Chapitre XX
Les colonies de la Russie. — La colonisation cosaque, militaire et sibérienne. — La Sibérie. — Colons étrangers. — Colonisation des steppes. — La politique russe.
L'histoire ne nous montre^ aucun peuple, qui depuis sa première apparition ait manifesté une tendance aussi persévérante que la nation russe à s'étendre par voie de colonisation. Sortie d'un petit territoire au-dessous du Waïdàï, elle a occupé insensiblement et dans le cours d'un siècle la septième partie du globe. La colonisation russe se distingue d'autre part de l'émigration germanique du deuxième au cinquième siècle en ce que celle-ci était une expédition guerrière entraînant toute la nation et enlevant le sol étranger à ses possesseurs de celle des Portugais et des Espagnols, aventuriers conquérants, à la recherche des trésors lointains et qui ne songeaient aux colonies qu'en sous-ordre; enfin de celle des Anglais qui fondaient des comptoirs sur les rivages de toutes les mers et n'allaient coloniser, dans le véritable sens du mot, que lorsque les dissentiments religieux y forçaient les habitants de la mère-patrie. Alors, il est vrai, ils fondèrent des colonies dans l'intérieur des terres, comme par exemple la Pensilvanie. De même l'Amérique du Nord offrait le spectacle d'une grande colonisation intérieure, mais elle tendait à faire cultiver des terres vierges par des colons venus de partout, et différait de la tendance particulière au peuple russe et qui l'a fait s'étendre peu k peu, en conservant son caractère propre et son homogénéité.
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La Russie, et surtout la Grande -Russie, a de bonde heure et spontanément commencé à fonder des colonies dans toutes les directions. Des groupes partaient d'un centre, se fixaient dans un endroit quelconque des immenses plaines, y formèrent une commune qui, devenue nombreuse, envoyait de nouveaux groupes, comme de jeunes essaims d'abeilles, pour établir des communes nouvelles, lesquelles, dépendant de la colonie mère, en conservaient toujours le souvenir. Les dénominations de mère Novgorod, mère Susdul et mère Moscou rappellent aujourd'hui encore ces antiques rapports. Les documents du dix-septième siècle font d'autre part mention du pays de Nijni-Novgorod, du pays de Susdal *) etc. ; le pays comprenant la colonie mère et toutes celles qui en étaient sorties.
Les colonies suivaient surtout le cours des fleuves. Au douzième siècle, nous en trouvons le long du Wolga, du Don, du Dnieper dans le Midi, do la Duna, de la Suchona et de la Dwina dans le Nord. Ce sont les bords de ces fleuves qui se peuplent en premier lieu, tandis que l'intérieur des terres restait réservé aux chasseurs et aux p Aires nomades.
Cette puissance de colonisation est fondée sur le caractère primitif de la race. Le Russe est de tous les peuples le plus sociable. Son affection se porte sur la patrie, sur ses parents, sur ses voisins, amour qui remplace pour lui cet attachement plus intime qui fait chérir à l'Allemand le lieu même de sa naissance, la maison paternelle, les champs ou les montagnes où s'est écoulé son enfance. Chez l'Allemand , c'est le sentiment du foyer domestique, du home qui domine; chez le Russe, c'est celui de la patrie
') Cette division essentiellement slave se retrouve chez les Wends. Dans les documents concernant l'histoire de la Poméranie cl du Brandebourg, il est également question du pays de Witstock, de Naugard, de Frisa ck etc., dénominations dont la portée politique remonte au-delà des temps historiques et paraît avoir échappé pour ce motif aui historiens.
et celui de la nation. Le premier est plus sédentaire, le second plus enclin à la colonisation.
C'est ce qui explique comment, dès les premiers temps historiques, on trouve des colonies msses entre la mer glaciale et la mer Caspienne, entre l'Ural et la Hongrie. Sans se circonscrire dans le cercle de la famille , à la manière des Allemands qui disparaissent facilement dans le peuple qui les reçoit dans son sein, ces petites colonies russes formaient les noyaux de communes fortement constituées et pleines du souvenir de la nation à laquelle elles appartenaient.
