SP^RS
Dans In nuit «lu 15 Juilk'l, nous atteignîmes l'a ville tic Woronescb, bâtie au quinzième siècle, on le prétond du moins, par les Chasars. De grandes places, dm maisons <ti ri si miles avec élégance et en pierres pour la plupart , l'tilin des mes larges el, a; igui plus est, pavées eu l'uni Une «les plus jolies villes de province de la Kiuair . Tout porte l'empreinte du bien-cire el de l'aisance. Un coimnerre considérable do blé cl de suif et la présence des nobles de la province, riches en partie, dorment beaucoup do mouvement à la ville dont les revenus s'en augmentent d'année on année.
Je visitai d'abord la cathédrale et le couvent de SL Melrophiin, éveque du dernier siècle et qui avait été parmi tes intimes de Pierre 1. De son vivant déjà, il était vénéré, comme un saint bommo. En 1832, son tombeau avant élé ouvert, on découvrit que la décomposition n'avait pas atteint son corps, signe infaillible de sainteté suivant une croyance traditionellc du peuple russe. La foule w pressait maintenant autour du cercueil, il y eut des miracles soudains et le synode se vit culin dans la nécessité de confirmer la canonisation anticipée des fidèles. Depuis, le tombeau do St. Melrophan osl devenu un lieu de re—
cueillcinent et de prière, où de nombreux pélerius viennent chercher la paix et la consolation4').
Doue nous allâmes visiter le couvent qui, je le dirai en passant, renferme 80 moines. L'archirei nous reçut bien et nous invita à dîner. Une longue table, la nappe et la serviette peu fines mais propres, les assiettes comme le reste du service également brillantes de propreté, enfin des bancs de bois: voilà ce dont se contentent les moines. Le dîner se composait de la Botwinja, une soupe au sterlet, une pâte au millet. Les plats étaient bien préparés, le pain me paraissait excellent et il y avait du bon quass pour boire. Pas de luxe, on le voit, bien que le couvent soit riche, mais des mets substantiels ctdcl'abon-
*) On nous raconta que, les pèlerinages vers St. Melrophan ayant eu lieu depuis quelque temps au point de faire monter le nombre des pèlerins à 80 et même A 100 par jour, on vit tout-à-coup des scènes que Ton eut dit renouvelées du cimetière de St. Médard A Paris. Des femmes entrent dans l'église, s'approchent du cercueil, puis on les voit perdre connaissance, se tordre dans des convulsions, hurler, siffler, crier, comme un chien ou un chat etc. Voyez, dit le peuple, c'est le démon qui la tient cl que le Saint veut chasser. El chacun de faire le signe de la croix devant sa Louche, afin que le diable n'y put pénétrer. Le scandale gagnant de proche en proche , l'évéque dut défendre ces sortes de démonstrations et, finalement, requérir la force publique. Il fut donc interdit, au nom de la police, d'être saisi du saint délire et on frappa de verges les convulsionnaires récalcitrantes. La fraude d'une de ces extases fut réellement démasquée au moyen de cette énergique mesure, mais il y eut cependant des femmes dont la faculté constata la maladie réelle. Celles-là, on s'empressa de les transporter A l'hôpital. Depuis, le scandale a cessé quelque peu. Ce qui subsiste malheureusement dans beaucoup de villages russes, ce sont les convulsions elles-mêmes. Àjoutex qu'elles sont contagieuses. Il arrive souvent qu'une paysanne, frappée de cette espèce de haut mal , le communique A toutes les femmes du village. On appelle les malades Klikuschi, les crieuse*.
(lance. Nous fûmes servis par des novices. L'archirei donnait ses ordres au minen d'une cloche suspendue à coté de la place qu'il occupait.
