‹ Études sur la société françaiseChapitre 28 sur 31 · DU TEMPLE · texte numérisé non relu

DU TEMPLE

Tous les personnages qui se sont donnés pour Louis XVII sont manifestement des imposteurs ou des hallucinés. Mais ne peut-on soutenir avec quelques historiens, particulièrement avec M. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution^ que, sans avoir jamais reparu, Louis XVII a dû ou pu s'échapper du Temple? La question posée en ces termes mérite un examen sérieux. Pour établir au moins la possibiUté de l'évasion, on invoque les faits suivants :

1° Les témoignages de la veuve Simon et sa conviction intime que Louis XVII n'était pas mort au Temple ;

"1" Le mutisme de l'enfant mort au Temple;

:v Les doutes gardés par Louis XVIII sur la mort de son neveu, doutes attestés par sa façon d'agir en des circonstances significatives.

Examinons successivement la valeur et la portée^ fie ces faits.

M. Nauroy a le premier tiré des archives de la sûreté générale les rapports de police contenant les réponses de la femme Simon aux questions qui lui furent posées dans les enquêtes de 1816 et de 1817. J'extrais les parties saillantes de ses déclarations en appelant l'attention du lecteur sur les circonstances dont elles s'enrichissent d'une année à l'autre.

En novemhre 1816 elle déclare que, « la veille du jour où la mort du jeune prince fut annoncée dans les papiers publies, elle vit, se trouvant à l'Ëcole de chirurgie, passer la voiture du blancliisseur employé au Temple ; qu'elle reconnut une manne ou panier dans lequel on aura pu intr<jduire un autre enfant destiné à être substitué au jeune prince qu'elle dit avoir été enlevé à cette <''])oque. »

En août 1817, elle dit « qu'elle ne doute nullement qu'il ait été enlevé de la prison du Temple

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parce qu'elle fut Informée dans le temps, par le cuisinier de la prison, et de ce fait et de la translation au Temple d'un enfant rachitique et contrefait qu'elle avait elle-même vu sortir de l'École de médecine dans un panier qu'on avait chargé sur une voiture de Unge sale. »

En rapprochant les deux témoignages, on voit l'imagination du témoin se piquer au jeu, et la simple conjecture se transformer en affirmation catégorique. D'abord, le panier pouvait contenir^ puis il contient, et le contenu lui apparaît avec la même clarté que le contenant, ce qui suppose beaucoup de candeur ou de négligence chez les personnes ^:liargées d'opérer l'emballage et la substitution.

Kn 1816, elle raconta que, se trouvant dans une salle des Incurables (elle y avait été admise en 1796 et le fait rapporté se passait en 1805), le prince entra accompagné d'un nègre, la salua en portant la main à son cœur et en lui faisant signe de gard(^r le silence, et que, arrivé à son Ut, il dit : *' Je vois qu'on ne mavait pas trompé. »

Voilà un revenant encore un peu vague, mais laissez faire le temps et la vanité intéressée de la femme Simon : il va prendre une physionomie plus nette et ne plus laisser de doute sur son identité.

Elle assure en 1817 « qu'elle le reconnut non seulement au premier aspect, mais à divers gestes de vivacité, auxquels il se livra pour l'engager à

ne pas trahir l'incognito qu'il a^-ait intérêt à garder et qui lui rappelèrent ceux qui lui échappaient lorsqu'il était sous sa garde. »

Qui ne sent dans ces visions amplifiées et embellies d'une année à l'autre que le témoin s'ingénie à justifier l'importance qu'on lui accorde et à se donner des titres à la reconnaissance de la famille royale? L'enquête sur le caractère et le rôle de la femme Simon avait été loin de lui être défavorable : on la représentait comme une brave paysanne,. active aux soins du ménage, peignant, lavant, baignant le dauphin et lui donnant plus d'une marque de bonté et de compassion'. EUe sentait l'intérêt qui s'excitait autour d'elle, et ne demandait qu'à l'accroître. Remarquons, toutefois, qu'elle n'a pas poussé l'esprit d'invention jusqu'à prétendre qu'elle et son mari eussent jamais aidé à l'évasion du dauphin, que c'est là une assertion toute gratuite de Richemont, et que Louis Blanc, pour avoir négligé d'en vérifier la source, s'est donné la peine inutile de la réfutera

Les autres propos de la femme Simon sont également vains ou absurdes. « Le dauphin était plein

1 . Elle mourut aux Incurables en 1819. La sœur qui l'avait spôcialcincnt soignée parlait d'elle corame d'une femme bonno et douce par caractère ; une compagne de oetto sœur, actuellement retiréo à Clichy, avait entendu ses récits et a remis d'intéressantes notes à M. Chantelauzc.

