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Chapitre XXII

Les Tartares-Nogaï. — Notices historiques et géographiques. — Légendes. — C os tu aie etc. — Le TÎllage d'Akermaa.

J'ai parlé plus haut d'un village nogaï que j'avais visité avec M. Kornies et en quittant la colonie ménnonite. Plus tard, j'ai rencontré plusieurs petites peuplades nomades de ce peuple, et dans la Crimée j'ai occasion d'observer ceux des Tartares qui dès long-temps sont fixés en ces lieux.

Les Tartares-Nogaï constituent le dernier débris de cette immense migration mongole qui , au moyen-âge , a ébranlé tous les pays situés entre la Chine et la Silésie d'une part, entre la Sibérie et l'Océan de l'Inde de l'autre. Ce sont les Mongols et les Tartares qui ont fondé dans la Crimée un état tartare qui n'a cessé d'exister qu'à la fin du 18e siècle. Jusque vers le milieu du dernier siècle, ils faisaient trembler Moscou et la Pologne. Aujourd'hui, ils sont les derniers Nomades de l'Europe, mais atteints à leur tour par la civilisation» ils vont échanger leur fière indépendance de pâtres de la steppe contre l'agriculture, l'industrie et les bienfaits durables qu'elles amènent à leur suite*

M. Schlatter a écrit un livre excellent sur les Tartares- Nogaï. L'auteur pénètre avec une sagacité rare dans le caractère propre du peuple qu'il se propose de faire connaître. Après lui, il reste peu de chose à dire sur ce

sujet intéressant. Toutefois M. Koraies, voisin de» Nogal et que ceux-ci aiment avec d'autant plan de sincérité qa*3 les aide, enseigne et favorise do son mieux, surfont quand ils cessent leur vie nomade et s'adonnent à l'agriculture, M. Korntes m'a communiqué des noies précieuses sur les Tarlares-Nogaï qui, en 1809, se sont établis, sous la direction du comte de Maison, dans le cercle de Mélitopol de la Tauride. Voici l'analyse de ces notices.

Légendes et histoire.

Les Tartar es-No gai' n'ont pas de monuments historiques proprement dits. Il est bien question d'uo livre écrit, portant le litre de Towrik et qui, dit-on, contient des chapitres isolés touchant leur passé, mats personne n'a vu ce livre. Comme le culte des Turcs et des Arabes est le leur, ils ont été naturellement amenés à raconter qu'ils descendent, ainsi que ces derniers peuples, de Sem, fils de Noë, puis d'Abraham et d'Ismaël. En outre, ils rattachent leur origine aux Usbecks et prétendent avoir occupé jadis, comme nomades, la Grande Tar tarie, surtout le pays de Tschogatai. Lenrs frères atnés, les Usbecks, les auraient maudits à cause de leurs brigandages et les auraient appelés Néongaa (que tu ne trouves jamais le bonheur!). A les entendre, Dschingischan est né parmi eux, d'une vierge frappée d'un rayon de soleil et qui n'a jamais connu un homme. En 1267, sous le Khan Dschaoibeck ils se rapprochèrent dn Wolga. C'est a celle époque que ■ remontent les traditions des glorieuses expéditions guerrières qu'ils auraient entreprises, avec la borde d'or, vers l'Occident. Us se souviennent de Batukhan et dans un da leurs chants populaires, il est dit: Sarai aide busaratck Batukhan jurtiti, c'est-à-dire, Balukhan bAtit une maison avec un berceau qui la précédait. Ils racontent de la Lithuanie, du prince Witoff, dn grand château de Harienbourg sur la Vistule où ils ont combattu avec les chevaliers allemands (Bogatirs). Une partie d'entre eux se dirigèrent alors vers la Kuma et la Tereck , au pied du Cau-

case. D'autres, par des motifs inconnus, passèrent plus tard le Wolga, le Don, le Dnieper, le Dnister et le Bug pour occuper la Bessarabie, oh plusieurs des nouveauxvenus fixèrent leur demeure et s'adonnèrent à l'agriculture. Ceux qui restaient nomades, en qoerelle avec les Turc* et les HoMa viens, quittèrent le pays et se diviseront en plusieurs hordes dont les unes se dirigèrent vers le Kuban, les autres vers la Grimée. Une de ces bordes alla occuper, dans le siècle dernier, le cercle actuel de Helitopol sur la Malotschna. Bientôt mourut leur chef, Kalil Effendi. Il fut enseveli près du village, qui, aujourd'hui, porle le nom de Keniges. Après lui, Bey Jasibey était leur chef pendant 17 ans. Puis, le gouvernement les fit commander par le colonel russe Trinogin. Enfin, dans Tannée 1808, le comte Maison entreprit de les diriger.

A l'heure qu'il est, les Tar tares -Nogaï, divisés eu d'ihnombrables petites bordes , se trouvant dispersés dans un territoire immense, entre la Bessarabie, le Caucase et l'Astracan. On les rencontre au-delà du Wolga, sur la Kama, mêlés aux Tscherkesses dans la Kabardie, aux Cosaques sur le Don, puis dans toute la steppe du Pont, dans la Crimée, en Bessarabie, même sur la rive droite du Danube, bien qu'aujourd'hui ils soient peu nombreux à l'Ouest de la Malotschna, va que les établissements fixes commencent à l'emporter sur la vie nomade. Le comte Maison conçut le projet d'établir d'abord les Nogaï dans le cercle de MelitopoL H fonda la ville de Nogafok et engagea un petit nombre de Nogal à venir y demeurer. 11 y avait eu * jusque là peu d'agriculture dans le pays. Quelques-uns seulement parmi les Nomades avaient semé du mil. Le comte Maison fit de grands efforts pour les civiliser. Prières, récompenses et persuasion , il n'épargna rien. 11 créa d'autre part des obstacles à la vie nomade, imposa aux criminels, en guise de peine, l'obligation de cultiver le sol et força enfin les Nogaï à construire des maisons. Ils en avaient d'abord horreur et préférèrent habiter de misérables tentes qu'ils construisaient à côté. Peu à peu cependant la civilisation commençait à les

gagner et à leur «mener oo certain bien-être* Malb— reusement en 1821, le comte Maison déposa sa charge. Mais tout fut dit. Beaucoup de Tartares quittèrent leva maisons, chargèrent leur avoir sur une charrette à den roues, nommée Arba» et redevenus Nomades, reprirent le chemin de la steppe. „Cesl Allah qui le veut ainsi, dirent les Nogaï; il a donné la charrue au Russe et h l'Allemand, la table de banquier à l'Arménien et la roue an Nogaï."