Rien de remarquable comme les UUcs et la physionomie de la plupart des moines. L'archirei lui-même, cTnae taille élancée et d'un maintien imposant, a quelque chose de rêveur dans le regard. A coté de moi, à table, était assis un vieillard, dont la belle barbe blanche ornait ue bonne figure, respirant la bienveillance et l'honnêteté, Je ne me lassais pas de regarder un moine, placé en face de moi, d'à peu près trente ans, de taille moyenne, un peu gras, au teint piUe, nuancé de quelque chose de jaunâtre. Il me faisait involontairement songer à Hamlet. C'étaient les traits nobles du prince danois, c'était son oeil voilé et plein de pensées mélancoliques, sa secrète souffrance, enfin l'irrésolution, pour ainsi dire, féminine qui résume la création de Sbakspcare. Je remarquais un autre moine, petit vieillard jovial, qui avait servi, comme officier, dans les guerres de iHl'J et de ls|5. H semblait comprendre, sans toutefois la parler, notre langue.
A\ant de s'asseoir à table, un beau chant religieux à plusieurs voix fut exécuté avec beaucoup do précision. On ser\it ensuite une assiette remplie de petits pains blancs; chaque convive en prit un. A la (in du dîner, l'archirei coupa un petit pain en portions égales dont il accompagna la distribution par une prière. Soulevant ensuite un grand gobelet de quass, il en fil boire les assistants qui reçurent en même temps sa bénédiction. Un second chant à plusieurs voix termina le repas. Ce sont des usages touchants dont la signification véritable ne serait peut-être pas difficile à saisir.
Après avoir vivement remercié les moines de leur hospitalité, nous quittâmes le couvent pour parcourir la ville dans nos droschki. Je fus voir une maison de cadets, (école d'officiers, que l'on était occupé à bAtir, puis un théâtre qu'un riche propriétaire, M. do Talinow, venait de faire construire pour .'15,000 roubles. M. de Talinow y était par hasard dans ce moment. Il nous montra Tinté-
rieur du nouvel édifice cl nous oflïil à dîner chez lui, ce que nous acceptâmes.
M. de Talinow vit avec son frère en grand Seigneur. Figurez-vous un palais plein de luxe, dans tous les appartements des tapis de Perse, de beaux tableaux, des statues, un buffet avec un magnifique service en argent du genre rococo, puis une hospitalité à toute épreuve, des domestiques bien tournés et qui attendent les ordres des étrangers, en un mot, le train d'une maison noble et opulente, où tout fait deviner leur goût délicat et l'habitude du grand monde.
Messieurs de Talinow sont de grands propriétaires fonciers. Les premiers dans l'intérieur de la Russie, ils ont introduit des brebis de bonne race de la Silésie. Sui- \ant d'autre pari le mouvement de l'indus'.rie moderne, ils ont fondé une manufacture de drap d'uniforme militaire et une grande fabrique de sucre de betteraves.
Dans la soirée, je fis une visite au gouverneur général, M. de Hoven. C'est un homme plein d'énergie et d'activité, de plus, foncièrement honnête. Il a été long-temps en Sibérie et H aime à parler du séjour qu'il y a fait. f Il nous dit que la Sibérie du Midi est un des pays du! monde les plus beaux, les. plus fertiles et les plus sains,! et que les descendants des exilés et des criminels qui en 1 forment la population, se distinguent par leur honnêteté la pureté de leurs moeurs cl par l'esprit de charité qui les/ anime. L'arrivée d'un étranger est un événement dans les villages de Sibérie. Toute la population se presse autour de lui. C'est à qui lui dira le plus de paroles amicales cl l'invitera avec le plus d'empressement.
Les paysans sibériens habitent de belles maisons; ils .vont riches en mobilier, en ustensiles aratoires et en bétail, lis possèdent en outre en abondance les produits du sol qu'ils cultivent. Là ce n'est pas être riche que d'avoir 100 chevaux, autant de vaches et 1000 brebis. Il n'y a que l'argent qui fasse défaut; car les paysans préparent, confectionnent eux-mêmes ou reçoivent de leurs voisins,
au moyen d'échanges, loutcequi, chex nous, s'achète* et sa
paie en argent.
