Chapitre XXIII
KerUch. — Commerce. — Antiquités. — Les Grecs, le» Athéniens, les Karaim. — Colonie allemande. L'archevêque grec. — La synagogue. — Troglodytes. — La Crimée. — La haute et basse noblesse. — Emigration tartan.
Dans la matinée du 27 Septembre, an steamer rosse, qui avait essayé an orage violent à son retour du rivage de la Mingrélie, nous amena sains et saufs aa port de KerUch.
C'était pour nous comme on nouveau monde. Jusqu'ici, nous avions traversé un pays nouveau sans antiquités et sans traditions. Son histoire ne remontait pas audelà de neuf siècles, ses localités les plus florissantes avaient deux cents ans de date. Maintenant au contraire, je foulai une terre dont les villes avaient été fondées 500 ans avant Jésus-Christ
On cite les Cimmériens comme les aborigènes do rivage nord du Pont. Refoulés par les Scythes à «ne époque non déterminée de l'histoire, ils se dirigèrent en partie vers l'Ouest, en partie se jetèrent sur la Crimée, d'où, sous le nom de Tauriens, ils inquiétaient les Grecs qui parlaient d'eux comme de barbares hostiles et dangereux.
Les Grecs fondèrent, le long de tout le rivage du Pont, un certain nombre de colonies qui atteignirent bientôt un degré de prospérité éminenL Parmi elles, on distinguait la colonie du Chersonèse fondée par des habitants d'Ile-
raclée sur la presqu'île taurique, ainsi que les colonies milésiennes de Théodosia et Panticapée.
Panticapée, plus tard Bosphore, aujourd'hui Kertsch sar la pointe est de la presqu'île, offre, da côté de la mer, un aspect imposant Snr un promontoire en saillie, k gauche, s'élève un temple grec, le musée. La ville s'-étend dans un vaste amphithéâtre, à l'entour du port. Kertsch est nouveau ; toutes les maisons , suivant la coutume russe, sont ornées de colonnes et de balcons ce qui, du côté de la mer, produit un effet très-pittoresque. L'ensemble vous reporte involontairement au règne florissant de Mithridate, roi du Pont.
Panticapée est une ville très-ancienne. Il se peut que, 500 ans avant Jésus-Christ, des colons de Hilet, en apportant en ces lieux la civilisation grecque, aient fondé celte ville. En 438 avant Jésus-Christ, les rois du Bosphore, de la race des Archaenaklides, transportèrent leur résidence de Phanagorie k Panticapée. C'était une petite colonie qui conservait des rapports avec la mère-patrie. A peu près vers la 324* année avant l'ère moderne, les rois de Panticapée furent réduits à payer un tribut au Sarmates et au* Tauriens. Depuis lors , ils traînaient misérablement leur existence, jusqu'à ce que Mithridate Bupator vint s'emparer du petit royaume ainsi que de toute la Crimée avec le rivage du Pont Euxin , prit sa résidence à Panticapée et conçut le plan gigantesque, de renverser d'ici l'empire romain avec l'assistance des Scythes, des Sarmates et des autres peuples indépendants du Nord. Pompée le battit, dans une bataille mémorable-, puis son propre fils se ré voila, contre lui; il se donna la mort en priant le dernier ami qui lui fftt resté, le prince celte Bituitus de lepereçr de son glaive. Depuis lors, les princes du Bosphore étaient des vassaux de Borne. Au quatrième siècle après Jésus-Christ, .la république du Cbersonèse, l'ancienne rivale de l'empire du Bosphore, mit fini ce dernier. Panticapée tomba ensuite sous la domination des Huns auxquels Jùstinien l'arracha dans la première moitié du sixième siècle. Dès cette époque, la ville ainsi
que toute la Grimée faisaient partie de l'empire grec, d'abord en réalité et nominalement dans la suite. An qvfolième siècle, Gènes s'empara de Panlicapée cotone de presque toutes les villes du rivage. Mahomet II prit Fa»* ticapée en 1475. Depuis lors, la ville qui reçut, on ne sait à quelle occasion, le nom de Kertsch, demeura sous la domination turque. Elle était gouvernée par un paeka soutenu d'une garnison, lorsqu'en 1774 le Divan la céda k la Russie. Depuis ce temps, Kertsch s'est peu à peu relevé de la décadence qui avait signalé la période turque. Il y a seulement lieu de s'étonner, que la ville ne soit pas devenue une seconde Odessa. Un port excellent, une situation à nulle autre pareille, au Nord l'entrée de la mer d'Asow, à l'Est l'embouchure d'une rivière navigable, du Kuban, enfin les montagnes du Caucase qui bordent l'horizon, voilà quels sont les avantages inappréciables dont jouit Kertsch. Ajoutez que le ministère et le gouverneur général de la Nouvelle Russie, le comte Woronzow, ont tout mis en oeuvre pour relever Kertsch. Ces efforts n'ont pas été couronnés d'un succès décisif. Cest que le commerce est une puissance capricieuse, pleine de mystères et qui échappe aux calculs vulgaires. Il a toujours fallu le génie d'un grand homme pour le diriger sur un point nouveau, comme, par exemple, sur la ville de St. Pétewbourg dont Pierre I de ses yeux d'aigle,' a pressenti l'avenir.
On jouit d'une vue admirable du haut de la montagne de Mithridate. Nous y visitâmes le musée qui renferme des antiquités grecques, découvertes dans les caveaux de la ville et des environs. Un général, le prince russe Herkulizew, grand amateur d'antiquités, voulut bien nous servi** de cicérone. Les objets les plus précieux ont été transportés à St. Pétersbourg. Ce qui est resté, mérite toutefois de fixer l'attention du voyageur. Il n'y a pas d'endroit de l'ancienne Grèce oh l'on ait trouvé un aussi grand nombre d'antiquités. Encore, c'est à peine si h dixième partie en a été délivrée au musée, les mains van-
dales des particuliers ayant dérobé et détrait le reste. Toutefois ce que j'en ai vu, était plus intéressant pour l'antiquaire que beau en lui-même. Les statues, vases etc. n'appartenaient pas à la bonne période. Un goût peu classique, la profusion de l'or et d'autres signes de décadence, trahissaient l'influence de la colonie à demi barbare. Ces vases innombrables en or, ces ornements et masques du même métal ont néanmoins une valeur même artistique, parcequ'il s'en est conservé ailleurs peu de pareils. Pour faire apprécier la quantité d'or retrouvée dans les fouilles, il suffira de rappeler que les objets d'art et les ornements contenus dans deux tombeaux, pesaient ensemble 1204ivres dont quinze seulement furent délivrées au musée. Les poches discrètes des ouvriers savent ce qu'est devenu le reste. Un autre tombeau dans le Kurgan de Koledach renfermait plus de quarante livres d'objets en or.
Etant partis dans la nuit, nous arrivâmes le lendemain matin à Théodosia. Tandis que Kertsch a l'aspect d'une ville grecque, Théodosia a l'air italien. Les tours et ruines imposantes de la ville remontent à la domination de Gênes.
Théodosia, aujourd'hui Féodosia, que les Grecs appelaient quelquefois Théodosiopolis et les Tauriens Ardanda (ville aux sept dieux) était également une colonie florissante de Milel. 11 en est fait mention à 500 ans avant Jésus-Christ. Ayant été détruite dans la suite, elle fit place au désert que des voyageurs ont signalé en ces lieux au douzième siècle après Jésus-Christ. Gênes rebâtit la ville au treizième siècle. Elle acquit bientôt une prospérité nouvelle et devint le centre de la domination de Gênes qui, en partant de Théodosia, fonda plusieurs petites colonies le long du rivage taurique. On la désigna sous le nom de Stamboul de la Crimée et alla jusqu'à lui attribuer 36,000 maisons. Au quatrième siècle, la contrée s'appelait Kapha, de là peut-être le nom de Kafla, donné par les Génois à la ville. C'est sous la domination russe
qu'on la nomma de nouveau Féodosia. Mahomet II la conquit en 1475 et emmena ceux des habitants qui avaient survécu h l'assaut. 11 les établit k Péra, le faubourg de Conltantinople. Tous les enfants mâles furent élevés pour servir dans les Janissaires. Les Turcs gardaient la ville, jusqu'à ce que, les Khans de la Crimée venant à être déclarés indépendants en l'année 1774 , par le traité de paix de Kutschuk-Kainardje, la ville fut abandonnée à ces Khans. Le dernier Khan de la Grimée, Schahin-Girei, transporta sa résidence de Baktschiserai k Féodosia, y bâtit un palais, une monnaie etc. Potemkin, faisant la conquête de la Crimée, prit Kaffa en 1783. C'est alors que les plus belles antiquités furent détruites et parmi elles une tour magnifique, construite par les Génois et qui servait de minaret à la mosquée principale. La ville, dès ce moment, perdit toute importance, au point que le voyageur Clarke n'y trouva plus que 50 familles. Toutefois, dans Jes temps modernes, elle s'est relevée de ses ruines. Aujourd'hui, elle est une des plus belles villes de la Crimée et compte 7000 habitants.
Je reçus une hospitalité touchante dans une maison ëituée sur le quai qui forme un demi-cercle et offre une vue magnifique* sur la mer. En face, à l'angle d'une rue de traverse qui conduisait vers le haut de la ville, je vis un bâtiment antique au rez-de-chaussée, moderne dans l'étage supérieur, singulier amalgame de style antique, byzantin et même mauresque. Ci-près le dessin de cet édifice, qui, probablement, appartient à la période génoise.
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Le directeur de la police de la ville se fit notre protecteur. Jeune officier, il avait traversé l'Allemagne de 1813 à 1815 et il parlait couramment l'allemand. Nous visitâmes avec lui le nuée dans lequel te trouvent beaucoup d'antiquité* de la période grecque et génoise. C'est sans doute à l'administration do comte Woronxow que l'un est redevable de ce qu'un terme ait été mis, dans la Crimée, à la destruction des objets d'art que, depuis Potemain, on reproche amèrement an Russes. Au reste, les Français, pendant leur première révolution, ni les princes allemands, pendant la guerre de trente ans, n'ont fait autrement ni mieux.
Les habitants de la ville se composent de Rosses, Tartares, Arméniens, Grecs, Juifs, UntTalmndistes queKaraim, enfin de Bulgares et d'Allemands. Le directeur de la police, devant lequel tontes les portes s'ouvraient à deux battants , ne me conduisit malheureusement que dans les maisons riches oh les moeurs et le taxe de l'Europe avaient pénétré de manière à complètement effacer le caractère national. H. le directeur se refusa à me faire voir les demeures de la classa moyenne et inférieure. On retrouve la cette habitude funeste dn Tschinofnik russe de ne montrer les choses à ceux de leors supérieurs qui viennent faire une inspection, que sons le coté le pins brillant. Us
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i II.
en agissent de même envers les voyageurs. Ce qu'ils comprennent le moins c'est que l'on paisse prendre intérêt à ce qui constitue le caractère propre, individuel et national d'une société dont la civilisation moderne n'a pas réussi à transformer tontes les couches.
Nous allâmes d'abord voir un riche Grec. La maison, sans porte sur la rue, est précédée d'une grande eoar plantée de beaux châtaigniers. Du dehors, un escalier conduit à une galerie laquelle, comme dans les chalets de la Suisse, court le long du second étage. Lorsque le temps est favorable, on y demeure toute la journée, et ce moment la famille s'y trouvait réunie. Deux femmes Agées travaillaient à un tapis, une jeune fille était occupée à coudre. Toules les trois, elles étaient habillées à l'européenne, sauf la coiffure des deux femmes qui avait quelque chose de particulier. Le maître de la maison nous reçut avec force compliments. Son neveu, un jeune Arménien, parlait l'italien avec facilité. Un jeune homme, assis à une table, récitait une leçon de français. Celui-ci ainsi que l'Arménien avaient un costume tout moderne. Ils étaient en frac, tandis que le vieux portait un caftan de drap que serrait une écharpe rouge.
Les meubles et l'arrangement de la maison étaient européens, sans goût, sans harmonie et de 20 à 30 ans en arrière de la mode.
La demeure d'un Arménien avait plus de caractère. Costume pittoresque, confitures présentées au voyageur, cadeaux d'hospitalité, tout rappelait l'Orient L'Arménien m'envoya plus tard une petite caisse de caviar blanc delà nier Noire. Ce caviar, préparé de l'esturgeon, ne se retrouve en la même qualité qu'à Théodose. On le met dans des vessies longues de 3 à 4 pouces, ayant la forme de boudins et que l'on plonge dans de la cire fondue» Ainsi préparé, il se conserve long-temps.
Une visite fort intéressante, ce fut celle que nom rendîmes aux Juifs de la secte des Karaim. Nous allâmes d'abord voir un riche courtier, du nom de Mardochai- Mosché. Les chambres tapissées, le sopha, le miroir, les
tables et les chaises toutes modernes ne présageaint d'abord rien de curieux. Toutefois, aux murs, entre les portraits des empereurs Alexandre et Nicolas, on voyait des versets hébraïques, écrits avec beaucoup de soin sur des feuilles séparées, ornés d'arabesques d'or, encadrés et mis sous verre. Us alternaient avec des tableaux singulièrement peints et que l'on disait avoir été transportés en ces lieux de Constantinople.
Le costume des hommes est tartare. À ma demande, la belle-fille apparut revêtue de ses habits de fête, trèscurieux et dont j'ai malheureusement perdu le dessin. On nous servit une collation tartare exquise, de miel blanc durci au feu, des confitures, entre autres des boutons de rose confits ! Dans la synagogue, nous fûmes reçus par le rabbin Rebbi Jeschuah Davidowitsch Koën , Agé de 40 ans , à la figure belle et expressive et habillé d'une sorte de longue soutane noire. La synagogue était un petit bâtiment trèssimple, reposant sur deux colonnes en pierre, surmonté d'une galerie grillée pour les femmes et ayant pour tout ornement quelques lampes attachées au plafond. Le rabbin nous montra les tables de la loi, écrites sur de la soie brodée d'or. 11 se mit ensuite à réciter une prière pour l'empereur et pour moi, „afin que je trouvasse ce que je cherchais,44 ainsi qu'il me le dit lui-même peu de moments après. Au reste, les Karaim sont de bons patriotes russes ce que prouve aussi la termination tcilsch que le rabbin avait ajouté à son nom. 11 nous dit que la communauté des Karaim de Théodosîa comptait 300 hommes. A l'entendre, les Karaim descendraient des Israélites que Nabuchodonosor a emmenés captifs de la Palestine. Us ne seraient jamais retournés chez eux. On les aurait transportés \ers l'Arménie, d'où, il y a 2,100 ans, partie d'eux seraient venus a Taman. De là, ils se seraient répandus dans toute la Crimée se fixant surtout k Kertsch, Théodosîa, Meajup, Starikrim et Tschufutkalé. En tout, ils compteraient 6000 hommes. L'on trouverait bon nombre de ces sectaires à Bagdad et en Portugal. Toutefois, en ce dernier pays, ils ne seraient arrivés qu'après la dernière
destruction de Jérusalem. A Eupatoria ouKosslow, à 170 verstes de Théodosia , an Karaim , nommé Abram Turkowitsch, posséderait une bible, apportée de l'Arménie, ayant 1520 années de date et au bout de laquelle se trouveraient inscrites plusieurs notices historiques sur les Karaim. Cet homme serait connu du comte Woronzow à qui il confierait peut-être le précieux manuscrit s'il loi en faisait la demande
Le rabbin me fit cadeau d'une copie de la mischora qui aurait été découverte, il y a 800 ans, pendant la restauration de la synagogue. Cette copie était écrite sur du papier brun avec une liqueur corrosive. Lebonrabbhi la croyait remonter à plusieurs milliers d'années. Hais lei hommes spéciaux auxquels je l'ai montrée à Berlin , m'ont assuré que c'était le fragment d'une thora, qui, probablement, ne remontait pas au-delà du neuvième siècle.
