolu. L'enfant, à peine né, cherche à dominer, à étendre le plus qu'il peut l'empire de sa volonté et de ses caprices, sans tenir nul compte de la volonté d'autrui, qu'il
ne distingue guère des obstacles et forces de la nature matérielle. L affection ne parait qu'à la suite des contradictions et des luttes, lorsque Tinlelligence et la volonté se sont exercées et développées, lorsque Tenfant est devenu homme, vers Tâge de vingtcinq à trente ans. Jusque-là il vit avec les habitudes qu'il prend ou qu'on lui donne et n'éprouve guère, en fait d'affection, que les premières atteintes de l'instinct sexuel : ses sentiments sont renfermés à peu près dans les mêmes limites que ceux des sauvages les plus arriérés auxquels l'amitié, la reconnaissance et Tamour sont absolument inconnus. Tout enfant, en réalité, est un petit sauvage qu'il s'agit d'amener à la civilisation et à ses habitudes par les sentiments à sa portée, qui sont l'espérance et la crainte. Rien n'était plus propre à le former que le gouvernement sévère des anciennes familles.
Mais la forme des arrangements sociaux ayant changé, l'éducation, lor^ môme qu'elle serait donnée par l'ancienne méthode, devra être dirigée vers un autre but que celle de nos aïeux. Autrefois l'éducation de famille tendait à faire un gentilhomme, un bourgeois, un ouvrier, un paysan, à imprimer dans Tâme du jeune homme l'idée d'une hiérarchie sociale permanente, où nul' ne pouvait changer de place sans désordre. Aujourd'hui la société est fondée sur le principe de l'égalité civile ou en d'autres termes sur le libre concours de tous les individus et de toutes les familles à toutes les fonctions sociales. L'éducation doit, par conséquent, graver dans l'àme des enfants l'idée et le respect des
conditions loyales du concours, de celles dans lesquelles il peut produire pour la société et pour Tindividu, les meilleurs résultats : de ces conditions naît la définition des devoirs de Tindi vidu , non-seulement dans la position particulière à laquelle il est destiné, mais encore dans les fonctions diverses auxquelles son goût ou les événements peu vent l'appeler : au lieu de former un gentilhomme, un bourgeois, un paysan, elle doit former un citoyen et surtout un homme, par une forte discipline delà volonté et du jugement. •
Cette éducation, destinée à préparer les hommes à tous les changements de condition, exige renseignement de la doctrine du progrès, et cette doctrine, mal définie et mal enseignée, a été jusqu a ce jour une cause de désordre plutôt qu'un principe de hiérarchie dans les familles. On a compris trop souvent que si cette doctrine était vraie, les enfants devaient savoir plus que leurs pères et n'avaient nul besoin des conseils de ceux-ci. Cette opinion repose sur deux erreurs, Tune, que le progrès a lieu fatalement, sans effort, ni travail de la volonté individuelle ; l'autre, que ce progrès a lieu en tout sens et pour toutes choses, comme si les enfants naiissaient avec une organisation supérieure à celle de leurs pères. Nous avons déjà réfuté la première erreur. Quant à la seconde, il est nécessaire de rappeler une distinction importante entre les choses de la vie individuelle et la science proprement dite. En effet, rien, jusqu'à présent, ne nous atteste d'une manière certaine l'existence d'un progrès positif dans l'organisme humain : tout nous porte à croire, au contraire.
que cet organisme reste le même ; que de notre temps Tindividu est sujet aux mêmes désirs, aux mêmes besoins, aux mêmes passions que dans les siècles antérieurs; que ses facultés croissent et décroissent, de l'enfance à la vieillesse, selon les mêmes lois. Dès lors et pour cela seul, il est clair que pour tout ce qui touche à la vie individuelle et à sa direction, les hommes qui ont vécu, ont une expérience »plus grande que ceux qui se trouvent encore aux premières étapes de la viç. Ceux-ci ne se sont pas encore aperçus des • changements que la nature opérait à leur insu dans leurs goûts, dans leurs désirs, dans leurs passions : ils ne peuvenK même qu'avec peine se figurer qa'ils apprennent et ne pensent pas changer : comme tous les ignorants, ils sont portés à croire que leurs connaissances sont complètes et qu'ils possèdent la vérité, ce qui les rend tranchants et absolus. L'expérience de ceux qui ont vécu s'étend plus loin, sur les effets et la durée des goûts et passions qui tiennent à Tâge. Aussi, bien que les enfants et jeunes gens soient susceptibles d'apprendre et de savoir plus que leurs pères, ils naissent ignorants et, quelles que soient leurs études, ils ont toujours besoin que des personnes qui ont vécu, leur enseignent à vivre et les mettent au courant des habitudes des hommes et des usages de la société.
