Chapitre XVIII
Départ de Woronesch pour Charkow. — Trois périodes de développement des Tilles russes. — 1812. — M. de Majewski.
— Servitude. — L'université de Charkow. — L'évéque Inokenti. — Colonie militaire du Tschugujew. — Jekathriuoslaw.
— Palais de Potcmkiu.
Le 16 Juillet, à deux heures du matin, nous partîmes de Woronesch pour atteindre, avec le lever du jour, le Don, peu large encore en cet endroit et couvert d'un pont en bois d'assez mauvaise construction. L'ayant passé, nous vîmes un pays entièrement différent de celui que nous venions de traverser, pour le caractère et l'aspect extérieur. La petite ville de Starai Oskol, d'abord, au milieu de rochers calcaires, a quelque chose de très-pittoresque. Les champs, les collines et les forêts qui s'étendent le long des rives de l'Oskol, les gais villages, les maisons petites, chétives même, mais soigneusement blanchies, forment un ensemble des plus agréables à la vue. Rien de propre surtout comme les maisons que les habitants, à ce qu'on dit, blanchissent tous les mois tant à l'intérieur qu'à la façade. La craie, du reste, abonde en ces lieux. Un petit banc est adossé à plusieurs habitations. Ça et là on voit des maisons isolées. En un mot, tout rappelle que Ton entre dans un autre pays, que Ton va se trouver chez le peuple des Petits-Russiens.
Nous traversâmes les deux villes de cercle Korotscha et Belogorod, les premières de l'Ukraine slobodique. Be-
logorod a quelques maisons bien bâties. Je ferai remarquer en passant que le nom de Belogorod prouve de nouveau a quel point les mûmes formes du langage se retrouvent riiez tous les peuples slaves. C'est Belgrade en Servie, c'est Belgard en Poméranie, Belogorod chez Jes Pclits-Kussicns, c'est enfin la même dénominaison en bien d'autres endroits encore entre la Baltique, l'Adriatique et la Mer Blanche.
Le \illage de Schcrcnioschnc, où se trouve un relais et que nous atteignîmes dans la matinée du 17 Juillet, est habité en grande partie par des Oduoworzu, sauf quelques paysans qui appartiennent à des propriétaires fonciers des environs. Les Oduoworzu sont au nombre de 211, avec 40 habitations. D'après une tradition, leurs ancêtres, il va un siècle ou deux, seraient venus du gouvernement de Hjasan s'établir ici, dans un pays sauvage, et auraient alors obtenu un privilège pour la possession du sol. Comprenant à l'origine 72 familles , ils ont partagé la terre à perpétuité et de manière que chaque portion se composât de (H) dessatiues Ils ont ainsi dérogé au principe de partage des terres qu observent à l'ordinaire les communes russes. Il en est naturellement résulté une grande disproportion dans la propriété foncière; bonne partie des terres ont passé des paysans, par vente, comme gages etc. en des mains étrangères, et des 1020 dessat. primitives ils n'ont plus que 540. Le reste appartient aux propriétaires des environs, dont quelques-uns y ont établi des paysans serfs auxquels ils ont assigné des maisons avec des terres situées pcle-méle au milieu de celles des habitants du village.
Chez ces derniers, j'ai trouvé en vigueur, c'est-à-dire consacré par l'usage, un droit de succession tout particulier qui, n'étant pas reconnu par les lois de l'empire, ne peut être invoqué devant les tribunaux russes, mais que la suite des temps a érigé eu coutume invariable. Lorsqu'un différend s'élève, le Starchina et les IMcs blanches le décident, suivant l'antique droit, devant la commune rassemblée, et ou n'a pas d'exemple qu'une partie en ail appelé de cette
décision. Lorsqu'il s'agit de sortir d'indivision, tous les fils reçoivent des lots égaux, mais c'est d'après le sort qu'ils déterminent qui recevra l'habitation paternelle et qu'ils font la distribution des terres particulière. A cet effet, ebacun des héritiers jette dans un chapeau soit une pièce de monnaie, soit une petite pierre ou un morceau de bois, munis l'un comme l'autre d'un signe. On secoue le chapeau et chaque héritier choisit sa terre au fur et à mesure que son sort est tiré. Tout ici ne rappelle-t-i! pas les moeurs de l'antiquité? Continuons. A défaut d'enfants mâles, les filles conservent jusqu'à leur mort la propriété , c'est-à-dire l'usufruit du sol qui , alors , retourne aux plus proches parents mâles. Ni leurs maris, si elles contractent mariage, ni leurs enfants ne peuvent y prétendre. Bien plus , l'usufruit n'est conservé aux filles que si elles restent dans le village ou qu'elles épousent un paysan de la race des Odnoworzu qui y est établi. Si au contraire elles quittent l'endroit ou qu'elles épousent quelque habitant d'un autre village, la propriété passe aussitôt aux plus proches agnats. Les veuves n'obtiennent ni portion déterminée ni douaire ; mais les enfants ou les plus proches parents mâles qui héritent de la propriété, doivent leur constituer une pension viagère.
Vers midi, nous arrivâmes à Charkow, un des endroits que Catherine II, il y a cinquante à soixante ans, a érigés en villes, à peu près comme on fait des colonels et des généraux. Catherine, du reste, a créé de pareilles villes par centaines, et telle était l'excellence de son coup d'oeil et de son discernement qu'elles sont devenues en réalité des villes et en partie des villes puissantes. Centres de l'administration d'abord et sièges naturels des autorités, elles attirèrent bientôt le commerce et l'industrie et atteignirent ainsi un haut degré de prospérité. Aujourd'hui encore le voyageur y distingue trois périodes de développement bien distinctes. En s'approchant, dans l'intérieur de la Russie, d'une ville, ce ne sont pas, comme dans le reste de l'Europe, des jardins qui s'étendent pendant une lieue aux portes et qu'il faut traverser avant d'arriver à la
localité, mais on voit d'abord an village russe, le des anciennes habitations de paysans que l'on transformer en ville. Là demeurent aojourd'l des paysans qui fournissent à la ville les légumj saires, cultivés non dans des jardins fermés de haies, sur des champs. Après avoir ainsi traversé le village, M entre dans la ville de Catherine II. Bâtie comme les ties extérieures de Moscou que j'ai décrites au pi volume, elle offre des rues droites, larges, non payées al qu'enferment des maisons avec des cours, la façade avec le pignon tournée vers la rue , à poutres superposées et à un seul étage. Dans cette partie de l'endroit s'est filée l'industrie russe. C'est la partie qu'habitent des voiturien» des forgerons, des marchands de grains et de denrées, des aubergistes etc. Enfin en quittant la fondation de Catherine, c'est la ville européenne que vous voyez s'ouvrir devant vous: des rues bien alignées et en partie pavées, de grandes places, partout des maisons que l'on pourrait appeler des palais, peu de mouvement toutefois, quelque chose de silencieux et de morne, malgré les droschki stationnés sur les places et aux coins des rues et que l'on retrouve en Kussie dans toutes les villes do gouvernemeat et même d'arrondissement. Du reste, les bâtiments pub* lies sont les plus anciens de cette partie de la ville; ceux des particuliers au contraire ne remontent guère au-delà de 1M5. 11 ne faut enfin pas oublier, que les trois époques de développement des villes russes répondent exactement aux différentes phases de la vie sociale de cette noblesse qui forme jusqu'ici la seule classe civilisée du pays.
Jusqu'en 1.S12, ainsi que nous l'avons indiqué en passant dans le premier volume, ceux des nobles qui n'étaieat pas en service actif soit civil, soit militaire et qui, par conséquent, ne devaient pas se fixer avec leurs familles aux endroits où les appelait le même service, passaient leur vie dans les grandes villes ou bien à la campagne. Autrefois cependant, les nobles riches ne vivaient pour ainsi dire jamais à la campagne. C'est tout au plus si, pendant
l'été, ils allaient visiter une ou deux fois leurs terres. L'absence de ce comfort et de ces objets de luxe qui leur étaient devenus nécessaires, les engagait à regagner Pétersbourg s'ils faisaient partie do la noblesse de cour, ou Moscou, s'ils se posaient comme frondeurs. Ceux au contraire qui n'avaient pas une fortune suffisante pour leur permettre le séjour de la ville, n'y passaient que l'hiver ou juste le temps que duraient les épargnes qu'ils venaient d'amasser en vue de cette résidence désirée ; puis, ils allaient se cacher dans un coin du pays pour économiser de nouveau. Enfin la petite noblesse, pauvre, grossière, d'ailleurs peu nombreuse autrefois, vivait avec les paysans et en avait pris les moeurs et les allures.
La catastrophe de 1812 modifia du tout au tout cet état des choses. Les nobles riches ou du moins aisés qui avaient habité Moscou, venaient de perdre leurs palais, leurs maisons, en un mot, bonne partie de leur fortune mobilière et immobilière. Dénués de ressources pour les premières années, ils devaient aller à la campagne ou se faire employés de cette administration qui, à mesure qu'elle se rapprochait de celle du reste de l'Europe, réclamait un plus grand nombre de fonctionnaires, dispersés sur l'étendue du vaste empire. D'autre part, il y est beaucoup de nobles qui avaient pris part aux guerres contre les Français. Ils voulaient transporter en Russie la vie occidentale, se ruinaient à la tache et finissaient presque toujours par faire place à des parvenus de la classe des employés.
Vint ensuite le développement de l'industrie manufacturière dû surtout à la noblesse qui a fondé la plus grande partie des fabriques de la Russie. Avec les fabriques, l'activité, l'étude cl d'autres qualités nécessaires à la surveillance et à la direction de pareils établissements distinguaient désormais les nobles. Ce fut une véritable révolution. Aujourd'hui, la noblesse vit davantage à la campagne, pas assez, il est vrai, pour former une noblesse campagnarde, mais les nobles visitent leurs terres et s'occupent de la culture des champs et do l'économie rurale. Aussi de jour en jour voit-on un plus grand nombre de j Volume» IF. 8
paysans mis à corvée, c'est-à-dire qu'une partie des terres leur est enlevée et déclarée champ seigneurial en ce sens que les paysans doivent le cultiver à corvées, tandis que l'obrok a cessé d'être la forme dominante de la redevance territoriale de la grande Russie. La conséquence de ceci c'est la nécessité pour les nobles de ne pas trop ni trop long-temps s'éloigner de ses fabriques et de ses établissements d'économie rurale. Bien plus, Moscou lui-même est devenu ville de fabrique. La plus grande partie des fabriques se trouvant toutefois dans le rote du pays, la noblesse a dû se résigner à quitter la capitale, et comme elle ne pouvait d'autre part renoncer à la vie de société et à leurs agréments de luxe, elle venait habiter les villes de province Delà cette nouvelle partie de la ville russe dont j'ai parlé plus baut , de là aussi un nouvel élément social formé par cette noblesse, autour de laquelle se groupent pour ainsi dire les nombreux employés et les officiers avec leurs familles. Celte situation offre le germe de cette vie de province qui, autrefois, faisait défaut à la Russie, et d'une bourgeoisie qui, à peine ébauchée, si je puis m'esprimer ainsi, dans le moment actuel, peut se développer et former alors de son coté un contingent vivace à la civilisation moderne sans laquelle, quoiqu'on en dise, une nation ne peut faire de progrès matériels ni moraux.
Os nouvelles villes russes, tout le fait croire, deviendront les fovers de la vie nationale, les cités-mères d'où se répandront sur le reste du pavs les bienfaits de la pensée européenne. Mais ce rayonnement salutaire devra naturellement s'opérer à l'inverse de ce qui a eu lieu pour les villes antiques de la Russie d'autrefois. Car, au commencement les dernières villes étaient les points de départ de la colonisation et les foyers de la culture pour le pays environnant. Des rapports étroits d'ailleurs rattachaient les nouveaux établissements à leurs métropoles. C'étaient comme des essaims d'abeilles qui aimaient à revenir à la ruche qui les avait vus éclore. C'est pourquoi les villes primitives portent le nom de mère; c'est la mère Susdal, la mère Novgorod, la mère Wladimir etc. Maintenant au
contraire, les villes modernes, créées centres et métropoles en vertu d'une décision supérieure, n'ont pu immédiatement s'imposer en cette qualité au peuple, qui les a seulement considérées comme mères adoptfoes. Tout ceci, du reste, prouve de nouveau, à quel point le sentiment de famille est inné chez le Russe. Il lui faut avant tout un père et une mère. A défaut d'un père donné par la nature, il appelle père un membre quelconque de la famille,! un frère par exemple, un oncle et, en désespoir de cause, le premier venu, même un étranger. La commune n'a pas de repos qu'elle n'ait trouvé le starik, r ancien, dut-elle s'adresser au plus jeune de l'endroit. Les paysans appellent batuschka (petit père) leur seigneur âgé de six ans, le peuple enfin plie les genoux devant le Czar, en lui donnant le nom de petit père à son tour.