Le lendemain de grand matin, je visitai à cheval la petite colonie allemande d'Heilbron, située à six verstes de Théodosia, assez misérable, par suite de l'absence de l'eau, nécessaire à l'irrigation des jardins et que , s'il faut en croire les colons, leurs voisins coupent et retiennent sans pitié ni miséricorde. Or, la culture des jardins constitue toute l'eiistence des colons. J'allai voir ensuite, dans le voisinage, un archevêque grec lequel, impliqué dans l'insurrection de son pays natal, avait dû s'enfuir de la Turquie. Il vit au milieu de ces montagnes, dans une retraite profonde, d'une pension que lui fait le gouvernement grec. Le révérend était assis devant sa maison de campagne, écossant des pois et de ces grandes fèves que mes bons Allemands do la Westphalie injurient en les qualifiant de fèves de cheval ou de porc Le brave homme m'en donna une poignée en me recommandant de les planter dans mon pays. Il élevait deux gars bohémiens qu'il avait trouvés âgés de trois à quatre ans couchés à sa porte. Le directeur de la police fut d'avis qu'on peu plus âgés, ils reprendraient la clef des champs. Au retour, nous traversâmes un village de Bohémiens. Rien de misérable, de malpropre et de repoussant comme ces huttes de
(erre el leur intérieur. Cet aspect forme un contraste étrange avec la physionomie expressive et l'agilité de mouvements qui distinguent les habitants.
J'avais commandé la poste pour le départ, lorsque je vis arriver une députation de Juifs talmudistes lesquels, jaloux de leurs frères Karaim, m'invitèrent à venir visiter leur synagogue. La députation se composait de Juifs d'origine polonaise qui parlaient l'allemand. Je n'avais pas d'abord grande envie d'y aller. Mais ils insistèrent en me disant que leur synagogue était bien plus belle que celle des Karaim et que dans la crypte il se trouvait un grand nombre de manuscrits précieux. Feisscl Nathanson, Juif polonais, négociant, maître do poste et savant, était mon cicérone.
La synagogue présentait une immense voûte reposant sur quatre colonnes byzantines dont deux carrées et deux rondes. On me dit que sous la domination de Gènes, il y avait eu ici une école célèbre pour les Juifs de la Crimée et de la Grèce. Une bibliothèque de l'endroit avait été transportée à Simpheropol par ordre du gouvernement. Quant aux manuscrits, ils se trouvaient éparpillés et dans un grand désordre au fond d'un caveau obscur pratiqué dans un mur, et dans lequel il fallait entrer à quatre pattes, comme on dit. Huit jours auraient à peine suffi pour les examiner rapidement. Aussi me suis-je contenté d'en croire sur parole mon guide qui m'assurait que ces manuscrits renfermaient les secrets les plus impénétrables do la Cabale.
En quittant Théodosia pour nous diriger sur Simpheropol, nous traversâmes Karassu-Basar pendant la nuit. Un beau clair de lune versait sa lumière magique sur les mosquées, les minarets et un grand nombre de petits aqueducs qui arrosaient les jardins et , de leur doux murmure, semblaient bercer le sommeil profond des habitants. C'était un effet extraordinaire , on aurait dit d'un conte des mille et une nuit. Vers le lever du soleil, nous atteignîmes Simpheropol.
Simpheropol, la capitale de la Tauride, est située la limite des montagnes de la Crimée et de la steppe. A la porte do midi, un pays charmant se déroule devant les yeux du voyageur. Des collines, des rochers, des vallons coupés de jardins magnifiques, enfin une belle rivière, voilà ce qui vous attend. Au Nord s'étend la steppe à perte de vue. Le gouverneur n'étant pas en ville, j'examinai à loisir Simpheropol et les environs. La ville se compose de l'ancienne cité tartare et de la partie moderne, construite par les Russes. La première a l'air misérable. La mosquée blanche, d'où la ville porte le nom d'Âki-Metschet , n'est qu'un bâtiment assez médiocre avec un joli minaret Rien de curieux comme le grand marché qui se tient ici te vendredi et le samedi de chaque semaine. On voit au premier rang de longues files de chameaux et de buffles attelés a des arbas à deux roues, puis des voitures et des chevaux allemands que d'honnêtes Souabes conduisent en ce lieu. Au marché, on entend douze langues qui se croisent en tout sens. Tartares, Rosses, Arméniens, Grecs, Juifs, Allemands, Bohémiens, hommes, Femmes, enfants, tout cela parle, jase et jure à qui mieux. Les vendeurs recommandent leurs marchandises: pommes, noix, melons, viandes crues ou cuites, de grands chaudrons bouillants et pleins de mouton que Ton vend, distribue et mange sur le champ, des ouvrages en cuir très-beaux et des habits tout faits pour toutes les nations. A travers les bruits confus du marché, on distingue les accents plaintifs de la balaleika, dont un artiste ambulant, accompagné d'un tamburin et du chant étrange d'un bohémien, tourmente les cordes dans un des cafés de la place. Bref, sur ce marché l'Orient et l'Occident se confondent dans un lohu-bohu qu'il faut avoir vu pour s'en faire une idée.
Simpheropol a près de 9000 habitants: 5500 Tartares, 1800 Russes, 1000 Bohémiens. Le reste se compose d'Allemands, d'Arméniens, de Grecs, de Bulgares et de Juifs.
De Simpheropol à Baktschiserai, la route traverse d'admirables vallons s'epanouissant en jardins, champs etprai-
ries. Partout, de petits canaux descendent des hauteurs et arrosent la vallée. Partout, hommes et femmes étaient occupés à élever des digues, à lever les obstacles qui s'opposaient aux cours de l'eau, à diriger ces derniers vers les endroits secs. Chose singulière 1 Les Tartares, dans des travaux de cette nature, mesurent tout de l'oeil, ce qui n'empêche pas les ouvrages d'être exécutés au niveau le plus exact.
Vers le soir, nous atteignîmes Baktschiserai. A la droile d'une grande place et séparé de la ville par un fossé et un pont-levis, s'élève le château des anciens Khans de la Tartarie et de la Crimée.
On nous logea au château. Nous passâmes une partie de la nuit dans les vastes jardins qui entourent le manoir. Des arbres magnifiques , des cyprès , des peupliers, des espaliers de vigne et de lierre faisaient de ce lieu un séjour de fée. La lune argentait les fontaines antiques dont le murmure troublait seul le calme de la nuit. Une brise parfumée agitait les branches au-dessus des tombeaux des rois tartares ensevelis soit dans le jardin, soit dans une halle ouverte. Chaque tombeau était surmonté d'une simple colonne. Voilà ce qui est resté des chefs de hordes qui, jadis, faisaient trembler l'univers.
Au milieu de la nuit silencieuse, la voix du Muézin, du haut du minaret voisin, appela les fidèles à la prière. On ne saurait imaginer ce que l'accent de celte voix, réveillant en sursaut les échos du jardin, avait de solennel cl de lugubre.
Le lendemain matin, nous montâmes à cheval pour aller visiter la curieuse ville des Juifs Karaim. A une dcmi-lieuc de Baktschiserai, on traverse d'abord un cimetière tarlare dont les tombeaux , surmontés tous d'une petite colline qui se termine en turban, s'étendent sur le versant de la montagne, puis un village de Bohémiens plus misérable, s'il est possible, que ceux de la Crimée. Le chemin tourne ensuite autour du mausolée du Khan tarlare Mengli-Gerai, pour monter vers un magnifique plateau bordé de roches admirables, où l'on voyait des grottes creusées
à main d'homme et dont les ouvertures avaient emq i «s pieds de haut sur trois à quatre de largeur. Noos atteignîmes, au milieu de notre route, le couvent dit la mèct des rocs ou l'Uspenskî-Monastir. C'était la plus grande il la plus étendue de ces grottes renfermant une chapelle de trente pieds carrés, haute de quinze, ainsi que plusieurs cellules de 10 à 12 d'élévation. Celte grotte se trouve à plus de 100 pieds au-dessus du sol. D'après une légende assez moderne, peu de temps après la conquête de la Crimée, en 1783, une image de la vierge peinte à la byzantine se montra soudain à l'ouverture. Là-dessus les Rosses de la Crimée y allèrent en pèlerinage. Il s'y fit des miracles, et l'endroit devint célèbre parmi les croyants. Tout fait prévoir que bientôt ce sera le lieu de pèlerinage le plus visité de la Russie du Midi. Le 15 Août a lien la fête patronale, probablement parceque le 15 Avril est l'anniversaire de l'apparition merveilleuse. Plusieurs moines et anachorètes ont fixé leur demeure dans les cellules. Je n'en vis cependant qu'un seul. Un escalier taillé dans le roc, haut d'à peu près de 50 pieds, conduit à la terrasse. Une égale distance sépare la terrasse de l'entrée de la grotte.
Ces grottes antiques, visiblement pratiquées dans les rochers avec des peines infinies et à l'aide d'instruments imparfaits , ont probablement servi à des peuples antihistoriques. Plus tard, on y a déposé des cadavres. On les trouve dans toute la Crimée, partout où il y a des rochers, en grande quantité au bout de la rade de Sewastopol , à Mangup et à Iskikerman. Près d'Inkerman, on voit toute une ville avec des cellules, de longs corridors, avec des chapelles, des tours, des fortifications, tout cela taillé dans le roc41). De pareilles excavations se retrouvent dans
*) Quelques ornements des colonnes sont byzantins ou grecs. Les Goths Ariens forcés à se réfugier dans ces grottes, pour y exercer leur culte, auraient-ils ajouté ces ornements à la masse grossière et lourde de la colonne primitife?
tout le Caucase. A quelques lieues de la ville de Ghori dans la Géorgie, il y a également, pratiquée dans la pierre, toute une ville nommée Uplis-Zighe, avec des palais, des églises, des maisons et même un basar. Au même endroit, un chemin étroit et à colimaçon longe, pendant une demilieue, la pente de la montagne. Cette pente est dangereusement raide. Aussi a-t-on laissé une balustrade en pierre en guise de parapet Ces grottes, cavernes ou villes se découvrent en outre dans la Palestine, du côté de l'Arabie, dans l'intérieur de l'Asie, en Perse, dans l'Inde et dans le Thibet. Qu'est-ce qui a engagé les architectes inconnus à excaver les montagnes, ce qui suppose un travail herculéen, au lieu de bâtir des maisons de pierre? Faut-il attribuer les ouvrages grandioses à un seul peuple, comme la conformité du caractère et de l'exécution semble l'indiquer, ou à plusieurs peuples de moeurs analogues, ainsi que la grande étendue de territoire que ces grottes occupent du Thibet et de l'Inde jusqu'à la Méditerranée et la mer Noire, permettent de le supposer? Nul ne le sait. On se rappelle toutefois qu'une antique tradition fait demeurer les Troglodytes dans des antres souterrains.
Un chemin escarpé mène du couvent à un plateau dont le versant est couvert de rochers. C'est là que Ton voit, suspendue pour ainsi dire au-dessus de la vallée, la ville de Tschufutkalé ou des Juifs. Kohi, dans le premier volume, p. 236 de ses Voyages dans le Midi de la Russie, Ta décrite avec assez de soin pour me dispenser d'y revenir. Je puis seulement remarquer que, vu les grottes, les fortifications etc., la ville n'a probablement pas été fondée par les Karaim mais occupée par eux à leur arrivée dans le pays.
J'avais une lettre d'introduction pour le rabbin Hebbi Salomon Beim , jeune homme d'à peu près trente ans, élevé à Odessa, savant à sa manière. II parlait plusieurs langues et ne manquait pas d'esprit. C'est à lui que je dois les notices qui vont suivre et dont je n'assume pas la responsabilité.
Lui aussi fit descendre les Karaim de la tribo de Joda emmenée captive à Babylone et qui n'est pas rereme de l'exil, tandis qne le journal du ministère de l'intérieur, que j'anrai occasion de citer tout à l'heure, les considéra comme les descendants des dix tribus. Du reste, mon rabbin prétend aussi que ces dix tribus auraient été dispersées en partie dans l'Asie orientale. Un certain nombre de Karaim, habitant la Chine, auraient oublié l'hébreu, mais conservé la Thora. Les Karaim, en général, ne devraient point être considérés comme une secte épurée da Judaïsme, ils ne seraient point des réformés, des protestants, mais bien au contraire les Juifs primitifs, antérieurs au talmud lequel a pris naissance peu de temps après l'ère chrétienne. Les Karaim auraient cependant des traditions avérées et qui ne seraient point en contradiction avec celles du talmud. Ce talmud comprendrait leur doctrine tandis qu'eux n'auraient pas accepté tout le talmud. Quant aux dogmes positifs des Karaim, ils différeraient peu de ceux des Talmudislcs. Ce qui prouverait du reste, que les Karaim s'étaient distingués des autres Juifs avant le retour de la captivité, c'est qu'ils n'auraient pas ceux des livres de la Bible qui ont été ajoutés à cette dernière après le retour, par exemple le livre des Macchabées.
L'ancien testament est autrement disposé chez les Karaim que dans la vulgate. Il y manque quelques parties et surtout les Apocryphes. Quant aux livres d*Esdras et de Néhéinie, écrits après la captivité et qui se trouvent néanmoins dans la Bible des Karaim, mon rabbin en trouva une explication assez ingénieuse. A l'entendre, les Karaim, emmenés en Arménie, auraient conservé d'abord de bons rapports avec les autres Juifs. Sous le règne assez doux des Perses, des Karaim seraient allés visiter souvent Jérusalem, la cité sainte, ce qui , à n'en pas douter , aurait fréquemment eu lieu lors de la reconstruction du temple. C'est probablement en souvenir de cet événement que les pèlerins Karaim auraient rapporté les livres d'Esdras et de Néhémic.
Les Karaim n'ayant point trempé leurs mains dans l'immolation dn Christ et n'ayant connu que fort tard les Chrétiens, n'auraient envers ces derniers ni haine ni antipathie. Us voueraient même une certaine vénération au prophète Jésus, sorti comme eux de la tribu de Juda.