2. Le Dernier des Faux Dauphins, par R. Chautclauze, dan* le Correspondant du 10 août 188"2.

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(le force quand elle l'avait quitté et n'avait aucun (les symptômes de la maladie dont on a dit quïl était atteint. » En admettant l'exactitude de ce fait, contredit par les plus sérieux témoignages, et san& même quïl soit besoin de rappeler ce qu'a constaté M. Chantelauze, que le premier dauphin, l'aîné de Louis XVII, était mort scrofuleux, six mois d'atroces^ traitements n'ont-ils pu et dû détruire même la plus florissante santé?

« Le chirurgien Desault, lorsqu'on lui représenta le cadavre du prétendu Louis XVII, dit qu'il ne reconnaissait point le corps du jeune prince auquel il avait donné ses soins précédemment. » La femme Simon, quand elle parle ainsi, ne sait pas ou ne sait plus que Desault mourut huit jours avant Louis XVII. Richemont et ses adhérents n'étaient pas aussi naïfs en chronologie et tiraient moins gauchement à eux Tillustre chirurgien; ils alléguaient le prétendu témoignage d'une veuve Thouvenin, se disant nièce par alliance de Desault, qui affirmait avoir entendu raconter par la veuve même de Desault que son mari n'avait pas reconnu Louis XVII dans l'enfant malade au Temple, qu'il avait rédigé un rapport dans ce sens, et que le jour où il avait déposé ce rapport il fut empoisonné en dînant avec des conventionnels. Mais qui garantit la parole de la veuve Thouvenin? Richemont, et c'est tout dire. Que vaut en effet ce témoignage non légalisé d'une femme que personne, sauf les inté-

ressés. n'a ni vue ni entendno contre l'attestation du premier élève de Desault, Bichat, qui déclare que son maître mourut d'une fièvre maligne; contre ceile de Corvisart, qui fit l'autopsie du corps et ronstata « l'intégrité parfaite des viscères abdominaux »? Ajoutez que l'historien de Louis XYII, Kckard, qui a recueilli les souvenirs des amis de Desault. ne fait pas l'ombre d'une allusion i\ un doute du chirurgien sur la qualité du malade.

L'histoire de lentant muet substitué au dauphin n'a pas phis de consistance que les rêveries de la veuve Simon. Voici le témoignage qui y a donné naissance, qu'on a pressé et tourmenté pour en faire sortir ce qu'il ne contient pas. Le 27 février 1795, le c(^mité de sûreté générale, averti de la gra\ité de l'état du prince, avait délégué trois de ses membres pour le visiter. L'un de ces trois membres, Harmand, publia en 1814 le récit de cette Aisite. Il se doime naturellement dans ce récit un rôle avantageux ; il y prend un ton et un air de compassion qiii devaient être moins accentués en Tan III de la République. 11 demande à fenfant ce qu'il désire; il lui offre des jouets, des fruits, tout ce qui est agréable h cet âge. L'enfant le regarde d'un œil fixe et ne dit mot. 11 répète ses questions une seconde fois, une troisième fois et d'un ton toujours plus pressant : même lixité du regard, même silence. 11 le prie ou plutôt il lui commande de lui donner la main :

l'enfant obéit à cet ordre, et Harmand, luitâtantle> poignet et le coude, y sent des tumeurs saillantes.

Que prouve cet interrogatoire? D'abord que, si l'enfant est muet, il n'est pas sourd, comme le disent de prétendues lettres de Laurent au général Frotté, lettres auxquelles Jules Favre ajoutait une foi naïve, quoique Naundorff ne lui en montrât que les copies, ayant naturellement égaré les originaux. Mais prouve-t-il que l'enfant soit muet? Y voit-on que le silence qu'il garde soit autre cbose qu'un mutisme intentionnel et temporaire? Celui même qui l'interroge n'a pas un doute sur ce point, et il ne cherche la cause de ce silence que dans la volonté du jeune prince. Les commissaires présents qui l'interrogent le font remonter au jour de sa déposition contre sa mère, l'attribuent à la honte qu'il en ressentit. Cette interprétation, d'ailleurs inexacte, atteste du moins qu'ils croient avoir sous les yonx le fils de Louis XVI. Mais quoi! Si l'enfant, qui n'a pas parlé devant Harmand le i27 février 1795, a parlé avant et après cette date, s'il a parlé devant ceux qui l'ont visité, ou servi, ou gardé, ou soigné, que devient ce mutisme naturel qu'on s'est hâté de conclure d'un témoignage mal compris? Que deviennent les conséquences qu'on en tire ?

