Chapitre XXVI
Depirl de Kijeff — Limite île la nationalité petit— ruatieaH ri craad-nu sienne. — Njeshin. — Orcll. — Artisan* mua t i Orcll. — Toula. — Uoacou.
Le 17. Octobre, nous partîmes de Kijeff. L'aspeclde la ville de la rive opposée du Dnieper a quelque chose de majestiieui ; sauf Nij ni -Novgorod, il t a pea de vill» russes qu'on puisse lui comparer sons ce rapport. Ad reste, tout change sur la rite gauche du Dnieper. Tandis que sur la rive droite les villages se composent de ferme» jetées péle-méle, comme dans le Nord de l'Allemagne. 01
voit sur la rive droite la régularité des villages russes, de longues rues bien alignées etc. Toutefois les bâtiments des fermes ne sont pas rangés l'un à la suite do l'autre du côté de la rue, comme dans les villages de la Grande- Russie. Les villages de la rive droite ool presque toujours trois portes vers les trois champs de leur culture. Celle du champ en jachère est ouverte, les autres sont fermées par des barrières, pour empêcher les bestiaux do faire irruption dans les champs d'été et d'hiver.
Sur la rive droite, les cabarets des villages, tous tenus par des Juifs, sont bâtis comme ceux de la Prusse, de la Lilhuanie, de la Livonie. Ils ressemblent exactement aux maisons de paysans de la Westphalie.
Citerai juif
mémo forme.
Sur la rive gauche, le cabaret n'a plus C'est une sorte de cour avec des bâtiments comme l'on en trouve dans la marche de Brandenbourg, avec une portecochère vers la cour.
Cabaret petit-mai**.
Cette construction me semble introduite do l'étranger. Elle n'est pas russe. L'extérieur de ces maisons est blanchi à la chaux d'après la coutume générale des Petits- Russiens. Ceux-ci ont l'instinct du goût mieux développé que les Grands-Russiens. Toutes leurs maisons sont entourées de petits parterres de fleurs entourés de haies. Ils s'adonnent au jardinage, surtout à la culture des arbres fruitiers. Vers le gouvernement d'Orcll se trouvent de nouveau des villages grand-russiens avec une rue longue et large. Seulement les maisons ne sont pas placées immédiatement l'une à côté de l'autre comme chez les Grands- Kussiens ; ce sont au contraire de grandes fermes bâties à peu de distance l'une do l'autre. Les Petits-Russiens sont moins sociables que les Grands-Russiens. Les femmes m'ont paru plus jolies» mieux faites, les hommes moins beaux que chez les Grands-Russiens. Les femmes de ces derniers sont petites et grasses.
Le 18 Octobre, nous atteignîmes la ville de Njeshin qui renferme, à ce qu'on dit, 18,000 habitants, parmi lesquels 8000 appartiennent à la classe bourgeoise, 4000 à celle des Odnoworzu et des Cosaques. Le reste se compose de nobles, de fonctionnaires, de beaucoup de Grecs et de plus de Juifs. Autrefois, le commerce de la ville était florissant. De là le grand nombre de Grecs qui s'y trouve. Aujourd'hui encore, pendant le carnaval, la ville a une grande foire, fréquentée surtout par des négociants de l'Ukraine.
On cultive beaucoup de tabac aux environs de Njeshin. En Décembre et en Janvier, il est transporté, par des traîneaux, à Riga où le prix se règle d'après les demandes. S'il ne se vend pas & Riga, on le transporte à Moscou ou bien à Odessa, mais à des prix beaucoup plus bas. 11 y en a deux espèces. Le meilleur et le plus fort s'appelle Magworski. Il coûtait 2} roubles assign. le poud, mais clans d'autres années, il avait coûté 7 à 8 roubles. Les paysans le fument sur les lieux sans autre préparation, mais on l'apprête à Riga. La seconde espèce s'appelle
Papaschni, elle coûtait 80 copeks assign. le poud, dane d'antres années, 4 roubles copeks assign.