Le rabbin conGrma celte remarque curieuse d'une particularité inhérente aux doctrines juives, et en vertu de laquelle le talmudisme a partout accompagné le christianisme, tandis que le dogme de Mahomet a pour ainsi dire amené à sa suite celui des Karaim. Le précepteur de Mahomet aurait été un Karaim. Mahomet leur aurait été accordé un privilège garanti par écrit, dont la copie se conserverait et serait respectée des Musulmans, qu'en général il faudrait considérer comme sortis de leur secte.
L'histoire des Karaim, je l'ai dit, est assez obscure. Selon mon rabbin, Tschufutkalé ou plutôt Kalé, comme ils l'appellent eux-mêmes aujourd'hui, car la ville portait antérieurement le nom de Kurkiwli (40 tribus) ou de Kyrkor, aurait été habité par les Karaim depuis 1600 ans. 11 ajouta d'autres récits de plus en plus invraisemblables. Feu le comte Benkendorf aurait chargé un rabbin d'Eupatoria d'entreprendre des recherches historiques sur les antiquités des Karaim. Ce rabbin aurait entrepris des voyages dans la Géorgie. Il y aurait fait bien des découvertes , mais il serait possédé de la manie de Vouloir tout vieillir. Les Juifs de la Géorgie et de l'Arménie, jadis tous Karaim, se seraient réunis, sauf un village sur le Kur, aux Talmudistes. Il y a neuf cents ans, des Juifs seraient venus de Sion, apportant le talmud, qui aurait été accepté par 300 familles de Kertsch, Théodosia et Starikrim. Cela aurait donné lieu à beaucoup de querelles schisinatiques.
Aujourd'hui, Talmudistes et Karaim s'entendraient assez bien, et la réforme qui mine le Judaïsme dans l'Europe occidentale, tendrait à faire des prosélytes pour les Karaim.
Dans leurs écoles, ils se seraient servis d'abord du cbaldéen, mais depuis deux siècles, ils écriraient l'hébreu arec la ponctuation usitée.
Il manifesta un grand désir d'aller en Chine et d'y établir des rapports avec les Juifs, ses coreligionnaires. Mais à cet effet, il lui faudrait apprendre le chinois pendant (rois ans. Il devrait ensuite pouvoir compter sur les secours du gouvernement. A mon avis, celui-ci, dans l'intérêt de sa politique et de la science, devrait satisfaire avec empressement le désir du rabbin.
Après la visite obligée de la synagogue, Salomon Beim nous servit un déjeuner de confitures tartares arrosées de Champagne. Puis, il nous accompagna à pied à la vallée de Josaphat, l'antique cimetière des Karaim. C'est une place magnifique, plantée de beaux chênes et d'autres arbres dont les branches jettent leur ombre sur des pierres tumulaires de marbre blanc étroitement placées l'une à côté de l'autre et ayant presque toutes la forme de minces sarcophages. Notre hôte nous en montra plusieurs des plus anciennes ot dont Tune portait le millésime de 5009 (1249 de notre ère}.
On dit que Tschufutkalé compte 300 maisons et 1600 habitants. Tous font le commerce. Chaque père de famille Karaim a une boutique dans la ville de Baktschiserai située au-dessous de la montagne. 11 s'y rend tous les matins à pied et à cheval. Le soir, il ferme sa boutique, la confie à la garde d'un Tartare et remonte & son nid de rochers. Sous les Khans, il leur était défendu de passer la nuit à Baktschiscrai. Aujourd'hui, c'est l'habitude qui les fait retourner à Kalé avec le coucher du soleil.
Voici maintenant l'extrait d'un article sur les Karaim, du journal du ministère de l'intérieur de Février 1843. Cet article, plein de notices curieuses, a pour base les rapports du rabbin B. Stern, directeur de l'école hébraïque d'Odessa, un des Juifs les plus savants et les plus éclairés de la Russie. A ces notices j'en ai ajouté quelques autres qui m'ont été communiquées.
En Russie, les Karaim se trouvent surtout dans les gouvernements de Cherson, de la Tauride, de Volhynie, de Vilna, de Kowno et du Caucase. Quelques centaines de familles, à Kowno et & Vilna, ont adopté les moeurs et le costume de l'Europe* Us s'adonnent à l'horticulture et parfois aussi à l'agriculture. Ce qui les distingue, c'est la politesse et la probité. En Volhynie dans la ville de Luzk, la communauté des Karaim, se composant de quatre-vingts familles, a pris le costume des tal modistes. Us cultivent les légumes et exercent les métiers de boucher ou de voiturier.
11 peut y avoir 6000 Karaim dans toute la Russie. Ils jouissent généralement d'une aisance et font un grand commerce dans toute la Russie, et même par mer avec la Turquie et l'Angleterre. Dans la Crimée, ils possèdent de grands vergers, des vignes considérables, des champs et des fermes.
Entre eux ils parlent un dialecte tar tare, le Tschagatai. Ce dialecte est aussi en usage parmi les Karaim de Goletsch en Gallicie.
En dehors de la Russie et de la Gallicie, il y a de grandes communautés de Karaim & Constantinople, au Caire et à Gita sur l'Euphrate. Ceux de Constantinople parlent entre eux le grec, ceux du Caire et de Gita l'arabe. Dans l'histoire, il est fait mention des Karaim en beaucoup d'endroits, comme en Pologne et dans la Turquie ainsi que sur le rivage nord de l'Afrique, où il n'y en a plus trace aujourd'hui. C'est qu'ils s'y sont confondus avec les Talmudistes. A Jérusalem, ils ont une synagogue souterraine, soutenue par tous les Karaim.
On ne connaît pas l'époque précise & laquelle les Karaim se sont constitués en secte séparée. Selon les Talmudistes, ils se rattacheraient au rabbin Aman qui, en 750 après Jésus-Christ, s'est déclaré contre le Talmud. Les Karaim qui, alors seulement, auraient formé une secte distincte, auraient été poursuivis en Syrie et, pour ce motif, auraient émigré en Egypte. Leurs chefs, les Nasî, plus tard Hachami, auraient long-temps habité le Caire. Toutefois, de l'aveu même des Talmudistes, l'esprit de la
doctrine des Karaim ainsi que la tendance de lean préceptes se trouvent indiqués bien avant chez les 8aducéens.
Les Karaim eux-mêmes au contraire, nous l'avons va, prétendent avoir conservé le Judaïsme pur d'Abraham et de Moïse, sans l'alliage postérieur du Talmud.
Les autres Juifs, pendant leur captivité à Babylone, auraient adopté une grande partie des vieilles traditions et des doctrines religieuses des différents peuples asiatiques, au milieu desquels ils étaient forcés de vivre. Im Juifs étant retournés plus tard à Jérusalem, il se serait formé de ces divers éléments un corps de doctrines qui, se développant de plus en plus avec le temps, aurait donné naissance au Talmud, dont les premiers supports auraient été les Pharisiens. On sait que Jésus-Christ lui-même a élevé plus tard contre ces mêmes Pharisiens cette accusation grave d'avoir altéré la pureté première de la loi de Moïse, en y mêlant des idées nouvelles et pleines de subtilités empruntées en grande partie aux doctrines du célèbre rabbin Elias.
La doctrine ta 1 modiste s'étant développée et complétée, après la destruction de Jérusalem, entre les années 135 et 740 après Jésus-Christ, elle rencontra une forte opposition de la part du Judaïsme orthodoxe qui avait trouvé son centre dans la protestation systématiquement organisée du rabbin Aman; alors on aurait appelé Caraïtes ces Joift persécutés par les Talmudistes. Quant à ce nom de Caraïtes, il daterait d'une époque plus ancienne, et aurait été porté également par les Juifs qui avaient été transportés de l'Assyrie et de la Babylonie en Arménie et parmi lesquels le vieux Judaïsme se serait conservé dans toute sa pureté. Ces Juifs de l'Arménie seraient les véritables ancêtres des Karaim répandus de nos jours dans la Crimée et dans d'autres parties de la Russie et de la Pologne.
Nous sommes dans une ignorance complète, quant à l'époque où les Karaim sont venus s'établir dans la Crimée. L'histoire garde sur ce point un silence absolu. Cependant, grâce aux recherches scientifiques entreprises
dans ces derniers temps par monsieur Abraham Firkowitsch d'Eupatoria (dont le rabbin Beim nous avait déjà parié, comme nous l'avons dit pins haut) et aux documents historiques découverts par lai, quelque faible lumière vient d'être répandue sur cette question entourée de tant d'obscurités. Les résultats de ces recherches ont été communiqués à la société historique d'Odessa. 11 ne sera pas sans intérêt de les examiner un peu, pour voir ce qu'ils peuvent nous apprendre.
Les documents présentés par Mr. Firkowitsch à la société historique d'Odessa consistent en 58 inscriptions de tombeaux et 51 manuscrits. Le plus ancien de ces monuments date de l'an 640 et le plus récent de l'an 1679 après Jésus-Christ. La plus ancienne des épitaphes est relie d'Isaac Sangari dans la vallée de Josaphat près de Tschufulkalé qui remonte à l'an 4727 de la création du monde, qui est l'an 767 de notre ère. C'est à ce Sangari qu'on attribue le mérite d'avoir contribué plus que personne à la conversion des Chasares au Judaïsme, qui est sans contredit un des événements les plus remarquables de l'histoire, et sur lequel nous sommes loin de connaître tous les détails. 11 est donc de la dernière évidence que les Karaim ont déjà habité la Crimée dans le huitième siècle et qu'ils y étaient parvenus à un assez haut degré de civilisation, qui peut seul expliquer, comment ils ont réussi à implanter leur religion au milieu de ces hordes sauvages qui firent trembler et les rois de Perse, et les empereurs du Bas-Empire et les princes moscovites41).
*) Le Judaïime, de sa nature, n'a aucune tendance au prosélytisme, le centre de ce système religieux étant le Messie qui doit nattre au milieu du peuple juif, et l'origine commune de tous les Juifs que les livres de Moïse rapportent à Abraham, étant la base sur laquelle tout ce système repose. Nous ne trotiTons dans l'histoire que deux exemples d'une conversion au Judaïsme sur une si vaste échelle, et qui ont été toutes deux circonscrites dans les limites de l'empire russe. La première est celle des Chasares; la seconde est celle de la secte
La plupart des manuscrits consistent en des textes complets ou des parties isolées de la Bible qui remontent depuis le 9* jusqu'au 14e siècle. On prétend qu'il y a, parmi ces manuscrits, des variantes fort curieuses du texte biblique de la Massorab, qui sont restées inconnues jusqu'ici
des Sabatniki, c'est-a-drre Russes qui ont embrassé la religion juive, qui existe encore de nos jours sous le même nom en Russie. C'est uu fait curieux que la disparition totale des Chasares. Qu'est-N donc devenu, ce peuple jadis si puissant? Personne ne saurait le dire.
Nons rencontrons une remarque curieuse sur les Sabatniki dans un ourrage allemand intitulé BeUler-Gabe (L'aunos*) 1845, qui a pour auteur monsieur Guillaume Mùller. Ce savant, se livrant à son goût, a fait des études profondes surtout ce qui caractérise le peuple russe. 11 parle dans son lifte d'une tradition, suivant laquelle, sous le règne du roi Nabukhodonissor, un certain nombre de Juifs de la tribu de Benjamin sont venus s'établir dans les vallées du versant méridional du Caucase, où leurs descendants demeurent encore dans les environs de Derbcnt, sous le nom dTriani. Ces Juifs, c'est ainsi qu'on raconte, reçurent dans leurs montagnes la nouvelle de la naissance du Sauveur à Bethléem, de sa vie et de ses miracles. Pour s'en assurer, ils envoyèrent en Judée deux hommes, Elias de Mzchetha et Longinoss de Karssni. Lorsque ceux-ci y arrivèrent, le Sauveur était déjà mort sur la croix. Elias rapporta dans son pays la chemise du Sauveur qui est encore conservée h Mzchetha; Longinoss y retourna avec des livres sacrés provenants des disciples de Jésus-Christ. Une partie de leurs compatriotes se firent Chrétiens, en conservant en même temps la loi judaïque. Les livres sacrés dont nous venons de parler, et qu'il ne faut pas confondre avec les quatre évangiles avec lesquels, au reste, ils s'accordent parfaitement, sont gardés dans un lieu secret accessible .seulement aux initiés, qu'on nomme Schtschelniki , c'est-à-dire hommes de la fente, parce qu'ils choisissent, pour la célébration de leur culte mystérieux, des cavernes, dans lesquelles la lumière se glisse seulement à travers une fente. Leur doctrine se répandit bien rite en Russie et y fonda la secte des Sabatniki. Nous nous abstiendrons de faire la critique de cette tradition, n'étant pas suffisamment éclairés sur co point.
aux savants critiques de l'Europe. Les personnes qui désireraient s'éclaircir sur ce point, n'auraient qu'à s'adresser à la bibliothèque royale qui est en possession d'une trèsancienne copie de la Massorah, que j'y ai déposée moimême et qui, comme je l'ai déjà dit plus haut, m'avait été donnée par les Karaim de Théodosia. Deux superbes manuscrits du 13e siècle contiennent, outre le texte hébreu des livres de Moïse, la traduction chaldéenne de ces mêmes livres d'Onkelos. Cette traduction éclaircira sans aucun doute bien des passages difficiles de l'original. Un manuscrit qui a été écrit en Perse en 918 et qui a été transporté dans la Crimée au 12* ou 13* siècle, contient les livres des derniers prophètes, et mérite également d'être examiné avec soin. La philologie et la paléographie gagneront à l'étude de tous ces trésors scientifiques. Ils fourniront une preuve certaine, que le Judaïsme, parmi les Karaim ou Juifs de la Crimée, a eu un développement particulier dans les deux directions de la religion et de la vio politique, et dont le centre n'était pas en Palestine ou à Babylone, terre classique du Talmudisme, mais en Perse. C'est de ce dernier pays qu'ils sont venus sur les bords de la mer Noire en passant par le Caucase. Dans tous ces manuscrits, on trouve à la suite du texte une foule de remarques fort curieuses sur le donataire et la synagogue à laquelle la donation a été faite, quelquefois aussi des allusions aux grands événements contemporains.
Dans une de ces notes qui date de la première moitié du dixième siècle, on parle de la première apparition des Juifs talmudistes dans la Crimée , qui avait eu lieu vers la même époque. Or, il résulte de ce passage que les Karaim ou Juifs de la Crimée n'avaient alors aucune connaissance du Talmud, qu'aucune tradition parmi eux ne disait qu'ils eussent divorcé avec le Talmud ou vécu en pierre avec lui, mais qu'ils s'en étaient toujours tenus strictement au texte de la Bible, comme le font encore maintenant leurs frères de l'Asie centrale, de la Chine et duThibet. L'auteur y exprime, sans aucun sentiment d'hostilité, son étonnement et ses scrupules à l'égard de la Volume II. 23
nouvelle doctrine (le Talmud), et la recommande à la jastice et à la sagesse de la providence. C'est là «ne preuve incontestable que les Karaim d'alors, loin de se considérer comme une secte séparée du reste des Juifs, étaient restés tout-à-fait Juifs et dans leurs sentiments et dans leur caractère, et, fiers d'avoir conservé parmi en le vieux Judaïsme dans toute sa pureté, ils regardaient au contraire les Talmudistes comme des apostats. Aujourd'hui pourtant, on ne peut guère les considérer que comme une secte.