Ici les témoignages abondent. A Barras, qui lui .lemande, dans la visite que j'ai mentionnée \ quel

1 . Le r(''cit de cotte visite est de Barras lui-même ; e'cst un fragment de ses Mémoires, i-ueore inédit!^.

motif lui fait abandonner son lit pour un berceau, il répond avec un regard à la fois suppliant et inquiet : « Je préfère ce berceau au grand lit que .voilà; du reste, je ne dis pas de mal de mes surveillants. » A Gagnié, qui lui montre ses aliments oubliés sur sa table, il dit cette navrante parole : « Je veux mourir. »

Laurent, Gomin, Lasne, tous ceux qui lui veulent ou lui font du bien, triomphent du silence qu'il oppose aux malveillants ou aux inconnus. Kckart a été en rapports avec Gomin vingt ans seulement après la mort de Louis XYII, et il a enrichi la troisième édition de son ouvrage de tout ce qu'il a directement appris de lui. M. Beauchesne a, plus tard, retrouvé Gomin, et aussi Lasne, et Dieu sait s'il les a pressés de ses questions I L'un ou l'autre s'est-il jamais avisé de douter de l'identité du prince? Lasne, qui l'avait connu avant sa captivité, a-t-il, en le retrouvant au Temple, hésité à le reconnaître? Se peut-il que lui et son camarade aient gardé un enfant muet sans s'apercevoir de son mutisme? Ou, si l'on n'ose les dire ineptes à ce point, faudra-t-il traiter de fourbes et de menteurs deux vieillards dont l'honnêteté est affirmée par tous les témoignages ? Ces tristes et poignantes sailUes, échappées à la piété filiale du dauphin, ils les auraient fabriquées toutes, pour en gratifier un muet? Ce souvenir indestructible qu'il garde de sa mère, ces marques silencieusement expressives

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de sa tendresse, qui témoignent de son identité jnissi fortement que ses paroles, tout cela serait invention pure, comédie sentimentale due à la collaboration de deux imposteurs? Louis Blanc a vainement essayé de tirer parti de quelques contradictions de Lasne sur le plus ou moins de paroles prononcées par Louis XVIL Qu'il ait parlé une seule fois, dit vivement et justement M. Chantelauze, et c'en est fait de l'histoire de Tenfanl muet. Mais Louis XYll parle non seulement à ses jrardiens, comme il a parlé à Barras et à Gagni«'' ; il parle à Desault, il parle à Pelletan, il parle au commissaire civil Bellanger, qui Tinterroge sur son état et ne le quitte qu'après avoir esquissé ses traits sur un album, il parle encore une heure avant de mourir, et le commissaire Damont recueille et note cette parole suprême : « Mettez-moi dans un endroit où je ne souffre pas autant. »

Faut-il, après avoir étabh que Louis XVII n'a jamais été remplacé par un autre enfant, ajouter, comme surcroît de démonstration, qu'il est impossible de nommer, d'imaginer avec quelque vraisemblance la personne qui l'aurait tiré de sa prison? Point de sauveur, point de sauvé et M. de La Sicotière a rigoureusement démontré qu'il n'y avait pas eu de sauveur. Richeniont et Naundorff veulent tous deux avoir été sauvés par le comte de Frotté. Hichemont dit avoir été délivré parluien juin 1794: or, dans une lettre conlidcntielle à une dame

