‹ Études sur la société françaiseChapitre 27 sur 31 · La Survivance du roi martyr, Toulouse · texte numérisé non relu

La Survivance du roi martyr, Toulouse

tout le monde, hormis lui-même. Son évasion du Temple n'est pas seulement d'une détestable couleur dramatique; elle est d'une complication aveuglante. Quatre enfants, dont l'un n'était qu'un simple mannequin, se succèdent au Temple. Le vrai Louis XYII n'est d'abord enleA^é qu'à moitié : caché dans le quatrième étage de la tour, il est remplacé par un dauphin postiche qui n'abuse pas longtemps la vigilance des gardiens. La Convention, soucieuse de cacher la disparition du prisonnier et son défaut de surveillance, substitue au mannequin un enfant muet et, pour empêcher qu'on ne découvre la fraude, elle empoisonne ce muet à petites doses. Dussault (Usez Desault), qu'un simulacre d'humanité fait appeler à son chevet, le désempoisonne très honnêtement et paye son honnêteté de sa vie. Importunée de la vitahté du petit muet, la Convention le reh''gue dans une autre partie du Temple (ce Temple est plein de cachettes où se blottissent vrais et faux dauphins), et lui substitue un enfant rachitique qui n"a pas besoin qu'on l'aide à mourir. Un brave homme de maçon, qui s'entend avec Joséphine do Bcauharnais, avec Hoche, Frotté, Charette, enlève le muet, croyant tenir le vrai Louis XVII, et le porte à Joséphine. Pénible surprise de celle-ci qui constate qu'on a laissé le bon, que tout est à recommencer. L'enfant rachitiquo meurt, mais ce n'est pas lui qu'on met en bière, c'est le propre fils de Louis XVI et de Marie-Antoi-

nette qu'on a tiré de son quatrième étage et lesté d'une forte dose d'opium pour le rendre incapable de tout mouvement inconsidéré. De la bière on le fait prestement passer dans le coffre de la voiture funèbre et on lui substitue (rassurez-vous, c'est la dernière substitution) un tas*de paperasses égal à son poids. Les paperasses sont mises en terre, et le coffre et son contenu rentrent tranquillement dans Paris,

L'enfant engourdi par Topium se sent vaguement passer dans des mains amies, et lorsqu'il ouvre les yeux il reconnaît, assise à son chevet, une jeune femme qu'il avait aperçue autrefois dans le Temple môme, en habit de soldat, faisant sa faction et qui lui avait adressé des signes d'intelligence : c'était une Suissesse dont le mari avait été massacré le 10 Août. D'autres personnages se succèdent et s'agitent autour de lui, mal éclairés, mal définis par le narrateur (évidemment Teffet du narcotique se prolonge): d'abord le second mari de la Suissesse, qui lui donne des leçons d'horlogerie élémentaire ; puis un marquis et sa fille, deux âmes d'éUte, surtout la fille qui lui remet un papier où il trouve écrit, de la main de Marie-Antoinette, son nom avec la date de sa naissance ; puis un homme et son fils, qui cachent sous un dévouement apparent des pensées traîtresses, et enfin la perle des amis, la fleur des gentilshommes, un marquis de Montmorin échappé aux massacres

de la Terreur et aux recherches que M. Bardoux a faites tout récemment sur cette ilhistre famille.

Naundorff a un trait commun avec Richemont, c'est de porter malheur h la plupart des gens qui s'intéressent à sa cause : la Suissesse et son second époux meurent presque subitement et le môme jour; le marquis et sa fille périssent empoisonnés, et Pie YII lui-même, ayant eu l'imprudence de lui témoigner quelque sympathie, va expier ce bon mouA^ement dans le palais de Fontainebleau. Heureusement, Montmorin reste et il continue de veiller sur son roi, ce qui n'est pas médiocrement méritoire, tant ce roi rencontre sur sa route de funestes aventures.