Je dirai encore un mot sur quatre manuscrits que j'y ai vus et qui contiennent une partie des livres de Moïse. Le texte de chaque manuscrit est suivi de l'acte de donation qui constate qu'on en avait fait abandon en faveur de la synagogue des Chasares de Solchat (aujourd'hui Starikrim), en 965. Ce fait vient également à l'appui de mon assertion, que la religion des Chasares était un Judaïsme positif, avec des temples, des prêtres et un culte régulier. Il démontre en outre que les synagogues des Chasares florissaient déjà avant l'arrivée des Talmudistes dans la Crimée. 11 faut songer encore que les Chasares, peuple demi-nomade et excessivement jaloux de sa liberté, ne se seraient jamais soumis au joug de fer dn rabbinisme, que le divin fondateur de notre religion appela lui-même un joug intolérable. On peut supposer que l'intrusion des Talmudistes et les discordes qui ne tardèrent à éclater entre eux et les partisans de la pure doctrine biblique, avaient préparé la défection des Chasares qui renoncèrent au Judaïsme et dont les uns embrassèrent le Mahométisme et les autres le Christianisme, en se dispersant parmi d'autres peuples.
D'après ce que nous venons de dire, on sera forcé de reconnaître que les Karaim de la Crimée, de même que leurs colonies en Russie et en Pologne, sont les véritables descendants de ces Juifs qui, à une époque fort ancienne et qui remonte bien au-delà de la captivité babylonienne, s'étaient séparés de leurs frères et, du fond de l'Asie centrale, étaient venus s'établir au pied du Caucase, dans la
Crimée et ailleurs. A quelle époque ont-ils adopté la langue tartare? On l'ignore. Seulement on sait que cette langue a été de bonne heure fort répandue en Orient. Au neuvième siècle, beaucoup de districts dans la Crimée avaient déjà des noms tartares.
Les Karaim sont restés tout-à-fait étrangers au dé* veloppement postérieur et à l'histoire des Juifs de la Palestine; l'avènement du christianisme leur fut long-temps inconnu; ils ne partagèrent ni les désastres ni la corruption des moeurs des autres Juifs pendant leur décadence, et comme ils n'avaient aucune haine contre les Chrétiens et les Mahométans, ils n'avaient jamais été traités par eux avec haine ou mépris. Ils ont su gagner l'estime des populations parmi lesquelles ils se sont établis, par leur grande moralité, leur fidélité et leur respect pour les autorités des pays où ils vivent, et leur conduite affable, bienveillante et honnête vers tout le monde. Leurs supérieurs leur donnent toujours les plus grands éloges, et on ne se rappelle pas un seul cas où un Karaim aurait été condamné par un tribunal pour quelque grand crime. Ceci explique, pourquoi ils jouissent en Russie de tant de grands privilèges, que le gouvernement leur a accordés ou confirmés, et dans lesquels les Juifs talmudistes n'ont aucune part. Un rescrit de l'impératrice Catherine II, du 18 Janvier 1795 dit: „Les Caraïtes domiciliés dans le gouvernement tauride seront affranchis désormais des doubles impôts et paieront à l'avenir les mêmes impôts, que les marchands et les bourgeois. Ils auront en même temps le droit de pouvoir acquérir des immeubles, mais il leur sera défendu de recevoir des Juifs rabbinistes dans leurs communes.u
Après avoir pris congé de notre bon et complaisant Rabbin Reim, nous remontâmes à cheval et quittâmes Tschufutkalé pour redescendre vers Baktschiserai où nous voulions dtner. En attendant l'heure du repas, nous passâmes notre temps à parcourir la ville. Pour la première fois de ma vie, j'avais sous les yeux le spectacle d'une ville tartare, car Baktschiserai présente déjà une physionomie
lartare assez prononcée. Les artisans sont distribués dus les différents quartiers selon le genre de leur métier. On voit chaque ouvrier assis dans sa boutique, qui est ouverte du côté de la rue, et occupé de son travail. Les rues ne sont pas larges, les maisons s'étendent peu en longueur et n'ont pas de fenêtres. A leur place, on voit sur toute la façade des volets, qui sont fermés durant la nuit, et qu'on ouvre tous les matins de telle façon, que la partie supérieure est enlevée ou se redresse, tandis que la partie inférieure en se baissant avance dans la rue et s'appuyant sur une barre, qui y est attachée à cet effet, forme une table. Alors le regard pénètre dans toutes les parties de la maison qui ressemble assez à un petit théâtre! Ici, par exemple, vons voyez une boulangerie où quelques jeunes apprentis sont occupés à pétrir la pâte, tandis que le boulanger se tient debout devant son fourneau oh un grand feu est allumé. Plus loin, vous remarquez une vingtaine de petites maisons rangées à côté les unes des autres. Ce sont encore autant de théâtres en miniature, où les rôles sont distribués entre un maître tailleur, ses compagnons et ses apprentis. Il ne faut pas une grande dose d'imagination, pour y reconnaître à l'instant Wurm dans le rôle du tailleur Fips! — Les tailleurs tartares ont exactement les mêmes manières que leurs respectables confrères de l'Europe. Cest la même attitude gracieuse, quand ils travaillent, la même allure, la même fatuité dans les gestes etc. D'un autre côté, il y a une série de maisons habitées par des couteliers. Le maître de la maison, debout devant sa forge qui est ouverte, bat le fer à coups redoublés. A côté de lui est une table à repli sur laquelle il a mis en vente les produits de son industrie. Vous y trouvez un beau choix de couteaux et d'autres instruments de fer et d'acier. Nous profitâmes de l'occasion pour faire quelques emplettes, car les couteaux qu'on fabrique dans cette ville, sont excellents, et les Tartares s'en servent pour se faire la barbe, sans mettre du savon, et en mouillant seulement la peau avec de l'eau froide ! — Ensuite nous entrâmes dans un café lartare. Ces établissements ont du
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cùté de la me des galerie» oouvertet, oà les habitués 4e la maison sont assit» fiunant leur pipe et prenant dn café. Quant à nous» nous aimions miens nons instiller dans l'intérieur dn café. An moment où nons y entrâmes» un Tartare Tint à nons ponr nous présenter des pipes de terre et du feu; c'est là un service qu'on vous rend gratis et qui est le signe symbolique de l'hospitalité qu'on vous offre. Nous primes place sur un divan qui ne se recommandait guère par sa propreté» et demandâmes dn café» Oo nous le versa dans de petites tasses de porcelaine telles qu'on en voyait en Europe» il y a soixante ans. On le prend sans lait et sans sucre. Ce café» du reste» est préparé de manière que la décoction reste mêlée avec la substance qu'on a d'abord réduite en une pondre très-fine. Nous lui trouvâmes un goût détestable. Cependant on m'a assuré qu'on s'y habitue bientôt» et qu'alors on le trouve délicieux. — Dn silence morne et triste régnait autour de nous. Les Tartares étaient assis sur leurs -divans le long des murs» sans sortir de leur immobilité» à moins que ce ne fût ponr prendre soin de leurs pipes on pour boire leur café. Le Tartare» quoique grand parleur dans la rue et dans sa boutique» n'ouvre pas la bouche au café où il va seulement ponr se reposer et non pour causer» comme c'est l'habitude en Europe. Des Bohémiens entrent souvent dans les cafés» pour y jouer sur leurs instruments» et le soir il se présente quelquefois un homme qui amuse la société, en débitant des contes. Pendant que cet homme fait ses récits» tous les autres gardent le plus profond silence, fument et prêtent l'oreille!
Les Tartares tiennent de l'impératrice Catherine II le privilège d'habiter seuls Baktschiserai, sans qu'il soit permis à aucun Russe» excepté peut-être quelques employés du gouvernement» d'y fixer leur demeure. En 1831. la population de cette ville se composait des éléments suivants:*)
*) Ces donaéas tout paisses ésas an traité «ai ■ pour titres Bsklschisersi à répeque du choléra, 1631, psr Pierre deKop-
Nationalité.
Nombre
des maisons.
Nombre des âmes.
hommes
femmes
total
Tartares ....
Karaim ....
Bohémiens, dans le village qui est situé aux portes de la
Arméniens . . .
Etrangers européens ....
pcn. Ce traité a paru dans „1e Mercure russe, Pétersbourg, 1831. Vol. I." L'auteur de ce traité avait été envoyé à Baktschiserai, pour y diriger la police sanitaire qni avait pour mission de combattre les progrès du choiera. Il est fort intéressant d'y étudier les moeurs et coutumes des Tartares, ainsi que la nature de leurs idées, que l'auteur eut l'occasion de connaître pendant son séjour au milieu de ce peuple. Monbieur de Kôppen, en arrivant, Gt convoquer les mollahs et les principaux habitants de BaLtschiserai, pour délibérer avec enx sur les mesures à prendre pour opposer une digue aut progrès de l'épidémie. Ceux-ci s'expliquèrent d'abord sur les enterrements. Le gouvernement, dirent-ils, nous a donné l'ordre d'enterrer à la fois et en commun, tous ceux qui seraient morts dans un même jour ; mais c'est là une chose qui choque uos idées religieuses. Il faut sept hommes, ni plus ni moins, pour conduire le corps d'un homme décédé à sa dernière de-
■emnsmm^B^uii^ un
Le nombre des ouvriers était de 539, dont 374 maîtres et 165 compagnons. La villa renfermait 9 églises principales consacrées an celte tartare (Dshami), 28 mai-
meure, et s'il n'j e pas moyen de réeair sept prêtres, ce nombre doit être complété par des laïques. — 11 j avait encore un point capital dont il fallait tenir compte. Les Tsrures, comme noua autres Européens 9 ont la coutume de laver leura morts, avant de les enterrer. Dans l'accomplissement de cette cérémonie, ils suivent un ancien usage dont Ils ne s'écartent jamais sous aucun prétexte. Dana un lieu écarté de la maison, on creuse une espèce de fosse de peu de profondeur (d'un pied et demi è-peu-près), ensuite on couvre cette fosse d'une planche percée de trous, sur laquelle on étend le corps du défunt — Le quantité de l'eau qu'on emploie, est fixée paris loi. Les Tarières regardent cette cérémonie comme un baptême que le défunt reçoit après sa mort — Or, la question qui se présentait tout naturellement, était celle de savoir si l'on devait permettre à des personnes qui se portaient bien, de laver ainsi les corps de ceux qui étaient morts du choiera? — Les Tarières déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber Is coutume, mais .qu'après avoir soumis la chose è un mûr examen, il s'était présenté nn certain nombre de personnes, dm sophus (moines) et des femsaea , qui mues par un sentiment religieux et bannissant de leur âme toute crainte de la mort, s'étaient montrées prêtes à se charger de tout, et à se faire recevoir au nombre des Mortus (?) — Ainsi que les Tsrlares, les Karaim exprimèrent leur aversion pour Tes hôpitaux publics; et de même que le clergé tartare avait déclaré qu'il n'v avait pas, parmi leur nation, un seul homme qui y mettrait un membre de ss fsmHIe ou même le moindre de ses domestiques, de même les chefs des Karaim assurèrent, que ceux-ci étaient presque tous tombés malades, quand ils avaient entendu parier du conseil que Mr. de Rôppen avait donné de consacrer une maison particulière au traitement dm malades! — „Mais qu'est-ce donc que le choiera? Estr-ce que tu l'as vu?* demanda un habitant de la Petite-Russie à un compatriote revenu depuis peu des bords du Don. — „Ssns doute," répondit celui-ci. „Mais enfin, quelle figure a-t-fl donc?14 — ,,0*091 une femme en bottes rouges, qui msrehe sur Peau en po usa sel centinnellement des soupirs.44
sons de prière (metschet). La population tarlare se divise en 34 paroisses (mahalleh). Les jours de fête, le service ne se célèbre que dans les églises principales; tandis que les jours de travail, il a lieu dans les autres églises. Chaque dshami est desservi par 9 Chatipe (grands-prêtres) et chaque metschet par 28 effendis (prêtres ordinaires). Les uns et les antres sont appelés d'un nom commun Iman (prêtres des paroisses) ou Ulema (prêtres). Matin répond assez à notre diacre; à Baktschiserai il y en avait 53, auxquels on devait ajouter 28 Chaime ou sacristains. Le nombre total des hommes voués au culte s'élevait à 185. Puis, il y avait encore un nombre à peu près égal de femmes revêtues d'un caractère sacerdotal.
Maintenant, si nous considérons la masse de la population, nous trouvons qne le sexe masculin surpasse de beaucoup, en nombre, le sexe fémihin: 1k différence est k peu près de dix pour cent. Chez tes Karaim, il parait n'en être pas de même; cependant il faut remarquer, que la plupart d'entre enx ont leurs boutiques à Baktschiserai, tandis que leurs familles demeurent à Tschufutkalé, d'oà elles viennent, tous les matins, à Baktschiserai ; elles y passent la journée, et reprennent, vers le décliq du jour, le chemin de Tschnfutkalé.
La ville, agréablement située dans une vallée, qui descend en pente, entre des rochers, est entourée de magnifiques jardins, qui présentent à l'oeil la plus riche végétation. La partie principale de la ville est formée par une longue rue , divisée en deux moitiés par le palais àc$ Khans. Le reste se compose de quelques petites mes qui s'embranchent dans la grande. On voit, en outre, un grand nombre de bâtiments, hors de la ville, au milieu des jardins habitées, en grande partie, par les riches,, qui exercent une industrie qui leur permet de fuir le bruit de la ville. Vue de dehors, la ville offre un air pittoresque et imposant; ce qui contribue surtout à la faire paraître fort étendue, ce sont les nombreux minarets avec leur forme élancée et mignonne, qui s'élèvent de tous côtés; il y en a, si je ne me trompe, plus de trente. Ajoutez à
cela, que chaque maison est surmontée d'une cheminée qui a souvent dix ' pieds de hauteur , <et qui est chargée des pins jolis ornements architectooiques* et vowavei une idée da bel effet qne doit produire l'ensemble. L'oeil se promène avec on charme infini sur cet océan formé par d'innombrables flèches grandes et petites.
Après avoir achevé notre dîner, nous nous mîmes en chemin, pour visiter, le palais et les jardins des Khans. Ce que nous y vîmes, était bien au-dessous de ridée que nous nous eu étions formée. Tout y était vaste, sans qu'on pût découvrir la moindre trace d'une véritable grandeur dans le style. La plupart des corridors et des galeries, il est vrai, brillaient d'une foule d'ornements disposés aavec art et dans un yoAt particulier, un grand luie régnait dans les appartements, on respirait partout un air embaumé et tout-à-hit oriental, mais au milieu de cet éclat, l'oeil était choqué par l'absence de toute beauté, de toute noblesse dans les proportions. Tous les grands édifices de l'Orient, dont l'origine ne remonte pas au-delà d'un millier d'années, présentent le même caractère mesquin. L'architecture colossale, telle qu'elle existait sous le gouvernement des anciens despotes- de l'Orient* a péri depuis bien long-temps;
Beaucoup de voyageurs ont déjà fait la description de la résidence des Khans; telle de Kohi mérite d'être recommandée, à cause de l'exactitude des faits et de la clarté du style. Je m'abstiendrai donc ici d'en donner une nouvelle, et je me bornerai à quelques observaticAis générales sur les Tartares et leur empire.