Le champ destiné à la culture do tabac est fortement fumé tous les ans. Puis on y sème tons les ans dn tabac. Loraqn'apres une série d'années, le tabac n'y vient plus bien, on l'échange pour denx années de suite contre le froment d'été, puis on revient an tabac. Autrefois, les paysans de la couronne cultivaient seuls le tabac. Maintenant, les propriétaires fonciers le font à lear tour et en si grande quantité que l'abondance nnit a la vente. Ce sont les Juifs qui l'achètent On ne tolère les Juifs que dans les villes. Ils ne peuvent demeurer dans les villages de la couronne, et dans les villages seigneuriaux seulement avec la permission dn seigneur qui la refuse la plupart du temps. Dans ce pays, la plupart des paysans des domaines s'appellent Cosaques. Les terres qu'ils cultivent, leur appartiennent eu propre, et par conséquent, ils paient une taille personnelle, mais pas d'obrok. Il y a peu de paysans qui paient l'obrok. Dn des villages ou il s'en trouve, Lossenska, se distingue, à ce qu'on dit, par sa richesse. Les paysans seigneuriaux du gouvernement de Tschernigow fournissent des corvées de trois jours par semaine. Ils ont la division grandrnssïenne en tïaglos.
On nous dit qu'a 30 ou 40 ventes de dislance se trouvait une colonie allemande de 300 habitants, établie, d'après ce qu'on raconte, par Pierre 1. La construction des maisons et les moeurs de l'intérieur rappelleraient l'Allemagne. Pour le reste, la colonie serait russifiée. C'est cette colonie qui aurait introduit la culture du tabac et des pommes de terre.
Le cercle de Borsna renferme une œototta avec 5114 Ames masculines, 4487 Cosaques et 627 paysans de la couronne qui demeurent réunis dans 12 villages séparés des autres et, par conséquent, forment une colonie grandrussienne. Les Cosaques possèdent en propre les terres qu'ils habitent. Des long-temps, ils les ont divisées une fois pour tontes d'après des familles. Dans les successions.
la terre est partagée à portions égales entre les fils; les filles ne reçoivent qu'une dot Ces sortes de terrains s'appellent Tschetwertniga $emh par opposition à Duschewoi semli (terre des âmes), terme appliqué aux possessions des paysans de la couronne lesquelles, suivant le mode russe, se partagent constamment de nouveau d'après le nombre des âmes masculines. On n'a su me dire si cette coutume domine en général chez les Petits-Russiens.
Dans le champ d'hiver, on cultive surtout le froment; dans le champ d'été, l'orge, l'avoine, le mil et le blé sarrasin.
Parmi les monographies des localités du gouvernement, celle de Bochmatsch , dans le cercle de Baturin, peut trouver ici une place convenable. J'en donnerai l'extrait suivant
Bochmatsch a une population composée de Cosaques et de paysans de la couronne. Les Cosaques sont plus nombreux et possèdent plus de terres et de bétail que les paysans; 2| dessaL pour l'Ame masculine cher les premiers, 1 dessaL chez les seconds, telle est la règle générale. La culture est celle des trois champs. Outre l'agriculture, les habitants n'ont plus qu'un seul revenu, à savoir le transport du sel de la Crimée. C'est ce qu'on appelle transports de Tschumacki pour lesquels on emploie d'excellents boeufs de race wolosse. Le transport se paie par poud. Une couple de boeufs rapporte 140 roubles assign. par an. Des poissons salés viennent des rives du Don et se vendent au marché de Bochmatsch. Les habitants vont tous les ans au nombre de 200 dans le pays des Cosaques du Don pour les foins et la récolle des grains. Chacun d'eux gagne 70 à 90 roubles assign. de profit neU
Les Cosaques paient 3 roubles £ cop. arg. par âme, les paysans de la couronne 4 roubles 44£ cop. arg.
La couronne possède en ces lieux 92 dessaL de champs de labour et de prairies qui s'afferment à part, ensuite un moulin à eau. Le tout rapporte 420 roubles assign.