Situation géographique. Moeurs , institutions etc.

Au-delà de la mer d'Asow, les Nogaï sont réduits par le gouvernement russe à un territoire exactement limité, long de 50 verstes du Nord au Midi, large de 90 de l'Est à l'Ouest, et comprenant 800,000 dessat. ou 144 milles carrés. Au Midi, leur pays touche la mer d'Asow et les propriétés du comte Orlow-Denisow, au Nord les colonies ménnonites et malacanes, à l'Est celles du Wurtemberg et les établissements russes du cercle d'Alexandrow, enfin à l'Ouest le lac de Malotschna et les colonies de Douchaboni. Jadis, le pays des Nogaï était plus grand, mais plus vague aussi. Les limites ont été déterminées par les colonies russes et allemandes. C'est l'ancienne Méotie, pins tard il faisait partie de la Petite Tartarie. On rappelait aussi le désert d'OnguL Le pays est plat Toutefois Ton compte dix bas-fonds ou ravins et cinq petites rivières. Le climat, sous le 47e degré de latitude, est tempéré. L'hiver commence à là mi-décembre et finit vers le milieu de Mars. L'eau y est rare et presque toujours saumâtre. Le sol est formé d'argile mêlé de beaucoup d'humus et généralement très-fertile. L'herbe de la steppe est serrée et épaisse. Le froment vient bien.

Le pays est divisé en cinq Wolostes, mais il est placé sons un chef spécialement nommé qui reçoit ses ordres immédiatement du gouvernement de la Tauride, résidant à Simpheropol. Pour la justice, le pays relève du tribunal de première instance d'Arechow qui ne connaît cependant

que des affaires criminelle*, le chef des Nogaï punissant lui-même les délits et contraventions. Les Nogaï paient le tiers des impôts russes ordinaires, s'est-à-dire quatre à cinq roubles assiga. par âme de révision* Us sont soumis à la milice et son an service miliUûre proprement dit Leurs 800 Mollahs et 200 Mursas soat : exempts d'impôts. Le peuple n'a plus d'armes depuis 1811. Il leur est même défendu de porter le marteau de guerre (Klnk). Les Mursas seuls ont conservé le privilège de porter un petit sabre, le Kinschal. Les Mursas n'ont que des privilèges d'honneur, mais ne reçoivent du peuple ni impôts ni services. Il y a parmi eux une sorte de petite noblesse, appelée Sait. La noblesse ne se mêle pas au petit peuple par des mariages. Sans privilèges réels et politiques, elle jouit néanmoins d'une grande considération. C'est à qui accompagnera le Morsa lorsque celui-ci sort à cheval. LeMursa veut-il se marier, les Nogaï apportent leurs dons, afin de réunir le Kalim on dot nuptiale.

Les Nogaï étant nomades, leur recensement se fait toujours avee difficulté. Mais on peut admettre qu'ils comptent, terme moyen , 40,000 à 50,000 âmes. Le cheflieu du territoire est Nogaïsk, ayant aussi le nom de Jalangasch ou d'Abitoschna. Les habitants en sont en grande partie Arméniens qui font presque seuls le commerce, quelques Juifs, enfin un certain nombre de Taitares, également commerçants.

Les Nogaï conservent avec amour les anciennes divisions par tribus. La coutume oblige chacun d'eux k connaître et à pouvoir nommer au moins sept générations en ligne ascendante. Les Nogaï du pays dont je parle, se divisent en trois tribus, celle deeledixanais, descendant, s'il faut s'en croire, des Boukhars, et demeurant, sur la rive gauche de la Malotscbna, dans trente-sept villages, sur la rive droite, dans cinq; celle des Jedischkulsches , descendant, à l'entendre, des Bulghars mêlés aux Tscherkesses et habitant neuf villages sur la rive gauche, us sur la droite ; enfin celle des Diembuilokais, descendant des Kalmouks, habitant, sur la rive gauche, 19 villages, trois sur

la droite. Las villages sur la rire droite soat 4a plus récente et placés soos une administration bien qu'ils soient en même temps gouvernés par on nogaï. Ils ne participent pas à la caisse communale autres Nogaï. Cette caisse se compose des revenus fournissent le fermage de la pèche et le prix de pâtarage payé par les bordes nomades qui traversent le paya. L'aa et l'autre peuvent monter à 3700 roubles assign.

Religion.

Les Nogaï sont tous et sans aucune exception Musulmans. Ce pays comprend 11 mosquées principales surmontées de minarets, et chaque village possède en outre une maison de prière (medsched). L'autorité spirituelle suprême est représentée par le Mufti en chef de la Crimée. Dans le pays même, un Mufti inférieur réside dans le village d'Emaul. Ils ont des Effendi-Mollahs, des Mollahs inférieurs, des Kadis ou juges.