Charkow est une de ces villes modernes, fondée , il v a 250 ans, par un Cosaque du nom de Charkow qui vint V construire sa maison solitaire. D'autres le suivirent et
bientôt on vit se former un village. La situation excellente le fit prospérer; en 1780, Catherine II l'érigea formellement en ville et en chef-lieu de gouvernement. Une université y fut établie en 1804. Aujourd'hui, c'est une des villes les plus belles, les plus importantes et les plus riches d'avenir de la Russie du Midi. Charkow semble même appelée à occuper un jour vis-à-vis d'Odessa la position où Moscou se trouve à l'égard de St. Pétersbourg. La ville est construite avec beaucoup d'élégance, et nous n'avions pas de peine à croire ce que l'on nous assura, à savoir, que dans la partie moderne de la ville aucune maison ne remontait au-delà de ' 30 ans *). En revanche , les rues
•) Bonne partie de ces maisons ont été construites par spéculation, pour élre vendues ou louées aux nobles pendant l'hiver. Ce n'est pas tout. L'n M. Kusin ayant pris à ferme la distillation de Peau de vie dans plusieurs provinces et devant présenter au gouvernement une hypothèque de plusieurs millions que ses propres terres ne peuvent garantir, les négociants de l'endroit ont fourni caution par leurs maisons en concurrence
étaient détestables. Que Ton se figure un sol couvert de terre grasse à une areliine de profondeur, une sécheresse de plusieurs semaines et, en conséquence , une poussière telle que d'un coté de ces larges rues il était littéralement impossible de reconnaître les maisons de l'autre côté. On nous dit que c'était bien autre chose encore après une forte pluie. Alors le sol se dissout, les pieds des chevaux, des hommes et les roues des voitures en font une pâte épaisse et le plus intrépide piéton ne parviendrait pas à traverser la rue. Les plus légères voitures demandent alors un attelage de six à huit chevaux, et il y a quelques années, les équipages de l'impératrice elle-même se sont enfoncées dans la vase. En général, la Russie n'a pas fait de progrès quant au pavage des rues. Dans les provinces du Nord, on pave de bois certaines parties des chemins et des rues. Le long des maisons, on voit des trottoirs de planches. C'est ce qui n'a pas peu contribué à propager le fameux incendie de Kasan. Mais dans les emirons de Charkow, on ne trouve pas de pierres et le bois y est cher et rare. Que fait-on en présence de cette pénurie? On jette du fumier dans les trous, apparemment pour donner à la boue plus de consistance. 11 en résulte que tout le inonde et jusqu'aux artisans ont des voitures, et que l'on en voit plus à Charkow que partout ailleurs.
Il y a beaucoup de nobles à Charkow, mais ils sont moins riches que ceux qui habitent Woronesch. Les Ai-
de la somme exigée pour hypothèque. M. Kiisin f eu échange de relie «-union, leur paie fi pCl. du capital absorbe par la ronsIriM lion des bâtiments. Que l'on juge d'après cela, quels avantages doit offrir la distillation de l'eau do tic. Au reste, si M. Ixii^in ne répondait pas à ce crédit exorbitant et qu'il fit faillite, les négociants perdraient toutes leurs belles maisons dont viendrait s'emparer le gouvernement. Le gouvernement pourrait de la sorte acquérir les parties les plus élégantes de la ville, pareeque d'autres acheteur* ne se présenteraient probablement pas en nombre suffisant.
lemands de Charkow se plaignent du défaut d'instruction et de culture dans la haute société de cette ville. A voir l'aisance des manières, le ton élégant de sa conversation et la facilité avec laquelle elle parle le français, on supposerait à celte société un fond sérieux d'idées qu'elle n'a malheureusement pas. Pour peu que Ton observerait de près ce qui préoccupe les hommes et les femmes qui la composent, on s'apercevrait du vide de leur coeur et de la frivolité de leur esprit. Aussi faudrait-il, pour ne pas mourir d'ennui, recourir à la danse et au jeu de cartes. Telles étaient les plaintes de nos compatriotes, plaintes fondées sans doute, mais qui s'appliqueraient, hélas! avec la même exactitude aux villes de province de notre chère Allemagne et à quelques-unes de ses capitales.
Le président de la cour des domaines, M. de Majewski, que nous fûmes voir, nous accueillit parfaitement. On trouve, en Russie, dans la cour des domaines de chaque gouvernement, des collections de produits naturels, de minéralogie et de géologie particuliers à la province, de môme que les modèles des instruments aratoires, qui y sont en usage, des échantillons des objets fabriqués dans les manufactures etc.
Majewski donna des éloges au système de cadastre que Ton a presque réussi à entièrement introduire dans le gouvernement de Woronesch. 11 nous dit toutefois qu'à son avis, il était plus simple et plus convenable d'adopter pour la province de Gharkow une assiette en bloc de l'impôt. Le ministère actuel des domaines, considérant comme peu équitable le système des tailles personnelles (car l'obrok ne se prélève après tout que d'une manière uniforme et par tète), a conçu l'idée de le transformer insinsiblcmcnl en une rente foncière; delà le cadastre régulier dont il a fait l'essai à Woronesch. Toutefois, il est matériellement impossible d'étendre cette méthode à la Russie en général. Les arpenteurs qui seraient chargés do ce travail énorme, n'en auraient pas fini en cinquante ans. Du reste, la taxation du sol d'après lo cadastre est beaucoup moins fondée en justice, que les partisans de celle
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Dans le re*te de l'Kurope. le» rentes foncières étaieal originairement représentée*» par des prestations en nature, par le dixième, par exemple, le cinquième ou d'autres taxes arbitraires. Introduire en Itusne ce système qui répondrait peut-être au degré de cmli.salion auquel le peuple est arrivé, fierait chose également difficile. II faudra donc probablement n'en tenir à la rente d'argent et là où sou introduction eut po&Mlde, au m blême es*a\é par le mini* tre.
Suivant M. de Majcwski, les lerres du gouvernement de Charkow coupées en parties égales par quatre petites rivières au cours presque parallèle et appartenantes toutes les quatre au bassin du Don, pourraient être divisées d'après cela d'une manière bien simple quant à l'obrok à payer sur les champs de labour et les prairies; d'autant plus que ces quatre régions, sauf les rives élevées des rivières à une étendue de deux à six verstes, offriraient un sol également bon et fertile. A cet effet, on n'aurait qu'à frapper de la môme rente élevée chaque dessat. des bonnes lerres, et du quart ou de la moitié de celte redevance la dessat. des mauvaises, ce qui chargerait d'un rouble 20 copeks assign. à peu près la première et la seconde de 30 à 60 copeks. M. de Majewski m'assure que les paysans seraient à coup sur satisfaits de ce principe dont la simplicité a certes de quoi frapper l'esprit, sans que je veuille toutefois me porter garant de ce que son application immédiate pourrait donner un résultat utile.
On nous parla d'un essai plein d'intérêt qu'un employé des eaux et forêts, M. Abramow, avait fait pour couvrir la steppe de forêts. 11 avait, depuis 1838, planté 860 dessat. d'un terrain fort sablonneux de peupliers cl de saules qui, à ce qu'on assura, viennent très-bien. II avait fait tout cela spontanément et en partie à ses frais. Le gouvernement, à mon avis, ferait bien d'encourager ces sorles d'entreprises pour lesquelles, du reste, aucune règle générale ne pent jusqu'ici servir de base; car elles ont tantôt réussi, tanlùt échoué, et il n'a pas été possible d'assigner une cause précise et saisissable de ces résultats divers.
Voici enfin quelques notices sur les prix et l'écoulement des grains qui viennent singulièrement appuyer ce que j'ai dit plus haut de la situation des serfs et de l'insuffisance regrettable de voies de communication*).
*) (jràcc aux chemins plus ou moins bons et à la distance plus ou moins considérable des rivières navigables , le prix de* grains Tarie souvent de la moitié dans ce pays.
Pendant les bonnes années, les propriétaires dans Ib contrées fertiles du pays ne vendent pas leur blé el défendent ù leurs paysans de vendre le leur. Il eo résulta qu'il ne \ient pas au marché de trop grandes provisions, el que le prix des grains ne subit jamais une trop forte baisse. Arrivent des années de disette, el les propriétaires ainsi que les paysans s'empressent de vendre, à des prix élevés il est vrai, mais de manière à combattre la détresse publique. Propriétaires el paysans finissent de la sorte par s enrichir. Ces paysans sont en conséquence généralement plus riches que ceux de la couronne qui, libres de leurs actions et légers comme le sont les Musses , vendent toutes leurs prousions dans chaque année et ne savent alors comment faire face aux années mauvaises. Les magasins publics ne suffisent pas pour porler remède à celte situation. Supposez au contraire des voies de communication mieux établies; la servitude transformée, d'après l'oukase du 2 Avril 1&42, eu un contrat stipulant une prestation eu argent; les corvées faisant également place à des paiements d'obrok faits par des ouvriers, ce qui aurait à lui seul ce grand avantage de procurer aux propriétaires les sommes nécessaires pour toute bonne économie rurale: supposez tout cela, et il s'ensuivra nécessairement une révolution dans l'agriculture, dans les prix, enfin dans les fortunes des propriétaires el des paysans. Mais celte révolution porterait les meilleurs fruits dès que, la crise étant surmontée, l'équilibre se serait rétabli entre le commerce des produits et le taux de l'argent. Au contraire, la brusque abolition de la servitude ou même l'introduction violente des contrats d'après l'oukase de 1^42 el sans que des voies de communication aient élé préalablement obtenues, ce seraient là, à mon avis, des mesures qu'il faudrait considérer comme une véritable calamité pour celle partie de l'empire.
11 exisle dans l'économie rurale de la Russie un usage que l'on ne peut assez souhaiter de voir disparaître. Je Yeux parler du partage d'un village entre plusieurs héritiers d'un seigneur-propriétaire, partage que tolèrent mal-
heureusement les lois de succession du pays. L'unité de la commune, élément fondamental de la constitution russe, en est anéantie. Les fortunes se morcellent et donnent naissance à une noblesse aussi pauvre que dénuée de culture intellectuelle. L'espérience prouve que cette noblesse pressure jusqu'au sang les paysans qui , dispersés qu'ils sont, ne trouvent pas le moindre appui dans une commune dont l'ensemble a quelque chose d'imposant même pour un mauvais maître. Il ; résulte d'autre part de ces partages de graves inconvénients quant à la division des propriétés. Les seigneurs de cette province possèdent en effet des morceaux de champs enclavés au milieu des terres de leurs voisins et qu'ils font cultiver par leurs paysans. Les habitants d'un village ou mémo quelques paysans appartenants à un propriétaire particulier ont sur le terrain d'un autre village des forêts, des servitudes, la faculté d'y couper du bois etc. Sur des pâturages étrangers, ils ont le droit de conduire leurs troupeaux sans que le nombre en soit déterminé. Ces droits étrangers résultent sans doute de ce que les seigneurs des paysans qui les exercent, possédaient autrefois ces mêmes forêts et champs qui se trouvent maintenant en des mains étrangères. En un mot, on retrouve là toutes les complications de la propriété de l'Ouest de l'Europe, complications qui arrêtent les progrès de l'agriculture et dont l'abolilion progressive nous coûte tant d'efforts et de frais. En Russie, celte situation est uniquement amenée par le malheureux morcellement des villages et par les échanges et les ventes qui en sont les conséquences. Du reste, les partages ne remontent guère au-delà de 150 ans. Avant cette époque, la noblesse étant moins nombreuse, les partages aussi étaient moins fréquents. Le gouvernement , sans troubler les droits de succession, pourrait, ce me semble, remédier à l'état des choses actuel, en défendant à l'avenir le morcellement des villages. Lorsqu'il s'agit de sortir d'indivision, un des héritiers pourrait prendre la propriété et payer à ses cohéritiers le prix de leur lot. Au cas qu'ils ne pourraient s'entendre, on vendrait aux enchères pour partager le prix de vente. Quant
aux villages déjà partagés, il faudrait, dans la venta <Trae propriété, accorder des avantages à ceux qui, possédant des biens dans le village, voudraient acquérir cette propriété. On pourrait de la sorte faire disparaître peu à peu des complications d'autant plus fâcheuses qu'elles créent de grands obstacles à la fixation du cadastre.
Les paysans de cette province sont paresseux, à ce qu'on dit. Ce sont des Pctits-Russicns. Lourds de leur nature, ils suivent machinalement le boeuf, qui trace le sillon uniforme dans leurs champs, à la différence des Grands-ltussicns, qui, ne travaillant pas beaucoup plus que l'animal plein d'ardeur attelé à leur charrue légère, se font remarquer par l'agilité de leurs mouvements et par une bonne humeur inaltérable. Du reste, les paysans de la couronne, dans la province dont je parle, sont plus paresseux que les paysans h corvées, et ceux-ci le sont plus que les Odnoworzu. On prétend que les derniers font venir des (irands-Russiens des gouvernements voisins pour les aider dans leurs travaux, surtout pendant la moisson. Dans le cercle de Starobjclsk, ils abandonnent aux ouvriers, pour les travaux de la saison, le sixième et même le cinquième de toute la moisson. Dans la coupe des foins, ils donneraient, mais faut-il le croire, la moitié des foins comme salaire. Dans les champs seigneuriaux, deux hommes et trois femmes doivent, comme corvée journalière, faucher une dessat., la nouer en gerbes et les ranger en tas. S'ils travaillent davantage dans une journée, on leur en tient compte.