Nui» atteignîmes la limite du gouvernement d'Orell qui forme « peu près la ligne de démarcation entre loi Petits-Russiens et les Grunds-Russiens. La physionomie, la taille, la barbe et le costume, tout le démontre. Naturellement une certaine transition se fait remarquer ça et là. C'est ainsi que le costume semble souvent appartenir aux deux nationalités. La situation et ta construction de la plupart des maisons et bâtiments rappellent la Petite-Russie; c'est le berceau de verdure en' avant de la maison, c'est la façade large de la maison du coté de la rue, ce sont le* murs blanchis à la chaux. Mais les villages eux-mêmes aux rues longues et larges, aux fermes serrées l'une contre l'autre dans une rangée bien alignée sont grand-russiena. Le village de Sewsk est tout-à-fait grand-russien : les maisons ont leurs lucarnes faîtières du coté de la rue et les trois fenêtres habituelles sur une même ligne. Dans quelques maisons même la fenêtre du milieu fait défaut et une fenêtre simulée a pris sa place. La maison n'était pas blanchie au dehors , les fenêtres étaient diversement peintes à l'huile -
En traçant les limites du gouvernement, on semble avoir tenu compte des distinctions réelles et nationales. Tout du moins fait croire que l'on a eu en vue la différence essentielle qu'il faut signaler entre les Grands-Russiens et Petits Itussiens et les Russes blancs.
A la lisière sud du gouvernement d'Orell, la population est mêlée de Petits-Kussiens et de Grands-Russiens. Ces derniers semblent être des colons et pour la plupart d'anciens soldats congédiés. C'est ce que prouvent tes termes de Pesche (soldats d'iufanterie), Murketari (mousquetaires), Puschkari (canon ni ers), Reotari (cavaliers), Slrelitxï. Ce pajs renferme ensuite des paysans de convents etc. Toutefois ces termes différents ne constituent pas de distinction réelle. Tous ces agriculteurs ont des terres de la couronne. Ils sont dans la même situation et paient les mêmes impAls que les paysans ordinaires de la couronne. Les Petits-Russiens seuls, sous le nom de Cosaques,
ont des terres à eux et ne paient point d'obrok. Les paysans des particuliers sont tons mis à l'obrok.
Les nobles pauvres habitent la campagne 9 ceux qui ont quelque fortune, demeurent dans les -villes, les riches à Moscou. Ces derniers font la plupart du temps administrer leurs terres par des paysans et des slarostes, plus rarement par des intendants. On me communiqua quelques notices sur l'administration d'une de ces terres, située dans le voisinage, dans le cercle de Dmitriew du gouvernement de Kursch. Je vais transcire quelques-unes de ces notices. Celte terre comprend 1000 dessat. en champs, prairies, pâturages et bois indispensables. Sur ce territoire se trouvent établis six villages. Le plus grand s'appelle Prelepp et toute la terre en porte le nom. Ces six villages renferment 1500 Ames masculines. Dans le village principal, à Prelepp, est située la maison seigneuriale, une grande fabrique de drap, et une fabrique de sucre de betteraves. La moitié de tous les champs et de toutes les prairies est réservée comme terre du seigneur. La population des six villages forme 800 tïaglos. Ceux-ci cultivent les terres seigneuriales aussi bien que les leurs, font la récolte etc. Le sol est excellent, un des meilleurs de la Russie. On sème surtout le seigle. Un staroste surveille l'économie seigneuriale dans chaque village. C'est la culture des trois champs qui domine. Le seigneur tient 3000 brebis. La laine se vend à la foire de Charkow. A chaque maison de paysan sont assignés pour toujours des champs de lin et de chanvre qui ne font pas partie de la distribution communale. La fabrique de sucre de betteraves ainsi que la fabrique de drap sont maintenant surveillées et administrées par les paysans. La fabrique de drap fournit à la couronne 100,000 arebines de drap par an, pour l'armée. Chaque fabrique comprend 400 têtes. On a bâti des maisons dans le voisinage des fabriques; 4 à 5 familles demeurent réunies dans un seul bâtiment. Le travail dans les fabriques est payé par chaque archine de drap et par chaque poud de laine. Un ouvrier gagne ainsi facilement 10 à 15 roubles assign. par mois. Les
ouvriers diligent) peuvent en gagner 20, les femmes 6 à 8, les enfants 2 à 3. La nourriture est fournie par le seigneur, moyennant 2 roubles arg. par mois que l'on retient snr le salaire. Ces ouvriers sont donc mieux traités que cens de l'Europe occidentale. La seigneurie nonrrit en outre les vieux et les malades. Il y a un hôpital fondé par la seigneurie pour tous les malades dans les villages.