Les Mollahs reçoivent le dixième du blé et le quarantième du bétail. Leurs fonctions consistent à convoquer les fidèles pour la prière, à venir prier auprès des malades, à être présents aux mariages, aux sacrifices et aux funérailles. Les Effendi-Mollahs rédigent les contracts de mariage, prononcent les divorces et décident d'après le Coran des querelles et des points douteux du culte* Les Mollahs, assistés des Anciens, vident les différends conjugaux et ceux que fait naître le trafic des femmes. Les Kadis, débris de l'ancienne constitution du* pays, reconnus par le peuple et non par le gouvernement, servent d'arbitres. Rarement le Nogaï s'adresse à un tribunal russe. La circoncision a lieu de la dixième à la quinzième année. L'office de circoncision est héréditaire. Le pèlerinage k Mecque peut être racheté par des sacrifices et des aumônes. Ceux toutefois qui l'ont accompli, jouissent d'une considération particulière. En signe de distinction, ces derniers portent autour de la tète tin morceau d'étoffe particulièrement roulé et appelé Schalma. Le gouverne-

ment, depuis on certain nombre d'années, ne donne pins de passeports pour ce pèlerinage, qui, pendant la dernière guerre, servait de caeher des menées favorables ans Tares. Qu'il y ait des sympathies très-vives pour les Tores efces les Tartare*, il ne fetft pas en douter, mais ils n'ont garde de les avouer aux Rosses. M. Kornies, pendant la dernière guerre turque, ayant demandé à un Tartare viens et rusé: ,,Ami, sais-tu la nouvelle? On prétend que les Turcs ont vaincu?" Le Tartare répondit sans sourciller: „ Puisse la paix se faire!44 Plus tard, Kornies lui dit que la nouvelle était démentie et que les Russes avaient été les vainqueurs. Mais le Tartare, cette fois-ci encore, se contenta de répondre: „Puisse la pair se faire lu Kornies, ayant ensuite demandé avec instance ce qu'ils feraient en cas que les Turcs arriveraient dans le pays, eut de lui cette réponse: „Nous verrions ofc il y a des pâturages pour nos troupeaux.4* D'après nne tradition des Nogaï, de même que l'empire grec a fait place au turc sous un Constantin, l'empire tore finira lorsqu'un Constantin montera sur le trône rosse. De là grande sensation parmi les Nogaï, lorsqu'à la mort d* Alexandre, Constantin fut d'abord proclamé. Us saluèrent avec joie le couronnement de Nicolas. Voici on de leurs proverbes: Frenkistan achalik, Grusistan Kasiluk, Turkestan soltan ad war, c'est-à-dire, l'Allemagne (Les Allemands sont appelés de préférence Frenki cbex les Tartares) ont l'esprit, les Géorgiens la beauté et les Tores tous les avantages réunis. Des sacrifices ont lieu poulies morts, à la grande fête dite Kurban , pendant la célébration des noces , avant et après un voyage, enfin en guise d'expiation pour avoir négligé les devoirs religieux. Ordinairement, on immole une brebis que la famille mange ensuite en la partageant avec les pauvres. Parfois, plosieors familles se réunissent pour immoler on boeuf. Le mois de Ramasan compre-^ nant un jeêne de quarante jours, n'est observé que par les vieillards. Mais aussi long-temps que le soleil est à l'horizon, ils s'abstiennent de boire, de manger et de Aimer. Arrive alors le Bairam de trois jours. Il est fêté

par tous les plaisirs imaginables. On se rend des visites, un se fail des cadeaux etc. Entre la quarantième et la cinquantième année, on croit la prière une nécessité. Les jeunes gens n'y sont pas tenus. La prière se fait avee un chapelet de 33 grains qu'affectionnent surtout les pèlerins. Ils ne boivent pas de vin mais de l'eau-de-vie qui toutefois se trouve rarement dans les villages. Ils accomplissent les ablutions prescrites, sans en être plus propres. Le porc leur est sévèrement défendu, aussi ne mangentils que du pain dans une maison chrétienne.

Us prennent souvent deux femmes, rarement trois. Le premier devoir religieux c'est la charité. De là des nuées de mendiants, dont bon nombre traversent les villages à oheval, s'arrêtent devant les maisons et font entendre le cri plaintif cFAU-ansch ! On leur apporte une poignée de mil et de blé, un peu de viande ou de graisse, rarement un copek. Le mendiant a suspendu à son cheval une foule de sacs, un pour chaque espèce de blé, plusieurs pots etc. Il n'existe pas d'établissements de bienfaisance. Le Nogaï ne va pas au-devant de la charité, il attend qu'elle vienne le trouver.

Caractère, extérieur etc.

Fier de sa nationalité et de son origine, le Nogaï, ainsi que le Chinois, appelle les Russes tètes rouges. H se croit supérieur même aux montagnards tartares de la Grimée et n'admet comme ses égaux que les Turcs.

Le caractère des Nogaï offre un singulier mélange d'honnêteté et de penchant pour le vol. Us ne se font pas faute de dérober, quand ils le peuvent, soit du bétail soit des chevaux. Mais lorsqu'en traversant, comme ouvriers ou mendiants, les colonies allemandes ils réclament l'hospitalité, ils ne volent jamais leurs hôtes. Les dons de Dieu étant à moi, pourquoi irais-je voler? Voilà ce que dit volontiers le mendiant. Le vol à main armée sur une route publique est chose inouïe. Chargez un Nogaï d'un travail ou d'une affaire quelconque, il l'cxé-

aitera avec exactitude, el quand même il serait un voleur iécidé. En général, ce font des ouvriers excellents et qui travaillent mieux que les Russes. Aussi les Allemands les recherchent-ils de préférence pendant la moisson. Alertes et éveillés, ils ont Tair, en faisant leur besogne» de se souvenir du temps oh, nomades de la steppe, ils aimaient la chasse à cheval, les changements rapides de demeure et tout ce qui peut stimuler et exercer une mâle activité. Faciles à s'irriter et à se venger, ils se rappellent bientôt les commandements du Coran qui prescrit de pardonner lux ennemis.