Sur les frontières de la Sibérie et de la Chine, s'il faut en croire les aventuriers sibériens qui ont pénétré jusque là , il y a une montagne riche en or et en argent au point de surpasser, à cet égard, toutes les minai de la terre. Les limites de la Chine et de la Russie ne sont pas nettement déterminées en ces lieux, et bien qae les Chinois n'aient pas fait mine de s'emparer de celle contrée ou même de faire valoir des droits à cel égard, le cabinet de St. Pétersbourg, qui aime à ménager la susccptilibilé du Céleste-Empire, s'est abstenu jusqu'ici de prendre possession du pays où se trouvent ces mines. De petites troupes de Cosaques, à ce qu'on dit, y ont pénétré il y a quelque temps, et ils en sont revenus chargés d'or.
Avant de quitter avec mes lecteurs la ville de Woronesch , qu'il me soit permis d'insérer ici quelques notices de statistique sur les provinces do Tambow et de Woronesch, notices qui sont empruntées à des documents parfaitement authentiques41).
Le territoire du gouvernement de Tambow comprend 5,912,222 dessat. , lesquelles, d'après le relevé de 1784, consistaient en 1,700,000 dessat. de bois, 600,000 dessal. de prés, 100,000 dessat. de pâturages et de 300,000 dessat de steppes désertes. Le reste se composait de 3,212,000 dessat. de champs de labour cultivés alors par 417,782 paysans, qui représentent le chiffre de la population m&le à celte époque. A chaque habitant revenaient donc sept dessat. et demie.
*) En grande partie, à un travail excellent de M. A. Sawronow (Tom. 2, seconde partie, p. 8) qui se trouve parmi les matériaux que le ministère a fait recueillir et imprimer en 1839.
Lors de la dernière révision, qui eut lieu cinquante années plus tard, le nombre des habitants mâles s'était accru du double; il était de 850,900. Mais un grand nombre de steppes et de bois ont été changés depuis la première révision en terres labourables. Celles-ci comprennent actuellement quatre millions et demi de dessat., de sorte qu'à chaque habitant reviennent cinq dessat. et demie.
Un tiers de ce terrain présente de la terre noire et grasse; il est fertile au point de ne pas avoir besoin d'engrais. On peut compter avec certitude que, pendant les années fertiles de 1834, 1835 et 1836, on a récolté quatrevingt à quatre-vingt dix millions de sacs (quarts) de blé. Il faut en déduire 34 millions, d'après le tableau suivant :
quart Ensemencement pour trois années de 3 millions de dessat 13, millions
Entretien de 1,800,000 personnes des deux sexes, en comptant par personne 2£ quarts par an, ou 7} quarts pendant
trois années 13| „
Distillerie 750,000
Nourriture des animaux 5,250,000
Magasin communal , 1,000,000
En déduisant ces 34 millions, on obtient 46 à 56 millions de quarts d'excédant pour les récoltes de ces trois années.
Le transport des grains du pays a surtout lieu vers St. Pétcrsbourg par la rivière navigable de Zna, par le Wolga et les canaux. Depuis 1835 jusqu'en 1836, il est sorti des différents ports de la Zna 1515 bâtiments chargés de grains. Chaque bâtiment pouvait recevoir 3000 ou tout au plus 5000 sacs ou quarts. Il s'ensuit que le gouvernement de Tambow ne pouvait expédier, par cette voie, plus de 7,500,000 quarts. Le fait est qu'il en même expédie beaucoup moins, puisque de Pensa et Ssaratow il était égale-
ment arrivé do grands chargements de grains dan Us
ports de la Zna.
Admettons même que Tamhow ail envoyé à SL Pétersbourg par la voie d'eau 7,500,000 sacs; admette* encore qu'elle eu ail fait partir el vendu autant par la voie de terre; faisons enfin la part de ce qui a été gilé par les souris, par la vermine ou de toute autre manière: nous trouverons toujours 16 à 20 millions de quarts qw, en 1837, doivent être restés et ne peuvent pas avoir été vendus dans le gouvernement.