Le sentiment national est si vivace cbez les Russes, que ceux-ci finissent toujours par absorber le peuple aborigène au milieu duquel ils se sont fixés. Les débris \ des races finnoises, les Karéliens, les Ingriens et les Mordwins se russifient davantage de jour en jour. Les Syrjanes et les Tchérémisses, tout tenaces qu'ils sont, auront le même sort, et même les Tartares, quand ils embrassent la profession religieuse des Russes, deviennent Russes à leur tour, ainsi qu'on le voit tous les jours dans nombre de familles nobles des Tartares. L'histoire prouve du reste, que les Russes n'ont jamais exterminé les premiers occupants du sol qu'ils venaient coloniser, mais que ces derniers se sont insensiblement fondus dans une nationalité plus forte que la leur.
Les Grands-Russicns ne sont pas une race pure, mais ■ ils présentent au contraire un mélange heureux des caractères propres aux peuples qui ont concouru h leur formation. Slaves d'origine, ils ont accueilli les Tschoudes (Finnois) au Nord, et au Midi les Tartares , les habitants du Caucase et les Mongols, et c'est ce mélange qui les rend éminemment aptes à jouer un grand rôle dans l'histoire *).
*) Les Romains, les Grecs dans l'antiquité, et dans les temps modernes, les Espagnols, les Français et les Anglais, ainsi que les Allemands (ces derniers étaient mêlés à l'origine aux Celtes, aux Slaves et peut-être aux Finnois) prouvent suffisamment
Au moyen âge lorsque, la domination des Tarlares poussait la migration vers le Midi, la colonisation qui avait son point de départ à Novgorod, se dirigea surtout vers le Nord et le Nord-Est, vers l'antique Biarmie. Mais dans les deux derniers siècles, c'est le Midi surtout qui fut colonisé, et cela se fit dans une étendue telle que la grande moitié des steppes qui autrefois touchaient à Tula et à Pensa, est aujourd'hui cultivée, bien que peu peuplée.
Presque toutes les colonies , rayonnant toujours du centre de l'empire vers ses limites, se formaient spontanément et sans coopération active du gouvernement qui s'est contenté d'indiquer quelquefois le territoire ou la route à prendre. Sous Pierre I encore, l'administration n'était pas organisée de manière à pouvoir y faire davantage. Toutefois cet empereur, nous l'avons vu plus haut, commença à assigner aux (ira mis de sa cour, comme aux Appraxin, des terres et même de grands territoires dans les vastes espaces qu'on venait de s'approprier dans la • direction du Sud. Les nouveaux propriétaires étaient tenus d'appeler sur ce terrain inculte des colons, pour le faire valoir. Sous Catherine II, on continua ce système de gaspillage des terres. Dans son compte-rendu de Tannée 1803, le Ministre de l'Intérieur *) exprime le regret que, grâces à ces donations excessives et irréfléchies, les terres fassent défaut pour les colonies décrétées par le gouvernement, en même temps que les biens abandonnés aux particuliers resteraient long-temps incultes et ne profiteraient à personne. Aussi sous Alexandre a-t-on été plus sobre de
que les peuples à race croisée sont les plus forts et les plus puissants. Les JJasques , les Gaêls , les Celtes etc. dépérissent ou se font absorber par des peuples mieux constitués. La même loi se retrouve dans les races animales. Le croisement du cheval arabe avec le cheval celle a produit le cheval anglais, le meilleur de l'Europe.
•) Voyez Slorch, la Russie sous le règne d'Alexandre I 1. Vol. VI. paye 3f>.
ccspri\ilèges cl ils oui pris fin toul-à-fait, se semble, sous le gouvernement aeluel.
Simultanément avec cette colonisation spontanée que le gouvernement avait laissée à son développement naturel, il avait prêté son appui à la colonisation des Cosaques, aux colonies militaires, à celle de la Sibérie et à celle des étrangers. Je traiterai rapidement et une à une ces diverses manières de coloniser.