De taille moyenne, ramassée mais non épaisse, ils ont le maintien noble, la démarche facile et la tournure aisée. Les traits du visage portent l'empreinte des deux types caucase et mongol. Parmi les femmes, on trouve des figures entièrement tscherkesses et d'autres kalmoukes, bien que ces Nogaï qui ont quitté la vie nomade, n'achètent plus de jeunes filles tscherkesses et épousent rarement une Kalmouke. Le teint est brun, très-blanc souvent chez les femmes, noirâtre parfois chez les deux sexes, ce qui, à les entendre, dénote le sang noble des Arabes. Cest pourquoi cette nuance s'appelle arab dans leur idiome. Toute la tribu des Kundarowski, dans quelques Iles du Wolga, a ce teint et s'appelle pour ce motif Kara-Nogaï, les Nogaï noirs. Les yeux noirs ont le feu oriental. Les Nogaï ont le nez et la bouche jolis, les dents excellentes. La barbe est ordinairement faible, mais on apprécie les barbes fortes et qui la fait pousser toot-à-Arit, passe pour être particulièrement saint, parceqn'il s'engage tinsi à faire les prière* quotidiennes prescrites. Les jeunes gens portent moustache. Les sens de la Vue et de 'ouïe sont particulièrement fins. Le Nogaï reconnaît dans m troupeau entier la brebis qui lui a été volée. Bien ilus, il distingue entre mille le bêlement et le hennisse- Hent des animaux qui lui appartiennent

Costume.

Le costume des hommes est convenable, pittoresque même, ni trop large, comme chez les Turcs, ni trop étroit Gomme ils rasent les cheveux, et que les jeunes gêna seuls laissent croître une mèche isolée, ils aiment à se couvrir chaudement la tête. Aussi portent-ils un petit bonnet fourré, même pendant l'été. Au-dessus de la chemise, ils portent une tunique courte et serrée, la plupart du temps d'une étoffe bariolée et cotonneuse, les riches un caftan de drap, entouré d'une ceinture en toile, des pantalons amples en drap ou en toile. En place des bas, ils ont des bottines de maroquin sans semelle et sur lesquelles ils mettent des souliers lorsqu'ils sortent II est honteux de sortir nu-pieds. En hiver, on couvre la petite calotte fourrée d'un gros bonnet, le caftan d'une peau de mouton, le pantalon en toile de fourrures. Lorsqu'il neige ou vente fort, on met sur les deux bonnets une sorte de capuchon dit baschlîk, sur la pelisse le schechbun, un manteau de poil de chameau, impénétrable à l'humidité. En place des souliers, ils portent alors des bottes rouges ou noires.

Le costume des femmes est également commode et ne serre pas le corps. Leur coiffure au contraire est surchargée et raide. Toutes, elles portent un long voile blanc par lequel, en présence des étrangers, elles couvrent le bas du visage. 11 n'y a que les yeux noirs et coquets qui restent à découvert Quand elles sont en pays de connaissance, elles rabattent le voile sur le dos. Autour de la tête, elles roulent, d'une manière fort pittoresque, une étoffe bariolée qui descend librement en arrière. Les cheveux se portent en tresses flottantes. Les jeunes filles mettent un bonnet rouge très-haut auquel sont suspendues de grandes et de petites monnaies ainsi que d'autres oripeaux. Un long morceau de drap blanc est attaché anx tresses. Elles ne portent pas de voile. Le caftan est mis au-dessus d'une chemise blanche et rouge; il est serré autour des reins par une écharpe munie sur le devant d'une grande boucle de métal qui , souvent, est en argent

Tontes, Femmes el filles, elles portent des pantalons larges, ainsi que des souliers ronges on jaunes. Aux doigts, ans bras et au nés, elles ont des bagues et de- tris-pesantes aux oreilles. Autour du Iront et du cou, elles nouent des rubans qui serrent à suspendre de petites' plaques d'argent, du verre et du tressage. Elles font grande toilette à la fête de Bairam. Le luxe de costume est le seul plaisir que Ton permette aux femmes. Aussi est-il très-cher. Les femmes pauvres sont misérablement vêtues.

Demeures.

J'ai décrit plus haut les maisons du village d'Àkima ou d'Akerman que j'ai vues moi-même. Les cours et les maisons étaient bâties et ordonnées d'après le modèle des fermes ménnonites. Tous les Nogaï aisés ont adopté ce modèle, en suivant les conseils de leur ami et protecteur, H. Kornies. Les habitations plus anciennes sont bâties et organisées d'une manière bien différente, plus simple et plus pauvre. Dans l'origine, tous se contentaient de huttes de terre pendant l'hiver, et de tentes de feutre en été. Beaucoup d'entre eux ont conservé aujourd'hui encore ces demeures peu civilisées.

La plupart des maisons se construisent aujourd'hui avec des tuiles de terre sécbées à l'air. Une maison ordinaire est longue de 30 pieds et large de douze. Les portes ainsi que la toiture sont seules de bon, qui descend le Dnieper et coûte cher. Us couvrent le toit d'abord de roseaux, puis de broussailles légères, puis de terre, enfin de cendres. Tous les travaux, y compris les matériaux, reviennent à 100 roubles assigiu, tandis que les maisons du village d'Akima coûtaient 500 roubles assign.

Toute maison simple a deux compartiments dont l'un sert de chambre i coucher, l'autre de cuisine et de logement. Le propriétaire a-t-il plusieurs femmes, on prépare à chacune d'elles une chambre i coucher spéciale. Dans les chambres à coucher, on voit des matelas, des coussins de cuir rembourrés de laine de mouton, un bahut ren-

fermant l'argent, la toilette etc., on poêle d'argile, an tapis couvrant le plancher. Dans l'antre compartiment, ▼on» apercevez un grand chaudron de fer, sur des planches le long des murs, des plats de bois, des cuillers, des seaux, des harnais etc. Les étables ont toujours «a hangar séparé pour les ustensiles aratoires. Le Nogti blanchit sa maison, au moins une fois par an, tant à l'intérieur qu'au dehors. Ils ont du reste peu de besoins. Outre le chaudron de fer et un pot d'eau en cuivre, tous les ustensiles sont en bois. Tout en s'habituant à des demeures plus comforlables, riches et pauvres conservent les mêmes objets de ménage.

Nourriture.