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Atkyns, qui s'était vouée comme lui au salut de la famille royale, lettre datée du mois de mars 1795, Frotté rappelle avec tristesse l'impossibilité de cette délivrance et renonce même au projet qu'il avait formé de s'enfermer avec le dauphin, parce que sa mort est inévitable et prochaine. — Richemont associe Frotté et les époux Simon dans la même entreprise, et il se trouve que, en l'année 1794, Frotté n'est pas encore en France, et que les Simon ne sont plus au Temple (depuis le 19 janvier). — Les avocats de Naundorff produisent la copie de trois lettres de Laurent à Frotté, du 7 novembre 1794, des 5 février et 3 mars 1795, où Laurent donne à Frotté les détails les plus précis sur la situation de Louis XVll caché dans les combles du Temple et sauvé à demi, sur l'attitude du muet qu'on lui a substitué, sur le dessein de B*** (Barras) de substituer à ce muet un enfant malade. Lisez la lettre de Frotté que je viens de mentionner, lettre, je le répète, toute confidentielle et datée de Rennes, du 16 mars 1795, c'est-à-dire postérieure aux lettres de Laurent : il y montre une ignorance surprenante de ce qu'on a mis tant de soins à lui apprendre. Il s'enquiert auprès d'un député de la Convention de l'état physique et moral de Louis XVII, comme s'il n'avait pas au Temple le plus dévoué et le mieux informé des correspondants ; il se demande si les bruits répandus sur le tror de l'enfant ne sont i»as de purs contes, comme

si on ne lui avait pas détaillé par le menu les substitutions accomplies ou imminentes ; en un mot, s'il est en train de sauver le dauphin, s'il a déjà accompli la moitié de sa tâche, il est le premier à n'en rien savoir. Charette, comme Frotté, échappe à Richemont et à Naundorff. Richemont se vante d'avoir été acclamé par lui et ses soldats ; Naundorff, affirme Jules Fa^TC, a été vu au milieu d'eux. Or, Charette ignore absolument ces acclamations et cette apparition, car, en 1796, dans une proclamation officielle, il accuse formellement les républicains d'avoir fait périr le dauphin par le poison.

Restent comme dernier refuge aux amateurs du merveilleux certains faits d'où l'on pourrait induire que Louis XVIII n'a pas cru à la mort du dauphin. Examinons ces faits en commençant par ceux que M. Chantelauze a rangés sous ce titre dramatique : les Mystères du cimetière de Sainte- Marguerite.

La nuit qui suivit l'inhumation du prince dans la fosse commune, le fossoyeur Pierre Bertrancourt, dit Valentin, déterra la bière qu'il avait marquée à la craie, l'ouvrit, y reconnut l'enfant dont le crâne avait été ouvert par les chirurgiens et rattaché par un mouchoir et l'alla ensevelir dans le mur de fon^dation du cimetière : il ne raconta cette action hardie qu'à sa femme et au bedeau de Sainte-Marguerite. Il espérait qu'elle aurait sa récompense dans l'avenir, et, lorsqu'il fut sur le point de mourir (c'était en 1809) il dit à sa femme : « Un jour, on te fera du bien; quand on aura

retrouvé le dauphin, on me récompensera en toi. » En janvier 1816 les Chambres votèrent un monument à la mémoire de Louis XVI et de la famille royale; en même temps Louis XYIIl ordonna de rechercher les dépouilles mortelles de son neveu. La veuve de Valentin et le bedeau parlèrenl e{ l'exhumation fut ordonnée. Au jour indiqué le clergé de Sainte-Marguerite avec aubes, surplis, étoles et la croix en tête, attendait le délégué du ministre de la police; ils attendirent longtemps et vainement : une dépêche du préfet annonça qu'il y avait lieu de différer l'exhumation; l'exhumation différée ne devait jamais s'accomplir.

Pourquoi fut-elle ajournée? Pourquoi définitivement abandonnée? Parce que, répond-on, Louis XVIII doutait de la mort de son neveu. Voilà, ce me semble, un doute bien tardif et tout à fait de la dernière heure, puisque c'était le roi luimême qui avait ordonné les recherches, prescrit l'exhumation. Aussi trouvé-je que M. Loiseleur, dans la savante étude qu'il a consacrée au livre de M. Chantelauze *, accorde trop aux auteurs de cette explication en supposant que Louis XVIII «lui prêter sérieusement l'oreille aux bruits qui avaient COUTS sur l'évasion du dauphin, parce que les chirurgiens qui avaient signé le procès-verbal d "autopsie n'affirmaient pas avoir reconnu le fils de