La ville de Ssiewsk renferme 5000 habitants. On cultive beaucoup de Ubac dans les environs. On fume la terre pour le tabac et non ponr le blé. La semence de lin et de chanvre sert à la préparation de l'huile. Le reste du lin et du chanvre se vend, mais ne se tisse ni se 61e, snr les lieux.
Le 22 Octobre dans la matinée, nous atteignîmes Orell, ville de gouvernement avec quelques rues tontes modernes, des églises ornées de coupoles nombreuses, des palais anx balcons et anx colonnes. Mais des parties entières de la ville ont conservé les maisons russes a poutres superposées avec les trois fenêtres invariables. Dans ces parties russes demeuraient autrefois surtout les Jcmtschiki (voituriera) et les paysans qui cultivaient les légumes. Ceux-ci, ainsi que les bourgeois et les marchands do la ville, ont des jardins a côté des maisons , mais on ne trouve pas de jardins anx portes de la ville, comme en Allemagne. Je fis des visites au gouverneur, prince Trubetzkoï, qui a épousé une princesse de Wittgenstein, au président des domaines, etc.
Le gouvernement a une étendue de 822 à 826 milles carrés et 661,177 âmes masculines.
Les Odnoworzu demeurent surtout à l'Est; les Cosaques au Sud-Ouest (ce sont des Petits-Russiens) ; les paysans de la couronne et des seigneurs au Nord.
Le gouvernement d'Orell est situé sur l'ancienne ligne des steppes. Les parties Sud et Sud-Est s'appellent aujourd'hui encore pays de steppes. Ces dernières renferment peu de bois, tandis qnc le Nord et te Nord-Ouest en offrent assez. Les terres sont en général très-fertiles, bien qnc, du Nord aq Sud, des bandes de sable traversent
le pays. Les terres fertiles s'estiment dans les successions, ventes etc. d'après les dessat de terre et non d'après le nombre des paysans.
Le Midi manque de bois; mais les villages y sont jolis, les maisons bien construites et propres, les habitants aisés. L'aspect dn Nord an contraire est pauvre. Les bois sont menacés d'une ruine complète. Le paysan russe ne les ménage jamais. Dans les années de disette, les seigneurs, pour se procurer de l'argent et pouvoir nourrir leurs paysans, ont vendu à des spéculateurs et à des habitants de la ville des espaces entiers dans la forêt pour y couper les bois, et la plupart sous cette condition posée par l'acheteur, de laisser sur place, pendant plusieurs années, le bois coupé. C'est ainsi que la nouvelle semence est étouffée, et qu'une forêt nouvelle ne peut se former. Aussi n'y a-t-il plus d'arbres aux environs de la ville d'Orell, et le prix du bois augmente d'année en année. La surveillance des forêts de la couronne était autrefois abandonnée à chaque Tschinofnik qui vint se mettre à cet effet sur les rangs. Des malversations et des friponneries ont dû s'ensuivre. On vendit les bois à très-bas prix en prenant des pois de vin. La forêt était-elle dévastée et le Tschinofnik se trouvait-il sous le coup d'une enquête, il incendia le reste, afin d'empêcher de constater les faits. La nouvelle administration des domaines a commencé quelque peu à y mettre ordre. On dit que les paysans souffrent beaucoup du servage. La plupart d'entre eux sont mis à corvée, et le seigneur est libre de choisir à cet effet les trois jours de la semaine qui lui conviennent. Toutefois le paysan, dans ce pays, ayant toujours devant les yeux les Odnoworzu libres et les Cosaques, ne tolère pas de trop graves abus. Quelques villages non divisés offrent surtout une résistance assez Apre contre toute oppression. Ils regardent avec méfiance tout travail inusité et extraordinaire, ce qui rend presque impossible l'amélioration de la culture. 11 suffit d'un ordre du seigneur de labourer à un pouce de profondeur de plus, pour entendre dire au paysan: Le seigneur n'est
pu bon. II nom tourmente. Alors malheur à lui, s'il demeure à la campagne.