Les Nogaï se nourrissent plutôt de végétanx que de la chair des animaux. Toutefois ils aiment mieux la chair de cheval que tout le reste. A les entendre, cette nourriture réchauffe l'estomac pendant l'hiver. Ce goût est d'autant plus singulier, qu'ils n'abattent ordinairement que des chevaux vieux et malades, qu'ils en .mangent même lorsqu'ils sont morts de maladie et que la chair des chevaux sains est dure et d'un goût doucereux. Les hommes préparent avec de la chair de cheval coupée menu un mets national, nommé Turoma, qui .doit être apprêté sans le secours de femmes. C'est une marque de fraternité et d'amitié que d'être invité à manger de ce plat. Tous les convives se lavent les mains et prennent des doigts les morceaux dans le plat

Le reste de la nourriture se compose de boeuf et d'agneau, de volaille et de gibier. Us préparent plusieurs plats de mil En fait de fruits, ils ont surtout des melons. Comme boisson, on trouve parmi eux la bosa apprêtée de mil, puis du lait avec de l'eau, enfin du lait de jument De ce dernier ils préparent leur boisson favorite, le kommis; quand il a fermenté, il enivre fortement.

Us sont fort habiles à abattre le bétail. Celui-ci doit avoir le cou coupé horizontalement. Ils en tournent la

UHe vers Mecque el le consacrent par ce mot: Osmilla (un des noms de la divinité). La brebis est la plupart du temps séchée à l'air et se conserve alors long-temps. En. fait de gibier, ils ne mangent que le lièvre.

On fait bouillir le lait de vache, et y mêle ensuite du lait aigre. 11 se caille bientôt et c'est alors un plat agréable et favori, le t$ch*rt.

La farine de froment est employée à Aps gAleaui, non pour' le pain. On fait cuire du pain dans les cendres, mais on ne l'aime guère. Bien des Nogaï n'en mangent pas une seule fois pendant toute Tannée. Aussi ne cultiventils le seigle que depuis une génération. Us aiment beaucoup le thé Kalmouk (Tscbai). C'est le thé dit de briques. Ils le coupent et le font bouillir avec du lait et de Feau à portions égales en y mêlant un peu de beurre et de sel. En général, le Nogaï n'est pas friand et se contente de peu.

Constitution physique.

Le Nogaï n'atteint pas un Age avancé, rarement soixante ans, presque jamais soixante-dix. Un nombre infini d'enfants meurent avant la troisième année. C'est pourquoi la population n'augmente presque pas et dans plus d'une année, diminue sensiblement 11 natt beaucoup plus de garçons que de G Iles: Les Nogaï seraient souvent réduits au célibat s'ils n'allaient acheter des femmes à leurs voisins, les Tartares de la Crimée. Les maladies de la peau, la petite vérole, les maladies vénériennes, enfin les fièvres aiguës, voilà les infirmités dont ils soufrent le plus, lis n'ont pas de médecins. Comme médicaments, ils emploient surtout le poivre, l'alun, le sucre et le miel. Mais ce qu'ils préfèrent, ce sont les remèdes fournis par la magie. Un talisman est attaché au bonnet,- au dos et au cou, et la fièvre cède à l'instant même. Au reste, le Nogaï est fataliste et voit arriver la mort sans crainte.

Volume II. 21

gagner et à leur amener on certain bien-être. Malheureusement en 1821 , le comte Maison déposa sa charge. Mais tout fut dit. Beaucoup de Tartares quittèrent leurs maisons, chargèrent leur avoir sur une charrette à deux roues, nommée Àrba, et redevenus Nomades, reprirent le chemin de la steppe. „Cest Allah qui le veut ainsi, dirent les Nogaï; il a donné la charrue au Russe et à l'Allemand, la table de banquier à l'Arménien et la roue au Nogaï."

Situation géographique. Moeurs , institutions etc.

Au-delà de la mer d'Asow, les Nogaï sont réduits par le gouvernement russe à un territoire exactement limité, long de 50 verstes du Nord au Midi, large de 90 de l'Est à l'Ouest, et comprenant 800,000 dessat. ou 144 milles carrés. Au Midi, leur pays touche la mer d'Asow et les propriétés du comte Orlow-Denisow, au Nord les colonies ménnonites et malacanes, à l'Est celles du Wurtemberg et les établissements russes du cercle d'Alexandrow, enfin à l'Ouest le lac de Malotschna et les colonies de Douchaboni. Jadis, le pays des Nogaï était plus grand, mais plus vague aussi. Les limites ont été déterminées par les colonies russes et allemandes. C'est l'ancienne Méotie, plus tard il faisait partie de la Petite Tartane. On l'appelait aussi le désert d'OnguL Le pays est plat. Toutefois l'on compte dix bas-fonds ou ravins et cinq petites rivières. Le climat, sous le 47e degré de latitude, est tempéré. L'hiver commence à la mi-décembre et finit vers le milieu de Mars. L'eau y est rare et presque toujours saumâtre. Le sol est formé d'argile mêlé de beaucoup d*humus et généralement très-fertile. L'herbe de la steppe est serrée et épaisse. Le froment vient bien.

Le pays est divisé en cinq Wolostes, mais il est placé sous un chef spécialement nommé qui reçoit ses ordres immédiatement du gouvernement de la Tauride, résidant à Simpheropol. Pour la justice, le pays relève du tribunal de première instance d'Arechow qui ne connaît cependaut

que des affaires criminelles , le chef des Nogaï punissant lui-même les délits et contraventions. Les Nogaï paient le tiers des impôts russes ordinaires, s'est-fc-dire quatre à cinq roubles assigu. par âme de révision» Us sont soumis à la milice et non au service militaire proprement dit Leurs 800 Mollahs et 200 Morses sont exempts d'impôts. Le peuple n'a plus d'armes depuis 1811. Il leur est même défendu de porter le marteau de guerre (Kluk). Les Mursas seuls ont conservé le privilège de porter un petit sabre, le Kinschal. Les Mursas n'ont que des privilèges d'honneur, mais ne reçoivent du peuple ni impôts ni services. 11 y a parmi eux une sorte de petite noblesse, appelée Sait. La noblesse ne se mêle pas au petit peuple par des mariages. Sans privilèges réels et politiques, elle jouit néanmoins d'une grande considération. Cest à qui accompagnera le Mursa lorsque celui-ci sort à cheval. LeMursa veut-il se marier, les Nogaï apportent leurs dons, afin de réunir le Kalim ou dot nuptiale.