La doctrine du progrès comprise autrement, loin d'être un principe d'amélioration, serait un principe d'erreur et de désordre; elle inspirerait la présomption aux jeunes gens et la timidité aux hommes m.ûrs : elle ferait prédominer les passions du premier âge,
causes puissantes d'erreurs et de faiblesses, sur les enseignements d'une expérience plus étendue. Au lieu de pousser à Faction, elle conduirait à une oisiveté fièrement stupide, à une croyance insensée dans une destinée aveugle, au mépris irréfléchi de toute tradition, à la discussion indolente et complaisante de toute innovation : elle engendrerait en un mot celte paresse d'esprit désignée sous le nom de scepticisme et étoufferait tout principe d'action un peu élevé ; elle tendrait à relâcher les liens de famille comme les liens sociaux et à précipiter la civilisation dans une voie rétrograde. On ne saurait l'exclure avec trop de» soin de l'éducation des familles.
Après l'éducation dans la famille vient celle que l'enfant reçoit avec l'instruction dans les écoles, celle qui résulte de la fréquentation et de la société des camarades. Cette éducation exerce sur l'enfant et le jeune homme une seconde influence: elle l'initie à un ordre nouveau de relations avec des étrangers qui sont ses supérieurs et ses égaux.
On a beaucoup écrit pour et contre l'éducàtioa collective. Jl me semble que ceux qui la défendent ont raison, car. elle seule peut initier à peu de frais l'enfant à l'apprentissage le plus rude de la vie, à la connaissance des hommes. L'enseignement collectif n'efface pas l'éducation de la famille, surtout lorsque celle-ci a été bonne et forte ; mais elle la polit en quelque sorte en attaquant ce qu'elle peut avoir de trop individuel, ce que les Grecs nommaient « idiotisme » et que nous appelons « originalité » , lorsque nous pre-
nons ce mot en mauvaise acception. Certes il serait très-regrettable que lorigiDalité de l'individu ou de la famille fût détruite ou même trop affaiblie; mais il est bon qu'elle prenne en quelque sorte la teinte générale de la société où l'enfant doit vivre; qu'il s'habitue au commerce de ses semblables; à connaître la limite légitime de son égoïsme en se choquant à l'égoïsme d'aulrui ; à sentir une opinion collective qu'il contribue à former, à laquelle il peut à son gré obéir ou résister; qu'il acquière dans l'éducation collective, ce que l'éducation individuelle la plus éclairée et la plus soutenue ne saurait jamais lui donner.
C'est h l'éducation collective de l'atelier, de la ferme, de la rue ou de la place publique, que les enfants du peuple doivent la.plus grande partie de leurs bonnes qualités. Si cette éducation affaiblit et gâte quelquefois celle de la famille, elle la corrige et la complète le plus souvent, parce qu'elle tend à l'égalité et que, la bonne éducation première donnant la force, celui qui la reçoit tend à prévaloir par son influence et son exemple sur les camarades qui l'entourent. D'ailleurs celte éducation est en quelque sorte la mise en commun de celle des familles, la résultante des éducations privées et, lorsque celles-ci sont bonnes, elle ne peut manquer de l'être aussi. Il est vrai que les mauvais corrompent quelquefois les bons, mais il est encore plus vrai que les bons améliorent et contiennent les mauvais. Si le mal avait par lui-même plus de force que le bien, il y a longtemps qu'il aurait prévalu et que l'humanité serait en pleine décadence : elle est en
Voie de progrès et d'amélioration; donc le bien est tonjours en définitive plus fort que }e mal.