Dans les environs de Charkow, la terre sur laquelle on se propose de planter des pastèques ou melons d'eau (nommés en russe arbouses] et qui, à cet effet, doit avoir reposé une couple d'années, se donne à ferme pour 21 roubles assign. ((] lhaler 21 sgr.) la dessat.*} Des terres
°) Passek, dans son travail sur celle province, travail que j'ai mis A profil dans la suite du présent volume, indique le pris connue g'clcvanl, près de Charkow, à 30 et même à 40 roubles.
ordinaires ou plus mauvaises ne valent pour le fermage que 2| à 3} roubles assign. Ici, comme ailleurs, des négociants des villes louent souvent des terres pour les cultiver une fois. Avant leurs chevaux, charrues et voitures à eux, ils louent seulement des ouvriers pour les travaux. Dans les champs de la couronne, le salaire d'une journée s'élève à 1 rouble 50 copeks assign. (près de 14 Sgr.).
Les prix de la laine, à Charkow, se présentaient, dans l'année de mon voyage, d'après l'échelle suivante: Mérino lavé, lepoud (37 livres) 40 r. 25 c. (12 th. 8sgr.)
id. le quintal (110 livres) (36 „ 15 „
id. non lavé, le poud 19 r. 25 c. (5 „ 26 „
11 faut savoir que la poussière de la steppe, chassée par le vent de l'Est, pénètre profondément dans la toison. De la même qualité, la laine coûtait à cette époque aux marchés de l'Allemagne du Nord 60 à 70 thalers le quintal. De la laine commune du pays, le poud revenait à 7 et à 10 roubles assign. (le quintal par conséquent d'à peu près 6 thalers 10 sgr. à 9 thalers 15 sgr.).
En cet endroit, on nous dit beaucoup de bien du gouverneur-général de Woronesch; on fit l'éloge de son esprit d'équité et de son amour de la justice. 11 est populaire au point que les paysans de la couronne et les Odnoworzu s'adressent à lui en toute occasion pour le choisir comme arbitre dans leurs différends. Toutefois cette circonstance, il faut le dire, n'est pas de nature à réprimer l'ardeur des procès qui anime particulièrement le paysan russe et très-souvent finit par amener sa ruine.
Je fis la connaissance de plusieurs professeurs distingués de l'Université, parmi lesquels je citerai MM. Lan in, Ssresniowsky, Einbrod, Slruve, qui tous ont fait leurs études en Allemagne.
Les professeurs sont peu rétribués, car ils ne reçoivent que 5000 à 6000 roubles d'appointements. L'usage des honoraires payés par les étudiants, usage que l'on peut considérer comme un stimulant très-fort pour les professeurs et les élèves, n'est point introduit en cette Université dont les étudiants sont riches pourtant pour la
plupart. Presque tous les professeurs ont des pensionnaires; les étudiants sont surveillés de près, et Ton ne trouve chez eux ni duels, ni tel autre excès naturel a leurs confrères d'Allemagne.
J'exprimai à M. Ssrcsniowski , professeur de l'Université et très-versé dans les lettres et antiquités slaves, mon étonnement de ne trouver nulle part en Russie la construction des villages dits des Wcnds, qui s'est conservée en Allemagne dans l'Allmark ainsi que dans la province de Luncbourg, et qui consiste dans un cercle de maisons serrées Tune contre l'autre et n'offrant qu'une seule ouverture qui sert à la fois d'entrée et de sortie. M. Ssresniowski me dit que celte coutume ne pouvait guère avoir été particulière qu'aux Slaves pures de l'ancienne Russie. Aujourd'hui encore, la plupart des \illages ne se composent que d'une seule rue qui, autrefois, aurait peut-être été fermée, de sorte que le \illagc aurait présenté l'aspect d'une sorte de sac, usage qui se trouve du reste aujourd'hui encore chez les Pclits-Russicns. De là aussi les antiques remparts ronds, les (jorailischi de la Bohème et de la Lusace, le marché ou le cercle des villes de la Pologne, enfin l'aspect des localités les plus anciennes de la Russie. C'est peut-être même à ce shlc, presque disparu à l'heure qu'il est, qu'il faudrait attribuer les rues qui, comme des peaux d'oignons, entourent à Moscou le noyau de la ville proprement dite. Bien plus, des villages entièrement bâtis en cercle se trouveraient dans des contrées éloignées, dans les gouvernements de iSijni-Novgorod et de Kasan. Fondés eu grande partie par des Roskolniks, ces villages seraient .situés au fond des forets; on les appellerait Skiti et leurs habitants seraient dits Skitaris. Au milieu de la place ronde entourée des maisons, une cloche est suspendue entre deux piliers que couvre une espèce de toit; la chapelle au contraire se voit dans le cercle que forment les habitations. Ces Roskolniks, du reste, ne divisent pas la terre suivant l'usage des communes russes, mais ils cultivent les champs en commun et partagent la moisson.
M. Ssrcsniowski me dit que dans le gouvernement de Kiew et particulièrement au village de Moschné près de Kanilew, il y avait des tribunaux où, suivant l'antique coutume russe, trois vieillards rendent la justice et vident tous les différends* Les Cosaques du Don auraient également de ces sortes de cours de justice complètement organisées, mais qui ne connaîtraient que des affaires de pâturage et d'élève du bétail.
Chez le pasteur luthérien, M. Landesen, je fis la connaissance d'un ecclésiastique grec, le moine Jeronimo. C'était un Esthonien converti à l'église russe. J'allai voir avec lui un couvent de l'endroit et l'archevêque Inokenti, un des savants les .plus distingués de J'empire, prédicateur du reste célèbre et d'un extérieur plein de dignité. Connaissant à fond la théologie allemande, il était en correspondance suivie avec Schleiermacher et Neander. Sans fortune et réduit aux émoluments médiocres de ses charges, il jouit cependant d'une certaine aisance, grâce à ses écrits très-recherchés. Son éloquence évangélique est persuasive au point d'avoir converti dans une seule année 25,000 Roskolniks à l'église russe.
Le collège ou gymnase de la ville est organisé comme les anciennes écoles des Jésuites, en ce sens que la première classe, la plus basse, comprend les enfants de dix ans sachant lire et écrire et connaissant les quatre règles de l'arithmétique; on leur enseigne le latin, l'allemand et le français. La seconde classe est destinée à la géographie; la troisième à l'histoire; la quatrième à la logique; la cinquième aux sciences physiques ; enfin la sixième à la philosophie et aux autres matières qui préparent l'élève à l'Université.
Le 21 Juillet au matin, nous parltmes de Charkow pour aller visiter les colonies militaires de l'Ukraine et en premier lieu le siège de l'état major, la petite ville de Tchujujew, éloignée de 35 verstes de Charkow. A quatorze verstes de distance, je vis pour la première fois, sur une colline artificielle de trente pieds de hauteur, sur un Kurgan, une des étranges statues en pierre dont les vova-
gcurs ont autrefois trouvé des milliers au Nord du Caucase et de la mer Noire et qui appartiennent a des âges reculés. Elles offrent beaucoup d'intérêt et je me propose d'v revenir dans la suite.
A neuf heures, nous atteignîmes Tschujujew, située sur la rive droite, assez escarpée, du Donez. Tout en ces lieux porte l'empreinte de Tordre, de la propreté et de la régularité militaires. Une longue et belle avenue de peupliers italiens conduit à la ville.
Dès le règne du Czar Ivan Wasiljcwitsch, des Cosaques furent établis dans ce pays. Des documents de 1038 et de li>47 nomment le Czar Alcxei comme avant favorisé la colonisation. Des Slrélitz mutins furent exilés à Tschujujew et dans les colonies cosaques des environs. 11 en était de même de quelques malheureux étrangers dont les descendants, faciles à reconnaître par le nom exotique qu'ils portent, se retrouvent au milieu des paysans russes. C'est ainsi que plusieurs familles appelées Slich font remonter leur origine à un médecin allemand exilé par le Czar Alexei. Le nom d'Ourkc n'est pas non plus rare chez les colons. Or, les comtes d'Ourke sont bien connus en Angleterre et dans la Livonie et chose assez singulière, un général comte d'Ourke avait le commandement du lieu au moment où je vins à le traverser.
Etant descendus au joli logement de l'inspecteur de la colonie , nous fûmes reçus par un aide de camp qui nous conduisit au pied à la terre que possède ici l'empereur. C'est une petite campagne charmante au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Située à mi-rote au-dessus du Donez, elle est entourée d'un jardin luxuriant qui s'étend jusque vers la rivière. C'est un ensemble fort pittoresque. Tous les meubles de cette maison , fabriqués par des artisans de la colonie, soldats du bataillon des ouvriers, se distinguent par leur bon goût et leur solidité. Un comfort parfait régnait dans les appartements. Le général-major, chef de brigade, M. de Lindgren, \iut nous y rejoindre bientôt pour nous montrer le reste de l'endroit. Nous visitâmes avec lui l'hôtel de \illc, la chancellerie, les archives où,
par parenthèse, on conserve les titres d'investiture émanés des anciens czars, ensuite une collection de pétrifications fossiles trouvées en ces lieux, comprenant des échantillons de houille dont il doit se trouver des couches non loin de là, couches qui n'ont pas été suffisamment explorées jusqu'ici. On remarque aussi du minerai de fer, avec à peu près 30 pCt. de fer. D'excellents plans et cartes, dessinés par les soldats et les cantonisies de la localité me furent montrés, et Ton me fit cadeau d'une petite statistique de la colonie avec six jolies cartes des six districts, que j'ai utilisée pour les chiffres. Elle peut du reste être regardée comme un curienx échantillon de l'intelligence du peuple russe; car, écrite en langue allemande avec des caractères latins, elle a été copiée sans faute aucune par un cantoniste russe, qui ne savait pas un mot d'allemand. Nous fûmes ensuite voir l'église bâtie tout entière, maçonnerie, charpentes, boiserie, dorure etc., par les mômes ouvriers du bataillon des artisans dont j'ai déjà parlé et sur lequel j'aurai occasion de revenir. Dans les écuries, nous remarquâmes que tous les quarante chevaux avaient un bâtiment à eux, renfermant les chambres nécessaires pour les harnais, les armes, les uniformes etc. Les chevaux, d'une race excellente, hauts de trois werschoks (pour uhlans), s'achètent, prix moyen, 240 roubles assign. Ils se vendent aux foires du Midi où l'on en conduit au nombre de 29,000 à 30,000. Après six ou huit ans, on les réforme. Chaque régiment a des chevaux d'une même couleur ; ceux que nons vîmes ici, étaient tous blancs.
Cette petite ville se termine aux extrémités par un village. Les habitations en respirent toutes Tordre et la propreté. Bâties d'après un modèle uniforme, elles présentent trois fenêtres et de petites mansardes du côté de la rue. Le soldat, qui a sa petite chambre à lui, vit en bonne amitié avec le propriétaire de la maison et l'aide même dans ses occupations autant que les soins qu'il doit donner à son uniforme, à son cheval et à l'exercice, le lui permettent Les dépôts militaires renferment tout ce qui est nécessaire pour toujours permettre à une division com-
filèlc d'entrer immédialemmcnl en campagne. L'hôpital, se composant de plusieurs petits corps de bâtiments el d'une organisation parfaite, renfermait, lors de notre visite, cent quarante malades tant soldats que paysans. Rien d'intéressant d'autre part comme les grandes maisons assignées au bataillon des ouvriers et qui présentent des ateliers pour tous les métiers, serruriers, forgerons, armuriers, menuisiers, ébéni>tcs, selliers etc. On y a oit même des peintres dont les travaux, les copies s'entend, comme les portraits de l'empereur etc., indiquent un grand talent technique.
Quant aux meubles que l'on confectionne ici, j'en avais vu les meilleurs à la maison de campagne de l'empereur. Les cadres ciselés destinés à des tableaux, étaient généralement fort bien travaillés. Ce qui me paraissait surtout satisfaisant, c'était Tomrage des selliers: du cuir excellent et à bon marché, de sorte qu'une selle à frein double qui, en Allemagne, aurait certainement coulé M) roubles assign., n'en retenait qu'à 40 roubles (12 thalcrs;. Au reste, toutes les colonies militaires possèdeut de semblables compagnies d'ouxriers, ayant leurs officiers à eux, des uniformes particuliers et se recrutant à part, mais d'après le même mode que les régiments. Us reçoivent une solde et des provisions de bouche, comme les soldats. Ce qu'ils confectionnent dans leurs moments de. loisir, ils peuvent le vendre. Mais ce travail comme le profit qu'ils en tirent, sont contrôlés par l'autorité.
Après avoir \isité le manège, nous entrâmes dans l'école d'artillerie où un grand nombre d'enfants apprenaient l'exercice au nuncn de canons eu bois. Au-delà du Donez, il y a une ferme- modèle avec une école agronomique comprenant trente-deux élèves. Sous un hangar ouvert, nous \imcs une collection de jolis instruments aratoires, surtout dvs socs de charrue de toute nature. On nous dit que la charrue pctile-russienne ordinaire, lourde el à roues, est celle dont on se sert le mieux pour le terrain de la steppe, lorsqu'il s'agit particulièrement à labourer une terre inculte; car cette charrue enfonce bien a\ant dans la
terre, ce qui oblige d'autre part les paysans à y atteler quatre boeufs.