J'ai en occasion de faire la connaissance d'une personne qui m'a fourni, sur la distillation de l'eau de vie dans cette contrée, des données dont je ne pois garantir l'authenticité. En général, on n'entend dans le pays, a. ce sujet, qne des plaintes, et il se pent que ce mécontentement prête a l'exagération.
Deux législations relatives à la distillation de l'eau de vie sont en vigueur dans la Russie. Dans la Finlande, dans les provinces de la Baltique, les pays polonais et la Petite-Russie, la distillation est abandonnée, moyennant un impôt, aux propriétaires fonciers, aux Cosaques etc., tandis qne dans la véritable Russie, c'est un monopole de la couronne. Dans cette dernière partie de l'empire, le gouvernement afferme d'abord le droit de distiller, puis le droit de vendre l'eau de vie distillée. Au printemps, mais toujours avant la moisson, le gouvernement fait vendre au moins demandant, la fabrication avec la charge de fournir an gouvernement l'eau de vie fabriquée moyennant un prix fixe. Le fournisseur court toujours les chances du hasard, pareeque le prix des grains après la moisson ne peut être soupçonné à ce moment. Le ministre des finances lui-même fixe le prix le plus élevé pourleWedro d'eau de vie, et aucune offre n'est acceptée au-delà de ce prix. On garde naturellement sur ce prix le plus profond respect. La chambre des rentes informe ensuite les propriétaires fonciers et possesseurs de distilleries d'un terme où la soumission aura lieu; clic les engage en mémo temps a faire leurs offres pour la fourniture d'une certaine quantité d'eau de vie à un prix déterminé. Ce terme s'appelle Torg. Si au premier terme aucune offre convenable n'est faite , on en fixe un second , Peretorg. La fourniture, comme je l'ai dit, est accordée au moins demandant. C'est, ou le voit, une spéculation dangereuse, mais le Russe aime à risquer quelque chose. Quelques propriétaires se chargent de la fourniture d'un million de wedros d'eau de vie, ce qui entraîne souvent la ruine des forets. Dès qne les
fournitures sont accordées, les fournisseurs reçoivent des contracte écrits, dans lesquels sont fixés le temps et le lieu oà la fourniture doit avoir lieu. S'ils en expriment le désir, on leur fait des avances en argent pour l'eau de vie, et ces avances s'élèvent quelquefois jusqu'à la moitié du prix offert. Alors commence pour le gouvernement la seconde manipulation. Il vend le commerce de l'eau de vie dans les différentes provinces. Ce sont de nouveaux termes, une nouvelle concurrence, mais cette fois-ci plutôt parmi les négociants et les spéculateurs des villes*).
Ici il y a enchère. On achète au gouvernement l'eau de vie au prix le plus élevé, à un prix qui surpasse quelquefois quatre ou six fois le prix d'achat auquel les distillateurs l'ont fournie, et l'on obtient, en outre, moyennant une autre somme très-élevée, le droit et le monopole de le vendre en gros et en détail, à des prix déterminés, dans tel ou tel gouvernement. Le fermier (Otkuptschik), dans son comptoir, vend alors l'eau de vie dans des tonneaux et des bouteilles cachetés, soit à des sous-fermiers, soit aux possesseurs de Rabaks (aubergistes). Au comptoir, l'eau de vie est ordinairement bonne , mais elle coûte cher. Dans les Kabaks, elle est horriblement frelatée, surtout celle des tonneaux. On y mêle quelquefois de l'eau pour la moitié, et afin de la rendre propre à enivrer, on y ajoute des herbes narcotiques, de la bella-done, du tabac etc.