Après l'éducation de la famille et celle de Técole, Tient celle du monde, qui domine les deux premièrps et trop souvent les contredit. On commence par noi^s enseigner dans la famille, dans l'école et dans la chaire des préceptes moraux abstraits, absolus, rigoureux, que peu comprennent, que personne n'observe exactement et avec lesquels les habitudes générales du monde capitulent à chaque instant. Cette séparatiqn si profonde qui existe entre la morale théorique et la morale pratique est très-dangereuse : il est bon sans doute que l'enseignement moral ait un idéal supérieur à la réalité ; mais il y a bien des inconvénients à ce qu'il s'en éloigne trop; à Ce qu'il présente la vertu sogs un aspect fanJastique et tellement impraticable que, tout en condamnant le monde, on le suit dans toutes ses habitudes. Il n'est pas bon que l'homme, réduit à l'alternative d'être même à ses propres yeux un saint ou un vaurien, s'habitue parla violence de cette situation au mensonge et à l'hypocrisie.
La contradiction déplorable qui existe entre l'éducation du monde et celle qui la précède tient encore à ce que la morale théorique, limitée à des préceptes trop généraux et trop individuels, ne nous dit rien de nos devoirs actifs comme membres du corps politique. Elle tient enfin et surtout à ce que, la morale théorique étant opposée h l'utilijé par une intelligence étroite de l'une et de l'autre, le but de l'activité de l'homme est si mal défini qu'on peut dire qu'il n'est
pas même indiqué. De là est venu que, la plupart des individus se trouvant obligés par nécessité d'employer leur activité à l'acquisition des richesses, on a considéré dans la pratique cette acquisition comme le but de la vie, dont les richesses sont devenues la fin suprême, tandis.que les préceptes de la morale théorique étaient réservés pour nous mettre en règle au moment de passer à la vie future. De là deux directions opposées, l'une pour la vie, l'autre pour la mort ; celle-ci destinée à la parade et à l'ostentation , l'autre à l'usage journalier; d'unepart la morale quintessenciéejusqu 'à devenir inintelligible; d'autre part, l'utilité si étroitement comprise qu'elle rend les hommes aveugles au point de leur faire méconnaître les conditions fondamentales de la vie.
Cette contradiction disparaîtra ou deviendra moindre le jour où la morale théorique, vérifiée et rectifiée par l'observation pratique, deviendra inséparable de l'idée d'utilité largement comprise', au point de vue humain ; le jour où cette morale ne craindra d'aborder nul problème pratique et s'appliquera à définir en détail les fonctions et obligations de chacun; le jour où la portée de chaque précepte étant indiquée par les conséquences de sa violation ou de sa non-observation, on pourra mesurer sur cette observation l'estime que l'on fait de chacun ; le jour enfin où l'enseignement moral aura pénétré dans toutes lefe classes db la société de telle sorte que celui qui passe aujourd'hui pour un malhonnête homme habile et enviable soit considéré comme un sot présomptueux. — Alors, si la théorie semble un peu s'abaisser, la pratique s'élèvera.
4° Le choix d'une profession est la fin et le couronnement (le Téducation première : il détermine la première instruction que Tenfant doit recevoir et celle-ci se mêle à Téducation de la manière la plus intime. Aujourd'hui encore, sous l'influence des anciennes idées de hiérarchie fixe, on regarde la profession comme une sorte de caractère indélébile imprimé à l'individu : la profession le classe dans la société. Aussi ne la choisit-on pas : chacun recherche la plus haut placée, dans son opinion, de celles auxquelles il espère pouvoir atteindre. Tous tendent surtout et de toutes leurs forces vers les professions lettrées qui, comme l'on dit, conduisent à tout.
Lorsque l'on considère que d'après l'arrangement social, tous sont admis à concourir à toutes les fonctions, on voit les choses à un autre point de vue. Les familles, dont la politique doit tendre à la conservation et à l'agrandissement, sentent que toutes les fonctions sont en elles-mêmes également honorables : on recherche celles qui conservent et on fuit celles qui détruisent et consomment.
Alors on recoupait sans peine que les professions où les familles durent et grandissent sont celles de l'agriculteur, de l'artisan, du commerçant; que les professions dans lesquelles les familles durent peu sont celles qui se rattachent au gouvernement, aux
lettres, aux beaux-arts, toutes celles dans lesquelles le système nerveux travaille à l'exclusion du système musculaire. La mauvaise condition hygiénique dans laquelle vivent ceux qui exercent ces professions cause la dégénérescence du systèpt^e musculaire, la surexcitation du système nerveux, le développement maladif de certîiines facultés, comme Timaginalion, par exencuple, qui décuple la puissance de tous les appétits charnels, exagère la vanité et Tambilion de dominer* les hommes. De là, des excès presque inévitables, qui, s'ils ne vont pas jusqu'à détruire l'individu qui s'y livre, affaiblissent et détruisent les générations suivautes; de là, mille habitudes n)atérie}les ou morales, toutes contraires à la conservation des familles.