Les Nogaï étant nomades, leur recensement se fait toujours avec difficulté. Mais on peut admettre qu'ils comptent, terme moyen, 40,000 à 50,000 âmes. Le cheflieu du territoire est Nogaïsk, ayant aussi le nom de Jalangasch ou d'Abitoschna. Les habitants en sont en grande partie Arméniens qui font presque seuls le commerce, quelques Juifs, enfin un certain nombre de Taitares, également commerçants.

Les Nogaï conservent avec amour les anciennes divisions par tribus. La coutume oblige chacun d'eux à connaître et à pouvoir nommer au moins sept générations en ligne ascendante. Les Nogaï du pays dont je parle, se divisent en trois tribus, celle des ledixa nais, descendant, s'il faut s'en croire, des Boukhars, et demeurant, sur là rive gauche de la Malotschoa, dans trente-sept villages, sur la rive droite, dans cinq; celle des Jedischkulsches , descendant, à l'entendre, des Bulghars mêlés aux Tscherkesses et habitant neuf villages sur la rive gauche, un sur la droite ; enfin celle des Diembuilukais, descendant des Kalmouks, habitant, sur la rive gauche, 19 villages, trois sur

la droite. Les villages sur la rive droite sont de date plus récente et placés sous une administration spéciale bien qu'ils soient en même temps gouvernés par an chef nogaï. Ils ne participent pas à la caisse communale des autres Nogaï. Cette caisse se compose des revenus que fournissent le fermage de la pêche et le prix de pâturage payé par les hordes nomades qui traversent le pays. L'un et l'autre peuvent monter à 3700 roubles assign.

Religion.

Les Nogaï sont tous et sans aucune exception Musulmans. Ce pays comprend 11 mosquées principales surmontées de minarets, et chaque village possède en outre une maison de prière (medsched). L'autorité spirituelle suprême est représentée par le Mufti en chef de la Crimée. Dans le pays même, un Mufti inférieur réside dans le village d'Emaul. Ils ont des Effendi-Mollahs, des Mollahs inférieurs, des Kadis ou juges.

Les Mollahs reçoivent le dixième du blé et le quarantième du bétail. Leurs fonctions consistent à convoquer les fidèles pour la prière, à venir prier auprès des malades, à être présents aux mariages, aux sacrifices et aux funérailles. Les Effendi-Mollahs rédigent les contracta de mariage, prononcent les divorces et décident d'après le Coran des querelles et des points douteux du culte. Les Mollahs, assistés des Anciens, vident les différends conjugaux et ceux que fait naître le trafic des femmes. Les Kadis, débris de l'ancienne constitution du 'pays, reconnus par le peuple et non par le gouvernement, servent d'arbitres. Rarement le Nogaï s'adresse à un tribunal russe. La circoncision a lieu de la dixième à la quinzième année. L'office de circoncision est héréditaire. Le pèlerinage à Mecque peut être racheté par des sacrifices et des aumônes. Ceux toutefois qui l'ont accompli, jouissent d'une considération particulière. En signe de distinction, ces derniers portent autour de la tête un morceau d'étoffe particulièrement roulé et appelé Schalma. Le gouverne-

ment, depuis on certain nombre d'années, ne donne pins de passeports pour ce pèlerinage, qui, pendant la dernière guerre, serrait de cacher des menées favorables ans Tares. Qu'il y ait des sympathies très-Tires pour les Tores efcei les Tartares, il ne faut pas en douter, mais ils n'ont gardé de les avouer aux Russes. H. Kornies, pendant la dernière guerre turque, ayant demandé à un Tartare Tiens et rusé: ,,Ami, sais-tu la nouvelle î On prétend que les Turcs ont vaincu?" Le Tartare répondit sans sourciller: ^Puisse la paix se faire 1" Plus tard, Kornies lui dit que la nouvelle était démentie et que les Russes avaient été les vainqueurs. Hais Je Tartare, cette fois-ci encore, se contenta de répondre: „Puisse la pair se faire l" Kornies, ayant ensuite demandé avec instance ce qu'ils feraient en cas que les Turcs arriveraient dans le pays, eut de lui cette réponse: „Nous verrions ou il y à des pâturages pour nos troupeaux.44 D'après une tradition des Nogaï, de même que l'empire grec a fait place au turc sous un Constantin, l'empire turc finira lorsqu'un Constantin montera sur le trône russe. De là grande sensation parmi les Nogaï, lorsqu'à la mort d'Alexandre, Constantin fut d'abord proclamé. Us saluèrent avec joie le couronnement de Nicolas. Voici un de leurs proverbes: Frenkistan achalik, Grusistan Kasiluk, Turkestan soltan ad war, c'est-à-dire, l'Allemagne (Les Allemands sont appelés de préférence Frenki cbei les Tartares) ont l'esprit, les Géorgiens la beauté et les Turcs tous les avantages réunis. Des sacrifices ont lieu pounles morts, à la grande fête dite Kurban, pendant la célébration des noces, avant et après un voyage, enfin en guise d'expiation pour avoir négligé les devoirs religieux. Ordinairement, on immole une brebis que la famille mange ensuite en la partageant avec les pauvres. Parfois, plusieurs familles se réunissent pour immoler un boeuf. Le mois de Ramasan compre-*nant un jeune de quarante jours, n'est observé que par les vieillards. Mais aussi long-temps que le soleil est à l'horizon, ils s'abstiennent de boire, de manger et de fumer. Arrive alors le Bairam de trois jours. Il est fêté

comptant. Le premier né a de grandi privilèges el après la mort do père, il devient le chef de la famille.