Ce qui frappe d'abord dans celte situation, c'est la richesse immense du sol mise en face de la population du pays. Quelle autre contrée sur la terre récolte, pendant trois années consécutives, de quoi satisfaire tous les besoins des habitants el pouvoir, au besoin, les nourrir en outre pour plusieurs années de ce qui a élé conservé dans les magasins?
Toutefois, ces richesses ne vont pas jusqu'à faire craindre une pléthore. Les mauvaises récoltes, plus fréquentes ici, grâce au climat, que partout ailleurs, viennent de temps à autre rétablir l'équilibre en offrant des débouchés. C'est ainsi que la récolle a manqué eu 1831, en 1632 et en 1833. Alors le gouvernement de Tambow, après avoir fourni le blé nécessaire aux habitants de la province , se mit à expédier 10 millions de quarts de grains vers le Nord el le Midi de la Russie. Propriétaires paysans et accapareurs réalisèrent des bénéfices considérables, et la valeur de la propriété foncière augmenta de 5 pCt.
On devine que ces fertiles provinces n'ont guère à craindre de disette. Quatre ou cinq mauvaises années consécutives pourraient seules en amener, ce qui n'est pas encore arrivé. Cependant, tout le inonde prend des précautions en vue de ce danger, quelque éloigné qu'il soiL J'ai fait remarquer déjà que presque lous les paysans conservent en tas la récolte d'une année entière, aiin de pouvoir faire face au jour noir (tsrhoriii den).
Il n'en est naturellement pas de même dans les provinces moins fertiles et qui sont réduites à l'importation
des grains des autres gouvernements. Ceux-ci, en dépit de leur grande fertilité et quand même les mauvaises récoltes ne les auraient point tous frappés en même temps, ne peuvent satisfaire entièrement les pays pauvres, exposés alors à une famine affreuse et à tous les maux déplorables qu'elle entraîne avec elle.
Le remède, le seul remède à cet état de choses, ce ' serait d'établir de meilleures voies de communication. La llussie présente une surface de terres immense, dont les . parties les plus fertiles se trouvent à une grande distance 1 de la mer; ses rivières, en général peu navigables, ne le j — " sont pas du tout pendant les trois quarts de Tannée; elle n'a pas do chaussées et encore moins de chemins de fer: comment, en présence de cette situation, saurait-elle pré- ] venir les malheurs inhérents à l'isolement et au défaut de • concentration?
Sans voies de communication, la Russie est un géant couvert de chaînes et dont un pouvoir fatal aurait paralysé les forces.
Voyez' l'Amérique du Nord, qui se trouve dans une situation géographique à peu près pareille. Sans unité et Ê sans cohésion, dénuée d'autre part des bienfaits que la ™ volonté constante d'un monarque sait répandre sur le pays * qui lui appartient, abandonnée aux âpres luttes des intérêts matériels, l'Amérique a prospéré et développé sa puissance, grâce aux innombrables chaussées et chemins de fer qu'elle a eu le bon esprit d'établir.
Aussi, si Ton excepte l'Angleterre et la Belgique, tous les pays sont, sous ce rapport, inférieurs à l'Amérique, qui, il faut d'autre part l'avouer, avait un plus grand besoin de ces voies de communication que des contrées moins jeunes et moins étendues.
Toujours est-il que si le gouvernement de Tambow, au lieu de charger de blé 500 vaisseaux sur la Zna, en avait chargé 1000; si les chemins, devenus praticables, permettaient d'arriver de tous côtés aux fleuves navigables et d'utiliser les voies de terre; si enfin l'élève des chevaux était assez améliorée pour qu'un cheval puisse tirer non
20 pouds, mais 120, à l'égal des Bitjukig: "alors ce vcrnemcnt ne serait pas dans la nécessité de laisser dans les magasins dix à quinze millions de quarts de blé, de perdre l'intérêt de ce capital, de voir périr le quart de ces provisions par les souris, par l'air etc., et il pourrait alors aider les provinces du Nord riches et industrieuses, mais dénuées de blés.