1. V(.ir Ir jonrri.i! 1.' Tfntps drs 1er, :{, 7 ot 10 avril I8S4.

Louis XVI. o Parvenus, disaient-ils, au deuxième étage, dans un appartement dans la seconde pièce duquel nous avons trouvé dans un lit le corps mort d'un enfant qui nous a paru âgé d'environ dix ans, que les commissaires nous ont dit être celui du fils de Louis Capet et que deux d'entre nous ont reconnu pour être l'enfant auquel ils donnaient leurs soins depuis quelques jours, etc. » « L'enfant que les commissaires nous ont dit être le (ils de Louis Capet... » première réticence qui, selon M. Loiseleur, dut frapper le roi. Assurément, s'il eût pu voir dans ces paroles une réticence et non ce qu'elles étaient en réalité, une simple formule de procès-verbal usitée dans les actes de ce genre. — Deux médecins, ajoute M. Loiseleur, deux seulement sur quatre, constatent que c'est bien le corps de l'enfant auquel ils ont donné leurs soins : les deux autres se taisent et ce sont justement ceux qui avaient eu des relations antérieures avec la famille royale : Jeanroi, médecin de la maison de Lorraine; Lassus, chirurgien de Madame Victoire de France. — Leur silence serait en effet significatif s'il s'agissait de constater l'origine de l'enfant, mais il est naturel et même obligé puisque la constatation ne porte que sur ce point-ci : fenfant dont on va faire l'autopsie est-il le même que celui qui a été visité et soigné au Temple; en d'autres termes que celui qu'on soupçonne avoir été la victime d'un empoisonnement? Pellelan ef

Dumangin, qui lui ont douné leurs soins, disent oui; Jeanrois et Lassus, qui ne lui ont point donné les leurs, n'ont rien à dire. Nous savons d'ailleurs, par les Mémoires de madame de Tourzel, et Louis XVIII le savait par son témoignage direct,. que Jeanroi était couA-aincu que l'enfant qu'il avait vu quelquefois aux Tuileries était le même que celui « dont les ombres de la mort n'avaient point altéré les traits », et qu'il le reconnut surle-champ dans l'image que madame de Tourzel lui présenta.

Mais alors comment expliquer les résolutions contradictoires de Louis XYIII? Ne témoignentelles pas de ses hésitations, de ses doutes? Oui, certes; mais ces hésitations, ces doutes ont porté, non sur la mort du dauphin, mais sur le lieu de sa sépulture. Ici, en effet, les témoignages se croisaient» se contredisaient, se détruisaient l'un l'autre : l'imagination, l'intérêt, Tamour-propre surexcités suscitaient les versions les plus diverses. Dusser, le commissaire de police du quartier du Temple, affirmait, contrairement à la veuve Valentin, (pie le dauphin avait été enseveli dans une fosse particulière. Voisin, le conducteur du convoi, prétendait avoir creusé lui-même cette fosse. Un sieur Charpentier, jardinier en chef du Luxembourg, attestait, et sa déposition ne fut pas la moins troublante, que, trois jours après l'enterrement, il fut requis par le comité rt'volutionnairc d'aller creu-

ser de nuit une fosse dans le cimetière Clamart, que des membres de ce comité tirèrent de la voiture qui les avait amenés une petite bière qui l'ut descendue dans la fosse commune, et que l'un d'eux, croyant n'être point entendu, dit en riant : « Le petit Capet aura bien du chemin à faire pour aller retrouver ses parents. » Enfin le comte d'Andigné, prisonnier au Temple en 1801, racontait que, en jardinant dans l'enclos avec ses compagnons de captivité, il avait trouvé dans le sol un grand enfant enterré dans de la chaux viva et que le concierge du Temple lui avait dit être le dauphin. En face de ces assertions contradictoires que le rapport de la police signalait à l'attention royale, tout en inclinant vers celle de la veuve Yalentin, on peut admettre que Louis XYlll ait redouté quelque déception, la découverte d'un cercueil Aide ou renfermant des restes contestables. Il n'avait pas eu le temps d'oublier les attaques dirigées par une opposition incrédule et moqueuse contre l'exhumation des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et il put craindre de les voir se renouveler avec plus de fondement ou de vraisemblance; de là les ordres donnés, ajournés, puis définitivement retirés. Mais, encore une fois, ce recul de Louis XVllI vient de l'incertitude où il restait non sur la mort, mais sur la tombe de son neveu.