Les Tartares ne sont pas le premier peuple, qui ait habité la Grimée. Cest à In suite des grandes expéditions des Mongoles, sous Dschingiskhan, qu'ils sont venus dans
ce pays, oa ils occupèrent tout d'abord le Sud, tandis que d'autres hordes de leur nation continuèrent leur vie nomade dans le Nord de la presqu'île et dans les steppes qui s'étendent an Nord de la mer Noire et de la mer d'Asow. tes premiers habitants qne nous y rencontrons, au moment où les ténèbres de l'histoire commencent à se dissiper, sont les Cimroériens, probablement les mêmes que les Tauriens des siècles postérieurs; enfin vinrent les Grecs qui fondèrent des villes florissantes sur les côtes de la mer. A l'époque de la grande migration des peuples, les Goths, peuple de race germanique, s'emparèrent d'une partie de ce pays. Encore au quimième siècle, on parlait d'un duché et évéché Gothie*). Les Huns sont mentionnés également comme ayant habité ce pays.
Plus tard, les Génois s'emparèrent des ports, ainsi que de toute la côte méridionale et s'y maintinrent pendant deux siècles entiers. Enfin, leurs villes tombèrent entre les mains des Turcs, qui en restèrent les maîtres jusqu'à l'an 1774. Toutes ces nationalités ont péri ou se sont confondues avec celle des Tartares: on cherche inutilement les traces des Tauriens, des anciens Grecs, des Scythes, des Huns et même des Goths. Les Génois et les Turcs ont disparu également. Mais sous la domination tartare, on vit arriver en foule les Juifs, les Arméniens et les Bohémiens, ces peuples éternellement vagabonds, qui forment encore aujourd'hui une partie notable de la population. Sous le gouvernement russe, les Grecs modernes, les Russes, les Bulgares, les Arnauts et les Allemands ont formé des établissements fort nombreux dans ce pays.
*) Le nom do Gothie comme Eparchie ou archevêché dépendant du patriarche de Constantinople, a duré jusqu'au 17e siècle, où enfla cet archevêché fui supprimé. Pierre de Kôppen vit, dans l'église de Biasala, une inscription, qui constatait, que cette église a?ait en pour fondateur Constantius archevêque de Gothie. Voyei: Les Archives publiées par Erroan, 1842. Li? raison 1. pag. 111;
Les Tartares de la Crimée ont-ils conservé, dès le commencement, leur sang pur de tout contact arec la race mongole, on le sang et la physionomie mongoles ont-ils disparu, chez eux, par suite de leurs croisements avec les Goths, les Grecs, les Génois, les Turcs et lesTscherkesses? C'est là une question fort difficile à résoudre. Ce qui est certain, c'est que dans ce moment la structure de leur corps n'offre plus rien de mongole, et qu'au contraire, nous découvrons en eux tous les caractères de la race caucasienne. Un noble maintien et une physionomie agréable les distinguent de leurs frères et voisins, les Tartares Nogaï, chez lesquels on ne saurait méconnaître un fort mélange de sang mongole.
L'histoire des Mongoles et des terribles bouleversements que ce peuple a produits dans notre hémisphère, est encore entourée de ténèbres. Deux races, celle des Mongoles et celle des Tartares, formèrent la base de la puissance de Dschingiskhan. Tout porte à croire, que ce conquérant lança la première dans les directions de l'Est et du Sud, et l'autre dans celles de l'Ouest et du Nord. Toujours est-il, qu'après raffermissement de sa domination, nous ne rencontrons presque pas de peuples mongoles en Europe (à l'exception des Kalmouks, qui étaient en fort petit nombre) , mais seulement des tribus tartares. De ces Tartares, il en est resté un grand nombre en Europe, qui y ont fondé des établissements.
Après la mort de Dschingiskhan, son vaste empire fut divisé en six états principaux, dont l'un, situé en-deçà de la mer Caspienne, renfermait les provinces conquises en Europe. C'était l'empire de Kiptschak, dont les princes avaient pris le titre de Khans de la horde d'or, et qui fut divisé plus tard en trois royaumes: Kasan, Astracan et la petite Tartarie ou la Crimée.
Le siège de la horde d'or disparut, les royaumes d'Aslracan et de Kasan furent conquis par les armes Moscovites, et de tout cela il n'en subsista que le royaume des Tartares de la Crimée, qui disparut à son tour, il y a HO à 70 ans.
Les Khans de la Crimée, à partir du quatorzième siècle, étaient sortis, sans interruption, de l'illustre famille des Girei ou Gcray, dont tous les membres prétendent descendre, en ligne directe, de Dscbingiskhan , ce qui, du reste, est assez probable.
Au 15e siècle, il avait éclaté, dans l'empire de Kiptschak, de grands troubles occasionnés par les princes qui se disputaient la couronne. Mengbli Girei Khan, dont les prétentions étaient les plus fondées, fut chassé de l'empire. Il chercha d'abord- un asyle chez les Génois de Mancup, et s'adressa plus tard au grand conquérant de Constantinople, le sultan Mahomet II, pour lui demander du secours contre ses ennemis. Celui-ci lui promit de le remettre sur son trône* à condition qu'il se déclarerait vassal de la Porte. Mengbli y consentit et fut remis en possession de son empire avec le secours de Mahomet
On croit généralement en Europe que Méhémet-Ali, sultan d'Egypte, doit nécessairement, tôt ou tard, se soustraire à la suzeraineté de la Porte, et faire de l'Egypte un royaume indépendant, qu'un vassal aussi puissant ne peut être maintenu dans aucune espèce de soumission, quelque faible qu'elle soit. Pour ma part, je pense que Méhémel-Ali est trop bon politique, pour entretenir un pareil rêve. Il peut avoir conçu le projet (surtout après la bataille de Nishib) de monter sur le* trône de Constantinople; jamais il ne voudra être roi indépendant en Egypte! Tant que les provinces qu'il gouverne, resteront réunies à l'empire turc, il participera k toutes les garanties que In politique des puissances de l'Europe est forcée d'accorder à ce dernier: roi indépendant et isolé, son trône chancelerait et deviendrait, à la première occasion, la proie de quelque ennemi intérieur ou extérieur. Que l'exemple des Khans de la Crimée puisse être une leçon pour lui! Ceux-ci, par suite de leur propre demande et grâce aux machinations du cabinet de St. Pétersbourg, cessèrent d'être les vassaux de la Porte, et furent déclarés princes indépendants par un article du truite de paix , qui fut conclu,
en 1774, entre la Russie et la Porte: dix années plus tard, c'en était hit du Kbanat de la Grimée.
Les rapports qui existaient entre le sultan comme suzerain et le Khan de la Crimée comme vassal, avaient un caractère assez singulier, et reposaient sur une convention particulière, que Mahomet avait conclue avec Girei1*). En vertu de cette convention, le sultan avait le droit de nommer et de destituer les Khans, mais il était tenu de les choisir parmi les princes de la maison Girei. Il y était dit encore que le sultan, sous aucun prétexte, ne pourrait punir de mort un prince de cette maison. Les pays du Khan seraient un asyle sur et inviolable pour tout le monde. Dans les mosquées, après avoir dît la prière pour le salut du sultan, comme chef des croyants, on dirait encore celle pour le salut du Khan. Chaque demande que le Khan adresserait au sultan, lui serait accordée, jamais il n'essuierait un refus! A l'armée, le Khan aurait le droit de faire porter devant lui 5 queues (on en porte G devant le sultan). 11 y eut de longs débats sur ce dernier point; le Khan insista sur 6 queues, le sang de Dschingiskhan étant aussi sacré, disait-il, que celui d'Osman; mais voyant que le sultan resta inébranlable dans son refus, il se contenta de cinq. En temps de guerre, la Porte serait obligée de payer, tous les ans, au Khan la somme de 150 bourses (84,300 fl.) pour l'entretien de sa garde, et celle de 80 bourses (44,960 11.) au Mirsa Kapikulis pour l'entretien de la sienne.
Le pouvoir du Khan et son influence à la cour de Constanlinople étaient immenses. Lorsqu'au commencement du 18e siècle, le Khan Dewlet Girei était allé présenter ses hommages au Grand-Seigneur, étant déjà sur le point de monter à cheval pour partir, il s'arrêta brusquement, avec un pied dans rétrier et l'autre appuyé sur le sol. Le sultan, qui s'en était aperçu, lui fit demander,
') Peyssonels est le premier qui en parle, dans son: Trailé sur le commerce de la mer Noire, 1787.
ce qui retardait ainsi son départ? Le Khan répondit qu'il ne partirait pas, avant qu'on ne loi eàt apporté la téta da grand-vizir, Méhémet-Bacha. — Sa demande toi fat accordée sur le champ: le sultan donna Tordre de trancher la tète an grand-vizir, et de l'envoyer an Khan I — Noos citerons encore nn autre fait qui peut servir de pendant au premier: Le vice-roi Méhémet-Ali étant allé, H y a long-temps, rendre visite au sultan à Constantinople, il eut le crédit d'obtenir la grâce d'un ministre qui avait été condamné à mort, et de le faire réinstaller dans toutes ses dignités 1 Telle est la différence des moeurs dans le 18e et dans le 19* siècle, même en Turquie I
Chaque fois que le Khan vint à Constantinople, il fut traité comme un roi. Le vizir, entouré des plus illustres personnages de l'empire, vint le recevoir à la porte de la ville, dans laquelle le Khan fit ensuite une entrée solennelle. Il jouissait du droit de s'asseoir en présence du sultan, et de prendre le café avec lui; son turban était alors orné de l'agrafe, comme celui du Padischah.
Une tradition fort remarquable, et qui était fort accréditée parmi les Turcs et les Tartares, disait qu'en cas de décès du dernier rejeton de la maison d'Osman, le gouvernement de tous les Turcs et Tartares passerait aux descendants de Dschingiskhan, et nommément à la maison Girei.
Le Khan resta vassal du sultan jusqu'en 1774, et, jusque là, la Turquie avait possédé dans le Kbanat de la Crimée un boulevard formidable contre la Russie et la Pologne. Dans la paix que la porte conclut, dans la même année, avec la Russie, elle reconnut la souveraineté et l'entière indépendance du Khan. En 1783, le Khanat fut définitivement incorporé à la Russie. Le Khan qui régnait alors, eut une pension. Le dernier de ses descendants, qui existe encore, Kerim Girei, a vécu long-temps en Angleterre, où il a embrassé la religion chrétienne.
A côté de la ligne directe de cette maison , il y avait encore plusieurs lignes collatérales, dont les descendants vivent encore, k ce qu'on prétend, dans la Crimée, comme simples gentilshommes tartares.
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On ne saurait dire an juste, quelle était retendue da Khanat; la limite qui séparait cet empire de la Russie, flottait continuellement dans les steppes. . Le pouvoir da Khan n'avait jamais été bien établi dans le Caucase, et avait été, très-souvent, contesté par les Tscherkesses. Cependant, il est permis de croire que cet empire surpassait, en étendue, la monarchie prussienne, sans être aussi peuplée qu'elle. Toutefois, il ne faut pas croire non plus que sa population ait été excessivement faible, puisqu'on dit, qu'en cas de besoin, à un signe du Khan, deux cents hommes montaient à cheval pour combattre.
Les revenus ordinaires du Khan étant si peu considérables, on s'étonne naturellement, qu'il ait pu subvenir à tous ses besoins. Maie il faut se rappeller, qu'il n'avait aucune armée à solder, que le nombre des fonctionnaires publics était trés-minime, et qu'on lui accordait une large part dans le butin qu'on faisait pendant la guerre. Peyssonel, loc cit, nous donne, d'après des actes officiels, l'état des finances des derniers temps; il ne sera pas sans intérêt, d'en faire connaître ici le résumé.
1) Les péages turcs et les salines de
Guslevè donnaient un rapport de . 50,000 piastres
2) Les péages et les salines d'Orkapi
et la monnaie 30,000
3) L'Hetman de Dubussar payait un tribut de 8,000
4) Le commandeur de Jali payait une espèce de fermage des impôts, à la
manière des pachas turcs . . . 15,000 „
5) Le commandeur de Kawcban, de
même 4,000 „
6) Lee cens en miel, c'est-à-dire les tributs des Hospodars de Moldavie
et de Valachie ....... 12,000 „
7) Les péages de Caflh 2,000 „
8) Les apanages que la cour de Constantinople lui payait . ■ . . . 6,000 ,.
127,000 piastres.
Cetle somme équivalait, à cette époque» à 400,000 livres ou 100,000 risdales.
Ou a quelque peine à comprendre, comment le Khan, avec de si faibles moyens, a pu entretenir sa cour, payer ses employés, sa garde etc.; mais, outre ces revenus réguliers, il en touchait bien d'autres, qui avaient un caractère tout-à-fait oriental. Il héritait de la fortune de tout gentilhomme qui mourait sans laisser d'héritiers an septième degré. Tous les ans, il recevait des cadeaux, qui lui étaient envoyés par tous les grands de l'empire turc, et surtout par les Hospodars de Valachie et de Moldavie; car le crédit, dont le Khan jouissait auprès du sultan, était tel, qu'un mot de sa part suffisait pour perdre ceux d'entre eux qui avaient eu le malheur d'encourir sa disgrâce. Plusieurs puissances étrangères, telles que la Russie, la Pologne, l'Autriche, même la France et l'Angleterre, lui faisaient des dons annuels. Et puis, le riche butin qu'on faisait chez les ennemis, lui fournissait les moyens de faire face aux dépenses extraordinaires.
Dans ses correspondances avec les puissances étrangères, le Khan se donnait le titre suivant: Nous, par la grâce de Dieu N. Girei, empereur des Tartares, des Tscherkesses et de Daghestan. Le titre de sultan appartenait à tous les princes de sa maison. On ne les tenait pas enfermés, comme les fils de la maison Osman, ils jouissaient au contraire d'une liberté pleine et entière; ils recevaient du Khan tout ce qu'il leur fallait pour leur subsistance, et louchaient, en outre, une pension annuelle, que la Porte leur payait. Leur personne était inviolable. Le Khan ne pouvait, sous aucun prétexte, les faire mettre à mort. Us avaient recours à mille expédients, pour extorquer de l'argent, surtout aux pachas turcs. C'est pourquoi un proverbe turc ou tartare dit: Crains un sultan, dès qu'il est grand comme le manche d'un fouet.
Nous avons déjà dit, qu'à côté de la souche principale de cette maison , il existait plusieurs branches collatérales, mais la loi les excluait du trône, tant qu'un membre de la race principale serait en vie. Dans le cas où
celle-ci s'éteindrait, on devait choisir le notrrel empereur dans une des brandies collatérales.