L'ivrognerie est la peste de l'empire russe. Ce serait une grande et salutaire mesure que de la combattre. Ce qui s'oppose à cette réforme, c'est que la ferme de l'eau
*) Autrefois, il y avait des propriétaires fonciers et même des employés supérieurs qui achetaient le monopole. Mais il est arrivé qu'un maréchal et on gouverneur ont pris à ferme la distillation. L'empereur l'ayant appris, trouva le procédé peu convenable et fit dire à ces messieurs qu'ils avaient à choisir entre leurs places et la ferme. Depuis, la noblesse et les employés ne prennent plus part a ces opérations.
de vie rapporte des sommes énormes qui se retrouveraient difficilement dans une autre voie. Dans les gouvernements où le monopole des grains n'existe pas, la situation n'est pas meilleure. Elle est au contraire pire.
L'ivrognerie diffère ches les différentes nations. Les pins grands ivrognes, ce sont les Busses blancs et ce peuple en est le pins énervé. Le Grand-Rnssien ne boit pas toujours ni tons les jours. Il y a beaucoup de Grands- Rnssiens qui ne boivent pas an verre pendant plusieurs mois et qui refusent le verre qu'on leur offre. Mais alors la séduction l'entoure, et s'il a bu une goutte, il est saisi comme d'une sorte de rage (Sappoi) qni le pousse a boire sans cesse pendant des jours et des semaines entiers. Il boit toot ce qu'il possède. Aussi long-temps qu'il a ses sens, le propriétaire du Kabak lui donne de l'eau de vie pore , mais plus tard le malheureux reçoit une boisson frelatée. Il doit payer plus qu'il n'a pris. Le prix do verre est 1 la vérité partout fixé, mais on accepte des objets en nature, dn blé, da pain etc. à des prix arbitraires. Les paysans boivent moins que les artisans. Les Petits-Russiens boivent toujours, mais avec mesure. Chei eux, le sappoi est rare.
Le monopole n'existant pas chez les Petits-Russiens, l'eau de vie qu'ils boivent, est meilleure. C'est pourquoi les Grands-Russiens tâchent souvent d'introduire dans leur pavs, par fraude, l'eau de vie pelit-rnssienne. Cette contrebande est sévèrement interdite et punie par les peines les plus graves, par l'exil en Sibérie, par le service militaire forcé.
Dans un village d'Odnoworzu de belle apparence, le Jemtschilc nous montra le cabaret en disant: Il n'existe ici que depuis dix ans, mais il a déjà mangé toutes les grandes et riches maisons du village.
Les particuliers ne sont pas obligés de tolérer les Kabalu dans leurs villages. Hais les fermiers les séduisent en achetant le droit, et si un Kabak se trouve dans un village, il ne peut plus être enlevé.
Le wedro d'eau de vie ordinaire coûtait à Orell 10^ roubles assign. , l'esprit de via 17 roubles, tandis que le wedro du vin dit grec (de la Crimée, de la Bessarabie et de la Podolîe) n'en coûtait que 9.