Une douloureuse fatalité semble s'être appesantie et comme acharnée sur les restes innocents de

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Louis XYII. Pelletan, en faisant Fautopsie, avait dérobé son cœur et l'avait emporté chez lui à l'insu de ses confrères ; dans la suite, un de ses élèves le lui vola, se repentit, en mourant, de sa fraude, et prescrivit à sa femme de faire la restitution. Pelletan, T ayant recouvré, le fit offrir à Louis XVIII ; Louis XVIII ordonna de le transporter à Saint-Denis avec les cérémonies convenables ; le ministre de l'intérieur transmit ses ordres au garde des sceaux et... la translation n'eut pas lieu. Faut-il conclure de cet autre contre-ordre que le roi s'avisait, toujours bien tardivement, de douter que Louis XVII fût réellement décédé? Si pareille pensée lui était venue, un prince aussi politique n'eût pas manqué de la dissimuler en déposant pieusement à Saint-Denis la relique spontanément offerte. Ce qui lui parut douteux, contestable, ne fut pas le décès, mais seulement la relique. Eckart a donné du refus qui suivit l'acceptation cette explication fort vraisemblable. Un ancien carme, le père Elysée, chirurgien ordinaire de Louis XVIII, que la différence des opinions poHtiques et la jalousie professionnelle animaient contre Pelletan, prévint le roi contre son confrère, soutint qu'un médecin choisi par la Convention ne pouvait avoir aucun intérêt à distraire et 5, conserver le cœur du jeune prince et que son aflirmation ne méritait pas de créance. Les ennemis de Pelletan^ par pure malignité, appuyèrent et firent triompher ces insinua-

LOUIS XVII, SON ENFANCE, SA MORT. Jlf

tiens et ne lui laissèrent même pas l'honneur de son courageux larcin. Il légua à son fils ce cœuitlont on ne voulait plus, et l'on ne sait aujourd'hui dans quelles mains s'est égaré ce peu qui reste d'un fils des Bourbons et des Habsbourgs.

On le voit, les tergiversations de Louis XVllI ne jettent aucune ombre sur la clarté manifeste desfaits, et ne les infirment pas plus que les récits de la veuve Simon ou l'histoire de l'enfant muet. Fûtil, d'ailleurs, parfaitement établi qu'elles naquirent de la cause qu'on leur a attribuée; que Louis XYIIU en 1816, gardait encore quelques doutes sur la mort du dauphin, ces doutes tombèrent nécessairement Tannée suivante devant le nombre et la netteté des témoignages recueillis par la police, dans l'enquête dirigée par le comte Angles. Ces mêmes témoignages, retrouvés par M. Chantelauze, grossissent les preuves accumulées par ses prédécesseurs, et emportent la con^dction. Ce ne sont plus seulement les docteurs Pelletan et Dumangin, les gardiens Gomin et Lasne qu'on recherche et qu'on interroge à une date relativement voisine des événements, c'est Caron, le garçon servant du prince, qui, dès le temps de Simon, lui apportait ses repas trois fois par jour et qui lui sert son dernier bouillon ; c'est la veuve de Baron, qui habitait le Temple depuis 1777 comme serviteur du comte d'Artois, qui obtint d'y rester comme porte-clefs et qui ne perdit pas de vue le dauphin

depuis sa captivité jusqu'à sa mort; c'est enfin le commissaire ci^il Damont, qui connaissait le dauphin avant son entrée au Temple, qui assiste à sa mort, qui assiste à son autopsie, qui assiste à ses obsèques et dont on a la double déposition écrite et verbale K La déposition verbale de Damont avait été, dès 1874, produite dans le procès Naundorffpar le magistrat chargé de l'instruction; puis elle était rentrée dans le secret des Archives d'où M. Chantelauze l'a de nouveau tirée. Enfin un autre commissaire ci\dl, Etienne Guérin, de garde au Temple le troisième jour du décès, a aussi vu et reconnu le corps pour être celui du dauphin, et sa relation, récemment publiée par M. de La Sicotière, confirme celle de Damont. La démonstration est complète, elle est définitive, et les plus sceptiques ne peuvent désormais douter de la mort de Louis XVII en un lieu et en un jour nettement déterminés qu'à la condition de sortir de l'histoire pour entrer dans le romand

1. M. de Beauchesne avait retrouvé et copié à lllôtel de Ville l'acte de décès, depuis brûlé dans l'iaceudie de la Commune.

2. M. Ctiantclauze, dans un supplément à sou Histoire de Louis XV II {[^ ans, Firniiu-Didot, 188<) raconte la découverte faite en 184G dans le cimetière de Sainte-Marguerite d'un squelette, dont le crâne avait été scié, donne le texte du rapport anatomiquc du docteur Récamier et conclut avec vraisemblance, sinon d'une manière tout à fait décisive, que ce squelette était celui du dauphin.

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