Il y a un état pire encore que celui des individus engagés dans ces professions : c'est celui du rentier oisif, sans occupation, sans fonctions actives, sans devoirs définis.
Aux degrés inférieurs de Téchelle sociale, on trouve certaines professions dangereuses dans les manufactures : ce sont en général celles qui exigent un médiocre développement de force musculaire, qui n'exercent que certains muscles à l'exclusion des autres, qui maintiennent le corps d^ns une position à peu près constante, ou qui le mettent en contact avec des substances malsaines. M,ais l'attention des penseurs et des médecins est assez fixée sur les inconvénients de ces professions pour qu'il soit inutile d'en parler ici.
Ce qu'il importe de rappeler sans .cesse jet de tenir toujours présent à la pensée des Caniilles, c'est que de-
puis un temps immémorial il existe un courant qui porte les hommes des campagnes «vers les villes, des professions manuelles, considérées comme servîtes, aux professions dites libérales, et que les villes, comme les professions libérales, absorbent sans retour les familles qu'elles reçoivent : non- seulement ces famillçs n'augmentent pas, mais elles parviennent à peine à* se conserver durant quelques générations. C'est un phénomène que fout le monde voit et qui appelle sérieusement la méditation des familles qui songent moins aux jouissances passagères d'un individu, à l'éclat qu'il peut jeter, au repom qu'il peut acquérir, qu'à se conserver et à durer elles-mêmes.
Si ces considérations étaient présentes à tous les esprits, on- verrait promptement disparaître l'engouement de l'opinion pour les villes et les professions libérales : *on verrait disparaître aussi ce qu'il y a d'artificiel et de convenu dans l'attrait que les unes et les autres présentent aux individus. Le jour où la politique des familles tendra distinctement à augmenter et à durer, l'exercice musculaire pénétrera dans les habitudes de ceux qui se vouent aux professions libérales, comme l'exercice do l'intelligence dans les habitudes de ceux qui se vouent au travail musculaire.
Dans le choix. d*une profession, on considère avec raison l'espoir de rémunération pécuniaire qu'elle permet de concevoir. On considérera plus distinclenjent cette rémunération lorsque s'effaceront les idées qui attachent, sans motif sérieux, la considération à l'exercice de telle profession, la déconsidération à l'exercice
de telle autre. Alors on sera moins porté qu'aujourd'hui vers les fonctions qui présentent quelqties chances de succès éclatants et des chances plus nombreuses d'insuccès complet : on tiendra compte*, non-seulement de la somme de la rémunération pécuniaire, mais de ses chances de durée et des influences que sa forme peut avoir sur les habitudes et partant sur la vie des familles. Enfin chacun sera plus satisfait dans les conditions modestes à mesure qu'il comprendra mieux la petite distance qui sépare les plus élevées des plus humbles; à mesure qu'il sentira mieux tout le pouvoir social qu'il exerce dans les dernières et la médiocrité de l'influence réelle que lui confèrent les premières. Ce rapprochement des conditions dans l'opinion deviendra plus sensible à mesure que, l'instruction et l'enseignement moral pénétrant davantage dans les masses, la valeur de l'individu y augmentera, et en même temps que sa valeur, son influence et sa responsabilité morale. Là est la véritable démocratie, celle de l'avenir.
5° L'administration des richesses est dans la politique des familles un article important. Non-seulement la fortune qu'une famille possède contribue en grande partie à déterminer son rang dans la société, mais elle constitue une des conditions de son existence et de sa conservation. Une famille sans capital et sans domicile fixe peut difficilement conserver la liberté de jugement
el d'action nécessaire pour assurer la durée et mênae la conservation du souvenir de son identité. A-t-elle des richesses ? L'usage qu'elle en fait peut déterminer sa conservation et son agrandissement ou sa décadenceet sa ruine.