Ici comme dans plusieurs gouvernements, les artisans sortent généralement de la classe des serfs de la noblesse, moins souvent des paysans de la couronne. L'homme du peuple embrasse rarement de son plein gré une profession d'artisan quelconque. Il préfère à mener une vie nomade comme petit marchand, colporteur, voiturier etc. Il ne devient artisan que lorsque ses parents ou le noble à qui il appartient, viennent l'y forcer. Le noble envoie ordinairement en ville, pour qu'ils y apprennent un métier, des enfants choisis parmi ceux de ses serfs. L'apprentissage fini, ils retournent à la terre du noble qui garde auprès de lui les meilleurs d'entre eux et renvoie les autres en ville en les chargeant de s'y établir et de lui payer un obrok. A cet effet, ils n'ont qu'à se faire inscrire dans la corporation du métier auquel ils appartiennent, à payer une sorte de droit de patente (10 roubles assign.) au conseil communal et de suspendre une enseigne au-dessus de leur porte. Les conditions imposées ailleurs à ceux qui veulent entrer dans un corps de métier, n'existent pas ici. C'est la liberté industrielle complète. C'est pourquoi il y a en Russie un si grand nombre de mauvais ouvriers. Légers et paresseux , ils ne travaillent jamais solidement. Ils sont sûrs de garder leurs pratiques qui n'ont pas de choix à faire et qu'ils trompent et surfont à l'envi. 11 faut ajouter que tous les vivres dont l'ouvrier a besoin, sont extrêmement bon marché. L'ouvrier se contente de tschi, de gruau, de pain et de quas. Ce qui fait la jouissance de l'artisan de l'Europe occidentale, le jeu de quilles, la danse, la brasserie et le jardin public, est inconnu au Russe , lequel, pendant les innombrables jours de fête, en est réduit au Kabak oit il devient ivrogne incorrigible. La Russie, en ce qui concerne son industrie, n'a pas traversé le moyen-Age; ses artisans, si je puis m'exprimer ainsi, n'ont pas reçu l'éducation historique.
Chez les peuples germains et romans, le moyen-âge, par les jurandes et les maîtrises, a donne* anx artisans une culture d'esprit particulière, des moeurs, une certaine fierté de bon aloi, enfin, nn sentiment remarquable de probité. Les temps modernes ont aboli tes corporations sans pouvoir effacer les bonnes traditions et le caractère propre imposant le respect de soi-même. La liberté industrielle a donc rendu des bienfaits dans l'Europe occidentale. En Russie au contraire, c'est un grand mal.
Si l'artisan russe est rangé et qu'il gagne quelque chose, il profile de la bienveillance ou d'un embarras du seigneur pour se racheter. Le prix de rachat varie de 200 a 2000 roubles assign. Quant a l'obrok des ouvriers et artisans d'Orell, le minime est de 30 roubles assign. par an, le plus élevé de 200.
Dans toutes les villes russes, on trouve des artisans et des industriels étrangers, surtout allemands. Ils ont une ancienne réputation de probité qu'ils n'ont pas toujours justifiée dans ces derniers temps. L'artisan étranger, aussi long-temps qu'il n'est pas sujet russe, paie 20 roubles assign. par an. Les étrangers en Russie ont beaucoup de privilèges et souvent plusieurs générations les conservent sans devenir sujets russes. Un mariage avec une famille russe ou la recherche d'un emploi (tscbin) pour un des fils les fait devenir ordinairement sujets de l'empire.
Dans toutes les villes russes, sauf dans les capitales, les négociants sont Russes et la plupart du temps de vrais Russes. Ils ne se Font pas raser et portent le caftan. Ils sont partout divisés en maîtrises ou guildes lesquelles, toutefois, ne forment pas de corporation indépendante. Tous ceux qui paient le droit fixé, y entrent ipso jure. L'état de négociant est pour ainsi dire héréditaire. Les fils d'un négociant deviennent négociants à leur tour. A douze ans, ils entrent dans le commerce. Il ne faut donc pas s'attendre a une instruction primaire quelconque. C'est a peina si quelques-uns d'entre eux savent lire et écrire, maïs ils savent Ions calculer sur les tablettes que le peuple Volume II. 29