Quelques paysans avaient demandé et obtenu que l'on accueillit leurs fils à l'école agronomique. En général, ces paysans se prêtant singulièrement aux améliorations agricoles, ces colonies se pourraient utiliser comme modèles pour toute la Russie du Midi.
Dans ces colonies militaires stationnent quatre régiments d'uhlans et autant de cuirassiers, chacun de 1800 hommes. On y a joint récemment, du gouvernement de Kasan, quatre régiments de hussards, deux d'uhlans et deux de cuirassiers. Cela était devenu nécessaire, parecque les régiments précédemment cantonnés en ces lieux, avaient été réduits de dix escadrons à six. Chaque escadron so compose de trois pelotons.
À chaque régiment on a assigné un territoire déterminé dont les cartes se trouvaient dans la statistique que l'on m'a donnée. Ce territoire varie de 12 à 25 milles carrés. Celui des quatre régiments d'uhlans et des deux régiments de hussards que Ton y a joints et qui forment une division, peut être de 100 milles carrés. Je n'ai du reste pas de notices sur la division des cuirassiers, n'étant pas allé la voir. Sur ces terres, on a établi des paysans qui, au lieu de payer la taillé et Tobrok, doivent pourvoir à la nourriture des régiments qui représentent, pour ainsi dire, les seigneurs du paysan et des champs qu'il possède.
Chaque maison de paysan a pour toujours dix-huit dessalines de terre, six dans chaque champ, et des foins jusqu'à six dessatines, suivant la grandeur du village. Ils reçoivent en outre gratuitement du bois de chauffage et de construction, autant que faire se peut. En échange, ils ont à loger, nourrir, chauffer etc. un soldat non marié *J, à fournir ensuite une provision déterminée d'avoine
*) Le soldat marié au contraire a toujours une pelite maison avec un jardin à lui : il reçoit des magasins ce dont il a besoin pour sa personne et sa famille.
Volume H. 9
au magasin de fourrage, de froment et de seigle au magasin de blé, enfin des corvées pour voiturcr les blés, pour construire les bâtiments et les réparer. U paraît que dans le territoire de la division des cuirassiers cantonnés vers le sud-est, les paysans ne font pas des prestations en nature, mais seulement des corvées et des travaux d'agriculture. Une partie du champ y est réservée aux paysans qui la cultivent comme dans les terres seigneuriales. En cet endroit, la situation des paysans, à ce qu'on dit, est meilleure. Aussi leurs champs sont-ils plus fertiles que ceux du Nord*).
Voici maintenant quelques chiffres empruntés à ma statistique et qui, comme tels, offrent de l'intérêt et sont bien autrement authentiques que ceux ordinairement fournis par les statisticiens russes.
Tout le territoire, en tant qu'il appartient à la couronne , comprend 541,509 dessat. dont actuellement 180,000 dessat. de champs, 40,000 dessat. de foins, 37,243 dessat. de forêts et broussailles. Le reste, c'est-à-dire près de 300,000 dessat., n'est pas cultivé et fait partie de la steppe. Cependant , il faut ajouter à tout cela des propriétés privées, de sorte que le total, ainsi que je l'ai fait remarquer, peut s'élever à 100 nulles carrés.
Ce territoire maintenant est divisé en six districts, un pour chaque régiment, chaque district en trois cantons. A l'origine, on a compté qu'il fallait à peu près 11,000 âmes pour subvenir aux besoins d'un régiment, mais aujourd'hui , la plupart des districts contiennent plus de 13,000 habitants.
") Cette donnée que Ton me communiqua de rive voix, est contredite par la statistique dont j'ai parlé plus haut et d'après laquelle les paysans de ces colonies, du moins dans uno partie de la contrée, sont également mis à corvée, ne fournissent rien en nature et cultivent, pour les régiments, un champ réservé.
Le chiffre de la population de tout le territoire et sans compter les troupes effectives composant les régiments, était, en 1843, de 75,801 âmes masculines et de 76,755 âmes féminines, total 152,556. En 1825, il avait été seulement de 54,812 pour les premières , et de 56,724 pour les secondes, total 111,536. Donc, en 18 ans la population a augmenté d'une somme qui tient le milieu entre un tiers et un quart, ou tous les ans de presque 1| pCt. En 1825, le mille carré comprenait 1154 âmes, aujourd'hui il en comprend 1564.
11 en résulte que le bien-être du pays doit s'être accru dans ces dix-huit ans dans la même proportion que la population. La somme des terres cultivées a augmenté du triple, celle des chevaux des f , des boeufs de labour des -*, du reste du bétail des -}, des brebis presque de la moitié.
Avant de continuer maintenant le récit de mon voyage, il convient de donner ici quelques notices générales sur le gouvernement de Charkow. Elles sont empruntées en grande partie à une statistique de ce gouvernement par W. Passek, écrite en langue russe, insérée dans les mémoires officiels du département de statistique et que l'on a fait expressément traduire à mon usage. C'est du reste un des meilleurs travaux de ce genre qui existe.
L'étendue des terres qui forment actuellement le gouvernement de Charkow, présentait, il y a trois siècles, une steppe nue, traversée par des Nomades. A cette époque, le grand duché de Moscou, ayant conquis son unité à l'intérieur et son indépendance extérieure vis-à-vis des Mongols de la horde d'or, avait atteint un certain degré de force. La horde d'or était détruite et de ses débris s'étaient formés les royaumes de Kasan, d'Aslracan et la Crimée, dont les deux premiers étaient trop faibles pour
('•lie dana-creux à Moscou et succombaient bientôt à la puissance de leurs ennemis. Maïs les Tartares de la Crimée, pendant deux siècles, demeuraient des ennemis inquiétants pour la Russie. La sleppe s'étendait entre les deux pajs, et c'est à travers la steppe que les Tartares infestaient la Russie. C'est pourquoi celte dernière cherchait avant tout de prendre pied dans la steppe. Ivan Wasiljeuitsch déjà établit à Tschugujew, sur le Donez, le chef-lieu de la colonie militaire actuelle, une sorte de forteresse qui fut défendue par des strelitz et plus tard par des Cosaques. En 151)9, Boris (iudunow fonda, à cinquante verstes au sud d'Oskol, la ville fortifiée de Zarewo- Rorissow , peuplée par des Strelitz et des enfants de Bojars. Leurs descendants ont bâti non loin de là une ville nouvelle, celle de leurs ancêtres ayant disparu avec la suite des temps. Au midi, on éleva un rempart, dont les traces se voient encore près de la ville de Sslawjansk.
Les Tartares, de leur coté, fortifièrent quelques endroits dans la sleppe. C'est ce qu'indiquent bien les noms des localités, tel quisum, Achtirka (en tartare: rive blanche). Celui du ileuve Aidar est également tartare. Ça et là, dans la sleppe, on voit des circonvallations avec des traces de ruines , restes de petites villes on de camps. Comme les collines lumulaires, elles appartiennent à des âges reculés et à des peuples inconnus.
Mais à part ces fortifications, la steppe était un vrai désert, dont ni les Russes, ni les Tartares ne revendiquaient la propriété. Le territoire occupé par la Russie, était désigné, jusque sous le gouvernement du premier Romanow, par une ligne qui s'étendait sur Helgorod, Oskol, Korolscha, Jabionow, Heiluki etc.
Les localités dont nous venons de parler, étaient du reste habitées d'abord, du moins en grande partie, par des (irands-Russiens : au milieu du dix-septième siècle, les Petits-Russie ns commencèrent à se fixer dans la steppe. Rou nombre de ces derniers s'opposèrent à l'union politique et religieuse entre leur pays et la Pologne, ainsi qu'à rétablissement, au milieu d'eux, de la noblesse po-
lonaise. Ils réclamèrent la protection moscovite, qui leur fut effectivement promise par le czar Michel Feodorowitsch.
Maintenant s'élevèrent rapidement une foule de Slobodes et de villages, tous, suivant la coutume des colonisations rosses, du nord au midi, le long des fleuves qui donnèrent leur nom aux chefs-lieux. C'est à ce moment qne se fondèrent Charkow, Woltschi-Wody , Liptschik, Martschik, Chatomlja-Burluck etc. Personne cependant ne pénétra pour lors dans l'intérieur de la steppe. C'est seulement il y a soixante-dix à quatre-vingts ans, qu'on vit y arriver, tranquilles désormais du côté des Tarlares, les Petils-Russiens par une sorte de filiation , c'est-à-dire par des colonies subsidiaires, que leurs Slobodes établirent sur les fleuves, et les propriétaires grand-russiens en y envoyant le surplus de leurs serfs. Les premiers établirent des villages ou des habitations isolées, comme Djotschenk, Ralkow, Pelit-Saltow et Krassnoje, se rattachant aux villes de Saltow, et les métairies de Dudglowow, Tschischow, Lasarew et Tomachow, venues du village de Chatomlaj. Le village d'Olchuwatka donna naissance à près de trente métairies. Au reste, on reconnaît encore aujourd'hui à la densité de la population , que la colonisation principale s'est étendue de l'ouest vers Test.
Ces premiers établissements petit-russiens constamment exposés aux incursions des Tartarcs, avaient besoin d'une organisation entièrement militaire. Elle a suivi chez elle le développement particulier aux Cosaques. 11 y avait trois divisions ou castes: les Cosaques d'abord établis surtout dans les Slobodes et chargés de la conservation et du service de l'artillerie; ensuite les Kampomailzais, qui prenaient part à la guerre mais étaient pour ainsi dire inférieurs en grade aux Cosaques; enfin les paysans qui cultivaient la terre pour eux et pour les Cosaques. Je m'occuperai ailleurs de la division de ces troupes en régiments, de leurs institutions judiciaires et des autres détails qui la concernent. Je rappellerai toutefois que les colons formaient quatre régiments cantonnés dans les Slobodes de
Sumsk, Charkow, Isjum et Ostrogosch, toutes gouvernées d'abord de Moscou, maïs ayant plus tard leur centre à liclgorod. S'étant distinguées par leur fidélité et leur dévouement à la maison régnante, surtout lors de l'insurrection de Brjuchowetz, elles obtinrent des franchises d'impôt du Czar Alexei Michailowilsch. Tous leurs privilèges furent (l'autre part confirmés par les Czars Fcodor, Ivan cl Pierre. En 1097, Pierre I avait frappé les Karoponailzais d'une taille personnelle d'un rouble, mais sur les instances du colonel des régiments cosaques, cet impôt fut bientôt aboli. Voici l'oukase du 2H Fev. 1700 touchant cette affaire et qui permet de voir clair dans la vie et les usages des colons.
„Nous, Pierre etc., permettons aux colonels des régiments tscherkesscs des villages de Sumsk , Charkow, Isjum et Ostrogosch, ainsi qu'aux anciens et Cosaques, aux uns et aux autres en récompense de leurs fidèles cl loyaux services, d'exercer des industries dans les villes, d'avoir des pèches et des moulins , enfin de tenir des auberges, le tout sans paver impôt. De même, ils peuvent, suivant leur coutume, distiller de l'eau de vie avec exemption des droits. Ordonnons qu'ils seront , comme par le passé, libres de tout impôt. Pour introduire plus d'ordre dans l'armée, 3500 Cosaques ordinaires seront assignés à tous les cinq régiments de villages. Ces Cosaques, en dehors du service militaire, ne peuvent être employés à d'autres travaux que sur notre propre ordre. Dans les Slobodes et villes où ils ont pris à ferme les douanes d'après un taux modique, on ne permettra pas de s'établir à des aubergistes russes. Les maisons de douanes , les péages des ponts etc. appartiennent aux Anciens cl aux Cosaques qui percevront les droits de la part de tous les voyageurs, marchands russes ou tscherkesses, et remettront le prix du fermage à Belgorod. Par les présentes, nous confirmons en outre et pour toujours, dans leurs emplois, les colonels des régiments russes. En foi de quoi etc.
Il résulte de ce document, ainsi que de pièces analogues, que les Cosaques ont conservé une sorte d'indépen-
dance démocratique et telle que nous n'en retrouvons guère de semblable chez d'autres races slaves.
Toutefois dans l'Ukraine, où l'esprit militaire, qui faisait la vie et le nerf du peuple, allait toujours déclinant, cette indépendance devait insensiblement périr. Bien des causes venaient d'ailleurs amortir le feu guerrier de cette nation. Les Tartares de la Crimée, affaiblfe et efféminés, Sfi courbaient sous le sceptre russe ; les Turcs n'osaient plus depuis long-temps quitter leurs palissades; les Tartares, en quittant la steppe, dont la poussière avait été tant remuée par les pieds de leurs chevaux, ne forçaient plus le Cosaque de veiller du haut de sa hutte solitaire, pour prévenir leurs attaques, en un mot, le peuple n'avait plus besoin de se tenir constamment sur le qni-vive et s'amollissait dans la paix: comment aurait-il conservé le sentiment de la force et l'impétuosité qu'avait su lui inspirer l'amour de la liberté, de l'indépendance et de ses antiques privilèges! L'organisation militaire européenne et la bureaucratie moderne remplacèrent la constitution villageoise des Cosaques et leur setf-government patriarcal.