Ce ne sont que poursuites, enlèvements, supplices inouïs. Il avait pris la mer; on le capture, on l'enferme, on le somme de se faire moine, et, sur son refus, deux ingénieux bourreaux, son portrait à la main, lui criblent la face de piqûres innombrables et essayent méthodiquement de détruire l'indiscret type bourbonnien. Délivré par l'impératrice Joséphine et Montmorin, mais bientôt arrêté aux enviions de Strasbourg, sur la dénonciation de l'infâme comte de Provence, il est jeté dans un carrosse, roule trois jours et trois nuits, trouve . un soml)re cachot au terme du voyage, et y passe quelques années de sa belle jeunesse h lutter contre la faim, le froid, les ténèbres, surtout contre des êtres immondes dont il ne peut long-

temps distinguer la nature et qui se trouvent à la Cm être des rats. Un jour Montmorin apparaît et le délivre, selon son habitude. Moins heureux, le duc d'Enghien reste à Vincennes (car tout cela se passait dans le fameux donjon) et peu après il meurt, vous savez comment, mais non pourquoi : la véritable cause de sa mort comme de sa détention fut d'avoir su le secret de la naissance de son compagnon de captivité.

Je renonce à résumer les aventures de Naundorff en Allemagne. 11 fuit, il guerroie, il est emprisonné, il s'évade; il perd, hélas I Montmorin, mais il sauve sa redingote, dont le collet renferme le précieux papier reçu de la fille du marquis. Il se décide en 1810 à gagner BerUn : sur la frontière prussienne un étranger l'accoste, le prend dans sa voiture et, pour facihter son entrée dans Berhn, lui remet son passeport au nom de Naundorff. On n'est pas plus aimable... et plus perfide; cet étranger était, selon toute vraisemblance, un espion de Fouché qui rôdait le long de la Prusse dans Fattente de l'arrivée de Louis XYll et qui, par un tour machiavéhque, l'affublait d'un faux nom dont il devait avoir toutes les peines du monde à se dépouiller. Vainement il s'adresse au directeur de la pohce, lui livre le trésor de sa redingote ; on prend, on garde le papier qui proclame sa naissance ; et la Prusse, l'exploitant sans vergogne, en fera tout à l'heure la caution des traités de 1814 et de 1815,

le tiendra constamment sur la gorge de Louis XYIII et aura l'usurpateur à sa merci.

Pour sa part, il ne tire de la révélation de sou secret que misère, que douleur et que honte, sans compter l'ennui de causer innocemment la perte de tous ceux qui lui veulent du bien, comme ce pauvre duc de Berry qui, longtemps sourd à ses pressants appels, reconnaît enfin son erreur, pousse vivement Louis XVIII à son sujet et tombe quelques jours plus tard sous le poignard de Louvel. La persécution, pour l'atteindre, prend toutes les formes : on pille sa boutique d'horloger ; on fait pis que lui prendre ses montres, on essaye de lui prendre son honneur ; on le calomnie odieusement ; on le dénonce ; on le poursuit comme faussaire, comme faux monnayeur; un généreux magistral allemand se fait l'ardent défenseur de sa réputation et de ses droits : il expire dans d'atroces souffrances.

Bref, la Prusse lui devient un séjour tellement intolérable qu'il n'hésite pas à la quitter pour lâcher d'aller régner sur la France. Il laisse sa femme et ses enfants (il s'était marié à Spandau en 1818) et marche à petites journées vers sa patrie avec un grand espoir et un petit pécule : un peu après Dresde, il ne possède plus qu'un sou, mais il se rassure en songeant qu'il va au-devant de l'amour des Français.

Il allait surtout au-devaut de leur candeur, et celle-ci lui épargna souvent la moitié du chemin; je ne serais même pas surpris qu'il eût été frappé de sa facilité à faire des miracles, et que la foi des autres eût fini par le gagner lui-même. Il reconnaît un petit veston bleu qu'il aAail porté à Versailles et une ancienne femme de cliambre de Marie-Antoinette, — madame de Rambaud, — qui gardait précieusement ce veston comme une pierre de touche, tombe à ses genoux,- les yeux baignés de larmes ; la nièce de madame de Rambaud part pour l'Allemagne et va mettre son crédit et sa fortune au service de la famille royale que le départ de son chef avait laissée dans une horrible gêne. « C'est lui, c'est bien lui, avec un peu plus d'embonpoint », s'écrient d'anciens familiers des Tuileries qui ne l'avaient pas vu depuis quarante ans. Il avait une peine à parler le français vraiment surprenante chez un homme qui l'avait appris de

bonne heure et en bon lieu, mais il rachetait cette légère imperfection par une telle ressemblance avec Louis XVll !