rosse emploie à cet effet C'est un principe admis que le fils ne doit avoir pins de connaissances que le père. Parmi les négociants, il y a un grand nombre de Starovers qui sont très-religieux et tiennent fort aux anciennes cou lûmes. Néanmoins dans les affaires, à l'exception de celles qu'ils concluent entre eux, ils sont peu sûrs et trompent volontiers. On trouve souvent plusieurs générations demeurant dans la même maison et ayant le même commerce. Les fils prennent presque toujours femme dans la même classe. Aux jours de Mai ou de Pentecôte, les familles de négociants se réunissent sur une place publique, les filles surchargées de parures. On se promène, sans mot dire, l'un à côté de l'autre. Commencent alors les négociations où les jeunes gens entrent pour peu. Les vieux font les choix, en marchandant beaucoup pour la dot etc., qui, du reste, est rarement payée en numéraire du vivant des parents, mais en mobilier, en parures etc. La situation et les moeurs des négociants diffèrent essentiellement de celles des artisans. Ceux-ci, devenus libres et aisés, prennent une tournure moderne. Ils se rasent et échangent le caftan contre la redingote. Ils cherchent à faire donner de l'instruction à leurs fils pour les rendre aptes à l'étal de tschin (employé). Si l'on peut l'éviter, les fils ne deviennent pas artisans. C'est pourquoi les artisans se recrutent toujours de nouveau parmi les serfs, ce qui n'est pas le cas pour les négociants. Toutefois dans ces dernières années, les négociants ont commencé de permettre le mariage de leurs filles avec les Tschinofniks. Ceux-ci recherchent naturellement les filles de riches négociants. De là, un degré plus élevé d'éducation chez les dernières. Dans quelques maisons de négociants russes barbus, je vis des pianos dont les jeunes filles pinçaient assez bien. On dit qu'à Kursk il existe même une pension pour les filles de négociants où cependant elles reçoivent une éducation assez superficielle et toute française. An reste, les femmes des négociants ne sont pas plus ménagères. Elles ne travaillent absolument pas et s'amusent le long du jour à croquer de la semence d'hélianthe. Cette
où iveté générale amène naturellement à u suite des moeurs usez relâchées , an goût excessif des plaisirs et du luxe, des amours adultères etc.
Quelques rues et places à Orell ont nu caractère élégant et tout moderne. 11 est rare que dans les villes russes les maisons aient plus de deux étages. Le plan de construction de la moindre maison dans une ville de gouvernement doit être envoyé à Si. Pélersbourg, poor y être approuvé. On trouve partout des architectes formés à l'école moderne, mais donés de pen d'originalité et de génie. On suit les modèles existants, ce qui produit une uniformité fort monotone. La noblesse des environs d'Orell possède dans la ville des maisons qu'elle a bâties on achetées elle-même, ou bien elle en loue. Dans le dernier cas, les nobles louent toujours une maison entière. On tient pour convenable d'habiler l'étage supérieur et de laisser occuper par des négociants les magasins et boutiques au rez-de-chaussée. C'est pourquoi les moins riches louent une maison russe à poutres superposées et a un seul étage ou ils peuvent d'ailleurs s'arranger d'une manière plus comfortable. Les négociants aussi construisent des maisons modernes, soit par spéculation pour y établir un restaurant, soit à leur propre usage, dans lequel cas ils ont leur débit au rei-de-chaussée, louent le reste comme boutiques et habitent L'étage supérieur. En haut, il n'y a ni entrée ni couloirs ; les chambres donnent toutes l'une dans l'autre. Les célibataires sont dans une fâcheuse situation. Ils trouvent difficilement ou se loger. Les chambres garnies n'existent pas, et l'on ignore l'habitude de donner en location quelques chambres. 11 n'y a pas non plus de tables d'hôte, de sorte que les garçons sont Forcés de se procurer un petit ménage. Comme personne ne peut se passer d'équipage, on s'arrange pour la nourriture avec le cocher et sa femme. Ce sont eux qui fournissent tout ce qu'il faut, et vu le bon marché des vivres, l'on s'en Irouvo assez bien, car le vin, le sucre et le thé non compris, on paie 30 à 40 roubles assign. ce que le traiteur se ferait payer 60 à 80.
Nous quittâmes Orell dans la soirée du 24 Octobre et atteignîmes Toula, par des routes horribles et un temps fort mauvais, le 26. Sans m'y arrêter, je continuai mon rojage pour Moscou où j'arrivai le 29 Octobre.
Voici un article sur Toula , dû à mon compagnon de voyage, le docteur Kosegarten qui s'est arrêté à Toula pendant quelque temps.