Après la bataille de Pultava, Pierre I mit le général de division, Pierre Mathjewitsch Apraxin, à la tète des quatre régiments des villages de l'Ukraine. C'est alors surtout que commença la colonisation de la part de la Grande-Russie. Apraxin et beaucoup d'autres nobles de la cour acquirent, dans l'Ukraine, au moyen d'achats, de dons faits par l'empereur et parfois aussi d'usurpation assez arbitraire, bon nombre de terres, où ils établirent ensuite des paysans de leurs possessions grand-russiennes. Ce procédé ayant trouvé bientôt des imitateurs, il y vint des colons, envoyés de toutes les provinces de la Russie. Des familles nobles s'y fixèrent de leur coté. C'est ainsi que les familles de Kantcmir et deRulikow de la Valaquie, de Chorwat de la Hongrie etc. encore ont fondé des établissements dans l'Ukraine. D'autres, comme les Donez, les Sacharschew, les Quiltka et les Schidlow habitent ce pays de temps immémorial.
En 1731, on forma une sorte de ligne militaire défensive depuis l'embouchure de l'Orell dans le Dnicprc jusqu'à l'endroit où le Slor tombe dans le Douez. Cette ligne consistait en un rempart avec un fossé et des fortins distants, l'un de l'autre, de dix à quinze vcrsles. Elle en continuait une autre plus ancienne qu'avait établie Boris Gudunow. Deux .années plus tard, on se mit à organiser, sur de nouvelles bases, cette partie du pays des Cosaques, tan»dis que la contrée de l'ouest conservait ses anciennes institutions. Une chancellerie fut créée dans la ville de Sumach. Il fut ordonné de nommer commandant de brigade pour tous les régiments slobodcs un des colonels cosaques et grands-majors les autres colonels, de désigner a l'avenir les hôtels de ville des régiments sous le nom de chancelleries, de rendre la justice suivant la coutume russe, d'introduire une taille personnelle de 21 copeks par habitant, de former, aux frais des Cosaques, un régiment de dragons des hommes les plus convenables, choisis dans les régiments slobodcs, de remplacer sur les drapeaux la croix qui s'> trouvait représentée par les armoiries de l'empire et la désignation de chaque régiment etc. Ces mesures commençaient à modifier profondément l'organisation primitive de ces villages militaires ; mais il faut dire qu'elles ne furent pas toutes réalisées immédiatement; quelques-unes d'entre elles, un instant exécutées, durèrent peu. C'est ainsi que l'impératrice Elisabeth, en 1742, abolit le régiment de dragons*}. Elle fit rendre aux Cosaques leurs antiques privilèges et leur conserva ceux qu'ils possédaient encore. Le nombre de ceux de l'Ukraine fut fixé à cinq mille.
Sous l'impératrice Catherine H, les limites de l'empire ayant été reculées et la garde exercée sur les frontières par les Cosaques petit-russiens étant doenue par con-
') En son lieu cl place fut créé, en I7.V2, le uniment des hussards de Slobodsk , pour l'entretien ducpiel chaipic habitant de l'Ukraine devait payer dix-neuf copeks et demi.
séqucnl plus difficile sinon impossible, la constitution de ce pays fut de nouveau modifiée. Dès 1766, les régiments slobodes firent place à des régiments de hussards, qui conservaient toutefois leurs noms. Leurs officiers supérieurs prirent rang dans l'armée. Le pays devint un gouvernement particulier, dit de Slobodsko-Ukraine. Les quatre slobodes de Charkow, d'Achtyrka, de Sum et d'Isjum furent élevées au rang de villes provinciales. Les habitants soumis au service militaire, chargés jusqu'ici de la nourriture des régiments cosaques et qui étaient établis dans des terres privilégiées, c'est-à-dire, dans des terres dont la possession conférait le droit de distiller de l'eau de vie sans en payer Timpùt, furent frappés d'une taille personnelle de 95 copeks d'argent par Ame. Ccuv des lerres non privilégiées devaient payer 85 copeks et les paysans serfs 60 copeks. La faculté de distiller de l'eau de vie fut limitée et ne pouvait plus s'exercer, suivant les besoins de la localité, mais d'après l'indication du gouverneur; dans la règle, on permit à mille habitants de distiller cent quatre-vingt seaux dans trois chaudières.
En 1780, l'Ukraine reçut le nom de gouvernement de Charkow. C'est alors qu'eut lieu le grand recensement de IVmpire. Dans la province de Charkow, on trouva
Champs labourables 1,674,988 dessat.
Prairies 594,493
Forêts pour bois de chauffage et
de construction 468,468
Métairies et pâturages .... 1 15,375 Terrains inutiles 143,293
total: 2,996,617 dessat.
Le reste du terriloire n'était alors que steppe aride.
La population se composait de 403,334 âmes mascul.
394,474 „ fémin.
total : 797,80b habitants qui demeuraient dans 1182 villes, villages et colonies. N'y étaient pas compris les nobles, les fonctionnaires, ceux que Ton appelait autrefois les Anciens et leurs familles, de
sorte que toute la population pouvait se monter à 805,000 âmes. Elle présentait à la cinquième révision le chiffre de 835,501 et à la septième de 910,000 habitants.
Ces modifications si graves ont profondément altéré le caractère du pays et de ses habitants. Les Cosaques ont diparu. Les débris qui restent d'eux, sont des agriculteurs paisibles qui labourent tranquillement leurs champs et ne se distinguent des autres paysans que par cette circonstance qu'ils possèdent leurs terres en propriété privée et ne paient point d'obrok. Dans les pièces officielles, ils s'appellent non pas Cosaques ou Tscherkesses , mais Odnoworzu.
Le gouvernement de Charkow est situé entre le 51 • 55' et le 5(>° 5' de longitude, et le 48° 20' et le 51° 20* de latitude. La situation géographique correspond au centre de l'Allemagne, à la Belgique et au Nord de la France. On compte que sa grandeur est de 4,835,339 dessat. ou d'à peu près 870] milles carrés.
En 1838, ce territoire se composait de 2,2*7,000 dessat. de champs, de 1,4SS000 dessat. de prés, de 072,000 dessat. de forets, terminés par 388,000 dessat. de routes, marais et de terres non cultivées.
La population, d'après des calculs faits en 1B38 , était de 504,238 âmes masculines et de 583,890 Ames féminines. Mlle se divisait dans la proportion suivante: Nobles inscrits à l'état
1,999 maies, 2,500
Nobles non inscrits
Prêtres séculiers et sacristains 2,(>07
Enfants de ces derniers 2,872
Moines et religieuses . 40
Employés subalternes des tribunaux .... 374
Soldats en congé . . 2,280
Privilégiés (?) ... 1,153
femmes.
13,831 mâles, 13,521 femmes.
Transport • . • Sans état fixe (?)| • •
Simples bourgeois . . 4,575
Négociants .... 1,642
Petits marchands . . 229
Artisans 5,859
Paysans de la couronne 31 1,649
Serfs 226,009
13,831 mâles,
13,521 femmes.
tt
total 564,337 mâles 583,920*) femmes
Le sol maintenant était partagé entre les habitants de la manière suivante:
Propriétaires :
Champs de labour et prairies.
Forêts.
Dessat.
Dessat.
La couronne (en comprenant dans cette catégorie les paysans de classes différentes , les propriétaires libres et les colons militaires)
Les communes des pay-
Propriétaires fonciers . .
Le reste du sol, comprenant 388,000 dessat., n'était pas cultivé, comme je l'ai dit plus haut.
Si tout le terrain était partagé d'une manière uniforme, il y aurait 7} dessat. de champs, de prairies et de
*) M. de Koeppen, dans son livre : La population de la Russie en 1838, (Pélcrsbourg, 1843) donne des chiffres basés sur les listes des impôts et qui différent quelque peu de ceux du tableau ci-dessus. J'ai constamment suivi M. de Passek, d'autant plus qu'il ne s'agissait pour moi que d'établir un terme de comparaison en général , l'exactitude de la statistique russe, quant aux détails, étant toujours sujette à caution.
furets pour chaque àmc masculine des paysans de la couronne et 9,'0 dessal. pour chaque serf. Cette proportion apparaît connue moins favorable encore pour les intéressés, si Ton descend aux détails. Le gouvernement se trouvant d'autre part parmi ceux où 15 dessal. devraient revenir à chaque âme de révision, il en résulte que l'on s'y plaint de l'insuffisance du pain nécessaire pour la nourriture du peuple. C'est ce qui a engagé le gouvernement , dans ces dernières dix années et avant 1KÎ8, à foire transporter et établir dans d'autres contrées du pays près de 17060 personnes.
La population occupe 10 villes et 2000 villages. Dans les \illes, il demeure moins de la douzième partie des habitants. A l'Kst et au Midi ainsi que le long des rivières, on trouve de grands \illages, tandis que dans l'intérieur les villages sont petits. Uva 2000 que je viens d'indiquer comme en formant la totalité. 305 seulement ont plus de 100 habitations, :»(>0 en ont entre 50 et 100, TOI) entre 10 et 50 et 002 moins de 10.
On peut conclure de ces données que les forêts de ce pays, comparées à celles du Nord de la Russie, sont en proportion minime*. Kn effet, tandis que dans le Nord elles occupent la moitié et souvent les trois quarts du territoire, elles en coimcul ici à peine le septième. En revanche, les prairies remportent et constituent plus du quart de toutes les terres. Près de la moitié du sol enfin présente des champs de labour et de la terre noire.
Comme dans le reste de la Hussie, la population féminine est plus considérable que celle des hommes. Dans ce gouvernement elle l'est presque de 2 pCt. de sorte qu'il faut compter 20 femmes pour tous les 2s habitants mâles***.
') Certaines parties du gouvernement soûl lou!-à-fait données
de forêts, par exemple le district de Slnrohelsk, où, pour ce
motif, ou rhnuH'e a\cr des tuiles de fumier (Kischek).
**) D'après les liste* de la ihnuihre des domaines de Jaroslaw,
la proportion est de lia à lliu, par conséquent, de 10 pCl.
C'est bien autre chose encore quand on considère les différentes classes séparément Chez les paysans de la couronne, les femmes l'emportent de l-\ pCt., chez les serfs seulement de 2£. Voilà qui aurait besoin d'être expliqué. Chez les artisans, le surplus est de 3£ pCt, chez les simples bourgeois de 5|. Les popes et les soldats en congé présentent à cet égard des proportions toutes particulières. Chez les premiers, le surplus des hommes est de 1 } pCt. Il n'y aurait là rien de bien extraordinaire , puisque la mortalité est toujours pins grande chez les hommes que chez les femmes; mais comment expliquer qu'à ne considérer que les enfants des popes, les filles l'emportent de 6 pCt. sur les garçons? C'est bien autre chose encore pour les soldats en congé. Ici on s'attend à un nombre plus considérable des hommes, pareeque tant de soldats en congé ne se marient plus, et pourtant c'est le contraire qui arrive: les femmes présentent un excédant de 14 pCt. Tout ceci ne date pas de loin. Les listes de population de 1780 donnent un surplus de 3 pCt. en faveur des hommes.
La noblesse forme la cent trentième partie à peu près de la population. Dans les gouvernements de Woroncsch et deTambow, situés vers le nord-est, elle en constitue la 266e et presque la 270e; la 195e dans les contrées de l'ancienne Russie, par exemple à Novgorod, et la 117e à Rjasan, mais elle est très-nombreuse dans les provinces de l'ancienne Pologne. Dans le gouvernement de Pultava, ; assez semblable à Charkow quant à son développement intérieur, la noblesse fournit la 107e partie de lu population, au contraire dans le gouvernement de Kijew (en y comprenant la petite noblesse, la ScMjachta) le i,s, à Mohilew le -fa, en Podolie le ^3, à Wilna le ^.7. Dans ces
À Nijni-NoYgorod, l'excédaut est de 8 à 9 pCt. et même de 12 pCt. chez les paysans de la couronne. Considérés dans leur ensemble et en bloc, ces chiffres constituent, il faut le dire, une véritable anomalie.
dernières 140 années, cette augmentation prodigieuse de la noblesse — que Ton ne retrouve pas antérieurement — s'explique aisément par celte circonstance que tous les officiers et employés en ont reçu les titres. Il en était autrement pour la Pologne où la noblesse était une race slave et conquérante qui était venue subjuguer la race indigène des paysans.
Le clergé n'est pas non plus très-nombreux en Russie, du moins à la campagne et dans les contrées qui ont été colonisées' de bonne heure. Dans les grandes villes, ainsi que nous l'avons vu plus haut pour Àrssamas , le nombre en est considérable. Dans le gouvernement de Charkow, il y a un ecclésiastique à 434 Ames masculines ou à bSO habitants; dans celui de Woronesch à 580, et à 300 dans le Nord, à Olonctz, à Wologda, où les habitations sont fort éloignées Tune de l'autre. 11 y a dans ce gouvernement dix-huit cathédrales, 586 églises paroissiales et 23 chapelles. De ce nombre, les villes ont 91 églises, les campagnes 403 et les colonies militaires 74, en tout par conséquent à peu près 028, donc une église pour 1&28 hommes dans les villes, et à 2360 à la campagne.