(( Il en a les traits, il en a les vertus », écrivait M. Marco de Saint-Hilaire, ancien huissier de la chambre du roi. Les vertus, c'était beaucoup dii'e, si l'on en croit la note sur ses antécédents remise parle gouvernement prussien au parquet de la Seine; mais ses traits rappelaient effectivement ceux des Bourbons, et cette ressemblance suffit à expliquer comment lui était venue sa vocation de dauphin.

Roi sans couronne mais déjà riche des dons de ses fidèles, Torphehn (un orpheUn de quarantehuit ans !) relève la tête et, pour déblayer le terrain d'un gênant émule, il s'attaque à Richemont, le démasque, l'insulte, le fiétrit. Richemont lui rend les coups avec usure, et de cette lutte attisée par l'ardeur propre aux rivaUtés professionnelles, les frères ennemis sortent percés à jour. En même temps qu'il jette à terre ce dauphin de rencontre, Naundorff flatte, presse, obsède, une princesse de meilleur aloi, et la duchesse d'Angoulème a fort affaire h repousser ses messages et ses messagers. Naturellement il expie la vigueur de son attitude, et le 28 janvier 1834, il est attaqué et blessé sur la place du Carrousel par deux individus qui en veulent moins à sa bourse qu'à sa naissance. Mais rien ne peut lasser sa persévérance et, le 13 juin 183(), il fait assigner devant la première chambre

<lii tribunal civil de Paris la duchesse d'Angoulême «t le comte d'Artois (Charles X), pour être, contradictoirement avec eux, déclaré fils de Louis XVI. Le gouvernement eut le tort de s'émouvoir de la ténacité et de Taudace d'un prétendant qui n'était pas plus redoutable que Hichemont : au lieu de le laisser tomber de lui-même sous le ridicule, il le fit arrêter et embarquer pour l'Angleterre ; NaundorfF y demeura neuf ans, complétant ou remaniant ses Mémoires, correspondant avec ses affidés, accablant les Chambres de ses pétitions, ne manquant pas surtout de refuser les milUons séducteurs de Louis-Philippe, en un mot, faisant tout ce quïl fallait pour irriter ses ennemis et provoquer leurs coups perfides : le 16 novembre 1838, il reçoit dans le bras gauche deux balles de pistolet qui réveillent la sympathie publique, bien que les méchants insinuent qu'elles ont surtout blessé ses vêtements ; le 21 mai 1841, il a le visage brûlé par une explosion de produits chimiques clandestinement introduits dans son laboratoire, et reste longtemps et gravement malade. En jan-^der 1845, il quitte l'Angleterre pour aller en Hollande exploiter des engins de guerre de son invention. Il y est accueilli avec cordialité, traité avec distinction, mais la haine ne désarme pas : elle le suit, elle le frappe jusque sur cette terre loyale et généreuse. Le lendemain d'une promenade à Scheveningue, il est pris de violentes coUques. « Suite de refroi-

dissement », dit le médecin de La Haye, « Vengeance et poison », murmure le malade. Il languit quelque temps et s'éteignit le 10 août 1845.

Au mois d'août 1850, la veuve et les enfants de Naundorff assignèrent devant le tribunal de la Seine la duchesse d'Angoulème et les enfants du duc de Berrv à TefTet de décider « que l'acte de décès du 24 prairial était nul ; que Naundorff, leur mari et père, était le fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette, et qu'ils seraient admis à jouir de tous les droits civils leur appartenant comme ses représentants légitimes ». Le nom de l'avocat qui se chargea de leur cause ne laissa pas de produire quelque surprise : c'était un maître du barreau et un républicain de la veille. Opinion politique à part^ on s'étonne encore aujourd'hui que Jules Favre ait pu lire jusqu'au bout les aventures que je ^iens de résumer et continuer de croire à la bonne foi ou au bon sens du prétendant. Naundorff, lors de son arrivée à Paris, avait à moitié gagné la confiance du vicomte Sosthènes de La Rochefuucauld- Doudeauville; mais celui-ci reçut sa biographie, la lut ou la fit Ure, et guérit sur-le-champ de son erreur. Un avocat éminent, un homme d'État, qui avait eu l'honneur de gouverner son pays, ne devait pas montrer moins de clairvoyance qu'un seigneur de l'ancien régime au cœur prompt et à la tête légère.