A la mort d'an Nogaï, les femmes du village se réunissent devant sa maison et entonnent des chants plaintifs accompagnés de gestes de désespoir. Pendant long-temps, la mère on la venve répète cette cérémonie tons les soin, an coucher du soleil. Les funérailles commencent dès la douzième heure, pour les enfants, dès la sixième. Le cadavre est couché tout habillé sur la bière. Les Mollahs, assistés de tout le peuple, le portent au cimetière. Les prêtres récitent ou, pour mieux dire, chantent des versets du Koran. Le peuple s'arrête à quarante pas de distance du tombeau, que l'on ferme, en érigeant une petite colline an-dessus du cercueil.

Occupation des hommes, élève du bétail, agriculture.

L'élève du bétail constitue aujourd'hui encore l'occupation favorite des Nogaï. Mais ils préfèrent à tout l'élève des chevaux, bien qu'en présence d'un territoire peu étendu, d'une vente médiocre et des désastres récents (en 1824, la faim et la neige avaient enlevé les trois quarts de leurs chevaux) ils n'en retirent pas de grands avantages. Les chevaux sont de race kirguiso, petits, un peu faibles pour le trait, excellents pour la selle. La couleur est ordinairement brune dans toutes les nuances. On voit quelques chevaux gris, jamais de noirs. Le prix moyen des chevaux est de 30 à 40 roubles assign. Un bon étalon se paie de 400 à 500 roubles, un bon cheval de selle 60 à bO. Chaque cheval a un nom propre et porte une marque à la cuisse. Il est difficile de manier ces chevaux à demi-sauvages, mais le Nogaï s'y prend k merveille. Les chevaux se tiennent en de petits troupeaux, chacun avec un étalon. Ils restent dans la steppe même pendant l'hiver et doivent chercher leur nourriture sous la neige.

L'entretien des bêtes à corne est étendu mais peu avantageux, la race du pays ne donnant pas beaucoup de lait Le beurre est très-mauvais*

L'ovicullare donne des bénéfices qui seraient plus grands encore si le Nogaï s'efforçait d'améliorer la race médiocre de la contrée. En général, c'est l'ovicultnre et non l'éducation des cheveu qoi adoucit les moeurs et Fait oublier la vie nomade. En revanche, les soins qu'exigent les chevaux, maintiennent l'activité et l'énergie du peuple qui s'y adonne.

Les chamaux jadis fréquents chei les Nogaï, ont disparu même. C'est dans la Crimée seulement que le chameau se retrouve comme un animal domestique indispensable, car il est excellent pour le trait et comme béte de somme.

Le Nogaï commence de plus en plus à saisir les avantages de l'agriculture et à la préférer aux moeurs vagabondes de son passé. L'agriculture, favorisée par le comte Maison et négligée de nouveau après sa mort, s'est relevée par suite des besoins que provoquaient des hivers durs et une grande mortalité parmi les bestiaux. M. Kornies, de son côté, a fait de son mieux pour diriger et ranimer l'agriculture.

Autrefois, les Nogaï ne mangeaient que du mil et des gâteaux de froment Aujourd'hui , ils mangent du seigle. On voit souvent des femmes travailler dans les champs, ce qui naguère était chose inouïe. Leurs ustensiles aratoires étaient lourds; ils attelaient des boeufs à la charrue. M. Kornies, ici encore, a introduit des réformes excellentes.

Schlatter raconte de quelle manière on dompte les boeufs et les dresse au trait et à la charrue. Ce procédé consiste à prendre deux jeunes boeufs dans la steppe, a leur imposer un joug commun et à les laisser ensuite retourner au troupeau. Vaguant librement dans la steppe, ils s'habituent l'un à l'autre et au joug. Puis, on les saisit de nouveau, et les attelle àl'araba, à la voilure. UnTartare monte sur la voiture et part ventre à terre vers la steppe. Les boeufs courent où ils veulent jusqu'à ce que, harassés et rompus au trait, il soit possible de les diriger. Le joug du reste est attaché au cou, et le boeuf est libre pour

tout le reste. Fixer le joug aux corne* de l'animal ou atteler des vaches à la voiture, c'est ce que le Nogaï regarde comme un péché.

La moisson se célèbre au mois de Juillet par une fête pendant laquelle on mange les prémices et les fruits de Tannée. Leg Nogaï exposent à la vente le froment, le mil, l'orge et le seigle. Leur froment, dit arnaofit, est excellent et ils le vannent avec soin. Ils conservent le froment dans des trous (silos) qu'ils pratiquent dans le sol séché de la steppe. Le blé ne se bat pas, mais on le fait fouler par des chevaux, ce qui les fatigue extrêmement. Les coupes de foin se distribuent annuellement, et donnent lieu à beaucoup de querelles, les Nogaï n'ayant pas la même vénération que les Russes pour la commune (le mir) et ses règlements. La main-d'oeuvre est chère, surtout pendant la moisson.

Occupations des femmes.

Les femmes nogaï travaillent beaucoup. De là, ainsi que nous l'avons vu, la nécessité fréquente pour le mari, de prendre une seconde femme qui aide la première.

Outre les soins des enfants et de la cuisine, ce que Ton demande aux femmes, c'est de traire les vaches, de faire le beurre, de nettoyer et de blanchir les maisons, de préparer les briques de fumier pour le chauffage etc. etc.

Les femmes nogaï confectionnent des chandelles, du savon, ce dernier d'une plante nommée Alabata, apprêtent les peaux de mouton, filent la laine et en tissent ensuite, avec des peines infinies, une étoffe brune ou blanche. Avec la laine, elles travaillent aussi au métier plusieurs espèces de nattes et de tapis ainsi que des lacets pour orner les habits.

Exportations et importations.