Pour la bourgeoisie ou le tiers-état , c'est à peine s'il y en a un commencement en Russie. Dans le gouvernement de Charkow et en y comprenant les artisans, les négociants et les petits commerçants qui, du reste, ne demeurent pas uniquement dans les villes, il forme le 4\ de la population, et sans la classe indiquée, le lt'0 tout au plus. Dans les pays essentiellement industriels où le négoce et les métiers occupent naturellement plus d'habitants que dans les provinces agricoles et récemment colonisées du Midi, le tiers-étal est plus considérable de son côté: il forme le -*„ de la population à Jaroslaw, le -2\ à Novgorod et le 2\ à Wologda. Dans 1 ancienne Pologne, la statistique donne la bourgeoisie comme 6} à Wilna, le J à Kijew, le \ à Mohilcw et le \ en Podolic : seulement à examiner la chose de près, on découvre que les juifs représentent presque seuls le tiers-état dans cette contrée.
Le chiffre de la population des campagnes prouve à quel poinl l'agriculture, dans ce pays, est le nercus rerum gerendarum. Dans le gouvernement de Charkow, les paysans forment les fj do toute la population et il en est de même pour les gouvernements voisins: à Pultava c'est un ?î» à Woronesch un -J-| et en Tauric un JJ-.
La plupart des paysans sont ceux dits de la couronne, y compris les Odnoworzu : ils en forment les £, tandis que le nombre des serfs n'est que de {.
Au reste , à considérer la grande extension donnée à la colonisation depuis soixante ans à peu près, l'accroissement de la population n'est pas considérable. Le recensement de 1780 avait constaté 403,434 âmes masculines et 394,374 féminines, en tout 796,808; celui de 1838 fournit 564,238 àmes masculines et 583,890 féminines, total 1,148,128. Mais le sol est distribué entre les habitants actuels autrement qu'il ne l'était jadis. Alors plus de la moitié des paysans, on peut le dire, se composait de paysans libres, d'Odnoworzu et de Cosaques avec des terres à eux. Ceux-là ont plutôt diminué qu'augmenté. Mais à côté d'eux se sont établis bon nombre de paysans de la couronne et de serfs qui ont peu à peu défriché la steppe, sauf T!j du territoire.
En conséquence de ceci, la nature des impôts a varié de son côté. Autrefois, les paysans des terres non privilégiées donnaient 85 copeks argent, ceux des terres privilégiées 95 copeks et les paysans des seigneurs 60 copeks. Maintenant, tous les paysans indistinctement paient 95 copeks de taille pour l'àme masculine. Mais aussi il n'y avait ici autrefois que des Odnoworzu, des Cosaques et des serfs, mais point de paysans de la couronne établis sur des terres à l'obrok, classe si nombreuse aujourd'hui. 11 faut ajouter les impôts indirects, que l'on ne connaissait point dans ce temps. C'est pourquoi les avantages pour le trésor se sont singulièrement accrus. En 1786, la recette directe et totale de la couronne dans ce gouvernement était de 582,143 roubles arg. ou de 2,037,500 roubles
assign. scion le taux actuel, tandis qu'en ce moment, elle est de 5,414,713 roubles assignats.
| Les impots à payer à la couronne bien que minimes
! (il n'y a pas de pays qui soit frappé d'aussi peu d'impôts ; directs:*), ont été mal fournis dans des années de disette, et dans la plupart des provinces il n'y avait pas eu moyen de les faire rentrer. De là des arrérages considérables dans beaucoup de gouvernements. Celui de Charkow devait en lb«'to la somme énorme de 10,803,940 roubles assignats, ce qui équivaut presque la recelte entière de trois ans. Le trésor du reste est loin de tenir quittes ses débiteurs, qui voient sans cesse cette créance d'une nouvelle espèce suspendue au-dessus de leurs tètes comme une épée de Dam odes.
Comment faire acquitter cet arriéré? Quant à un patinent en espèces, il ne faut pas y songer. Mais lorsque l'abondance des grains, comme il arrive souvent dans ce pays, descend à 3 roubles assign. le tsebetwert et que même à ce prix il est impossible d'écouler le blé, pourquoi alors n'oblige-t-on pas les paysans à fournir de ce blé au prorata de ce qu'ils doivent an trésor et à des prix moyens, par exemple le froment à 18 ou 20 roubles assign. et le seigle à 15 ou 16 roubles? Cette mesure, nullement lourde pour les paysans, ferait rentrer insensiblement dans le trésor les sommes dues par les paysans, qui seraient délivrés d'une sorte d'anxiété, résultant de l'état de choses actuel; elle ferait écouler le superflu des produits, hausser le prix des grains portés aux marchés, et permettrait en dernier lieu au gouvernement de porter secours dans des années de disette, de pré\enir la spéculation tisurairc et de régler les prix de vente. Cependant, quelque facile à réaliser que paraisse ce plan, l'exécution en rencontrerait peut-être en Russie de grades inconvénients.
*) Au fond, il n'v a qu'un soûl impôt direct, la taille, qui n'est pas (l'un lhaler par 10 le. L'obrok est une redevance domaniale.
L'établissement des magasins et la nécessité de trouver de bons employés suffiraient à eux seuls pour faire avorter ce projet si utile.
Le gouvernement de Charkow, situé entre le Don et le Dnieper, se trouve dans une position élevée. Il fait partie de la région dite de la terre noire, interrompue ça et là par des bandes du sable présentant des grès solides. On a trouvé en quelques endroits, par exemple près de Tschugujew, des couches de bouille isolées. Lorsque la Russie aura de bonnes voies de communication, la découverte do pareilles couebes sera plus importante pour les provinces du midi , que celle de mines d'or. Des couebes de plûtre font supposer qu'il doit y en avoir de sel ainsi que des sources salées. Mais il s'agit de les trouver. Dans la terre qui forme les anciens tombeaux, on aperçoit beaucoup de soufre.
Cependant , en présence de cette grande abondance d'humus, le pays est plus riche en végétation qu'en minéraux. C'est même cette partie de la contrée qui forme, pour ainsi dire, la transition de la végétation du Nord à celle du Midi. Une partie du pays, comprenant les districts de Charkow, Wolikow, Achtyr et Isjum, est fortement boisée et les rives élevées de bon nombre de rivières présentent beaucoup de forêts. En fait de gibier, il n'y a que des lièvres, mais on trouve pas mal de menu gibier, surtout des outardes.
On prétend que le climat, comparé à ce qu'il était autrefois, s'est refroidi, ce que Ton attribue au déboisement. Les forêts occupent, il est vrai, la même étendue de terrain quant au chiffre des dessatines, mais éclaircies qu'elles sont, elles donnent plus de prise aux vents et l'air est moins chargé d'humidité.
La grande occupation des habitants c'est l'agriculture.
La terre n'est pas enfumée, car on a su par l'expérience
que l'engrais fait venir beaucoup de paille, mais du blé
tellement maigre et faible que le vent en disperse les grains
Volume II. 10
bien avant la moisson. Ce qui est plus avantageux, ce sont de longues jachères. Cinq années de repos en assoient quinze d'une moisson excellente. Pour les instruments aratoires, on se sert surtout de la charrue lourde cl petit— russienne à roues. Elle se compose d'un bloc de bois à deux anses, d'un soc et d'un couteau. C'est cet instrument seul qui soutient la résistance du jeune terrain de la steppe et la force de huit boeufs. Il ne rompt presque jamais et ce qui s'y casse, se répare aisément. La largeur, ainsi que la profondeur de ses .sillons, est presque deux fois aussi considérable que celle de la charrue à croc dont, du reste, on se sert ici pour le second labourage.
Tnc pareille charrue à roues, faite dans la perfection, coule 30 roubles nssign. au plus, mais on peut se la procurer sur une moindre échelle, si Ton veut y employer moins de six à huit boeufs. On prétend d'ailleurs dans le pays qu'elle surpasse tout ce que la science agronomique moderne a pu imaginer eu fait d'instruments aratoires. Aussi le Petit- Kussien labourc-t-il , au moyen de cette charrue, deux dessalines par jour; un petit garçon de ferme conduit en même temps les boeufs. La charrue à croc est munie d'un couteau ou de deux. On se sert en outre d'un instrument à une rangée de dents juxtaposées formées comme de petits fers à soc. Cet instrument muni d'un limon, ne fait que follement sillonner la terre.
L'ensemencement du blé d'hiver commence au six Août, celui du blé d'été entre le 15 et le 20 Mars. Vers le milieu de No\emhre, les rm'ères commencent à geler et le dégel en a lieu vers le milieu du mois de Mars. On sème dans une dessaline un tsrhelwerl de seigle, de froment, d'orge et de millet, puis I ] d'avoine et un demi de blé sarrasin. On mêle du sable parmi le millet, afin de faire tomber ce dernier d'une manière plus uniforme. Recolle moveune, on compte grains fie revient 4 pour le seigle et le froment, 4! pour le blé sarrasin, 5 pour l'orge, 8 pour l'avoine et 75 du millet. Ou a commencé aussi à cultiver le millet caucasien qui supporte mieux les gelées noelur-
ncs cl vient en plus d'abondance. La moisson commence le 1 Juillet (13 v. st.). Un homme fauche une dessat. en trois jours. On bat et vanne le blé en plein air ou dans des granges ouvertes et, si faire se peut, dans un endroit exposé au vent. On ne connaît plus ici les séchoirs pour le blé (Kifgc) usités dans le Nord; on en a ici une autre espèce que Ton chauffe avec de la paille et qui n'est répandue que dans le Midi. Un homme bat dans un jour 1 à 2] tas de grains. On ne voit employées les femmes à ce travail , que dans des cas de nécessité extrême. Mais elles aident à faucher le blé, à nouer et à ranger les monceaux.
Le gouvernement de Charkow produit plus de blé qu'il n'en a besoin. Il en exporte pour Kursk et Taganrog. Le froment du cercle de Wollschansk, pour citer un exemple, est expédié à Taganrog, le seigle à Charkow et de là à Kursk, enfin l'avoine aux colonies militaires. Toutefois la situation géographique de cette province est désavantageuse pour la vente. Entourée de terrains également fertiles et ne possédant pas de voies de communication par eau, elle souffre des bas prix dans des années fertiles et des prix élevés en temps de disette. Autrefois, le Donez était navigable. 11 en était de même pour 10skol sous le czar Alexei Michailowitsch, du moins en ce qui concerne son cours jusqu'à la ville du même nom. Quant au Psjol, on pourrait le rendre navigable. Au reste, le déboisement n'a pas contribué à lui seul à dessécher les rivières. Ce sont la paille et le fumier, inutiles dans ce pays pour l'engrais et que Ton jette dans les ruisseaux, qui ont encombré le fond du Donez et diminué le lit de la plupart des cours d'eau de la province. Si Ton nettoyait les rivières et que Ton établit des voies de communication de l'intérieur du pays jusqu'à leurs bords, Charkow présenterait bientôt un tout autre aspect.
Tel qu'est ce gouvernement, on en est réduit à distiller de l'eau de vie de son blé. Aussi le nombre des distilleries est-il considérable. En 1838, on en comptait 275 dans 10 districts. Il est bon de faire remarquer,
qu'il n'y en a pas dans le cercle de Starobclsk, les habitants n'en ayant pas reçu le privilège*).
J'ai parlé plus haut du prix de fermage des terres aux environs de Charkow. Dans les cercles de Woltsebansk et d'Isjum, on paie 10 à 15 roubles assign. pour une dessat. de bonne terre. Les travaux d agriculture d'une dessat. reviennent à 6 roubles assign. Le prix de vente d'une dessat. est de .'tô à 50 roubles.
Le jardinage est peu répandu. Les légumes ne sont guère recherchés et les pommes de terre encore moins. On sait que les Slarowerzi tiennent pour un péché le fait de manger ce tubercule et prétendent que le choléra est la punition de ce même péché. Cependant, des gens plus raisonnables disent de leur coté: à quoi bon nous nourrir de pommes de terre, quand c'est à peine si nous pouvons consommer nos grains. La culture du tabac augmente de jour en jour, bien que le peuple en. croyait l'usage défendu par la religion, opinion que professent aujourd'hui encore les Starowerzi.