Les héritiers Naundorff perdirent leur procès en

1851, en appelèrent en 1874, le perdirent encore, <?t ils le renouvellent aujourd'hui avec les mômes chances de succès. En 1874, le langage du ministère puhlic fut accahlant pour le prétendu Louis XVII ; il ne me semble avoir passé la mesure qu'en lui attribuant un profond esprit de combinaison et d'astuce : je ne vois guère de profondeur, en toute cette affaire, que dans la crédulité €t la sottise humaines. Rien de moins machiavélique, à coup sûr, que la composition des Mémoires de Naundorff : il eût suffi de les mettre dans les mains de ses juges pour que leur opinion fût faite et la cause entendue.

La liste des faux dauphins serait close avec Naundorff si un homme d'esprit, M. Nauroy, n'en avait récemment découvert ou imaginé un autre K M, Nauroy, sur la foi d'une personne qui disait tenir ses informations du comte de Sèze, ancien pair de France, affirme l'évasion du dauphin, donne le nom sous lequel H se déroba, et fixe la date de sa mort. C'était, lui a-t-on dit, un homme fort ordinaire et que la lutte effrayait. Il vécut des libéralités de la duchesse d'Angoulême, vit défiler sans mot dire tous ceux qui se donnaient pour lui, jusqu'à Naundorff, son ancien valet de chambre, et mourut à Savenay en 1872, sous le nom de La Roche.

1. Les Secrets des Bourbons, 1 vol. in-lG; Paris, Charavay, 18S2.

Cette façon de trancher par onï-dire une question d'histoire Aouslaisse-t-elle encore quelques doutes? M. Nauroy achève de vous conA'aincre en produisant l'acte de décès, fort significatif par ses nom- I)reuses lacunes, d'un vieillard décédé à Thospice de Savenay, le 9 janvier 1872. Il y est désigné sous

le nom de Louis-Philippe, né à , âgé de

, domiciUé à , fils de Évidemment nous tenons le dauphin : ces plusieurs points sont décisifs et attestent que ce Louis-Phi-^ lippe n'est autre que La Roche, fils de Louis XVI.

Ces conclusions pourraient bien paraître un peu précipitées, mais c'est là leur moindre défaut. Deux objections encore plus décisives que les lacunes de l'acte de décès mettent à néant la découverte de M. Nauroy. Tout d'abord, le fils de M. de Sèze contredit le témoignage du conlident anonyme de son père et affirme que celui-ci n'a jamais cru à l'évasion de Louis XYII; ensuite, M. Gustave Bord a constaté, après les plus scrupuleuses recherches : 1* qu'en 1872 il n'était mort personne du nom de La Roche ni à Savenay, ni dans les communes environnantes ; 2° que, si l'acte de décès du vieillard mort à l'hospice de Savenay, en 1872, contient tant de points et si peu d'indications précises, c'est parce que ce vieillard était paralysé et tombé en enfance lorsqu'il fut déposé, pendant la guerre de 1871, dans un corridor de l'hospice, et qu'il ne répondit jamais, à toutes les questions qu'on lui fit, que par

ces deux mots : Louis-Philippe. Décidément, le dauphin de M. Nauroy était un dauphin sans le vouloir et sans le savoir.

Louis XVII n'est assurément aucun des personnages qui viennent de passer sous nos yeux; mais est-ce à dire pour cela quil soit réellement mort au Temple"? Sans pouvoir dire ce qu'il est advenu, ne peut-on, du moins, admettre son évasion et en donner des preuves fort plausibles? C'est un point que nous examinerons dans un dernier article.

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