Les Nogaï vendent des bestiaux, du beurre et de la graisse renfermés dans des peaux, enfin le blé et le fre-

menl qu'ils ont de trop, lis achètent le bois de construction, les ouvrages de fer, les draps de toile, les objets de luxe pour les femmes, les épices, les fruits des jardins, le tabac et même le sel qui pourrait du reste ' s'obtenir avec facilité dans le pays même.

En terminant ce chapitre, j'ajouterai quelques notices historiques sur le village d'Akima ou d'Akerman que j'ai visité avec M. Kornies le 25 Juillet 1843.

Lorsque la plus grande partie des hordes nogaï-jedisanaises quitta, en 1768, sous leur chef Dschanman-betley, la Bessarabie pour se diriger vers la rivière de Kalaus dans le Caucase, plusieurs se révoltèrent contre leur chef et retournèrent en partie en Bessarabie. D'autres de ces mécontents allèrent se fixer dans la Crimée, et de ces derniers 10 à 12 Kibitki, sous un père de famille, Tilinscher, se détachèrent à leur tour et s'établirent dans les environs de Kertsch. Les Tartares de la Crimée appelèrent les nouveaux venus Akermani, parcequ'ils avaient erré comme nomades à l'entour de celte ville dans la Bessarabie. En 1770, le Khan de la Crimée confia à ces douze familles la surveillance d'un haras ou troupeau de chevaux, entre Temruck et la mer d'Asow, dans une contrée dite Tscbabaklu par les Nogaï. Tilinscher devint l'Ataman de ce t haras. Les Nogaï qui habitaient les bords du Kalaus, ayant entendu parler de la prospérité de leurs frères, plusieurs familles de cette tribu se rendaient au village d'Akerman, lequel accueillit d'ailleurs une foule de réfugiés perses, turcs, moldaviens, arméniens, russes, polonais etc. dont quelques descendants vivent encore aujourd'hui. Tilinscher était leur chef commun, liais un jour le haras du Khan, comptant plus de mille chevaux, fut surpris et enlevé par les Nogaï jembalakais qui , errant librement au

Nord du Ruban, passèrent le détroit pour exercer cet Acte de brigandage. Là-dessus Tilinscher tomba en diagréee et le Khan retira sa protection a l'Akernuan. Les Nogaï fixés en ce lieu, se virent forcés, pour ne pas être anéantis par les Tscherkesses et les Jembalakais , de se rapprocher de leurs frères sur la rive du Kalaus, où toutefois ik se réunirent de nouveau dans un aul séparé et qui reçut le nom d'Akerman. En 1789, on les vit arriver avec d'antres Nogaï au pays de la Malotschna dans le gouvernement de la Tauride. Tilinscher mourut en 1805 dans an aul près de la colonie ménnonile d'Altona à l'embouchure du Juschanlée dans la Malotschna. Il laissa deux fils. L'atné, âgé de 63 ans en 1843 , dit le Kokan (le bien) , est m homme sans préjugés, et accessible aux idées modernes. Bien que médiocrement riche, les Nogaï, par respect pour son père, l'appellent Kokan-aga. C'est lui que, le 25 Juillet 1843, je suis allé visiter avec H. Kornies qui, dès longtemps, le comptait parmi ses amis. C'est son habitation que représente l'illustration p. 172 du présent volume. Kokan-aga, le premier, comprit la nécessité d'une agriculture mieux réglée, et de l'élève du bétail. Le premier il employa des mérinos, le premier enfin il fit comprendra aux habitants du même aul l'urgence qu'il y avait à rebâtir ce dernier sur une base appropriée aux besoins de la population. Le comte Woronzow étant venu ensuite, en 1834, visiter le territoire des Nogaï, avec le maréchal Marmont, une dépntalion de Nogaï conduite par Kokanaga et H. Kornies, exprima au comte les voeux de l'anl qui se résumaient dans le désir de bâtir un nouveau village d'après le modèle des colonies ménnonitcs.

Là-dessus, en 1835, on traça le plan du nouveau village. Le terrain fut arpenté, les lots déterminés puis tirés an sort. Kokan-aga construisit la première maison et alla l'habiter avant que les autres n'eussent fini les leurs. J'ai dit déjà que ce village, auquel on conserva le nom d'Akima ou d'Akerman, est régulièrement bâti, qu'il a pris pour modèle la construction ménnonite tout en rappelant et conservant en partie les contumes des Nogaï. Kokan-aga

le premier planta des pommes de terre, du tabac etc. Il fit creuser un puits à ses frais. A la dernière révision, en 1834, il accepta, comme nom de famille, celai d'Akerman.

Cet aal nogaï se distingue en outre par la pureté de ses moeurs. Depuis trente-cinq ans, depuis que les Ménnonites sont fixés dans le voisinage, on n'a pas signalé un seul cas de criminalité.

A mon arrivée, le village comptait 42 maisons entièrement bâties et arrangées comme celles des colonies ménnonites que j'ai décrites plus haut.

Tous les propriétaires ont des mérinos et font des progrès dans la culture des fruits et des légumes. La distribution régulière des champs ainsi que les provisions de foin, de blé, de bois, de chauffage prouvent que la civilisation avec ses bienfaits sans nombre a pénétré chez les Nogaï. Ils disent qu'ils apprécient parfaitement ces bienfaits et que pour rien au monde ils ne voudraient les échanger contre l'indépendance et les dangers de leur ancienne vie nomade.

Au milieu de cette irruption, chez les Musulmans, de moeurs modernes que le christianisme n'est pas venu sanctionner, que deviendra l'islamisme? Finira-t-il par se défaire de tout dogme positif pour se transformer en un déisme semblable à celui que professent chez nous les ami» des lumière»?

Qui oserait prononcer »nt de pareils problèmes 1 Toujours est-il que le développement intérieur qui travaille de nos jours la population musulmane, rapprochée de la secte des Webabis et des efforts tendant à moderniser Constantinople, l'Egypte et Tunis, doit donner à réfléchir au philosophe et k l'historien.

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