La plupart des fils du Khan, ainsi que tans les autres princes de cette maison, étaient envoyés, en très-bas âge, en Circassie, pour y recevoir leur éducation, dans la maison de quelque noble, qui se sentait toujours trèsflatté d'un pareil honneur. Les jeunes princes y trouvaient une bonne occasion d'apprendre à fond le métier des armes, dans les expéditions éternelles des Tscherkesses. — Ils y montraient toujours beaucoup de bravoure, de fierté et de grandeur d'âme. Jamais on ne les vit amasser et surveiller des trésors. Ils employaient tout leur bien pour faire des libéralités. Un sultan n'avait, la plupart du temps, qu'un seul costume, qu'il mettait tous les jours et qu'il abandonnait à un de ses gens, dès qu'il se vit assez riche, pour en acheter un autre. Chaque nouvel habit avait son prétendant, pour le moment où le sultan le quitterait Si quelqu'un leur conseillait d'économiser leur bien, pour ne pas se trouver privés de ressources dans des cas jirgents, ils répondaient: A-t-on jamais va un prince de la maison des Girei mourir de faim?
Qoant aux filles du Khan, on les donnait en mariage à des gentilshommes illustres par leur rang et leur bravoure. On ne tenait pas compte de la fortune du futur, la dot de la pqncesse étant toujours assez considérable pour l'enrichir. Le docus-docusleme, ou le neuf fois neuf, faisait partie de la dot H consistait en 0 -j- 9 fourrures, 9 + 9 habits, 9 -j- 9 matelats couverts d'étoffes d'or, d'argent et de soie, 9-f- 9 couvertures et 9 -f- 9 draps de lit
Les Khans n'avaient jamais des épouses légitimes, et vivaient avec des esclaves tcherkessiennes et géorgiennes, qui n'exerçaient aucune espèce d'influence, et qui étaient peu estimées, même de leurs enfants.
L'organisation politique, ainsi que les institutions civiles de l'empire tartare, présentaient une analogie frappante avec celles des peuples romano-germaniques du moyen-âge ; comme cher ces derniers , tout y avait pour base le système féodal. Nous ne trouvons rien de sem-
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blable parmi les autres peuples de l'Orient qui vivent sous un gouvernement despotique. C'est un phénomène extraordinaire, que l'histoire n'a pas encore expliqué.
Les Tartares avaient avec les Turcs une origine commune; ils professaient la même religion qu'eux; depuis des siècles, les deux peuples avaient été liés par des rapports politiques, et pourtant ils offraient le plus frappant contraste dans tout ce qui regardait leurs institution* civiles et leur organisation politique. Les Tartares n'avaient jamais été en contact avec les peuples romano-gennaniques, dont ils étaient séparés par nne si grande distance, et contre lesquels ils entretenaient une haine invétérée, que la diversité de leurs religions avait engendrée* Malgré cela, il est impossible de méconnaître la plus parfaite analogie dans les institutions des deux races. Quelle ea est la cause? C'est absolument comme si les Tartares et les peuples romano-germaniques avaient puisé à la même source les principes qui étaient devenus plus tard la base de leur vie sociale.
Le pouvoir du Khan des Tartares n'était rien moins qu'absolu, parce qu'il était fort limité par les grands de l'empire, c'est-à-dire les hauts fonctionnaires et la noblesse du pays.
Le premier en rang après le Khan, était le Kalga; c'était une espèce de vice-roi ou de majordome. Après la mort du Khan, il gouvernait l'empire, jusqu'à ce que le sultan eèt nommé son successeur. A l'armée, il avait le commandement, quand le sultan ne commandait pas en personne. Il possédait en propre une principauté, qui avait pour capitale la ville d'Akmeschid, ou il avait fixé sa résidence. Il avait une cour, semblable à celle da Khan, avec un vizir et d'autres hauts fonctionnaires, qn'H réunissait tous les jours en divan. C'est à ce divan qu'on en appelait des jugements des Kadis (juges). L'examen des affaires criminelles de la principauté du Kalga appartenait également au divan. Mais le Kalga n'avait pas le droit de rendre un arrêt de mort. Lorsqu'un criminel avait encouru la peine capitale, le Kalga devait envoyer
les détails du bit aa grand divan dn Khan, ei le Khan confirmait alors, en personne, la sentence dn mufti. Le Kalga jouissait d'une dotation de revenus qu'il tirait de certains péages et salines, et recevait, des princes de la Moldavie et de la Valachie, un tribut, qui était un peu moindre que celui que- ces mêmes princes payaient an Khan* U levait une capitation sur les Chrétiens de son pays, et y exerçait tous les droits de la souveraineté.
La seconde dignité de l'empire était celle duNuradin. C'était lui qui devait remplacer le Kalga dans le gouvernement de l'empire, dans le cas où le Khan et le Kalga seraient morts à une même époque. Jouissant, comme le Kalga, d'une dotation de revenus, il n'avait pas de pays à gouverner, ni de pouvoir judiciaire à exercer* Seulement, lorsqu'il commandait l'année, en l'absence du Khan et du Kalga, son Cadi y exerçait la fonction de suprême juge. Au reste , il avait également sa cour avec un vizir , mais sans divan*
La troisième dignité de l'empiré était celle de l'Orbei du gouverneur d'Orkapi* Après lui venaient en rang les trois Séraskiers des trois grandes hordes des Tartaresnogaï, dont chacun réunissait, dans sa province, les qualités de vice-roi et de chef militaire. Chacun avait, comme le Khan, sa cour, son vixir et son divan, qui jugeait, sans appel, tous les procès civils et criminels du peuple* Les nobles (Mirsas) n'étaient pas soumis à la juridiction des Séraskiers: ils avaient le droit de porter leurs affaires devant le grand divan du Khan. Seulement, quand il s'agissait d'un crime capital, ils étaient jugés par le divan du Séraskier, comme les gens du peuple. Chaque maison ou tente payait au Séraskier de la horde un piastre, chaque aul (village) lui donnait une brebis. Au moment où il entrait en charge, toute la horde lui fournissait 500 boeufs, avec la dtme du blé, si l'on en cultivait.
Ces six grands dignitaires étaient k la nomination du Khan. Le Kalga était confirmé dans sa position par la Porte, qui, à l'occasion de son installation, loi envoyait, en signe d'honneur, une magnifique robe fourrée, avec une
gratification de 2000 scquins. Lorsque le Khan nommait le. Kalga ou le Nuradin, il était tenu de le choisir panni les membres de la maison royale; pour l'Orbei, il était libre de le prendre dans la maison royale ou dans la maison Chirin. Les trois Séraskiers devaient appartenir à la haute noblesse.
Le mufti, ou chef de l'église, avait son rang immédiatement après les princes royaux (les sultans) et le Cheria- Bey. Ses Setawas ou sentences judiciaires servaient de réglé. aux Cadis dans leurs séances.
Le Khan avait un grand-vizir, qui occupai! auprès de lui à peu près la même place , que le grand-vizir do sultan tient auprès de ce prince, avec cette différence qu'il ne pouvait jamais, comme ce dernier, prendre le-commaadement de l'armée; c'était, par conséquent, une espèce de grand-chancelier. 11 avait une dotation de revenus qui consistaient dans la dlme et la capitalion de six villages» avec un intérêt dans les péages, dans la monnaie etc.
Outre les grands fonctionnaires que nous venons de nommer, il y en avait encore une foule d'autres, parmi lesquels nous citerons le Kazi-Asker ou juge suprême de Tannée, le Chasnadar-Bachi ou grand-trésorier de la couronne, le Deflerdar ou contrôleur général, l'Achtagibey on grand-écuyer, qui chaque fois que le sultan se rendait à la mosquée, lui tenait l'élrier, le Kilerdji-Bachi ou intendant de la maison royale, le Kuchedji-Bachi ou grandfauconnier, le Divan-Eflendi ou secrétaire d'état, le Kapedji-Bachi ou ministre des affaires étrangères etc.
Pour remplir une haute fonction quelconque, il fallait de toute nécessité, être mirsa (noble); il n'y avait d'exception à cet égard que pour celles do mufti, du Kazi- Asker et du Divan-Eflendi, pareeque ces trois charges ne pouvaient être remplies que par des hommes qui connaissaient la loi. La haute noblesse dédaignait, en général, ces emplois subalternes, et n'acceptait d'autre dignité que celle de Séraskier.
Les officiers de la cour n'avaient aucune espèce de rapport avec tous ces grands fonctionnaires dont nous
venons de parler; on remarquai! parmi eux le Mechter- Bachi ou maître de la chapelle avec ses douze magiciens, dont les revenus consistaient dans une capitation qnll levait sur tons les Bohémiens qui demeuraient dans le pays.
Le peuple tartare se divisait en trois classes: les nobles/ les hommes libres et les affranchis. Le servage n'existait pas parmi eux. Tous les Tartares étaient libres; mafs ils avaient bien des esclaves étrangers. C'étaient des prisonniers de guerre et leurs descendants, et des esclaves qu'ils avaient achetés aux nations étrangères: des Tscherkesses, des Abgases, des Géorgiens , des Kalmouks et des prisonniers russes et polonais.
La noblesse avait une très-haute opinion de son mérite et jouissait d une grande considération parmi le peuple qu'elle traitait de haut en bas. Les nobles regardaient le commerce comme une occupation indigne d'eux, et le métier des armes comme le seul honorable. Le duel n'était pas en usage parmi eux; un homme d'honneur, disaientils, ne doit exercer son courage qu'à la guerre; du reste, ils montraient toujours beaucoup d'égards les uns pour les autres; leur conduite était réglée par un cérémoniel très-sévère. La plus grande bienséance présidait à leurs réunions et festins où la place de chacun était marquée par son rang. Cependant , les jeunes gens y cédaient volontiers leurs places aux vieillards, même lorsque ceux-ci étaient d'un rang inférieur. Dans leurs noces, il leur était permis de boire des liqueurs, et même du vin. Lorsqu'un prince de la maison Girei (un sultan) y était invité, il avait sa place à une table particulière, ou le maître de la maison le servait, tenant son bonnet sous le bras (comme tout cela européen 1 En Orient, on ne se découvre jamais la tète). Même au milieu de l'ivresse, on ne voyait jamais s'élever des querelles; dès qu'il en éclatait entre plusieurs personnes , elles étaient supprimées sur-le-champ par les autres convives, même par l'emploi de la force.
La noblesse (les Mirsas) se divise en deux classes: la haute et ancienne noblesse, qui était venue en Crimée à la tète de tout le peuple, et la noblesse inférieure, les
Kapiknlis, qui comprenait ceux qui étaient devenus nobles parce que leurs ancêtres avaient administré de hanta charges.
La haute noblesse contenait seulement cinq familles, qni se subdivisent en une foule de branches. Chaque famille, dont le nom était toujours fort ancien, avait sa constitution particulière, sous un chef électif, le Bej (ordinairement l'homme le plus Agé de la maison), auquel tous les membres de la maison, même ceux dont les ancêtres avaient été divisés depuis plusieurs siècles en différentes branches, montraient un grand respect et une obéissance entière.
La principale de ces cinq familles était la famille Schirin, qui ne le cédait, en rang, qu'à la maison royale, et qui prétendait même avoir des droits -plus fondés au trône que la maison Girei, puisque c'était un de leurs ancêtres qui, allié et non sujet de Dschingiskhan, avait, avec ses propres forces, conquis la Crimée. — Le Bey de celte famille jouissait d'une haute considération parmi les Tartarcs, qui le considéraient comme le gardien des lois de l'empire et des libertés du peuple. 11 regardait comme le plus sacré de ses devoirs, de s'opposer à tout ce que le Khan ou le sultan auraient pu entreprendre contre les libertés du peuple en général ou des individus en particulier. L'histoire nous a conservé plusieurs exemples, qu'an Khan a été déposé sur une accusation du Schirin-Bey*).
*) Scadet-Girei-Khan s*étail rendu coupable d'actes de cruauté en y ers le peuple, et avait, en outre, mécontenté la noblesse. Le Schirin-Bey Adje, après avoir réuni une armée de 20,000 hommes, ordouua au Khan de déposer m couronne. Celui-ci obéit sans la moindre résistance. Le sultan ferma l'oeil sur cette affaire, et nomma un autre Khan. Celui-ci, qui s'appelait Mchémct Girei, n'eut pas le bonheur de plaire au Schirin- Bey, et fut aussitôt forcé par lui de quitter le pays. Alors, la Porte résolut, de châtier la noblesse rebelle. Elle offrit le trône au Kaplan Girei, s'il voulait se charger de l'exécution de la vengeance du sultan. Mais celui-ci répondit , qu'il était né
Aucun homme, dans tout l'empire, n'égalait le Schirin-Bey en considération et en puissance, quoique le Kalga et le Nuradin eussent le pu sur lui 9 nos pas parce qu'ils exerçaient ees hantes fonctions , mais parce qu'ils étaient princes du sang. Dans le grand divan , le Schirin-Bej avait sa place immédiatement après celle des princes. — r Le Schirin-Bey avait sa cour, absolument comme le Khan ; il avait même son Kalga et son Nuradin, qu'il choisissait tous deux parmi les gentilshommes de sa famille. — La famille Schirin était souvent unie, par des mariages, avec la maison royale.
Les Tartares ont la coutume de se couper la barbe; il n'y a que le Khan qui la laisse croître dès le moment où il monte sur le trône. C'est un privilège qu'il ne partage qu'avec le Schirin-Bey, le Kalga et les chefs (beys) des autres quatre familles de la hante noblesse.
La seconde famille était celle des Mansor-Oglo; elle aussi contractait souvent des mariages avec la famille régnante. Une branche de cette .famille, les Karatscha, habitait parmi les Tartares-nogaî.
La troisième famille était celle des Sedjewod, qui était moins considérée que les deux premières, ce qui n'empêchait pas le Khan de marier souvent des princesses de sa maison à des membres de cette famille.
La quatrième famille s'appelait Argnin, la cinquième Baron. Elles n'étaient pas non plus aussi considérées que les deux premières. La maison Baron avait en, de temps immémorial, l'étrange sort, de ne voir naître qu'un seul fils dans chaque génération ou, lorsque par hasard, il y en avait plusieurs, de ne voir qu'un seul parvenir à l'âge viril. H n'existait donc pas de branche col-*
pour être l'empereur des Tartares , mais non pas , pour 'être leur bourreau. Alors, on nomma BéngMi-Girei , qui promit de réduire les rebelles. Schirin-Bey devait être jugé par lé premier grand divan; mais il se sauva en Cireaasie, d'oà il es relira pis» tard dans ses terres eu il menait, jusqu'à as mort, une vie tranquille..
latérale à côté de celte famille , qui ne comptai! ji plus de deux personnes du sexe masculin parmi set nom* bres, c'est-à-dire le père et le fils, (le Baron-Bey et le Baron-Mirsa). Une tradition qui avait cours parmi le peuple, rattachait ce fait singulier à une malédiction qu'un saint aurait prononcée sur celte famille.