Il importe avant tout de rejeter Topinion vulgaire çt de ne pas considérer les richesses comme un simple moyen de jouissance dont l'individu peut impunément user et abuser à sa fantaisie. Le patrimoine d'une famille est en réalité un dépôt que la société lui confie pour sa conservation et sqn accroissenaent, non pour le plaisir des individus qui composent la famille. Ce
dépôt, dont l'importance fixe en quelque sorte le rang que la famille occupe dans la hiérarchie industrielle, doit être conservé et augmenté, s'il se peut, par l'économie et le travail. Mais il est bon que la famille augmente en même temps que les richesses, de manière à ce que celles-ci n'excèdent jamais ce que la famille est en état de bien administrer : il importe surtout que la famille place son espoir de fortune dans l'actîvité, l'intelligence, la sobriété et l'esprit d'ordre denses membres, plutôt que dans l'importance de ses possessions ; dans la puissance productive plutôt que dans la somme des produits.
Ces idées qui sont incontestables en théorie, sont encore bien éloignées de la politique usuelle et pratique. La plupart des individus ne voient dans la richesse qu'un moyen de jouissance pour eux et pour les personnes auxquelles ils s'intéressent immédiatement; les familles qui ont une politique peuvent s'élever d'autant
318 ÉTUDES sua LA SClBr^CE SOCIALE.
pIiJM que leur nom repose sur la têle d'un individu plus riche et qui nifene un plus grand (raîn. De là, des erreurs (W]h signalées, qui compromettent l'existence de la famille de deux manières : r en réduisant le nombre de ses membres ; 2* en exposant ceux qu'elle conserve à toutes les tentations delà richesse.
lJn(5 famille dirigée par une bonne politique pourra chorclier h acquérir beaucoup, mais elle sera toujours modérée dans ses dépenses. Elle ne s'écartera jamais ^é ' la mesure et recherchera volontiers la médiocrité, dans la((uoIh» 80 trouvent les meilleures conditions de consorvalion et de durée. Elle ne vivra pas pour les richesses ; mais elle no perdra jamais de vue que la possession d'une certaine fortune assure singulièrement la jouissance d'un des principaux biens de ce monde, rinch'^pendanoe'.
On peut ixMnar(|uer dans les mœurs actuelles deux (^\0(\s assez communs wles uns prennent en quelque sorte h\s richesses pour le but principal de leur activité et dehnir \ie; toutes leurs pensées, toutes leurs aspirations (oikleut à les acquérir : les autres affectent pour l(\»5 richesses un déilain profond, par lequel ils cherchent ù se rendre rcconiniandabîes et à conquérir un rciUMu de supériorité. Ni 1 une ni Tautre de ces manièivsdo sentir n*est l>onne. Les richesses sont utiles V t ncoessaîres : nuiis nos ilesii^ no doivent pas tendr^^ ,^ celte seule lîn : i!s doivent s èîo\er plus haut e* s'ê-
l :î ii:n
tendre sur uti champ plus vaste. Mais, tout en s'élevant plus haut, ils M doivetil pas perdre de vue les ri-chesses nécessaires à notre existence, à notre per-fectionnement physique et moral et. dont Tacquisition occupe la plus grande partie de Tactivilé des hommes. Dédaigner les richesses et les gaspiller, c'est faire preuve de peu de jugement, puisque les richesses sont respectables et dignes d'attention, soit à cause du travail que coûte leur création, soit à cause des besoins qu'elles peuvent servir à satisfaire.
Les détails de l'adminiçtration des richesses d'une famille rentrent dans un art important, l'économie domestique dont nous n'avons pas à nous occuper ici.
La politique des familles impose des devoirs étroits aux individus, en même temps qu'elle ouvre devant eux un vaste champ d'action. Le monde ne sait pas encore jusqu'où pourrait s'étendre et monter une fa-
mille qui, vivant et élevant ses enfants dans l'observation de tous les préceptes de la morale, tâcherait d'en élever le plus grand nombre possible, en portant leurs facultés et leur activité au maximum de puissance, 'aspirant à acquérir sans cesse des richesses, non pour» chercher des jouissances plus variées, mais pour maintenir un plus grand nombre d'hommes dans cet état de santé morale et physique oîi ils peuvent être le plus utiles à eux-mêmes et à leurs semblables. Peut-être
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