Le chanvre et le lin sont admirablement cultivés dans ce gouvernement. Le chanvre surtout est d'une qualité excellente dans quelques provinces. En 1n3S, il y avait ici une filature de ficelle. On ne voit pas de plantes colorantes; mais on en trouve de sauvages et les Petits- Russiens s'en servent à merveille pour la teinture de
"j Pa&scL prétend, que les distilleries, loin d'être nuisibles, présenteraient ici une nécessite. La bois>ou n'aurait fait mourir en 1820 que "ifi personnes. Le privilège de pouvoir distiller en toutes franchises rendrait l'eau de tie de beaucoup meilleur marche que dans les provinces où serait usité le fermage des distilleries. La même quantité qui y coulerait 50 copeks, se vendrait ici à 10 copeks. Néanmoins, on ne boirait pas davantage dans les provinces à privilèçe. Un proverbe russe l'a dit: Plaisir est plus dangereux que contrainte. Au reste, on ne distille que depuis le milieu d'Octobre jusqu'à la mi- Avril.
leurs draps. La culture des vers à suie a prospéré dès
Les fabriques du pays travaillent pour la plupart la matière première et appartiennent par conséquent à la catégorie de celles que Ton ne peut trop encourager et. favoriser. Ce sont des fabriques de suif et de savon, des tanneries, des fabriques de salpêtre, des filatures de laine, des hauts-fourneaux de fer et de cuivre, enfin des fabriques de cuir, car tout le monde porte ici des chaussures de cuir. On retrouve ici les communes industrielles propres à la Russie. Dans le cercle de Smijcw, il y a quelques villages où toutes les femmes confectionnent des habits, qui ne le cèdent en aucune manière à l'ouvrage des meilleures couturières. Puis, les hommes vendent le travail de leurs femmes aux foires dans des échoppes spécialement appropriées a cet usage. On ne trouve cependant en général des artisans assez bons que dans les terres des particuliers. Il n'y a que les seigneurs qui puissent former ainsi leurs serfs. Dans les communes de la couronne au contraire, où celle contrainte nécessaire aux Russes fait défaut, le même résultat est loin d'être obtenu.
L'agriculture est en progrès. Dès 1838, on comptait 40,000 brebis fines, tandis que trente années auparavant, il n'y en avait pas une seule. La fabrication des tapis est telle qu'elle doit être d'après le caractère et le goût du Pctit-Russien. Celui-ci a de l'imagination : il aime les couleurs vives et bariolées , les fleurs et les ornements. L'habitation qu'il affectionne, c'est une maisonnette blanche coquettement peinte et dont des guirlandes do fleurs viennent relever l'aspect pittoresque.
Les forêts où dominent les chênes, les bouleaux, les peupliers et les sapins, présentent, outre ces arbres, des érables, des frênes, des aunes, des ormes nains de la Sibérie, des ormes rouges, des saules, des trembles, des tilleuls, des alisiers, des sorbiers, dont la frontière méridionale se trouve précisément en cet endroit, des cerisiers, enfin des pêchers, des pommiers et des poiriers sauvages. Les poiriers se trouvent dans une abondance telle que,
dans le cercle de Wolkow, en temps de disette, on fait sécher les poires pour en faire de la farine et du pain oo pour en distiller du quas.
Quelques propriétaires ont commencé à établir des pépinières, surtout de sapins. Mais le friand nombre d'entre eu\ est loin de reconnaître l'utilité de la conservation des forêts. Ceux-là vendent de 10 à 100 dessat. pour le défrichement qui .s'effectue au printemps, alin d'économiser mit la main-d'oeuvre, de sorte que les jeunes rejetons sont anéantis en même temps. Les paysans du pays, comme tous les paysans russes, sont les adversaires décidés et naturels des arbres de toute nature.
LY»Iè\e du bétail est fort considérable dans ce gou- \ ornement. Les meilleurs haras se trouvent pour la plupart dans les cercles d'Isjum, de Smijew et de Starebelsk. Dans les haras des riches propriétaires, on élève non seulement des chevaux indigènes, mais encore des chevaux arabes, anglais et les trotteurs Orlow. La couronne anssi a établi des haras considérantes où les paysans qui y sont attachés, servent les écuries eu guise de corvée.
domine dans tous les pays pauvres en voies de communication, on a du songer à fonder des foires. Il y en a 2^> dans le gouvernement de Charkow, mettant en circulation , à ce qu'on dit , près de M) millions de roubles assign.
L'habitation du paysan est la petit-russienne , essentiellement ditrérente de celle du drand-Hussien, tant pour la structure des maisons (pie pour les matériaux dont elles sont formées. Ce ne sont plus ici des villages a une seule rue composée d'habitations serrées l'une contre l'autre, pignon au-dchors, et renfermant pour la plupart deux maisons avec une seule cour longue et étroite où les bâtiments affectés à l'économie rurale se dressent Tune derrière l'autre: ici, les villages ont plutôt le caractère de ceux de l'Allemagne, aux maisons jetées pcle-mcle ou bâties le long de rues inégales et tortueuses. L'habitation est carrée, souvent aussi large que longue et la plupart du temps entourée circulairement des bâtiments d'agriculture. Presque toujours l'habitation principale présente à la rue
sa façade large, percée au milieu d'une porte d'entrée. La hauteur n'est plus égale à celle de la Grande-Russie dont les compartiments inférieurs servent de magasins et d'élables, tandis que les chambres supérieures, mises en communication avec le dehors par un escalier, sont occupées par la famille du propriétaire: elle est au contraire peu élevée, de plein pied avec la rue, ayant à droite et à gauche les chambres et la cuisine. Cette dernière bâtie a part diffère encore de celle des Grands- Kussicns qui préparent leurs mets dans la chambre qu'ils habitent et dont le poêle sert de fover. Pour les matériaux de construction , les broussailles entrelacées, les roseaux et l'argile en forment la partie principale; ce n'est que dans les endroits riches en bois, et ils sont rares, que Ton voit des maisons à poutres superposées.
C'est ainsi que les habitants du gouvernement de Charkow , bicu que Grands-Russieus d'origine, ont dérogé à la coutume de celte dernière race, qui lui fait conserver, jusque dans les colonies de l'Amérique du Nord, la maison grand-russienne du gouvernement de Moscou ou do Jaroslaw, et ont adopté la maison des Petits- Russiens.
Faiblement construites de bois à compartiments, aux murs de broussailles ou de roseaux, interrompues ça et là de pierres de terre grasse, les maisons de paysans du gouvernement de Charkow sont blanchies à chaux plusieurs fois dans Tannée, ce qui dénote l'amour de la propreté particulière au Petil-Russien. Le toit est fort, souvent couvert de chaume et construit avec beaucoup de régularité. La maison est entourée d'une sorte de banc peu élevé, formé de broussailles ou de roseaux , couvert d'argile, bien aligné et teint en jaune. Parfois ce banc présente un parterre de fleurs on ne peut plus charmant. La chambre principale se trouve habituellement à droite dans l'angle de la maison; elle a dans ce cas deux fenêtres sur le devant et une de côté. La place entre les fenêtres est occupée par l'image du Saint, invariablement ornée de fleurs fraîches ou fanées. A gauche du corridor, on voit
une chambre oit se conservent des ustensiles de toute nature. Les murs sont tous blanchis; le sol est formé d'argile durcie el battue; les chambres des personnes aisées présentent des planchers de bois, lavés et jolis comme le sont aussi les bancs et les tables. Les cheminées et les poêles sont construits en terre glaise; les briques sont rares. Les poêles sont ordinairement jolis, commodes et appropriés au genre de \ie de l'endroit. Les murs sont entourés de bancs. Le mur sans fenêtres à côté du poêle sert d'appui aux bancs où reposent la nuit les habitants de la maison. Ceux-ci couchent souvent aussi sur le poêle même.
La cour est tenue avec une propreté extrême. Les hAtimcnts d'économie rurale, les granges et les é ta blés, presque toujours carrés, quelquefois ronds , sont construits à l'ordinaire de bois léger entremêlé de broussailles et d'argile. La grange à battre les grains, ouverte, entourée d'une haie, se voit derrière la cour el sur la même ligne. A coté se trouvent dans une sorte de jardin des champs de chanvre, de melons, de légumes etc.
En dépit de la légèreté et du peu de solidité des matériaux de construction, les maisons de paysans petitrussiens durent aussi long-temps et quelquefois plus longtemps que celles des Grands-Kussiens. C'est que les premiers y mettent infiniment plus de propreté et de soins. Les murs de terre grasse et de broussailles, secs en toute saison, protègent les habitants contre le froid aussi bien (pie contre les chaleurs. Ajoutez que, le paysan bâtissant presqu'à lui seul une pareille maison, les frais de construction ne s'élèvent guère au-delà de 25 roubles assign. el jamais au-delà de 100.
Le costume du paysan, moins pittoresque que celui des Grands-Kussiens, se compose d'une sort de jaquette en drap serrée autour du corps par une ceinture de laine, d'un pantalon de matelot en laine ou en toile, large et descendant jusqu'à la moitié du mollet, de bottes à talons élevés et d'une casquette fourrée. Les habitants des villes se servent ordinairement d'habits de nankin ou de peluche.
En été et les jours ouvrables, les femmes ne portent au-dessus de la chemise qu'un long chàle bariolé au fond brun ou noir et attaché à la ceinture. Les jours de fête, elles mettent deux morceaux d'étoffe de laine de diverses couleurs, dont le premier est attaché à la ceinture de devant, le second à celle de derrière, ensuite de jolis corsets de laine, habituellement sans manches, noirs et verts et ornés quelque peu d'une espèce de broderie. Fait-il froid, elles jettent par dessus une sorte de robe de chambre, remplacée chez les personnes aisées et chez celles qui habitent la ville, par des pelisses et des fourrures de lièvres ou de renards. Elles couvrent les pieds de souliers ou de bottes à grands talons. Des colliers de perles de Venise, des médaillons en or, des jetons et des croix entourent la gorge. Les femmes jeunes et presque toutes les jeunes filles portent, pendant tout Tété, des fleurs fraîches sur la télé ou des couronnes de fleurs qu'elles attachent aux tempes. C'est ce qui produit un effet charmant, lorsqu'on les voit à l'église où elles paraissent toutes habillées comme pour un jour de fétc. Pendant l'hiver, elles se parent de fleurs artificielles qu'elles confectionnent elles-mêmes.
La nourriture du peuple consiste en pain de froment et de seigle, en bortsch, c'est-à-dire une soupe de betteraves avec du boeuf et du lard (ce dernier est généralement très-recherché dans le pays), en de petits pâtés avec du lait caillé, enfin en quenelles de farine. Ils aiment peu les légumes. En général, les Pctits-Russiens préfèrent les choses salées aux aigres. Ils boivent de l'eau ou du quas de fruits et de prunier sauvage.
Les cérémonies nuptiales présentent quelques particularités intéressantes. La jeune mariée choisit un certain nombre de jeunes filles qui assisteront à toute la noce. Elles portent toutes des bougies attachées à de petites planches, découpées en forme de tète à cheval à l'un des bouts et ornées de fleurs. Les bougies restent allumées jusqu'au moment où la jeune femme est introduite dans la maison de son mari: puis, on les éteint toutes.
Les cortèges funèbres passent, drapeaux déployés , devant les églises dont les cloches sonnent alors à toole volée. Dans les villages, les cimetières manquent souvent tout-à-fait et on enterre les morts dans les jardins. Aux cimetières des villes, on voit souvent les tombeaux ornés de croix hautes de plus de trois anilines.
Les Pelits-Kussicns , riches de poésie et d'imagination, devaient affectionner les légendes et les chants populaires. Aussi lrouve-1-on parmi eux un grand nombre d énigmes, d'adages, de prédictions dont la plupart sont inconnus et ignorés en dehors du pays. Les sorcelleries et les superstitions magiciennes abondent. Tout rappelle le paganisme. Dans la soirée de Kapali, la veille de St. Jean, de jeunes fdles, ornées de certaines fleurs et herbes, se réunissent sur les bords d'une eau courante, allument du feu, chantent en dansant à i'entour et finissent par sauter à travers la flamme. En hiver, quand la gelée commence, les jeunes gens et les enfants chantent sous les fenêtres des maisons, demandant des gâteaux et des noix. La veille de Noël, dite ici, comme dans les pays catholiques de l'Allemagne, la soirée sainte, les vieillards du village, entourés du reste des paysans, entonnent des chants sacrés sous les fenêtres des habitations. Au printemps, les garçons et les jeunes filles se réunissent aux endroits qui ont été les premiers à dégeler, faire entendre (1rs chants de printemps. Chaque saison a ses chants particuliers qui ne cessent surtout pas aux jours de fête. Les hommes chantent toutefois moins que les femmes et les jeunes filles.
Les danses des (Îrands-Hussiens sont lentes, graves, majestueuses. M II os absorbent ceux qui s'y livrent au point de leur faire oublier et même ignorer la présence de l'étranger qui vient les regarder et dont le costume inusité seul aurait suffi, en tout autre circonstance, pour fixer l'attention du village entier. Par un singulier contraste, ce qui caractérise le (irand-Ilussien, c'est la légèreté, la facilité pleine de hardiesse des mou\enients, tandis que le. Pclit-Russien, rêveur, leut et circonspect partout ailleurs, échappe pour ainsi dire à sa nature par une danse aui-<
méc et singulièrement rapide. Chez les Grands-Russicns, ce sont les hommes, chez les Petits-Ilussicns, les femmes qui dansent davantage.
Les Petits-Russiens chantent et jouent de plusieurs instruments, sans avoir reçu la moindre éducation musicale. Ils ont en outre des talents de dessin et de peinture vraiment remarquables. Ils sont pieux et sincèrement attachés à leur église. J'ai déjà fait remarquer, que jamais les doctrines d'aucune secte n'ont réussi à pénétrer parmi eux.