Les gentilshommes n'acceptaient jamais une place du Khan, excepté celle de Séraskier, de vice-roi ou de commandeur desNogaï. Us donnaient toute leur vie au service militaire. Ils étaient fort jaloux de leur honneur, et presque incapables de commettre une action basse et ignoble; et s'il leur fût jamais arrivé de s'en rendre coupables , le mépris du peuple ne leur aurait pas permis de continuer à vivre dans le pays.
Les Rapikulis, ou gentilshommes de la basse noblesse, étaient loin de jouir, auprès du peuple, de la même considération que cette ancienne noblesse. Les mariages avec les membres de la famille royale leur étaient interdits; même ceux qu'ils contractaient avec la haute noblesse, étaient regardés par celle-ci comme des mésalliances. Les Kapikulis comptaient un très- grand nombre de familles, mais elles n'avaient pas, comme celles de la haute noblesse, leurs constitutions particulières, elles ne pouvaient pas se donner des beys, seulement les plus puissantes d'entre elles, telles que les Azie, les Awlan et les Kaga- Sobla, avaient acquis ce droit, dont le peuple, du reste, ne tenait aucun compte, et le Khan ne confirmait pas leurs élections, comme il faisait à l'égard des beys des cinq familles, en leur donnant le caftan d'honneur. Cependant, il faisait une exception, sous ce rapport, en faveur du bey de la maison de Kudalak, parceque celle maison passait pour être la plus ancienne des Kapikulis. Le bey de cette maison, immédiatement après son élection, était obligé d'aller habiter le village de Jachelow, fief héréditaire de cette maison; c'est pourquoi on le désignait souvent par le titre de Jachelow-Bey. — Lorsque le Khan mariait une princesse, le Jachelow-Bey était le maréchal de la fête. C'esl à lui que la princesse fut confiée, pour être
conduite au lieu de m destination. Pendant ce temps-là, le bey jouissait d'une prérogative assez estraordinaire; do moment de son départ de Baktschfscrai jusqu'à celai de son arrivée à la nouvelle résidence de la princesse, -11 avait droit de vie et de mort sur toutes lés personnes qu'il rencontrait sur la route.
Tous les gentilshommes qui portaient un même nom, formaient avec leurs vassaux une kabile ou tribu. Tons ceux qui la composaient, étaient obligés, quand un homme de leur kabile avait été tué, de laver le crime dans le sang du coupable. Mais on ne vengeait pas la mort d'un parent du côté des femmes, comme par exemple celle du frère de la mère, ou du fils de la soeur.
Outre cette noblesse guerrière, il existait encore, dans l'empire desTartares, une noblesse savante ou sacerdotale. Les anciennes familles des hommes de droit (Ulémas) étaient au nombre de quatre. Ils possédaient des proprié* tés, sur lesquelles étaient bâtis des couvents habités par des dervis (Teckes), et des tombeaux de Saints tartares, que le peuple fréquentait avec assiduité comme des lieux de pèlerinage. Chacune de ces quatre familles avait son couvent à elle , qui avait pour Scheik (abbé) l'homme le plus Agé de la famille.
Les domaines dont la noblesse tirait profit, étaient ou des propriétés héréditaires, on des fiefs, ou des biens attachés aux hautes fonctions qu'elle remplissait Un certain nombre de domaines et de villages formaient un kadilik, dont il 7 avait quarante-huit en Grimée. Les propriétés des cinq familles de la haute noblesse formaient autant de Kadiliks séparés. Les antres Kadiliks étaient composés des propriétés de plusieurs Kapikulis; mais visà-vis du Khan, chaque Kadilik formait un ensemble. Le Khan, à son avènement au trône, confirmait tous les Kapikulis dans la jouissance de leurs domaines. Les Kadiliks de Kaffa, de Sudak, de Nankup et de Jénikalé étaient des fiefs de la Porte. Les beys des cinq grandes familles nommaient, dans leurs Kadiliks, tous les Kadis ou juges; dans la plupart des autres Kadiliks, ils étaient élus par la
noblesse et confirmés par le Khan; le Sultan nommait les juges dans les quatre fiefs de la Porte. Le Khan les nommait également dans quatre des Kadiliks de la Crimée et dans les trois gouvernements nogaï. Les Kadi jugeaient toutes les affaires civiles et criminelles, excepté celles oi la vie d'un délinquant était en question. Il n'y avait pas d'appel de leurs sentences. Mais tout le monde était libre de les récuser, et le demandeur comme l'accusé avaient le droit de porter leur cause devant le divan. La noblesse seule n'était pas justiciable du tribunal du Kadi; tous leurs différends étaient jugés par le premier juge de l'armée. Les tribunaux tartares, en grand contraste avec les tribunaux turcs, jouissaient d'une haute réputation d'impartialité et d'incorruptibilité. Le Khan les surveillait avec sévérité.
Le grand divan était la cour suprême de l'empire. 11 était composé de 21 membres, parmi lesquels il y avait 6 grands dignitaires, le Schirin-Bey, le mufti, le vixir etc. Dans les affaires graves où il s'agissait de quelque grand crime, d'assassinat ou de brigandage etc., le Khan remplissait lui-même l'office d'accusateur public Le divan examinait les preuves, entendait les témoins ; puis, chaque juge disait son opinion et le Kazi-Asker prononçait la sentence sur la décision du mufti. Si le crime ne blessait aucun intérêt public, c'était l'offensé qui se présentait luimême devant le tribunal, pour demander satisfaction. Si, par exemple, un fils avait appelé en justice le meurtrier de son père, et que le divan eût constaté le crime, le Khan ordonnait do mettre le coupable entre les mains de l'accusateur, afin de le tuer, ou, s'il ne s'en sentait pas la force, de le faire tuer par un autre. Si l'accusateur ne jugeait pas l'offense assez grave pour demander la mort du condamné, il avait le droit de se faire payer, par lui» une amende. — Quelle ressemblence avec les procédés judiciaires des anciens Germains 1
C'est dans le divan qu'on prenait toutes les résolutions qui regardaient l'administration intérieure de l'état. Quand il s'agissait de déclarer ou de conduire une guerre, le
Khan n'était pai le aenl arbitre de le question, pom laquelle on convoquait le grand conseil, formé par Je* 6 grands dignitaires, les 5 beys de la bante noblesse , un sert aie nombre de députés, envoyés par les branche* collatérales de cette noblesse, le viiir et le Kaii-Àsker.
A l'iiftitalion du Grand-Seigneur, le Khan fit mettre ses noms et titres à la tète de chaque rescrit II avait son grand et son petit sceau. Le premier était celui qu'il employait le plus souvent; le second était encadré dans un anneau qu'il portait au doigt, et dont il se serrait, quand une résolution, qu'il arait prise, était irrévocable. Quand il adressait au sultan une lettre contenant une demande, elle ne pouvait lui être refusée, si la lettre était cachetée avec ce sceau.
Les propriétés des nobles et de leurs vassaux ne payaient aucun droit au Khan, même les Juifii qui y vivaient ne lui payaient pas de capitation. Seulement, à l'explosion d'une guerre, chaque Kadilik fournissait 1000 piastres et autant de biscuit ou de millet que deux chevaux pouvaient entraîner sur une voiture.
La noblesse faisait cultiver ses champs par des esd*^ ves, ou les confiait à des vassaux, à des Tartares libres, ou à des affranchis* Dans le premier cas, la culture se faisait pour le compte du mettre; dans le second cas, le vassal payait au propriétaire la dîme du blé et du miel, et en outre trois pièces sur cent du petit bétail, brebis, chèvres, volaille etc. L'impôt ne pesait ni sur les chevaux ni sur les vaches. Les vassaux étaient tenus à des corvées dont la durée était en rapport avec l'étendue de la propriété; elle était fixée arbitrairement par le seigneur, si le fermier était son affranchi; tandis que, s'il était l'affranchi d'un autre, elle se réglait, comme pour les hommes libres, sur l'étendue de la propriété. Ces corvées consistaient en des mains-d'œuvre et des transports de denrées par voiture. Les vassaux étaient obligés do suivre la noblesse à la guerre. La noblesse levait une capitation de 25 beecbeliks (à peu près 3 sgr.) sur tous les Chrétiens et Juifs qui vivaient sur leurs
Le nombre des vassaux que chaque noble devait amener à la guerre, fut déterminé par le conseil de guerre do Khan: c'étaient, selon les besoins, 2,3,4 ou 5 maisons qui fournissaient un homme. Ceux d'entre eux qui restaient dans leurs foyers, avaient l'obligation de pourvoir ceux qui allaient au combat, d'armes, de vêtements, de chevaux etc. Les guerriers se réunissaient sous le drapeau de leur Kabile ou famille. Chaque famille avec ses vassaux formait un Beirak, qui se distinguait des autres Beiraks par la couleur de son drapeau, qui devait être la même que celle de la livrée de la maison. Le plus vieux gentilhomme de la famille commandait le Beirak, les autres membres de la famille formaient avec les vassaux une seule masse, dans laquelle toute distinction de rang et de fortune s'effaçait.
Les Khans avaient distribué la plus grande portion du sol comme fief parmi la noblesse, surtout parmi celle des Kapikulis; plus tard, ils avaient changé de système, en abandonnant les terres qui étaient disponibles à des Tschelebis, c'est-à-dire des hommes du peuple, qui étaient libres, sous la condition de défricher le sol et d'y bâtir des villages. Ces métairies et villages restaient sous l'autorité spéciale du Khan, auquel ils payaient une dtme. Ces propriétés n'avaient aucun des privilèges dont jouissaient les domaines nobiliéres, car les Tschelebis n'exerçaient sur leurs gens aucune espèce d'autorité. Dans l'armée, les troupes réunies dans les villages des Tschelebis, formaient un corps à part, avec un drapeau particulier.
Les Tartares Nogaï se divisaient en quartre grandes hordes dont chacune habitait un district séparé. La horde Budjeak, jadis composée de quatre tribus, était en possession du pays situé entre le Danube et le Dnisler, la horde Jedsan, qui contenait cinq tribus, était fixée entre le Dnister et le Dnieper, la hordeJamboiluk, formée par quatre tribus, occupait le pays qui s'étend depuis le Dnieper jusqu'à Asow, la horde Kuban, qui comptait quatre tribus, s'était répandue dans le pays qui se trouve entre Asow et le Kuban et le Caucase.
Chaqae district était distribué parmi les familles, et les limites de chacune étaient bien détenniiiées ; mais aucun homme n'était le propriétaire da sol qu'il cultivait. On laboarait la terre en commun, tantôt ûà9 tantôt IL Rarement on exploitait le même champ deux années de suite. Le Hirsa était chargé de la distribution des récoltes. Les hordes Budjeak et Ruban payaient la dtme an Séraskier, la horde Jamboilnk la payait an Khan, et la horde Jedsan, au lien de dtme, payait 12,000 piastres au Sultan.
Les Nogaï se divisaient également en nobles, en hommes libres et en affranchis. Les familles nobles prétendaient toutes à une même hante antiquité de leur race; mais parmi toutes les Canailles d'une horde, il y en avait une qui jouissait d'une considération particulière et se trouvait en possession de privilèges fort importants. Dans chaque horde, il y avait un chef de la noblesse (Bâchemirsa), qui était toujours le plus vieux de la pins illustre maison. Il se trouvait dans une position assez semblable à celle du bey des cinq grandes familles. Le Séraskier ne pouvait fixer sa résidence ailleurs que dans son aul. Les impôts furent levés par le Bachemirsa qui s'arrangeait ensuite avec le Séraskier. Son consentement était nécessaire pour punir un Mirsa, ou pour traiter toute affaira d'une certaine importance dans le sein de la horde. Chaque aul avait son Bachemirsa, qui dépendait du Bachemirsa de la horde.
La noblesse ne possédait pas de terres. Elle aurait cru s avilir, en faisant cultiver les champs à son profit; elle possédait seulement des bestiaux et des esclaves. Elle n'avait donc pas de vassaux dans le genre de ceux de la noblesse de la Crimée, mais elle avait des cortèges de clients dont l'origine nous est tout-à-fait inconnue. Lorsqu'on considère qu'elle ne leur distribuait pas de terres, quelle ne se chargeait jamais de leurs besoins , et qu'au contraire, elle en recevait un tribut, puis, que lesTartares étaient des hommes libres, qui n'avaient pas besoin de la protection de la noblesse: on ne s'explique pas trop le
grand dévouement que ces clients avaient pour leurs maîtres, dont ils exécutaient les ordres avec la plus stricte obéissance. Hais le régime féodal auquel la nation rendait hommage, était sanctionné par toutes leurs traditions et tenait dans leurs moeurs et coutumes par des racines profondes. Le cortège d'une famille noble formait un aol, c'est-à-dire un village en hiver, et une petite horde en été. L'aul, s'il se livrait à l'agriculture , donnait an Seraskier la dlme du blé, et au chef de la famille dont il faisait partie, 2 boeufs, 10 brebis, 10 okes de millet grillé, 10 okes de Talkan (farine de millet), 10 curds ou boules de lait caillé séché au soleil; (c'est donc une espèce de fromage, qui, délayé dans Peau, fournit une boisson fort nourrissante). Chaque tente fournissait, en outre, un oke de beurre. — Les membres des familles nobles qui n'avaient pas d'auls , restaient avec le chef de la famille qui les nourrissait La noblesse ches les Tarlares était toujours entourée d'un grand respect et d'un grand amour de la part de la multitude; dès qu'un noble montait à cheval, il se formait aussitôt un petit cortège autour de sa personne. La noblesse était d'ailleurs connue pour être très-hospitalière, et quand le pays était désolé par une famine ou un désastre quelconque, elle partageait volontiers avec ses gens tout ce qu'elle avait.
Los Tartares-nogaï surpassaient, par leur bravoure et leur esprit belliqueux, leurs frères de la Grimée. A chaque appel du Khan, ils fournissaient plus de troupes qu'on no leur en avait demandé.
Nous n'entrerons ici dans aucun détail sur l'organisation militaire de l'empire tartare. Cest un sujet fort curieux à étudier, mais qui nous écarterait trop de celui qui nous occupe dans ce moment. Du reste, le lecteur qui voudrait faire une étude approfondie de cette matière, n'aurait qu'à lire les détails qu'en ont publiés Mrs. Le Vasscur et Pcyssonel*).
#) J'ai fait moi-même beaucoup d'emprunts A ce livre, dans l*ex-
Eh bienl cet empire jadis si poissant et si bien organisé n'existe plus. Il a été incorporé, en 1784, à la monarchie rosse. Mais ce n'est pas seolement comme poissante politique qu'il a dispara ; la nation elle-même a quitté, en grande partie, son sol natal. Quoique le gouvernement russe, après la conquête, traitât les Tartares avec assez de douceur, il échoua complètement dans la tentative qu'il fit, de se concilier l'amour de ses nouveaux sujets. La noblesse surtout, dont les sentiments fiers avaient été mortellement blessés, ne put pas se résigner à son sort Les plus illustres familles quittèrent le pays où ils avaient vécu et régné depuis l'an 1237. Elles s'embarquèrent, en grande partie pour les côtes opposées de l'Asie-mineure, suivies de milliers de leurs vassaux.
Les guerres et les troubles qui avaient précédé la conquête, une peste qui avait ravagé le pays, et rémigration dont nous venons de parler, avaient singulièrement réduit la population tartarc de la Crimée, de sorte que, vers la fin du dernier siècle, elle ne comptait pas plus de 50, à 60,000 individus. Mais depuis ce temps-là, elle a augmenté considérablement. Un grand nombre de Tartares qui avaient émigré en Turquie, étaient retournés dans leur pays. Dans ce moment, on peut fixer la population tartare dans le Midi de la Russie à plus de 300,000 individus. (Parmi lesquels 150,122 mâles, d'après Koeppen, 1838).
Koeppcn fixe le nombre de tous les Tartares dans l'empire russe, en 1838, par un chiffre rond à 1,657,000. Us sont répandus, par groupes, dans différentes parties de l'empire. Us sont fort nombreux dans les gouvernements de Kasan et d'Astrachan et dans les gouvernements du centre qui avoisinent ces deux-là; on y fixa leur nombre à
position des faits que je tiens de traiter, en comblant les lacunes et en éclaircissant les endroits obscurs que j'y remarquai.
670,000 ou à peu près. Dans les pays au-delà du Cascase, il y en a peut-être 640,000. Dans le Midi de la Russie, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, ils sont au nombre de 300,000. Puis , à tous ceux-ci, il faut encore ajouter les 50,000 Tartares de la Sibérie, et les 4000 ou 5000 qui vivent en Lithqanie et les provinces polonaises adjacentes.
Après la conquête, le gouvernement russe confisqua à son profit toutes les terres qui avaient appartenu «us Khans, en tant que Khans, à la Porte et aux émigrés; H s'empara encore de celles qui avaient perdu leurs maîtres par suite de la peste ou des incendies qui avaient exercé leurs ravages pendant la guerre (des villages entiers avaient été détruits ou dépeuplés par ces terribles fléaux). La plus grande portion de ces terres, selon. la coutume qui régnait alors à la cour de Catherine H, fut distribuée, à titre de gratifications, parmi des gentilshommes russes, qui ne tardèrent pas à les gaspiller à leur tour.
Nous avons déjà parlé plus haut des villages des Tschelebis dont la plupart se trouvaient placés sur les domaines de la noblesse émigrée; une partie de ces domaines étaient restés entre les mains des vassaux qui étaient demeurés dans le pays, quand leurs maîtres s'en étaient exilés, et qui depuis ce temps-là les avaient exploités à leur profit; en un mot, il y avait là un ordre de choses assez bizarre et assez compliqué. Les nouveaux maîtres avaient grande envie de traiter toutes ces différentes espèces de colons à l'égal des serfs russes, et des conflicts sérieux eurent lieu. L'empereur Alexandre envoya dans le pays un comité chargé de prendre acte de tout ce qui regardait les droits et les obligations de chacun; d'après les renseignements qu'on obtint, on régla les affaires de toute la nation*). Il fut reconnu que le$ Tartares
*) Les actes de ce comité, ainsi que ceux d'un comité postérieur, chargé, il y a quelques années , lors de l'organisation du ministère actuel des domaines, à reoueiller tous les faits relatifs à l'administration des biens territoriaux, doivent contenir
n'étaient nullement dei serfc, mais de» gens libres. Beaucoup de Tartaras qoi n'étaient pas nobles, avaient déclaré que les terres qu'ils cultivaient, lenr appartenaient en propre; mais on décida que ces réclamations seraient rejetées dans les cas où il n'y aurait pas de documents authentiques, pour les justifier. Quant aux corvées, on stipula qu'on s'en tiendrait à l'ancienne coutume des Tartares, d'après laquelle elles étaient en rapport avec l'étendue démontrée de la propriété, suivant laquelle chaque membre d'une famille tartare domiciliée sur une telle propriété portant une barbe, devait au seigneur 12 ou 8 ou 6 jours de travail par an. Comme par le passé, le seigneur recevait la dtme du blé, du foin et des fruits qu'on récoltait dans les jardins, de même que trois pièces sur cent du petit bétail et de la volaille. Sans la permission du seigneur, aucun Tartare ne pouvait vendre le champ qui le nourrissait. Aucun Tartare n'avait le droit de quitter le village où il payait la capitation. Dès le moment où ce règlement a été introduit, l'ordre a été rétabli dans les relations des habitants entre eux. Les Tarlares ne sont nullement accablés d'impôts. La couronne ne leur demande autre chose que la capitation, et les obligations qu'ils ont à remplir envers leurs seigneurs, sont loin d'être vexatoires.
Les Tartares de la Grimée se divisent en deux branches, ceux des steppes et ceux de la montagne. Quant aux premiers, ils font partie de la tribu des Nogaï, dont jai donné plus haut la description; les derniers, qui sont plus connus sous le nom de Tat, en diffèrent singulièrement par leur extérieur. Les Tartares des steppes sont
des détails fort intéressants sur l'organisation intérieure de l'empire des Tartares; mais qui se chargera de publier ces documents précieux? Celui qui a le plus détalent, pour exécuter une telle entreprise, Mr. le conseiller d'état P. de Koeppen, qui a été lui-même membre du comité, et qui a eu l'occasion, d'examiner les choses sur les lieux, est occupé dans ce moment de travaux d'un autre genre.
Volume II. 25
plus petits et plus maigres que leurs frères de la Montagne, et on ne saurait méconnaître nn certain trait mongolique dans l'expression de leur physionomie, qui prou** que leur sang s'est croisé avec celui des Mongoles. Les Tartares de la montagne ont la taille haute et dégagée; il y a beaucoup de grâce et de noblesse dans leurs mouvements; leur figure est bien formée, agréable et expressive; leurs yeux noirs sont pleins de feu et très-caractéristiques. Ils ont beaucoup d'esprit et d'intelligence, avec an goèt prononcé pour la poésie; ils s'expriment avec une facilité et une précision remarquables et montrent, dans toutes leurs paroles, une grande noblesse de sentiments, même en parlant des choses les plus vulgaires. Le paysan tartare a l'air beaucoup plus imposant et plus noble que tous les autres paysans de l'Europe;* il n'y a peut-être que ceux des provinces basques et de plusieurs autres contrées de l'Espagne, qu'on puisse lui comparer sous ce rapport.
Généralement, les Tartares sont probes, modestes, sobres et hospitaliers. Il est vrai que l'hospitalité a diminué sur le bord des grandes routes, fréquentées par des touristes et des aventuriers de tout genre; mais dans l'intérieur des montagnes , le Tartare reçoit avec bienveillance l'étranger qui frappe à sa porte; dans chaque village, il y a ce qu'on appelle une oda, c'est-à-dire auberge, où le Tartare qui est en voyage, et tout étranger en général, est logé et nourri gratuitement jusqu'au moment de son départ C'est, la plupart du temps, le plus riche Tartare ou le mollah qui a fondé et qui entretient à ses frais cette oda. Quand on est au milieu des Tartares, on n'a pas besoin de surveiller ses effets; il est sans exemple qu'un étranger ait été volé par eux. On reproche aux Tartares leur grande indolence; c'est ce que font surtout les seigneurs, dont les Tartares sont corvéables. — Le Tartare est fort attaché à son mirsa, et ne manque aucune occasion de lui rendre service. Il est loin d'avoir le même attachement pour le seigneur russe, qu'il ne sert qu'avec répugnance, et c'est fort naturel! — Pour nous autres habi-
tant* du Nord , qui virons soi» un climat plus froid , avec un corps plus lourd et des besoins physiques plue grands que les méridionaux, le travail est une néoessité. La nature, dans nos régions, est avare, elle ne répand pas sur nous ses dons dans toutes les maisons; par conséquent, il faut faire provision, il faut gagner. Travailler pour gagner, tel est devenu insensiblement, parmi nous, le seul but de la vie, 11 n'en est pas de même de l'habitant du Midi ; son corps est moins lourd le sang circule avec plus de rapidité dans ses veines, ses besoins physiques sont peu nombreux. La nature verse sur lui ses bienfaits avec profusion; il n'a qu'à remuer un peu la terre et d'y jeter la semence, pour qu'elle se couvre de riches moissons. A quoi bon faire provision, puisque la nature ne cesse jamais de donner? La chaleur du soleil l'invite à se retirer sous l'ombre des arbres ou à s'asseoir sur le bord d'une source limpide. Et pourquoi s'y refuserait-il, pourquoi travaillerait-il, puis qu'il se contente de peu, qu'il n'a presque pas de besoins, et que son esprit n'est pas accablé par la nécessité de chercher le pain du lendemain? Affranchi de tontes les misères de la vie matérielle, il marche avec fierté et le front levé. J'ai toujours éprouvé une grande satisfaction mêlée d'un vif attendrissement, quand j'ai vu un Tartare avec sa figure intéressante et spirituelle, accroupi au pied d'un arbre, sur le bord d'une fontaine ou à la porte d'une mosquée, gardant un calme fier, fumant d'un air rêveur sa pipe, dont la fumée forme autour de sa personne un nuage bleuâtre, et ne proférant quelques mots qu'à de rares intervalles. L'azur du ciel, la riche végétation qui l'entoure, l'appellent à la jouissance et à la méditation, et non pas au travail ! Il a perdu son antique liberté, sa fière indépendance, mais il ne souffre pas encore des inconvénients de notre civilisation moderne , avec ses travaux et ses peines, ses chemins de fer et ses commis voyageurs, ses impôts et ses soldats. Pourquoi anticiperait-il sur un avenir qui l'attend et qu'il ne saurait éviter I — Gomment pedt-on reprocher l'indolence et la paresse à un peuple, parmi lequel on ne trouve pas un senl mendiant? — Les
ouvriers Tartares de ce pays forment, selon leur métier, des corporations, dont l'origine est déjà fort ancienne. Chaque corporation célèbre de» fêtes, dans lesquelles les compagnons, qui ont achevé leur temps, sont déclarés maîtres en présence du mollah, au milieu de cérémonies religieuses. Le plus vieux maître de la corporation s'approche du compagnon , et après avoir dit la prière pour le salut du nouveau maître, il lui passe autour du corps une ceinture qui en fait trois fois le tour, en lui adressant, à voix basse, trois fois ces paroles: „Ne ferme jamais ta porte, n'ouvre jamais la porte de ton prochain, et travaille autant qu'il est nécessaire pour gagner ta vie." — On pourrait très-bien appeler cetle sentence la devise ou le symbole -du peuple tartare.
LeTartare est un Musulman pieux et zélé, mais il est fort tolérant envers les hommes d'une autre religion, et ne montre jamais du fanatisme. — Bien qu'il évite avec soin la société du Russe, qu'il est forcé, à présent, de regarder comme son maître, et dont il est en outre séparé par une vieille jalousie nationale, il recherche avec empressement celle de son voisin , le colon allemand, avec lequel il vit toujours dans une parfaite harmonie. Quand la fête de Bairam est arrivée, il n'oubliera pas de lui envoyer un gros morceau de viande rôtie, et il serait trèsf'àcbé, si son ami ne lui envoyait pas le jour de Pâques un gâteau, comme souvenir de leur amitié.
Encore de nos jours, le Tarlare ne se sépare jamais de son cheval ; jamais on ne rencontre sur la grande route un Tarlare qui marche à pied. Môme le journalier monte à cheval, pour se rendre au champ où il travaille. Quand il y est arrivé , il lui ôte la bride et l'abandonne à luimême. L'intelligent et fidèle animal ne s'éloigne jamais beaucoup de lui; à midi et vers le soir, son maître l'appelle, moule dessus et s'en retourne plein de contente* ment chez lui.
Dans les montagnes de la Crimée, les villages offrent un aspect étrange; les maisons construites en pierre, sont basses et n'ont qu'une façade, qui donne sur la rue. Le
(oit plat et couvert d'une couche de terre, s'avance dans la rue avec une galerie qui repose sur de petites colonnes de bois. La partie postérieure du toit s'abaisse , par une pente douce, sur la terre. Si la colline est escarpée, il arrive souvent, quand on s'y promène, qu'on se trouve tout-à-coup sur le toit d'une maison! — La lumière tombe dans l'intérieur de la maison à travers la cheminée qui est assez haute, et à travers laquelle les Tartares parlent ensemble, quand ils ont quelque chose à se communiquer*). Les fenêtres, formées par un grillage de bois, sont petites; en hiver, on en ferme l'ouverture avec du papier huilé, le verre étant inconnu dans le pays. Vu de dehors, un tel village a un air fort pittoresque; dès qu'on y entre, on ne le trouve plus si beau. Les villages situés sur les grandes routes, ont une meilleure apparence; les maisons y ressemblent à celles qu'on voit dans les villes Tartares. La plupart des maisons no renferment que deux pièces: le corridor et une vaste chambre. On y voit quantité de couvertures, de coussins et de matelas, dont on se sert à la place des chaises. On y remarque également une table, qui a à peu près la hauteur d'un pied, sur laquelle on place les mets; ça et là, on voit des vases d'argile de différente grandeur, do\it les formes sont antiques et d'un goût exquis.
La cuisine des Tartares riches est une imitation de celle des Turcs, qui, on le sait, aiment beaucoup les bons repas. Les Tartares ne boivent jamais du vin, et rarement de l'eau de vie. Leur mets favori, en été, est le jugurt, préparé avec du lait devenu aigre. Ils prétendent que c'est Dieu lui-même qui a appris au patriarche Abraham à préparer ce mets. Quand le jugurt est séché, il forme une espèce de fromage, dont les Tartares se nourrissent, surtout en hiver.
Quand un voyageur est invité à table chez un Tar-
*) Guide du voyageur en Crimée qar C. II. Montandon. Odessa 1834, pag. 64.
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23 Atril et dm 60 jean, jamja'aa 22 Ma. A cette qae commence ce qa'îls apptlical la lamg été Tacmflla), qai dm 40 jears et iail le 1 Aoèt; pais il y a 25 jasqa'aa 25 Aoèt, qai seat, ea qnclqae carte; < de lear système de divisiea de faneée, et qami Agastas. Le 28 Aoèt coaaccce lear aalomac (Oov, reaferme 60 joars, jasqa'aa 26 Octebce; lec SB je»* vaots ae foat partie d'aacane susob. Fneaite graod hiver (Katschilla), qai ceaameaee le 1 11 dare 66 jean et fiait le 4 Février. Lec 24 jamrs smvants, jasqa'aa 1 Avril, porteal le aaia de Gadochakat, et les 23 joarc qai vicaoeat aprèc et qai fiamnaat la 23 Avril , font nommée Mari, et fonaeat eecere aae épeqmi intermédiaire cotre deax saisons. Lec joars da 23 Avril et da 26 Octobre portent le nom de Kedreléc Les Tarières oot fait l'observation que peadaat le Mart, fl 71 toujours trois courtes périodes on l'air est froid, et aaxquelles ils ont donné les noms d'hiver des vieilles femmes, d'hiver des étonmeau et d'hiver des happas. Ea Allemagne, on se sert d'une expression semblable , par rapport aux derniers beau jours de l'automne , qu'on appelle l'été des vieilles femmes ou Tété des jeunes filkc