Nous quittâmes Charkow dans la soirée du 21 Juillet. En nous réveillant le lendemain matin, nous ne vîmes autour do nous qu'une steppe immense et s'élendant à perte de vue. De l'herbe fanée, des chardons, de minces broussailles, un sol sec et noirAtrc, voilà pour la beauté du paysage. Pas d'arbres ni de traces de plantations. De petites rivières se traînant dans des lits de sable. La steppe présente toutefois quelques ondulations de terrain, affectant une forme presque régulière , une sorle d'harmonie, et les naturalistes munis d'une carte spéciale, pourraient peut-être ramener à des règles de formation fixes ces accidents du sol qui donnent à la steppe l'apparence d'une mer houleuse et dont une volonté supérieure aurait subitement arrêté les ondes agitées.
Vers le soir, à quelques relais de Jekaterinoslaw, nous atteignîmes (îubenicho, joli village petit-russien. Un vieux paysan très-intelligent nous communiqua les quelques notices qui vont suivre.
Ce village a 304 habitations et 1017 ames masculines. Un quart de 7G00 dessat. assignées au village, est destiné à des pâturages. Le reste est réparti entre les habitants par portions égales. Toutefois les pauvres, ne pouvant cultiver eux-mêmes leurs terres, doivent les donner à ferme
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Les paysans plus patiwes ne peinent louer leurs terres qu'aux membre* d'une romiriiine. Dans les successions, c'est ordinairement In plus jeune qui obtient la maison. Le* filles m; reçoivent qu'une rlol. L'obligation de fournir «1rs aliments aux frères et auv soeurs est sanctionnée par l'usage, el non par une loi. La nourriture des paysans se compose de pain de froment et de seigle et quelquefois
d'orge, de pâte de millet, d'agneau, de porc et d'oies. Peu de légumes, beaucoup de viande, de sorte que la nourriture est tout autre que dans le nord de la Russie. Le fer coûte ici 8 à 10 roubles assign. le poud. Quant au sel, les paysans l'achètent dans la Crimée à 94 copeks le poud, et avec le prix de transport il revient à 1 rouble 34 copeks. Dans les boutiques des petites villes, on le paie 1 rouble 50 copeks. Le blé est surtout expédié pour Nowomoskofsk , k vingt verstes de distance. Le costume est celui que j'ai décrit plus haut; les jeunes gens portent des moustaches petit-russiennes , tandis que les hommes âgés ont la grande barbe des Grands-Russiens. En général, les hommes ne sont guère beaux; des nez retroussés et les pommettes des joues saillantes se retrouvent partout. Les femmes sont plus jolies, du moins elles sont rondelettes et pleines de vivacité.
Le long de toute cette route et, à vrai dire, depuis le Bitjuk, nous vîmes des auberges isolées, ce qui n'est pas le cas pour la Russie du Nord. Au reste, chez les Petits- Kussiens l'état d'aubergiste ne constitue pas un métier spécial: on vous accueille dans une maison quelconque du village, que vous payiez ou non, comme vous le trouvez bon. Les auberges isolées dont je parle, ne servent que de relais aux voituriers. Les postes sont tenues par les juifs qui trompent les voyageurs s'ils peuvent. Toutefois je n'ai pas entendu à cet égard de plaintes en Russie, grâce à l'excellent postillion Thimolhée que Ton m'avait donné pour le voyage.
À quatre-vingt-quinze verstes de Jekatrinoslaw à droite de la rue se trouve une sorte de rempart fort élevé et dont l'origine est inconnue. Rien que situé dans le Midi, il faisait peut-être partie de la fortification érigée en vue des Tarlares et dont j'ai parlé plus haut.
Arrivés fort tard a Jckaleriuoslaw, nous passâmes la nuit dans une très-mauvaise auberge. Le lendemain malin, lorsque nous parcourûmes la ville, elle nous Gl l'effet d'une grande fondation restée à l'état de projet, sinon d'une ancienne grandeur déchue. Sous Catherine II, elle devait être
la résidence d'été iWs Czars. L'endroit était du reste autrefois situé sur la rive gauche du Dnieper; Potcmkin le transporta sur la rive droite et l'agrandit au point de le transformer eu >ille.
Le jardin public, fondé par le gouvernement il y a quarante ans et grand de 30 d essai., renferme une école de jardinage. Le directeur et ses aides, tous Allemands, nous en firent les honneurs avec empressement. Les fleurs étaient helles, mais ce qui présentait le plus d'intérêt, c'étaient les pépinières. C'est en s'apptnant sur la bonne croissance de ces dernières que le directeur nous démontra à quel point certaines parties de la steppe étaient susceptibles d'être changées en forets. On voit ici tous les arbres forestiers, iU}a chênes (qncreus robur), des frênes, des acacias, des peupliers de toutes les classes, même des hêtres que Ton voit nulle part ailleurs en Russie, et tous ces arbres viennent à merveille. Je ne crois pas, ainsi qu'on le prétend, que sous une couche de terre grasse et bonne, la steppe en cacherait une autre, sèche, stérile et mortelle aux racines des arbres: si cela était vrai, il faudrait admettre qu'à Jekatcrinoslaw du moins, la profondeur de cette mauvaise couche est considérable, puisque des arbres mêmes aux racines pivotantes, tels que le chêne qui pousse ses racines aussi avant dans la terre que les branches s'élèvent haut dans les airs, présentent un aspect trèssatisfaisant. On donnerait 150 ans aux chênes de quarante ans que l'on voit en cet endroit, tant leur croissance est belle et rapide. Des peupliers de trente ans ont jusqu'à quatorze pieds de rii conférence. L'expérience n'a pas encore démontré si ces arbres atteignent un Age avancé ; mais si, ce qui est le cas réel, ils ont acquis tout leur dé\eloppement en W et 40 ans, quel mal y a-l-il à ce qu'ils meurent plus lot. 11 serait toutefois possible, que cette croissance rapide» nuisit à la qualité du bois. Quant aux fruits que l'on nous présenta, ils étaient agréables au goût, bien que d'un aspect disgracieux: mais dans les pays du Midi il en est toujours ainsi. — La chaleur était de 2*° Kéaum. à l'ombre.
Après avoir été voir les différents fonctionnaires, nous dtn&mes chez le gouverneur, homme d'esprit et très-aimable. Nous trouvâmes chez lui un médecin allemand, le docteur Sachs, de la Gallicie, qui, après le dîner, nous fit voir la ville. Sur une colline dominant le Dnieper, on voit un monument commémoratif de l'entrevue de Joseph II et de Catherine H et que l'Age a presque transformé en ruine. L'espace occupé par ce monument et par une église avec un cimetière, qui se trouvent en face, était destiné par Catherine à recevoir les fondations d'une cathédrale, qui aurait été plus grande que celle de St. Pierre à Rome et bâtie sur le même modèle.
Le long du Dnieper s'étend un parc dû à Potemkin, qui avait ici un palais dont le luxe et la magnificence surpassaient tout ce que Ton pût voir alors en Russie. Des miroirs de métal y occupaient des murs entiers; d'immenses trésors artistiques et des objets de curiosité sans nombre y étaient, pour ainsi dire, répandus à profusion. — Mais à la mort de Catherine II, l'empereur Paul ordonna de vendre aux enchères tout ce que renfermait ce palais. On exécuta les ordres du maître en 24 heures. Les valeurs considérables et dont la somme remontait à plusieurs millions, furent jetées aux acheteurs pour quelques milliers de roubles, et toutes ce» merveilles ont disparu sans trace. Le palais et le parc furent abandonnés à la noblesse du gouvernement, qui laisse tomber en ruines le premier. Quant au parc, c'est, à part ceux de la Crimée, le mieux situé do toute la Russie. S'étendant le long de la rive pleine de rochers du Dnieper, il offre des vues admirables sur la rive opposée et sur le fleuve qui coule ici, large et majestueux comme le Rhin. Le Dnieper toutefois, s'emplissaut de plus en plus de sable, se rétrécit d'année en année. Aussi n'est-il navigable qu'au printemps et seulement pendant six semaines. Non loin de cet endroit, la navigation est presque arrêtée par les chutes d'eau qu'occasionne la traînée de granit qui, des monts Karpathes , s'étend à travers la steppe et dans l'eau du Dnieper.
Une aulrc création do Potcmkin, une immense fabrique de drap de la couronne, fondée avec un capital de 14 millions et qui occupait 7000 ouvriers, a également péri. Un général inspecteur ayant écrit à St. Pélers bourg que cette fabrique ne donnait pas de grands avantages, les machines furent vendues , par ordre supérieur. La fabrique a\ant mis en circulation, pendant quelle existait, deux millions, dont la moitié revenait à la ville, celle-ci a éprouvé une perte sensible de la suppression. Les bâtiments affectés aux travaux, tombent en ruines et servent de refuges aux voleurs et aux vagabonds.
Nous fûmes ensuite voir la grande fabrique de drap de M. Neumann, né à Aix-la-Chapelle et établi en Russie depuis lbl5. Long-temps placé comme directeur à la tête de beaucoup de fabriques particulières ou de la couronne, il parvint à amasser 100,000 roubles d'épargnes et fonda, à son tour, une fabrique que nous trouvâmes dans une situation très-prospère. Il fabrique par an à peu près 18,000 arschins de drap moyen, à b ou 14 roubles l'arschin. C'est à lui que je dois les quelques notices qui vont suivre.
La brebis à laine fine électorale) supporte bien le climat de la Russie du Midi, si Ton n'en considère que l'aspect extérieur. Mais de fait, la laine est complètement gâtée par les grandes chaleurs, par les vents Apres et la line poussière de la steppe. Cette poussière pénètre la peau, dessèche l'huile des organes capillaires et finit par olcr à la laine la force et l'élasticité qui distinguent celle de la Saxe. 11 en résulte que, si l'on veut utiliser quelque peu cette laine si belle en apparence, il faut joindre plusieurs ltls pour en former un seul, ce qui donne au drap un air grossier, sans le rendre plus solide. Le prix de la laine la plus line était, à cette époque, de 28 roubles assign. le poud, ce qui équivaut à peu près à 24 roubles le quintal et prouve son peu de valeur. Ajoutez que les propriétaires ne soignent pas le lavage de la laine et en confondent les espèces différentes. Aussi faut-il bien se garder d'acheter d'après des échantillons. On ne voit nulle
part d'assortisseurs. Les propriétaires qui ont de petites fabriques à eus et y font travailler leurs laines par leurs serfs, ne comptent pour rien le travail de ces derniers et vendent les produits aux plus bas prix. Autrefois, le cours en variait d'une manière étrange. Quant à concourir avec l'étranger, il ne faut pas y songer, et la protection douanière est une nécessité pour cet article.
En ce qui concerne le prix de la main-d'oeuvre, M. Neumann nous dit que les hommes adultes recevaient 27 roubles assign. par mois. Mais si la récolte est abondante , les ouvriers sont si rares , qu'il faut les payer à raison de 2 roubles 50 copeks assign. par jour sans compter la nourriture, qui est très-copieuse et qui revient à trouble 50 copeks. Les jeunes filles recevaient 18 à 25 copeks, les enfants 15 copeks assign. M. Neumann nous dit qu'il fabriquait des draps trop fins, qu'il y était forcé par son établissement tel qu'il était organisé, mais qu'il se trouverait mieux de la fabrication de drap de soldat à 2 roubles 5 copeks assign. Je rapporte ces données sans me charger de résoudre ce qu'elles présentent de contradiction.
Tout ce pays est une sorte de terre vierge où arrivent tous les jours et de tous les coins de la Russie, de nouveaux colons, des Grands- et des Pctits-Hussicns , des Vainques, des habitants de la Servie, des Albanais, beaucoup de Grecs, des Tartares et des Allemands. Les propriétaires dans les gouvernements de la Grande-Russie amènent leurs serfs, d'autres y émigrent de l'ancienne Pologne, notamment de la Schliachta, et la noblesse pauvre de la province de Hjasan fournit son contingent aux colonies. Ceux qui s'établissent sur des terres de la couronne, reçoivent du gouvernement 8 dessat., 100 roubles argent de subside pour les bâtisses nécessaires, enfin la franchise d'impôts pour un nombre déterminé d'années. Le prix des terres augmente rapidement. La dessat. qui, il y a neuf ans, se vendait 8 à 10 roubles assign., se vend maintenant 30 à 35; celle qui s'affermait alors pour 10 à 15 copeks, ne coûte plus qu'un rouble à 1 rouble 50 copeks de fermage. On voit naturellement beaucoup de Volume II. Il
vagabonds, appelés Nesnajnsschtschijc, ignorants, parce que, interrogés sur leur origine, leur état etc. ils doivent ré* pondre: ne snaju, je ne sais.
Un oukase a déclaré serfs d'un propriétaire tous ceui qui s'étaient établis sur les terres de ce dernier. Or, do temps de Potemkin, on avait donné à des seigneurs dei terrains immenses qui alors n'avaient aucune valeur. Plus lard, des pavsans s'y fixèrent croyant le sol libre. Alors les propriétaires arrivent, font valoir leurs titres et s'emparent des hommes, déclarés leurs serfs en vertu de l'oukase. On a vu aussi un seigneur pauvre acquérir quelques dessat., revendiquer ensuite des centaines de paysans libres qui avaient colonisé des terres dans le voisinage et ne pouvaient produire leur titre d'acquisition. Ils perdirent en conséquence leur procès et furent adjugés au seigneur.